"Va à ton rythme. Tout le monde est différent. Tu n'as pas à aller aussi vite que les autres pour être mieux qu'eux.
Reste qui tu es, en faisant de ton mieux.
Si tu es fier de toi, personne ne pourra te mettre à mal."
Chapitre 14 :
Mon corps chauffait.
Je le sentais chaud, bouillant, fusionnant mes organes entre eux et la force de me déplacer avait disparu. Mon souffle haletant ne dérangea personne, je découvris une pièce vide sous mes yeux. Il y avait la lumière du soleil, mes couvertures, mais personne. Je me souvenais ni l'heure qu'il était, ni si j'avais mis une couverture sur moi. La fièvre de la mission avec Raven me manquait.
Je paniquai.
Et si j'étais en train de mourir ? Et si personne ne me trouvait, et que je mourrais sans avoir dit au revoir aux gens que j'aime ?
Y mettant toutes mes forces, je me levai. Je poussai la porte.
J'entendais Marie.
« Tu n'as pas à en faire trop, Ariane. On t'aime comme tu es. Va à ton rythme. »
Je devais retrouver Léo et Elliot. Il fallait que je leur confesse mes sentiments avant de mourir. Je pourrai enfin retrouver Marie…
« C'est bien de faire des efforts, mais n'oublie pas que tu es précieuse pour certaines personnes. »
Je voyais son visage, si beau, éclairé par un soleil éclatant.
Jamais je n'avais marché aussi lentement. Chaque pas me pesait et pourtant je devais continuer. Je ne voulais pas mourir avec des remords.
Les couloirs étaient déserts, ainsi que le bâtiment. Mais quelle heure était-il ?
La voix de Marie résonnait en moi, me disant de m'accrocher. Qu'il fallait sauver la petite fille, qui m'attendait quelque part.
Coûte que coûte je devais la sauver.
Je voulais enlever cette robe qui me donnait trop chaud. Je voulais couper ces cheveux qui me faisaient transpirer.
- Ariane ?
Je me tournai vers Théa. Je la voyais floue, mais ses cheveux blonds des blés restaient une couleur ancrée dans mon esprit.
- Que fais-tu ici ?
La voir fut un soulagement tel que mes forces me lâchèrent. Un sourire béat resta sur mon visage. Il fallait que je lui dise. Il fallait que je lui avoue qu'elle était mon amie.
- Ariane ! S'exclama-t-elle.
- Théa… murmurai-je en fermant les yeux.
Je ne sais plus comment j'ai eu cette blessure. Je me souviens juste qu'elle m'avait tirée d'un état ressemblant à de l'hypnose. Comment… Qu'avais-je fait pour avoir une telle blessure ? Je la sentais de mon épaule, traversant mon dos pour terminer à ma hanche. Mais qu'avais-je…
Elliot ?
Je le revoyais devant moi, ses sourcils froncés, l'air apeuré. Qu'est-ce qu'il faisait là ? Lui aussi flottait dans un flou fiévreux.
- Ariane, arrête de faire semblant !
Je souris. Peu importe comment j'avais eu cette blessure, le plus important était que mes amis fussent à mes côtés.
- Putain, mais faites quelque chose !
- Calme-toi Elliot !
La douleur était si aigüe, la fièvre était si forte que j'essayais de me concentrer sur leurs cris, peine perdue. Je n'entendais plus rien. Et la seule chose que je voyais était les yeux pétillants de mon maître.
- Elliot…
Je tendis la main. Je voulais sa chaleur, même si mon corps me criait qu'il ne pouvait plus supporter cet état bouillonnant.
- Comment tu fais pour toujours te foutre dans la merde ? Demanda-t-il, un peu pour rigoler.
Je discernais maintenant les touffes d'herbe autour de moi, les pavés non loin. Un garde était à côté de moi, palpant mon poignet, mon cou, mais je ne sentais que la main qui prenait la mienne.
- C'est un grand talent… Avouai-je, le souffle court.
Il sourit, mais ses yeux reflétaient une grande tristesse.
- Elliot…
- Tais-toi, tu vas te faire mal.
- J'ai déjà mal.
Ses yeux s'écarquillèrent. J'entendais à peine sa voix, mais un cri me parvint distinctement. Ma camarade de chambre venait sans doute de voir que mes points avaient sauté et que le sang s'échappait. L'agent de Pandora m'avait faite rouler sur le côté pour inspecter ma blessure.
- Tais-toi, je t'ai dit ! Obéis à ton maître pour une fois !
Ni une ni deux, il me releva pour me porter. J'étais sous l'eau. Les sons n'avaient plus aucun sens. J'avais le tournis.
- Elliot, stop.
Je me débattis dans ses bras, assez fort pour tomber. Et je vomis. Quelqu'un me releva par les aisselles et je fus de nouveau transportée. Comme dans un rêve, le décor était flou, et je respirais mal. J'étouffais. J'avais trop chaud. Je souffrais.
- Je ne veux pas mourir… Pleurai-je.
Les sanglots déchiraient mes paroles.
Je le sentis accélérer la cadence, mais il était sans doute trop tard.
Le reste est éparpillé. Je vois Elliot que je ne veux pas lâcher foncer vers un bâtiment, et la pluie qui tombe me rafraichit. Je voudrais rester comme ça le reste de temps qu'il me reste, alors je bouge un peu. Elliot raffermie sa prise et court plus vite.
« Non, tu n'as pas compris ! » Je réussis à penser.
Mais trop tard, on me déposait déjà dans mon lit et me débarrassait de ma veste sous le regard éberlué de Jessica.
Marie me regardait.
« Tu t'es bien battue, Ariane. »
- Marie… Soufflai-je.
Elle prit ma main. J'allais enfin la rejoindre.
- Je t'aime, Marie…
Puis, le trou noir.
- Jeune fille, je peux savoir où est-ce que tu étais ?
- Je jouais avec Seena, c'est tout ! Proteste la petite fille.
S'abat sur elle un coup d'adulte.
- Ne t'ai-je pas dis que tu n'avais pas le droit de partir de la maison ?
- Mais…
- IL N'Y A PAS DE MAIS !
Un autre coup lui frappe la tête et la petite fille pleure doucement des larmes de détresse et de faiblesse.
Elle aimerait tellement pouvoir dire quelque chose…
…Qui es-tu ?…
- Qui es-tu ?
- Et toi, qui es-tu ?
La petite fille sentit son cœur se serrer.
- Je suis… Rose.
- Es-tu vraiment Rose ?
- Je ne suis personne d'autre que moi !
- En es-tu sûre ?
La petite fille n'avait pas l'habitude qu'on la reprenne autant, ni qu'on ne réponde pas à ses questions. Ce garçon l'énervait, et c'était la première fois qu'elle ressentait cette nervosité, qui remontait le long de sa gorge et qui la prenait aux tripes. Personne ne lui avait fait ressentir de la colère.
- Et qui es-tu, toi, qui te promènes dans un jardin privé ?
Le garçon gloussa.
- Je ne suis personne d'autre que moi.
La fillette fut vexée. La colère qu'elle ressentait se mouvait en incompréhension.
- N'utilise pas mes mots pour fuir la question !
- Moi ? Je n'oserais pas.
Puis tout en rigolant il reprit sa course. Comme s'il voulait qu'elle le suive.
La fille mit un temps avant de réagir.
Qui était-elle vraiment ?
Et elle reprit sa course. Elle suivit alors le garçon, qui ne faisait que glousser entre les ombres des grands arbres.
- Attend-moi ! Apostropha-t-elle.
Le garçon l'attendait parfois puis reprenait sa course. La petite fille était sûre qu'il voulait l'emmener quelque part et jamais elle ne s'était posée de questions.
- Où m'amènes-tu ?
- C'est toi qui me suis ! Pourquoi tu me suis ?
Depuis quand son idyllique vie avait-elle tournée au cauchemar ? Elle voulait savoir si son monde était meilleur que le sien. Cet enfant, dont l'œil était aussi rouge que le sien…
Ils débouchèrent sur une grande bâtisse. La pelouse était fraiche, les arbres étaient verdoyants. Le bâtiment résonnait d'un calme apaisant.
- Où sommes–
Elle voulait lui demander mais le garçon avait disparu. Comment retrouver son chemin ? Elle l'avait simplement suivi, comment allait-elle faire… ? Et son père qui la voulait pour le dîner… Si elle n'avait pas le droit de sortir dehors, que serait-ce lorsqu'il apprendra qu'elle était partie beaucoup plus loin dans l'aventure ?
- Il… Il y a quelqu'un ? Questionna-t-elle au vent qui lui répondit pour un courant d'air qui la fit éternuer.
- Une petite fille ici ?
Elle leva ses yeux sur deux iris d'un vert émeraude éclatant.
- Je… Je me suis perdue… Fit-elle, toute déstabilisée par la prestance de cet homme.
- Alors nous allons t'aider à retrouver ta maison ! Glen, viens voir !
Un homme était assis contre un arbre et regardait la scène de loin.
- Viens, n'ai pas peur ! Au fait, je m'appelle Jack Vessalius !
Je me réveillai en sursaut, de grands soubresauts faisant trembler ma cage thoracique.
Je n'arrivais plus à respirer et ma douleur m'empêchait de me calmer, je le savais.
Quelqu'un…
Soudain, une main se posa sur mon front pour me plaquer au lit. Une autre main me maîtrisait plus amplement en tenant l'épaule et de douces paroles se firent entendre.
- On t'a soignée… Tu ne vas pas mourir…
Je n'étais pas sûre de qui il rassurait. Ces paroles m'étaient-elles adressées, ou étaient-elles adressées à lui-même ?
Il fallut quelques minutes pour m'apaiser et devant mes yeux se dessinait un Elliot aux traits de plus en plus palpables.
- E… Elliot ?
- Oui, soupira-t-il. Tu te fous vraiment tout le temps dans la–
- Où sommes-nous ? Qu'est-ce que j'ai ? Où est Léo ?
Il me fit signe de ne pas me précipiter mais ma tête était remplie de questions.
- Nous sommes dans ta chambre, à vrai dire nous n'avons pas eu vraiment le choix au vu de ta situation.
- Que–
- Tu avais une infection. La blessure que tu as reçue s'est infectée et tu as commencé à avoir de la fièvre. Pourquoi ne pas l'avoir dit ?
Je rougissais de honte.
- Je… Je n'avais moi-même pas remarqué…
Il passa une main sur son visage tandis que je fronçais les sourcils.
- Où est Léo ? Réclamai-je encore une fois.
- Il est dehors. Il a veillé sur toi tous les jours.
- Tous… les jours ?
- Tu as dormi quelques jours, oui.
- Combien de temps ?
- Un peu plus de deux jours.
Je n'osais pas imaginer la peur de Léo. Lui qui prenait tout comme étant son fardeau à lui, celui qui n'avait pas beaucoup d'amis mais qui s'en souciait comme d'une pierre précieuse…
Qu'avais-je fait à Léo ?
- Il va bien ?
- Il dort, m'informa-t-il. Comme il a veillé sur toi, il n'a pas pris le temps de se reposer.
Je soufflai du nez, un peu satisfaite. Je pouvais presque sentir la présence de Léo à mon chevet, me caressant les cheveux.
- Tu es encore faible. Un médecin est venu te voir, il a dit que tu devais te reposer.
J'acquiesçai, la gorge sèche. Il passa une main froide sur ma joue et je gloussai.
- Qu'est-ce qu'il y a de drôle ? Ronchonna-t-il.
- J'adore quand tu fais ça.
J'avais le tournis, même les yeux fermés.
- Je suis dans un parc d'attraction… Chuchotai-je.
- T'en racontes des conneries, toi.
Il prit son visage en coupe, mes tempes brûlantes l'en remerciant.
- Dis, Ariane. Chuchota-t-il.
- Hm…
- Qui est Marie ?
Je répondis automatiquement.
- La future disciple de Mrs. Finn.
- Tu parlais dans ton sommeil. Tu disais que tu allais la rejoindre.
J'ouvris les yeux dans un hoquet. Elliot portait un air sévère. Il savait déjà ce que signifiaient ses mots. Et pourtant il me demandait de les expliquer. Je ne savais plus qui était cruel envers qui.
- Ben et moi étions amoureux de Marie… Avouai-je. Mais elle a été tuée… Et nous n'avons jamais su pourquoi…
- Et toi tu voulais la rejoindre ?
Mes mots me faisaient souffrir. Mais il fallait qu'il comprenne.
- Ce n'est pas ça… Soupirai-je. Quand je délirais… je l'ai vue. Elle était là, elle me parlait comme avant. Je ne suis pas suicidaire, Elliot. Elle me manque, c'est tout. J'ai trop de choses à perdre pour la rejoindre maintenant.
Son regard blessé ne changea pas pour autant. Il colla son front au mien. J'aurais parié qu'il pleurait mais je ne sentis aucune larme descendre de ses joues.
- Tu es tout frais… Murmurai-je.
- On est en hiver.
- Ça fait du bien, gloussai-je.
Un long silence seulement coupé par ma respiration. Une, deux minutes. Je n'arrivais à dormir, mais j'avais l'impression d'être plus endormie que jamais. Mes yeux fixaient ceux d'Elliot, comme si nous pouvions communiquer sans parler.
Je crois que c'est quand il m'embrassa que je m'endormis pour de bon.
- Je m'appelle Jack Vessalius ! Et toi ?
La petite fille ne pipa mot. Même si elle avait vraiment envie de dire son prénom, son père lui avait appris à ne jamais le dire à des étrangers.
Comme s'il savait qu'elle n'allait pas répondre, il lui tendit sa main, un peu gêné :
- Viens ? Tu vas voir, il fait peur mais il est très gentil.
Elle ne savait pas pourquoi cet homme était aussi gentil avec elle, et pourtant elle continuait de le suivre.
- Glen ! Regarde ce que j'ai trouvé, perdue, près de la forêt !
Ledit Glen était un homme brun imposant, mais cependant apaisant. Son visage inexpressif se tourna vers la fillette qui détourna le regard.
- Elle voulait retourner chez elle, mais ne sait pas comment faire.
Le brun se leva, dominant la gamine de toute sa hauteur.
- Quel est ton nom ?
- Mon père m'a toujours dit de ne pas révéler son prénom à un étranger.
Une force la poussait vers ces hommes. Un petit sourire fleurit sur les lèvres pâles de Glen et il commença à escalader la pente qui menait au château.
- Viens avec moi, je vais voir ce que je vais faire.
La petite fille fit un grand sourire, un sourire radieux.
- Vous ne pouvez pas !
- Laissez-nous entrer !
Une altercation entre un homme et Léo ?
Je connaissais cette voix… Pourtant, je n'arrivais pas à m'en rappeler…
Théa et Jessica tenaient la porte pour qu'elle ne soit pas enfoncée. Je me redressai avec difficulté, le souffle court. Puis la porte se fit défoncer. Mes camarades de chambre crièrent dans un crissement perçant qui me donna mal à la tête. Le frère d'Elliot, Ernest, me regardait avec toujours ce même sourire hypocrite que je détestais tant. Je lui répondais par le même rictus.
- Ariane, vous êtes appelée par notre père, je vous prie d'accepter son invitation.
- Et si je ne veux pas ? Demandai-je, encore faible.
- Alors nous vous emmènerons par la force.
Son air amusé s'agrandit en voyant l'homme robuste qu'il avait ramené avec lui me porter comme un sac. Un colosse d'au moins deux mètres, formé uniquement de muscles. Pourquoi prendre autant de précautions ? J'étais faible, même Ernest Le-Fil-de-Fer aurait pu me sortir de cette chambre sans aucun problème.
- Lâchez-moi ! Criai-je alors. Je ne veux pas !
J'avais beau me balancer dans tous les sens, l'homme de main d'Ernest me broyait les membres un à un, tellement que je n'arrivai plus à respirer. Je vis Léo devant ma porte, ne sachant pas quoi faire. Il essaya de prendre la main que je tendais, mais jamais il n'y arriva. Parce que le colosse le balança contre le mur. Théa et Jessica sortirent de la chambre en courant, et je les suppliai de ne pas s'approcher. Une dizaine de jeunes femmes montra le bout de leur nez. L'agent de Pandora qui me gardait les fit reculer.
Ils étaient de mèche avec Ernest. Je ne pouvais pas fuir.
- Jessica, prend bien soin de Théa ! Criai-je à leur intention.
Léo se releva et revint à la charge, mais prit un coup qui lui creva la lèvre.
- Léo ! Hurlai-je.
Je ne sais pas si c'était parce que je criai au viol ou si c'était parce que je me débattais trop, mais le colosse, la mine déconfite, décida de m'assommer.
- Mademoiselle Ariane, nous avons quelque chose d'important à vous annoncer.
C'est vrai qu'attachée à une chaise, j'étais dans de bonnes conditions pour écouter.
Bernard Nightray, le père d'Elliot, me regarda me réveiller. Ma tête lançait tellement que je vomis à côté de moi, sur les chaussures d'un des deux hommes de mains postés de part et d'autre de ma chaise.
Comme si j'étais un animal, le duc prit un mouchoir pour essuyer ce qui me restait au coin de la bouche. Encore nauséeuse, je dodelinais de la tête sans pouvoir lui renvoyer son regard perçant.
- Je suis désolé mais vous allez devoir passer un test. Dit le duc d'une voix assurée. Bien sûr, des médicaments seront à votre disposition, puisque vous êtes malade. Nous ne voudrions pas que vous mourriez maintenant.
Deux grands colosses soulevèrent la chaise sur laquelle j'étais et me déposèrent un peu plus loin, dans une autre pièce plus exiguë. Toutes les actions me semblaient durer des heures, et être amplifiées largement. Alors que je commençais à me poser les bonnes questions, le duc Nightray continua :
- Nous avons ouïe dire que vous n'aimiez pas les chambres fermées.
Non ! Tout mais pas ça ! Je ne voulais pas être enfermée ! Sauvez-moi !
- Mais, en dehors de ça, que ça fait remuer en vous des souvenirs.
Des… souvenirs ?
- De quoi… Vous parlez… Articulai-je.
Le Duc me toisa bizarrement, comme s'il était déçu. Alors qu'il n'aurait dû avoir aucune attente me concernant.
- Vous ne savez donc pas qui vous êtes ?
- Qu'est-ce–
- Rose Twilightsword, il serait temps de vous réveiller.
Il réunit mes cheveux vers l'arrière pour mieux voir entièreté de mon visage et ma marque de naissance.
- Vous ressemblez bien à votre mère, souffla-t-il dans mon oreille.
Sur ce, il referma la porte.
Le noir complet.
Je poussai un cri.
- NOOOOOOOOOOOOON !
Combien de temps suis-je ici ? Je n'ai que ma voix pour m'indiquer que je suis toujours vivante.
N'occupe mes yeux que l'obscurité. La notion de temps n'a plus de sens et la terreur prend place dans mon cœur.
Je criais, au début, bien sûr. « Sortez-moi de là », « Je veux sortir », des choses comme ça. Puis je repensai à mon ancien orphelinat. A comment je survivais aux punitions.
Finalement, ce n'est pas si mal. Reprenant la léthargie que j'adoptais lorsque j'étais punie en ces temps, je regardais la porte s'ouvrir tous les jours pour me donner un repas que je ne mangeais pas.
Encore une fois, la porte s'ouvre.
J'entends des murmures. « Elle ne mange toujours pas, à ce stade il va falloir la forcer. » Mais je ne les écoutais pas.
La petite fille m'appelait encore, et encore, et encore. Tellement que je compris que cette voix était en fait la mienne. Souffrant de l'intérieur d'avoir scellé ces souvenirs. Des souvenirs que je voulais voir disparaître. Pourquoi ? C'était facile à deviner. Je revoyais mon père, je revoyais les corps. Tout ça je l'avais vécu. Pour ne pas à souffrir d'une chose si ignoble, je m'étais protégée.
Combien de jours se sont écoulés ? Je n'ai que ma voix pour m'indiquer que je suis toujours consciente. N'occupe mes yeux seulement l'obscurité. J'ai perdu depuis longtemps la notion de temps et de terreur, mon nom et mon apparence. Les pleurs se sont taris et je revis mon enfance en boucle, des fragments fendus et flous se mêlant au vrai. Ils passent devant mes yeux.
Qui suis-je ?
Je me pose la question chaque minute, alors que mes yeux cherchent un point de repère qu'ils ne trouvent pas. Combien de jours sont passés sans que je ne mange ? Je n'ai que ma voix pour m'indiquer que je suis dans un état de faiblesse.
Et encore des ténèbres, elles sondent mon âme qui recherche où s'accrocher.
Ariane.
Rose.
Ariane.
Rose.
Ariane.
Ma vie n'est-elle donc qu'un mensonge ?
Je suis la fille d'un grand noble.
Souviens-toi.
Mes parents sont morts l'un après l'autre, d'une disparition soudaine.
Souviens-toi.
Qui, pourquoi, comment…
Souviens-toi.
Tout se mélangeait dans ma tête, les souvenirs, les goûts, les personnalités, les odeurs, les sentiments.
- J'en…
Elle en avait assez.
- J'en ai…
Elle ne voulait plus penser par elle-même.
- J'en ai assez…
Ce simple chuchotement suffit à faire ouvrir la porte. La lumière l'inonda
- Vous êtes-vous réveillée, jeune maîtresse ?
Elle leva les yeux vers lui. Glaciale, elle lui donna des sueurs froides.
- C'est tout ce que vous avez à me dire, mon très cher duc Nightray ?
Un sourire apparut sur le visage étranglé par l'anxiété du duc.
- Il semblerait que cet entrainement ait porté ses fruits.
On la détacha et elle inspecta ses poignets meurtris.
- Combien de temps s'est écoulé ? Demanda-t-elle.
- Plusieurs fois vous vous êtes écroulée, nous avons dû vous faire manger de force, boire surtout de force.
- J'ai demandé combien de temps s'est écoulé ?
La pression que le duc sentit sur ses épaules lui fit perdre son sourire. Elle avait la main mise sur lui, et pouvait le tordre à sa guise.
- Ça fait maintenant six mois que vous êtes ici. Répondit-il en baissant le regard.
Six mois ? Pendant tout ce temps, elle aurait pu être avec…
Comment s'appelaient-ils ?
Pourquoi avait-elle… le visage de ces garçons…
Elle effaça cette vision de son esprit. Il était temps qu'elle se remette en marche.
Que Je me remis en marche.
- M'avez-vous enlevée tout ce temps pour cette simple futilité ? Rose Twilightsword serait revenue de toute façon, Duc Nightray.
Celui-ci mit le genou à terre, sous les regards offusqués de ses subordonnés qui l'imitèrent la seconde d'après. Il prit ma main pour y déposer un chaste baiser.
- Bienvenue parmi nous, Duchesse Twilightsword.
Je fronçai le nez subtilement. Mon esprit imprima distinctement l'image du duc agenouillé devant moi. Je souris.
- Ce serait un honneur, mon bon Duc.
Impossible de l'appeler autrement, je ne voyais que de l'ironie dans cette phrase.
Un jour, je lui ferai payer ces mois de séquestration.
La Duchesse Twilightsword venait de s'éveiller pour de bon.
