Les humains ont toujours deux visages. Il se ressent dans certaines cultures plutôt que dans d'autres.

Mais quelle est la limite entre un masque et une seconde entité ?


Chapitre 16 :

- Maintenant que j'y pense, je ne t'ai toujours pas remercié, fit Oz à Elliot.

- Pardon ? Demanda le concerné.

- Tu m'as beaucoup aidé, merci Elliot !

Mon ancien maître fixa étrangement le Vessalius, je le soupçonnais d'être encore le tsundere d'il y a quelques mois –voire pire qu'avant.

Nous étions sortis depuis un moment déjà du chemin de pierre qui nous emprisonnait et nous étions maintenant dehors. Elliot marchait devant, en compagnie d'Oz, sa mallette toujours sur l'épaule. Léo était à mes côtés, me frôlant presque, comme s'il avait peur de me voir m'évanouir.

Ça me fendait le cœur de savoir que je blessais mon ami à ce point. Si j'avais ne serait-ce qu'imaginer sa position en ce moment… Rien que cette idée me donnait envie de vomir.

Qu'il disparaisse sans laisser de traces pendant des mois… Je n'aurais pas supporté.

- Je n'ai rien fait qui puisse mériter tes remerciements. Grommela Elliot à Oz, devant nous.

- Quelqu'un est timide on dirait ~ Chantions en cœur Léo et moi.

Quand les deux blonds se retournèrent, ils virent Léo prendre un serpent au bout d'un bâton. Je jouai son jeu, et m'amusai à lui faire mordre une autre branche.

- Je ne suis pas timide ! Gronda Elliot en comprenant notre manège.

L'air de rien, il détestait qu'on interagisse avec lui sans être totalement dans la conversation. Ça nous arrivait souvent de faire quelque chose en lui répondant, pour qu'il s'énerve. Parce que c'était drôle.

Léo reposa le bâton avec le serpent qui allait avec et se releva. Je gardai toujours Oz de vu, puisque c'était lui que je devais surveiller.

Il avait un air de Jack, c'était tout-à-fait clair. Mais je ne pensais pas qu'il était méchant, loin de là. Il semblait avoir une ambition. Et pas qu'une seule, en fait. Ces yeux pétillaient comme ceux d'Elliot.

Oz tourna son regard vers moi. Puis fit volte-face aussitôt.

Je ne sais pas de quoi il avait peur en me voyant, mais ce jeu du chat et de la souris m'amusait.

- Nous devrions nous dépêcher de rentrer, continua Elliot.

C'est vrai qu'il commençait à faire tard. Personne ne semblait surpris de ce qu'il venait d'arriver, et pour cause : qui ne connaîtrait pas les Baskerville en tant que bon membre de Pandora. Mieux : en tant que membre de la famille Nightray. C'était à cause de ces « damnés Baskerville » (dixit Duc Bernard Nightray) que cette famille était tombée en désuétude. Je comprenais donc parfaitement la rancœur que portait Elliot, transmise directement par son père.

- Quand nous sommes sortis de la bibliothèque, le sac lui aussi est tombé. Espérons juste que la partition n'a rien, dit Léo en fixant la mallette.

Eliot portait toujours ses partitions dans cette mallette. Pour Léo, elles étaient plus précieuses que sa propre vie, car il mettait toujours une partie de lui-même dedans. Il en était tout autant pour Elliot, qui était en constante compétition avec son ami. C'était ainsi que leur amitié avait commencé, d'ailleurs. Et c'était ainsi qu'ils l'avaient confirmée : Elliot avait donné Statice, et Léo avait donné…

- LA PARTITION ! S'exclama Oz assez fort pour interrompre mes pensées.

- Qu-quoi ? Hésita Elliot.

Aujourd'hui, il avait été bien secoué. Il serait assez épuisé pour dormir pendant deux jours –en tout cas ce serait sûrement mon cas.

- Avant qu'on ne se rencontre à bibliothèque, vous jouiez une mélodie ensemble n'est-ce pas ? S'enquit Oz, comme cette information était primordial.

- Comment tu sais ça toi ? Rétorqua Elliot, sur la défensive.

- Ne demande pas ! Je veux des informations sur ce morceau ! Son nom, le compositeur, peu importe, quelque chose !

Un morceau ? Duquel parlait-il ? Il en avait composé bien une dizaine…

- Et moi qui me disais que c'était important… soupira Elliot. J'ai écrit cette chanson. Son nom est Lacie.

Je tombai de haut.

Maintenant que j'y repensais, n'était-ce pas une composition de Léo ? Je me tournai vers lui. Il avait tout aussi choqué que moi.

Les morceaux commençaient à se constituer.

Léo connaissait Lacie. Je l'avais oublié.

Et Elliot agissait comme quand il avait oublié ce qu'il s'était passé dans le trou de Sablier.

- Un problème avec ça ? Continua Elliot sous nos regards étonnés.

Bien sûr que nous étions surpris. Et je n'avais pas décroché mon regard de l'air effaré de mon ami.

La même pensée habitait nos esprits. Elle nous ramenait des années auparavant. Tout était la faute de l'incident à Sablier.

Lacie…


Les jardins sont trop grands, et, comme d'habitude, elle se perd.

Des cheveux bruns.

Elle pense alors trouver son ami Glen, qui est toujours fourré dans des endroits insolites, mais à la place elle découvre une femme qui chante. Cet air est d'une grande douceur et la fillette ferme les yeux pour l'apprécier à sa juste valeur, comme le lui avait appris sa mère.

- Qui est là ?

La même voix mélodieuse qui faisait valser les notes s'était tournée vers l'enfant. Rose rougit, confuse, et dit sans même avoir regardé son interlocuteur :

- Je m'appelle Rose Twilightsword, madame.

Elle fait une petite révérence, aussi petite qu'elle, et enfin les deux femmes se regardent.

Étonnées, elles reculent un peu avant de se ressaisir.

- Je-je cherchais juste quelqu'un et-et je me-me suis perdue, ma-madame… Balbutie la petite.

Elle admire les prunelles d'un rouge acidulé de la demoiselle si belle face à elle. Elle est excitée d'avoir enfin quelqu'un qui puisse comprendre ses problèmes. Elle ne la connaissait pas, mais elle avait déjà de l'affection pour la jeune femme.

La femme se redresse, ce qui renforce l'admiration de Rose.

- Qui cherches-tu ? Demande la femme, son regard aussi acéré que celui d'un loup.

- Glen Baskerville, madame. En-en fait, s'explique-t-elle tout de suite, je-je pensais que… que vous étiez monsieur Glen… Vos-vos cheveux ont la mê-même couleur, je veux dire !

La brune rigole devant l'enfant dont le feu des joues ne s'arrange pas.

- Je vais t'amener jusqu'à lui. Je m'appelle Lacie.

Lacie…


Lacie…

Une femme tellement forte, tellement aimante, tellement…

- Ariane ?

Je fermai les yeux. Je m'étais arrêtée et Léo me regardait.

Je lâchai sa main. Il le fallait bien. Je ne pouvais pas rester avec eux. J'avais une mission à accomplir. Et les amener avec moi était impossible. Quant à persuader Oz… c'était sans doute aussi peine perdue pour l'instant.

- Tu dois t'en aller ? Murmura Léo en baissant la tête.

Je souris. La douceur, quoique rare, faisait partie intégrante de sa personne. Je ne savais pas pourquoi il l'était autant avec moi.

- Oui. Je reviendrai la prochaine fois. Je n'oublie pas que je dois encore battre Elliot à l'épée, et nous n'avons pas encore fini les tomes du Chevalier Saint.

Je m'approchai pour l'embrasser sur la joue, doucement. Si j'avais découvert la nature de mes sentiments pour Léo -et Elliot- il restait cruel de lui donner des espoirs, en changeant la destination du baiser de quelques centimètres. Ces centimètres changeaient la nature même de mes intentions. Et je ne voulais pas que notre séparation soit encore plus difficile pour lui.

Léo tenta tout de même de me retenir mais je voyais déjà Oz se retourner : si Elliot le faisait aussi, c'en était fini. Elle n'aurait jamais le courage de partir en croisant les yeux pétillants d'Elliot.

- Léo… Implorai-je pour qu'il me lâche.

Il sembla comprendre ma détresse et, avant qu'il n'ait le temps de me le faire savoir, je détalais.

Je n'aurais jamais pensé les voir ici.

J'avais beau me le répéter, ils y avaient été, et mon maître avait sauvé Oz. Ils étaient au courant, maintenant. Qu'elle était bien vivante, bien à côté d'eux, et qu'elle cherchait la même chose que les Baskerville.

Je m'assis, le souffle tremblant, au pied d'un arbre pour empêcher mes larmes de couler.

J'étais épuisée.

Je ne m'étais pas remise, pas encore. Pour moi, j'étais partie pendant un mois. Et pourtant, ils avaient tant grandi… Oui, parce que ça faisait quasiment un an.

Ils me revoyaient pour la première fois depuis un an.

Et je ne m'étais pas entraînée pendant un an, je n'avais quasiment pas mangé pendant un an. Je n'étais pas au meilleur de ma force.

Comme pour me réconforter, les grains de poussière formèrent une forme dorée. Comme un nuage formé par de la poussière d'étoiles. Je m'adressais à la sphère, heureuse de pouvoir enfin lui parler :

- Bonjour.

Elle me répondit avec toujours la même tonalité. Froide, puisqu'elle ne savait pas faire autrement.

- Non, je n'ai pas réussi. Répondis-je.

Mon sourire se perdit dans mon désespoir. Elle me rassurait, et je savais qu'elle ne m'était jamais… En tout cas, elle ne devrait pas pouvoir.

- Est-ce… vrai ? Soufflai-je, exténuée.

Portant mes mains à mon ventre, je remontais mon uniforme pour le voir. La sphère avait raison. Il avait encore changé.

La forme disparut.

Je m'étais attendue à beaucoup de choses, c'est vrai. Mais… C'était… Trop pour moi. A moitié écroulée sur moi-même, je réfléchissais à mes possibilités.

- Rose Twilightsword ?

Je levai des yeux meurtris et meurtriers vers les soldats devant moi. L'homme qu'on appelait Reim, celui que j'avais déjà rencontré, celui que j'avais admiré quand j'étais agent comme lui, se présenta devant moi, une grimace d'inquiétude lui barrant le front.

- Veuillez nous suivre. Dit-il en remontant ses lunettes.

- Je vous défie de me capturer. Sifflai-je.

Je me relevai avec difficulté, certes, mais avec toujours cette volonté de me battre. Les gardes postés derrière Reims, sous ma pression sanguinaire, reculèrent légèrement avant de revenir à la charge, certains fronçant les sourcils comme certains grimaçant de peur.

- Nous ne voulons pas vous faire du mal, le Duc veut seulement s'entretenir avec vous. Me calma Reim.

- À quel propos ?

Son regard se fit plus dur et je compris que je n'avais aucune chance, et que le sujet n'était pas à débattre en pleine forêt

Baissant une des armes brandis sous mon nez, je fis un pas en avant et souris.

-D'accord. Mais s'ils lèvent encore une fois leurs armes… Chuchotai-je à l'adresse des soldats.

Les hommes de main baissèrent leurs lances, la sueur coulait dans leur cou.

Reim se mit à ma hauteur tandis que les agents suivaient, toujours sur leurs gardes.

- Pourquoi maintenant ? Soufflai-je au lunetteux.

- Le Duc vous dira tout jeune maîtresse, patientez encore un peu.

Le visage toujours impénétrable du sbire du Duc m'inquiéta subitement. À quoi pouvait-il penser ?

- Il avait tout le temps de venir me chercher avant…

Reim Lunette sourit tristement. Était-ce moi ou son opinion du Duc n'était pas si éloignée de la mienne ? -et elle n'était pas des plus positives.

Qu'est-ce que ce Duc complotait encore ?

Rose s'était réveillée, et Rose était plus impassible qu'Ariane, elle avait plus de volonté, une volonté destructrice, une volonté écrasante. Cette aura, tout le monde la sentit, j'en étais sûre.

Je laissais doucement le contrôler à « Rose ».

Nous étions deux côtés d'une même pièce. "Ariane" est une partie de "Rose" et "Rose" est une partie de "Ariane". Leurs personnalités changent un peu, mais elles restent la même entité.

On ne se rend pas compte tout de suite quand Ariane devient Rose et inversement. Le processus se fait lentement. Il arrive parfois que Rose soit arrachée à son sommeil, mais l'entité a souvent la personnalité d'Ariane. C'est elle qui prend la plupart du temps le corps.

C'était un masque que je prenais, le masque que j'avais depuis que j'avais récupéré mes souvenirs.


La forêt était si longue que je perdais rapidement ma respiration. Je sentais les lames des soldats me tâter le dos de temps à autre, pour me signifier de ne pas fuir.

Même si je l'avais voulu, je n'aurais pas pu. J'étais bien trop faible.

-Mademoiselle !

Reim Lunettes essaya de retenir ma chute, mais je me ressaisis avant qu'il ne me touche.

Reprenant ma respiration, peinant à me soulever, il attendit patiemment que puisse de nouveau le suivre.

J'avais travaillé avec lui à Pandora. Il était aussi bienveillant que compréhensif, et jamais il ne m'aurait fait l'affront de me proposer de l'aide. Pas quand je détestais paraître si faible.

Au bout du chemin se dressa enfin notre destination. Nous entrions bientôt dans un bâtiment que je devinais rapidement comme étant le manoir du Duc. Je n'y étais jamais allée auparavant mais ne paraissait pas si grand comparé à l'immense domaine Nightray.

- Ce soir se tiendra une réception. Le Duc Barma y sera. Il vous demande de bien vous vêtir et a déjà préparé votre toilette. Énuméra Reim en replaçant ses lunettes sur son nez pour la énième fois.

Impassible, j'entrai et me laissai guider par une des servantes.

Dans une des chambres, sur le lit, était déposé précautionneusement un cadeau.

- De la part du duc Barma, expliqua Reim.

- Faites-lui savoir que je n'accepte pas les présents.

Comme Reim ne répondait pas, je me tournai vers lui. L'air embêté, je lui demandai de me dire ce qu'il avait sur le cœur.

- Il a insisté pour que vous la portiez…

- La porter ?

Il m'invita à ouvrir la boîte avec un sourire contrit. Je m'y attelai donc, mille questions en tête.

Une magnifique robe trônait dans du papier de soie. Je la trouvai fort à mon goût, et cela me déplut fortement. Que le duc Barma s'intéresse à mes goûts vestimentaires (même s'il était l'archiviste.)

Col haut pour masquer ma tâche de naissance, longues manches pour ne pas toucher directement les objets (et les gens), des ornements bleu roi, ma couleur préférée.

Tandis que j'enfilai ma robe -après avoir confirmé à la servante que je n'aurais pas besoin d'aide, je remarquai la forme étrange de celle-ci. N'y prêtant pas attention et voulant en finir le plus vite possible, je finissais de lisser les pans de mon vêtement quand une nouvelle servante rentra dans la pièce.

- Je vais vous coiffer, jeune maîtresse.

Ne la regardant pas, je lui dis que je pouvais le faire seule mais elle resta immobile.

- Qu'attends-tu ? Grondai-je.

- Mon-monsieur le Duc Barma me l'a demandé alors…

Je soupirai. Elle ne voulait pas se faire taper sur les doigts…

- Viens. J'espère que tu es assez habile pour te débrouiller avec ça.

Elle hocha la tête et s'approcha avec hâte de moi alors que je m'installais devant la petite coiffeuse.

- Vo-vous avez de très beaux cheveux mademoiselle…

Elle semblait mal à l'aise.

- Je ne sais pas pourquoi tout le monde dit ça. Ne sont-ils pas pâles ? Une couleur ni éclatante ni étincelante. Sans reflets. J'ai déjà de la chance de les avoir longs, c'est ma seule fierté. Regardez-moi ça… Secs, en plus de ça.

- Vo-vos cheveux sont trè-très beaux !

S'arrêtant dans son travail, elle se posta devant moi et prit une pose sévère. Elle aurait eu l'air d'avoir confiance en elle si le doigt pointé vers moi ne tremblait pas.

- Vos cheveux ont une couleur que personne n'a jamais vue. La forme de votre visage vous permet de porter vos cheveux comme vous le voulez. Ils s'accordent avec à peu près toutes les couleurs. Ils se manient très bien, bien qu'ils soient fins. C'est une qualité ! Et ils ne sont pas secs, loin de là ! Avez-vous déjà vu les cheveux d'une dame de la cour ? Je n'ai jamais rien vu de pire ! Et vos cheveux… Quand je vous ai vu arriver, ils vous enveloppaient d'une lumière dorée ! Ils semblent rassembler les éclats du soleil et les rendre pour vous enchanter. Alors ne dites pas qu'ils sont horribles !

Gênée, se rendant compte de sa tirade, elle rougit et baissa la tête. Je souris, elle était mignonne à réagir comme ça. Elle s'excusa plusieurs fois avant de reprendre son travail. Je me laissais un peu à somnoler…

- Votre coiffure est finie… souffla-t-elle d'un air satisfait.

- Merci… répondis-je.

Je me regardai dans le miroir. Je ne pensais pas que je pouvais être si belle.

Mes cheveux, surtout.

Une tresse sur le haut de la tête, mes cheveux retombaient devant mes yeux comme je le faisais si souvent. Ils étaient remontés en un chignon tressé, dont quelques mèches chatouillaient ma nuque que je découvrais gracile. La servante s'avança avec la touche finale.

- Monsieur le Duc voulait que vous portiez ça, il disait que ça irait avec votre robe.

Elle me présenta un ruban qui se terminait en voile noir. Elle mit quelques secondes à l'installer, et quand je fus prête, elle me m'annonça. L'humour du duc me faisait grincer des dents. Je n'étais pas une femme en deuil, et il le savait pertinemment.

Je n'aimais pas le reflet. Ce n'était pas moi. J'étais trop belle. J'avais trop d'allure. J'étais trop préparée, comme une poupée.

La servante s'en alla après une courbette. Elle avait mis beaucoup de cœur dans son travail et ça se sentait. N'essayant même pas de garder ma robe intacte, je me laissai tomber dans le lit, au milieu de la pièce. Mes yeux se fermèrent presque instantanément.


- Jeune maîtresse ?

La voix de Reim. Il toquait à la porte depuis plusieurs minutes maintenant. Je l'autorisais à entrer quand je fus debout, une main sur le front.

- Vous êtes magnifique, me complimenta-t-il avec un sourire.

Je lui répondis par un pouffement ironique.

Je m'attelai à accrocher mon épée à ma ceinture. Et découvris avec horreur la raison de la coupe de la robe.

Il était impossible d'installer mon arme, d'une façon ou d'une autre. Je l'amenai quand même, à la main. Agacée, je dépassai Reim.

- Vous avez oublié quelque chose. M'interpela-t-il.

Je me retournai et il me présenta une paire de chaussures noires, qui reflétaient tellement la lumière que je les crues peintes. Leurs talons étaient tellement hauts que je me promettais de tuer le Duc quand je le verrai.

Reim Lunette s'accroupit et m'aida à enfiler les souliers, comme il l'aurait si j'avais été sa maîtresse.

- Merci, je fis du bout des lèvres.

- Mon Maître nous attend.

Je montai dans le carrosse.

Cette robe était vraiment étrange. Ouverte sur l'avant. Très peu de robes offraient cette opportunité. Elle m'aidait dans mes mouvements. Ironique, quand on savait qu'il l'avait préparée spécialement pour déranger mon épée.


Le trajet avec Reim fut silencieux. Il ne m'observait même pas, la tête dans des papiers. Il avait l'air en pleine préparation…

- Comment se porte Pandora ? Soufflai-je.

J'avais peur d'être écoutée alors que je savais déjà que ce n'était pas le cas. Et puis, je ne voulais pas savoir comment se portait Pandora en lui-même.

Je savais savoir comment Xerxès Break et Elliot Nightray se portaient.

Les yeux qui ne lâchaient pas la vue extérieure se tournèrent vers lui. Il releva le menton de son travail, fixant son attitude désinvolte avec un air un brin amusé.

- Nous avons de plus en plus de travail, admit-il. Mais tout le monde va bien.

Je replaçai mon regard par-delà la fenêtre.

- Très bien.


Nous arrivions devant une bâtisse qui semblait être un manoir. Mais lorsque la première salle s'ouvrit, mes sourcils se froncèrent.

- Un théâtre.

- Oui, un théâtre.

- Pourquoi m'amener à un théâtre ?

Reim Lunette ne répondit pas, faisant grandir ma colère. Pourquoi un théâtre ? Qu'avait-il à me montrer ? Je n'étais pas vraiment d'humeur pour apprécier un spectacle, quel qu'il soit.

Nous montions les escaliers jusqu'à la place la plus prisée. C'est alors que Reim se tourna vers moi, tous sourires. Il ouvrit la porte d'un compartiment personnel, celui qui m'accorderait sans doute la meilleure vue.

- Vous êtes notre invitée d'honneur ce soir, mademoiselle Nightray. Se justifia-t-il.

Je lui souris et rentrai dans la petite salle. Il était juste devant la scène : j'avais donc une vue imprenable sur les acteurs. Je profitai aussi de deux sièges de velours rouge, aussi précieux que confortables.

- Merci beaucoup. Dis-je après avoir regardé la pièce de fond en comble.

Le valet s'en alla dans la seconde qui suivit.

Pourquoi le Duc m'avait-il invitée ?

Je fermais les rideaux qui donnaient sur la scène, m'enfermant dans le noir. Il me fallait réfléchir et vite.

Que savais-je de Rufus Barma ?

D'après Bernard –le père d'Elliot, il était le plus vieux des Ducs. Il savait tout sur tout, la famille Barma étant les « archivistes ». Je devinai donc aisément l'objet de ma visite.

Il voulait des informations.

Mais pourquoi dans un théâtre ? Parce qu'il me serait difficile de fuir à cause du monde ? Ça ne me gênerait pas. Mais alors, pourquoi ? Pour que je ne puisse pas lui nuire ? Dans ce cas, qu'allait-il faire ?

Je m'assis sur le siège gauche, croisant les jambes pour être plus confortable. Mon menton trouva la paume de ma main, tout naturellement.

J'avais besoin de dormir… Juste un peu…

Le rideau s'ouvrit soudain, me sortant de ma torpeur. Les yeux à semi-ouverts, je discernai sans aucun mal le public assis. Depuis combien de temps étaient-ils là ? M'étais-je endormie ?

- La pièce va bientôt commencer ~

Un homme aussi immense et rond qu'un ballon apparut devant mon nez, marchant allègrement sur le plafond.

Avec un mouvement de recul, je pris mon épée -restée tout près de moi- et la dégainai, surprise.

- Vous êtes le Duc Barma ? Demandai-je après avoir retrouvé mes esprits.

- Ouiiii je suis le Duc Barma ! Heh Heh, et toi, tu es Ariane ?

- Oui. Que me voulez-vous ?

Le Duc s'arrêta quelques instants -assez de temps pour que je puisse avaler la salive coincée dans ma gorge, puis fut pris d'une grande fureur :

- Menteuse ! Menteuse ! Tu mens, je le sais ! Je sais ! Menteuse ! Tu es ennuyeuse ! Ennuyeuse ! Tu n'as même pas peur !

- Vous traitez votre invitée de menteuse ? Quel piètre hôte vous faites.

- Oui, je sais ! L'information est le pouvoir, je sais !

Il quitta le plafond pour se tenir devant moi de toute sa grandeur, alors que je rengainais mon épée, certain qu'il n'attenterait pas à ma vie. Quand je me retournai, étonnée de voir son visage si près du mien, j'écarquillai les yeux tandis qu'il prononçait :

- Rose Twilightsword…

J'essayai de ne pas broncher alors qu'il courait plus qu'il ne marchait autour de moi.

- Je ne sais rien sur toi, Rose Twilightsword, rien, rien ! Seulement ce que tu es.

Mon poing se refermait frénétiquement.

- Donne-moi des informations que je n'ai pas, Rose Twilightsword !

- Et qu'est-ce que j'aurai en retour ?

- Je sais, Ariane. Je connais. Je sais tout sur elle, sur ses amis.

- C'est une menace, monsieur le Duc ? Sifflai-je, un sourire nerveux sur le visage.

- Une menace, oui, une menace !

Une musique débuta et le Duc se tourna vers la scène.

- Ça commence, la pièce commence ! Profitez bien du spectacle, Rose Twilightsword !

Il disparut en sautant du balcon. Je me précipitai à sa suite, mais ne le vit pas tomber où était-il passé ?

Le public rigolait. C'était donc une comédie.

Le Duc s'était envolé. J'attendais vivement le moment où il allait réapparaître.

Je ne pouvais faire que ça : attendre. Frustrée, je m'installai dans mon siège en soupirant, fermant les yeux. Je n'avais que faire de cette comédie, après tout. Il fallait que je reste concentrée quand même, qui sait ce qu'avait préparé ce Duc ? Il jouait avec mes nerfs, attendait que je me brise.

Je suivais le son des instruments des oreilles, me rappelant ces grandes réceptions dans lesquelles j'allais danser sans que mon père ne le sache.

Ils m'envahirent. Maintenant, rien ne pouvait m'empêcher de penser. Les bruits extérieurs n'existaient plus. Je sombrais dans une inconscience superficielle, m'enfouissant dans mes souvenirs. Comme si tout finissait dans une boîte, qui n'attendait qu'à être ouverte.

J'étais aux fins fonds des ténèbres.


- Votre cible n'est pas Oz mais moi, n'est-ce pas ?

Cette voix… Elle vient de loin, de mes souvenirs les plus précieux…

- Vous avez rejeté toutes nos entrevues, et maintenant je suis invité aussi.

Était-ce lui qui ouvrirait la boîte ?

Me réveillant de mon rêve de quelques minutes, je contemplais sans m'en rendre compte Xerxes Break et le Duc Barma. Ils étaient entre la scène et les chaises.

Je ne pensais pas inventer le regard que le duc m'envoya à ce moment-là.

- Vous l'avez dit vous-même, continua Break, vous devez donner quelque chose si vous voulez avoir des informations sur quelque chose d'autre. Excepté les informations que j'ai collectées, la seule chose qui devrait vous intéresser est…

Le Duc Barma se releva. Il avait été malmené avec Xerxes Break, et remettait son chapeau en place.

- Vous avez fait des recherches sur mon passé, c'est ça, Duc Barma ?

Le Duc Barma rigola, ce qui finit de me réveiller.

- Te voilà enfin, Fantôme aux yeux rouges ! S'exclama-t-il en parlant de l'agent de Pandora.

Je savais ce que voulais faire le Duc.

Et je ne lui pardonnerai jamais.

Il faisait d'une pierre deux coups après tout : il détruisait Xerxes Break et il me détruisait. Il s'amusait de cette manière.

Alors je m'amuserai à ne pas rentrer dans son jeu.

Je profiterai du spectacle ici, la tête posée sur la rambarde.

Xerxes Break pourfendit le duc.

- Il est temps de montrer votre véritable apparence ! Sonna Break.

Tout partit en fumée.

Les corps devenaient poussières, même le duc, et Reim Lunette apparut derrière un de leurs nuages.

Tout n'était qu'illusion…

- Hé bien hé bien…

Je tournai des yeux paresseux vers la véritable forme du Duc : un jeune homme aux longs cheveux roux.

- L'illusion dans laquelle j'ai mis tout mon cœur… Soupira-t-il.

Xerxes fut pris d'une quinte de toux, et le duc me fixa assez longtemps pour que je comprenne qu'il voulait que je regarde plus longtemps.

- Pathétique, tonna le duc. A utiliser ton pouvoir si inconsidérément, voilà ce que ça donne.

La vraie forme du Duc était aussi vile que sa personnalité. Sous cette forme, il semblait plus calme, plus posé, mais je savais qu'il n'en était rien. L'illusion était une partie de sa personnalité, et dans ce cas il ne fallait pas le laisser trop en faire ni trop en dire.

Le bonbon que Xerxes envoya au duc fut intercepté par le duc lui-même. Pas une fois il n'avait flanché.

- Une illusion doit rester une illusion… Elle ne doit pas interférer avec la réalité.

Le duc n'appréciait pas vraiment

Mad Hatter ?

Je me tournai vers Xerxes Break qui m'avait tout juste aperçue.

- Je vois que notre invitée d'honneur est là… Fit-il en levant les bras vers moi.

Comprenant de mon heure était venue, je sautai du balcon. Oz me dévisagea et ça m'aurait fait sourire en d'autres circonstances. Mais Rufus avait franchi une ligne qui me faisait rester stoïque.

Je m'approchai du Duc, attirant sur moi tous les regards. L'homme aux cheveux blancs toussa.

Il toussait du sang.

Une œillade vers Oz m'indiqua que Break était entre de bonnes mains, et je ne m'autorisai pas à interférer plus que ça.

Mon regard se dirigea derechef vers le noble. Me plantant devant lui, je clamai :

- Que cherches-tu, Duc ?

Oz, posté derrière Xerxes, me regardait. Il devait penser que je lui tournai autour -et c'était un peu le cas.

-Le passé de Xerxès Break t'intéresse-t-il autant ? Serais-tu enfin tombé amoureux, Rufus ?

Je sentais le regard de l'agent de Pandora brûler mon dos fortement.

- Comme l'a dit cet homme, je veux les informations qu'il a. Répondit le duc, passablement agacé par mon intervention.

- Ou veux-tu juste l'humilier ? Crachai-je.

Se cachant derrière son éventail, il rétorqua :

- Ce n'est pas pour me déplaire, mais ne te fourvoie pas sur mes intentions, jeune fille.

- Vous n'avez jamais su ce qu'était la considération, me moquai-je. Il n'y a qu'à voir comment j'ai été enlevée.

- S'il vous plaît. Ce n'était pas un enlèvement, mais une invitation en bonne et due forme.

Il se rapprocha de moi, fixant l'homme derrière moi. Son regard se fit plus perçant.

- Ce n'est pas vous qui m'intéresse pour l'instant.

Avant que je n'y prenne garde, le Duc Barma fondait sur Xerxes Break avec une rapidité affolante.

- Et si je jetai un regard à ton passé ? Kevin Regnard !

L'épéiste contra son adversaire, mais peinait à le faire reculer.

Reim Lunette barra le chemin de son maître, se permettant de constater l'état de son ami puis, dans la seconde suivante, se fit pourfendre par le duc.

Xerxès rencontra mon regard une fraction de secondes, il le reconnaissait derrière le voile noir. Je me demandais s'il se disait que j'allais l'aider.

Ariane l'aurait sans doute fait, mais Rose non.

- Reim, tu es inutile, si tu n'aides pas ne te mets pas sur mon chemin. Siffla le duc.

- Mais son corps… !

- La faiblesse de son corps est due à son contrat avec sa Chain ? Tu y as vraiment cru ?

J'observai la scène d'un air distrait. Je m'obligeai surtout à ne pas agir. C'est ce que le duc aurait voulu, et je n'allais pas rentrer dans son jeu juste pour qu'il puisse avoir ce qu'il veut.

- C'est la deuxième fois n'est-ce pas ?! Éclata Rufus.

Le tatouage du contrat…

Ma poitrine lancinante me fit grimacer. Son tatouage… Son tatouage…

Je savais à quel point ça faisait mal...

- C'est à ça que ressemble le sceau une fois complet. Laid… et torturé. Ça va bien à la personne pécheresse que tu es.

La seule chose que je vis, c'est Xerxes Break qui tombait sur le sol, un sourire plastifié s'accrochant à ses lèvres.

Je me ruai entre le duc et le Fantôme. Mon ennemi -car il l'était devenu en blessant ce qui m'était cher, lui, recula d'un seul pas, sans précipitation.

- Reim, savais-tu pour le sceau ? Demanda-t-il sans se préoccuper de son invitée.

- Non…

- Mais tu as déjà entendu le nom Kevin Regnard nan ?

- S'il dit que non, lançai-je, qui vous dit que ça intéresse qui que ce soit ici ?

Le duc soupira.

- Je déteste qu'on m'interrompe.

- Je déteste qu'on me prenne de haut, et pourtant vous le faites.

Rufus fronça les sourcils, me défiant de le stopper une deuxième fois.

Je ne pouvais plus intervenir et perdre mon sang froid. Alors même si c'était dur d'entendre l'histoire de Xerxes Break de la bouche d'un étranger, j'écoutai.

- Il y a 50 ans… commença le récit du Duc. Il y avait un contractant illégal qui errait la nuit. On dit que, pour satisfaire ses propres désirs, il sacrifiait des humains à des Chains. Cette forme inhumaine, aux yeux écarlates, était crainte de tous. On appelait ces yeux… Ceux du fantôme à couleur sang. Mon grand-père a tout fait pour le capturer mais, hélas, ce fut en vain.

Tais-toi tais-toi tais-toi !

Le Duc me regardait, aucune expression ne trahissant ses pensées, et, moi, mes pupilles tranchantes, ressemblais sûrement à un animal en cage.

- Cent seize personnes… Même avec autant de personnes sacrifiées, cet homme a basculé dans les abysses.

- De quoi parles-tu ? Demanda la brune en robe rouge -Alice. Ce clown… ?

C'était sans doute difficile à croire, mais cet homme était réellement un meurtrier. Découvrir la vérité à propos d'un allié était toujours difficile, mais s'ils lui pardonnaient ses fautes alors… Xerxes Break aurait trouvé des amis.

Le Duc tourna les talons. Un dernier regard vers moi m'annonça qu'il en avait fini avec la Fantôme, mais sans doute pas avec moi.

- Break est… Un contractant illégal… ? Chuchota un homme aux cheveux noirs -Gilbert.

- Et alors ? Menaça Oz. Voulez-vous le capturer en tant que criminel, Duc Barma ?

Ce dernier sourit, il savait qu'il avait gagné cette bataille, qu'il avait la main mise sur le petit groupe.

- Même si ça pourrait être amusant, tout ce que je veux sont les informations. Entre le moment où il est tombé dans les abysses et celui où il est retourné dans ce monde, cet instant aveugle… Je me demande ce qu'il a vu, enfermé dans les ténèbres. Ce que nous cherchons tous… La Volonté de l'Abysse !

C'est moi qui rigolais, maintenant. Tout ça pour ça ? C'était ça que le duc Barma voulait savoir ?

- Serais-tu sérieux, Duc Barma ? Dis-je.

Il n'avait qu'à me demander. Mais il savait pertinemment qu'il ne pouvait pas me forcer à parler.

Il n'en avait pas le pouvoir.

Alors il m'avait fait comprendre ce qui arriverait à mes êtres chers si je ne parlais pas. Et si eux-mêmes ne parlaient pas.

Xerxes Break n'avait pas été très présent dans ma vie. Je ne le connaissais que par le prisme d'Elliot, et Pandora. Nous n'étions même pas partis ensemble en mission, puisqu'il était le garde de Sharon Rainsworth.

Je n'aurais pas dû lui porter une si grande importance, mais la vérité était là : l'admiration, l'affection que je lui portais étaient sans doute sans limite.

Il m'avait libérée de la solitude.

- Laissez cet homme tranquille, Duc Barma. Vous savez pertinemment que j'ai le pouvoir de vous faire cesser ces tortures. Rappelai-je avec un sourire.

- Tortures dites-vous ? Je ne torture personne, il s'est torturé tout seul, je ne fais que remuer le couteau.

- N'est-ce pas là la définition même de torturer ?

Voulant le blesser autant qu'il l'avait fait pour moi, je continuai mon monologue tranchant :

- Vous ne connaissez même plus les définitions des mots simples. Et vous prétendez tout savoir ? Quelle ânerie !

- Vous avez raison. Je ne sais pas tout.

Le Duc s'approcha de moi. Son souffle s'écroula sur ma gorge quand il chuchota à mon oreille :

- Je ne sais rien sur vous… Si vous voulez que cela cesse… Apprenez-moi !

- Quoique je dise, quoique je fasse, vous prendrez toujours un malin plaisir à torturer cet homme.

Le Duc masqua son sourire avec son éventail.

- Je dois bien le reconnaître, le secouer est très plaisant.


Quand Break se réveilla, il fut pris d'un sursaut si intense qu'il s'en souleva le thorax. De ses yeux hagards, il bombarda la pièce de question.

- … C'est vrai… Je suis allé chez cet abruti de Duc et…

- Qui est un abruti de Duc ?

- … Ah, pardon, j'aurais dû dire "ce retardé mental de Duc".

Debout à côté du Duc se trouvait Ariane, ou Rose. Elle ouvrit ses yeux sur Break qui croisa son regard asymétrique. Elle lui sourit calmement. Il n'aurait jamais pensé la revoir. La domestique d'Elliot Nightray, hein ? Cet agent de Pandora avec qui il avait effectué une seule mission, et qui avait disparu du jour au lendemain.

- Kevin Regnard, appela-t-elle.

Break fronça les sourcils. A Pandora, elle avait été en-dessous de lui dans la hiérarchie. Mais plus que de le voir -à sa robe- il sentait qu'elle avait changé. C'était ce regard qu'avaient les nobles, cette prestance naturelle.

- Vous avez deux choix qui s'offrent à vous, annonça-t-elle. Soit vous décidez de vous taire et vous finissez entre les mains de Pandora pour expier les crimes que vous avez commis…

Oz se leva précipitamment, mais le coup d'œil que lui envoya la jeune femme le paralysa.

- … Soit vous racontez ce qu'il s'est passé dans l'Abysse, tout de suite. Finit-elle.

La pression qu'elle exerçait sur ses auditeurs était pire que celle du duc. Qui était-elle… ?

- Xerxes, tu t'es réveillé ?

Reim rentrait dans la pièce, accompagné de Gilbert.

- Monsieur Reim… Vous êtes recouvert de bandages.

- C'est parce que la blessure n'arrêtait pas de saigner. Quoi qu'il en soit, je t'avais prévenu de ne pas trop utiliser ton pouvoir. Tu es vraiment…

Il soupira.

- Ne donne pas plus d'inquiétudes aux autres !

Reim remonta le manteau qui réchauffait l'épéiste dans une colère sourde. Break, alors, remarqua le visage marqué de son compagnon Gilbert et comprit :

- Je vois… Tout le monde connaît mon passé maintenant…

Et avec ce passé, tout le monde connaissait ses soucis de santé.

- Grâce à moi, intervint Rufus Barma, je t'ai évité beaucoup de temps d'explication. Et maintenant, nous pouvons continuer notre discussion sans hésitation.

Rose, se faisant remarquer, crut bon de s'asseoir entre Break et son bourreau, fusillant du regard ce dernier.

- Break… S'interposa Oz, si vous continuez à parler de ça tu vas souffrir et je–

- Quoi ? Rigola Break. Tu t'inquiètes, gamin ? Tu as envie de savoir pourtant, non ? Un gamin doit juste de comporter comme un gamin, tu as juste à penser à toi.

- Tout le monde veut savoir, rétorqua Rose comme si c'était nécessaire.

- Tu as raison… Alors je vais le dire… Oz, Alice, Gilbert, ce que je vais raconter vous concerne tous. Vous êtes libres d'écouter ou de partir mais si, plus tard, vous regrettez d'avoir entendu cela alors vous n'avez qu'à me haïr.

La jeune fille à côté de lui ne le regardait même pas, comme une barrière pour le cacher. Il ne savait s'il devait la remercier ou la châtier, mais sa présence, maintenant, n'était pas si déplaisante.

- Duc Barma, vous devrez délivrer les informations que vous avez, vous aussi. Rappela Break.

- Ne te méprends pas, ma méthode est d'échanger des informations contre des informations. Qu'as-tu vu dans les Abysses ?

- La Volonté de l'Abysse.


Quand je rouvris les yeux, l'albinos avait tout raconté : sa rencontre avec Cheshire, les frères Vincent et Gilbert, et Alice.

On l'appelait Alice.

Bien sûr, je savais tout ça. Je connaissais déjà, quand le Duc en parla, l'existence de cette fille, Alice, et de Jack.

Après tout, elle m'avait déjà tout dit.

C'était elle qui me parlait, quand je n'avais personne à qui parler.

Et si je n'avais pas été précipitée si tôt… Je les aurais rencontrées.

Les filles de Lacie.

Lacie, mon amie. Ma grande amie…

Oui, ô grand oui je me languissais d'elle, de sa voix, de ses cheveux, de ses manières et de ses yeux.

Les plus beaux yeux qu'il lui eût été de voir…

Rose était encore trop petite à ce moment-là pour comprendre ce qu'il se passait avec Lacie. Elles se rencontraient, parfois, et s'amusaient ensemble si ça se pouvait. Elle passait plus de temps avec Vincent et Gilbert qu'avec personne d'autre. Ils avaient à peu près le même âge, et même si elle se disputait avec Vincent, ils étaient les seuls à pouvoir se comprendre. Gilbert se comportait comme un grand frère, et, pour moi qui n'avais pas de fratrie, j'appréciais toujours ses petits gestes.

Dans cette grande famille non liée par le sang, je trouvais une maison. Et c'est de ça dont avait hérité Ariane. Après tout, nous n'étions qu'une seule entité brisée en deux.

- Hm… Il y a-t-il un lien ou non… ? Se demanda le Duc à voix haute.

- Duc Barma… Il n'y a pas quelque chose d'autre dans les notes de Jack Vessalius à ce propos ? Questionna Xerxes Break

- Rien d'autre, répondit le roux. Il y a bien une archive qui en parle, mais ce ne sont que les regrets de Jack. « Pourquoi ça a tourné ainsi ? », « Il n'y a pas d'autres moyens ? », « J'ai tué mon meilleur ami de mes mains. », « S'il vous plaît, ne m'appelez pas héros. »

Rufus planta son regard sur moi. Il voulait que je parle.

- Vous aviez les informations que vous vouliez, duc ? Musai-je. Je ne pense pas que vous ayez quoi que ce soit qui m'intéresse. Mon rôle ici est donc terminé.

Je me relevai mais fut stoppée par le duc.

- J'ai des informations pour vous.

- J'en doute.

- Voulez-vous que le nom de Kevin Regnard glisse stupidement de mes lèvr-

Devant ses invités, le duc se paralysa.

- Je pensais avoir été claire, Rufus Barma. Informations contre informations. C'est fait, laissez cet homme tranquille désormais.

Le théâtre autour d'eux semblait être leur estrade. Ils étaient en train de jouer une tragédie. Les sièges rouges allaient bien avec les rideaux de la même couleur. Le Duc semblait dans son élément : un théâtre de rouge et dont l'information était la monnaie.

Tous les personnages de cette tragédie étaient effondrés. Ou, en tout cas, ils en avaient l'air.

Quand je décidai l'avoir puni suffisamment, je le libérai. Il profita de cet instant pour lever la main sur moi.

- Ariane ! S'exclama Oz.

Un autre éventail barra la route du noble roux et nous figea. Une vieille dame en fauteuil roulant apparut, toute pimpante.

- J'ai bien choisi mon moment, rigolait-elle.

Le Duc fut recouvert d'une soudaine pâleur en appelant son amie :

- Sh-Sheryl ?!

Break trouva opportun le moment d'annoncer à Sheryl que son très cher ami avait créé une illusion à son effigie pour les duper, ce à quoi elle répondit avec une douceur incomparable.

Le Duc ne reviendrait peut-être jamais de sa punition.


Oz avait encore franchi une étape avec l'un de ses camarades. Ce Break, si mystérieux, si secret, si renfermé, ce Break avait finalement délivré une partie de ses secrets et il lui était redevable. Même s'il y avait été quelque peu forcé, il s'était « ouvert » aux autres et, en fin de compte, l'albinos trouvait que cela aurait pu être pire. Un poids avait découvert ses épaules. Il était un petit peu plus libre.

- Mais qui était cette fille ? Se demanda Alice, tout haut.

Break se rappela alors de ses yeux asymétriques froids et acerbes qu'il avait entraperçus en chutant.

- Elle n'a pas cessé de défendre Break, dit Gilbert, elle avait l'air déterminée à le protéger. Je l'ai déjà vue quelque part…

- Mais voyons Gil, c'est la servante de ton frère. Lâcha Xerxes Break. Elle était à Pandora. Bien sûr que tu la connais.

Son sourire sardonique éleva la couleur des joues de Raven d'une teinte supplémentaire.

Mad Hatter fronça les sourcils. Ils ne s'étaient vu que deux fois. Ils avaient à peine interagit. Comment pouvait-elle mettre tout son cœur à se battre pour lui quand ils ne se connaissaient qu'à peine.

Il vit aussi le visage crispé de son camarade blond qui, sous une excuse, partit devant.

Break soupira mais sourit.


- Attend !

Oz voulait absolument lui demander son nom, savoir qui l'avait secouru, qui était si proche d'Elliot et de Léo. Qui était-elle ?

Elle s'arrêta mais ne se retourna pas. Elle ne grelottait même pas face au froid de la nuit. Oz se stoppa à son tour et reprit vite sa respiration.

- Qui es-tu ? Demanda-t-il.

Quand elle fit volte-face, la lune sembla n'éclairer qu'elle.

La servante d'Elliot, son amie, l'amie de Léo. Un agent de Pandora. Une noble, qui avait réussi à stopper le duc. Qui était-elle ?

- Tu es Oz, n'est-ce pas ? Rétorqua-t-elle.

Ce n'était pas réellement une question, et la rhétorique fit écho dans le crâne de l'adolescent. Elle ne le questionnait pas, elle ne faisait que lui dire qu'elle connaissait son identité.

Elle s'approcha. Ses pas étaient guidés par la Lune elle-même, lui déroulant un tapis d'une blancheur tamisée.

Ses mains, ses longs doigts paraissait-il à Oz, se frayèrent un chemin entre ses mèches du blond qui, hypnotisé, se laissa faire. Elle avait beau faire dix à quinze centimètres de moins que lui, elle semblait d'une importante phénoménale.

- Pourquoi veux-tu savoir mon nom ? Murmura-t-elle en baissant les yeux qu'elle avait tenus vrillés dans les siens.

Oz, sans s'en apercevoir, devint pivoine mais se ressaisit bien vite :

- Es-tu l'amie d'Elliot ?

Elle releva le menton.

Elle avait deux yeux vairons, comme Vincent.

- Oui. Je suis l'amie d'Elliot. C'est pour ça qu'il ne faut pas que je le voie.

Il prit les mains de la demoiselle et s'insurgea :

- Quand tu es partie ils étaient tellement déçus ! Je ne sais pas ce qu'il s'est passé entre vous mais Elliot et Léo t'attendent…

Elle fronça les sourcils et pourtant elle avait les larmes aux yeux. Ils se baissèrent encore mais Oz les releva de sa main.

Il fronçait les sourcils lui aussi. Il avait les larmes aux yeux lui aussi.

C'était évident qu'ils s'aimaient. Ils s'aimaient, alors comment pouvaient-ils encore se fuir ? Cela attristait tellement le blond qui voyait la détresse dans les yeux de son interlocutrice que ce fût à lui de se décourager et de visser son regard sur le sol, agrippant les épaules de la jeune femme qui s'empêchait de pleurer.

Tout était si difficile…

- Oz ? Demanda-t-elle. Tout va bien ?

Et c'est elle qui demandait ça ?

- Pourquoi m'as-tu sauvé ? Chuchota-t-il.

Seul le vent lui répondit les premières secondes.

- Parce que j'ai une mission. Avoua-t-elle. Je dois te protéger.

Interloqué, il se redressa subitement. Il regarda avec de grands yeux la blonde qui lui souriait doucement.

- Je dois te protéger, répéta-t-elle.

- Pourquoi… ?

- C'est une des choses que je ne peux pas encore te dévoiler…

- C'est parce que je porte Jack en moi ? Fit-il d'un air encore plus sérieux.

Elle défit les mains d'Oz qui se cramponnaient encore à ses épaules et il se rendit compte à quel point elle était frêle.

- Oz.

Il se raidit.

- Je ne protège pas Jack. Je te protège toi.

Il fut si étonné que son visage resta de marbre.

Alors qu'elle s'en allait, il se rappela :

- Comment t'appelles-tu ?! S'exclama-t-il.

Une fois de plus, elle se retourna.

- Ariane. Je m'appelle Ariane.

- Mais le Duc… !

- C'est une histoire que je conterai une prochaine fois, dit-elle en posant son index sur ses lèvres tel un secret. Protège Gil pour moi…

Elle sourit et continua son chemin alors que Gilbert rejoignait son maître.

Il avait encore tant de questions à lui poser et elle avait déjà disparu…