BROUILLARD

CHAPITRE I

DIVERGENCE

Paris avait survécu au rude hiver de 1829.

Le printemps se présentait sous un jour triste et difficile. Le spectre de la famine, du mécontentement populaire, de l'instabilité politique hantait les rues.

L'hiver était révolu, mais pas ses conséquences.

Les boutiques des artisans étaient compromises par le manque de demande ; les poches des ouvriers étaient épuisées par la hausse du prix du pain et celui des loyers. Le chômage faisait des ravages.

Car le mauvais temps avait aussi atteint les grands capitaines d'industrie qui avaient fini par se sentir menacés.

Pendant ce temps, Charles X se laissait guider par les visions prophétiques de son Premier ministre, le prince Polignac, et gouvernait avec le dos tourné à son peuple.

Tandis que le brouillard, froid et dense, qui s'élevait chaque jour au-dessus de la Seine rappelait tristement aux Parisiens que la récolte était encore loin et cependant, les greniers étaient épuisés depuis longtemps.

Jean Valjean s'essuya le front.

Les jours étaient frais, mais après des heures passées à biner et sarcler les platebandes pour aérer la terre encore froide, l'ancien forçat ruisselait de sueur.

Il était retourné au couvent du Petit-Picpus, comme il l'avait promis à la Mère Supérieure et aussi à Fauchelevent. Comme Cosette et Javert l'avaient craint.

Valjean n'avait pas eu le choix.

Son vieux collègue avait quelque peu recouvré sa santé à la fin de l'hiver, mais ses forces n'étaient jamais tout à fait retournées. En effet, le vieux Fauchelevent s'affaiblissait lentement.

Maintenant, au lieu de labourer la terre côte à côte avec Valjean, il se contentait de rester auprès de lui et de brandir la fourche de temps à autre.

Il avait fini par n'avoir d'autre choix que de rester dans la hutte pendant les heures froides, et de s'occuper des menues tâches du petit foyer qu'ils partageaient tous deux.

Mais les pauses entre corvées devenaient de plus en plus longues, et de plus en plus souvent le vieil homme se bornait à s'asseoir et à regarder le jardin depuis la fenêtre.

Valjean travaillait pour deux. Plus d'heures, plus dur.

Mais ce n'était pas là une chose qui lui pesait. Il avait de nombreuses raisons de vouloir mettre ses énergies au travail, et la maladie de Fauchelevent n'était que l'une d'entre elles.

" Ah, mon bon Madeleine ! , lui dit Fauchelevent ce soir-là. On vous a brisé le coeur, je le vois bien.

- Vous radotez, Fauchelevent ?

- Vous n'êtes plus le même depuis votre retour.

- C'est parce que ce que j'ai vu là-bas dehors m'a bouleversé. Le monde change et bientôt les gens comme nous n'y auront plus leur place.

- C'est ce qui arrive généralement aux vieux," murmura sagement le Picard.

Mais le forçat mentait, car il était vrai et évident que Jean Valjean avait perdu sa tranquillité d'esprit.

Pour lui, les jours étaient encore supportables : la neige et la glace avaient recouvert la terre jusqu'à la mi-février. Les effets du long hiver avaient multiplié le nombre de réparations auxquelles il avait dû faire face et qui l'avaient tenu occupé. Après, le dégel arriva tout à coup et Valjean dut consacrer son temps et toutes ses forces à prendre soin du jardin.

Mais les soirées restaient insupportables. Il retournait à la hutte et cherchait Javert sans même s'en apercevoir. Il se languissait de sentir son étreinte ; il regrettait vivement sa voix.

La nuit, il rêvait de son corps anguleux et revivait les sensations qu'il avait découvertes à ses côtés. La solitude les rendait si intenses.

Et puis il comptait les jours, les heures jusqu'au mardi suivant.

Car tous les mardis, Javert et lui se donnaient rendez-vous à l'appartement de la rue de l'Homme-Armé depuis leur séparation au début de l'année.

Libres et heureux pendant quelques heures, ils se redécouvraient et s'aimaient avec plus d'enthousiasme que de sagesse. Recouvrant les gestes qu'ils avaient appris petit à petit et osant aller plus loin... Si doucement.

Cela ne durait guère longtemps mais, pendant ces premières semaines, leurs caresses avaient semblé suffisantes.

Au bout d'un moment, Valjean comprit que Javert désirait davantage et aussi qu'il demeurait silencieux. Comme s'il y avait entre eux un mur que l'ancien forçat ne voyait pas et que l'inspecteur ne se décidait pas à franchir.

Javert le regardait parfois et parfois il semblait être sur le point de... De quoi ?

Chaque approche que le forçat essayait, finissait par échouer. Le pire n'était pas la déception que Javert montrait à travers son corps, mais la tristesse que l'inspecteur lui cachait.

Valjean commença à rentrer au couvent abattu et frustré.

Un mardi, Javert ne se présenta pas à leur rendez-vous.

Ce n'était pas comme si Valjean pouvait s'en prendre au policier de ne pas se rendre à l'appartement. Le bagnard savait bien que Javert n'était pas le genre d'homme capable de se tenir à un horaire, ni de respecter le repos. Ou de manger plusieurs fois par jour, pour tout dire...

De plus, il était également incapable de se soustraire à un ordre de ses supérieurs, même si on le contraignait à aller au-delà de son devoir et de ses forces jour après jour.

Donc, Valjean avait commencé à passer ses mardis soirs à se ronger les sangs dans le petit appartement, craignant que quelque chose ne soit arrivé à son compagnon. Il se raisonnait et se disait que Javert n'avait pas dû pouvoir se débarrasser de la dernière affaire importante qui lui avait été confiée, ou que sa mission l'avait simplement amené à infiltrer une quelconque association de malfaiteurs et l'avait empêché de risquer sa couverture. Cela ne marchait pas toujours.

Ce fut ainsi pendant des semaines.

Puis, à la fin février, il avait rencontré Javert rue de l'Homme-Armé. Il l'attendait endormi dans un fauteuil auprès du poêle allumé.

Et le coeur du vieux forçat avait sauté un battement

Javert s'était levé pour le prendre entre ses bras et l'embrasser profondément, ce qui enflamma son sang d'un seul coup. Ils s'étaient caressés, ils s'étaient déshabillés... Puis ils s'étaient disputés.

" Tu ne peux pas être sérieux, Jean. Le couvent trouvera un autre jardinier, et Fauchelevent veillera à ce qu'il fasse du bon boulot. Les nonnes ne le mettraient jamais à la porte.

- Je n'en suis pas si sûr... Mais je peux trouver un logement pour Fauchelevent en dehors du couvent. J'ai juste besoin d'un peu plus de temps.

- Et alors, qu'est-ce qui te retient ?

- Cosette.

- Cosette ? Tu es sûr que tu ne t'es pas planté une houe dans la tête ? Cosette ne voulait pas y retourner ! Elle a été claire, tête de mule !

- Cela ne change pas le fait que, si quelque chose m'arrivait, elle serait laissée seule et sans défense. Une fois qu'elle aura commencé son noviciat...

- Cosette ne veut pas prononcer ses voeux ! Et en plus, elle m'a, moi. Pourquoi ne veux-tu pas le voir ?

- Même si c'était vrai ! Quel genre de père serais-tu, toujours absent ? Toujours à risquer ta peau ? "

Cela fut dit sans colère et sans intention d'être un reproche. Mais ça l'était en fait.

Javert en avait été outré. Offensé et aussi blessé, une émotion qu'il n'avait pas l'habitude d'afficher.

Il avait commencé à se rhabiller, et Valjean ne l'en avait pas empêché.

Avant de claquer la porte, Javert lui avait lancé une dernière phrase :

" Ne t'est-il pas venu à l'esprit que si tu n'étais plus là, elle serait ma seule raison de rester en vie ? "

Jean Valjean n'avait pas compris. Il ne comprenait toujours pas, à présent.

Ils ne s'étaient plus revus depuis cette nuit-là.

Valjean lui avait laissé un billet sur la table de l'appartement tous les mardis. Il lui disait que les choses avançaient et qu'il avait besoin de plus de temps.

Au bout de quelques semaines, les billets s'entassèrent sans que personne ne les lise.

Valjean trouva d'autres raisons de s'inquiéter à partir de ce moment.

Chaque nuit, au lieu de s'endormir avec la placidité qui lui était naturelle, il passait des heures à regarder le plafond de la hutte et à se demander si Javert n'avait pas trouvé d'autres bras où se réfugier.

Les bras d'un homme plus jeune et plus libre. Ceux d'un amant capable de comprendre toutes les nuances et la force de son désir et aussi de le combler.

Valjean n'avait pas toujours été capable de le faire, surtout pendant le temps où ils partageaient l'appartement avec Cosette...

Et ainsi, de mardi en mardi, le temps passait et faisait des ravages.

Ce mardi de mars, Valjean saisit quelques seaux d'eau et entoura la hutte. Là, derrière des planches assemblées de façon précaire mais qui avaient réussi à tenir debout au fil des ans, il se déshabilla et se lava à grande eau.

Peut-être que son amant l'attendait ce soir.

Son compagnon, qui lui aurait pardonné sa maladresse et son égoïsme et lui ferait l'amour jusqu'à en être épuisé. Son ami, qui lui réclamerait alors un baiser d'adieu et quitterait sa vie en secret puis le laisserait dans le noir et encore rempli de besoins qu'il avait peur d'avouer.

Non, Javert ne le pardonnerait jamais. Et c'était juste car Valjean l'avait trop blessé.

Le vieux forçat finit sa toilette en versant un seau d'eau sur sa tête. Il endossa des vêtements propres puis retourna à la hutte.

"Vous ne sortez pas ce soir, demanda Fauchelevent, curieux.

- Non. J'ai déjà fini mes affaires en ville pour le moment, et ce serait inutile.

- Vous n'allez pas dîner non plus ?

- Je n'ai pas faim, Père Fauchelevent.

- Comme tous les soirs !"

Valjean se coucha avant que la nuit finisse de tomber et laissa des petits couteaux lui poignarder le ventre pendant qu'il cherchait le sommeil. Tout en sachant qu'il n'arriverait point à le trouver.

L'hiver était terminé. La Seine avait retrouvé son éclat au soleil...même si le soleil était plus souvent caché derrière la brume et la pluie. Le brouillard stagnait dans les rue de Paris et les quelques rares fiacres que le policier croisait dans les rues portaient des lanternes bien incapables de percer cette barrière de brume.

Un printemps humide.

Un printemps qui rendait l'inspecteur Javert mélancolique.

Javert n'aimait ni le froid, ni l'humidité. Il se souvenait avec acuité de ses jours de Toulon, d'Hyères, toujours agréables même au plus fort de l'hiver. L'enfant Javert errait dans les rues de Toulon, les pieds nus et le ventre vide, mais il avait rarement froid.

Aujourd'hui, l'homme possédait une paire de bottes de qualité et mangeait à sa faim, mais il souffrait du froid. Constamment.

Le nommer à Montreuil puis à Paris avaient été des récompenses mais il les avait vécues comme des malédictions.

Vivre dans le Nord, dans son climat froid et humide.

Les rhumes étaient une calamité et toute la Force connaissait la propension de l'austère inspecteur de police à brûler ses manteaux aux poêles chauffés à blanc.

Javert connaissait bien la manière d'éviter les désagréments dus aux maladies mais il rêvait souvent de tout quitter pour retourner dans le Sud et sentir à nouveau le chaud soleil chauffer sa peau.

Javert se promit une fois de plus de passer sa retraite à Toulon...si une balle venant d'un escarpe ne le tue pas avant…

"Quel chienlit ce temps !, grommela la voix fatiguée d'Auguste Blanqui.

- Tu ne peux rien contre cela Auguste, se moqua gentiment un autre homme, disposant d'un large front de penseur, le dénommé Augustin Fabre, écrivain et conspirateur, fondateur du journal politique La Tribune des Départements.

- Tu devrais toi cependant, opposa tout aussi amicalement Blanqui. Un simple attentat contre l'Etat et le soleil reviendra !"

Cela fit rire M. Fabre qui s'écria en secouant la tête :

"La politique ne fonctionne pas à coups de bombe et d'attentats ! Regarde l'histoire Auguste ! Tu devrais retourner sur les bancs de l'université, mon pote ! Tu l'as quittée trop tôt.

- C'était la chienlit là aussi !"

On se mit à rire, Javert se mêla à cette euphorie ambiante.

Il était membre de la Conspiration La Fayette depuis sa création en janvier 1830. Il était devenu un fervent républicain sur les ordres de M. Chabouillet.

Il se nommait Francisco Jiménez et était représentant d'une entreprise vinicole espagnole.

Il s'était d'ailleurs attiré l'amitié des quelques membres de la Conspiration La Fayette en offrant du vin de Xérès en dégustation puis en évoquant les soucis de droits de l'Homme bafoués en Espagne.

Le roi était mal aimé en Espagne aussi.

Le roi Ferdinand VII avait été appelé par son peuple le Désiré à son retour d'exil suite au règne de Joseph Bonaparte, placé sur le trône d'Espagne par son frère, l'empereur Napoléon. Ce temps de popularité avait vite disparu. Le roi Ferdinand VII était un roi absolu, autoritaire et peu scrupuleux sur les moyens à employer afin de conserver son pouvoir. Le peuple souffrait de la misère après six années de guerre et le roi ne parvenait pas à redresser la situation. La colère grondait parmi le peuple et le roi ne répondait que par une répression féroce. Sa dernière épouse, la reine Marie-Christine, était vue par les Espagnols comme la seule défense du peuple contre les visées du roi.

Une reine libérale sur le trône d'Espagne ! Le roi vieillissait, devenait malade… On pensait à la succession d'Espagne...

Des cercles se formaient dans l'aristocratie pour soutenir l'infant Charles de Bourbon, le frère de Ferdinand. Au mépris de la succession !

Une guerre se profilait en Espagne, une crise politique et une révolte populaire.

Javert jouait à merveille son rôle et développait la situation en Espagne pour appuyer son identité.

Francisco Jiménez avait quitté l'Espagne à cause de la répression du roi Ferdinand VII.

Francisco Jiménez était un libéral. C'était un crime en Espagne. Autant qu'en France.

Francisco Jiménez parlait peu mais il parlait de luttes et sa voix profonde captivait les autres.

Donc l'Espagnol était venu en France, d'où il continuait à traiter de son commerce de vin et d'où il pouvait poursuivre la lutte pour les libertés.

On devait se serrer les coudes dans cette Europe qui était en train de naître sur les cendres des anciennes monarchies.

Le mouchard assistait aux réunions.

Et Javert prenait des notes. Il suivait les différents membres, il prévenait M. Chabouillet, il jouait très bien son rôle.

"Dans votre pays, il doit faire tout le temps chaud, cela ne vous manque pas ?, demanda le dénommé Blanqui en s'adressant à Francisco Jiménez.

- Cela me manque, en effet, reconnut la voix profonde de Javert. Le soleil est si chaud qu'il en est blanc.

- Que ne donnerai-je pas pour avoir cela maintenant ?, " se demanda Auguste Blanqui à voix haute, en secouant sa tête dont le crâne rêvait de temps de liberté et de république.

Des étudiants, des révoltés…, des futurs condamnés à mort ou à la prison…

Et puis les nuits n'étaient pas tranquilles. Vidocq usait et abusait de ses nuits. Il semblait prendre un malin plaisir à le mettre de surveillance. Dans les rues, sur les places. Car Javert était sur la piste de Patron-Minette.

Attentif à la moindre rumeur. Un chien prenant le vent.

Les mardis seuls n'étaient pas consacrés à la chasse. Les mardis Javert redevenait Fraco et il redevenait l'amant.

Il retrouvait Valjean et l'aimait, redécouvrant avec toujours la même fascination le corps nu de son compagnon.

Jean-le-Cric, sa force, sa puissance, ses cicatrices…

Javert en était tombé amoureux, il l'avouait chaque mardi, avec son corps, avec sa bouche, avec toute son âme.

"Je t'aime Jean…"

Murmurant dans le creux de l'oreille de l'ancien forçat à quel point on le voulait. On l'appréciait. On l'aimait.

Et Javert devenait audacieux. Il caressait mais ses caresses devenaient plus précises, plus sensuelles…, il touchait des endroits qu'il n'avait encore jamais touchés. Quémandant l'autorisation sans mots. Espérant contre toute attente.

Un amour qui prenait de l'ampleur et lui donnait envie de plus.

Un jour par semaine ne lui suffisait pas. Mais Javert ne savait pas comment demander davantage.

Alors il embrassait Valjean, il le caressait, il lui faisait du bien et s'efforçait de faire cela bien.

De son mieux.

Apprenant à utiliser ses mains pour faire gémir de plaisir, lui qui avait appris à les utiliser comme des armes aptes à faire crier de douleur.

Et il y eut ce mardi…

Une dispute qui les laissa braqués l'un contre l'autre. De retour des années en arrière, monsieur le maire se dressant contre son chef de la police. Incompréhension, colère, obstination.

Javert partit en claquant la porte, mortellement blessé et ne sachant pas comment s'excuser.

Trop têtu pour admettre ses erreurs.

Il n'avait jamais appris à demander pardon.

Les jours passaient, devenant des semaines et Javert s'enfonçait dans une mélancolie noire.

"Dans votre pays vous avez laissé une femme ?, demanda Fabre, le journaliste.

- Et une fille, répondait Javert en baissant la tête pour examiner ses mains, surpris de les voir trembler.

- Une fille ? Mais il faut rentrer chez vous et organiser la lutte là-bas !, s'écria véhémentement Auguste Blanqui, le révolutionnaire.

- Ils sont morts, ajouta lugubrement Javert.

- Mince…"

L'Espagnol avait quitté son pays suite à la répression organisée par le roi Ferdinand VII. Cela avait coûté la vie de sa femme et de sa fille.

Et Javert développait ses contes en contemplant l'alliance qui ornait son doigt d'un air chagrin.

Un cadeau de M. Chabouillet pour donner du réalisme à Francisco Jiménez.

Le meilleur des mensonges était celui qui s'enveloppait dans une part de vérité. Le mouchard le savait bien.

Donc il s'était inventé un passé et il pleurait la mort de sa famille.

Ce fut la seule fois qu'on eut avec lui cette conversation personnelle… Il fallait revenir au présent et à la lutte contre le gouvernement inique de Polignac et contre Charles X, le roi mal aimé.

Mais Dieu en soit témoin !

Javert aurait tout donné pour se retrouver rue de l'Homme-Armé à embrasser Jean Valjean et à retrouver son amour.

Il était en pleine déshérence...

Les semaines passaient.

La mélancolie n'allait pas avec Javert. Le policier n'était pas sérieux en temps normal mais laissé à lui-même, il devenait franchement imprudent.

Vidocq le fit venir de force dans son bureau de la Sûreté un soir. Le regard courroucé et les deux mains posées bien à plat sur son bureau, le chef de la Sûreté imposait sa taille haute et son autorité à l'inspecteur devant lui.

"Putain Javert…, commença le Mec, en fixant de son regard le policier jusqu'à ce que celui-ci lève le menton par défi.

- Tu as ton gonze ! Pourquoi tu me cherches des crosses ?, se défendit déjà Javert, oubliant le respect inhérent à sa position de subalterne face au grand chef de la Sûreté.

- Javert !

- Pardonnez-moi, monsieur le chef de la Sûreté, se reprit ironiquement Javert. Vous avez eu le plaisir de voir dans votre bureau, menotté et correctement calmé, le tueur de la rue Croulebarbe.

- Oui, fit sèchement Vidocq.

- Alors je ne comprends pas cette convocation, monsieur. Vous avez eu mon rapport.

- Parlons-en de ton rapport Javert !"

D'un geste hargneux, Vidocq fit claquer un dossier sur son bureau. Cela fit ciller les yeux clairs du policier.

Il n'y avait plus autant de haine qu'au départ de leur collaboration mais Javert n'appréciait toujours pas de travailler avec la Sûreté. Et Vidocq le savait bien.

Le Mec se mit à lire le dossier après l'avoir ouvert pour en sortir quelques feuillets :

" Le dénommé Honoré Ulbach a été arrêté le vendredi 21 février 1830 sur le boulevard d'Italie. Il a avoué le meurtre d'Aimée Millot, la bergère d'Ivry, survenu le 15 février 1830.

Aimée Millot, la victime, a décédé des suites de ses blessures : cinq coups de couteau reçus en plein ventre.

L'homme, clairement hors de ses sens, a lutté opiniâtrement contre l'arrestation…"

- Vidocq, commença Javert, fatigué, je connais mon propre rapport.

- Opiniâtrement ? Tu en connais des mots Javert ! Je suis impressionné !

- Tous les cognes ne sont pas des illettrés, opposa faiblement Javert en haussant les épaules.

- PUTAIN ! JAVERT ! OPINIÂTREMENT ?! Je t'en foutrais de l'opiniâtre moi ! Le gonze avait un couteau et il a failli te suriner proprement.

- Juste failli ! Ce n'est pas la première fois.

- Ce mois-ci ? Non. C'est la quatrième fois que tu risques ta vie de cette façon stupide. Tu étais intelligent avant, et prudent ! Qu'est-ce qui se passe ?

- Quatre fois ?, rétorqua Javert, surpris. Ne me dis pas que tu comptes le pistolet de ce fourline [coupeur de bourses] de la rue Saint Jacques ?! Il ne savait pas tirer c'était évi…

- TA GUEULE ! J'ai parlé avec le préfet aujourd'hui. On a parlé de ton cas.

- Le préfet a dû être content de pouvoir me coller un blâme, fit amèrement Javert en baissant la tête pour la première fois depuis le début de cette conversation.

- Non, il ne veut pas te coller de blâme, mais il te retire de mon service.

- Je ne suis plus de la Sûreté ?, s'étonna l'inspecteur.

- Non, je ne veux plus d'un suicidaire dans mes rangs !

- Je ne suis pas suicidaire !, opposa violemment Javert.

- J'ai interrogé ton collègue, Rivette. Le môme a d'autres vues sur toi. Il s'inquiète pour toi, vieux cogne. Tu fais souvent cavalier seul en ce moment.

- Rivette a trop bon coeur, tu le sais Vidocq.

- Et ton sergent, le petit Durand ! Il m'a même envoyé un rapport ! Un rapport sur toi ! Tu te rends compte ?

- Durand est jeune. Il ne sait pas encore où est sa place !

- Peut-être, admit Vidocq. En tout cas, je ne veux plus te voir dans mes locaux. Je ne sais pas quoi faire de toi, Javert. J'admets qu'au départ, c'était amusant de te voir jouer les poilus mais à force de te ramasser attigé [blessé], j'ai perdu le goût d'en rire.

- Et où m'envoie-t-on ?, demanda durement l'inspecteur, fâché qu'on le renvoie de cette façon si cavalière.

- Dans ton poste de Pontoise. Et tu as ordre de n'en bouger que pour des affaires importantes."

Javert ne put s'en empêcher, ce fut plus fort que lui, il eut un sourire ironique que Vidocq brisa avec une joie mauvaise.

" Ordre venu de M. Mangin en personne et appuyé par M. Chabouillet. Comme il se doit."

Le sourire disparut et Javert serra les poings.

Ses jours étaient des moments de travail où la routine et le danger le retenaient de penser mais si on lui rendait son poste… Il allait voir défiler les heures… Si on lui rendait ses nuits… Il allait devenir fou sans Jean Valjean.

" De toute façon, tu dois avoir du pain sur la planche pour le compte du Premier Bureau, non ?

- A la prochaine, Vidocq," rétorqua Javert avant de quitter le bureau du Mec d'un pas nerveux.

Puis la Sûreté.

La rue Petite-Sainte-Anne était noyée dans la pluie qui ne cessait de tomber du ciel, en lourdes averses. Fines, froides, les gouttes trempaient le manteau épais de l'inspecteur. Javert soupira et remonta le col de son manteau.

Il héla un fiacre pour se faire amener au commissariat de Pontoise.

Javert voulait reprendre le collier. Il y avait toujours du travail au commissariat.

Le policier ne rentrait que tardivement chez lui.

Et pour quelques heures de sommeil seulement.

Pour ne pas voir ce qu'il avait perdu.

Seul dans son appartement de la rue des Vertus, dans lequel il ressentait la solitude pour la première fois de sa vie, Javert ne dormait que si l'épuisement était total.

Maudit Valjean ! Jamais le policier n'avait ressenti la solitude par le passé, il était seul cependant mais son travail lui suffisait.

C'était fini maintenant.

Quelque part, cette situation était stupide.

Javert le voyait bien. Il aurait suffi de s'excuser. De s'expliquer. Mais le policier ne savait que condamner. Pardonner ? Demander le pardon ? C'était des concepts qui lui étaient étrangers.

Alors Javert se tuait à la tâche pour ne pas voir le temps passer et sentir son esprit perdre peu à peu de ses sens.

Dérailler...

Au couvent de Petit-Picpus on avait perdu la récolte de pommes de terre. En fait, peu de choses à part les arbres et les rosiers, avaient survécu à la glace.

Mais Jean Valjean avait déjà vu la terre mourir auparavant et l'avait aussi vue renaître avec plus de ténacité. Tel était le cycle de la vie, par la volonté de Dieu.

Voilà ce qu'il se disait lorsque, jour après jour, il regardait Cosette pendant la promenade des élèves. Sa petite fille avait cessé de participer aux jeux et aux discussions avec ses camarades qu'elle avait toujours aimés, et maintenant elle s'asseyait sur un banc ensoleillé puis regardait autour d'elle sans grand intérêt.

Cosette grandissait et devenait calme. Cette sérénité, acquise à un si jeune âge, ne lui faciliterait-elle pas sa vie de religieuse dans un avenir proche ?

Le vieux galérien se posait trop de questions et était trop souvent incapable de trouver des réponses. Donc, il pliait l'échine et continuait de labourer.

Un matin, Cosette sortit en tête du cortège d'étudiantes et courut vers lui. Valjean, inquiet, lâcha la houe et s'essuya les mains du mieux qu'il put pour l'accueillir. Mais la petite passa son chemin sans même lui adresser un regard et alla se réfugier dans la hutte.

Mère Marie-Ange la suivait, le visage empourpré et les enjambées trop larges pour le diamètre de son habit.

" Fauvent, vous devez faire quelque chose au sujet de Mlle Euphrasie ! Elle est déraisonnable ! Et même qu'elle a réussi à épuiser la patience de toutes les Mères. Cette enfant est impossible !"

Valjean, casquette à la main, avait courbé la tête. Le simple fait que Mère Marie-Ange s'adresse à lui lui donnait une idée de la gravité de l'affaire. Et pourtant, Cosette n'avait guère causé de problèmes depuis leur arrivée au couvent bien des années auparavant...

C'était à croire que les choses n'étaient pas tout à fait comme Valjean l'avait supposé.

" Je vais m'en occuper, Mère.

- Et renvoyez-la avant que Mère Saint-Augustin ne décide de lui imposer une correction plus sévère !"

L'ancien forçat retrouva sa fille éplorée dans la hutte. Fauchelevent lui tapotait le dos pour la calmer avec un succès tout relatif.

" Mais je veux rentrer chez nous, moi !, disait la petite.

- C'est ici chez toi, mon enfant. Et chez ton père. Et chez moi.

- Non ! Je veux vraiment rentrer chez nous. Monsieur Javert doit nous y attendre. Pourquoi je ne peux plus le voir ? Il a promis de m'emmener visiter le marché aux fleurs le printemps venu !"

Les sanglots que Cosette laissait échapper auraient suffi à déchirer l'âme d'hommes plus impassibles que Jean Valjean. Le vieux Fauchelevent avait fini par l'approcher doucement et l'embrasser.

"Oh, mon oncle ! Je sais qu'il aime bien quand nous dînons ensemble. Et maintenant, il est tout seul, comme moi. Père vous a, vous. Donc ça ne le dérange pas que…"

Valjean se rapprocha de la petite fille et voulut poser une main sur sa tête pour la rassurer. Mais Cosette se retourna lorsqu'elle remarqua sa présence et le regarda de ses yeux immenses. Rougis par les larmes, oui, mais aussi chargés de confusion et de douleur. La jeune fille esquiva son père puis courut vers le bâtiment principal avec le visage caché dans son tablier.

Le vieux bagnard se tenait au milieu de la hutte, la main toujours tendue vers la petite. Il avait fait une erreur. Quelque part, il avait oublié que Cosette n'était pas une extension de lui-même et qu'elle formait ses propres affinités et ses attaches.

Il avait du mal à croire que les conséquences de ses actes de vieux niais tomberaient sur la tête de sa fille d'une manière aussi douloureuse.

Fauchelevent se gratta la chevelure clairsemée et le regarda de haut en bas.

"Que faites-vous, Madeleine ?

- Ce que je dois faire. Seulement ce que je dois faire. La petite n'a personne pour s'occuper d'elle... Les mères le feront.

- Pourquoi êtes-vous si pressé ? Le Petit-Picpus favorise les jeunes vocations, mais ce n'est pas le seul couvent de la ville... Madeleine !"

Mais Jean Valjean n'écoutait plus. Il était retourné à sa houe et l'enfonçait dans la terre avec rage. Comme s'il voulait tout broyer.

Après l'affaire Honoré Ulbach, il y eut d'autres affaires, d'autres dangers… Les semaines passaient et Javert ne vivait plus.

De toute façon, il était bloqué dans son rôle de mouchard.

Francisco Jiménez avait un défaut.

Il buvait.

Et cela allait se voir s'il ne faisait pas attention.

"Monsieur Jiménez, lui demanda un jour le jeune Blanqui, la main gentiment posée sur son épaule, connaissez-vous François Guizot ?

- Non, mon cher Blanqui, sourit Javert, se penchant sous le poids de la main, amicalement.

- Je vais vous présenter la société jacobine Aide-toi et le ciel t'aidera. François Guizot prend la parole ce soir. Il va faire un cours sur la monarchie anglaise et si tout se passe bien, il devrait faire quelques petits points sur la monarchie française.

- La monarchie anglaise et la monarchie française ?, répéta Javert, jouant les étonnés.

- Nous n'avons pas avancé depuis Voltaire, mon pauvre Jiménez. Je crois que Casimir Perier sera là aussi ce soir, c'est un grand ami de Guizot et d'André Dupin."

Et Javert ne répondit rien, son sourire parlait pour lui. Tordu, étrange, il déconcertait le jeune Auguste Blanqui.

M. Casimir Perier ? Tiens donc ?

Rivette était le dernier policier de la Préfecture à côtoyer Javert. La Préfecture se lavait les mains du sort de l'inspecteur de Première Classe. La Sûreté en avait soupé de ses coups de gueule.

Mais Rivette était furieusement inquiet.

Il n'osait rien dire mais ses façons parlaient pour lui.

C'était les cafés qu'il payait à Javert, c'était les friands qu'il lui achetait, c'était les fiacres que les policiers prenaient à la fin de leur patrouille.

C'était les regards brillants d'inquiétude et de compassion qu'il posait sur Javert...et qui agaçaient tellement le policier.

C'était les discussions que Rivette avait avec le sergent Durand, après le départ de l'inspecteur, sans que Javert n'en soit informé. Pour savoir, pour prévoir, pour s'organiser.

S'échanger des adresses et des conseils.

Dans un café, Rivette était assis en face de Javert et l'examinait avec soin.

" Quoi ?, grognait Javert.

- Tu as dormi ces temps-ci ?

- Oui, bien sûr. Pourquoi ?, claquait l'inspecteur, sans se rendre compte de sa brutalité.

- Pour rien, pour rien…," préférait répondre prudemment Rivette.

Au Corinthe, il y avait une salle basse. Dans cette salle basse, il y avait un groupe d'étudiants qui se réunissaient pour discuter de l'avenir et de la liberté. Et parfois, une voix juvénile et forte s'élevait dans cette salle obscure et humide pour parler de la République.

Et tous se taisaient pour écouter ce bel étudiant aux magnifiques cheveux blonds…

Et Jiménez écoutait avant d'applaudir à tout rompre, comme les autres républicains présents dans la salle basse.

Des nuits de labeur au service de M. Chabouillet.

Javert était prêt à mourir pour son patron.

Que lui restait-il d'autre de toute façon ?

Le mois de mars était jeune lorsque la politique fit l'effet d'un coup de tonnerre dans la vie paisible des Parisiens.

Enfin paisible…

La révolte grondait et le roi, inconscient, ajoutait une pierre à la barricade qui se préparait pour le chasser de son trône.

Un roi inconscient et mal conseillé.

Le 2 mars, le roi Charles X prononça un discours du trône lors de l'ouverture de la session parlementaire qui provoqua un tollé général.

Le roi annonçait une expédition militaire contre Alger. Les velléités de la France pour agrandir son empire colonial n'étaient pas nouvelles mais cette expédition contre Alger était décriée depuis des mois.

C'était la principale raison de la colère des journaux de l'opposition et cela cristallisait les haines contre le gouvernement.

Une guerre se profilait à l'horizon, qui allait coûter des hommes et de l'argent.

Charles X se prenait pour Napoléon.

Et non seulement, le roi avait annoncé cette bombe sans montrer la moindre émotion mais sa Majesté avait menacé implicitement l'opposition de gouverner par ordonnances en cas de blocage des institutions.

La monarchie se faisait absolue…

Javert lut dans les journaux avec un haussement d'épaules bien agacé la réponse de la Chambre.

Cinq noms avaient été proposés au roi pour la présidence de la Chambre : Royer-Collard, Casimir Perier, Delalot, Agier et Sébastiani.

Javert lut sans surprise et sans joie le nom de Casimir Perier, son patron agissait vite et agissait bien.

La révolution était en marche.

Auguste Blanqui et les républicains ne cessèrent de hurler à l'outrage ! Il fallait renverser le gouvernement.

Cette fois, Jiménez se permit de ne pas participer aux discours. Il écoutait passivement tout en buvant du vin et en grignotant du jambon sec venu des montagnes.

Les discours devenaient franchement révolutionnaires. On citait des noms, on parlait de guerre civile, on évoquait la presse qu'il fallait lancer à l'attaque de l'Etat.

Javert était impressionné. M. Chabouillet et ses amis, sans coup férir, allaient réussir à jeter ces jeunes révoltés dans les rues pour faire leur travail.

Maintenant le travail de mouchard commençait réellement et le moindre faux-pas pouvait coûter la vie au policier.

"Auguste Blanqui ? Un subversif ? Il faut l'arrêter Javert et l'empêcher de nuire !

- Il faut patienter monsieur le préfet, opposa Javert en se penchant sur la liste qu'il venait de transmettre à M. Mangin.

- Patienter ? Vous avez déjà une belle liste de noms !

- Il y en aura d'autres ! Faites-moi confiance, monsieur."

Le préfet regarda son inspecteur.

" J'espère que vous ne faites pas d'erreur Javert, je joue mon poste sur cette affaire de républicains.

- Je suis bon en espionnage, monsieur.

- Je sais, Javert, je sais..."

M. Chabouillet n'osait plus rien dire à Javert. Il savait que son protégé, loin d'être un imbécile, avait vu la manoeuvre.

Casimir Perier pour la direction de la Chambre. Manifestement, l'homme avait revu ses objectifs à la hausse, il ne visait plus la préfecture de police mais la place de premier ministre.

Les amis de Chabouillet avançaient tranquillement leurs pions.

"Javert, avez-vous rencontré M. Thiers ?

- Non, monsieur.

- Cela ne saurait tarder…"

La révolution était en marche et Javert se jetait à corps perdu dans la lutte pour sauver le trône et son roi.

Il n'en avait cure de mourir au combat.

Il n'avait rien d'autre de toute façon.

Et puis…

Et puis, sans le savoir, Rivette sauva la vie de l'inspecteur Javert. En lui demandant de débourser une somme d'argent inconséquente pour sa bourse. En lui posant une petite question qui bouleversa son existence.

Rivette était sur des charbons ardents. Il se tortillait sur son siège, assis devant Javert dans cet estaminet de propreté moindre, les mains entourant sa tasse de café et jouant avec la vaisselle pour la troisième fois.

Javert le remarquait et sentait monter la colère en lui. Il était si facilement en colère ces jours-ci, contre lui, contre Rivette, contre Paris, contre la pluie, contre le monde…

Les yeux de Rivette se posaient subrepticement sur son collègue, essayant tellement d'être discret que tout le monde le remarquait dans le café.

Enfin, n'y tenant plus, Javert posa ses mains bien à plat devant lui et fixa son regard pénétrant sur Rivette.

" Que se passe-t-il ?

- Je… Rien, rien."

Rivette baissa les yeux sur sa tasse et se troubla, rougissant à peine. Cela estomaqua Javert qui s'inquiéta pour le jeune homme.

" Il y a un souci ? Que se passe-t-il ?

- Je…, balbutia encore Rivette. Ma femme…

- Merde !, lâcha Javert, plus qu'inquiet cette fois. Il y a un problème ?

- Elle et moi nous voudrions que tu sois le parrain de notre enfant.

- Que…"

Et Rivette put s'enorgueillir d'avoir réussi à surprendre l'inspecteur Javert au point de lui faire perdre la parole.

" Elle aimerait te voir Javert. Pour discuter de la cérémonie et de tes responsabilités.

- Parrain ? Moi ?"

Puis, frappé par une idée, le jeune inspecteur pâlit et plaça ses doigts devant sa bouche.

"Mince ! Tu es baptisé n'est-ce-pas ?

- Oui, répondit aussitôt le policier, sans réfléchir à ses paroles. On est automatiquement baptisé lorsqu'on naît en prison. Même les gitans."

Un silence et Rivette posa sa main sur les doigts de Javert, faisant sursauter ce dernier. Un nouvel exploit !

" Je m'en fous que tu sois un gitan ! Tu es mon ami.

- Merci Rivette," sourit gentiment Javert.

Ce sourire fut un baume au coeur de l'inspecteur Rivette. C'était le premier sourire de Javert depuis des semaines. Comme si l'hiver disparaissait tout à coup et que le soleil resplendissait parmi les nuages.

"Quand pourras-tu venir voir ma Fanny ?, insista Rivette. Elle souhaite te voir.

- Depuis combien de temps tu dois me demander d'être le parrain ?, demanda Javert, amusé.

- Une semaine.

- Dieu ! Tant que cela ?

- Je n'ai pas trouvé le courage de te déranger. Tu as l'air si préoccupé. Les affaires du Premier Bureau ne sont pas de tout repos.

- C'est vrai," admit Javert.

Et les nuits étaient des tourments. Pleines de remords, de doutes et de tristesses. Javert se souvenait de chaque moment douloureux qu'il avait infligé à Valjean et cela brisait le sommeil.

Sa mémoire, sans pitié, remontait jusqu'à Montreuil...et plus loin encore...dans la sueur et le sel de Toulon, au rythme des coups de fouet…

" Ce soir, je viens si tu veux.

- Merci Javert."

Et les mains se serrèrent pour sceller un accord.

Pour la première fois depuis des semaines et des semaines d'obscurité et de brouillard, Javert marcha sur les pavés de Paris en voyant le printemps… Le ciel était gris, humide mais un soleil fragile tentait de percer les nuages.

L'air était transparent et remplissait les poumons.

" Comment allez-vous appeler le mômignard ?, demanda Javert, plus conscient des choses et des êtres autour de lui.

- Cela dépend de toi…

- Moi ?, fit Javert, décontenancé.

- Fanny t'expliquera.

- Alors tu vas être l'heureux père d'un petit Fraco ?"

Ce fut au tour de Rivette de rester abasourdi, pâlissant un peu. Mais le rire moqueur de Javert détendit l'atmosphère.

" Fraco ?

- Mon prénom, expliqua Javert, en posant sa main sur l'épaule de son collègue.

- Il est...particulier…

- Un prénom gitan. Et le tien ?

- Philippe. C'est pour cela que j'étais le cousin Philippe."

L'émérite inspecteur de Première Classe n'y avait même pas pensé. Il retrouva son sourire tandis que les deux policiers reprenaient leur patrouille.

Madame Rivette était si jeune. Une toute jeune fille. Javert se demandait honnêtement quel âge elle pouvait avoir.

Dix-huit ans ? Vingt ans ? Pas davantage.

Elle était fatiguée par sa grossesse.

Une jeune femme, assez ronde de corps, les cheveux d'un joli châtain tirant sur le roux et qui bouclaient abondamment. Elle devait en avoir soupé car la belle chevelure était remontée dans un chignon épais sur le haut du crâne. Donnant un peu plus de sévérité à ce visage, encore trop juvénile.

Elle formait un joli couple avec Rivette.

La jeune femme voulut se lever pour accueillir les deux hommes entrés dans son salon. Elle était étendue sur un canapé, recouverte d'une chaude couverture de laine.

Il était visible qu'elle souffrait. Cette grossesse n'était pas de tout repos. Javert se sentait tellement déplacé devant cette femme épuisée.

Il n'avait jamais connu cela.

Rivette se précipita sur sa femme et l'empêcha de se lever. Furieusement inquiet.

Javert se demanda tout à coup depuis combien de temps son collègue vivait dans cette angoisse perpétuelle pour son épouse. Il s'en voulut de ne pas s'être informé plus que cela.

"Non ! Reste couchée !

- Mais je ne peux pas vous laisser sans thé…, fit la femme, désolée.

- Nous n'avons pas besoin de thé, madame, répondit la voix profonde de Javert.

- Monsieur. Je suis navrée de vous accueillir de cette façon… Je…

- Du calme Fanny, reprit Rivette en replaçant tendrement la couverture sur le corps déformé par la grossesse de sa femme.

- Bien Philippe."

Et la femme se soumit, acceptant les soins empressés de son mari avec un sourire affectueux.

Javert songea avec acuité et tristesse à Valjean. Il en venait à regretter les blessures et les fièvres, ces moments où chacun était trop faible pour repousser l'autre.

Pour quelle raison s'étaient-ils séparés ? Une question d'orgueil !

" Donc, tu me l'as enfin amené, s'écria gentiment la femme en regardant Javert.

- Oui, ma chérie. Voici l'inspecteur Javert !, annonça fièrement Rivette.

- Madame," s'inclina poliment Javert.

Cela fit rire la jeune femme, moqueuse.

"Asseyez-vous monsieur l'inspecteur."

Javert s'assit. Puis il eut la stupeur de voir son collègue se transformer en femme de maison et agir avec célérité. Rivette se chargea du poêle qu'il ranima, il y avait une bouilloire pleine d'eau déjà chaude posée sur les plaques de métal. Il l'utilisa pour servir trois tasses de thé. Enfin, il trouva un plateau et l'apporta sur une desserte avec des gâteaux.

Fanny remercia son mari par un sourire tendre et un regard amoureux.

Valjean lui avait servi un café qu'il lui avait préparé de ses propres mains. Javert ressentit un coup au coeur.

" Avez-vous accepté notre demande ?, fit la jeune femme, inquiète.

- Oui, madame," répondit en souriant Javert, prenant un gâteau par politesse.

C'était les mêmes que ceux que Rivette lui avait amenés lors de sa convalescence. Fanny et Rivette durent y penser car ils le regardèrent manger avec le même sourire amusé.

" Vos gâteaux sont excellents, madame.

- Mon Philippe me parle tellement de vous, monsieur. Il était tellement inquiet pour vous. La moindre des choses était de vous offrir quelques douceurs.

- Je vous remercie, madame."

L'atmosphère se détendit.

Et la conversation commença réellement.

Fanny expliqua au futur parrain de son enfant tout ce qu'il devait savoir.

Il y aura une cérémonie, le baptême, durant laquelle le parrain allait devoir allumer le cierge du baptisé au cierge pascal. Le parrain allait également être obligé de prononcer quelques mots pour expliquer comment il concevait son rôle dans la vie de son filleul. Une prière, une lecture…, ou un discours plus personnalisé… Tout était possible et était laissé à la discrétion du parrain.

Le parrain devait aussi signer le registre du baptême. Enfin, un repas simple allait suivre la cérémonie à l'église et le parrain se devait d'être là.

Ces mots, ces obligations, ces responsabilités firent peur à Javert.

Un parrain ?

Un homme qui allait servir de modèle à une jeune âme ?

Lui ? Qui avait passé sa vie à faillir ?

Avec un sourire qui se voulait rassurant, la jeune femme ajouta :

" Le parrain doit choisir le prénom avec la mère de l'enfant.

- Qu'avez-vous choisi madame ?, réussit à demander Javert, la voix moins sûre qu'au début de la conversation.

- La marraine et moi nous avons choisi Julie Henriette Mathilde… Si c'est une fille."

Le temps s'arrêta. Mme Rivette jouait du silence. Javert vit Rivette se crisper légèrement sur son siège. Ce devait être un sujet de discorde.

" Si c'est un garçon, j'ai choisi Paul. Philippe veut François pour sa part.

- Le prénom de mon père, se défendit Rivette, et une légère irritation se faisait entendre dans sa voix.

- Et vous ?," demanda Mme Rivette, sans se préoccuper davantage de ce que disait son époux.

Javert réfléchit à la question. Posément.

Honnêtement, le premier prénom qui lui vint à l'esprit fut Jean. Mais c'était trop transparent, Rivette aurait su immédiatement de qui il était question.

Fraco était une blague. Une mauvaise plaisanterie à faire à un enfant.

Mais alors ?

Quoi d'autre ?

Le père de Javert avait certainement un prénom mais il a disparu dans les limbes du bagne…

Puis la solution lui apparut. Éclatante et vivace.

"Clément."

Les deux époux le regardèrent, surpris de ce choix. Un sourire réjoui apparut sur les lèvres trop pâles de la jeune femme...et un froncement de sourcils assombrit le regard du jeune mari.

" C'est merveilleux !, applaudit Fanny Rivette. Clément !

- Clément ? Mais d'où vient ce Clément ?, demanda Rivette, un peu sèchement.

- De la clémence, répondit le vieux policier. Car la clémence est la première des vertus !"

Et j'ai mis des années à le comprendre, poursuivit in petto l'inspecteur Javert.

" Paul François Clément, murmura la future mère, ravie de la sonorité de ces prénoms. Paul François Clément… François Paul Clément… Non ! Clément Paul François. Ce sera ainsi !

- Fanny, commença Rivette, se voulant conciliant malgré son mécontement visible. François est un beau prénom.

- Clément ! Mon fils s'appellera Clément ! Car la clémence est la première des vertus ! Ecoute monsieur Javert ! Il prend déjà son rôle de parrain à coeur !"

Javert fut désolé en voyant le regard déçu de son collègue et ami. François était le prénom du père de Rivette. Il faudra donc un deuxième fils pour l'honorer comme un fils se devait de le faire.

" Clément ! C'est vraiment magnifique ! Tu ne crois pas Philippe ?

- Si, si, mais ma mère…

- Sera aux anges ! Mes parents ne nous ont imposé aucun nom. Nous sommes libres d'appeler notre fils comme bon nous semble.

- Oui, ma chérie," abandonna Rivette.

Car Mme Rivette semblait avoir un défaut. Elle devait être têtue et obstinée.

Mais le jeune inspecteur se tourna vers son mentor et, peut-être avec un peu trop de cruauté, il asséna au parrain :

" Bien entendu, le parrain participe aux frais du baptême."

Javert resta un bref instant muet avant d'acquiescer sans rien dire. C'était la coutume.

Plus raisonnable et moins dure, la jeune femme ajouta précipitamment :

" Ce sera une petite cérémonie et un petit repas. Juste la famille proche et les parrain-marraine.

- Cela ira bien, madame. Ne vous inquiétez pas pour l'argent.

- Et les dragées !"

Devant le regard interloqué de Javert, les deux époux expliquèrent au parrain qu'il fallait acheter des dragées pour tous les invités. Et que c'était aux frais du parrain.

Javert acquiesça et la soirée se poursuivit tranquillement chez les Rivette.

On but, on mangea.

Javert quitta l'appartement des Rivette, un peu sonné par tout ce qu'il avait appris ce soir-là.

Il avait une facture en poche avec une somme assez rondelette malgré tout à débourser et des adresses de confiseurs parisiens où il allait pouvoir commander des petits sachets de dragées pour fêter le baptême.

De toutes les choses étranges que l'inspecteur avait eu à faire dans sa vie, il plaça haut ce qu'il faisait ce jour-là.

Il se sentait tellement déplacé dans cette confiserie que cela en devenait ridicule. Un homme de sa stature, de son métier, de son origine… Ses mains, si larges et si fortes, glissaient sur les petits sachets de tulle avec soin.

Ridicule…

Une vendeuse vint le voir, sitôt le dernier client disparu. Elle le contemplait, le regard inquiet, un pli se formant entre ses jolis yeux.

Un inspecteur de police dans son magasin. Cela ne pouvait être qu'une mauvaise nouvelle.

Et la vendeuse cherchait désespérément à deviner de quoi cet oiseau de mauvais augure allait lui parler.

" Vous désirez monsieur l'inspecteur ?, demanda-t-elle, le plus respectueusement possible.

- Des dragées pour un baptême."

Un sourire apparut sur les lèvres de la femme et le soulagement fut perceptible dans ses épaules moins dressées.

" Bien entendu. Que souhaitez-vous ?

- Des dragées," répéta le policier.

Elle se mit à rire, se moquant gentiment du policier qui n'y connaissait rien.

" Il y a des dragées avec des amandes à l'intérieur, des dragées composées de sucre, d'autres à l'anis… J'ai des dragées venues de Russie, d'Espagne… Les plus célèbres sont celles dites à la Pecquet, de Paris. Mais j'ai aussi des dragées d'Auxerre à moindre prix."

Javert était étourdi. Il ne voulait que des dragées. La vendeuse eut pitié de ce pauvre policier envoyé passer commande sans avoir plus d'informations que cela.

Elle se pencha et, sur un ton amical, elle lui demanda :

" Expliquez-moi pour quel baptême vous avez besoin de sachets et combien vous serez d'invités et je me charge de tout."

Javert se détesta.

Il se détesta de se troubler de cette manière stupide. Mais il avait ses raisons et la principale était l'argent.

" Nous serons sept personnes invitées au baptême.

- Un simple baptême donc… Il faut sept sachets. Très bien !

- Non, non. Je veux en prendre davantage.

- Davantage ?

- Il y a des collègues…"

Javert se tut mais la jeune femme comprit. Mieux que par des paroles. Le policier était le parrain et ne disposait pas d'une fortune à dépenser en confiseries. Peut-être était-elle le troisième ou quatrième magasin que le policier visitait ?

" Vous êtes le parrain ?, demanda-t-elle, bienveillante.

- Oui, admit simplement Javert.

- Alors je vais me charger de tout. Combien de sachets voulez-vous ? Nous parlerons du prix après et en fonction de vos disponibilités, je vous proposerais quelque chose de raisonnable."

Cela rassura l'inspecteur.

Il n'avait pas osé parler dans les deux autres magasins qu'il avait vus. Horrifié par la richesse de la clientèle. Il s'était senti déplacé et incorrect. Là, c'était un petit magasin, glissé dans un passage couvert, loin des rues passantes.

Peut-être pouvait-il faire quelque chose de bien ?

" Je voudrais une vingtaine de sachets, lança Javert, n'osant pas lever les yeux sur la vendeuse.

- Avec des amandes ?

- Je ne sais pas.

- Je vais vous faire goûter quelques produits tandis que nous parlerons du prix."

Une heure se passa. Comme une étrangeté dans la vie de Javert.

Les dragées étaient des produits sucrés, fondants, inhabituels à son palais. Il avait peu l'habitude du sucre. Le miel, le sucre de canne, l'amande… Les goûts se mêlaient et formaient une symphonie dans sa bouche.

Il ne savait pas quoi prendre.

La jeune femme choisit pour lui.

Un prix raisonnable.

Des dragées de bonne qualité mais qui ne pouvaient pas s'enorgueillir d'une origine lointaine.

Un prix raisonnable.

Un goût agréable.

Javert pensa à la bouche de Valjean. Il eut tout à coup furieusement envie d'embrasser son compagnon pour sentir le goût de l'amande dans sa bouche.

La vendeuse pensa que son client était particulièrement timide lorsqu'elle le raccompagna à la porte de son magasin. Elle le trouva adorable.

Un si grand personnage qui se troublait devant une jeune femme.

Si elle avait su…

L'inspecteur Javert avait toujours été quelqu'un de sérieux et d'appliqué. Il avait passé des nuits à lire des rapports, il avait étudié les codes de loi, il connaissait des pages entières du traité de la police de Nicolas de La Mare…

Il passait maintenant des nuits à étudier la Bible et du Livre d'Église du diocèse de la famille Rivette. L'église Saint-Médard. Un quartier calme, assez pauvre de la ville mais honnête.

Javert étudia le Livre d'Église et la Bible. Il devait parler lors de la cérémonie. Il choisit un texte en rapport avec la clémence.

Il se sentait proche de ce texte, étrangement. Il y lisait ses propres manquements et ses espoirs de rédemption.

M. Madeleine aurait apprécié.

Psaume 37

De David. Ne t'irrite pas contre les méchants. N'envie pas ceux qui font le mal.

Car ils sont fauchés aussi vite que l'herbe, Et ils se flétrissent comme le gazon vert.

Confie-toi en l'Eternel, et pratique le bien. Aie le pays pour demeure et la fidélité pour pâture.

Fais de l'Eternel tes délices. Et il te donnera ce que ton coeur désire.

Recommande ton sort à l'Eternel. Mets en lui ta confiance, et il agira.

Il fera paraître ta justice comme la lumière, Et ton droit comme le soleil à son midi.

Garde le silence devant l'Eternel, et espère en lui. Ne t'irrite pas contre celui qui réussit dans ses voies, Contre l'homme qui vient à bout de ses mauvais desseins.

Laisse la colère, abandonne la fureur, Ne t'irrite pas, ce serait mal faire.

Car les méchants seront retranchés, Et ceux qui espèrent en l'Éternel posséderont le pays.

Encore un peu de temps, et le méchant n'est plus, Tu regardes le lieu où il était, et il a disparu.

Les misérables possèdent le pays, Et ils jouissent abondamment de la paix.

Le méchant forme des projets contre le juste, Et il grince des dents contre lui.

Le Seigneur se rit du méchant, Car il voit que son jour arrive.

Les méchants tirent le glaive, Ils bandent leur arc, Pour faire tomber le malheureux et l'indigent, Pour égorger ceux dont la voie est droite.

Leur glaive entre dans leur propre coeur, Et leurs arcs se brisent.

Mieux vaut le peu du juste Que l'abondance de beaucoup de méchants.

Car les bras des méchants seront brisés, Mais l'Éternel soutient les justes.

L'Éternel connaît les jours des hommes intègres, Et leur héritage dure à jamais.

Ils ne sont pas confondus au temps du malheur, Et ils sont rassasiés aux jours de la famine.

Mais les méchants périssent, Et les ennemis de l'Eternel, comme les plus beaux pâturages, Ils s'évanouissent, ils s'évanouissent en fumée.

Le méchant emprunte, et il ne rend pas, Le juste est compatissant, et il donne.

Car ceux que bénit l'Éternel possèdent le pays, Et ceux qu'il maudit sont retranchés.

L'Éternel affermit les pas de l'homme, Et il prend plaisir à sa voie.

S'il tombe, il n'est pas terrassé, Car l'Eternel lui prend la main.

J'ai été jeune, j'ai vieilli, Et je n'ai point vu le juste abandonné, Ni sa postérité mendiant son pain.

Toujours il est compatissant, et il prête, Et sa postérité est bénie.

Détourne-toi du mal, fais le bien, Et possède à jamais ta demeure.

Car l'Eternel aime la justice, Et il n'abandonne pas ses fidèles, Ils sont toujours sous sa garde, Mais la postérité des méchants est retranchée.

Les justes posséderont le pays, Et ils y demeureront à jamais.

La bouche du juste annonce la sagesse, Et sa langue proclame la justice.

La loi de son Dieu est dans son coeur, Ses pas ne chancellent point.

Le méchant épie le juste, Et il cherche à le faire mourir.

L'Eternel ne le laisse pas entre ses mains, Et il ne le condamne pas quand il est en jugement.

Espère en l'Eternel, garde sa voie, Et il t'élèvera pour que tu possèdes le pays, Tu verras les méchants retranchés.

J'ai vu le méchant dans toute sa puissance, Il s'étendait comme un arbre verdoyant.

Il a passé, et voici, il n'est plus, Je le cherche, et il ne se trouve plus.

Observe celui qui est intègre, et regarde celui qui est droit, Car il y a une postérité pour l'homme de paix.

Mais les rebelles sont tous anéantis, La postérité des méchants est retranchée.

Le salut des justes vient de l'Eternel, Il est leur protecteur au temps de la détresse.

L'Éternel les secourt et les délivre, Il les délivre des méchants et les sauve, Parce qu'ils cherchent en lui leur refuge.

Puis l'accouchement eut lieu et la cérémonie du baptême fut prévue dans les quelques jours suivants la naissance. Javert était prêt à faire face !

On fut surpris par la lecture biblique du parrain lors de la cérémonie organisée dans l'église Saint-Médard. On apprécia la justesse, la grandeur, la piété. On aima la voix profonde, le baryton de l'inspecteur qui montait le long des colonnes de pierre de l'église, une voix faite pour déclamer des sermons et annoncer la parole divine.

Mais la lecture surprit.

Une lecture inappropriée pour un baptême, parlant de malheur et de sagesse, évoquant les méchants et les justes, annonçant le glaive et la justice.

Cependant, un membre de l'assistance comprit exactement de quoi parlait le parrain.

Il s'agissait du père de l'enfant en personne. L'inspecteur Rivette connaissait le passé de Javert, il savait le temps du bagne, la colère et la cruauté. Il se doutait de Montreuil et saisissait très bien qui était le juste montré du doigt.

Il eut mal en entendant cette parole d'espérance du vieux policier… Priant pour le pardon de ses crimes et pour obtenir la clémence.

Ce jour-là, Rivette comprit le prénom de son fils et l'aima.

Javert distribua les sachets de dragées après la cérémonie alors que chacun était assis au restaurant et saluait le parrain.

Rivette ne sut que dire devant tant d'abondance.

" Tu as des collègues. Tu seras content de les distribuer.

- Javert…, commença le jeune policier, désolé devant la dépense inconsidérée que son ami avait faite pour lui.

- Il y a un sachet pour le Mec. Tu me feras le plaisir de le lui apporter en main propre.

- Oui, Javert, sourit Rivette à cette idée.

- Il y a aussi…"

Javert se troubla. Il se tut. Il avait trop bu. Les époux Rivette avaient choisi un vin de Champagne, léger mais qui réussissait à saouler tout de même.

Rivette crut comprendre et posa sa main sur l'épaule de Javert.

" J'irais au couvent du Petit Picpus, il y a longtemps que je n'ai pas vu Fauchelevent. Ni Cosette. Ni Valjean."

Un souffle. Une douleur.

" Moi non plus," avoua Javert.

Et le reste du repas passa dans les brumes de l'alcool.

Mais Francisco Jiménez était prudent dans son ivrognerie.

Enfin, Javert jugea que tout parrain qu'il était, il avait le droit de quitter la famille de l'enfant baptisé sans choquer l'assistance.

Son filleul.

Rivette l'accompagna à la porte de l'auberge, un peu chagrin de voir partir le seul homme capable de discuter avec lui d'autres choses que de l'enfant.

" Tu forçeras Valjean à prendre le sachet de dragées, ordonna Javert, la voix instable.

- Comment cela ?

- Il va vouloir se sacrifier et donner ses dragées à sa fille. Prends garde !"

Puis sur une idée folle, Javert sortit son propre sachet de sa poche et le tendit à Rivette qui le contemplait, estomaqué.

" Tiens, prends-en un deuxième pour Valjean.

- Javert…

- Non, prends-le ! Tu le forçeras à le prendre ! Tu lui diras de ne pas oublier d'être clément envers lui-même, lui qui est clément avec tout le monde."

Rivette allait répondre mais il vit que cette histoire de dragées tenait au coeur du vieil inspecteur de police.

La clémence… Il y avait des péchés à effacer… Rivette empocha enfin les dragées et acquiesça :

" Très bien, Javert."

Javert put enfin partir.

Mais il ne fut jamais capable de se rappeler comment il était rentré chez lui. Certainement, Rivette l'avait posé dans un fiacre...et le cocher avait dû le ramener dans son appartement...ou le mari de sa logeuse…

Jean Valjean avait fini de semer les carottes et se consacrait désormais corps et âme aux pommes de terre. Il plantait les quelques chétifs tubercules que Margot, la fruitière, avait ramenés avec elle à son retour à Paris et que Valjean fragmentait dans le vague espoir de réussir à multiplier les plantes. La récolte ne serait pas fameuse cette année-là...

La nuit commençait à tomber. Fauchelevent le siffla depuis la porte de la hutte.

" C'est lundi", cria-t-il.

En effet, c'était lundi et le bagnard l'avait oublié. Pendant des semaines, les jours étaient restés identiques les uns aux autres pour Valjean. Mais son collègue s'était habillé et coiffé. Il arborait ce sourire que le vieux forçat avait fini par comprendre.

Sa Margot l'attendait.

Depuis que la fruitière était retournée du lopin de son fils, Valjean avait accompagné Fauchelevent à son arrière-boutique tous les lundis. Le vieux Picard avait de plus en plus de mal à tenir sur sa mauvaise jambe, mais cette circonstance ne semblait pas le priver de son enthousiasme.

Jean Valjean pouvait aussi comprendre la raison, et cela le désolait. Il commençait à réaliser que ni la distance ni les années ne pourraient le guérir de la douleur qu'il portait toujours avec lui.

Javert lui avait dit un jour qu'il ne le laisserait jamais libre et en cela, comme en toute chose, l'inspecteur tenait parole.

" Eh, là ! Les Fauvents, attendez !"

Un jeune homme se pressait derrière eux. Il avait dû se réfugier dans l'un des portails au bout de la rue pour échapper à la pluie en les attendant. Même s'il n'était pas en uniforme, Valjean a reconnu l'inspecteur Rivette sans peine.

" Après tout, il semblerait que votre cousin ait prêté attention quand je lui parlais, rit le vieux Fauchelevent.

- Je suppose que vous l'avez mis au courant de vos habitudes avec la fruitière.

- En effet. Qu'y a-t-il de mal à cela ? Nous n'avons pas tous une vocation de moine comme vous, Madeleine ! Ce qui me fait penser que vous devriez peut-être prendre la robe au lieu de faire porter ce fardeau à la pauvre Cosette.

- Vous m'avez dit la même chose une centaine de fois.

- Et cent fois de plus je vous le répéterai, si je ne crève pas avant," répondit le vieil homme avec un clin d'œil.

Valjean manquait de patience ces derniers temps, mais la présence de Rivette avait réussi à le distraire des taquineries de son compagnon.

Que pouvait faire le jeune inspecteur là ? Javert l'avait-il envoyé ?

Etait-il possible qu'il lui soit arrivé malheur ? Le galérien savait que Javert n'enverrait jamais Rivette pour donner de ses nouvelles, au moins de son plein gré... Cela aurait été inutile, puisque Javert savait aussi bien que Rivette où le retrouver...

Le jeune inspecteur leur serra énergiquement la main. Il souriait, et son sourire était si large qu'il devenait presque ridicule.

" Garçon ou fille ?, demanda Fauchelevent sans lâcher sa main.

- Un garçon ! Sain et fort. Beau comme sa mère !

- Ah ! Hé bien, le môme a de la chance, en ce cas !, plaisanta le vieux picard.

- Mes félicitations, inspecteur," dit Valjean dès qu'il put reprendre son souffle.

Il se sentait soulagé, oui. La vie continuait à se dérouler là dehors. La vie de Javert aussi. Se sentait-il vraiment soulagé ?

Au grand bonheur de Fauchelevent, le jeune Rivette insista pour les inviter à boire un verre dans l'estaminet voisin. Il dit qu'il en était à sa troisième célébration, et cette fois il était soulagé de ne pas avoir autour la flicaille de plusieurs quartiers.

Valjean étouffa une petite toux et paya sa ronde, puis une troisième.

Rivette parlait fièrement de son fils et Fauchelevent l'écoutait entre deux plaisanteries. Quant à Valjean, il était tout à ses idées noires. La nuit avançait.

" Je ne veux pas vous retenir plus longtemps, Père Fauchelevent ! Je sais que vous avez un rendez-vous galant ! Ah, j'allais oublier ! Le petit cadeau traditionnel du parrain ! Javert me tuerait si je ne vous le donnais pas... Surtout celui de Cosette !"

Le jeune inspecteur prit dans sa poche trois petits paquets de dragées qu'il déposa sur la table. Fauchelevent en déballa un et se mit à sucer une des friandises avec un plaisir évident.

" Javert est-il le parrain ?," demanda Jean Valjean d'une voix blanche.

- Bien sûr ! A peine osais-je lui demander... Mais lorsque je l'ai fait, il a accepté avec enthousiasme. Il a même proposé le troisième nom de l'enfant : Clément. Ne me demandez pas où il a été chercher ce prénom, mais le fait est que ma femme l'a aimé et maintenant elle appelle notre fils comme ça. C'est agaçant."

Rivette annonça cela en souriant. Il ne voulait pas attrister le vieux jardinier en rappelant des faits du passé. Il y avait tellement de malheurs entre ces deux hommes, Valjean et Javert. La clémence était de mise. Le jeune inspecteur, pas si stupide que cela, avait compris ce qu'espérait si fort Javert.

" C'est agaçant, répéta Rivette, mais on s'y fait. Je voulais François pour ma part, c'était le prénom de mon père. Clément est un joli prénom mais bon..."

Valjean sourit. Il y avait trop de nuances chez Javert qu'il ne parvenait pas à saisir et nombre d'entre elles étaient inattendues. Comme le choix de ce prénom. Combien de fois avait-il dit qu'il abhorrait la clémence de Madeleine ?

Lui, si froid aux yeux du monde, comment avait-il pu accueillir la présence de Cosette avec autant de chaleur ?

" Comment se porte l'inspecteur ?, osa enfin demander Valjean tout en fixant le fond de son verre.

- Ronchon. Fatigué. Attaché à son poste de Pontoise. Comme d'habitude, quoi.

- Ah !"

Puis, la mine devenue sombre, Rivette ajouta en regardant le fond de son verre :

"Peut-être plus fatigué que d'habitude. Mais il n'a jamais été très prudent avec sa santé. Vous savez comment il est."

Valjean acquiesça en silence. Enfin, il rangea les petits paquets restants dans sa poche et s'empressa de vider son verre. Puis il se leva.

" Il m'avait prévenu que vous feriez cela, dit Rivette en riant alors qu'il se remettait à fouiller dans sa poche.

- Je vous demande pardon ?

- Javert savait que vous garderiez vos propres dragées pour les donner aussi à Cosette. Puis il a insisté pour que je vous remette cet autre paquet et pour que je vous rappelle, littéralement, "de ne pas oublier d'être clément envers vous-même".

- Un homme sage, ce Javert, lança le vieux Fauchelevent. Dites-moi, Rivette, pourquoi ne m'accompagnez vous pas et ainsi nous pourrons laisser mon frère à ses prières ? Dites-m'en plus sur ce Javert. J'ai connu dans le temps un inspecteur de ce nom, mais celui-là ne portait pas mon frère dans son coeur, je vous assure…"

Valjean passa une grande partie de la nuit assis devant le morceau de tulle qui contenait les absurdes dragées. Il l'avait gardé dans la petite valise où il protégeait ses souvenirs, à savoir les premiers vêtements qu'il avait achetés pour Cosette et un petit crucifix en cuivre qui ornait sa chambre à Montreuil.

Il avait rangé le petit cadeau de Javert comme le vieux sentimental qu'il était, et l'avait ressorti. A plusieurs reprises.

A présent, il fixait en silence chacune des petites friandises tandis qu'il les faisait tourner entre ses doigts.

Rivette avait dit que Javert avait accepté son rôle de parrain avec enthousiasme. Cela signifiait, par la force des choses, qu'il avait aussi convenu à toutes les petites tâches fastidieuses exigées d'un père spirituel. Des tâches que Valjean n'aurai jamais cru Javert capable d'envisager... La cérémonie, d'accord ! Mais le repas de famille ? Le vœu ? Ou alors, le discours ? Valjean secoua la tête. Impossible !

Cependant, Valjean avait entre ses doigts la preuve du contraire. Se pourrait-il que l'homme qu'il aimait ait vraiment ressenti le besoin de s'entourer d'une famille ? Valjean était tellement sûr que ce ne serait jamais le cas ! Parfois, il se le rappelait comme un homme indifférent et autoritaire, aussi solitaire qu'il l'était lui-même.

Les hommes changent...

Javert avait déclaré son engagement et pourtant, l'ancien forçat s'était refusé á le croire. Il avait eu tort !

Se pourrait-il que lui, Jean Valjean, ait privé Javert d'une aspiration aussi transcendante et légitime ?

Dans ce cas, la seule chose qu'il lui restait à faire était d'aller le chercher et de lui implorer son pardon à genoux.

Fauchelevent le surprit perdu dans ses pensées à son retour. Le vieil homme était ivre de vin et peut-être aussi d'amour. Sa langue se déliait dans de telles occasions ; il s'assit sur le lit et lui jeta un regard moqueur.

" Toujours à tourner autour de ces fichues dragées ? Mangez-les, bon sang ! Et donnez-m'en une pendant que vous y êtes."

Valjean lui présenta tout le paquet et partit se coucher. Son vieux collègue secoua la tête.

"Mais qu'est-ce qui est si brisé en vous, Madeleine ? Pourquoi refusez-vous une friandise comme vous refuseriez une nuit de bringue ? Quel mal ferez-vous si vous acceptez une petite chose qui vous fait plaisir ? Une simple friandise ! Il ne s'agit pas de déshonorer une demoiselle ! Allez, mettez-vous une dragée dans la bouche avant que je ne le fasse moi-même."

Valjean resta un instant figé en entendant la colère dans les propos du vieil homme.

" Croquez, parbleu ! Ou dois-je vous apprendre cela aussi ? Une dragée est comme la vie elle-même : une partie est douce et l'autre est amère. Le plaisir arrive lorsque les deux saveurs se mélangent."

Fauchelevent avait raison. Lorsqu'il croqua, le goût devint extraordinaire. Ce fut une petite explosion capable de le distraire de ses soucis pendant un instant.

Serait-ce là l'essence même du plaisir ? L'oubli ? La sérénité qui vient de l'oubli ? Valjean pouvait comprendre la sérénité et l'oubli, même s'il ne comprenait pas très bien le plaisir.

Il pensait que Cosette était plus capable qu'il ne l'était d'accepter ce genre de choses et de les appréhender. Que sa fille, comme Javert, pourrait avoir besoin d'elles et les rechercher à l'avenir.

Il pensait que, comme cela était arrivé à Javert, son entêtement de vieil ignorant empêcherait sa fille d'atteindre ce but parfaitement légitime.

A qui ferait-elle du mal si... ?

" Fauchelevent... Je me suis dit que Cosette devrait peut-être attendre un peu avant de prendre le voile. Comme vous l'avez dit, il y a d'autres couvents...

- A la bonne heure ! Faites-la sortir d'ici et laissez-la vivre un peu avant de l'enfermer et de jeter la clé, tête de mule !

- Et si nous partons, accepteriez-vous de nous rejoindre ? La maison est grande et le jardin aura besoin de soins."

Le vieux Picard rit, puis se leva. Il aurait dansé si sa jambe le lui avait permis. Tout à coup, il se figea.

" Margot ? Est-ce que je pourrai voir Margot ?

- La maison est loin. Mais il existe des fiacres à Paris.

- Et nous ne serions plus soumis au couvre-feu du couvent ! Allez, Madeleine, parlez-moi de cette maison."

Le lever du soleil surprit Jean Valjean alors qu'il parlait d'une maison qui se trouvait entouré d'une clôture qui donnait sur deux rues différentes ; d'un vieux jardin sauvage, des fenêtres qu'il avait remplacées et de la grille qu'il avait réparée...

La semaine suivante passa vite. Jean Valjean eut besoin que d'une seule journée pour rassembler ses affaires et parler à la Mère Supérieure. Il avait eu besoin du reste de la semaine pour écrire la lettre qu'il portait dans sa poche.

Ce lundi soir-là, après avoir accompagné Fauchelevent chez sa Margot, il partit à la recherche du seul messager fiable qu'il connaissait : la petite Soazig.

Il savait que la fillette suivrait ses instructions point par point et était sûr qu'elle attendrait près du commissariat de Pontoise jusqu'à voir sortir le grand type à l'allure d'escarpe avec qui Valjean avait tant de fois parcouru sa rue pendant l'hiver. Il comptait sur elle pour remettre à l'inspecteur sa lettre en main propre, malgré la méfiance que Javert suscitait en elle.

Le galérien parcourut plusieurs fois la rue Traversière à la recherche de la petite fille, sans succès. Dans une certaine mesure, c'était encourageant de voir qu'elle ne vendait plus ses pommes de terre : peut-être avait-elle trouvé un moyen plus sûre de subvenir aux besoins de sa famille... Mais, d'un autre côté, Valjean se disait que son déguisement de garçon ne la protégeait pas de tous les dangers de la rue...

Valjean décida de frapper à sa porte, qui s'avéra être celle d'un immeuble delabré que partageaient de nombreuses familles.

" Je cherche le garçon qui vend les pommes de terre, dit-il à la matrone qui traînait un adolescent par l'oreille.

- Troisième étage, à droite. Mais je vous le dis, elle n'est pas là. Demandez sa mère. Elle y sera, elle."

Et en effet, si la femme qui était couchée sur une paillasse directement placée par terre et enveloppée d'une couverture faite de bouts de chiffons était la mère de Soazig, elle était là. Son visage était enflé et couvert d'ecchymoses. Sur ses jambes pleurait un enfant qui ne pouvait pas avoir plus de deux ans ; une gamine à peine plus âgée avait été en charge de lui ouvrir la porte.

Valjean entra dans la pièce en tenant la main que la petite fille n'avait pas mise dans sa bouche. La façon dont elle suçait son pouce lui rappelait douloureusement la manière dont un de ses neveux avait fait taire la faim...

" Madame, je m'appelle Jean. Votre fille Soazig a travaillé pour moi cet hiver, et j'ai pensé lui proposer une autre petite tâche...

- Etes-vous ce Jean ? Ma fille m'a parlé de vous."

La femme poussa un peu le petit garçon qui montait sur ses genoux et essaya de se lever.

" Soazig n'est pas là. Mon frère est venu la chercher il y a quelques jours et depuis lors...

- Est-ce lui qui vous a frappé ? A-t-il frappé aussi la petite ?

- Que savez-vous de lui ? Partez... Sortez de chez moi !"

Une peur panique s'était emparée de la femme. Les deux enfants semblèrent le sentir et se mirent à pleurer à l'unisson.

" Soazig m'a confié son nom, dit Valjean. Elle me fait confiance, comme je lui fais confiance. Laissez-moi vous aider, madame.

- Allez-vous retrouver ma petite fille ? Allez-vous nous nourrir, payer le loyer ? Partez, vous allez finir par nous attirer encore plus d'ennuis !"

Valjean ne se le fit pas répéter. Il connaissait la peur et il savait qu'il était impossible de raisonner avec elle. Il se précipita vers les escaliers et rencontra à nouveau la matrone qui le dévisageait avec les poing appuyés sur les hanches.

" Et alors, vous les avez vus ? Ce cochon va finir par les battre à mort, dit la voisine. Je répète à Marie qu'elle devrait le dénoncer, mais elle répond qu'il est son frère, la seule famille qui lui reste. Si c'est pour ça, vaut mieux être seule comme mézigue.

- Madame... Auriez-vous l'amabilité de m'aider ? J'ai un peu d'argent, assez pour acheter de la nourriture pour les enfants, peut-être pour faire appel à un médecin...

- Ne vous tracassez pas avec le médecin. Si elle devait mourir, elle l'aurait fait avant-hier. Je le sais parce que c'est moi qui ai nettoyé ses blessures.

- Vous vous occupez des petits ?

- Quand je le peux, je les nourris. Mais je vous le dis, cela n'arrive pas tous les jours !

- Voici deux napoléons. Prenez soin de ces personnes jusqu'à mon retour, s'il vous plaît.

- Allez-vous faire arrêter son scélérat de demi-frère ?

- Précisément !

- Alors, donnez-moi l'argent. C'est un spectacle que je ne veux pas rater. Ne vous inquiétez pas, vous me donnez 40 francs. Je les ferai durer aussi longtemps que pourraient durer quatre-vingts, parole de Léonie."

La nuit fut longue. Valjean n'eut pas de mal à retrouver la rue où Soazig l'avait caché lorsqu'il avait été blessé. Attablé dans le débit de vin appartenant à la famille de la petite, Valjean sirota son verre et observa. Il ne lui fallut pas longtemps pour repérer le copropriétaire, l'oncle de Soazig. C'était un colosse hirsute et sale qui se promenait autour des tables en s'arrêtant uniquement à celles où il y avait des jeux de cartes. Le bagnard pressentait qu'il faisait cela pour collecter sa part des paris.

Il pressait les serveuses comme d'autres talonnent les mules, en les frappant sur les fesses à gros coups, et cela ne manquait pas de le faire rire.

À la fermeture, repu de vin, il chassa les clients attardés à coups de pieds et s'en alla dormir.

Cela faisait un bon moment que les mains de Valjean étaient endolories à force de serrer les poings. Et il n'avait pas aperçu la moindre trace de Soazig.

Les quatre coups de cloche que le portier utilisait pour l'appeler retentirent peu avant l'aube. Jean Valjean abandonna ses prières et se précipita vers la porte de service. Le vieux Fauchelevent n'était pas rentré, mais le forçat avait supposé que, ayant oublié les restrictions imposées par le couvre-feu du couvent, le vieillard célébrait sa liberté imminente avec sa chère Margot.

Il avait tort. C'était Margot qui l'appelait, oui, mais Fauchelevent n'était pas à la porte.

Il ne s'était pas réveillé ce matin-là.

La femme, éplorée, lui expliqua tout bas qu'ils s'étaient couchés tard après un bon dîner. Fauvent n'avait pas cessé de parler de sa nouvelle maison... Puis ils s'étaient endormis.

Le portier, déterminé à exceller dans son métier, saisit la conversation et alla prévenir Mère Saint-Augustin.

Sur ordre de la Mère Supérieure, Jean Valjean alla chercher la dépouille mortelle de son collègue en toute discrétion et la ramena au couvent.

La petite communauté, même la fruitière, craignaient le scandale.

Jean Valjean, pour sa part, se consolait en pensant que son collègue était mort en paix. Il se prouvait que Margot ne ressentait pas autant d'affection pour lui que Fauchelevent le pensait, mais cela n'avait plus beaucoup d'importance.

Ce dont le galérien était sûr alors qu'il clouait la bière de son compagnon, c'était que Dieu accueillerait à bras ouverts cette âme généreuse et imparfaite qui avait su être le salut de sa petite Cosette pendant tant d'années. Comment pourrait-il dire à sa fille que le vieil homme qui l'avait fait rire autant de fois ne reviendrait pas ?

Personne, à part lui, veilla la dépouille de Fauchelevent. Mais les religieuses, même les vieilles moniales du petit couvent, passèrent le jour et la nuit enfermées dans la chapelle et prièrent pour son repos éternel. Quelle recommandation plus élevée peut recevoir l'âme alors qu'elle se présente à son Créateur ? C'était là aussi une consolation.

Un message succinct arriva dans le commissariat de Pontoise.

Il était signé par Rivette et annonçait la mort du Père Fauchelevent. Juste quelques lignes qui firent froid dans le dos de l'inspecteur.

Javert saisit son carrick et se vêtit prestement.

Et le sergent Durand vit avec stupeur son supérieur quitter précipitamment le commissariat de Pontoise. Il y avait des jours, des semaines, que Javert n'avait pas été aussi troublé.

Le jeune sergent eut la présence d'esprit d'arrêter le vieil inspecteur à la porte :

" Monsieur ! Il pleut ! Prenez un parapluie !"

Javert hésita, puis voyant la pluie abondante qui trempait les pavés et allait le mouiller en quelques instants, il obéit à son sergent.

Avisant un panier près de l'entrée rempli de parapluies oubliés ou perdus, le policier en prit un et disparut prestement, sans rien dire.

" Quelle mouche l'a piquée ?, demanda l'inspecteur Roussel.

- Aucune idée. Le message ne venait pas de la Préfecture.

- Que diable se passe-t-il ?"

Un enterrement.

Jean Valjean avait perdu son seul ami.

Javert ne put s'empêcher de cogner le plafond du fiacre pour faire galoper le cheval.

Un enterrement.

Et Jean Valjean se retrouvait seul au monde.

Javert se jura que cela n'arriverait plus jamais dans la vie du forçat. Sauf s'il chassait le policier de sa vie.

Et le cheval soufflait fort, son poitrail couvert d'écume, lorsque Javert descendit devant le portail du cimetière de Vaugirard.

Il vérifia sa tenue et pénétra dans le cimetière en trombe, à la recherche de Valjean.

Enfin, il le vit, seul en train de prier devant une tombe fraîchement creusée. Calmement, le policier s'approcha de l'homme en deuil.

Notant les changements apportés dans la carrure de Valjean avec consternation. Jean Valjean avait maigri, ses vêtements flottaient sur son corps, il avait vieilli, ses cheveux étaient plus longs, moins bien entretenus, comme si l'homme s'était laissé aller.

Et cela fit l'effet d'un coup de poing en plein ventre à l'inspecteur.

CHAPITRE II

RETROUVAILLES

L'enterrement était une affaire triste. Le fossoyeur du cimetière de Vaugirard protestait amèrement sous la pluie battante qui le poussa à s'éloigner du caveau aussitôt sa besogne finie.

Javert s'approcha de Valjean, seul sous la pluie et le policier remercia son sergent de sa présence d'esprit. Jamais Javert n'aurait pensé à prendre un parapluie.

Mais là…

Javert s'approcha et vint se poster près de Valjean avec le parapluie ouvert.

Unique assistant, Valjean égrenait son vieux chapelet au pied de la tombe tandis que des ruisselets froids descendaient le long de sa nuque et se perdaient sous ses vêtements.

Soudain, la pluie cessa et une main large se posa sur son épaule sans hésitation ni urgence.

Jean Valjean leva les yeux vers le morceau de ciel au-delà du grand parapluie sous lequel quelqu'un l'avait abrité. Seul un homme aurait pu vouloir le protéger ainsi.

Il accueillit la main de Javert avec la sienne puis laissa couler ses larmes et les sentit se mêler avec la pluie qui trempait ses joues.

" Je suis désolé pour la perte de ton ami, murmura la voix profonde de Javert près de son oreille.

- Il n'était pas mon ami. Je ne lui ai jamais permis."

Valjean regarda enfin son compagnon puis lui adressa un sourire triste.

" Bien sûr qu'il était ton ami, rétorqua Javert. On ne peut pas vivre des années à tes côtés sans ressentir de l'amitié pour toi. Regarde-moi !"

Javert tendit un bras et Valjean, après un instant d'hésitation, se laissa envelopper dans l'étreinte de son ami… son amant… Sa tête se retrouva sur l'épaule du policier, enveloppée dans son odeur de cire et de fumée.

" Je suis désolé Jean…, murmura Javert, la voix brisée. Désolé, désolé… Je suis un jobard.

- Non, Fraco. C'est à moi de te demander pardon… Tu avais raison. Tu as toujours eu raison et je ne voulais pas le voir. Plus jamais. Ne me laisse jamais t'éloigner de nous.

- Jamais !"

L'étreinte se fit plus sauvage.

Comme une promesse faite devant un autel. Indéfectible.

" Tu es trempé, Jean, remarqua Javert. Viens te mettre à l'abri. Je veux te voir réchauffé. Viens."

Le forçat hésita, pris entre son chagrin et sa joie… puis il se soumit à la volonté de son inspecteur.

Valjean ne dit rien mais hocha la tête.

Les deux hommes quittèrent le cimetière sous la pluie abondante.

Javert serrait Valjean tout contre lui, un bras passé sous le manteau, pour tenir la taille. Le vieux forçat se laissait porter.

Ce qui en soit suffisait à inquiéter furieusement Javert.

Contre lui, il sentait les tremblements convulsifs de Valjean. Le vieil homme avait froid, il était triste et mal portant.

Le parapluie encombrait Javert mais la pluie redoublait. Fine, froide, glacée, elle faisait briller les pavés et glisser les sabots des chevaux.

Le fiacre du policier était parti depuis longtemps, Javert poussa un juron et appela le premier qui traversa la rue. Prêt à se jeter sous les rues du véhicule pour forcer le cocher à s'arrêter.

Sans hésitation, Javert donna l'adresse de la rue de l'Homme-Armé. Il souhaitait que Valjean se retrouve dans un environnement amical, protégé, sécurisé.

Où il pourrait se reposer...et peut-être relâcher enfin son contrôle sur lui-même...pleurer…

Dans le fiacre, le silence était profond. Les deux hommes étaient perdus dans leurs pensées, et ce n'était pas de jolies pensées.

Javert songeait à Montreuil… Le Père Fauchelevent avait joué un rôle certain dans l'animosité entre le chef de la police et le maire de la ville. Poussant le suspicieux inspecteur à enquêter sur son supérieur hiérarchique, en expliquant les débuts nébuleux de Monsieur Madeleine…, comprenant que quelque chose se passait entre les deux hommes et qu'il pouvait en jouer. Le Père Fauchelevent avait haï monsieur Madeleine, tout autant sinon plus que Javert lui-même…

Sans l'incident de la charrette, jamais les deux hommes ne se seraient rapprochés et le Père Fauchelevent n'aurait jamais prié pour le pardon auprès du saint maire de la ville, son sauveur.

Valjean était plus indécis…

Il se souvenait des moments passés en compagnie du vieux Picard. Non, le Père Fauchelevent n'avait pas été un ami en tant que tel...mais il s'en était rapproché… Des nuits de veille passées côte à côte, des journées de travail dans le jardin du couvent à rire au soleil, une vie simple de labeur et de calme, à écouter les chants des nonnes et à attendre les bavardages de Cosette, leur petite à tous les deux.

Fauchelevent allait lui manquer.

Rue de l'Homme-Armé, Javert se fustigea de son imprudence. Il portait son uniforme de police mais heureusement, ils purent rejoindre l'appartement de M. Fauchelevent sans attirer le logeur ou sa femme.

Jean Valjean n'était pas venu dans son appartement depuis des semaines. Tout était froid et humide, abandonné. Certainement depuis leur rupture, songea avec culpabilité Javert.

Et le policier retrouva son rôle de tempête. Il ouvrit les volets, laissant entrer la pâle lumière de mars, noyée dans la pluie. Ce fut encore plus morose de voir les meubles couverts de poussière et les toiles d'araignée pendant dans les angles du salon.

Javert poussa un soupir audible. Il n'allait quand même pas devoir user du balai.

Comprenant dans quelle voie s'engageaient les pensées de son compagnon, Valjean eut un rire discret. Le vieux forçat s'approcha du policier, resté hypnotisé devant une toile épaisse juste sur le chandelier posé sur le chambranle de la cheminée.

Une main délicatement posée sur l'épaule de Javert, Valjean murmura :

" Laisse cela. Je demanderai à Mme Mirabel de faire un peu de ménage…

- Tu n'es pas revenu ici, n'est-ce-pas ?, demanda Javert en se retournant lentement pour saisir Valjean par la taille.

- Non, je ne pouvais pas…"

Valjean posa sa tête sur l'épaule de Javert. Le policier n'avait rien dit mais il avait bien vu le petit tas de messages posés sur la table et attendant sa lecture.

Des semaines et des semaines...

Javert se sentit tellement coupable d'avoir négligé ainsi son compagnon. Il ne souhaitait que son bonheur et une fois de plus il lui avait fait du mal.

Il serra fort Valjean contre lui, essayant autant de calmer les tremblements de son compagnon que les siens.

" As-tu mangé aujourd'hui ?, reprit Javert, la voix douce, si douce.

- Non…"

Javert n'ajouta rien, soupirant profondément, respirant l'odeur des cheveux de Valjean. Cela lui avait tellement manqué, plus que le pain et le vin, plus que la chasse et le danger… Son essentiel.

" Je vais te mettre au lit, déshabille-toi pendant que je réchauffe cette glaciaire.

- Et toi ?, souffla la petite voix intimidée de Jean Valjean.

- Il me semble qu'il y a assez de place dans ce lit pour deux. A moins que tu ne préfères…

- Embrasse-moi, s'il-te-plaît."

Il y avait des semaines qu'ils ne s'étaient vus. Des semaines qu'ils ne s'étaient pas touchés.

Des semaines sans s'embrasser.

Javert pencha sa tête pour atteindre Valjean, le forçat était si petit face à lui. Un baiser, doux, chaste, tendre.

"Au lit ! Tu as besoin de repos.

- Oui Fraco."

Et le sourire de Javert fut éblouissant.

Javert prépara le feu avec soin. Il ne se détourna du poêle que lorsque le feu fut digne de l'Enfer. Le policier n'était pas un idiot, il ne perdit pas de temps à faire le tour des réserves. Il se doutait qu'elles étaient vides.

Valjean n'était pas revenu dans cet appartement depuis des jours et des jours. Qui sait combien de mardis il avait passé à attendre en vain l'arrivée de Javert ? Cette pensée provoqua un accès de rage en Javert. De la rage contre lui-même, toujours aussi cruel.

Les hommes ne changeaient jamais...et il venait d'en faire admirablement bien la démonstration.

Enfin, lorsque l'appartement fut réchauffé, Javert s'approcha de Valjean. Secouant la tête avec dépit devant ce diable d'homme resté droit et immobile dans ses vêtements humides.

" Tssss. Tu as vraiment besoin d'une femme Jean, remarqua Javert, moqueur. Viens ici."

Valjean sortit de son étourdissement pour rejoindre Javert, tout près du poêle. Lentement, le policier déshabilla Valjean.

Le manteau et le pantalon se retrouvèrent tant bien que mal posés sur des chaises devant le feu. Quelques heures et ils seraient secs. Les bas, la chemise les rejoignirent.

Valjean avait froid. Il frissonnait alors que Javert l'aidait à enfiler une chemise de nuit, propre et sèche.

Javert jura en le forçant à s'étendre dans lit, puis il chercha la couverture et le recouvrit. Il songea, amusé, à Rivette faisant de même pour sa femme, fatiguée. Dieu qu'il aimait cet homme, ce forçat impossible à comprendre.

" Et toi ?, répéta Valjean.

- Je pensais te veiller, sourit Javert, taquin, la main posée sur le dossier d'une chaise.

- Viens !, ordonna M. Madeleine.

- A vos ordres. "

Même scène que précédemment, Javert se déshabilla rapidement, soulagé de quitter ses vêtements humides. Le manteau, l'uniforme, le pantalon… Tout se retrouva devant le poêle dont les parois métalliques rougeoyaient sous le feu puissant qui grondait.

Les bottes d'officier furent déposées près des chaussures boueuses de Valjean sous le poêle. A côté du parapluie.

Et Javert se retrouva dans le lit, tout contre Valjean.

Nu.

Cela coupa le souffle de Valjean et fit sourire Javert.

" Je croyais que nous allions dormir, se défendit Valjean.

- M. Madeleine la marmotte…, se moqua Javert. Oui, nous allons dormir...après…

- Après ?

- Il y a un moyen de chasser la tristesse… Juste quelques instants. Le veux-tu ? "

Javert ne voulait pas forcer Valjean. Il sentait monter l'envie et le désir mais il ne voulait pas faire de mal.

Le policier était prêt à se contenter de dormir quelques heures près de son amant, il savait se contenir et ses mains caressaient doucement les cheveux de Valjean, jouant avec les boucles blanches, trop longues.

" Je le veux, accepta Valjean. Fais-moi oublier ! La tristesse… "

La bouche de Javert fit taire le forçat, ses mains perturbèrent ses pensées moroses et son désir… Dieu, son désir provoqua le sien… Valjean se sentait dériver tandis que Javert lui retirait sa chemise de nuit.

" Je t'aime Jean, souffla Javert entre deux profonds baisers. Je suis désolé de t'avoir abandonné. Je pensais que c'était ce que tu voulais.

- Je n'ai jamais voulu cela…

- Mon Jean… Mon tendre…

- Fraco..."

Il y avait de la tristesse...de l'amertume… Tellement de non-dits et de regrets entre eux. Le passé n'était pas agréable, le présent les attristait et le futur semblait si sombre…

Mais durant cette heure, il n'y eut qu'eux.

Le reste s'évanouit dans le plaisir et l'amour.

Le réveil fut doux.

Javert ne se souvenait pas d'avoir dormi aussi bien depuis...des semaines… La matinée était passée, l'après-midi touchait à sa fin…

Le froid était moins vif dans l'appartement.

Le policier refusa d'ouvrir les yeux, il laissa son nez dans la chevelure de Jean Valjean, respirant son odeur… Elle l'apaisait, le calmait…

L'odeur de Jean Valjean. Elle lui avait manqué...durant toutes ces nuits solitaires…

Son bras glissé sur la poitrine large du forçat se serra. Mais la sensation des côtes trop apparentes sous ses doigts lui déplut.

Jean Valjean le martyr…

Cela réveilla définitivement le policier qui ouvrit les yeux et observa la nuque de son compagnon.

" Je vais m'occuper du repas, lança Javert.

- Il n'y a pas besoin de…"

Ce fut rapide. Vicieux. Une attaque digne d'un combat de rue, mais Valjean se retrouva étendu sur le dos, épinglé par le policier et les poignets bloqués dans une prise ferme.

Les yeux de Javert brillaient de colère. Mais la voix resta mesurée et douce. Preuve d'un certain contrôle sur soi-même qu'exerçait l'inspecteur.

" Tu vas m'écouter Jean. M'écouter attentivement ! Je vais m'occuper du repas et tu vas manger. Puis je vais revenir ce soir. Et tu vas manger ! Dormir !

- Tu veux me nourrir de force ?, sourit Valjean, défiant des yeux l'inspecteur.

- Chiche !"

Les yeux clairs répondirent au défi du bleu d'azur.

24601 avait de très beaux yeux, étincelants de haine et de mépris… Javert se pencha et captura les lèvres de Valjean. Un baiser profond, sensuel…, déraisonnable…

" Je te forçerais à manger. Je te forçerais à dormir. Et je ne serais pas le seul à le faire…

- Comment cela ?, souffla Valjean, légèrement enivré par les baisers de Javert.

- Cosette sera là ce soir. Il est hors de question que son père reste seul dans son chagrin. Surtout que la petite doit être aussi triste que toi.

- Elle aimait beaucoup Fauchelevent…

- Cette situation ridicule a assez duré, grogna le policier. Ce soir, tu vas retrouver ta fille et Cosette vivra enfin avec son père."

Un baiser, si intense, si chaud, les laissa pantelant, coupant la parole à Valjean et l'empêchant de réfuter l'ordre que venait de lui donner Javert.

" C'est ainsi ! Sinon, c'est moi qui vais prendre d'assaut ce foutu couvent pour en libérer Cosette.

- Fraco…, rit Valjean.

- Je ne plaisante pas...complètement Jean… Je veux que tu sois heureux. Et Cosette aussi."

Le pouce de l'inspecteur se glissa sur une joue et essuya une larme… Ne sachant pas si Valjean pleurait de joie ou de tristesse...ou des deux…

" Et je veux être heureux… Moi aussi…," conclut Javert avant d'embrasser une dernière fois Jean Valjean.

Javert fit ce qu'il avait promis.

Il s'habilla de sa chemise et cacha son uniforme sous son carrick. Puis il descendit dans la loge de la concierge et la pria de chercher quelques victuailles.

La vieille femme fut surprise de voir que ses locataires étaient revenus.

Des semaines sans les voir, recevant seulement le versement du loyer en temps et en heure.

" Vous êtes de retour ?, demanda-t-elle, furieusement curieuse.

- Pour le moment," répondit simplement le policier.

Mme Mirabel dut se contenter de cette réponse qui ne voulait rien dire. Ensuite, elle se chargea de ramener du pain, de la charcuterie et du thé aux deux hommes, ainsi que de l'eau propre et de quoi se laver.

Javert remercia poliment la logeuse et retourna auprès du forçat rester couché, au chaud dans le lit.

" Maintenant faut-il que je te force à manger ?

- Non. Nul besoin de me forcer.

- Bien," approuva la voix sèche du policier.

Nul besoin de me forcer puisque tu es là…, semblaient penser les deux hommes en se souriant intensément.

Manger, s'embrasser, boire, s'embrasser encore et encore.

Javert s'habilla de vêtements presque secs puis redevenu l'inspecteur Javert, il quitta précautionneusement l'immeuble de la rue de l'Homme-Armé.

Il devait retourner au commissariat de Pontoise avant que Durand ne prévienne la Préfecture et que Chabouillet ne lâche ses chiens à ses trousses.

L'inspecteur Javert faisait encore l'objet d'une surveillance accrue...

Javert était tout ce qui avait manqué à Jean Valjean et bien plus encore. Il était autoritaire et fidèle. Il était affectueux à la manière des chats sauvages. Il était aussi protecteur et possessif que lui même, mais il ne se donnait pas la peine de le cacher.

Valjean sourit. Il était évident que lui, qui avait été bourru toute sa vie durant, devrait apprendre à se laisser soigner.

Ses responsabilités se multipliaient.

Il attendit un temps raisonnable avant de se lever, de s'habiller puis il rentra au couvent.

Il se figea lorsqu'il vit ce qui l'attendait devant la hutte qu'il avait partagée avec le vieux Fauchelevent : les mères Saint-Ange et Saint-Augustin frappaient à la porte et pressaient Cosette de sortir.

Javert avait vu juste : sa petite fille avait encore eu des ennuis.

Les religieuses s'éclipsèrent dès qu'elles entendirent approcher le tintement du grelot, mais pas avant que la mère Saint-Augustin ne jette à Valjean un regard capable de glacer les sangs.

Cosette pleurait à chaudes larmes sur le lit du Père Fauchelevent. Elle serrait dans ses bras sa poupée Catherine qui, toute ébouriffée, semblait aussi lancer un regard de reproche à l'ancien forçat.

" Hé, mon petit ! Je t'ai laissée seule trop longtemps, mais c'est fini."

Le moment tant redouté de Valjean arrivait enfin. Cosette était confrontée à la perte ayant pour seul guide un homme maladroit qui avait perdu ses repères bien des années auparavant. Comment faire ?

" Je sais, mon enfant. Il est avec Dieu maintenant. Et nous devons continuer à vivre jusqu'à ce que ce soit notre tour d'être réunis avec lui."

Valjean rapprocha une chaise et prit la main de sa fille. Il était maintenant plus facile de lui caresser les doigts et de la prendre dans ses bras. Javert lui avait appris qu'il y avait une différence entre l'affection qu'il donnait à sa fille et les caresses que les deux amants partageaient. Pour cela, Valjean lui était aussi très reconnaissant.

" Pensez-vous qu'il nous regardera du ciel ?

- Je ne sais pas, Cosette. Mais j'aimerais bien le croire. En tout cas, ce dont je suis sûr, c'est que je le porterai toujours avec moi, dans mon cœur. Le feras-tu ?

- Oui, père. Toujours. Jusqu'à ce que nous nous rencontrions.

- C'est bien, mon petit. Maintenant, sèche ces larmes et rappelle-toi qu'il aimait quand tu étais heureuse."

Cosette hocha la tête et s'essuya le nez.

" Les mères vont me punir. J'ai désobéi.

- As-tu ramassé tes affaires comme je te l'avais demandé ?

- Oui, père. La malle est prête, et quelques amies m'ont aidé à la descendre.

- Bien, alors il n'y aura pas de punition. Nous rentrons chez nous ce soir."

Cosette était bien silencieuse. Ses yeux étaient rouges et gonflés, comme le bout de son nez. Elle ne regardait plus autour d'elle avec intérêt, elle ne semblait même pas remarquer la présence de Valjean dans le fiacre.

" Si tu n'es pas trop fatiguée, tu pourrais m'aider à préparer la soupe. Il se fait tard et l'inspecteur sera bientôt là.

- L'inspecteur Javert dînera avec nous ?"

Pour la première fois quelque chose ressemblant à de la joie brilla dans les yeux de la petite fille.

Valjean acquiesça.

La maison gardait encore un peu de chaleur. Comme le bagnard l'avait demandé, la concierge avait balayé et nettoyé. Et un panier rempli de provisions attendait dans la cuisine.

"

Il n'y a pas assez d'oignon, père.

- Je te dis que si. Ce n'est pas la première fois que je fais de la soupe, tu sais.

- Alors pourquoi ajouter du poulet et du boeuf ?

- Je suis les ordres de l'inspecteur.

- Ah ! Donc, il aime la viande.

- A vrai dire, je ne sais pas. Veux-tu surveiller la soupe ? J'ai quelque chose à faire."

Vidocq riait. Sincèrement amusé. Ses yeux intelligents se posèrent sur le policier resté au garde-à-vous devant lui. Il était visible que Javert n'était venu voir le chef de la Sûreté que par dépit.

" Un jardinier ? Tu crois que j'ai ça sous la main ?

- Tu peux tout avoir. Si tu le souhaites vraiment le Mec."

C'était un compliment. Même craché avec cette voix méprisante, habituelle chez le policier lorsqu'il devait discuter avec Vidocq.

Le Mec apprécia et se mit à rire encore. Il était content de voir la colère illuminer les yeux clairs de l'inspecteur, il y avait trop longtemps qu'ils étaient ternes et vides.

" Un jardinier… Pour un couvent je suppose ?"

Intelligent, retors, clairvoyant...et très bien informé… Javert n'eut même pas besoin d'acquiescer, Vidocq poursuivit son discours :

" J'ai un gonze en effet. Un vieux fagot qui cherche une planque dans Paris.

- Bon pour le poste ?

- Il pourra s'en tirer à merveille, répondit le Mec en souriant. Il était pilleur de tronc. Les prières cela le connaît."

Javert quitta le bureau du chef de la Sûreté sous les rires de ce dernier. Un homme allait être envoyé au couvent du Petit Picpus. Avec la recommandation du chef de la Sûreté et un joli passeport jaune…

Javert ne pouvait pas faire mieux.

Au moins, cela allait alléger les soucis de Valjean. Le couvent ne se retrouvait pas sans jardinier et Valjean pouvait enfin songer à se reposer.

L'homme devait se présenter dès le matin.

En compagnie de Vidocq en personne.

Ce ne fut pas ce que voulait Javert mais le Mec tenait à expliquer à sa vieille amie, la Mère Supérieure du Couvent du Petit Picpus, que le chemin avait été long depuis le bordel de la rue Quincampoix..

Qu'il ne fallait pas l'oublier…

Et que ce ne serait pas le premier scandale étouffé dans son couvent si propre et si bien tenu.

La nuit était tombée, enfin. Profonde et glacée. Le printemps était là mais les nuits restaient humides et froides.

Demain, le brouillard serait encore là à hanter les rues de Paris.

Javert avait terminé de gérer son poste à Pontoise, il n'avait opposé qu'une simple justification à Durand pour faire taire son sergent :

" Les affaires du Premier Bureau."

Et le mensonge suffit à libérer Javert de l'emprise pénible de son sergent. Trop jeune, trop attentionné, trop zélé.

Enfin, quittant son poste à l'heure normale, Javert fila à la Sûreté. Il savait le Mec capable de l'aider dans l'affaire du jardinier manquant.

Ce qu'ignorait Javert, c'était le prix que le Mec allait lui demander en échange de cette faveur.

Car le Mec ne faisait jamais rien pour rien.

Ce fut avec plaisir que Javert retourna rue de l'Homme-Armé, une fois toutes ces démarches terminées. Un sac de vêtements à ses pieds et une bouteille de vin dépassant d'une poche de son carrick.

Cosette bondit dans les bras de Javert comme le ferait une fille beaucoup plus jeune.

Cela ne parut pas déranger du tout l'austère inspecteur, qui se contenta de la porter d'une main pendant qu'il mettait une bouteille de vin en sécurité avec l'autre. Il ne disposait plus de mains pour empêcher son chapeau de tomber par terre lorsque la petite fille lui écrasa un baiser sur la joue.

" Bonsoir, Mademoiselle Fauchelevent.

- Bonsoir, inspecteur Javert."

Cosette avait enroulé ses bras autour de son cou et serrait fort tandis qu'elle enfonçait son petit visage dans ses favoris. Quelques instants plus tard, elle racla sa gorge avec délicatesse.

" Auriez-vous l'amabilité de me déposer par terre, monsieur ?"

Javert sourit en lui tendant son carrick, comme elle le réclamait, puis son sourire s'élargit encore lorsqu'il la vit se courber sous le poids du vêtement.

" Où est ton père ?

- Il donne des coups de marteau dans votre chambre."

Même à l'époque où il vivait encore avec sa famille, le dîner n'avait guère été plus que la consommation hâtive d'aliments pour Valjean. Cela n'a jamais été une occasion de converser ni de se sentir heureux d'être en compagnie. La seule exception avait été les jours où Javert se remettait de ses blessures. Mais même alors, l'ombre de la séparation avait plané au-dessus de leurs têtes.

Ils souffraient maintenant de la douleur sourde provoquée par l'absence de Fauchelevent, qui prendrait du temps pour disparaître.

Pourtant, ils dînaient en famille.

Cosette avait dressé la table et Valjean avait fini par exiler les autres de la cuisine.

Javert, en véritable père de famille, avait coupé le pain et servi le vin. Cela fit sourire Valjean.

À présent, ils bavardaient tous entre deux bouchées.

" La seule chose qui reste à réparer Rue Plumet est la boîte aux lettres. Peut-être quelques marches qui grincent trop, mais tout le reste est prêt. Nous pourrons emménager à la fin de la semaine. Il faudra bien sûr ajouter des meubles. Mais je pense que Cosette se débrouillera bien si elle a un peu d'aide. Je cherche une domestique depuis la semaine dernière. Une préceptrice peut-être…

- Je peux demander à Vidocq," sourit Javert, moqueur.

Pour le plaisir de voir s'étouffer Valjean.

Puis, une idée vint à Javert et fit disparaître le sourire. Le policier n'y connaissait rien en enfants ; Cosette en était-elle encore une ?

" Cosette va-t-elle retourner à l'école ?, demanda Javert.

- Euh ! Je ne sais pas ? L'instruction des petites finit à son âge ou à peu près… Du moins, au couvent."

Le sourire de Javert était éblouissant, le regard se faisait espiègle et le policier se dressa pour verser un nouveau verre de vin à son compagnon, avant de murmurer :

" M. Madeleine avait organisé l'instruction obligatoire des petites filles jusqu'à quatorze ans, si mes souvenirs sont bons.

- Certes, certes. Mais Cosette a déjà fait ses quatorze ans.

- Je ne suis pas de ce quartier mais il y a peut-être des écoles…

- NON !, clama Cosette, en tapant du poing sur la table. Je ne retournerai pas à l'école !"

Les deux hommes sursautèrent en voyant ce petit bout de femme se permettre d'émettre ainsi son avis.

Javert glissa ses doigts dans ses favoris, preuve de son incertitude, et resta silencieux. Il n'était pas encore assez père pour savoir quoi répondre.

" Nous reprendrons cette conversation demain, jeune fille !, opposa calmement Valjean à Cosette.

- C'est tout vu !"

Et le repas se finit en silence.

Cosette était en colère.

Valjean était incertain.

Javert était perdu.

Plus tard, les deux hommes se retrouvèrent dans la chambre, fermée au loquet que Valjean venait d'installer. Il y avait encore des échos de la dispute qui résonnaient dans l'appartement silencieux.

Javert se plaça derrière Valjean et entoura sa taille de ses bras.

" Elle est toujours ainsi ?"

Où était la petite fille qu'il avait connu il n'y avait que quelques semaines ? Patinant sur la Seine gelée.

" Elle grandit, expliqua mélancoliquement Valjean.

- Dieu ! Je plains son futur mari.

- Fraco…"

Et les rires chassèrent les larmes.

Ce que, pour rien au monde, le policier n'aurait dit à Valjean, c'était que la vision de Cosette fâchée lui avait rappelé Fantine crachant sur monsieur le maire… Les mêmes yeux bleus étincelant de rage, les mêmes poings serrés, les mêmes accents de colère...

Oui, pour rien au monde, Javert n'en aurait parlé à Valjean...mais Cosette lui semblait ressembler à sa mère plus qu'il ne l'avait pensé au départ.

" Une préceptrice serait le mieux pour elle, poursuivit Valjean. Je ne suis qu'un vieil homme. Incapable d'éduquer une jeune fille."

A ces mots, Javert leva les yeux au ciel. Toujours la même histoire !

" Je demanderai à Rivette. Il connaît Cosette et comprendra le problème. Maintenant viens te coucher. Ce fut une dure journée."

Valjean s'adossa plus confortablement contre la poitrine de son amant puis émit un petit soupir contrarié.

" Cela me gêne de rester avec toi tandis que Cosette dort dans la chambre d'à côté. Heureusement, nous n'aurons plus ce problème rue Plumet.

-Vraiment ?

- Non. Il y a une cabane dans le jardin. A peine deux pièces et une cave, mais elle est indépendante de la maison. Je vais m'installer là-bas... Et j'espérais que tu te joindrais à moi.

- Et quand comptais-tu me le dire ?

- Je t'avais écrit une lettre... Cinq pages ! Tu peux me croire si je te dis que j'ai eu du mal à l'écrire. Mais... bon, je te demandais pardon et te donnais notre nouvelle adresse. Elle doit encore être dans la poche de mon manteau, si jamais tu veux la lire.

- Après la saucée que tu t'es pris ce matin ? Cela m'étonnerait que qui que ce soit puisse lire ta lettre, Jean Valjean. L'encre a dû dégouliner dans ta poche."

Valjean rit et se retourna entre les bras de son amant pour lui faire face.

" La fillette qui devait te livrer la lettre a disparu. Je vais devoir m'occuper de cela aussi."

Si Valjean espérait un mouvement d'intérêt chez le policier, il en fut pour ses frais car Javert haussa les épaules, indifférent.

" Demain. Maintenant, allons dormir, monsieur le Maire !"

Un tendre baiser, sans hâte, puis l'inspecteur Javert remporta la mise.

Une nuit tranquille. Une nuit au chaud, contre son amant. Sans songer à faire autre chose que se réchauffer et se serrer l'un contre l'autre.

Ce matin fut le premier matin. Le premier d'une vie commune. Car il était évident qu'une vie commune venait de commencer.

Ces semaines passées loin de l'autre avaient été infernales. Chacun souffrant de mélancolie, ne mangeant plus à sa faim, ne dormant pas assez…, dépérissant comme des amants séparés par des lieues et des lieues…

Javert se réveilla avec plaisir en sentant le corps de Valjean contre le sien. Ses mains caressèrent le torse couvert de poils grisonnants, ses lèvres embrassèrent une nuque avec affection…

Avant de cesser le jeu et de se lever pour commencer une nouvelle journée…

Cosette était une jeune fille, en effet.

Elle apporta le café chaud sur la table avec des airs empressés, elle servit les deux hommes en souriant gentiment, elle joua à la perfection les maîtresses de maison.

Un hiver était passé, la petite fille se faisait femme.

Et ce fait prouva qu'il fallait absolument une préceptrice pour former Cosette à sa future vie d'épouse. Que savaient de cela deux hommes célibataires pour toute une vie ?

" Vous reviendrez ce soir monsieur Javert ?, demanda Cosette en souriant, affable.

- Oui, ma petite, répondit le policier en appréciant le café fait à la perfection.

- Je vais me charger du repas !, rétorqua Cosette en tapant dans ses mains, espiègle comme une petite fille.

- Vraiment ?, reprit Valjean, fier de sa fille.

- Viande, pain, pommes de terre…, si je peux avoir du chou et des lardons… Cela nous changera de la soupe.

- Mais comment as-tu appris à cuisiner ?, fit Valjean, tombant des nues.

- Au couvent, j'étais souvent punie de corvée de cuisine. Soeur Marie des Anges m'a appris à cuisiner.

- Comme quoi, les punitions ont du bon parfois," conclut le policier, laconique.

Et évitant le regard noir de Valjean posé sur lui, l'inspecteur se leva et souhaita une bonne journée à sa petite famille.

Un baiser sur la tempe de Cosette, une main laissée sur une épaule de Valjean…, et des yeux brillants d'amour…

Les loups se choisissaient un compagnon pour la vie disait-on, l'inspecteur Javert était un loup des Asturies, il venait de se trouver une famille et il était prêt à se battre pour elle.

La présence de Cosette le contraignait à ralentir. Toujours dans son uniforme d'écolière, la petite fille lui tenait le bras alors qu'elle faisait des projets pour la nouvelle maison. Ils parcoururent les boutiques des ébénistes de la rue Saint-Jacques ; plus tard celles du faubourg du même nom. Pour les textiles, il était indispensable de se rendre chez un marchand célèbre appelé Oudot.

Comment la renommée de ce monsieur avait-elle franchi les murs du couvent ? Cette question resterait toujours un mystère pour le galérien.

En milieu de matinée, Jean Valjean en avait marre. Il supposait Javert tout près, dans son commissariat de Pontoise, et regardait au loin avec l'espoir de le reconnaître parmi les hommes de haute taille qui, de temps en temps, se montraient dans la rue. Cela lui aurait plu de s'asseoir et se reposer avec lui quelques minutes… En silence. Cependant, le contact de la petite main de Cosette sur son bras le rendait tellement heureux qu'il arrivait à se faire une raison. Si seulement elle pouvait arrêter de...

En fin de matinée il avait, en gros, laissé sa fille acheter tout ce qu'elle avait voulu ; il n'avait aucune raison de la surveiller car Cosette était d'un naturel économe et ses demandes n'étaient guère excentriques.

Il ne fut pas question d'acheter des meubles en bois d'acajou dont les jeunes raffolaient ; le modeste noyer semblait plus que suffisant à la demoiselle. Non pas qu'il y ait eu beaucoup d'acajou dans les environs... Pour les rideaux, elle préférait le calicot à la percale et la percale à la mousseline. C'était là des achats sensés, que Valjean rejeta en bloc.

Il voulait du damas et des teintures pour sa petite. Il voulait un beau tapis… Un grand lit à baldaquin et quelques-uns de ces mignons petits meubles qui avaient tant charmé Cosette.

Jean Valjean avait des ambitions en ce qui concernait le confort des siens.

Ils traversèrent la Seine.

Quant à lui, un solide lit de sangles ferait l'affaire, tout comme il l'avait fait pendant tant d'années passées au couvent. Une table ou s'accouder pour lire, deux chaises.

Puis il réalisa qu'il ne serait pas seul dans l'espèce de cabane de l'arrière cour, car si Javert le voulait bien...

Il acheta le meilleur poêle qu'il put trouver et, après avoir réfléchi au craquement des genoux de son partenaire suite à ses nuits passées les jambes repliées, il se mit en quête de l'un de ces lits qui semblaient conçus pour grenadiers.

Il aurait bien souhaité qu'il soit encore plus large, mais il restait essentiel de sauver les apparences...

Le vieux forçat se laissa persuader d'entrer chez un marchand de bric-à-brac et d'acheter un tapis puis formula le vœu d'avoir des coussins. Il ne dit rien, mais il avait pensé faire un canapé de fortune de son lit de sangles. Devant le poêle, il ferait bon l'hiver de s'assoir auprès de son amant…

Cosette fut ravie de retourner chez Oudot pour choisir des tissus assortis, puis donna au bagnard un cours théorique sur la façon de bien rembourrer les coussins.

Valjean bénissait le ciel d'avoir sa fille à ses côtés. Même si elle ne semblait pas éprouver le besoin de respirer entre les phrases. C'était cela l'âge ingrat ?

Ils revenaient du faubourg Saint-Jacques quand une femme assise près de la porte de l'hôpital Cochin attira l'attention du galérien. Elle était vieille et ses vêtements bien modestes et reprisés trahissaient ses origines provinciales. Elle pleurait, le visage enfoui dans un énorme mouchoir à carreaux, face à l'indifférence absolue de la foule de passants.

L'ancien forçat fouilla dans son gousset et lui offrit une pièce de cinq francs, mais la femme regarda la pièce et secoua la tête alors qu'elle la lui rendait.

" Vous êtes bien gentil, monsieur, mais cela ne me sauvera pas de l'hôpital. Le Seigneur l'a voulu ! On ne peut que se soumettre et prier."

La femme bégayait tellement que l'écouter était un défi de patience. Mais si Jean Valjean avait quelque chose à revendre, c'était la patience.

" Vous devez entrer à l'hôpital ? Êtes-vous malade ?

- Pire encore ! Je suis vieille et misérable. Cela, mon bon monsieur, ne peut être guéri."

Valjean n'eut d'autre choix que d'être d'accord avec elle. Cosette réussit à la convaincre de prendre un encas avec eux et, visiblement émue, lui demanda de leur confier son histoire.

La femme disait s'appeler Toussaint et être venue à la capitale pour servir une cousine dont le mari était une étoile naissante dans les rangs de la Grande Armée.

Mais le diable s'en était mêlé et le mari ne revint pas de la campagne de Russie. Peu à peu, l'argent manqua, les biens furent vendus, et elles apprirent à vivre de l'air du temps. Toussaint était resté fidèle à sa maîtresse jusqu'à ce que Dieu décida de la prendre en son sein. Le seul regret que la femme exprimait fut de ne pas avoir été la première à partir.

La pauvre femme se confessait croyante et vieille fille. Le peu de famille qu'elle avait encore était restée au pays. De toutes façons, ils n'auraient pas pu nourrir une bouche inutile comme la sienne.

Cosette la consolait en lui tapotant doucement l'avant-bras puis le dos. Ses yeux s'étaient remplis de larmes, et malgré le mauvais caractère dont la jeune fille avait fait preuve la veille, Valjean ne pouvait s'empêcher de se sentir fier. Oui, Cosette était une âme pure et compatissante qui n'avait pas encore fini de se former.

Au bout de quelque temps, il est apparu évident que les deux femmes s'entendaient bien.

" Nous cherchons une servante, madame. Nous sommes trois : ma fille, notre locataire et moi-même. Il faudrait s'occuper du nettoyage et de la cuisine. Bien que, dans un premier temps, il serait très utile que vous nous aidiez à nous installer.

- Je suis toujours capable de travailler dur, monsieur. Pas en labourant la terre, je voudrais bien ! Mais ce qui est bon quand on est vieille, c'est que je peux être de bon conseil pour votre demoiselle.

- Je n'en doute pas."

Le bagnard fit monter la femme dans un fiacre en direction de la rue Plumet. Il lui avait donné la clé et un peu d'argent pour acheter de la nourriture. Ensuite, Cosette et lui se rendirent à l'appartement de la rue de l'Homme-Armé.

En chemin, Valjean se sentit quelque peu coupable : Toussaint s'était avérée être dure d'oreille et cela, dans leur situation particulière, pouvait s'avérer une vertu fort appréciable.

" Vous semblez aller mieux M. Jiménez !, sourit espièglement Auguste Blanqui. Auriez-vous rencontré quelqu'un ?"

C'était demandé gentiment mais avec un accent narquois indéniable.

" Laisse-le Auguste !, rétorqua Augustin Fabre. Notre Espagnol a bien le droit de se trouver une dame.

- Une jolie cousette, peut-être ?"

Un vieil homme de soixante ans qui possède la force de dix hommes et la sensibilité d'une midinette...voilà ce qu'aimait l'inspecteur Javert…

Francisco Jiménez ne répondit pas et sourit d'un air conspirateur en resservant un verre de son vin de Montilla.

" Qu'en pensez-vous messieurs ? De mon village natal.

- Vous n'êtes pas gentil, monsieur Jiménez, se plaignit Blanqui. Je vous ai présenté ma Suzanne-Amélie !

- Et je vous en remercie, monsieur. Ce fut une charmante soirée.

- N'est-ce-pas ? Je vous ai dit que Philippe Buonarroti était un esprit exceptionnel ! Il est un grand orateur et intervient souvent à la Société des Amis du Peuple."

Javert souriait, paisible, intéressé, respectueux.

L'écho des félicitations de M. Mangin, le préfet de police, lui revenait en mémoire. Alors que le préfet lisait des listes de noms et d'adresses, le préfet était satisfait.

" Je suis content de vous Javert ! Vous menez admirablement bien la lutte contre cette engeance républicaine. Grâce à vous, je vais pouvoir lever mes filets sur tous ces maudits comploteurs !

- Oui, monsieur," s'inclinait l'inspecteur de police venu au rapport.

Puis, les noms donnés au préfet, Javert était discrètement convoqué au Premier Bureau par M. Chabouillet et ce dernier réclamait lui aussi ses listes de noms…

" Le préfet sait-il pour Gisquet ? Je sais que cet idiot a été écouter son ami Guizot !

- Je ne lui ai rien dit de M. Gisquet, monsieur.

- Et Casimir Perier ?

- Non plus, monsieur.

- Il faut donner des noms, Javert, mais ne soyez pas trop imprudent !

- Bien entendu, monsieur.

- Nous allons arrêter quelques subversifs mais il faut laisser la parole au peuple ! La révolution est en marche Javert !"

Ces paroles, si fausses, faisaient sourire Javert. Ironiquement. Alors qu'on manoeuvrait dans l'ombre les sociétés républicaines pour les pousser à se lancer dans la lutte.

Louvoyer, être au service de deux maîtres. Par la force des choses, Javert apprenait la politique.

Et il n'aimait pas cela.

Dans la salle basse du café Corinthe se réunissaient dix jeunes hommes. Étudiants révoltés, parlant haut et parlant fort. De la liberté, de la justice, de la république.

Enjolras, Combeferre, Courfeyrac, Jehan Prouvaire, Feuilly, Marius Pontmercy, Feuilly, Bahorel, Lesle, Grantaire, Joly…

On parlait haut, on parlait fort, on évoquait la grandeur du passé et les lendemains qui chantent… On s'écoutait beaucoup et on se croyait des génies.

Dans la salle basse du café Corinthe, quelqu'un attendait la moisson de ces jeunes esprits.

Car il allait falloir sacrifier des âmes à la révolution.

" Une autre association de républicains ?, fit le préfet abasourdi. Mais cela pousse comme du chiendent !

- Les appeler une association est un grand mot, monsieur le préfet...mais avec le temps…

- Alors laissons leur le temps Javert ! Nous les capturerons bien assez tôt. Gardez-les à l'oeil !

- Oui, monsieur le préfet."

La révolution était en marche et les esprits se rebellaient.

Javert n'aimait pas cela.

Il voulait être sûr que Jean Valjean et Cosette étaient bien à l'abri.

Le policier fut agréablement surpris par la maison de la rue Plumet. Bien cachée, loin de tout, nichée dans un quartier tranquille, c'était l'idéal. Si Valjean pouvait maintenant cesser de chercher les ennuis…

Car Javert voyait le Printemps avancer et il craignait de plus en plus l'Été…

" Lorsque les barricades seront à l'ordre du jour Javert, lui avait dit une fois le préfet, l'air de rien, comme s'il ne s'agissait que d'un détail sans importance, vous serez en première ligne."

Levant les yeux pour fixer intensément son inspecteur de police si dévoué, le préfet ajouta :

" N'est-ce-pas Javert ?

- Oui, monsieur."

Et d'un geste indifférent, le préfet chassa l'inspecteur.

Un jour, Javert mourrait pour ses maîtres, que ce soit sur une barricade ou dans les rangs d'une société de comploteurs.

Cela devenait de plus en plus probable.

CHAPITRE III

DES ENFANTS PERDUS…

Encore une nuit perdue à boire dans le débit de vin de la rue de Sully. Valjean désespérait.

Il avait vu les mêmes visages nuit après nuit ; il avait perdu quelques francs aux cartes et avait attendu, en vain, que Soazig arrive.

Il avait faim et se demandait si Javert arriverait chez eux, rue Plumet, avant lui. Il aurait été regrettable de manquer à nouveau le dîner de famille.

Il vit le signe que se firent deux de ses voisins de table et soupira. Ils trichaient de façon maladroite… Au bagne, il leur aurait fait avaler les cartes. Valjean se gratta l'oreille. Définitivement, l'attente mettait sa patience à l'épreuve.

Peut-être s'inquiétait-il pour rien, après tout.

Marie, la mère de Soazig, insistait sur le fait que sa fille s'était enfuie et que ce n'était pas la première fois. Elle l'avait fait savoir à Léonie, la voisine qui avait accepté de s'occuper de la famille jusqu'à ce que la mère soit rétablie. Mais quelque chose disait à Valjean que la femme mentait. Et Léonie était de son avis.

Soazig avait passé l'hiver à parcourir les rues glacées, tant de jour comme de nuit, pour nourrir sa famille. Les abandonnerait-elle maintenant à leur sort, sachant que la mère était blessée ?

Le galérien se disait que c'était impensable.

Cela aurait été comme si lui, à l'âge de vingt-cinq ans, avait tourné le dos à sa sœur récemment devenue veuve et à ses sept neveux sous prétexte qu'il lui serait facile de s'engager dans l'armée et donc de manger tous les jours.

Il était vrai que, à cette époque, Valjean n'aurait pas su dire ce qui le retenait auprès de sa famille. Mais Soazig était plus dégourdie qu'il ne l'avait été.

Le bagnard leva les yeux des cartes. Les joueurs de la table voisine se criaient dessus et ne tarderaient pas à en venir aux mains ; le reste des clients avait commencé à entourer les bagarreurs et hésitait entre retrousser leurs manches et participer ou lancer des paris.

Le copropriétaire du débit de vin était retourné derrière le comptoir pour décrocher la grosse matraque qui présidait au mur et allait bientôt commencer à crier.

C'était l'occasion que Valjean attendait.

Il s'empressa de finir sa bière et jeta les cartes sur la table.

" Je n'ai rien, déclara-t-il, puis ajouta : Je m'en va pisser un coup."

Le seul endroit prévu pour se soulager était la cour intérieure, et l'odeur suffisait à guider quiconque dans la bonne direction. Justement parce qu'il se souvenait de l'odeur, si proche de la cave où Soazig l'avait caché des mois auparavant, Valjean était convaincu de pouvoir la retrouver.

Et il avait de bonnes raisons de croire qu'il ne serait pas particulièrement difficile de faire sauter la serrure si l'on disposait des bons outils.

Il avait juste manqué d'occasions pour le faire.

Les cris commencèrent à l'atteindre depuis la taverne, puis se firent entendre de plus en plus loin. L'oncle de Soazig avait dû amener ses clients régler leurs différends sur le pavé. Il devait certainement regarder le combat.

Valjean traversa la cour intérieure, s'appuya contre le mur du fond et fit semblant de fouiller dans sa braguette. Puis il entendit clairement un autre bruit tout aussi familier : celui de voix avinées qui discutaient, protestaient ou riaient.

Il regarda par-dessus son épaule et vit, juste en dessous du débit de vin, un cellier de bonne taille dont les fenêtres peintes en blanc d'Espagne étaient éclairées. Un repaire rattaché à la taverne ? Peut-être...

En tout cas, la salle était trop grande pour être celle que le galérien cherchait. Il se concentra à nouveau sur le mur contre lequel il était censé uriner. Seules deux entrées étaient visibles de ce côté de la cour, et il n'y avait pas de fenêtres.

Valjean choisit la plus petite porte. Elle était séparée de la cour par trois ou quatre marches qui lui donnaient l'impression d'être enfoncée sous les fondations du bâtiment.

Le vieux forçat ne se souvenait guère de la cave, si ce n'est qu'elle comptait avec deux portes donnant l'une sur la cour, l'autre sur une rue, et que les murs étaient solides. À l'exception des rats, aucun bruit ne l'avait atteint jusqu'à ce que la circulation du matin devienne intense. Il fallait dire qu'il était arrivé très tard dans la nuit.

D'après ses souvenirs, la cave était un endroit isolé et presque secret. Une place où une petite fille effrayée pourrait se cacher, d'autant plus qu'elle en avait la clé. Ou encore une prison où le propriétaire de l'autre clé, son oncle, pouvait la garder contre son gré sans être inquiété.

La serrure n'opposa que peu de résistance. Au bout d'un moment, Valjean s'accroupit derrière la porte refermée pour battre le briquet et alluma un rat-de-cave.

La cave était silencieuse et presque ordonnée.

Quelqu'un avait rassemblé les débris et les avait empilés dans un coin. Cette personne avait dû aussi s'occuper des rats, qui ne se laissaient plus entendre. Sans doute que le gros matou qui se cachait dans un coin y était pour quelque chose.

Le bagnard fit rapidement le tour de la pièce. Il était évident qu'il n'y avait personne, mais il était également clair que quelqu'un avait fait de la cave son refuge pendant quelque temps.

Il découvrit un matelas improvisé fait de paille et de chiffons, et un rouleau de mèche : le rat-de-cave de l'habitant du cellier. Il y avait une petite robe en méchante cotonnade bleue suspendue à un clou, et à côté, une clé. Celle de Soazig ? Ou alors celle de son oncle ?

Au-dessus d'un tonneau relativement intact était aussi suspendu un filet contenant un quignon de pain noir. Un enfant ne pouvait pas l'atteindre sans grimper sur le tonneau ; pour les rats, la tâche était impossible.

Valjean y reconnut la main de Soazig, et quelque chose de dangereux brûla dans son ventre.

Il examina le tonneau à la recherche d'empreintes de pas et les trouva. Elles étaient petites et minces... Le pain, qu'il atteignit en se mettant sur la pointe des pieds, était dur. Il fallait au moins une semaine au pain noir pour atteindre un tel état. Or, Valjean savait qu'un enfant affamé ne laisserait jamais traîner un bout de pain.

Il décrocha la clé et ouvrit la porte donnant sur la rue, laissa le chat sortir, puis la fit passer par dessus la porte. L'ancien galérien priait le bon Dieu pour que l'autre clé soit toujours dans la poche de Soazig, et que la petite soit toujours en mesure de s'en servir. Cependant, il n'y avait qu'un seul moyen de s'en assurer : avoir un tête à tête avec son oncle.

Valjean fit le tour du bâtiment et entra une fois de plus dans le débit de vin.

Il avait décidé de se coller au cabaretier comme s'il était son ombre, d'attendre qu'il ferme le bouge pour la nuit et de lui arracher quelques réponses.

Il espérait que Cosette et Javert comprendraient…

Le bagnard s'accouda sur le comptoir et commanda une bouteille de vin qu'il partagea avec quelques soiffards qui rôdaient dans les alentours ; puis il en demanda une deuxième bouteille, et une autre encore. Bien que la piquette se soit retrouvée dans le gosier de ses voisins, Valjean réussit à avoir l'air d'être ivre mort.

Il paya une bouteille supplémentaire en échange d'un tabouret à la table la plus proche du comptoir, il s'adossa au mur puis attendit quelque instants avant de s'affaisser sur la table au grand rire de la société. Il resta ainsi, le front appuyé sur le bois sale, la bouche ouverte et les jambes tendues sous la table, comme il avait vu le faire à bien des hommes abrutis par l'alcool.

Quelques minutes plus tard, chacun avait oublié sa présence et s'ils s'en souvenaient, c'était pour lui donner un coup de pied alors qu'ils enjambaient ses pieds.

La nuit avançait, du vin était servi et l'on buvait beaucoup. L'oncle de Soazig, la Robignole [jeu des coquilles de noix], gardait jalousement la recette sans bouger de son comptoir. Il attendait le meilleur moment pour commencer à pratiquer avec des clients choisis le jeu qui lui valait son surnom.

" Une bonne nuit, hein ? dit un nouveau venu qui semblait encore sobre.

- Toujours la même merde. Si je pouvais vendre le vin plus cher, je ne dirais pas...

- Le patron s'impatiente, la Robignole. Tu dois me donner quelque chose pour le calmer.

- Je peux vous donner quarante francs, je n'en ai pas plus.

- N'as-tu pas réussi à vendre la marchandise sur laquelle nous nous étions mis d'accord la semaine dernière ?

- Non, le Romarin n'en voulait pas. Le propriétaire dit qu'il ne fait pas dans les enfants."

Un rire rauque.

" On t'a menti. Le Marquis garde une ribambelle d'enfants cachés, je le tiens de source sûre. Mais peu importe, il y a d'autres bordels dans la zone... Les mots à la bouche ?

- Je ne peux plus la vendre ! Cette salope s'est échappée. Un ami la recherche, mais...

- C'est pas sorcier, pourtant. Tous les gamins des alentours se rassemblent près de la barrière de la Rapée."

Un silence lourd, puis le tintement de monnaies qui changeaient de mains.

" Tu manques de temps, la Robignole. À toi de voir ce que tu vas faire !"

Valjean ouvrit les yeux pour voir l'homme s'éloigner. Son apparence était parfaitement banale, mais sa démarche avait quelque chose de particulier : même à l'intérieur du bouge, il marchait le dos droit, le pas mesuré et la tête relevée. Comme le ferait un militaire.

Le commissariat était calme.

Il pleuvait et l'eau dégoulinait sur les vitres. Pensivement, Javert regardait la rue depuis la fenêtre de son bureau.

Il se tenait non loin du poêle.

Espérant contre toute attente voir les heures passer plus vite.

Il avait rendez-vous rue Plumet. Avec Jean Valjean, avec Cosette, avec cette drôle de vieille femme ramassée dans la rue et jouant les servantes, Toussaint.

La première fois que la femme a vu l'inspecteur de police, elle avait pâli au point de faire craindre le malaise.

Cela rendit suspicieux le policier.

Mais la malheureuse expliqua qu'elle n'avait eu peur que de retourner à l'hôpital. Elle avait payé toutes ses dettes mais elle ne possédait rien. Et un policier n'était jamais une bonne chose.

Enfin, on s'ignora et tout se passa pour le mieux. Toussaint se mit à servir deux maîtres au lieu d'un seul.

Le commissariat était calme. Pensivement, Javert buvait son café trop chaud et tapotait des doigts sur le dossier de sa chaise.

Des heures, si longues, le séparaient de son retour à la maison et de l'amour de Jean Valjean. Et de l'amour de Cosette.

Cela fit sourire le policier dans sa tasse. Il était devenu furieusement domestique, le dogue de Pontoise.

Et le bel agencement des heures se trouva perturbé.

Durand frappa à la porte de l'inspecteur et entra, le regard perturbé et le rouge aux joues.

" Qu'y a-t-il ?, demanda Javert, surpris de lire tant d'émoi chez son sergent, si retenu habituellement.

- Il y a une dame qui désire vous voir monsieur."

Une dame, pas une femme. Cela étonna Javert.

" Et que veut-elle cette "dame" ?

- Vous parler ! Je suppose, monsieur."

Le sergent Durand se troubla et rougit fortement.

Cela fit rire Javert cette fois.

Plus réveillé qu'à l'instant, l'inspecteur posa sa tasse sur son bureau et redressa les épaules, vérifiant sa tenue, jouant un peu pour le bénéfice de son sergent.

" Suis-je convenable Durand ?"

Cela fit sourire le sergent qui sortit pour faire entrer la dame en effet.

Mais Javert perdit son sourire.

Il reconnut Lucie du Romarin et sut que les nouvelles étaient mauvaises. Durand fut choqué lorsque l'inspecteur lui lança nerveusement :

" Laisse-nous Durand et va me chercher un autre café."

Lucie souriait, amusée, lorsque le jeune sergent de police fit tout pour ne pas la frôler en sortant du bureau de l'inspecteur.

" C'est une fleur de Marie [un puceau] ?

- Je ne sais pas," avoua sèchement le policier en regardant fixement la punaise qui avait eu le front de venir le débusquer dans son commissariat.

Le silence était profond dans le poste de police. Javert imaginait sans peine ses officiers et ses collègues dressés derrière la porte de son bureau à essayer d'entendre la conversation.

Il fallait dire que Lucie avait fait des frais de toilette. La belle rouquine portait une ample robe verte à la dernière mode, des manches gigot s'arrêtant aux poignets, des nœuds et des rubans voltigeant sur la jupe. De mignonnes petites bottines mettaient en valeur l'étroitesse du pied. Une capote et un chapeau garni de fleurs complétaient la jolie tenue.

Les cheveux, tressés en torsade, étaient ornés de plumes d'autruche, donnant une hauteur imposante à la prostituée.

" Il est gentil votre cogne, sourit la fille. Il m'a proposé de se charger de mon souci lui-même.

- Ne va pas le chercher ! Il est honnête. Pas pour une fille comme toi !

- Car je suis une pute, je sais, sourit la fille. Tu crois que si je ressors de ton bureau avec les cheveux décoiffés et les lèvres mouillées, ils vont penser que tu es un Lovelace [Dom Juan] ? Ou mieux ! Un salopard qui profite des malheureuses plaignantes ! Hein monsieur l'inspecteur ?"

Et joignant le geste à la parole, la fille commença à défaire sa coiffure compliquée.

Javert comprit et fit amende honorable.

" Bien, je suis désolé. Tu es une fille bien mais le gamin est sous ma surveillance. Il a vingt-et-un ans.

- Et moi j'en ai à peine vingt. Je sais."

Un sourire complice. Vingt ans...plutôt vingt-cinq... mais Javert eut la présence d'esprit de ne rien dire. Sinon, la fille allait quitter son bureau complètement décoiffée et déshabillée.

La réputation de l'inspecteur Javert n'allait pas y survivre.

" Qu'est-ce qui t'amène la fille ?, interrogea enfin Javert.

- Un souci."

Le sourire aguicheur disparut et la fille révéla son inquiétude.

" Des problèmes au Romarin ?, demanda Javert, étonné. Il me semblait pourtant que tout était rentré dans l'ordre…"

A sa dernière inspection, tout s'était bien passé.

Personne ne s'en était pris au Romarin et M. Chabouillet continuait à le protéger...en le plaçant sous la surveillance de son inspecteur personnel. Les choses étaient peu à peu revenues à la normale et les filles avaient pu garder leurs enfants et leurs habitudes. On avait même vu le préfet en personne venir s'encanailler avec son secrétaire du Premier Bureau.

Et le Marquis était resté le mouchard de l'inspecteur Javert.

Javert s'assit nonchalamment à son bureau, légèrement méprisant devant les soucis de la prostituée.

Il ouvrit un rapport concernant l'arrestation d'un escroc dans le marché aux chevaux situé près du commissariat de Pontoise.

" Il y a eu un sale gonze venu faire sa sale besogne mais on l'a raté, expliqua la fille, un peu mécontente d'être traitée avec tant de désinvolture par ce cogne.

- Comment cela ?, demanda Javert en tournant une autre page.

- Un type est venu proposer une gamine au Marquis.

- Une gamine ?

- Pour la putasserie.

- Quel âge ?," fit le policier, sans se troubler plus que cela.

Des enfants obligés de se prostituer, ce n'était pas rare. Malheureux, déplorable, triste...mais courant…

Lucie accusa le coup. Elle comprenait la vision du policier mais cela ne voulait pas dire qu'elle était d'accord avec lui.

" Douze ans à peine. Il a voulu vendre la gamine au Marquis."

Cette fois Javert leva les yeux de son rapport et examina la plaignante.

" Vendre une gamine à un bordel ?!

- Le Marquis a refusé. Il voulait retenir le gonze le temps d'alerter la rousse mais le gonze a disparu.

- Et la gosse ?

- Aucune idée."

Merde ? C'est cela ?

Le Marquis refusait la prostitution enfantine mais il y avait des établissements de qualité moindre où l'on ne faisait pas la fine bouche. Il y avait des bordels spécialisés dans les mômes.

Javert sentit la colère monter en lui. Il cessa de jouer la comédie du policier occupé par sa paperasse. Il se leva et saisit son chapeau et sa canne à pommeau plombé.

" Son nom au gonze ?

- Aucune idée, fit la punaise, heureuse et surprise de voir réagir enfin le policier.

- Je vais commencer par un tour au Romarin. Ce serait bien le diable si je ne trouve pas une lourdière ou un larbin [concierge] qui a vu quelque chose."

La fille posa sa main, gantée de satin blanc, sur le bras de Javert et sourit en demandant, toute proche de l'oreille de l'inspecteur :

" Tu lui casseras les dents ?

- Seulement s'il fait son malin.

- Nous autres, on voulait lui couper les rognons [couilles]. Mais il a réussi à partir avant qu'on s'occupe de lui."

Javert se mit à rire et lança à la punaise, bien trop jolie pour son propre bien :

" Rentre chez toi la fille et laisse agir les hommes ! Je vais le trouver le gonze et lui faire passer l'envie de faire dans le môme.

- Merci inspecteur !, clama haut et fort la gourgandine. Vous avez été d'une aide précieuse.

- A votre service madame !"

La porte s'ouvrit dévoilant un inspecteur incliné respectueusement pour saluer la belle jeune femme, si richement habillée et si bien élevée.

Et en effet, le poste était inhabituellement silencieux et inactif, chaque officier regarda la magnifique dame quitter le modeste commissariat de Pontoise en marchant majestueusement.

Javert poussa un long soupir.

Dès la porte du commissariat refermée sur Lucie la cocotte, chacun regarda l'inspecteur avec ferveur.

Durand tenait la deuxième tasse de café réclamée par son supérieur et il dardait des yeux brillants de curiosité sur Javert.

" Une affaire ?, demanda l'inspecteur Roussel, l'air de rien.

- Oui, sourit Javert en complétant sa tenue avec son sabre d'officier et sa paire de coups de poing.

- On peut aider ?, reprit le même officier.

- Cela dépend.

- JAVERT ! Que te voulait cette jeunesse [jolie fille] ?

- Que je lui retrouve quelqu'un.

- Un amant ?, s'enquit un autre officier, le sergent Philippot, taquin.

- Son chien. Un petit beagle si j'ai bien compris."

Et chacun se tut, choqué.

Il fallut toute son emprise sur lui-même pour conserver son impassibilité mais Javert y réussit.

Il ne se mit à rire aux larmes que plusieurs rues plus loin.

Loin des yeux de tous.

Le Marquis était fâché. Il criait et frappait du poing sur son bureau. Il était excédé et scandalisé.

" Ce type a cru que j'allais acheter sa gamine ! Putain ! Javert ! Tu imagines ?

- Tu as pourtant une réputation…, souffla Javert en croisant ses mains devant sa bouche.

- Les mômes sont en sécurité chez moi !, clama le Marquis, fâché qu'on puisse penser un seul instant qu'il pouvait… que les enfants chez lui étaient…

- Je sais, sourit Javert avec bienveillance. Les enfants sont en paix ici."

Javert se tut et n'ajouta rien.

Le Marquis se calma et se tut. Il ne voulait pas perturber la méditation de l'inspecteur.

Dix ans à côtoyer le policier, le Marquis savait que Javert avait un passif lourd et pesant. Une mère prostituée, cela avait dû laisser des traces. Peut-être que lui-même avait dû… dans une autre vie… dans une autre ville…

" Et la gamine ?, demanda le policier, revenant au présent.

- Disparu. En même temps que ce salopard.

- Décris-le moi !

- Une brute ! Un homme digne d'être un forçat."

Ces mots ne plurent pas au policier mais Javert ne releva pas. Il écouta la description et acquiesça.

Avant de disparaître pour commencer son enquête.

" La gosse, demanda Javert avant de partir, elle a un nom ?

- Soazig."

Javert hocha la tête avant de retourner dans la rue.

La pluie avait cessé et un clair soleil éclairait les rues mouillées. Peut-être un répit dans ces jours gris ?

Interroger les habitants des alentours du Romarin ne donna rien. On n'avait rien vu, rien entendu.

A peine si les gens savaient qu'un bordel était dans leur rue.

On fut respectueux face à l'imposant policier mais on ne lâcha rien. Voire on fut légèrement menaçant.

Le peuple était mécontent, la révolte grondait, il ne faisait pas bon être policier par ces temps troublés.

Javert fit claquer ses bottes et joua de sa taille impressionnante, mais il dut déchanter.

Il n'avait rien et n'aurait rien.

On ne savait pas.

Et on ne saurait rien.

Mais le policier se promit de revenir de nuit enquêter dans le quartier sous un déguisement d'ouvrier...

L'inspecteur retourna au commissariat de Pontoise. Il affirma que le beagle avait été retrouvé dans un parc de Paris…, vivant et en bonne santé... Et que la jolie dame remerciait tous les policiers de leur excellent travail.

Surtout le jeune sergent Durand qui fut si gentil avec elle.

Durand se troubla et rougit, tandis que les collègues le sifflaient.

" Mon café ? Il est prêt ?," lança la voix autoritaire de Javert, qui luttait pour rester toujours impassible.

Durand bafouilla, tandis que Philippot, plus rapide, s'empressait de servir une tasse de café chaud à l'inspecteur Javert.

Et ce fut la fin de ce jour.

La nuit tombait lorsque Javert poussa la porte du 55, rue Plumet. Il s'attendait à être accueilli par Jean Valjean mais il ne vit accourir que Cosette, tout sourire.

" Où est ton père ?, demanda Javert en se laissant embrasser par la jeune fille.

- Il est parti tôt cet après-midi et n'est pas revenu.

- Parti ? Pour quelle raison ?

- Je ne sais pas, avoua la fillette. Certainement faire la charité ! Il m'aurait emmené s'il s'était agi de faire des courses.

- Bien entendu."

Javert se voulut rassurant, il ne voulait pas inquiéter la jolie petite fleur. Mais à l'intérieur de lui, il bouillait littéralement.

Voilà ce diable d'homme encore en train de courir les rues ! Un forçat en cavale ! Se croyait-il intouchable ?

Javert n'était pas le seul à être capable de reconnaître un forçat à la vue ! Et Vidocq disposait d'une équipe de forçats repentis dont la spécialité était la capture de fagots en fuite…

Sans oublier le danger que Balmorel représentait et qui existait toujours...

" Qu'y a-t-il pour le dîner ?, demanda Javert, pour pousser la gamine à parler d'autre chose.

- Poulet et gratin de pommes de terre !, annonça fièrement Cosette.

- Tu as aidé à cuisiner ?, sourit le policier.

- J'ai cuisiné !, répondit Cosette en levant le front avec orgueil.

- Voyons cela dans ce cas !"

Un repas simple et une conversation qui évita le seul sujet dangereux. Jean Valjean !

Cosette parlait de la pluie, du jardin, de la cuisine…

Javert évoquait la monotonie de la journée, la patrouille sur les quais de la Seine, enflée par les pluies, la bêtise de certains policiers…

Mais, dansant autour d'eux, Jean Valjean les tenait éveillés… aux abords de l'inquiétude.

Car les heures passaient et le forçat ne rentrait pas.

La veille, Valjean était déjà rentré tard, mais encore à temps pour finir de dîner en compagnie de sa fille et de son compagnon. Javert n'avait pas relevé, ne voulant pas faire de scène et sachant que leur brouille était venue de sa propension à vouloir contrôler les faits et gestes de l'ancien forçat.

Un esprit de garde-chiourme ! Vouloir enfermer et garder en sécurité derrière des barreaux !

Sans s'en rendre compte, pour rassurer le policier et se rassurer elle-même, Cosette expliqua que son père partait parfois pendant des heures dans la nuit, pour faire la charité aux plus démunis. Comme la veille.

Javert ne dit rien, acquiesçant et souriant de son mieux.

Oui, il le savait.

M. Madeleine arpentait les rues de Montreuil dans la nuit et le philanthrope de l'église Saint-Etienne aidait les pauvres dans son horrible manteau jaune…

Mais là, quelque chose était arrivé.

Le baiser que Cosette déposa sur la joue du policier le surprit. Mais il ne dit rien devant les grands yeux bleus qui l'examinaient avec appréhension.

La petite souriait, faisait bonne figure mais il était visible qu'elle était inquiète.

Javert laissa glisser ses doigts sur la joue de Cosette et sourit, de son mieux, sans montrer ses dents. Un sourire se voulant rassurant.

" Je vais te ramener ton père, petite.

- Et vous allez le menotter à son lit ?"

Cela fit rire Javert et détendit l'atmosphère.

" Il le mériterait à nous inquiéter ainsi. Tu ne crois pas ?

- Sûr !, fit la petite fille, le menton levé et le sourire prudent.

- Demain, tu pourras le gronder, petite mioche."

Et Javert la regarda rejoindre sa chambre, accompagnée de Toussaint.

Des yeux bleus inquiets le suivirent.

Les yeux de Fantine ! Clairs et profonds.

Javert se secoua et partit se changer dans la cabane. Le policier avait pris l'habitude de ramener peu à peu quelques vêtements dans la loge, rue Plumet.

Là, Javert en ressortit dans sa tenue habituelle d'ouvrier.

Casquette pour cacher ses cheveux tressés, les favoris à demi recouverts par un foulard de lin épais, veste et chemise de qualité moindre et des chaussures cloutées à l'aspect usé.

Le seul rappel de ce qu'était Javert était le couteau glissé dans sa chaussure et le pistolet laissé dans la poche de son manteau élimé.

Il ne savait pas où se cachait Valjean mais il savait que les rues de Paris étaient dangereuses par les temps qui courent.

Chômage, misère, froid, les taxes trop lourdes, le roi faisant la sourde oreille, plongé dans les fastes de Versailles et Polignac avait assez à faire avec ses ministres osant le déjuger en public…

La police était mal vue, la Sûreté avait beaucoup de travail pour régler les histoires d'agression, la révolte grondait.

Et Jean Valjean, forçat en cavale, ne trouvait rien de mieux à faire qu'à se pavaner dans les rues de Paris.

Le menotter n'était pas une si mauvaise idée en y repensant…

Javert chercha des heures. En vain.

Il alla traîner dans le cimetière de Vaugirard. Il tourna près de l'église Saint-Etienne. II chercha même Valjean aux alentours du couvent du Petit Picpus. Il termina en errant dans le quartier du Romarin.

Les lieux que connaissait Valjean mais peut-être y avait-il un Paris que Valjean n'avait pas encore fait découvrir à Javert. Le Paris d'un forçat évadé.

Ne comprenant pas où le philanthrope mendiant pouvait bien être allé faire ses tournées de charité, Javert enquêta pendant des heures. En vain.

Il interrogea des cabaretiers qui vidaient leur café des consommateurs avinés. Il avisa des gamins traînant dans les rues et posa quelques questions sur un birbe disparu. Il fit une peur de tous les diables au fossoyeur de Vaugirard lorsqu'il apparut à ses côtés devant une fosse fraîchement creusée. Il arrêta même quelques prostituées, sachant que ces dames avaient souvent l'oeil à tout. Indispensable dans leur métier. Savoir reconnaître le danger...ou le client…

En vain.

Aux alentours du Romarin, les rues étaient pleines de punaises. Bien moins chères que les cocottes de luxe du bordel du Marquis, elles offraient des prestations moindres mais à un prix abordable.

Il y avait des clients déboutés par le Marquis qui se rabattaient parfois sur les filles de la rue.

Une des prostituées se fit même intéressée par l'ouvrier qui la serrait de près pour l'interroger.

" Tu veux de la compagnie le gonze ?

- Juste un gonze, répondit Javert en souriant amèrement.

- Une jacquette ? C'est bien ma chance, rétorqua la fille, moqueuse. Tu trouveras des pines [bites] au Romarin.

- Oui, oui…"

Puis sur une idée, en entendant parler du Romarin, Javert ajouta :

" Et des mômes ?

- Des mômes ?," fit la fille, beaucoup moins intéressée tout à coup.

Elle semblait prête à le gifler mais elle répondit néanmoins :

" Au Romarin, il y a des mômes mais le Marquis ne les vend pas. Mais si tu vas au Cygne noir… il y en a pour tous les âges.

- Merci la punaise."

Le Cygne Noir ? Javert ne connaissait pas mais il allait se faire un plaisir d'y faire une descente demain, avec tous ses collègues.

Une pièce d'argent et la fille sourit, mais douloureusement.

" Tu préfères pas une fille pour ton âge ?"

Javert leva les yeux et regarda bien en face la prostituée, ce n'était pas une de ses mouchardes, mais peut-être le connaissait-elle tout de même.

" Non, mais je veux poisser un gonze qui fait dans le sollisage [vente] de mômignarde.

- Putain ! T'es un cogne ?!"

Javert ne dit rien mais découvrit son visage. Dévoilant ses favoris et ses yeux clairs, transparents et brillants de colère.

" Inspecteur ?"

Un sourire amusé. On le reconnaissait donc.

" Un gonze a essayé de vendre une gamine. Il y a quelques jours.

- Pas dans ce secteur, monsieur. Mais la Grande Vergne est grande. Il y a des trimes et des trimes. Pourquoi ici ?

- Il l'a proposée au Romarin et on n'en a pas voulu. On n'est pas loin du Romarin.

- Le Marquis est quelqu'un de bien pour un putassier," approuva la fille.

Javert ne dit rien, notant l'adresse du Cygne Noir avant de repartir en chasse.

Après tout…, il était venu chercher Valjean…, il voulait retrouver la gamine disparue…

Autant faire d'une pierre deux coups. Et rendre cette nuit perdue utile à quelque chose.

Même si en réalité, Javert était tellement inquiet qu'il se retenait de courir dans la rue en hurlant le prénom de son compagnon.

N'importe quelle tâche était préférable que de retourner rue Plumet et de se coucher dans un lit vide, la peur au ventre.

Jamais Javert n'aurait pu dormir sachant Valjean en danger seul dans la rue.

Maudit Valjean !

Aux alentours du Romarin, il n'y avait personne pour informer le vieil ouvrier sur un homme disparu...ou une enfant…

En fait, on tint le même discours qu'au policier le jour-même.

Pas vu, pas entendu, adressez-vous à la raille, une mômignarde au Romarin, impossible…

Fatigué, frustré et inquiet, Javert avisa un estaminet encore ouvert à ces heures indues. Il décida de s'y arrêter pour boire un verre avant de rentrer, bredouille. Le chien n'avait levé aucun lièvre cette nuit.

Peut-être demain ?

Au Cygne Noir ? Il avait étudié les abords du bordel mais n'avait rien remarqué de suspect. L'immeuble était calme. On ne décelait la présence d'une activité illicite qu'au nombre suspect d'hommes entrant et sortant…

Oui demain… Javert reviendra…

Pour la gamine et pour Valjean…

Merde…

Javert s'approcha du café, prêt à appeler le mastroquet pour un verre lorsqu'une voix l'appela doucement.

" Tsss ! Tsss ! Fraco ! "

Javert reconnut immédiatement la voix et tourna la tête dans sa direction. Pour un instant, il ne put distinguer qu'un maçon qui cuvait son vin appuyé contre la porte cochère du bâtiment qui faisait face au Romarin.

Puis…

Sous la blouse de travail d'un blanc terne moucheté de vin, par dessous la poudre blanche qui souillait ses avant-bras, son visage, sa casquette, son pantalon et ses grosses chaussures, l'inspecteur distingua les traits de son compagnon.

" Jean ! Qu'est-ce que tu fais ici ?

- Je dois parler au Marquis. Mais je suis tombé à mon arrivée sur deux fiacres remplis d'habits noirs [personnes d'importance] venus faire la noce. Je me suis donc dit qu'il valait mieux attendre dehors pendant que le Marquis les recevait. Nous savons tous que cela peut prendre des heures ! "

Javert appuya négligemment la semelle de sa chaussure contre le mur et croisa les bras. Il était furieux contre cet homme têtu qui semblait ne pas comprendre à quel point ceux qui l'aimaient s'inquiétaient pour lui. Combien il s'était lui-même tourmenté...

En revanche, il trouvait intéressant le goût soudain pour le déguisement qu'il avait découvert chez son compagnon. Pas si soudain, si on y pensait. Lorsqu'il avait été arrêté en 1823, on avait découvert une poignée de perruques cachées dans son manteau... Mais certes, c'était drôle que même la façon de parler de Valjean changeait lorsqu'il adoptait une personnalité différente.

Un homme né pour être un mouchard ! Javert regretta de ne pas avoir découvert son potentiel à Toulon.

" Peut-on savoir quel intérêt tu as à parler au Marquis ?"

Valjean posa à nouveau son front sur ses avant-bras, dissimulant ainsi leur conversation et donnant toujours l'impression d'être ivre.

" Te souviens-tu que je t'ai parlé d'une fille disparue ? Il semble que son oncle ait essayé de la vendre au Marquis. Ce n'est pas que le Marquis ait accepté, je sais qu'il n'a pas...

- Tu veux parler d'une certaine Soazig, d'environ douze ans ?"

Le galérien releva la tête avec surprise. L'impression d'être ivre qu'il avait donnée jusqu'alors disparut complètement.

" Comment le sais-tu ?," arriva t-il à dire.

Javert hésitait.

Il hésitait entre laisser parler la colère et saisir Valjean par le col...ou s'asseoir et discuter comme si de rien n'était de l'affaire Soazig.

Que Valjean connaissait comme de bien entendu.

Javert hésita...soupira...et opta pour la deuxième solution. Il s'énerverait après. Il claquerait la porte. Ou il menotterait Valjean en effet.

" Viens !," grogna Javert, la voix coupante comme le métal.

Valjean joua les hommes avinés mais il se leva tout de même. Puis les deux hommes entrèrent dans un estaminet encore bien achalandé. On criait, on buvait, on riait, on parlait fort.

Dans un angle tranquille, Javert saisit une chaise et s'assit à une table, peut-être un peu trop durement, mais il était tellement fâché. Puis, il leva la main pour réclamer un verre de vin. Valjean l'imita.

Toujours un excellent acteur, M. Madeleine se mit au diapason.

Deux gonzes venus dépenser leur paie de la semaine en alcool...peut-être aussi en fille…

C'était l'image qu'ils donnaient ; en réalité, Javert contemplait Valjean, soulagé de le voir en bonne santé...et mécontent de ses cachotteries.

" La gosse ?," demanda sèchement Javert, sans aucune volonté d'expliquer ce qui l'avait traîné aux alentours du Romarin par une nuit aussi humide.

Le policier voulait d'abord interroger le forçat. Cela calmerait sa hargne et lui permettrait peut-être d'avancer dans son enquête.

Après tout, Valjean pouvait faire un parfait mouchard. S'il voulait jouer les cognes, il allait être servi.

" C'est le garçon qui vendait des pommes de terre au coin de la rue Traversière cet hiver. Elle se déguise pour ne pas avoir d'ennuis. Donc, tu la connais.

- Je la connais ?"

Javert, honnêtement, chercha dans sa mémoire. Un garçon qui vendait des pommes de terre ? Il devait y avoir des centaines dans Paris. Des dizaines qu'il croisait durant ses patrouilles. Il ne s'intéressait aux enfants que lorsqu'ils devenaient des nuisances...ou des victimes…

Le policier ne dit rien et le silence parla pour lui.

" Elle m'a caché la nuit où j'ai été poignardé et fait des courses pour moi depuis. J'ai su qu'elle avait disparu lorsque je suis allé la voir pour qu'elle te remette la lettre t'indiquant notre adresse."

Le patron envoya sa serveuse pour déposer les verres de vin sur la table devant les deux hommes. Correctement dressée, la fille laissait bailler sa robe sur sa poitrine et arborait un sourire aguicheur...que démentaient des yeux fatigués.

Cet intermède permit à Javert de se souvenir, il n'avait pas vu le messager mais un gamin avait dû déposer cette lettre à son domicile, en effet. La lettre que Vidocq avait certainement lue et qui contenait une gravure de soldat armé se reposant près d'une fontaine…

D'un geste nerveux, Javert renvoya la fille et ses sourires sous-entendus.

L'inspecteur s'était enfin ressaisi et il put répondre à Valjean, sans autant de hargne qu'auparavant :

" Donc c'est elle qui t'a sauvée la vie en te cachant ? Où vit-elle ?"

Valjean acquiesça. Il scruta le visage de Javert à la recherche de signes qui pourraient le rassurer.

" Elle habite avec sa mère rue Traversière. Sa famille a un débit de vin rue de Sully, qui est géré par son oncle. Un mauvais homme. Il a des dettes et on le presse de les rembourser. C'est pourquoi il a essayé de vendre Soazig. Mais avant cela, il avait battu la mère et enlevé la petite fille. Que comptait-il en faire ? Je ne sais pas, mais il n'avait pas prévu de la prostituer au départ.

- DIEU !," cria Javert.

Les consommateurs se tournèrent vers le grand ouvrier avec intérêt. Javert s'en voulut de s'être fait remarquer.

Il fallait partir vite.

Car Javert ne se faisait pas d'illusion. Il pouvait se cacher et devenir invisible, mais il suffisait qu'on l'examine de trop près pour qu'on le reconnaisse facilement.

Sa peau trop sombre, ses yeux trop clairs, ses favoris trop touffus.

" Et la mère ?, demanda Javert en se levant vivement et en jetant des pièces sur la table, abandonnant le verre de vin.

- Une pauvre femme. Le commerce était sa dot, à moitié avec son demi-frère. Le mari dirigeait le commerce, mais a fini en prison pour dettes. Le demi-frère l'a remplacé, mais il ne paie pas le loyer. Lorsqu'elle lui réclame l'argent, il la bat si brutalement qu'un jour il finira par la tuer.

- Je connais cela, fit simplement Javert, alors que les deux hommes marchaient dans la rue. Ma mère s'est souvent retrouvée à terre, battue par un de ses salopards de clients. A-t-elle d'autres enfants ?"

Valjean regarda son compagnon avec tristesse. Il y avait des moments dans la vie de Javert, dans son enfance surtout, qu'il aurait voulu effacer de la mémoire de cet homme sévère et si fort. Mais l'oubli que Valjean parvenait à lui procurer, lorsqu'ils étaient seuls, lorsqu'ils s'aimaient, était toujours trop court.

" Deux petiots. Ils meurent tous de faim. C'est déplorable," dit enfin Valjean.

Un nouveau hochement de tête.

Rue Traversière ? Il y avait un poste de police non loin...mais qui irait porter plainte auprès de la police dans une affaire de violences familiales ? Sa mère aurait pu mourir cent fois battue à mort par un client.

Cent fois, Javert l'avait ramassée et soignée...mais sans que la police ne soit mise au fait.

Manifestement, les choses n'avaient pas changé.

Javert poussa un soupir fatigué.

Lui-même...n'avait jamais été tendre avec les femmes… Le souvenir d'une femme en robe rouge, malade et maltraitée par ses soins, n'était pas à son avantage.

Les deux hommes marchaient en silence et Javert réfléchissait.

Faire appel à la police était compliqué à cette heure...mais demain ?

Puis le policier prit son parti.

Il se tourna vers Valjean et l'interrogea durement :

"Sont-ils en sécurité ? Nous pouvons les déplacer dans un lieu plus sûr. Vidocq a des planques pour ses gonzes.

- Je ne pense pas que la mère osera s'approcher de la Robignole, son demi-frère. Si elle le laisse tranquille, ils seront en sécurité. De plus, une voisine s'occupe d'eux. Mais Soazig…

- La Robignole ? Dans un débit de boisson ? Nous pourrions rendre une petite visite demain ?, sourit cruellement Javert, regrettant de ne pas avoir sa matraque pour la cogner dans sa main.

- Il y a du jeu illégal dans ce débit de vin, Javert. Je crois que c'est la raison des dettes du père et de l'oncle. Si tu décides d'y aller, il y a aussi une cave. C'est là que Soazig m'a caché et c'est aussi là qu'elle a été retenue. J'ai vu quelques affaires de petite fille…"

Valjean osant rappeler à Javert que quelque chose était illégal amusait toujours ce dernier...mais c'était un rire amer…

M. Madeleine et ses textes de lois était toujours dans l'esprit du droit policier.

Mais proposer d'entrer par la cave pour capturer la bande de floueurs était tentant.

" Un tripot ! Intéressant !, reconnut le policier. Je vais mettre le Mec sur cette affaire demain et nous embarquerons toute la bande.

- Mais il faut être prudent : la Robignole risque de s'en prendre à la mère après votre visite."

Puis, levant les yeux pour bien regarder en face Valjean dans son costume miteux et sale d'ouvrier aviné.

" Lorsque ce gonze sera correctement menotté devant moi, j'aurai quelques questions à poser sur sa demie-soeur, sur sa nièce et sur son débit de boisson… Puis je vais me charger personnellement de la famille."

Javert accentua bien le mot personnellement.

Car si quelqu'un s'était chargé personnellement de sa mère, peut-être sa vie aurait-elle été différente. A elle et à lui.

Le silence retomba sur la conversation et d'un commun accord, les deux hommes rentrèrent à leur domicile.

Ce fut une longue nuit.

Une longue marche.

Une longue chasse.

Javert était fatigué.

Et à ses côtés se tenait Jean Valjean.

Inconscient ?

Peut-être…

Mais Javert se promit de le rendre furieusement conscient de tout.

Au 55, rue Plumet, il y avait une belle maison, perdue dans un verger abandonné, protégée derrière une grille épaisse, où les glycines pendaient presque jusqu'au sol, cachant le jardin aux yeux du monde.

Au 55, rue Plumet, il y avait une belle maison et une petite loge qui aurait bien pu être destiné au portier. À l'entrée le forçat avait installé une chambre d'une simplicité monacale. Un lit de camp que quelques coussins transformaient en canapé, un sol de terre battue, une chandelle… Pas de feu…

Non, pas une chambre monacale, une cellule de prison !

Puis il y avait aussi dans la loge une deuxième chambre avec une table de chevet et un lit trop long. La chambrette aurait pu être celle de Valjean, mais elle était en fait destinée à Javert. Ce fut dans cette petite pièce que d'un commun accord, les deux hommes se réfugièrent.

Javert se promit d'informer les habitants de la grande maison du retour de Jean Valjean, sain et sauf.

D'ailleurs, n'y avait-il pas une lumière encore visible dans la maison ? Quelque part, dans une des chambres à l'étage, une chandelle ne brillait-elle pas à la fenêtre ?

Cela rendit Javert, plus amer que jamais.

Il claqua la porte de la cabane derrière eux avec une force inutile. Mais la colère le portait toujours.

Enfin, il fallait parler.

Valjean s'assit sur le grand lit et attendit, dans l'expectative, ne sachant pas trop quoi attendre de cette confrontation...sinon de la douleur…

Une douleur qu'il allait tolérer avec stoïcisme.

Et cela brûla davantage le policier.

Javert glissa ses mains dans le dos, pour éviter à Valjean de voir leur tremblement. Il fallait parler, soit.

" Je ne sais pas comment agir avec toi Jean, admit Javert.

- Comment cela ?, demanda Valjean, surpris de cet aveu.

- Je ne suis pas bon à ce jeu. Toi errant dans les rues, moi traînant à ta recherche…

- Je n'errais pas dans les rues !, se défendit Valjean. Je cherchais cette pauvre enfant.

- Je sais !, claqua la voix dure du policier. Maintenant je le sais ! Mais je ne le savais pas avant ! Je ne le savais pas de toute cette nuit. Je…"

Conscient qu'il parlait trop vite et que Valjean ne devait pas tout saisir, il se calma et ses doigts tirèrent ses favoris violemment.

" Un message ! Je ne crois pas en demander trop, souffla Javert.

- Je…, commença Valjean, en se relevant lentement.

- UN MESSAGE !, répéta Javert, en colère. Préviens-moi, informe-moi ! Je ne peux pas te convaincre de faire attention à ta vie. A ta liberté. Mais au moins laisse quelque chose. Je…"

Javert s'en voulut de réagir aussi brutalement mais Valjean était si imprudent.

" Je ne te demande pas de rester caché. Je sais que tu as besoin de ta liberté. Je sais que tu as souffert de l'enfermement pendant trop d'années au bagne. Je sais ce que cela fait d'être enfermé !"

Puis, fâché de ne pas trouver les mots, Javert opta pour la seule solution qu'il connaissait.

La fuite !

Sinon, il allait se ridiculiser davantage.

" Si tu ne le fais pas pour moi. Fais-le pour Cosette ! La petite s'inquiète pour toi."

Et la main placée sur la poignée de la porte, le policier allait partir lorsque des doigts se posèrent doucement sur les siens.

" Je suis désolé, murmura Valjean.

- Tu te rends compte que tu m'as fait courir dans tout Paris à ta recherche ?, demanda amèrement Javert.

- Je suis désolé, répéta Valjean, réussissant à faire lâcher la poignée de porte aux doigts fermement accrochés de l'inspecteur.

- J'ai passé ma vie à te courir après, Valjean. Je suis trop vieux maintenant pour continuer.

- Je suis désolé," termina enfin Valjean.

Et il ne suffit que d'un baiser pour faire taire le policier.

Javert se tendit sous la caresse avant de se détendre sous la tendresse de Valjean.

" Si j'avais su qu'il ne suffisait que d'un baiser pour te calmer, sourit M. Madeleine, j'en aurai usé à Montreuil."

Un rire, proche d'un sanglot, retentit et Javert posa son front contre celui de son compagnon.

" Cosette voulait que je te menotte à ton lit.

- Que lui as-tu répondu ?

- Que c'était une bonne idée.

- Je suis désolé. Je te promets de t'envoyer un message la prochaine fois que je disparaîtrais ainsi."

Javert rit encore, mais ce n'était pas un son heureux.

Puis, il écarta Valjean pour s'avancer dans la petite cabane. Il était fatigué.

" La prochaine fois… Oui, merci Jean, lança Javert, la voix lasse.

- Je le promets !, assura Valjean, surpris de cette réaction.

- Il faut être prudent… Paris est...dangereux…"

Secouant la tête, Javert se décida à se coucher.

Il y avait des dangers dans Paris. Javert savait déjà qu'il allait devoir protéger Valjean de lui-même.

En espérant que jamais Vidocq ne retrouve sa piste, que jamais Balmorel n'arrive à mettre la main sur lui, que jamais son passé de forçat ne soit découvert par quelqu'un…

Retirant ses vêtements, le front baissé et le regard sombre, Javert se coucha. Fatigué de sa journée.

Fatigué de sa nuit.

Fatigué de son inquiétude.

Puis se souvenant de la maison et de Cosette, il remit prestement son manteau. Il ne lui fallut qu'un instant pour partir et frapper à la grande maison.

Valjean le regarda agir, estomaqué.

Toussaint ouvrit aussitôt au policier, preuve qu'elle l'attendait bel et bien, et son visage exprima un soulagement profond lorsqu'elle apprit le retour de son maître. Sain et sauf.

"Où est-il ?

- Il est dans la cabane.

- Et vous-même ?

- Je retourne à mon poste."

Mensonge !

Mais comment avouer qu'ils allaient dormir ensemble dans la cabane ?

" Prévenez Cosette ! Je doute que la petite dorme.

- Pour sûre monsieur," sourit tristement la vieille servante.

Enfin, Javert revint et retrouva Valjean dans la même posture.

"J'ai prévenu de ton retour," fit simplement le policier.

Avant de reprendre le rituel du coucher...

Incertain, Valjean hésita à quitter la petite chambre de Javert...mais le policier l'appela depuis le lit. Il lui fallut donc obéir.

Dans la nuit complète, Javert saisit Valjean et le serra contre lui. Comprenant que jamais il ne pourrait garder cet homme impossible par une attitude de garde-chiourme.

" Je te promets de toujours t'informer, répéta Valjean. Je ferais toujours attention.

- Dors…"

Plus facile à dire qu'à faire, mais Valjean devait faire face à quelque chose qu'il connaissait bien.

La culpabilité !

Ce fut après avoir peu et mal dormi que Valjean regarda Javert s'habiller. Il faisait encore nuit dehors et il pleuvait.

Javert, l'infatigable travailleur, avait les yeux cernés ce matin-là et ses mouvements étaient un peu plus lents que d'habitude.

Valjean ferma les yeux. Peut-être son compagnon l'oublirait-il ce matin et lui ferait grâce du baiser qu'il demandait avant de partir.

À bien des égards, les baisers qu'ils échangeaient étaient le côté le plus intime et aussi le plus gratifiant de leur vie commune. Ils étaient la clé du désir de Valjean. D'une manière confuse, ils lui enflammaient les sens et poussaient son corps à la cupidité.

Que pourraient-ils être pour Javert ? Valjean n'en avait aucune idée, mais il savait que son amant les offrait généreusement et qu'ils lui étaient, dans une certaine mesure, nécessaires.

C'était étrange.

Au cours de ses nombreuses années de bagne et par la force des choses, le galérien avait été le témoin de nombreuses rencontres entre prisonniers. Certaines n'avaient pas été chastes, bien entendu.

Dans cet enfer, il y avait eu ceux qui s'étaient donnés à autrui comme seul moyen d'assurer leur survie ; il y avait eu d'autres qui avaient pris de force le consentement qui leur était refusé. Mais Valjean savait que même là, des alliances avaient été formées pour combattre la solitude et le désespoir. Des pactes qui empêchaient certains hommes d'étouffer par manque d'amour.

Mais même ces hommes ne s'embrassaient pas.

Les poètes lui parlaient dans ses livres de peaux blanches et nacrées, de lèvres pleines et pulpeuses. De douceur et de suavité.

Jean Valjean ne pouvait pas imaginer d'autres baisers que ceux prodigués par les lèvres fines et souvent gercées de Javert. Rien ne pouvait lui être plus doux que les baisers plus souvent exigeants que tendres, parfois maladroitement échangés, avec lesquels Javert et lui se liaient.

Il ne s'intéressait pas à la douceur chantée par les poètes, mais au feu qui parcourait sa peau au contact de la barbe toujours naissante de son amant. Il ne trouva pas de plus grande beauté que celle qu'il voyait après l'amour dans le contraste entre la peau sombre, si vive, de la poitrine de Javert et sa peau terne de paysan du Nord.

" Tu dors ?

- Non.

- Je dois partir."

Javert s'était approché du lit et l'ancien forçat se redressa pour entrelacer leurs doigts. Un moment plus tard, prévisible et implacable, le policier se pencha pour réclamer doucement un baiser.

Dépassé par la gratitude, Jean Valjean laissa sa main se perdre dans ses favoris, fit courir un de ses doigts le long des lèvres fines et serrées. Il aurait fait n'importe quoi pour retenir cet instant.

Le baiser vint et fut lent. Ce fut une nuée de braises qui mit le feu à son sang. Puis il fallut qu'il se termine.

" Je pensais..., dit Javert.

- Oui ?

- Si tu t'ennuies, tu pourrais essayer de faire quelque chose du jardin.

- J'avais pensé à le laisser comme il est. Il nous protège des regards indiscrets, et il est agréable d'avoir un peu de nature autour de soi."

Javert secoua la tête.

" Tu as tort. Le jardin est une jungle et j'ai vu des gens s'y arrêter et le regarder comme s'ils étaient au Luxembourg. N'y a-t-il pas un juste milieu ?

- Il faudra le chercher !"

Le policier se mit à rire. Laissant ses mains se poser de chaque côté de Valjean, le forçant à se recoucher et appuyant de tout son poids sur lui.

" Tu m'as manqué… N'oublie pas de faire attention à toi."

Forcer une bouche à s'ouvrir pour lui, Javert commençait à connaître la technique.

" Si tu disparais encore...sans me prévenir...je te jure...que je te menotte à mon lit...Jean Valjean…"

Un souffle chaud, chaque mot était ponctué de baisers, qui se perdirent dans la gorge du forçat. Heureux de faire gémir Valjean, Javert eut un sourire suffisant.

" Ne me néglige pas !," le prévint le policier.

Puis se redressant enfin, Javert secoua la tête désolé.

" J'aurai un peu plus de temps, je te montrerais..."

Mais ce n'était pas la peine de montrer quoi que ce soit au forçat, la vision du pantalon trop serré du policier était amplement suffisante.

Puis Javert quitta enfin la cabane, cherchant dans la marche sous la pluie fine et désagréable l'apaisement à son désir.

CHAPITRE IV

DES FLOUEURS ET DES ESCARPES

La fatigue était une vieille amie. L'inspecteur la connaissait depuis longtemps. Il en savait les vertiges, les vacillements, les migraines…

Il pouvait dire précisément quels en seraient les effets sur lui. Au bout de combien d'heures, il avait trop mal au crâne pour pouvoir réfléchir posément. Au bout de combien d'heures, sa vision se teintait de rouge et l'empêchait de voir clairement les choses et les êtres.

Au bout de combien de jours, il s'effondrait sans connaissance…

Jamais, il n'avait osé se pousser au-delà de cette limite. Il sentait confusément que le réveil pouvait très bien ne jamais avoir lieu.

Mais Toulon lui avait appris ses limites. Les révoltes de forçats et les mutineries l'avaient tenu éveillé durant des heures et des heures, des jours.

Et encore aujourd'hui, il pouvait rester debout pendant vingt-quatre heures sans soucis...voire quarante-huit heures…

Même âgé, le chien de Chabouillet tenait bien son rôle.

Javert était fatigué mais loin d'en être rendu incapable de gérer son poste.

" Des floueurs ?, demanda Vidocq, surpris d'être là, en pleine rue Traversière, entouré de quelques-uns de ses meilleurs éléments.

- Un cercle de jeu illégal, expliqua Javert, posément.

- Tu en as goûté ?, reprit le Mec, amusé, plissant ses yeux espiègles devant le bâillement que cachait mal le policier.

- Un mouchard…

- Mhmm. Un jour, tu me présenteras tes mouchards…

- Dans tes rêves, grogna Javert.

- Cela dit, tu auras dû m'en parler Javert, j'aurai envoyé Ronquetti. Le gonze est fort au jeu et il a l'habitude des cercles de floueurs.

- J'ai mes informateurs, répéta Javert, agacé par l'insistance de Vidocq.

- Ne te fâche pas !, sourit Vidocq, taquin. Je suis content que tu aies fait appel à mes services. C'est bien que la Sûreté travaille avec la Préfecture.

- Il me faut le chef de ce débit de boisson, ajouta Javert en jetant un regard appuyé sur le Mec.

- Le chef ? Tiens ?"

Vidocq était intéressé.

Il croisa ses bras et examina son vis-à-vis.

Javert était en grande tenue d'inspecteur, il avait à ses côtés quelques hommes de Pontoise. Non loin de là se tenait l'inspecteur Rivette qui racontait à tout le monde à quel point son môme était un ogre, qui ne semblait ne jamais avoir besoin de repos et qui mangeait comme dix.

Un peu fier, le jeune père expliquait comment son fils grossissait bien et empêchait tout l'immeuble de dormir par ses hurlements de stentor.

Javert, quant à lui, gardait le visage fermé. Le policier examinait aussi le Mec. Vidocq était habillé simplement, ses agents portaient des vêtements d'ouvriers. Des habits usés qu'on pouvait salir. Ils devaient forcer la cave.

Tandis que les policiers pénétraient dans le café par la porte normale.

On organisait une souricière.

" Tu me raconteras ?, lança le Mec, souriant joyeusement.

- Sûr, un rapport en trois exemplaires !

- Javert, Javert, Javert…"

Un rire amusé.

Chacun sortit un pistolet et le vérifia, sur un geste du Mec. Même Javert se plia à son supérieur.

Rivette vint se placer auprès de son collègue, un peu perdu comme toujours.

" Des floueurs ?, demanda Rivette en vérifiant lui aussi son pistolet d'officier de la Grande Armée.

- Il semblerait.

- Tu fais dans les floueurs maintenant ?

- Je suis sur un gros gibier mais sa piste passe par ce cercle de jeu.

- Un autre gibier ?

- Trafic de mômes.

- Merde !"

Rivette avait blanchi. Le jeune père se sentait tellement concerné par les histoires d'enfants, encore plus qu'auparavant.

Toujours trop sensible.

" Un trafic de mômes... , répéta Rivette. Tu as prévenu Vidocq ?

- Lorsque j'aurai ma proie, je l'informerai."

Un regard entendu, l'arme était prête à fonctionner. Javert la rangea dans sa poche et attendit le signal de l'attaque.

Enfin, le Mec leva la main et en silence, les hommes s'approchèrent du débit de boisson.

Nul n'était visible aux alentours.

Il était tôt, la pluie gênait les passants. Mais la prudence était de mise.

Le sous-sol était un cellier, humide, encombré. Un des hommes de Vidocq, habitué aux fric-fracs, ouvrit facilement le soupirail puis la bande au Mec traversa la cour intérieure et entra dans la maison.

Comme des voleurs, prudents et silencieux.

Rivette contemplait cela dépité, un policier en uniforme au-milieu d'autres uniformes.

" Ils savent y faire.

- Des voleurs dans la police, grogna un officier, avec mépris. L'inspecteur Roussel de Pontoise.

- Ils ont des résultats, constata amèrement Javert.

- Facile, quand on est du milieu," jeta Roussel.

On se tut, ce n'était pas faux.

"Allez les cognes ! Remontrons à ces fagots de quoi on est capable dans la Rousse !," lâcha Javert d'une voix de général d'armée.

On acquiesça et on entama le spectacle.

Une demie-heure ! L'affaire ne dura pas plus longtemps. Ce fut presque frustrant !

Javert regretta d'avoir fait appel à la Sûreté. Il n'y eut que cinq hommes sous les poucettes et deux femmes.

Les hommes contemplaient les policiers, encore étourdis par l'alcool et le sommeil. Les femmes étaient manifestement des punaises égarées dans le lit de ces floueurs.

Vidocq joua les grands maîtres de la Sûreté, expliquant leurs droits aux criminels, interrogeant sans perdre de son sourire cruel.

Il était né pour être policier ce forçat.

Et cela payait.

Les hommes avouèrent et donnèrent des comparses.

Un beau coup de filet.

Et puis, au-milieu de tous ces hommes apeurés par le chef de la Sûreté, se tenait une brute. Mécontent et fâché, l'oncle de Soazig était le seul à être menotté à un meuble, à genoux, un policier derrière lui le gardait avec soin sous le canon de son pistolet.

La Robignole avait tenté de s'enfuir.

Il n'avait pas apprécié la descente dans son modeste établissement.

Un autre policier tenait d'ailleurs un mouchoir souillé sous son nez pour endiguer le sang qui coulait suite au coup de poing qu'il avait reçu de la brute.

Maintenant la Robignole hurlait de son innocence et invectivait les policiers.

" C'est un scandale ! Je suis honnête moi ! Allez chercher des escarpes ! Mais c'est plus dur, hein les cognes ? Vaut mieux faire chier les honnêtes gens ! Hein ?

- Ta gueule, lâcha Roussel, prêt à gifler le gonze pour le faire taire.

- Quoi ? Vous aimez pas la vérité ? Tas de cornards [cocus] !"

Javert avait laissé Vidocq jouer sa partie.

Arrêter le cercle de joueurs illégal, expliquer ce qui attendait ces joyeux drilles et les faire se pisser dessus.

Maintenant, il était prêt à entrer en lice.

Vidocq et tous les autres regardèrent Javert agir avec curiosité.

Souple, marchant comme un chat, le policier s'approcha de la Robignole et s'assit sur une chaise pour se placer à sa hauteur.

Le gonze était à genoux, il se retrouva le museau juste devant le ventre du policier.

Pas une position agréable.

Il fallait lever les yeux pour voir le visage du policier et son sourire de fauve.

Pas une jolie vision.

" J'ai déjà tout dit, jeta sèchement la Robignole, mal à l'aise devant ce policier trop proche de lui.

- Non, claqua Javert. Il manque quelque chose d'important dans ta déposition.

- J'ai tout dit !, opposa courageusement le gonze en faisant bouger ses menottes.

- Soazig."

Et le visage rougi de la brute blanchit instantanément.

" Je sais pas de quoi vous parlez.

- Soazig, douze ans. Ta nièce, salopard. Et parle-moi aussi de sa mère par la même occasion.

- Je...je n'ai rien à dire.

- Le Marquis m'a parlé de toi. Tu as fait une grosse impression au Romarin.

- Je ne sais rien.

- Où est Soazig ? Tu l'as vendue au Cygne Noir ?

- PUTAIN !, lâcha durement l'oncle de Soazig. Je ne sais rien !"

Javert se pencha en avant, juste un tout petit peu, juste pour être proche de la Robignole et lui faire sentir son haleine. Café.

" Comme tu veux. Mais crois-moi, je vais te laisser libre juste devant le Romarin… Juste devant la porte du bordel. Menotté comme tu es là. Tu sais pourquoi ?

- Vous… vous ne pouvez pas… Lâchez-moi !

- Parce que les filles du Romarin ne rêvent que d'une chose, la Robignole. Veux-tu que je te dise laquelle ?"

La voix de Javert, son baryton profond, se fit soyeuse… charmeuse...

" Quoi ?, demanda le gonze, inquiet.

- Elles rêvent de te couper les couilles et ma foi...je suis d'accord avec elles…"

Soupirant fortement, le policier se leva mais la Robignole blêmit et le rappela en hurlant :

" La gosse, elle est pas au Cygne. Elle s'est enfuie. Putain ! Je sais pas où elle est. Elle…"

Javert se rapprocha à nouveau, dominant de toute sa hauteur le criminel menotté. Conservant un regard méprisant.

Enfin, l'inspecteur claqua des doigts et jeta avec insouciance :

" Un papier timbré ! Je crois que la Robignole a des confidences à me faire. Hein le gonze ? Une paire de couilles contre une femme martyrisée et ses enfants. Cela se vaut-il ?"

Vaincu, l'Hercule malfaisant baissa la tête et acquiesça.

Vidocq contempla cela avec un sourire réjoui.

Il laissa Javert jouer son rôle de cogne endurci et se chargea des autres gonzes. En peu de temps, l'établissement fut libéré de toute trace illégale. Les femmes partaient aux Madelonnettes, les hommes à la Force.

Ils écoperaient de quelques mois de prison tout au plus...mais la Robignole risquait plus gros.

On écoutait sa voix colérique déballer son histoire dans l'oreille complaisante de l'inspecteur Javert et on comptait les chefs d'accusation. Jeu, usage de faux, recel...

Et puis :

" Je n'ai pas essayé de tuer ma demie-soeur !, se défendait âprement le gonze.

- J'ai un témoin, affirma simplement le policier. La femme ne peut plus se lever de son lit tellement tu l'as battue. Ce n'est pas la première fois.

- Une dispute familiale, inspecteur ! Vous ne pouvez pas parler d'autre chose."

Javert leva les yeux au ciel, il songea à sa mère. Elle ne mourut pas immédiatement, il fallut un dernier client, un dernier passage à tabac…

" Elle ne peut pas se lever de son lit ! Elle est trop blessée pour le faire ! Tu appelles cela comment ?

- J'ai la main leste, c'est vrai, mais je n'ai pas voulu la tuer !

- Pour quel motif cette dispute familiale ?, jeta négligemment le chef de la Sûreté, voyant Javert enferré dans ses souvenirs et ne démordant pas de la tentative d'homicide.

- Un problème familial, se justifia le gonze, sachant que cela restait privé dans ce cas-là.

- A qui appartient cet établissement ?," reprit vicieusement Vidocq.

Nouveau trouble. La Robignole baissa la tête à la recherche de la bonne réponse. Il n'y en avait pas.

" A ma demie-soeur."

Vidocq sourit en croisant les yeux de Javert, il n'aurait pas la tentative d'homicide mais l'escroquerie était possible.

Et le chef de la Sûreté quitta les lieux, laissant l'inspecteur de Première Classe clore sa propre affaire.

" Tu me parles du loyer que tu dois lui payer ?"

Vaincu, l'oncle sut qu'il ne pouvait pas lutter.

" Je ne lui paye pas. C'est un consentement familial.

- Pourquoi Soazig était-elle enfermée dans la cave ?

- La gamine est difficile à gérer… Elle doit être dressée !

- Et le loyer ? Sa mère n'a pas parlé de consentement familial.

- Je… J'ai des dettes en ce moment…

- Des dettes ? Voyez-vous cela !"

Javert jubilait. L'homme était ferré. Il ne suffisait plus que d'un dernier aveu et il suffirait d'aller sauver la gamine.

" Dettes de jeu.

- Vu ton surnom, la Robignole, cela ne m'étonne pas. Des dettes à qui ?

- Le Cercle de Saint-Antoine."

Javert siffla, admiratif. Il connaissait de nom. Amusé et moqueur, il jeta :

" Ha ! Mais tu as un choix terrible à faire la Robignole. Tu dois choisir entre les couilles et les oreilles. Car les floueurs de Saint-Antoine ont l'habitude de couper les oreilles de leurs mauvais payeurs."

Javert se mit à rire. Froidement.

" Tu voulais vendre la gosse pour rembourser tes dettes, asséna Javert.

- Oui, répondit la Robignole en regardant le sol devant lui.

- Au Romarin.

- Oui.

- Mais le Marquis a refusé.

- Oui.

- Où est la gosse ?

- Elle s'est barrée."

Javert perdit son sourire et se pencha, juste ce qu'il fallait pour saisir le gonze à la gorge.

" Ne me mens pas !

- Juré ! Elle a profité que je discutais avec le Marquis pour se faire la belle. Cette petite pute a…"

La gifle partit toute seule.

La Robignole fut surpris.

Javert se frotta négligemment les doigts.

" On reprend. Où est la gosse ?

- La petite...a foutu le camp. Je ne sais pas où elle est.

- Rue Traversière ?

- J'ai cherché partout. Je l'ai pas trouvée."

Ce fut au tour de Javert d'être décontenancé.

Il avait attrapé le chat mais la souris lui avait échappé.

Jean Valjean n'allait pas être content.

Jean Valjean s'essuya le front avec un vieux mouchoir. Par la même occasion, il épongea les filets de sang presque coagulé qui parcouraient ses avant-bras.

Javert avait raison : il y avait trop d'épines dans ce jardin, et laisser Cosette y jouer avec insouciance aurait pu s'avérer dangereux.

Au petit déjeuner, Cosette ne lui avait pas dit un mot. Elle ne l'avait pas non plus regardé. Elle lui avait simplement souri en le voyant arriver et lui avait offert son front à embrasser avant de retourner dans sa chambre.

Ce furent des reproches muets, plus cuisants qu'une gifle.

Comme tous les jours, Valjean apporta de l'eau depuis le boulevard adjacent. Puis il s'arrêta devant la grille et observa.

Le jardin était magnifique. Aucune main d'homme ne pourrait l'embellir, aucun travail ne pourrait l'améliorer. C'était un verger caché parmi le brouillard sale et les rues boueuses... C'était un aimant pour tous ceux qui avaient besoin de s'échapper, ne serait-ce que le temps d'une rêverie, du monstre vorace fait de pavés inégaux et de murs gris au sein duquel ils vivaient tous.

Valjean soupira.

Il partit à la recherche de Cosette pour lui demander son avis sur le jardin. La petite fille, qui avait jusqu'alors joué avec les lézards qui se croisaient sur son chemin jusqu'à ce qu'ils perdent leur queue ; qui trouvait amusant d'imiter le chant des oiseaux qui nichaient dans les arbres et qui semblait heureuse de chasser le bourdonnement des insectes, haussa les épaules.

Plus tard, elle était sortie pour demander le nom des plantes et "ce qu'elles faisaient".

Une drôle de façon de s'exprimer qui avait fait rire le vieux forçat. Tout naturellement, les deux se retrouvèrent à se promener sur le bout de terrain. Valjean montrait du doigt les tiges, encore endormies en raison des rigueurs de l'hiver dernier, et nommait chaque plante et ses propriétés.

Cosette était enchantée par les visions colorées que son père décrivait. Elle s'intéressait aux nuances qui distinguent une variété d'une autre. Elle parlait des parfums qu'elle connaissait, elle s'interrogeait sur ceux qui lui semblaient mystérieux.

Jean Valjean regagna sa sérénité.

Après deux ou trois heures, ils avaient convenu de respecter les arbres, de conserver les trois rangées de haies qui donnaient de l'intimité à la maison et de faire pousser les roses, les lilas et les dames de nuit qui se trouvaient près de la clôture.

Et Valjean avait envoyé la bonne vieille Toussaint acheter un sécateur.

Depuis lors, il se battait bec et ongles contre les ronces et les mauvaises herbes qui avaient envahi les haies.

Cosette lui avait apporté de la limonade fraîche et lui avait demandé s'ils pouvaient cultiver des framboises. Valjean avait hoché la tête et l'avait regardé s'éloigner en sautant sur le tapis de chiendent qui allait bientôt disparaître.

Quelque chose dans son esprit, une pensée qu'il avait eu du mal à repousser toute la matinée, devint inévitablement aiguë : Soazig.

Il retourna à ses haies avec un Notre Père sur les lèvres. Il espérait de tout son cœur que Javert avait réussi dans ses recherches. Que la petite fille serait en sécurité.

Dans la préfecture de police, on vit arriver l'inspecteur Javert, accompagné de quelques officiers et d'un homme menotté.

L'inspecteur laissa le gonze à la Force, pour qu'il y attende son procès. Le procès-verbal d'arrestation était terminé.

Mais Javert n'était pas satisfait.

Rivette vint se placer à sa hauteur.

" Ce trafic de mômes ?

- Le Cygne Noir est la prochaine étape, répondit Javert.

- Avec les gonzes des moeurs ?

- Pas le choix.

- Si on ramène une deuxième bande de criminels aujourd'hui, on va être les héros du jour !," sourit Rivette.

Javert sourit mais sans joie. Il ne voulait pas d'une bande de criminels, il voulait juste une petite fille perdue dans la ville.

" Et pour la mère ?, demanda Rivette, voyant le souci qui prenait son collègue.

- Je vais envoyer quelqu'un pour se charger de sa déposition. Je veux que son demi-frère finisse ses jours en tôle mais il faut qu'elle soit en sécurité.

- Je m'en charge !, affirma Rivette. Dis-moi où elle tapique [habiter] ?"

Javert lâcha l'adresse qu'il avait obtenue de la Robignole.

Mais Javert aurait préféré s'en charger lui-même plus tard. Après avoir retrouvé la gamine. Tant pis.

Car l'inspecteur Rivette avait raison. Javert ne pouvait pas agir sans la Brigade de répression du proxénétisme, sous la direction du deuxième bureau de la préfecture de police.

Donc sous la direction de M. Jean Henri, le patron de Vidocq.

Ce dernier était un homme habile, il se chargeait des Affaires policières de Paris d'une main de maître depuis des décennies. Repoussant sans cesse son départ à la retraite. L'éminence grise de la Sûreté. Il luttait avec force contre le préfet et le ministère de la police pour conserver Vidocq en charge de la Sûreté.

Un forçat aux commandes de la police !

C'était l'oeuvre de M. Henri.

L'homme était assez âgé, il était occupé à vérifier les centaines de rapport concernant les arrestations réalisées par la Force et la Sûreté. Il devait gérer la répression du banditisme à Paris et Dieu savait à quel point c'était un travail difficile.

L'homme ignora d'abord l'inspecteur Javert qu'un sergent venait de faire entrer dans son bureau.

Javert n'était pas un inconnu du secrétaire du deuxième bureau. Mais les deux hommes ne se voyaient que rarement.

Javert était au service des Affaires politiques, plus que des Affaires judiciaires.

Enfin, jugeant que la comédie avait assez duré, M. Henri leva les yeux et accueillit froidement le protégé de M. Chabouillet.

" Inspecteur Javert ? J'ai entendu dire que vous aviez encombré mes cellules aujourd'hui.

- Tôt ce matin, oui, monsieur.

- De la belle ouvrage, reconnut simplement le chef du deuxième bureau.

- J'ai besoin du soutien de la brigade de répression du proxénétisme, monsieur."

Cela amusa M. Henri. Ce n'était un secret pour personne que Javert faisait cavalier seul, qu'il négligeait souvent les hiérarchies et que sa position un peu bancale dans la Force lui permettait de jouer selon ses propres règles. Des règles souvent dictées par le Premier Bureau et M. Chabouillet en personne.

" Tiens donc ? Une inspection de bordel à faire ?

- Non, monsieur," répondit amèrement Javert.

M. Henri s'amusait maintenant.

Il observait le chien de Chabouillet avec intérêt. Qu'est-ce que Chabouillet désirait à lui envoyer son gitan ?

" Expliquez-moi Javert," fit M. Henri, curieux et bienveillant, avec un sourire amical démenti par des yeux froids comme la glace.

Et Javert expliqua…

La petite fille perdue, le trafic d'enfants pour la prostitution, le Cygne Noir…

Le sourire disparut et M. Henri se retrouva avec un visage concentré.

" Vidocq sait-il ?

- Je ne souhaitais pas mêler la Sûreté à cette affaire de moeurs, monsieur."

Un soupir agacé. M. Henri leva les yeux au ciel. Ces cognes qui refusaient de travailler avec les fagots ! On en était encore là, vingt ans après la création de la Sûreté.

" Javert !

- Monsieur !

- Je vais vous donner quelques hommes mais vous allez collaborer avec la Sûreté ! La lutte contre le crime est aussi l'affaire de la Sûreté.

- Oui, monsieur, " se soumit Javert, mécontent de revoir encore une fois Vidocq. Pour une nouvelle expédition.

Des hommes venus de la Préfecture. Habitués à lutter contre le crime. Nommés personnellement par M. Henri.

Une belle équipe !

Et parmi eux, un sourire largement facétieux aux lèvres, flanqué de son adjoint Coco-Lacour et d'un autre, nommé Ronquetti, se tenait Vidocq.

Il contemplait Javert et Rivette. Et il s'amusait.

"Alors comme ça, on retourne en chasse ?"

Javert ne répondit pas, il était furieusement agacé. M. Henri avait fait appeler Vidocq et le chien de M. Henri avait accouru.

Le Mec attendait la suite de cette affaire avec impatience.

" Tu me fais lever aux petites heures pour chasser des floueurs et maintenant des putassiers ? Ce soir, on se charge de quelques escarpes ?

- Vidocq !, commença la voix menaçante de Javert.

- Tu avoueras que c'est une belle journée pour des coups de filet ! Il pleut, le ciel est gris, les pavés sont glissants. J'aurai préféré rester devant mon goulu [poêle] moi.

- Vidocq, ta gueule !

- Tu t'oublies le cogne ! Je suis ton supérieur !, menaça Vidocq, mais ses yeux espiègles tempéraient l'intimidation.

- Merde… "

Des mains glissées dans des favoris et Javert se dit que la migraine allait venir plus vite que d'habitude.

Dans le quartier des Quinze-Vingts, le Cygne Noir était un bordel caché dans un taudis misérable. Inconnu des dossiers de la Brigade des moeurs, il ne suivait aucune des lois. Pas d'indication de son existence, pas de femme pour accueillir les clients… Un simple immeuble, délabré et une porte bien fermée.

Javert laissa les hommes du Deuxième Bureau agir. Rivette resta à ses côtés. Les deux policiers pensaient savoir à quoi ils allaient être confrontés.

La suite leur prouva que non.

Soazig tira sur les cordes jusqu'à ce qu'elle les sente s'enfoncer dans sa chair. Elle avait faim, elle se souvenait à peine de la dernière fois qu'elle avait mangé. Peut-être deux jours ? La petite n'aurait pas su le dire, car depuis qu'elle avait été entraînée à l'étage, tout était devenu sombre et elle avait passé de nombreuses heures à dormir. Le sommeil était bon, il soulageait la douleur des coups...

Quelque chose gémit dans un coin et la fillette ouvrit les yeux.

Il faisait jour. De minces faisceaux de lumière se glissaient à travers les planches qui façonnaient le plafond de la pièce. La pluie y entrait également, poussée par des rafales de vent qui résonnaient avec force.

Il n'y avait pas de fenêtres dans la petite chambre, et les planches sans dégrossir couvraient aussi bien le sol que les murs.

Soazig savait qu'il y avait une chambre similaire sous les combles de l'immeuble où habitait sa famille. Une fois, sa mère avait parlé de la chance qu'ils auraient de pouvoir rester la-bas... Elle se trompait.

" Eh, le mion [garçon] ! Tu as de l'eau ?"

La petite se redressa, alerte. La voix qui lui parlait était faible et avait cette particularité dans le timbre qui la faisait parfois sonner grave et d'autres fois aiguë.

" Je n'en ai pas.

- Regarde bien. Près de la porte. Ils ne te laisseraient pas si longtemps sans eau."

Soazig rétrécit les yeux et regarda autour d'elle. En effet, quelqu'un avait déposé un pichet et un bol par terre. La fille, déguisée en garçon comme c'était son habitude, se leva trop vite et perdit l'équilibre. Elle réussit à peine à amortir sa chute en s'appuyant contre le mur.

" Si tu t'approches davantage, je te détacherai.

- Quel est cet endroit ?

- Un grenier. Ta tombe. Quelle différence ? Tu ne sortiras pas d'ici tant que tu n'auras pas racheté ta liberté.

- Je n'ai pas d'argent.

- Ils comptent sur ça."

Qui étaient "ils" ? Soazig n'osait pas le demander. Elle avait suivi deux messieurs qui lui avaient proposé du travail à la barrière de la Rapée.

La petite fille avait pris l'habitude de passer quelques heures par jour avec les enfants du quartier dans un terrain vague. Là-bas, on y riait, on jouait et l'on bavardait. Là-bas, la faim faisait moins mal.

Les messieurs, des philanthropes, cherchaient parmi les enfants les plus pauvres un garçon de courses pour un magasin de vêtements. Avec du temps et de l'effort, un garçon de courses pouvait apprendre le métier et devenir garçon de comptoir.

De nombreux enfants avaient fui dès qu'ils virent poindre les deux hommes. L'un des grands leur avait craché dessus avant de s'enfuir à toutes jambes. Deux ou trois garçonnets, Soazig parmi eux, étaient restés parce qu'ils avaient besoin d'un emploi...

Les hommes les avaient tous examinés. Ils avaient regardé attentivement leurs visages et les avaient fait parler pour vérifier les mots dont ils se servaient. La fille déguisée était la plus petite de tous, et aussi la plus dégourdie. Elle décrocha le poste.

Ensuite, tout s'était précipité. Dès que le terrain vague fut loin, les hommes l'avaient jetée dans un véhicule, l'avaient attachée et, comme elle se débattait, ils l'avaient réduite au silence en lui assénant un coup de poing sur la tempe.

" Donne-moi de l'eau, s'il te plaît. Je meurs de soif."

Soazig regarda le jeune garçon qui avait fini par la détacher avec maintes difficultés. Il était si mince qu'on aurait dit qu'il allait se briser. Couché directement sur le plancher humide et rempli d'échardes, il n'était couvert que par une chemise semée de taches sombres.

" Ils ne te donnent pas de quoi manger ?

- Ils ne nourrissent pas de bouches inutiles. Tu ferais mieux de l'apprendre vite."

La fille s'assit en tailleur et ramena le pichet vers la bouche de son compagnon. Elle lui permit de boire trois longues gorgées, puis coupa le pain dur de sa ration en deux, trempa l'une des moitiés dans de l'eau pour la ramollir et la tendit à l'adolescent.

" Tu n'as pas à faire ça. Personne ne te force.

- Personne ne m'oblige à tout manger, non plus. Je fais ce que je veux.

- Écoute-moi ! Ne les laisse pas t'entendre dire ça, ou tu finiras comme moi !

- C'est eux qui t'ont fait ça ? Qu'est-ce qui t'est arrivé ?"

Le garçon avala sa bouchée de pain et la regarda attentivement. Ses yeux, comme ses cheveux, étaient sombres et brillaient comme animés par un feu intérieur.

" Il y a une semaine, peut-être plus, Bibi est mort. C'était un raton, nous avons tous commencé par là. Il était très petit... Le fait est qu'ils l'ont fait se cacher parmi les sacs de farine d'une boulangerie. Le boulanger ou l'un de ses employés a déplacé les sacs alors que Bibi se cachait encore et le gosse a manqué d'air pour respirer.

- Qu'est-ce qu'un raton ?, demanda Soazig, en supprimant un frisson.

- Une sorte de voleur. Nous sommes tous des voleurs ici, et tu le seras aussi. Tu vas devoir remplacer Bibi ou finir comme moi.

- Tu ne voulais pas être un voleur ?"

L'adolescent sourit. Un sourire triste et fatigué.

" J'étais un raton jusqu'à ce que je grandisse. Puis ils m'ont forcé à être leur Jésus. C'est une chose méprisable que d'être un Jésus. C'est du vol, mais bien pire... Il y a souvent des gens blessés, tu sais ? Parfois, le Jésus est le seul blessé. Mais je suis trop fatigué pour te l'expliquer. Je voulais cesser d'être un Jésus, alors j'ai essayé de les convaincre de me laisser prendre en charge l'une de leurs parcours de vente de loterie. Je suis futé, et vendre des billet de loterie est mieux que piéger des tantes pour les faire chanter.

- Des tantes ?

- Des pédés."

Soazig fronça les sourcils. Elle était une petite fille éveillée, mais tant de nouveaux concepts, débités aussi vite, finissaient par lui faire tourner la tête.

" Et que s'est-il passé ?

- Comme ils avaient besoin d'engager un nouveau raton, ils ont décidé qu'ils pouvaient recruter un Jésus pour la même occasion. Ils préfèrent les blonds, de toute façon. Ça met plus longtemps à avoir de la barbe. Donc, ils m'ont montré le parcours. Ils m'ont donné des vêtements, les billets de loterie, et j'ai commencé à travailler. Il ne m'a pas fallu longtemps pour trouver une femme de ma race et lui demander de l'aide. Je suis bohémien, tu sais ? L'on raconte que les gens de ma race ne laissent jamais un des leurs en arrière. La femme voulait me conduire auprès de ses fils, mais un des maîtres m'avait suivi. Il m'a forcé à retourner avec lui et ils m'ont battu. Je sais que ma famille me recherche, à présent... Ils ont dû me croire mort si longtemps...

- Où est-ce que je peux les retrouver ?, lança Soazig, déterminée.

- Mon père est rétameur rue Grenétat. Mais ne fais pas de bêtises : ils te laisseront sortir d'ici uniquement pour aller travailler et te ramèneront ensuite. Si tu essaies de t'échapper…"

La fille hocha la tête. Elle retira le châle troué de sa mère, qu'elle portait sur la veste et l'étendit sur le corps décharné du garçon. Au bout d'un moment, elle demanda :

" Est-il vrai que les bohémiens ne laissent jamais un des leurs en arrière ?

- Parfois…"

Vidocq avait imposé des règles précises aux hommes qui travaillaient pour lui à la Sûreté. Règles qui avaient tendance à se généraliser dans la Force car c'était de bonnes règles.

La première de ces règles était de ne pas boire en service. C'était une règle juste.

Ce ne fut pas la première règle à être brisée ce jour-là.

Les hommes burent, longtemps, avec soin, en silence, et ce fut Vidocq lui-même qui régala. Mais le Mec n'avait plus envie de rire. Ou de se moquer.

Le forçat avait les mains qui serraient le verre à le briser, ignorant les phalanges abîmées prouvant qu'il avait frappé une mâchoire.

Quelques hommes étaient d'ailleurs dotés des mêmes blessures.

Une autre règle de Vidocq qui avait été allégrement oubliée. Ne pas frapper inutilement, la violence policière ne résolvait rien.

On ne se regardait pas.

On était concentré sur son verre.

On se souvenait de la journée. A en avoir la nausée.

Rivette ne parlait pas. Il était perdu dans les images de son fils, un charmant bambin, un jour, il serait un enfant… Dieu le protège de toutes formes de maltraitances.

Javert…

Dieu Javert était livide. De colère. De haine. De rage.

Il serrait les dents si forts que ses mâchoires lui faisaient mal. Comme s'il s'en souciait.

Aujourd'hui…

Aujourd'hui, l'inspecteur avait failli briser la seule loi importante que tout policier devait respecter pour ne pas tomber dans le camp adverse. Défendre la loi était parfois un jeu d'habileté, tel un danseur de corde.

Aujourd'hui, Vidocq avait sauvé la tête de Javert...ou du moins son poste…

" Bois Javert !," claqua la voix lasse du Mec.

Les yeux du policier se levèrent et fusillèrent le chef de la Sûreté.

Machinalement, Javert obéit à l'ordre de Vidocq.

Le chien bien dressé de la Force.

Il avait cessé de pleuvoir en début d'après-midi. Jean Valjean avait abandonné la taille des haies quelques heures auparavant, non pas à cause de la pluie, mais parce qu'il s'était lassé de mutiler les millepertuis. Il se disait qu'il était dommage de bouleverser l'équilibre du jardin, qu'il pressentait et acceptait, au nom d'une beauté éphémère qu'il avait du mal à apprécier. Il devait bien en être le seul.

Il n'était plus le paysan contraint d'arracher son pain à la terre ; il avait cessé d'être le jardinier tenu de mettre les ressources du terrain au service du couvent... Il se vouait désormais à d'autres cultures.

Il s'était retiré dans la cabane et l'avait quelque peu mise en ordre. Il ne laissait pas Toussaint s'occuper de son petit ménage sous prétexte que le pavillon de Cosette lui donnait déjà assez de travail.

Puis il avait commencé à lire. Les pages, qu'il dévorait habituellement avec avidité, devenaient pour lui pesantes. Valjean avait la tête ailleurs. Il ne savait pas où, mais en tout cas, elle était auprès de Javert.

Il décida de rendre visite à sa fille.

Il s'assit dans un fauteuil confortable pour l'entendre jouer de son piano-orgue. Non pas que la petite s'en sortait bien. Elle avait appris quelques rudiments de musique au couvent et chantait juste, c'était tout. Mais il était clair que Cosette appréciait la musique.

Valjean la regardait tirer le bout de sa langue alors qu'elle peinait à sauter d'une touche à l'autre tout en maintenant le rythme. C'était charmant. Parfois, les notes étaient basses et le son était fort. Alors, Valjean se demandait comment ces mains fragiles étaient capables d'extraire des sonorités d'orage d'un si petit instrument.

Cosette était fragile, comme n'importe quel enfant. Ce concept était étranger à Valjean jusqu'à ce qu'il la prenne sous sa garde.

Enfant, Jeannot Valjean n'avait jamais été fragile. Aucun enfant de Faverolles ne l'était. Il avait commencé à travailler dès qu'il avait été capable de s'éloigner des jupons de sa mère. Ses jeux, après le travail, consistaient à sauter dans une mare et à nager.

L'hiver, alors que Jeanne était encore jeune fille à marier, elle l'emmenait aux veillées. On lui permettait alors de parcourir la forêt communale avec les jeunes pour ramasser des châtaignes. Lorsque les châtaigniers étaient épuisées, Jeannot devenait l'un de ceux qui se dérobaient à la vigilance du gardien pour voler dans le domaine les fruits avec lesquels ils animaient les réunions. Il le faisait dans le dos de son père, et cela lui avait valu bien des soufflets...

Cosette était différente. Soazig devait l'être aussi.

Au bout d'un moment, Valjean abandonna sa méditation et embrassa le front de sa fille.

" Vous partez, père ?

- Je vais à l'épicerie chercher des œufs. Je ne serai pas long."

La petite sembla déçue. Elle s'attendait sans doute à une promenade au Luxembourg. Mais Valjean avait d'autres projets, à son grand regret.

Il acheta un panier rempli d'œufs et la paille qui les protégeait. Il fit cuire les œufs et chauffer la paille. Puis il écrivit un billet et le laissa dans la cabane, bien visible sur la table.

" Javert :

Je me rends à la barrière de la Rapée. J'espère être de retour pour le dîner."

Après avoir hésité un moment, il le signa avec un simple : Jean.

Jugeant enfin que ses hommes avaient eu leur content d'eau d'affe et d'apitoiement, le Mec se leva et s'approcha de Javert.

Prenant une chaise, il s'assit devant l'inspecteur et posa ses mains sur la table.

" Maintenant tu m'expliques ?

- Va te faire foutre !, cracha le policier.

- Je vais devoir faire un rapport Javert. Tu veux te retrouver avec les poucettes ?"

Javert était impassible. Froid, austère, raide...mais ses mains tremblaient…

" Je cherche une gamine.

- A ce point-là ? Ta fille ?

- Non, sourit Javert. Une gamine vendue par son oncle…"

La migraine était atroce, Javert se frotta les yeux pour en diminuer la douleur. Une main se posa sous son coude, bienveillante.

" Tu m'expliques ?, fit Vidocq, plus doucement.

- Je suis allé dans l'arrière-salle…"

Tandis que les hommes du Deuxième Bureau étaient en train de tout retourner. Vérifier les documents d'identité. Arraisonner les prostituées. Menotter les proxénètes. Quelques combats, quelques gifles mais sans plus.

Une arrestation faite tranquillement par une équipe professionnelle et efficace.

Vidocq contemplait cela d'un regard habitué. Vider un bordel illégal était une tâche régulière dans la Sûreté et encore plus lorsqu'on était au service du Deuxième Bureau.

Mais voilà Javert menait sa propre enquête. Rivette sur ses talons, le policier avait quitté la salle principale, dans laquelle se passait la représentation. Au-milieu des cris effarouchés des femmes et des aboiements des hommes.

Javert pénétra dans les salles servant de chambres, situées dans l'arrière de l'immeuble.

Des chambres, des chambres, des chambres… Sales, vides, délabrées… Et puis, au fond de l'arrière-salle…

" Putain !, claqua Vidocq. Tu pouvais pas attendre ?

- Je ne suis pas un arpète [apprenti] !, se défendit violemment Javert.

- Non, tu es un jobard ! Et si Rivette n'avait pas été là ?"

Javert ne dit rien.

Si Rivette n'avait pas été là, si Vidocq n'avait pas été là… Javert aurait commis un meurtre de sang-froid.

" Ils étaient deux," admit Javert.

Les phalanges de l'inspecteur n'étaient pas rougies par les coups. Mais son col était déchiré et ses boutons d'uniforme avaient disparu dans la boue de cette arrière-salle.

Et sa matraque lui avait été retiré, sanglante.

" Javert, commença Vidocq en posant une main sur le bras de l'inspecteur. Rentre chez toi ! Je vais te couvrir ! Nous avons tous perdu la tête aujourd'hui. Tu aurais dû me dire que c'était une affaire de mômignards.

- Ils étaient deux, poursuivit Javert. Deux et la gosse avait sept ans."

Le verre fut jeté sur le sol dans un mouvement violent.

La violence avait été à l'ordre du jour aujourd'hui.

La violence qui avait poussé Javert à saisir sa matraque sans en référer à Rivette qui était resté estomaqué dans le seuil de l'arrière-salle. Ne réagissant que lorsqu'il entendit les cris de douleur et les supplications d'un homme tombé à genoux sur le sol tandis que Javert lui assénait un nouveau coup. Prêt à le finir.

Rivette vint saisir Javert, brutalement il le repoussa contre le mur et le visage du policier s'encastra dans les briques couvertes de salpêtre.

Un hématome se formait maintenant sur la pommette, perdu dans les favoris emmêlés de l'inspecteur.

" NON ! JAVERT ! TU VAS LE TUER !

- PUTAIN ! RIVETTE LAISSE-MOI ! JE VAIS LE BUTER !

- JUSTEMENT !"

L'homme à genoux ne se releva pas et tomba dès que Javert lui lâcha les cheveux mais le deuxième homme profita de la confusion pour intervenir.

Rivette reçut un coup de bâton dans les reins et le policier relâcha Javert sous la douleur fulgurante qui le prit.

L'homme s'enfuit.

Juste pour tomber sur le Mec et les gonzes de la Force.

Ebahi, le Mec le vit s'approcher, le pantalon à moitié baissé.

" Mais qu'est-ce qui se…?"

Vidocq n'eut pas le temps de finir sa phrase. L'homme, paniqué, leva son bâton et tenta de frapper le chef de la Sûreté.

Plus rapide, Vidocq attrapa l'objet.

" Pas de ça le gonze !", jeta méprisant le Mec.

Mais ce petit intermède fit l'effet d'un coup de fouet aux autres hommes. Tous n'étaient pas menottés.

Ce fut le signal du combat général.

Et ce qui était jusque là une belle arrestation, efficace et rapide, se transforma en pugilat.

On cogna, on dut se battre, on brisa des mâchoires. Vidocq lui-même joua de ses poings, ébahi devant le retournement de la situation.

Un soleil timide se promenait sur le terrain vague adjacent à la barrière de la Rapée. Bientôt, le brouillard l'engloutirait. Un groupe d'enfants se poursuivait dans la plaine boueuse, un autre défilait d'un pas martial mené par un adolescent. Les plus jeunes chantaient ou jouaient à la ronde avec quelques filles.

Ces enfants de la misère, nés de mariages brisés, de la nécessité de travailler de longues heures pour un salaire insuffisant, de l'abandon et de la violence semblaient être les seuls habitants de Paris déterminés à célébrer l'arrivée de ce fragile printemps.

Un vieillard traversait lentement le champ. Il marchait le dos courbé et laissait se balancer nonchalamment le panier qu'il portait accroché à son bras . Son regard égaré dans la distance lui donnait l'air de rêver.

Le vieil homme approcha d'une grosse pierre que le soleil léchait, retira une casquette en lambeaux que quelqu'un avait laissée traîner là et s'assit.

Il ôta son chapeau et leva le visage vers le faible rayon de soleil. Il se tint tranquille, comme si toutes ses ambitions visaient à prolonger ces moments de repos trouvés à la chaleur fugace et insuffisante.

Mais le capitaine du bataillon de gamins l'avait déjà dans sa ligne de mire

et se dirigeait vers lui suivi de sa troupe.

" C'est ma casquette et c'est mon siège, dit le garçon pointant le vieux d'un doigt accusateur.

- Ah ! J'aurais dû m'en douter. Mais je me plais ici, et je ne resterai qu'un instant, répondit le vieil homme.

- Vous n'avez pas le droit ! C'est ma place !"

Le vieil homme fit le geste de se lever, regarda son panier et sembla réfléchir.

" Nous pouvons faire un marché, si tu veux. Voilà ! Je vais acheter ta place pour un moment."

Le garçon saisit à la volée l'œuf que l'homme lui avait lancé et l'étudia d'un air méfiant.

" J'ai aussi du pain, et des œufs pour tes amis, s'ils en veulent.

- Que voulez-vous, vieux ?

- Rester au soleil pendant quelque temps. Est-ce que cela te semble un marché équitable ?"

L'adolescent tendit la main pour prendre un morceau de pain et hocha la tête. Puis il fit signe aux autres enfants, qui le rejoignirent aussitôt.

Le vieil homme fouilla dans son panier et en sortit une poignée de paille qu'il plaça sur ses genoux ; ensuite, il tendit le panier au garçon.

" Tu es leur chef, tu partages", lui dit-il.

Jean Valjean saisit une poignée de paille, ouvrit les tiges et les lissa sur ses genoux avec des mouvements experts, puis il entreprit de nouer la paille vite et, apparemment, de façon capricieuse. Les brins semblèrent vouloir prendre forme entre ses doigts.

Tous les enfants s'étaient rassemblés autour de lui après quelques minutes et regardaient, commentaient, mâchaient. Certains se hasardaient à deviner ce que l'ancien forçat était en train de façonner…

Et Valjean cherchait Soazig parmi ces petits visages sales.

Au coucher du soleil, comme si cela était un signal convenu, les enfants commencèrent à partir. Ils formaient une file fatiguée traversant le terrain vague, les petits se tenant la main avec les grands. Seul le capitaine demeura avec Valjean.

" Tu ne pars pas ?, demanda-t-il.

- Ma mère ne m'attend pas, et mon père ne sera pas encore assez saoul pour rentrer. De plus, je suis presque un homme.

- Ah ! C'est ce presque qui m'inquiète. Tu n'as pas peur qu'on te fasse du mal ?

- Non ! Je suis rapide, vous savez. Je les connais tous, les salauds. Et je sais quand il faut disparaître.

- J'ai donc raison... Il y a des indésirables qui vous rendent visite de temps en temps. Je croyais que c'était des contes de bonne femme !

- Ce ne sont pas des histoires ! Enfin, pas tout à fait. Ces hommes ne mangent pas les enfants ni rien. Mais c'est vrai qu'ils les emmènent. Pour travailler, mais aucun de ceux qui partent ne revient ici."

Le garçon haussa les épaules et se gratta le front. Puis il pointa le jouet que Valjean était sur le point d'achever.

" C'est un métier ce que vous faites là ?

- En effet. Cela s'appelle la marqueterie de paille, et on peut l'apprendre. Je ne fais que m'amuser en faisant ces jouets, mais j'ai rencontré de véritables artistes. Par exemple, tu vois que les brins de paille ont des couleurs différentes ?"

Le garçon tendit un doigt pour toucher le jouet que Valjean lui montrait, puis fit un signe de tête.

" Les différentes tonalités sont obtenues en réchauffant plus ou moins la paille. C'est une science et il faut des années pour la maîtriser. Comme tu le vois, je ne le fais pas assez bien."

Le garçon rit. Et il a ri encore davantage lorsque Valjean mit entre ses mains le soldat qu'il avait fait pour lui.

Puis l'ancien forçat ramassa son panier, redressa son chapeau et se leva.

" Ces hommes emmènent-ils les filles ou les garçons ?, demanda Valjean le dos tourné, sans grand espoir d'obtenir de réponse.

- Ils préfèrent les garçons. Les filles ne savent que chialer et brailler.

- Ah ! Et tu n'as pas revu un seul de tes camarades ?"

Le capitaine de l'armée d'enfants oublia son soldat de paille et le regarda dans les yeux. Valjean vit que, sur son visage, la peur l'emportait sur la méfiance.

" Qu'est-ce que tu veux, le vieux ?, demanda-t-il encore une fois.

- Je cherche un garçon d'environ douze ans. Blond, les yeux clairs. Il s'appelle François et cet hiver, il vendait des pommes de terre rue Traversière.

- Êtes-vous son oncle ?"

Le jouvenceau s'était levé et avait mis sa jambe droite en avant. Il s'apprêtait à courir. Valjean fit un pas en arrière et lui montra la paume de ses mains, puis il décida de jouer le tout pour le tout.

" Non. Je m'appelle Jean. Je lui achetais des pommes de terre, et je lui ai aussi donné du travail à plusieurs reprises. Je suis venu parce que sa mère est très inquiète. Heureusement, elle a survécu à la dernière attaque de son demi-frère...

- Je vois que vous connaissez François... Connaissez-vous aussi son secret ?

- Bien sûr, mais je ne suis pas libre de le révéler. Cependant, je peux affirmer que François ne chiale ni ne braille."

Le petit capitaine se laissa retomber sur sa pierre, les épaules affaissés ; son souffle saccadé se changea bientôt en sanglots étouffés.

" François... Soazig est partie avec ces hommes. Je n'ai pas pu l'arrêter parce que je devais m'occuper des petits ! Mais je l'avais prévenue ! Je n'ai pas pu, Monsieur Jean... !"

Jean Valjean approcha le garçon et lui posa une main sur l'épaule. Parfois, même les hommes ont besoin qu'on leur accorde la permission de pleurer. Et cet adolescent qui se forçait à grandir trop vite était, hélas, encore loin d'être un homme.

Javert avait du mal à réfléchir. Juste penser était hors de ses forces.

Rivette l'avait retenu de tuer un homme.

Mais voir s'enfuir le deuxième salopard le rendit fou. Javert se jeta à sa poursuite et il sortit son arme.

Son pistolet !

Prêt à tirer.

Il appela le gonze pour le faire se retourner. Il ne voulait pas lui tirer dans le dos, il voulait le voir mourir en sachant qui le tuait. Cruel et vicieux.

L'homme tenait encore le bâton et Vidocq se battait. Le Mec vit arriver Javert l'arme à la main et fut saisi.

Les yeux brillants de fureur, Javert ressemblait à un fou. Il leva son arme et visa le type qui hurlait pour la pitié en levant les mains en l'air.

" NON JAVERT !," jeta Vidocq, affolé.

Javert ne répondit pas. Il allait simplement tirer.

Puis Rivette se jeta sur lui et le bouscula. Javert tomba sur ses genoux et son arme disparut sur le sol.

Mais il fallut que Vidocq le saisisse à bras-le-corps pour le calmer. Javert en perdit ses boutons et son col fut arraché.

" La gamine a sept ans. Sept ans. Ils étaient deux. Tu aurais dû me laisser les finir, " lança froidement Javert.

La fureur était toujours là, nullement tempérée par l'alcool.

" Je vais me charger de ce rapport, reprit Vidocq. Ce sera difficile de parler de légitime défense. Mais la gosse était… Il fallait sauver la gosse.

- En plus, il y a d'autres mômes," ajouta lugubrement Rivette, encore sous le choc de ce qu'il vit à l'étage de la maison.

Ce que Javert ne vit pas. Il était resté à genoux, sous la poigne de Vidocq.

" Des gamins des rues, expliqua Vidocq. Nous avons les dépositions de tous ces salopards. Je vais les marier à la Veuve ! Tous !

- Où sont les enfants ?, demanda Javert.

- Orphelinat de Saint-Mandé. Ils sont en relative bonne santé. Hormis les sévices… Bref, ils ne sont pas si mal que cela."

Une main sur une épaule, Vidocq appuya de tout son poids sur Javert pour lui faire lever les yeux et voir l'avenir.

" Nous sommes arrivés à temps le cogne.

- Il n'y avait pas une gamine de douze ans ?

- Non, la plus jeune avait sept ans et le plus vieux quatorze ans."

Javert refusa de regarder les yeux de Vidocq, il ne voulait pas y lire la consternation et la colère...alors que Vidocq était juste inquiet pour son garde-chiourme. Il n'avait jamais vu Javert perdre ainsi son sang-froid.

" Ils vont bien. Nous allons les aider. Maintenant, ils sont sauvés."

Javert hocha la tête. A l'agonie.

" Non, ils ne sont pas sauvés."

Et il finit son verre d'un geste nerveux.

" Je vais retourner en chasse.

- Tu rentres chez toi ! Tu as besoin de te reprendre.

- Quelque part il y a une gamine perdue qui est peut-être en train… Que quelqu'un est peut-être en train de…

- Javert. Nous allons la chercher. Dis-moi comment est cette môme.

- Elle s'appelle Soazig…"

Javert dit ce qu'il put et c'était peu.

On prit quelques notes puis on but un dernier verre.

Rivette songeait à sa femme. A son fils. Et il regarda Javert. Aujourd'hui, il n'était pas fier de son travail.

Mais demain…

Peut-être demain, les horreurs d'aujourd'hui ne deviendraient que des fantômes, gênant le sommeil mais ne brisant pas les âmes.

Les deux policiers marchaient dans les rues de Paris, laissant la pluie les mouiller.

" Nous trouverons la gosse Javert," affirma Rivette.

Javert leva les yeux et Rivette fut saisi en voyant cet abîme de tristesse.

" Merci Rivette, murmura Javert.

- Merci pour quoi ?

- Merci pour tout.

- C'est à ça que sert les amis, expliqua posément Rivette.

- A leur casser la gueule ?

- A les empêcher de faire des conneries.

- Merci Rivette."

L'inspecteur Javert avait un passé, lourd, sombre et terrible.

Rivette n'osa pas interroger son collègue et ami mais il était certain que ce n'était pas seulement ce qu'il avait vu qui avait provoqué la fureur du policier. C'était quelque chose de plus profondément enfoui.

Javert abandonna Rivette devant la Préfecture. Ce ne fut pas une entrée en fanfare comme le matin. Une bande de proxénètes et de trafiquants de mômes avait été amené plus tôt, sur les ordres du chef de la Sûreté.

Il aurait fallu entrer dans la Préfecture, apporter sa déposition, remplir des rapports à n'en plus finir.

Vidocq a dit qu'il s'en chargerait.

Rivette allait certainement en faire sa part.

Javert…

Javert baissa la tête et les épaules en avant, il s'en alla marcher dans Paris.

L'heure du déjeuner était passée.

L'après-midi touchait à sa fin.

Il aurait fallu terminer de gérer le poste de Pontoise.

Javert se retrouva bientôt accoudé au Pont-au-Change et ses yeux contemplèrent le fleuve et ses éclats de lumière. A la recherche de réponses pour des questions qui ne seraient jamais posées…

Ce fut la fin de ce jour.

Et la nuit tomba sur la Seine.

Mais Javert ne voyait pas la Seine...il voyait Hyères… Un passé profondément enfoui, un passé fortement haï, un passé dont il n'avait jamais pu s'enfuir…

Quelque part dans la ville, une fillette terrifiée se pelotonnait sur le sol d'un grenier délabré. L'obscurité était absolue, tout comme le silence qui seul brisait la respiration rauque de Chavó, son compagnon d'infortune.

Un coup résonna contre le mur et la petite fille sut que quelqu'un appuyait l'échelle qu'elle avait été obligée de gravir quelques jours plus tôt. Peut être seulement quelques heures...

La porte s'ouvrit en grinçant jusqu'à ce qu'elle heurte le mur avec fracas, puis la lumière d'une lampe sourde l'aveugla.

A présent, la gamine hésitait entre s'approcher pour voir si on lui apporterait de la nourriture ou courir se cacher dans le coin le plus éloigné.

Elle se leva.

Elle se dirigea vers la porte, les poings appuyés sur ses hanches.

" Il était temps ! C'est comme ça que vous traitez les bons garçons ? Je suis affamé, moi !"

L'homme perché sur l'échelle rapprocha sa lanterne de Soazig et se mit à rire.

" Impatient, le mômignard ? Mange vite, tu as du turbin ce soir !"

Cela dit, il déposa un bol et un pichet par terre et partit. Il emporta la lanterne et aussi l'échelle. A moins que la fillette ne se hasarde à se casser une jambe, il lui serait impossible de s'enfuir. Elle saisit son courage à deux mains et cria :

"Amenez plus de vivres la prochaine fois !"

Après cela, la jeune fille se plia en deux et lutta pour contrôler les nausées qui secouaient son petit corps maigre.

Chavó, son compagnon, émit un gémissement rauque qui la ramena à ses esprits. Elle se précipita vers le garçon et lui donna à boire. Puis elle entreprit la tâche de le nourrir. Ce soir, en plus du pain, ses ravisseurs lui avaient donné une saucisse que son estomac dérangé ne lui permettrait pas de manger.

" Ne tente rien, ils vont te surveiller de près. Et si tu échoues, s'ils découvrent que tu ne veux pas faire le travail ou que tu as peur de le faire, ils t'achèveront. Ces gars ne plaisantent pas."

Soazig se mordit les lèvres. Comme il lui arrivait souvent, la peur lui faisait ressentir le besoin urgent d'uriner, mais elle se forçait à se retenir en attendant que son ami ait fini de mâcher et se recouche. Alors, elle se rendit au coin vers lequel elle avait poussé le seau auparavant et s'accroupit.

" Tu ne sais pas pisser debout ?", lui demanda Chavó, qui semblait être capable de voir dans l'obscurité. Peut-être qu'il y était tout simplement habitué.

La fillette ne sut pas lui répondre.

" Ha ! Je vois ! S'ils découvrent que tu es une fille...

- Je sais ce qu'ils me feront s'ils le découvrent !

- Tu dois t'échapper, mais pas ce soir. Bientôt. Ils te mettront à l'épreuve quelque jours et si tu réussis, ils t'emmèneront dans la salle du bas avec les vétérans. Alors il n'y aura pas moyen de garder ton secret là-bas…"

La nuit était tombée et les lieux de divertissement à Paris grouillaient de monde : le long du boulevard du Temple, autour des barrières, à l'intérieur du Palais Royal pullulaient des citoyens désireux d'acheter un peu de divertissement et de quoi oublier leur semaine de travail.

L'opéra comique laissait échapper, comme une bouffée de fumée bigarrée, les spectateurs de la dernière représentation ; les boutiques environnantes se préparaient à les recevoir.

Un petit groupe de jeunes, peut-être des étudiants peu fortunés, peut-être des ouvriers, se précipita à l'intérieur d'un café de la rue de la Corderie et parvint à trouver une petite table libre dans le dernier coin, celui donnant à l'escalier. Ils discutaient à grands cris, ponctués ici et là par des rires. Ils étaient la personnification de l'insouciance qui arrivait pour éclairer la pénombre dans laquelle le café était plongé.

Accroché à la jambe de l'homme qui marchait au centre et caché par son manteau, protégé par les jambes et les manteaux du reste du groupe serré, se trouvait un enfant qui ne semblait pas avoir dépassé l'âge de huit ans.

Il attendit que la salle soit pleine pour se glisser le long du mur, puis monta les escaliers. Il arriva au petit entrepôt situé au-dessus de la pièce.

On lui avait dit quoi faire. Il pénétra dans l'obscurité, chercha une cachette entre deux étagères et attendit.

Le café ferma ses portes deux heures plus tard. Soazig. le petit voleur caché entre les étagères, attendit le passage d'un ivrogne qui chantait "Auprès de ma blonde" pour descendre les escaliers. Elle se faufila derrière le comptoir et commença à chercher le tiroir de la recette. C'était facile, car elle l'avait repéré avant de se cacher, comme on lui avait dit de le faire.

Elle tira sur la poignée, mais ne parvint pas à ouvrir le tiroir. Puis elle saisit le vilebrequin et la grosse mèche qu'elle portait enveloppé dans des chiffons et attaché à son corps, monta l'outil comme on le lui avait appris et se mit au travail.

C'était un travail difficile : au début, la mèche ne semblait qu'érafler le bois. Puis la pointe finit par s'enfoncer et la sciure commença à tomber ; cela encouragea la fillette. Elle fit tourner l'outil comme si sa vie en dépendait.

Sa vie en dépendait.

La peur et la culpabilité lui tordant le ventre, Soazig introduit sa petite main dans le trou qu'elle avait réussi à percer et transfèra le contenu du tiroir dans une serviette qu'elle avait préparée à cet effet. Elle entreprit de s'enfuir.

À la réflexion, elle regarda autour et trouva la cuisine. Il ne lui fallut pas longtemps pour trouver des restes de pain. Du fromage. Un gâteau sec qu'ils n'avaient pas pu vendre. Soazig se saisit d'une nappe et versa le tout à l'intérieur. Le sentiment de culpabilité avait presque disparu.

Elle se précipita à l'étage et, comme convenu, ouvrit la fenêtre de l'entrepôt. Elle était traversé par des barres horizontales et verticales, mais celui qui les avait installées avait voulu donner à son œuvre une apparence agréable qui s'harmoniserait avec le reste de la façade. Grosse erreur.

Un sifflement et Soazig se mit sur la pointe des pieds. Deux de ses complices l'attendaient en bas. Elle leur lança le vilebrequin . Elle leur jeta le butin. Et puis elle envoya la nappe contenant le quelque peu de nourriture.

Elle grimpa ensuite sur un caisson et entreprit la tâche la plus difficile : se faufiler à travers les barreaux.

Mais sa tête était petite et son corps flexible. Elle y parvint avec moins d'efforts que prévu... Maintenant la difficulté restait de ne pas tomber...

Elle ne réussit pas et tomba la tête la première. Elle se serait brisé le cou si ses complices n'avaient pas anticipé une telle circonstance et ne s'étaient pas placés sous la fenêtre.

Dès qu'ils la déposèrent par terre, la petite fille réclama sa nappe.

" Qu'est-ce que c'est ça ?, demanda l'un des voleurs émérites.

- Ma part du butin. Je ne travaille pas pour des prunes."

La nuit était profonde. Les étoiles n'étaient même pas apparues dans le ciel, éternellement plongé dans cette brume. Le lune n'était qu'un halo lumineux. L'inspecteur Javert rentrait rue Plumet mais c'était comme s'il avait vieilli de dix ans.

Il s'arrêta sur le seuil, prenant l'air et respirant profondément.

Sa main qui tremblait sur la poignée de la porte l'agaça prodigieusement. Lui rappelant un souvenir du passé.

Un autre souvenir pénible.

Sa main tremblait sur la poignée de la porte du bureau de M. Madeleine lorsqu'il était allé demander son renvoi pour faute professionnelle.

Là, c'était sensiblement la même chose.

Il avait failli.

Et la gosse était perdue dans les limbes.

Javert soupira et ouvrit la porte. Espérant que l'heure tardive le protégera des embrassades de Cosette.

Il ne voulait pas que la gamine le voit ainsi.

Ses favoris emmêlés, sa pommette abîmée, son uniforme déchiré.

Il avait fière allure l'imposant inspecteur de Première Classe.

Et Javert entra dans la maison de Valjean sans ressentir la joie habituelle.

Cosette ne vint pas l'accueillir, Toussaint ne se montra pas… Javert en fut soulagé...puis la voix de Valjean retentit, joyeuse et affectueuse.

" Enfin ! Te voilà !"

Javert se raidit, tandis que deux mains le saisissaient tendrement. Cela suffit à inquiéter l'ancien forçat.

" Que se passe-t-il ?"

Javert s'en voulait avec rage. Il était impassible, dur, austère, froid...brisé…

" J'ai échoué Jean, avoua le policier.

- Échoué ?

- La gamine. Je ne l'ai pas trouvée."

Valjean tourna doucement autour de Javert et aperçut enfin son visage. Il en fut saisi.

" Dieu ! Qu'est-il arrivé ?

- Un échec. Je n'ai pas réussi à la trouver."

Javert ne faisait que répéter, il n'osait pas regarder en face Valjean. Cela déplut au forçat qui prit Javert par la main pour l'amener en pleine lumière.

Dans le salon.

Où les dommages qu'avait subi l'inspecteur furent plus flagrants. Valjean porta sa main à sa bouche et se tut, consterné.

L'uniforme déchiré, le col arraché, l'hématome sur la joue...et par-dessus tout le regard abattu.

Javert ressemblait à quelqu'un qui s'était retrouvé dans un mauvais combat et n'en était pas ressorti vainqueur.

" Raconte-moi !, ordonna Valjean.

- Je n'ai rien Jean. J'ai cherché. L'oncle est sous les verrous, ainsi que les tenanciers du Cygne Noir. Et je n'ai rien.

- Calme-toi ! Tu as arrêté l'oncle de Soazig ?

- Oui," fit Javert, haussant les épaules avec indifférence.

Ce n'était que le matin qu'il avait réussi cette affaire… cela semblait s'être passé il y a des lustres…

" Mais c'est magnifique Fraco.

- L'oncle a avoué pour l'escroquerie contre sa demie-soeur. Mais il a prévenu que la gosse s'était enfuie. Il avait raison.

- Et le Cygne Noir ?

- Un endroit où la gamine aurait pu être proposée comme… Où les enfants sont…"

Javert avait parlé jusque là de façon claire, posée, même un peu froide. Ce fut une transfiguration.

Il perdit son contrôle de fer sur ses nerfs, ses mains se remirent à trembler et le policier ne put supporter le regard de Valjean, tout affectueux qu'il soit.

" Tu y es allé ?, demanda doucement Valjean.

- Avec Vidocq et Rivette. Nous avons arrêté toute la bande."

C'était dit sans aucune fierté. Un simple détail. Valjean n'osa pas applaudir l'arrestation, il sentait que quelque chose lui échappait. Confusément.

" Il y avait bien des enfants ?

- Oui, répondit laconiquement Javert.

- Beaucoup ?

- Je ne sais pas," avoua Javert.

Il ne pouvait pas savoir, il n'avait pas assisté à toute la représentation. Vidocq le retenait sous sa poigne.

" Et toi ? Tu as été blessé ?"

La main de Valjean se posa doucement sur la joue de Javert...et le forçat fut ébloui de voir des larmes embuer les yeux clairs du policier.

" C'est Rivette.

- Rivette ? Comment cela ?"

La main cessa de caresser, ne bougeant plus.

" Je vais dormir dans la cabane ce soir. J'ai besoin de faire le point. J'ai besoin…

- De te reposer !"

Sous la douleur si profonde que Javert manifestait, peut-être pour la première fois de sa vie, Jean Valjean avait lu la déroute. Javert s'égarait...

L'ancien maire avait adopté instinctivement le ton tranchant, presque froid de Madeleine. Plus conciliant, il ajouta :

" Cesse de te torturer, Fraco. J'ai l'intime conviction que Soazig n'est pas entre les mains de proxénètes. Et je suis absolument sûr que tu arriveras à la retrouver, car ses ravisseurs ne sont pas des ennemis de taille pour toi !"

Javert avait levé la tête au ton de M. Madeleine. Cela le surprit.

" Jean ?, fit Javert, incertain.

- Au lit inspecteur ! Nous reparlerons demain."

Un sourire, fragile. Javert acquiesça et silencieux, il rejoignit la cabane, puis sa chambre. Lentement, il se déshabilla et dut lutter contre ses doigts, trop nerveux pour être d'une quelconque utilité. Il déposa ses menottes sur la table de chevet, à côté de ses pistolets. Il se demanda un instant où était passée sa matraque avant de se rappeler que Rivette l'avait gardée avec lui. Confisquée !

Secouant la tête avec dépit, Javert s'intéressa à nouveau à sa veste d'uniforme. Pestant contre son incapacité, il sursauta lorsque les doigts chauds et calleux de Valjean se posèrent sur les siens. Pour l'aider à se dévêtir.

" Ce fut une dure journée, souffla Valjean, apaisant.

- Une dure, admit Javert, fermant les yeux et abandonnant la lutte contre ses damnés boutons d'uniforme...pour ce qu'il en restait.

- Pourquoi ce fut si dur ?"

Javert ne répondit pas, il baissa la tête. Valjean posa son front contre celui du policier, se dressant sur la pointe des pieds pour l'atteindre. La respiration douce et régulière du forçat calma celle du policier, irrégulière et essoufflée.

Une respiration synchronisée pour apaiser.

" Un jour...mais pas aujourd'hui…, répondit le policier.

- Tu n'as jamais…

- Plus tard. Un jour.

- Bien."

Et ce fut tout pour cette nuit.

Javert se retrouva en chemise de nuit enveloppé dans l'étreinte de Valjean, vêtu lui aussi d'une couche de vêtement épaisse et bien chaude…

Et les démons vinrent visiter l'inspecteur de police… Il y avait longtemps...

CHAPITRE V

DES GRINCHES ET DES RATONS

Le lendemain, la fatigue fut simplement plus intense. Et Javert la cacha de son mieux.

Peut-être pas à Valjean. Le vieux forçat contempla son compagnon avec compassion. Ce fut consternant pour Javert.

La nuit fut difficile mais l'inspecteur en retira des enseignements.

Il allait devoir réapprendre l'art de la dissimulation.

Et ce fut ce que décida de faire Javert.

Valjean organisa les choses simplement. Il alla chercher un plateau dans la maison pour le petit-déjeuner.

Ce n'était pas la première fois que le vieux jardinier avait besoin de son calme et de son isolement. Il mangeait souvent dans la cabane, loin de tout le monde.

Un plateau garni que Toussaint prépara et que Valjean compléta. Pain, café… Une tasse que deux hommes allaient se partager.

Dans la cabane, Javert était encore assis sur le lit. Les mains glissées dans ses favoris, il pensait.

Peut-être Valjean avait-il raison ? La gamine s'était enfuie. Elle était débrouillarde. Peut-être était-elle simplement cachée quelque part en attendant que les choses se calment ? Javert se promit de visiter la mère de Soazig aujourd'hui pour lui parler de son demi-frère et de sa fille.

Voir comment il était possible de lui porter secours.

Connaissant M. Madeleine comme il le connaissait, le saint maire de Montreuil allait vouloir donner une somme indécente à la pauvre femme pour survivre...et si l'usine de verroterie était encore ouverte, il lui offrirait une place dans ses ateliers.

Javert pensait et pensait posément. Cela lui faisait du bien. Il n'en avait pas pris le temps la veille, trop occupé à chasser le criminel.

L'inspecteur se promit de faire le tour des bordels du quartier du Romarin et malheur s'il trouvait d'autres mômes.

La folie de la veille avait laissé la place à une froide colère.

"Tu vas mieux ?," demanda gentiment Valjean depuis l'entrée de la chambre.

Javert sursauta. Il n'avait pas entendu revenir le forçat. Valjean marchait vraiment comme un chat et faisait aussi peu de bruit que ces animaux.

" Viens Jean," souffla Javert en tendant la main.

Valjean obéit et s'approcha précautionneusement. Il déposa le plateau sur la table dans la salle principale avant de se tourner vers Javert.

Et ce dernier le prit dans ses bras, pour retrouver sa force et son étreinte.

" Je t'aime Jean, murmura Javert.

- Moi aussi Fraco.

- Je suis désolé de t'avoir fait peur hier soir.

- Il n'y a pas de mal."

La main de Valjean caressa doucement la pommette meurtrie. La chair était rouge et gonflée mais ce n'était rien de grave. Cela ne valait pas le nez brisé de cet hiver qui avait laissé le nez du policier avec un angle un peu déformé.

" C'est Rivette qui t'a fait cela. Je ne comprends pas, affirma Valjean.

- Il m'a empêché de faire une connerie."

Javert se pencha sous la caresse, comme un chat se penche sur la main qui le touche. Valjean sourit, mais les prochains mots du policier le glaçèrent.

" Une connerie ?

- J'allais tuer un homme."

La caresse cessa...avant de reprendre. Les yeux gris clairs se posèrent dans l'azur de Valjean.

" Tuer un homme ? Toi ?

- Un salopard qui violait une gamine de sept ans. Tandis qu'un autre attendait son tour.

- Seigneur !"

Et voilà c'était dit. Javert se tut et la caresse s'arrêta. La main retomba sans force sur le lit.

Javert se leva, laissant Valjean assis, en pleine réflexion. Javert songea, amèrement, qu'il n'allait pas être le seul à méditer maintenant.

" Et les enfants ?, demanda M. Madeleine.

- L'hôpital des Enfants-Trouvés. J'imagine qu'on va leur chercher des familles, des ateliers...ou alors ce sera le retour dans la rue dans quelques semaines."

Et voilà c'était tout.

Le policier ne pouvait rien de plus.

Javert marcha quelques pas jusqu'à la table pour se servir une tasse de café chaud.

Il vit alors un billet plié avec soin et le prit pour le lire.

"Javert

Je me rends à la barrière de la Rapée. J'espère être de retour pour le dîner.

Jean"

Javert se tourna lentement vers son compagnon et indiqua le message :

"Tu m'expliques ?"

Valjean regarda le billet comme s'il lui était étranger, puis, comme pour chasser de son esprit une pensée sombre, il se passa une main sur le visage. Il ne lui a fallu qu'un instant pour atteindre la table et proposer à Javert de s'asseoir à ses côtés.

" J'ai pensé qu'il y avait une chance que tu reviennes avant moi, donc je t'ai laissé un mot."

Javert roula les yeux et lui tendit la tasse de café que l'ancien forçat goûta et, après s'être brûlé, retourna.

" L'autre soir, à la taverne, j'ai entendu l'agent de recouvrement dire à la Robignole que les enfants du quartier s'y réunissaient près de la barrière de la Rapée. Je me suis dit que peut-être la petite se trouvait là bas.

- L'agent de recouvrement ? Tu parles comme monsieur Madeleine, se mit à sourire Javert. Un gonze venu empocher une dette de jeu. Certainement du Cercle de Saint-Antoine. Je me chargerai de leur cas… Plus tard…"

Le sourire restait mais les yeux gris étincelaient de colère. Tous ceux qui avaient partie liée dans ce trafic de mômes allaient en payer le prix fort.

" Et la gamine y était ?, reprit le policier en buvant la tasse d'un geste coutumier, malgré la forte chaleur du liquide.

- Non."

Javert plaça la tasse vide sur la table ; Valjean en profita pour entrelacer ses doigts avec ceux de l'inspecteur et commença à lui caresser la paume avec son pouce. Instinctivement, les doigts de son amant se refermèrent sur ses articulations. Le contact était si rassurant... Le bagnard poursuivit :

" Mais j'ai réussi à parler à l'un des gamins, et il m'a dit que Soazig y passait du temps avec eux. Jusqu'à ce qu'elle parte avec des hommes qui recrutent des travailleurs parmi les enfants. Toujours des garçons. On ne les revoit plus jamais.

- Une bande de grinches [voleurs] ! Il ne manquait plus que cela !"

Javert se mit à rire.

Tellement soulagé.

La gamine n'était pas aux mains de proxénètes mais de voleurs organisant des fric-frac. Les gosses servaient de ratons, de coupeurs de bourse, de tire-laine… Ils faisaient le guet et jouaient les indicateurs.

Si elle était prudente, elle ne risquait que quelques coups. Si elle était prudente, elle serait capable de s'enfuir.

Il ne suffisait que de se placer de surveillance aux abords de la barrière de la Rapée et d'attendre que le loup sorte du bois.

Javert se mit à rire en songeant aussi à Vidocq. Le Mec allait devenir fou si après les floueurs et les putassiers, Javert l'emmenait à la chasse aux grinches.

Cette nouvelle avait remonté le moral de l'inspecteur.

La barrière de la Rapée n'était pas un lieu inconnu du policier mais Javert y était rarement allé.

En tout cas, Javert se sentait mieux. Il passa ses doigts sur sa joue pour toucher la blessure infligée par Rivette.

Le mur avait été dur contre sa joue mais ce n'était rien à ce qu'il aurait pu subir à la place. Coup de matraque, poucettes, cellule à la Force...et un cogne en tôle…

Javert frissonna à la simple pensée de ce que les prisonniers lui auraient fait subir dés qu'ils l'auraient reconnu.

Javert en prison !

Il n'aurait pas tenu une journée !

La main de Valjean revint sur sa joue et le forçat contempla la blessure avec dépit. Javert saisit les doigts forts de son compagnon et les glissa sur sa bouche. Le policier embrassa chacun des doigts, précautionneusement.

Il ne manqua pas la soudaine prise de souffle du vieux forçat et cela le fit sourire. Suffisant.

" Une bande de grinches embauche des gamins pour faire leur sale besogne. Il suffira de les trouver.

- Tu es le meilleur cogne de Paris !, affirma Valjean en souriant à son tour.

- Non, opposa Javert en se moquant. Sinon tu n'aurais pas réussi à te cacher dans un couvent pendant tant d'années ! Je suis un policier qui essaye de faire son travail mais je ne suis pas aussi intelligent que certains criminels.

- Vraiment ?

- Vraiment ! Je me souviens d'un voleur… Bien plus intelligent que moi…

- Qui ?"

La main de Valjean était toujours tenue fermement par le policier mais Javert remonta la manche pour accéder au poignet marqué de cicatrices. Et doucement, les embrasser aussi.

Pour le plaisir d'entendre une nouvelle prise de souffle et de voir les yeux bleus de Valjean étinceler.

" Un voleur de pain… Un braconnier… Je me suis fait berner par un panneautier [braconnier] ! Moi !

- La honte pour un cogne émérite !

- Sais-tu que la Force s'est gouaillée [moquer] de moi pendant des semaines ? Le vieux Javert avait picté [bu] au point de perdre la tête.

- Et tu avais bu ?"

Javert se mit à rire doucement, un simple souffle sur la joue de Valjean, juste avant que les lèvres se touchent.

" Même pas. J'avais fanfouiné [prisé] pour fêter ton arrestation.

- Vendre la peau de l'ours…"

Javert fit taire Valjean en l'embrassant, profondément. L'angle était délicat.

Valjean brisa le baiser. Javert le tira par la main pour l'attirer sur ses genoux. Et reprendre le baiser.

Plus fort, plus sensuel.

" Tu es lourd, admit Javert en ressentant le poids du forçat sur ses cuisses.

- On faiblit ?, se moqua Valjean. Tu n'as pas l'habitude des travaux de force.

- Vrai. Mais j'ai d'autres aptitudes.

- Lesquelles ?"

Javert se pencha pour embrasser le cou, glisser sur la barbe qui était revenue, plus soyeuse que jamais, d'une blancheur de neige.

" Je suis bon pour manipuler des menottes.

- Javert !"

Puis plus bas :

"Fraco..."

Le policier embrassait la gorge, cherchait la carotide pour la mordiller. Ravi d'entendre le moindre son venant de Valjean.

Car le forçat savait se tenir. Il ne disait rien et restait stoïque. C'était devenu une gageure pour le garde que de faire réagir le forçat.

Un défi !

Et Javert allait tellement mieux. Il se sentait soulagé pour la gamine. Il avait envie d'autre chose maintenant que la tempête était apaisée.

" Reviens au lit, murmura Javert, tentateur.

- Tu vas être en retard, souffla Valjean.

- Je m'en fous. J'ai besoin de me remettre de ma journée.

- Tu n'aurais pas fait cela à Montreuil !, l'admonesta M. Madeleine.

- J'étais seul à Montreuil, se défendit Javert. J'ai envie de toi."

Valjean soupira tandis que Javert l'embrassait, encore et encore. Il sentit une dureté chercher la sienne.

"Au lit, gronda Javert.

- A vos ordres, inspecteur."

Cabotin, Valjean se redressa. Essayant de ne pas montrer la douleur de ses genoux. Ils étaient trop vieux pour jouer de cette manière.

Javert était content de voir Valjean se plier à ses désirs. Même s'il craignait toujours que cela ne vienne de la propension au martyr de Valjean.

Saint Jean.

Etendus l'un contre l'autre, les deux hommes s'embrassèrent à nouveau. Puis Javert eut une envie… Seulement il devait être prudent.

Le policier avait envie de quelque chose depuis longtemps. Mais le forçat ne le laissait pas agir comme il le souhaitait.

Certainement des doutes et des peurs venant du bagne.

Javert se demanda où elles étaient...avant de les apercevoir sur la table de chevet. Lourdes, pratiques, métalliques...idéales...

Lentement, le policier détourna l'attention du forçat en lui suçant le lobe d'oreille...tandis qu'une de ses mains saisissait les menottes.

Le bruit du métal fut caché par les baisers de Javert qui se faisait pressant...attentif au moindre signe d'inconfort de Valjean…

Il était bon pour manipuler des menottes… Il le prouva à l'instant…

Usant d'une prise de combat, Javert fit tourner Valjean sur le ventre afin d'enchaîner les poignets.

Correctement, rapidement, fermement.

Valjean se figea. L'angoisse montait en lui.

Javert replaça Valjean sur le dos. Faisant attention aux mains, ne pas les tordre au point de provoquer la douleur mais juste rendre les choses inconfortables.

Et le policier se pencha au-dessus de Valjean, resté à moitié assis, à moitié étendu. Dans l'expectative.

" Que…?, commença Valjean, incertain.

- Je suis bon avec une paire de menottes, tu ne crois pas ?, demanda Javert en souriant.

- Non… Oui… Je n'en ai jamais douté…

- Maintenant voyons jusqu'où M. Madeleine peut conserver son contrôle sur lui-même. Mhmmm ?

- Que vas-tu… DIEU ! FRACO !"

Javert avait relevé la chemise de nuit de Valjean, exposant son entrejambe bien amoindrie par la panique soudaine.

Il s'était penché.

Avant de s'en saisir avec fermeté.

Le souvenir des jeunes hommes des Mots à la Bouche le portait.

"Fraco…"

C'était tout ce que pouvait dire ce malheureux Valjean, perdu dans un monde de sensations enivrantes.

Car si les deux hommes s'étaient embrassés, s'ils s'étaient caressés au point de se faire venir en gémissant de plaisir...ils ne l'avaient jamais fait de jour et encore moins de cette façon...si...érotique…

Javert cracha dans ses doigts avant de saisir à nouveau le sexe de Valjean puis il se pencha pour capturer la bouche de son amant. Un baiser sale, humide...plus de dents que de lèvres…

" Est-ce bon ?, murmura Javert en continuant la caresse, un lent va-et-vient sur le sexe de Valjean.

- Ne t'arrête pas !

- J'avais pourtant une autre idée…

- Que…?"

Et Valjean comprit enfin pourquoi Javert avait cru bon de le menotter. Ce n'était pas la première fois que le policier voulait se charger de lui avec autre chose que ses mains.

Valjean le repoussait sans cesse. La dépravation, le souvenir du bagne, l'humiliation...il y avait des choses que le forçat avait du mal à accepter. Une fellation en faisait partie.

Et c'était ce que voulait lui faire le policier.

Un regard appuyé et Javert se pencha sur la bite bien excitée du forçat.

" Non, non. Dieu ! Non. Il ne faut pas… Il…"

Valjean babillait et luttait contre les menottes mais Javert n'en avait cure. Il ne savait pas faire de fellation mais il allait apprendre.

Il expérimentait.

Sa langue goûtait. Un goût inconnu pour le policier. Pas vraiment agréable mais Javert était prêt à tout oublier pour pouvoir entendre les gémissements de plaisir de Valjean.

Et Valjean cessa de babiller et de refuser pour gémir le prénom du policier, perdu dans le plaisir fulgurant qu'il ressentait.

Javert en était heureux.

Il se sentait maître de Valjean...mieux qu'avec le fouet…

" Détache-moi ! Par Dieu ! Fraco ! Détache-moi !," plaida Valjean.

La bouche de Javert était chaude, humide, inexpérimentée mais le policier compensait le manque de pratique par l'enthousiasme. De toute façon, Valjean n'aurait rien pu dire, il n'avait rien d'autre à comparer.

Se reculant enfin et relâchant la bite de Valjean avec un bruit obscène, Javert retira les menottes...et attendit dans l'expectative.

Qu'allait faire Valjean ?

Le repousser maintenant qu'il était libre ?

L'admonester avec un discours sur la dépravation ?

Demander à ce que Javert poursuive sa tâche ?

" Tu es…, commença Valjean en frottant ses poignets et en contemplant son compagnon avec stupeur. Tu es un trésor."

Cela fit sourire Javert avec indulgence. Un trésor lui ?

Il devait être affreux, dressé ainsi devant Valjean, les cheveux défaits et tombant comme une vague de mercure sur ses épaules, les lèvres gonflées et rougies par ce qu'elles faisaient à l'instant… Un homme dépravé.

" Embrasse-moi."

Cela étonna Javert...sachant ce que faisait sa bouche quelques minutes plus tôt.

" Viens !, " ordonna Valjean, impératif.

Javert obéit et se coucha contre Valjean pour l'embrasser. A en perdre haleine.

" Oui, tu es bon avec des menottes. Et tu es bon avec ta bouche.

- Laisse-moi te finir dans ce cas !

- Ce n'est pas…

- CHUT !, gronda Javert. Faut-il que je te menotte à nouveau ? J'ai envie de te faire venir dans ma bouche.

- Bien."

Valjean se soumit et s'étendit bien confortablement. Plus de menottes, il pouvait saisir les cheveux de Javert tandis que celui-ci reprenait sa tâche.

Il ne suffit que d'enfoncer le sexe dans sa gorge pour faire venir Valjean. Le forçat poussa un cri fort lorsqu'il vint.

Rendant fier Javert.

Il avait remporté le défi.

" Et toi Fraco ?, murmura Valjean lorsqu'il retrouva l'usage de la parole.

- Tes mains me suffisent, répondit Javert en s'essuyant la bouche, se sentant sale tout de même.

- Tu ne peux pas me… sans que je…

- Jean ! Ce n'est pas une compétition ! Il n'y a pas de dettes à rembourser. J'avais envie de te faire plaisir de cette façon depuis des mois. Pas toi.

- Mais…

- Je vais aller me laver le visage. Manger ton petit déjeuner. Puis je vais informer la Sûreté et la Préfecture de la suite de l'affaire Soazig. Ensuite je t'enverrais un message pour qu'on se retrouve barrière de la Rapée."

Déconcerté par ce soudain changement de sujet, Valjean ne sut pas quoi dire à part :

" Et toi ?

- Embrasse-moi et caresse-moi. C'est tout ce que je désire. Jean…"

Et ce fut tout ce que fit Valjean.

Des baisers profonds, doux. La douceur de Jean Valjean. Loin de la frénésie de Javert.

Des caresses appuyées. Faisant gémir le policier, lui faisant perdre pied.

Des murmures d'amour dans le creux de l'oreille.

Cela suffit à apaiser l'inspecteur Javert.

Et à éloigner les démons de la nuit.

Javert était égal à lui-même. Aux yeux de tous.

Il était égal à lui-même et pourtant ses idées étaient embrouillées. Entre le manque de sommeil, la disparition de Soazig, la visite du Cygne Noir...et l'amour avec Valjean.

Javert sentait encore l'odeur de Valjean sur ses doigts… Enivrante...

Javert était égal à lui-même, pourtant il avait du mal à suivre la conversation entre les deux hommes devant lui.

Le petit incident du Cygne Noir était un secret encore joliment gardé. Le Mec avait du répondant. Et des milliers de secrets bien conservés.

L'inspecteur Javert ne fut pas cité.

L'arrestation avait tourné au drame mais ce n'était qu'un aléa malheureux.

" Vous connaissez ces putassiers, monsieur Henri, toujours à caner [avoir peur] devant les dégelées [coups]...

- Oui, Vidocq. En effet…"

Et le sourire fut complice.

Javert regarda les deux hommes, aussi imposants l'un que l'autre discuter posément des deux coups de filet. Des floueurs le matin, des marlous [proxénètes] l'après-midi.

De la belle ouvrage.

Javert était égal à lui-même, raide et sanglé dans son uniforme refait de neuf.

" Et la gosse ? Javert était sur la piste d'une gosse il me semble ?, demanda M. Henri, se tournant pour examiner l'inspecteur, silencieux comme une ombre.

- Une mômignarde qui n'a pas daigné montrer son museau."

Vidocq affirmait haut et fort.

Mais M. Henri n'était pas un imbécile.

Il se tourna vers Javert et ignora les simagrées du chef de la Sûreté pour regarder le policier bien en face.

" Alors cette môme Javert ?"

Cette fois, il ne fut pas possible d'ignorer la question posée aussi clairement. Javert quitta sa position de garde-à-vous, surpris de se sentir si raide. Il était crispé de nervosité.

" Pas trouvé, monsieur, répondit Javert, la bouche grimaçant comme s'il avait mangé un citron.

- Et maintenant ?, fit M. Henri, durement.

- Aucune idée, monsieur."

M. Henri contempla Javert, pas encore convaincu de la valeur du policier. Chabouillet ne tarissait pas d'éloges sur son gitan, mais il était de notoriété publique que les deux hommes se connaissaient depuis des années. Ils s'étaient connus à Toulon...certainement…

Un secret, une complicité, un échange de bon procédé.

Quelque chose avait lié les deux hommes.

M. Henri n'avait pas la même vision sur Javert. Il ne le trouvait pas assez intelligent, trop inflexible et largement dévoué au secrétaire du Premier Bureau.

" Bah ! Ce n'est qu'une môme, lança M. Henri. J'ai vu le juge Moreau ce matin pour vos putassiers. Le robin [juge] a eu le bon goût de retenir l'accusation d'attentat à la pudeur avec violence sur mineurs de moins de 15 ans.

- Attentat à la pudeur, monsieur ?, reprit Javert, la colère perçant derrière les mots.

- Que voulez-vous Javert ?, fit M. Henri, impuissant. Une gamine travaillant dans un bordel… Une petite débauchée. C'est à en broyer du noir [triste] mais le vice commence à tout âge.

- Monsieur ! C'était un viol, pas un attentat à la pudeur !

- A jouer les coureuses [séductrice], elle a perdu.

- DEUX ! Deux hommes et une gamine de sept ans ! MONSIEUR !

- Reprenez-vous inspecteur ! Vous vous oubliez !"

Javert baissa la tête.

Oui, une séductrice. Une débauchée. C'était ce qu'on disait toujours.

" Pardonnez-moi monsieur.

- Et soyez content inspecteur ! J'ai obtenu que les enfants soient mis à l'abri de toute poursuite. Nous obtenons l'attentat à la pudeur contre les putassiers qui tenaient ce bousin [bordel]. Et aussi contre les michetons [clients] !

- Oui, monsieur.

- J'espère qu'un bon cuisinier [avocat] n'arrivera pas à les sortir du violon [cachot]."

Javert ne dit rien.

Des yeux noirs lui revenaient en mémoire et c'était pénible.

Javert baissa la tête. Il était égal à lui-même mais quelqu'un le connaissant bien pouvait voir la fêlure dans l'armure. Le cristal de ses yeux terni.

Oui, le Cygne Noir n'était pas un bon souvenir. Et le passé non plus.

Mais Javert était égal à lui-même.

Dieu merci, il suffisait de songer à Valjean pour pouvoir respirer, et le plaisir était encore chaud dans ses tripes.

" Vous la retrouverez Javert, fit M. Henri, d'une voix indifférente. Vidocq va vous prêter la main [prêter assistance]. N'est-ce-pas Blondel ?

- Oui, l'ange malin."

Un sourire, toujours complice.

Il déplut à Javert qui n'en montra rien.

" Il semblerait qu'elle ait disparu barrière de la Rapée, lança le policier. Une bande de grinches l'aurait embauchée pour goupiner [travailler].

- Ha mais c'est que vous en savez plus que ce que vous le dites, inspecteur ! La barrière de la Rapée est un lieu dangereux pour les cognes.

- Et pour les mômes encore plus, ajouta Vidocq en fronçant les sourcils. Surtout si une bande de grinches est dans les parages.

- Je vois que cela fait votre blot [affaire], conclut M. Henri. Au taf, les gonzes ! Nous avons une mômignarde à retrouver et une bande de grinches à poisser.

- Je suis sur la braise [impatient] !," lança froidement Javert, en usant volontairement de l'argot.

On sourit, on apprécia et on se salua entre gens du même monde.

Le forçat, le garde-chiourme, le policier.

Vidocq entraîna Javert dans un fiacre. Les deux hommes prirent un inspecteur Rivette, dérouté, en passant.

Le policier avait participé à l'affaire depuis le début...et Vidocq ne faisait plus confiance à Javert. Si tant est qu'il lui avait déjà fait.

Le souvenir d'une nuit durant laquelle il avait vu le policier discuter avec un pistolet n'avait jamais quitté la mémoire eidétique du chef de la Sûreté. Et sa perte de sang-froid quelques jours plus tôt avait convaincu Vidocq du besoin de surveillance du vieil inspecteur.

Javert n'eut que le temps d'envoyer un message à son sergent. L'inspecteur Roussel remplacerait Javert ce jour-ci.

Peut-être le lendemain.

Puis il envoya un message à Valjean, codé comme de juste pour l'appeler à le rejoindre barrière de la Rapée.

Rue Petite-Sainte-Anne, Vidocq joua les chefs de la Sûreté avec un plaisir évident.

" Barrière de la Rapée. Je connais. J'y ai quelques mouchards. Toi aussi Javert ?"

Le policier ne dit rien, se contentant de hocher la tête.

" Que cherche-t-on barrière de la Rapée ?, demanda Rivette, inquiet de ce que ces deux-là avaient encore décidé de faire sans le tenir au courant.

- La gosse de Javert !"

Rivette se tourna vers son ami et collègue, immensément surpris.

" Sa gosse ?

- Une petite Bretonne semble-t-il. Je ne savais pas que tu avais du goût pour la galette, le cogne."

Vidocq riait, moqueur. Gouailleur.

" Une gosse enlevée par des grinches, expliqua sèchement Javert.

- Des grinches ?, fit Rivette, tombant des nues. Il ne manquait plus que cela."

Cette fois, le rire fut communicatif.

Vidocq fit servir du café et on se mit à parler d'un plan…

Rivette n'était pas là. Il surpervisait la chasse aux floueurs du Cercle Saint-Antoine. Le jeune policier était content de se rendre utile dans ce travail d'épurage.

Vidocq poursuivait la chasse aux putassiers dans le quartier du Romarin.

Javert n'avait plus le droit de participer à l'affaire Robignole.

Javert, quant à lui, était habillé en ouvrier et attendait Valjean barrière de la Rapée. Il avait obtenu cette tâche après une dure argumentation.

Il avait promis de ne pas emmener d'armes, de ne pas rester seul, de ne pas tenter quoi que ce soit de dangereux.

A la mention qu'il ne serait pas seul, Vidocq leva le nez. Le Mec était curieux.

" Tu seras avec qui ?

- Un mouchard.

- Tiens, tiens. Tu me le présenteras ?

- Non."

Un rire appuyé et Javert eut le droit de quitter la rue Petite-Sainte-Anne.

Il y avait près de la barrière de la Rapée un vaste terrain vague. À pareille heure, des hommes et des femmes la traversaient, vaquant à leurs occupations. D'autres se divertissaient en regardant les bateaux glisser paresseusement le long de la Seine. L'inspecteur Javert s'était dissimulé parmi ces derniers.

Mais il ne perdait pas de vue la bande d'enfants qui couraient dans tous les sens, jouaient aux soldats ou à la marelle dans la plaine. Ce n'était pas des jeux innocents : les garçons apprenaient l'agressivité, les filles découvraient comment passer inaperçues.

Il était facile de voir que la bande avait sa propre hiérarchie.

Un vieil homme sortit de nulle part et se rendit dans le champ. Il était chargé comme un baudet et marchait courbé. Javert eut besoin de jeter un second coup d'oeil avant de reconnaître Jean Valjean.

Cela fit lever les yeux au ciel à l'inspecteur Javert avec agacement.

Son pas hésitant le faisait non seulement paraître faible, mais dissimulait aussi sa corpulence intimidante.

Cabotin !

Il ne fallut pas longtemps pour que le vacarme éclate parmi les enfants, qui l'entourèrent en un clin d'œil. Monsieur Madeleine dans toute sa splendeur.

Javert savait maintenant qu'il n'avait pas feint le caractère doux et calme qu'il avait montré aux enfants de Montreuil ; il savait aussi que ce n'était qu'avec eux qu'il avait osé montrer sa vraie nature. S'il avait su alors...

Valjean caressa brièvement les quelques petites têtes qui se mirent à sa portée, mais s'adressa au plus grand des garçons pour remettre ses paniers. Puis il attendit la distribution de la nourriture et des jouets qu'il avait apportés. Il était facile de deviner qu'il souriait.

Adorable vieux fou qui, après le plaisir, avait trouvé le moyen de passer sa matinée à travailler pour ces enfants.

Le plaisir... Javert éprouva une réminiscence de sa propre volupté parcourant sa colonne et se promit d'insister sur ses récentes découvertes, mais cette fois…

Valjean agita un bras dans sa direction et Javert comprit que ses projets devraient attendre.

Javert s'approcha et sa haute taille ne joua pas en sa faveur. Les enfants s'enfuirent comme une volée de moineaux et seul le chef se tint droit comme un i, le front levé et le regard fier...prêt à se carapater.

" Il veut quoi le grand gonze ?, demanda le gamin, se prenant pour un homme.

- Que tu éclaires ma religion [informer], répondit sèchement Javert.

- Je suis pas une mouche [un indicateur] !

- Non, je sais. Mais tu as des informations qui peuvent m'être utiles.

- T'es un cogne ?!, jeta le gamin avec mépris...et un peu d'inquiétude aussi.

- On ne peut rien te cacher," soupira Javert.

Grillé !

C'était fini.

Le gamin allait se sauver, emportant sa bande avec lui, sur un dernier regard plein de ressentiment pour Valjean.

Javert, à sa décharge, ne connaissait pas les enfants. Il avait plus pour habitude de capturer les mômes pour les enfermer en cellule afin de les pousser à chanter leur chanson. Il y avait des prisons aussi pour les enfants.

M. Madeleine se voulut apaisant, il leva les mains afin de rassurer Jojo.

" Voici mon ami, un homme bien.

- Un cogne !, objecta Jojo.

- Oui, mais il est quand même bien."

Jojo cracha sur le sol, un geste plein de mépris qui hérissa le poil de Javert. Ce dernier regretta l'absence de sa matraque.

" Voici Jojo, annonça Valjean en présentant l'enfant à Javert, désespéré de calmer la situation. C'est le chef ici."

Il ne put s'en empêcher, ce fut plus fort que lui mais le policier eut un reniflement inesthétique, montrant clairement ce qu'il pensait d'un chef de cet âge.

" Et son bague [nom] au cogne c'est quoi ?"

Javert ignora le regard implorant de M. Madeleine, il savait que c'était une erreur mais l'affaire était mal engagée de toute façon. Il le fit juste pour le plaisir de voir le visage de ce petit chef blanchir de peur et devenir livide à la simple mention de son nom.

" Javert."

Et il arriva ce qui devait arriver.

Les enfants s'enfuirent et Jojo le premier.

Pour se mettre à l'abri de la Rousse.

Le terrain vague se retrouva vide et Valjean était estomaqué.

Puis un son incongru se fit entendre.

Un applaudissement lent et solennel.

Valjean applaudissait Javert avec un regard courroucé. Le regard de M. Madeleine quand il était mécontent de son chef de la police. Ce qui était assez régulier.

Javert se troubla et baissa la tête.

" Là, Fraco, je dois avouer que tu avais raison.

- A propos ?, fit la voix incertaine de l'inspecteur.

- Tu n'es pas le plus intelligent des policiers."

Un coup dans l'eau.

Il allait falloir revenir le lendemain. Interroger d'autres enfants. Peut-être envoyer un autre policier.

Rivette ?

" Je te l'ai dit. Je ne suis pas...le plus compétent.

- C'est le moins qu'on puisse dire. "

Valjean se releva, prenant ses paniers et essayant de dominer sa colère. Javert le regardait, ne sachant comment agir.

Puis, alors qu'un nouveau combat allait opposer les deux hommes, des silhouettes apparurent sur le terrain vague. Et firent geler Javert.

" Merde ! Je le connais ce gonze-là.

- Quoi ?"

Valjean allait se tourner pour regarder dans la même direction que Javert mais ce dernier le retint en lui saisissant le bras.

" Non ! Ne bouge pas ! Continue à agir comme si de rien n'était.

- Que fait-on ?"

Valjean avait perdu toute colère.

Il regardait Javert et ne le reconnaissait plus.

Le policier était devenu un dogue. Le même regard concentré, la même grimace, la même force nerveuse irradiant de tout son corps.

Javert était tendu comme un arc.

Non, il ne l'avait jamais vu ainsi. Sur la piste d'un criminel. Même durant la chasse à Lazaro…

Javert examinait les environs puis ses yeux se posèrent enfin sur Valjean. Il n'était pas content de le voir.

" Tu vas rentrer Jean. Je vais suivre ces gonzes.

- Quoi ?

- Merde ! Je vais les perdre !"

Et le chien se jeta sur la piste. Abandonnant Valjean sans un regard en arrière.

L'inspecteur Javert n'était pas le plus intelligent des policiers de Paris mais il était parmi les plus tenaces.

Il avait reconnu l'un des deux hommes qui avaient traversé nonchalamment la barrière de la Rapée.

Un tire-laine qui avait déjà goûté de ses cellules et qui devait être sur un sale coup.

Et le chien s'était lancé après lui et son collègue. Cherchant le vent.

Il eut raison d'agir ainsi.

Mais cela dura des heures.

Errant de café en estaminet, se cachant dans des encoignures de portes et écoutant des conversations en argomuche [argot]. On se préparait à une gentille petite cambriole [cambriolage].

Rien de bien méchant.

Pas d'escarpe, pas de maquillage. Juste une lourde [une porte] à forcer et un peu de blanquette [argent et argenterie] à grincher.

De la belle ouvrage !

" A la Sorgue, je grinche la Blanquette ! Sans risque que cela devienne chaud !

- Pour sûr ! Comme sur des roulettes [sans danger, facile] !"

On discutait en buvant de l'eau d'affe et en plaisantant la Rousse.

De deux, la bande se retrouvait à quatre.

" A la rue de la Barillerie !," lançèrent les gonzes en finissant leur verre.

Cela fit rire encore plus fort les hommes avinés.

La rue de la Barillerie, située sur l'île de la Cité, était si proche de la Conciergerie et de la Raille.

Javert buvait son alcool en serrant les dents. Il faisait son travail de cogne et se jurait de poisser toute la bande.

Se levant pour pisser dans la rue, Javert avisa un enfant qui fouillait dans les détritus sur le sol, sans nul doute à la recherche de quelque chose à manger.

" Hé le môme !," siffla Javert.

Le gosse s'approcha, le visage amaigri par les privations, et le regard inquiet devant les paires de gifle qui l'attendaient.

" Tu veux gagner un Napoléon le mioche ?

- Pour faire ?

- Un petit tour rue de Jérusalem."

L'inquiétude se fit plus intense mais Javert exhiba son Napoléon et le gamin empocha une page de carnet sur laquelle Javert avait écrit l'adresse où il attendait des renforts.

S'il ne fournissait pas le service demandé, Javert lui promit une nuit au violon...voire pire...une nuit dans la cellule de Pontoise en sa compagnie…

Il va sans dire que le gamin fit ce qu'on lui demandait le plus diligemment possible.

La rue de la Barillerie était une rue bien connue du policier. Elle appartenait au quartier de la Cité, possédait quelques maisons bourgeoises et quelques lanternes. La rue était large et belle, elle donnait sur le palais de justice. Une petite place en demi-cercle mettait en valeur l'échafaud pour les expositions judiciaires.

L'inspecteur la connaissait bien pour l'avoir parcourue des centaines de fois. Pour y avoir regardé l'échafaud.

Il ne pensait pas y venir de nuit pour empêcher une cambriole.

Une gentille petite affaire paraît-il, sans escarpe et sans maquillage.

Le policier était debout dans l'ombre d'une porte-cochère et attendait ses collègues.

Il ne pouvait décemment pas s'en prendre seul à quatre hommes.

On allait encore le taxer d'imprudent et l'attacher à son poste de Pontoise.

L'attente se fit longue. Le brouillard menaçait d'envelopper tout dans ses brumes, faisant se raidir le policier en surveillance, les sens encore plus en alerte.

Javert se dit que l'affaire était ratée lorsque quatre ombres apparurent dans la rue. Et s'approchèrent d'une porte donnant dans une demeure bourgeoise de qualité.

Aussitôt le bruit du travail résonna dans le silence de la place. Cela fit grincer des dents à Javert.

" Des amateurs, lança une voix méprisante derrière Javert.

- Oui," fit ce dernier sans se démonter.

Le principal instrument de travail des cambrioleurs était un levier court, coudé d'un bout en pied-de-biche ; ce qu'on appelait une pince-monseigneur, aisée à dissimuler, mais avec laquelle on forcait facilement les portes légères des chambres des étages élevés.

Cet outil était efficace mais il pouvait se révéler bruyant dans des mains inexpérimentées. Ce qui était le cas ce soir.

Rivette se rapprocha de Javert et les deux policiers examinèrent la rue.

" Je pensais voir le Mec, fit simplement Javert.

- Il en serait amusé mais le chef de la Sûreté a des dépositions à récupérer. Le Mec travaille avec M. Henri ce soir.

- Des arrestations ?

- Quelques putassiers. Le ménage a été fait."

Javert avala sa salive pour parler clairement.

" Des mômes ?"

Rivette eut la même réaction avant de répondre :

" Peu. Ils sont à l'hôpital des Enfants-Trouvés eux aussi. Pas de Soazig.

- Et les floueurs de Saint-Antoine ?"

Javert avait demandé cela autant pour changer de sujet de conversation que par intérêt pour les affaires de son collègue.

" Rien."

Un dépit était sensible dans la voix de Rivette, Javert se tourna vers son collègue mais le visage était dans l'ombre. Illisible.

" Que fais-tu encore rue de Jérusalem à cette heure ?

- Je devais partir mais le Mec m'a demandé de l'aide. On a eu pitié de moi je suppose. Et ton message est arrivé.

- Merci Rivette.

- Des venterniers [cambrioleurs], cela ne se refuse pas !"

Un rire amusé.

Ils n'étaient vraiment pas bons. Javert comprit très bien comment il avait pu en poisser un une fois déjà. Ce soir, il aurait la troupe au grand complet.

" Ce sont vraiment des manchots !," lança Rivette.

Un bruit très fort venait de résonner dans la rue.

Une porte qui craquait suivie de jurons clairement perceptibles.

" On les laisse jouer encore longtemps ?, demanda Rivette en étouffant un bâillement.

- Craquer la lourde ! Un peu d'amusement avant la bouclerie [arrestation]."

Un sourire de fauve.

Javert s'amusait.

Cela lui permit d'oublier les mauvais jours…

Et la porte craqua enfin.

Les quatre hommes entrèrent dans la maison comme un seul homme. Puis ils ressortirent aussitôt en entendant le coup de sifflet de Rivette. Des cognes leur sautèrent dessus de toutes les portes cochères de la rue et ils furent rapidement menottés.

Efficace, rapide, énergique.

Javert laissa Rivette gérer toute l'affaire. Il comprenait que l'inspecteur de police avait besoin d'une réussite pour rattraper cette journée.

A la Préfecture, on applaudit Rivette et on lui offrit un café pour saluer la performance. On inclut Javert dans les félicitations.

" On entend plus parler que de vous, lança un des inspecteurs, Hartmann l'Alsacien. Des putassiers, des grinches, des escarpes, des floueurs… Vous visez le poste de préfet ?"

Un rire général. On savait bien qu'un simple inspecteur n'avait aucune chance d'avancer dans la carrière jusque là...encore moins Javert le gitan.

" Déjà inspecteur de Première Classe me plairait bien, répondit Rivette en souriant avec joie.

- Et toi Javert ? Tu veux Pontoise ?, jeta un sergent, Gembrel.

- Un verre d'eau d'affe serait le bienvenu, rétorqua Javert, pragmatique.

- T'as raison le gitan. Faut se contenter de ce qu'on a," approuva quelqu'un.

Un collègue quelque part parmi les uniformes bleu nuit.

Un sourire méprisant parmi quelques-uns.

On n'aimait pas Javert, le gitan. On le tolérait. Il était bon que Javert ne l'oublie pas.

Javert acquiesça et serra les dents à se briser les mâchoires.

Oui… un gitan au sein de la Force… Cela faisait mauvais genre.

On emporta les voleurs jusqu'aux cellules mais Javert tint à interroger les deux hommes qu'il avait vus déambuler barrière de la Rapée.

" Des grinches qui enlèvent les mômes ?, répéta l'un des hommes, surpris de cette question venant de l'inspecteur de police encore en tenue d'ouvrier.

- Barrière de la Rapée. Ne me force pas à répéter !, gronda Javert.

- Ce n'est pas nous, inspecteur. On a bien assez à faire avec des gonzes sans s'encombrer de mômes.

- Donc ?

- C'est pas nous !"

L'autre ajouta devant les mêmes questions, pensant s'en sortir en montrant de la bonne volonté :

" Il y a bien une bande, c'est vrai. La bande au Pégriot. Mais on ne sait rien de plus, inspecteur."

Malgré les menaces et les tentatives de séduction, Javert resta sur sa faim. Il n'aurait rien de plus.

Le Pégriot ?

Inconnu au bataillon.

Mais peut-être Vidocq en conservait la trace dans les archives de la Sûreté...autrement dit dans son immense mémoire…

Bientôt Rivette et Javert se retrouvèrent à marcher de concert dans la nuit profonde. L'alcool et le café lestaient les estomacs mais il aurait fallu manger un morceau pour éviter le vacillement.

" Et ton môme ?, demanda, attentionné, Javert.

- Un gueulard ! On ne comprend pas d'où ça vient ! Fanny est une âme douce et je ne suis pas un violent.

- C'est peut-être juste le môme, fit le vieil inspecteur, amusé.

- Peut-être."

Rivette se frotta les tempes, fatigué au-delà des mots. Il était tard. Javert s'inquiéta pour son collègue et le prit par le bras, cavalièrement, stoppant un fiacre qui rentrait certainement à l'écurie par cette heure impie.

" Que…?, commença le jeune policier en sursautant sous l'agression.

- Tut ! Tu rentres chez toi et tu dors ! Ta largue doit être aux cent-coups.

- Javert ! Je vais bien !, fit Rivette, mécontent d'être ainsi traité.

- Tu es épuisé ! Je ne veux pas d'un collègue incapable de trimer demain.

- Je ne suis pas fatigué !"

Mais le bâillement sonore amoindrit la démonstration et fit sourire ironiquement Javert. Le cogne se croisa les bras et contempla son vis-à-vis avec un regard moqueur.

" Bon, je suis crevé, admit Rivette.

- Tu travailles trop, le môme. Je suppose que c'est pour la prime ?"

Voilà c'était demandé. Faire plus d'arrestations permettait aux policiers d'arrondir leur salaire grâce aux primes, mais c'était un jeu dangereux.

Javert y avait souvent joué mais il n'aimait pas savoir son collègue, un jeune père de surcroît, en passer par là.

Rivette fut scandalisé par la question. Mais il comprit qu'il n'y avait nul jugement derrière cet intérêt.

" Oui. Les temps sont durs et c'est écorchant [cher] un mômignard."

Javert ne dit rien.

Que pouvait-il dire ?

Le salaire d'un policier était misérable. On vivait de peu. Alors avec une femme et un enfant !

Puis Javert eut une révélation et claqua dans ses doigts. Faisant sursauter encore Rivette qui se laissait s'endormir, bercé par les cahots de la voiture.

" Ta femme sait-elle jouer du piano ?

- Oui, répondit prudemment le policier, ne sachant pas où voulait en venir Javert.

- Cosette a grandi. Valjean souhaiterait lui trouver une préceptrice qui sache jouer du piano.

- Une préceptrice ? Comme chez les bourgeois ?

- Non. Juste venir lui donner des leçons de piano et lui inculquer des règles de savoir-vivre. Je ne sais pas, moi. Lui mettre un peu de plomb dans la tête !

- La petite donne du fil à retordre ?, sourit Rivette, amusé et bien réveillé cette fois.

- A baffer.

- Je verrai avec ma femme mais elle refusera de venir sans Clément.

- Elle n'aura qu'à amener son mioche. Cosette sera heureuse de pouponner. Et ça lui apprendra les réalités de la vie. Mieux que des cantiques !

- Javert, Javert, Javert ! Il te faudrait une femme tu sais."

Le rire fut communicatif.

Lorsque le fiacre déposa Rivette devant son immeuble, les yeux du jeune inspecteur brillaient de plaisir.

D'espoir.

Un salaire décent pour sa femme !

Cela arrangerait les choses…

Javert était content de sa trouvaille.

Une préceptrice pour gérer Cosette !

Cela apaiserait les tensions…

CHAPITRE VI

DES RÉVOLTÉS ET DES SOLDATS

Javert revint rue Plumet, fatigué mais satisfait.

Il avait raté en beauté les mômes mais il avait un nom...et qui sait ? Ses mouchards connaissaient le Pégriot ?

L'inspecteur se promit d'en parler le lendemain.

Après une nouvelle réunion de la Conspiration de La Fayette.

En effet, Auguste Blanqui allait prendre la parole au nom de son ami Paul-François Dubois, directeur du Globe, journal d'inspiration libérale opposé à la Restauration… L'homme avait été condamné le 10 mars par la Cour d'Assises à quatre mois de prison et 2000 francs d'amende pour avoir oser publier un pamphlet contre la royauté : "La France et les Bourbons en 1830". Après un procès fleuve qui durait depuis le 18 février.

Bien entendu, M. Chabouillet poussait Javert à participer à cette réunion. M. Mangin également.

C'était amusant.

On envoyait le mouchard sur la brèche pour pousser à la Révolution...et pour dénoncer les révolutionnaires.

Un jeu dangereux.

Mais n'était-ce pas le danger de la neutralité ? M. Chabouillet avait prévenu son protégé.

On parlait toujours du discours menaçant du roi et de la guerre en Algérie. On attendait le prochain mouvement du Parlement. La politique devenait un gigantesque jeu d'échecs où chacun avançait ses pions et espérait la faute de l'autre.

Rue Plumet, Javert avait envie d'un bon repas, d'un bon bain et d'un bon amour…

Le dogue de Pontoise était apprivoisé maintenant.

A la barrière de la Rapée, Valjean avait regardé son compagnon s'éloigner. L'instinct l'avait poussé à le suivre et à le protéger, et il avait été difficile d'ignorer la puissance de ce besoin.

Il lui était impossible de le voir se précipiter vers le péril de son pas ferme et déterminé et de ne rien faire. Pourtant, le vieux forçat savait qu'il n'était pas assez compétent pour lui être utile. Sa présence serait au mieux, une entrave, au pire, un danger.

Il devait donc rentrer chez lui, à son jardin et à la musique de Cosette, puis attendre le retour de Javert. Cette dernière circonstance lui était insupportable.

Il décida de profiter qu'il était près du quartier pour rendre visite à Marie, la mère de Soazig. Peut-être pourrait-il aussi rencontrer sa voisine Léonie et s'assurer qu'il lui restait de quoi nourrir la famille...

Et en effet, ce fut Léonie qui le reçut. Elle portait un enfant assis à califourchon sur sa hanche et les cheveux de son chignon en bataille ; elle se débrouillait pour gronder encore un môme du pied de l'escalier.

" Tiens, monsieur Jean ! Le premier homme que j'ai été heureuse de revoir depuis longtemps.

- Madame. Je suis venu voir comment va la famille... et demander s'il y a des nouvelles de Soazig."

La femme secoua la tête et une nouvelle mèche de cheveux s'échappa de son chignon en ruine.

" Nous ne savons rien de la petite fille. Mais Marie va mieux, et les enfants se portent bien. Ils ont finalement arrêté son salaud de demi-frère. Il ne reste plus qu'à convaincre Marie que c'était la meilleure chose qui pouvait lui arriver, et croyez-moi, ça va être difficile."

Valjean porta la main à son gousset et en sortit trois Napoléons. Trois semaines de salaire pour un ouvrier.

" Tenez, Madame Léonie.

- Pas besoin, Monsieur Jean. Il me reste quarante francs et je sais comment les faire durer.

- J'en suis sûr, madame. Mais je ne sais pas quand je pourrai retourner. De plus, vous devez toucher un salaire pour vos services.

- Mes services ? Je vous les ai déjà fait payer : je prépare un repas pour les deux familles et nous mangeons tous ensemble. Mes enfants aussi. Maintenant que la neige a foutu le camp, peut-être que mes bourgeois reviendront et m'engageront à nouveau.

- Puis-je vous demander quel est votre état ?

- J'ai été lingère chez une grande famille pendant bien longtemps. Jusqu'à ce que le mioche - et elle montra d'un signe de son menton l'enfant qu'elle portait maintenant dans ses bras - est tombé malade. J'ai dû les quitter, mais je conserve mon petit garçon."

Valjean sourit. Il pensait reconnaître en cette matrone de faubourg quelqu'un qui, comme lui, faisait encore confiance à la providence divine. Tout en cherchant un moyen d'aider le destin...

" Prenez l'argent, madame. Juste au cas où. Je suis sûr que vous en ferez bon usage."

Il monta au troisième étage, mais n'eut pas besoin de frapper à la porte. Marie l'attendait, les bras croisés sur la poitrine et la détermination affichée sur son visage. Cela était mauvais.

" Encore vous ? Je vous avais pourtant demandé de vous éloigner de ma famille ! Vous ne nous apportez que du malheur ! À cause de vous, mon frère se trouve en prison ! Ma fille a disparu !

- Je n'ai rien à voir avec cela, madame. En fait...

- Je ne vous écouterai plus ! Partez ! Puisque vous avez eu l'audace de faire entrer la police chez moi, envoyez ce Rivette si vous avez quelque chose à me dire. Lui, au moins, comprend ce qu'une femme souffre lorsqu'elle se retrouve toute seule !"

Valjean la vit essuyer une larme du dos de sa main. La colère de Marie était celle d'une femme déraisonnable. Peut-être seulement aveugle. Où alors, elle n'était que feinte...

" Madame... Permettez-moi…"

La femme lui claqua la porte au nez.

Et l'ancien maire de Montreuil-sur-Mer rentra chez lui en se demandant s'il ne lui échappait pas quelque chose de très important concernant la condition féminine...

Un bon bain. Ce fut difficile. Javert n'était pas un imbécile. Il savait qu'à cette heure indue, il allait devoir attendre le lendemain pour avoir un peu d'eau chaude. Quant à louer une baignoire...

Il devait se raser ! Absolument ! Sinon il allait ressembler à un homme-chien des îles du Pacifique.

Un bon repas. Ce fut plus facile. Car Valjean l'attendait pour manger dans la cabane de jardin.

Un repas simple composé de pommes de terre et de filets de perche. Simple mais roboratif.

Ce qui fit penser à Rivette luttant pour nourrir sa famille.

En se servant un large verre de vin, Javert annonça à Valjean :

" Mme Rivette va peut-être venir éduquer notre Cosette. Un peu de piano, de la couture, la cuisine… Je ne sais pas."

Valjean ne dit rien. Les yeux rivés sur Javert. Cela inquiéta ce dernier qui se demanda ce qu'il avait fait de mal.

" Jean ?

- Notre Cosette ?"

Javert se troubla et s'en voulut d'avoir parlé sans réfléchir.

" Pardonne-moi Jean. Je ne voulais pas présumer… Je…"

Un baiser, doux, le fit taire et les yeux de Valjean étincelèrent de plaisir. Un ciel d'azur magnifique qui coupa le souffle au policier, au moins autant que le baiser.

" Idiot ! Je suis heureux que tu considères Cosette comme ta fille.

- Je… Je crois que je me suis attaché à cette mômignarde. Au moins autant qu'à son père."

C'était dit avec un ton qui se voulait froid mais Valjean ne fut pas dupe. il embrassa encore le policier et bientôt le repas fut oublié sur la table. Pas fini…

Un bon amour. Profond, doux, sincère…

Javert n'oubliait pas la colère de Valjean durant l'échec du matin avec les enfants. Il était heureux et soulagé de voir qu'elle était partie.

Comme si les ombres disparaissaient et que le soleil de mars apparaissait enfin après les pluies des giboulées…

Un bel amour.

Valjean se retrouva étendu avec son policier, perdus tous les deux dans ce lit trop petit. Se caressant, s'embrassant...oubliant de porter la chemise de nuit… Ivres de leurs baisers et de leurs peaux nues...

Les mains du garde-chiourme glissaient sur les cicatrices dispersées dans le dos du forçat, essayant de ne pas songer au passé...tandis que Valjean embrassait le cou du policier, respirant l'odeur de cuir venant du col de protection...

" Un jour…, murmura Valjean dans le creux de l'oreille, nous pourrons vivre sans nous cacher…

- Mhmmm, souffla Javert, revenant des brumes du désir. Si tu arrêtes de te mettre en danger… Peut-être…

- Toi, moi, et Cosette…

- Qui aurait cru que Jean Valjean serait aussi sentimental ?," se moqua gentiment Javert.

Mais la moquerie se transforma en gémissements de plaisir lorsque les caresses devinrent profondes…

Un bon amour.

Un bel amour.

Un amour interdit.

Quelques jours et quelques nuits s'étaient écoulés, et Soazig restait toujours enfermée dans le grenier. La petite fille avait encore fait quelques menus travaux et ses résultats avaient été du goût des voleurs qui l'accompagnaient ; maintenant, la nourriture qu'elle parvenait à voler ici et là risquait de se faire rare.

Et cela, en regardant son nouvel ami qui commençait enfin à aller mieux, l'angoissait.

Il se nouait entre eux des liens d'amitié forts et sincères. Chavó semblait capable, bien qu'il soit plus âgé que les garçons que Soazig fréquentait, de voir en elle non pas une faible petite fille, une nuisance ou une proie, mais son égale. C'était une circonstance assez rare pour avoir complètement conquis le cœur de la fillette, et sa loyauté aussi.

Ils passaient de longs moments à discuter : pendant que Chavó peaufinait son éducation, la petite fille s'habituait à le voir comme un grand frère.

L'idée de s'enfuir et de l'abandonner à son sort hantait son sommeil ces derniers temps.

" Ils viendront te chercher ce soir. Une bonne affaire, cette fois. Ce sera ta dernière épreuve avant que tu ne sois autorisée à coucher avec les autres garçons. Tu dois fuir.

- Comment ? Il est facile de s'échapper : s'ils m'envoient me cacher dans une boutique, je n'ai qu'à m'asseoir et attendre que le propriétaire me trouve et me dénonce. Mais alors la police m'emmènera.

- Mieux vaut une prison qu'un bordel.

- Tu crois ?"

Soazig médita un instant. Chavó semblait être sûr de ce qu'il avançait, comme il l'était toujours. Il s'avérait qu'il ne s'était que rarement trompé.

" Si la prison vaut mieux que d'être un voleur ou une prostituée, pourquoi ne t'es-tu pas enfui, Chavó ?

- À cause de mon père. Je suis un gitan, tu te souviens ? Mon père a travaillé dur pour obtenir le respect de ses voisins. Son commerce dépend de la confiance que lui accordent les clients. Pourtant, dès qu'il y a un problème, on le traite de gitan voleur. Comment puis-je me livrer à la police ? Si je le fais, je vais ruiner mon père. Ces choses se savent bientôt, et tout le monde dira alors : "Vous voyez, j'avais raison. Les gitans ne peuvent être que des voleurs." Ils ne lui confieraient plus leurs vieilles casseroles pour que mon père les répare, et ma famille devrait partir pour tout recommencer ailleurs... Non. Si je m'enfuis, ce sera avec l'aide de mon peuple... Mais toi, tu n'es pas gitane, tu comprends ?"

Non, Soazig était loin de pouvoir comprendre les préjugés auxquels elle n'avait pas eu à faire face. Mais elle connaissait bien d'autres préjugés tout aussi nuisibles.

" Est-ce que tous les membres de ta race sont aussi basanés que toi ?, demanda-t-elle après un petit instant.

- Quelques uns plus que d'autres. On a la peau plus foncée que la plupart des Parisiens, oui, mais il y a aussi parmi nous des blonds aux yeux bleus, comme toi.

- Alors pourquoi les gens savent-ils que vous êtes gitans ?

- Parce que nous sommes fiers d'être gitans et que nous ne le cachons pas."

Un sourire triste, douloureux. Le garçon avait l'air perdu dans ses souvenirs, et ils ne semblaient pas être agréables. Il poursuivit :

" Il ne servirait à rien de le nier... D'une manière ou d'une autre, les gens savent toujours.

- Si je m'enfuis, tu t'excuseras auprès des maîtres ? Pour qu'ils te donnent à manger…"

Chavó secoua la tête.

" Je suis un homme qui prend ses décisions à présent. Et je ne serai plus un voleur. Surtout pas un Jésus."

Soazig ne chercha même pas à discuter. Elle connaissait suffisamment bien son ami pour être certaine qu'il ne reviendrait pas sur sa décision. Même si cela lui coûtait la vie.

" Tu connais le nom de cette rue ? Ils me tiennent la tête et me font regarder par terre quand on sort d'ici…, demanda-t-elle en chuchotant.

- Rue de l'Épine."

Soazig sursauta. Le fracas lui fit savoir que l'un des maîtres avait appuyé l'échelle contre le mur...

Encore un tendre matin. Javert et Valjean prirent un café ensemble. Partageant des regards tendres et entremêlant leurs doigts.

" La prudence... , sourit Javert mais ses yeux ne réflétaient pas la joie.

- Je sais, accepta Valjean.

- Un message pour prévenir !, rappela le policier.

- Je le ferais.

- Ne te lance pas à la recherche de la gamine ! Je vais le faire ! Je vais la trouver, je te le jure Jean. Dussé-je y passer ma vie !

- Fraco…, fit Valjean, désolé.

- Je ne veux que ta sécurité !"

Valjean ne dit rien et acquiesça.

Un dernier baiser et les deux hommes se séparèrent.

Javert contempla le jardin nettoyé par les soins du jardinier du couvent du Petit Picpus et lança à Valjean :

" Il faudrait des fleurs dans ce vide. Je n'y connais rien mais c'est joli des fleurs.

- Le terrible inspecteur Javert aime les fleurs ?, sourit Valjean.

- Bien entendu, fit Javert, légèrement dédaigneux. Les fleurs de lys voyons."

Un rire ponctua ses mots tandis que le policier, plaçant le bicorne sur ses cheveux bien peignés, quittait la maison de Valjean par la rue Plumet.

Au poste de Pontoise, la montagne de paperasse était décourageante. Javert s'assit en poussant un long soupir fatigué. Il savait déjà qu'il aurait une migraine avant la fin de ce jour.

Le sergent Durand lui apporta un café et l'inspecteur de Première Classe se mit diligemment au travail.

À huit heures, Javert vit arriver son premier plaignant. Une vieille femme hurlant contre son sagouin de voisin.

Une affaire de porte abîmée par un chien féroce…

A dix heures, Javert vit entrer son premier prévenu. L'inspecteur Roussel, accompagné du sergent Philippot avaient arrêté un voleur à l'étalage. Le malheureux, poussé par la faim, avait volé du pain.

Javert n'aimait pas ces affaires qui lui rappelaient trop l'affaire Valjean mais la loi restait la loi.

L'homme fut déféré à la Force où il devait être présenté à un juge.

Subrepticement, l'inspecteur demanda si le voleur avait de la famille. Devant la réponse négative, Javert se détendit un peu...

A midi, la faim allait pousser Javert à demander à son sergent d'aller lui chercher de quoi se sustenter lorsque Rivette lui fit la surprise d'apparaître à sa porte.

Souriant, le jeune inspecteur était par hasard en patrouille non loin de Pontoise.

" Tu as le temps pour un friand à la saucisse et un cruchon de bière ?, demanda simplement Rivette.

- Oui, si c'est moi qui offre.

- Javert !, menaça Rivette.

- Tu offriras le gloria.

- Dans ce cas…"

Au café Suchet se retrouvaient de nombreux policiers. On entendait parler d'affaires en cours, de criminels et de juges, d'avocats trop zélés et de procureurs trop laxistes…

Un café simple, peu cher et de bonne qualité.

Javert se retrouva face à Rivette et les deux hommes se contemplaient, attendant de trouver le bon moment pour parler de l'essentiel.

Javert avait compris et prit les devants :

" Alors ta femme est d'accord pour jouer les préceptrices ?"

Le soulagement était visible dans les yeux noisettes de Rivette. Mais il fallait sauvegarder les apparences.

" Elle est d'accord en effet. Si M. Valjean n'a rien trouvé de mieux, bien entendu. Fanny n'est pas une pianiste confirmée. Elle…

- Elle sait jouer du piano ?, demanda Javert avec sa brusquerie habituelle.

- Oui, mais elle n'est pas un professeur.

- Elle apprendra. Cosette a besoin d'une mère. Ou nous allons au devant de grands problèmes…"

Rivette se mit à rire.

Détendu.

Puis Javert, l'air de rien, lança :

" Ta femme s'entendra directement avec Valjean pour le salaire. Je ne me mêle pas de cela.

- Bien entendu, répondit Rivette, à nouveau tendu.

- Je crois qu'il parlait de trente francs, peut-être quarante.

- Par mois ?, jeta Rivette, abasourdi.

- Oui.

- Mais c'est trop !

- Valjean a absolument besoin d'une préceptrice ! Et cela ne m'étonnerait pas qu'il propose plus à ta femme.

- Plus ?

- Ta femme s'entendra avec Valjean.

- Dieu… Javert…

- Des nouvelles de la rue de Jérusalem ?"

La conversation dériva sur les affaires en cours, au grand soulagement des deux hommes qui détestaient discuter d'argent.

Puis le déjeuner terminé, alors que les deux policiers allaient se quitter pour rejoindre chacun leur poste, Javert sortit son carnet de sa poche d'uniforme et nota l'adresse de Valjean.

55, rue Plumet.

Puis, en tendant le papier minutieusement plié en deux à son collègue...et ami, Javert le fixa intensément des yeux et affirma :

" Voici l'adresse de M. Fauchelevent."

Rivette prit le papier sans quitter les yeux clairs de Javert et répéta simplement :

" M. Fauchelevent au 55, rue Plumet. Très bien."

Mais une foule de non-dits passaient entre les yeux clairs et les yeux marrons. La véritable identité de M. Fauchelevent, le besoin de prudence, l'importance du silence.

On se salua et on se comprit.

Rivette glissa le papier dans la poche intérieure de son uniforme et serra la main de Javert.

" Un jour, il faudra qu'on dîne ensemble.

- Plaît-il ?, fit le vieil inspecteur, désarçonné.

- Le parrain doit s'intéresser un minimum à son filleul ou ma femme va me tuer. Et lui avec."

Un rire.

Javert bénit les dieux de ne jamais s'être marié.

A deux heures, Javert en avait soupé de la paperasse et flanqué de son sergent Durand, il arpentait les rues aux alentours du commissariat de Pontoise.

Après des jours d'activité fébrile, l'inspecteur se retrouvait désoeuvré.

Il aurait aimé travailler avec Rivette sur les floueurs du Cercle de Saint-Antoine mais on ne l'avait pas convié à la noce.

Même une mission de la Sûreté aurait été préférable que cette journée de vide.

" La pluie retombe, remarqua Durand, ne sachant quoi dire pour briser le silence pesant de cette promenade sans intérêt.

- Merci sergent, reconnut Javert, sèchement. Sans vous, je crois que je ne m'en serais pas aperçu."

Le rougissement du jeune homme fut intense.

Javert s'en voulut un instant d'être aussi dur avec Durand. Mais il en avait assez de cette journée.

A quatre heures, Javert se maudissait dans son bureau. Il avait froid, il avait mal à la tête, il était fatigué. L'inspecteur de Première Classe aboyait sur ses inspecteurs, Roussel et Blier.

" Vous pouvez pas faire un effort pour écrire lisiblement ? Je suis incapable de vous relire !

- Javert, commença l'un, Blier, se voulant conciliant. Je ne suis pas un gratte-papier [gens de lettre, écrivain].

- Tu fais chier Javert, fit l'autre, Roussel, plutôt indifférent au coup de gueule de l'inspecteur. Tu n'as qu'à t'acheter des binocles [lunettes].

- Sortez !," claqua Javert, en se maîtrisant à grand peine.

A dix-huit heures, Javert envoya un message en langage codé pour la rue Plumet. Il informait Valjean de son absence au dîner.

Car lui aussi devait faire des efforts pour ne pas oublier son compagnon. N'était-ce pas pour cette raison que les deux hommes avaient failli se quitter ?

Le manque de communication et le manque de considération leur avaient fait beaucoup de mal.

Ne sachant pas à quelle heure il serait de retour, Javert préféra rentrer rue des Vertus.

Une journée de vide…

Une nuit dangereuse…

A vingt heures, Francisco Jiménez était assis entre Auguste Blanqui et Augustin Fabre et il écoutait les propos enlevés d'un certain François-Vincent Raspail, membre du Carbonarisme et franc-maçon. L'homme, adepte de la libre-pensée et ayant des visées sociales, dénonçait la situation de la classe ouvrière.

" Il en va de même en Espagne ?, demanda Blanqui en se tournant vers Jiménez, les yeux brillants de curiosité.

- Les ouvriers souffrent partout et dans tous les pays du monde, Auguste !, affirma avec vigueur Augustin Fabre.

- Il faudrait parler aux ouvriers, fit un nouvel interlocuteur, assis à leur table, le dénommé Pierre-Henri Leroux, un député fourvoyé dans cette réunion de républicains à cause de ses amitiés saint-simoniennes.

- Les ouvriers manquent d'intelligence, grogna un dénommé Benjamin Clemenceau, médecin et républicain engagé, farouchement athée et progressiste.

- Benjamin, fit conciliant Pierre-Henri Leroux, il faut leur apprendre !

- La presse, ajouta Augustin Fabre. Ce sera ainsi qu'on brisera le gouvernement ! Par la presse !

- J'ai entendu dire que Polignac préparait un sale coup !," fit Blanqui.

Et par Dieu, le ministre des Affaires étrangères et président du Conseil des ministres se devait de réagir.

Suite au discours du roi, si menaçant en début de mars et au refus éhonté de Jules Polignac de prendre en compte les avis des députés opposés au régime dont les voix prenaient de plus en plus d'ampleur au sein de la Chambre, la réponse avait été outrageante pour le gouvernement.

L'Adresse des 221 fut promulguée le 18 mars 1830 par la Chambre des députés à l'intention du roi de France, Charles X.

221 noms de députés libéraux voire royalistes avaient signé cette adresse au roi dans laquelle on osait rappeler au roi Charles X l'importance des libertés et le devoir du Trône de les respecter...au risque de provoquer le mécontentement du peuple.

Alexandre Méchin, député libéral et violent opposant au régime en place, en délégation de la Chambre des députés, vint apporter au roi en personne au palais des Tuileries, l'adresse de la Chambre, désormais connue sous le nom d'Adresse des 221.

Ce fut ressenti comme un soufflet par le roi.

« Sire,

C'est avec une vive reconnaissance que vos fidèles sujets les députés des départements, réunis, autour de votre trône, ont entendu de votre bouche auguste le témoignage flatteur de la confiance que vous leur accordez. Heureux de vous inspirer ce sentiment, Sire, ils le justifient par l'inviolable fidélité dont ils viennent vous renouveler le respectueux hommage ; ils sauront le justifier encore par le loyal accomplissement de leurs devoirs. […]

Accourus à votre voix de tous les points de votre royaume, nous vous apportons de toutes parts, Sire, l'hommage d'un peuple fidèle, encore ému de vous avoir vu le plus bienfaisant de tous au milieu de la bienfaisance universelle, et qui révère en vous le modèle accompli des plus touchantes vertus. Sire, ce peuple chérit et respecte votre autorité ; quinze ans de paix et de liberté qu'il doit à votre auguste frère et à vous ont profondément enraciné dans son cœur la reconnaissance qui l'attache à votre royale famille ; sa raison mûrie par l'expérience et par la liberté des discussions, lui dit que c'est surtout en matière d'autorité que l'antiquité de la possession est le plus saint de tous les titres, et que c'est pour son bonheur autant que pour votre gloire que les siècles ont placé votre trône dans une région inaccessible aux orages. Sa conviction s'accorde donc avec son devoir pour lui présenter les droits sacrés de votre couronne comme la plus sûre garantie de ses libertés, et l'intégrité de vos prérogatives, comme nécessaires à la conservation de ses droits.

Cependant, Sire, au milieu des sentiments unanimes de respect et d'affection dont votre peuple vous entoure, il se manifeste dans les esprits une vive inquiétude qui trouble la sécurité dont la France avait commencé à jouir, altère les sources de sa prospérité, et pourrait, si elle se prolongeait, devenir funeste à son repos. Notre conscience, notre honneur, la fidélité que nous vous avons jurée, et que nous vous garderons toujours, nous imposent le devoir de vous en dévoiler la cause.

Sire, la Charte que nous devons à votre auguste prédécesseur, et dont Votre Majesté a la ferme résolution de consolider le bienfait, consacre, comme un droit, l'intervention du pays dans la délibération des intérêts publics. Cette intervention devait être, elle est en effet indirecte, largement mesurée, circonscrite dans des limites exactement tracées, et que nous ne souffrirons jamais que l'on ose tenter de franchir ; mais elle est positive dans son résultat, car elle fait du concours permanent des vues politiques de votre gouvernement avec les vœux de votre peuple la condition indispensable de la marche régulière des affaires publiques. Sire, notre loyauté, notre dévouement, nous condamnent à vous dire que ce concours n'existe pas. Une défiance injuste des sentiments et de la raison de la France est aujourd'hui la pensée fondamentale de l'administration ; votre peuple s'en afflige, parce qu'elle est injurieuse pour lui ; il s'en inquiète, parce qu'elle est menaçante pour ses libertés.

Cette défiance ne saurait approcher de votre noble cœur. Non, Sire la France ne veut pas plus de l'anarchie que vous ne voulez du despotisme ; elle est digne que vous ayez foi dans sa loyauté, comme elle a foi dans vos promesses.

Entre ceux qui méconnaissent une nation si calme, si fidèle, et nous qui, avec une conviction profonde, venons déposer dans votre sein les douleurs de tout un peuple jaloux de l'estime et de la confiance de son roi, que la haute sagesse de Votre Majesté prononce ! Ses royales prérogatives ont placé dans ses mains les moyens d'assurer entre les pouvoirs de l'État cette harmonie constitutionnelle, première et nécessaire condition de la force du trône et de la grandeur de la France. »

Ce à quoi Charles X avait répondu, avec désinvolture :

« Monsieur, j'ai entendu l'adresse que vous me présentez au nom de la Chambre des députés. J'avais droit de compter sur le concours des deux chambres pour accomplir tout le bien que je méditais ; mon cœur s'afflige de voir les députés des départements déclarer que, de leur part, ce concours n'existe pas.

Messieurs, j'ai annoncé mes résolutions dans mon discours d'ouverture de la session. Ces résolutions sont immuables ; l'intérêt de mon peuple me défend de m'en écarter. Mes ministres vous feront connaître mes intentions. »

Le menace était présente.

Il ne restait plus qu'à attendre ses effets. Le roi allait dissoudre l'assemblée et provoquer un nouveau vote..ou pas…

Et le royaume s'enfonçait de plus en plus dans la crise politique.

La monarchie constitutionnelle de Louis XVIII se mourrait et Charles X rêvait d'une monarchie absolue, digne de son frère Louis XVI...voire de son aïeul Louis XIV...

En lisant tous ces débats dans les journaux qu'il suivait avec soin, Javert ne put s'empêcher de grimacer.

Les 221 noms d'Emiliano Serra n'étaient pas une légende.

L'homme travaillait vraiment à sauver le Gouvernement...peut-être même le Trône...

Les républicains étaient mécontents et commentaient les débats publics à s'en briser la voix.

" Polignac va réagir et ce sera un sale coup !, s'écriait Auguste Blanqui en tapant du poing sur la table.

- Il fait toujours des sales coups !, se mit à rire Leroux.

- Le roi va dissoudre l'Assemblée," fit simplement un homme assis non loin de la tablée de Blanqui.

Javert ne connaissait pas encore son nom. Un homme petit et doté de lunettes rondes, sur son crâne se dressait un drôle de toupet de cheveux mais son regard était profondément clairvoyant.

" Et le National ?, demanda Blanqui en se tournant vers celui qui avait parlé avec un drôle de petit accent que Javert reconnut immédiatement comme étant du Sud. Marseille peut-être…

- On va nous coller un procès, souffla l'homme, en souriant, amusé.

- Un procès contre le National ?, rétorqua Fabre, abasourdi. Après le procès contre le Globe ?

- Non seulement un procès mais également une condamnation, fit amèrement le Marseillais, en secouant son toupet de cheveux. Mais le National a les reins solides ! Il s'en sortira grandi et aura une plus large audience !

- La liberté de la presse est définitivement morte dans ce pays, gronda Pierre-Henri Leroux.

- La Presse doit se montrer comme le franc-tireur de la Révolution, lança fermement le Marseillais.

- M. Thiers !, opposa simplement Benjamin Clemenceau. Nous ne parlons pas encore de révolution !"

Un rire unanime accueillit cette phrase candide.

Blanqui lança en souriant :

" Il faudrait un mouchard au gouvernement. Pour espionner ce fou de Polignac ! "

Cela fit rire encore toute la tablée. Jiménez comme les autres.

Puis Blanqui se tourna à nouveau vers son ami l'Espagnol et lui demanda :

" Alors ces ouvriers en Espagne ?

- Il y a peu d'industries en Espagne et le peu qu'il y a traite les ouvriers comme des esclaves, répondit Javert de sa voix de baryton.

- Putain de monde !," grogna Blanqui.

Et des rêves d'égalité et de bombes remettant tout en ordre passaient dans les esprits échauffés de nos républicains.

Surtout avec la situation politique explosive.

Tandis que l'orateur, pris dans son sujet, évoquait la religion et la traitait comme une des raisons de l'avilissement du peuple. Raspail parlait fort, parlait haut, parlait bien.

Javert était estomaqué et buvait ses paroles.

Blanqui le remarqua et lui colla un coup de coude dans les côtes, amicalement :

" Alors ? Vous voyez Jiménez ? Je vous l'avais dit que Raspail c'est quelque chose à entendre !

- Comment...comment n'est-il pas en prison ?

- Mais il l'a été. Comme nous y serons tous un jour. Hein Augustin ?

- Je ne suis pas pressé d'y être Auguste."

Javert notait les noms.

Il ne savait même plus s'il établissait des listes de guillotinés, de condamnés aux travaux forcés, de prisonniers...

" La presse ?, demanda M. Mangin, le préfet, intéressé. Ce subversif n'a pas tort. Je le répète sans cesse en haut lieu. Il faut museler la presse. A-t-il nommé un journal en particulier ? Nous venons de nous en prendre au Globe, nous allons casser le National. Mais il y a tellement de journaux...

- Non, monsieur. A part le Globe et le National...

- Il faudrait faire parler ce Blanqui. De la graine de guillotiné mais il pourrait nous être utile. D'autres noms ?

- Pas pour l'instant, monsieur.

- Continuez votre travail, Javert, je suis content de vous."

" Ne donnez pas trop de noms, Javert !, fit M. Chabouillet, impératif. Il faut conserver des révoltés pour chasser le gouvernement !

- Monsieur ! Je donnerai les noms des républicains qui se montrent dangereux."

Javert montrait les dents. Lui et son patron avaient abouti à un accord tacite. Javert travaillait pour le préfet.

Javert travaillait pour la loi.

Javert donnait les noms des républicains qui parlaient de renverser le gouvernement en termes sans concession.

Mais les autres ne faisaient rien d'illégal. Ces réunions n'étaient pas interdites, ces personnalités avaient la liberté de parole, ces républicains étaient des esprits éclairés.

Javert travaillait pour la loi.

Et la loi seule.

Malheur à ceux qui l'oubliaient !

A minuit passé, ce soir-là, Francisco Jiménez se retrouva seul dans son appartement vide de la rue des Vertus. Il compulsait sa liste de noms qui s'allongeait sans cesse.

Des républicains, des révoltés, des révolutionnaires.

Auguste Blanqui, Augustin Fabre, François Guizot, Pierre-Henri Leroux, Benjamin Clemenceau, Philippe Buonarroti, André Dupin, Adolphe Thiers...

Et les noms des Amis de l'ABC…

Et avec plaisir Javert ajouta d'un trait rageur Henri Gisquet et Casimir Perier...

Maudits manipulateurs !

Même en entrant à la Chambre de force, ils restaient des comploteurs.

Ce matin-là, le sieur Lambry, employé principal de l'établissement de M. Leclerc, ouvrait boutique avec quelques minutes de retard.

C'était un homme honnête et déterminé qui avait passé ses meilleures années à suivre Bonaparte aux quatre coins de l'Europe. L'on racontait qu'il avait servi dans les hussards, mais ce n'étaient là que des ragots...

En tout cas, c'était vrai qu'il buvait à la hussarde.

Lambry avait la gueule de bois et très peu d'envie de se battre contre les nombreux curieux que le commerce du tabletier, truffé de nécessaires de voyage, de bijoux dorés d'art, de marqueterie fine, de tabatières en argent et en bois précieux, attirait. Les acheteurs étaient cependant très différents. Devant eux, Lambry ne se montrait jamais abrupt.

Mais ni son salaire ni les jolies primes ne parvenaient à egayer la grisaille monocorde de son existence dépourvue d'intérêt. Caporal à la charge d'un peloton de garçons de comptoir, sergent d'un escadron de doreurs, forcé à livrer ses batailles entre ces quatre murs depuis bientôt quinze ans, il s'ennuyait à mourir. Le pire, et de loin, était qu'il se faisait trop vieux pour aspirer à quelque chose de plus intéressant.

Lambry venait donc de retirer la grille de protection, maugréant à cause des grincements, et avait à peine réussi à ouvrir la porte lorsqu'un homme l'approcha par derrière, le poussa avec l'intention de le faire tomber et entra dans la boutique.

Lambry se mit en colère.

Mais il n'était plus aussi rapide qu'il l'avait été autrefois. Il observa, assis sur le pavé, l'inconnu qui se précipitait à la vitesse de l'éclair dans la boutique, se penchait pour regarder sous les meubles - de vrais bijoux - remuait la marchandise entreposée dans les coins, se faufilait derrière le comptoir.

Lambry redouta la perte du tiroir à recettes. Il n'en fut rien.

Car le voleur ne cherchait ni argent ni objets de valeur. Il recherchait un enfant et finit par le retrouver caché derrière les cadres encore bruts proposés aux clients pour leur garnissage et leur dorure.

Le petit en question n'était guère plus redoutable qu'un ver de terre, mais il lui glissait entre les mains en véritable anguille. L'inconnu l'avait attrapé par le cou si fort qu'il en hurlait, et le traînait littéralement vers la sortie.

Mais le petit garnement ne semblait pas être d'accord. Il lui asséna un formidable coup de pied dans le genou et, lorsque l'inconnu relâcha son emprise sur lui, lui mordit la main. Le scélérat ne demanda pas son reste, notamment parce que Lambry s'était relevé et avait pointé sa canne vers lui comme s'il s'agissait de son sabre. C'était le geste de défi personnel d'un hussard pendant la bataille, un signe terrible que même les civils connaissaient. Le jeune homme libéra le garçon sur le champ et fonça vers la porte. Mais pour en sortir, il devait passer par-dessus Lambry.

Il le fit, car il est bien connu qu'un hussard a le courage d'un lion, mais pas la corpulence d'un cuirassé. Néanmoins, il emporta en souvenir un remarquable coup du faux sabre qui lui fit sauter quatre dents.

Le galopin, pour sa part, s'était figé là où l'inconnu l'avait laissé. Il était mince et minuscule ; son visage crasseux était traversé par deux sillons larges et plus propres. Sans doute en raison des larmes qu'il parvenait maintenant à avaler.

Tremblant de la tête aux pieds, il leva les mains en l'air et fit un pas en avant.

" Je me livre, monsieur."

Cela fit penser à Lambry au petit tambour que le régiment avait perdu à Wagram...

Mais l'employé principal de Monsieur Leclerc, tabletier au 19, rue Chapon, était avant tout un homme dévoué à son devoir. Il sortit dans la rue sans perdre de vue l'enfant puis cria :

" Police ! La boutique a été cambriolée ! Que quelqu'un fasse venir la police !"

Peu après, une patrouille de sergents de la ville criblait le hussard de questions auxquelles il n'avait aucune idée de comment répondre. Et le petit garçon, qui avait gardé la tête basse pendant tout ce temps, silencieux même lorsqu'on lui passa les poucettes et qu'on le traîna pour l'emmener au commissariat du quartier, se mit soudain à crier.

" Je ne parlerai qu'au policier gitan ! Emmenez-moi avec lui ! Je veux parler au policier gitan !"

On se regarda et on envoya un sergent chercher l'un des rares policiers gitans de la Force.

Encore fallait-il qu'il acceptât de venir.

" Monsieur…"

Quelque peu surpris, Jean Valjean cessa de retourner la terre pour regarder la grille. Peu de gens passaient dans la rue Plumet, encore moins de gens s'y arrêtaient. La présence d'une jeune femme avec un bébé dans les bras était à peu près inouïe.

" Monsieur, est-ce le numéro 55 ?

- En effet...

- Je cherche Mlle Euphrasie Fauchelevent. Je suis Madame Rivette."

Valjean se dirigea vers la porte mais, à mi-chemin, un tourbillon de laine bleue le devança. Cosette.

Excitée par cette visite, sa fille était redevenue une enfant. Le vieux galérien ôta son chapeau et passa un avant-bras sur son front. Il gagnait du temps pour apprécier le spectacle de sa petite fille qui tournoyait sur la pointe des pieds pour mieux voir le bébé ; Valjean se laissait envelopper par la magie de son rire et cette fraîcheur qu'il craignait tant de voir dépérir entre quatre murs et à l'ombre de trois vieillards.

Il observa Madame Rivette qui, avec un sourire doux et compréhensif, accueillait ce que l'on pourrait presque qualifier d'assaut, retirait quelque peu les vêtements de son fils et montrait à Cosette le petit visage rose du nourrisson... Un petit visage qui ne tarda pas à s'empourprer de colère.

" Cosette, mon petit, fais entrer Madame Rivette. Je vous rejoins dans un instant."

Valjean leur accorda du temps. Il n'avait pas parlé à Cosette de sa nouvelle préceptrice, mais l'accueil que sa fille avait réservé à la jeune femme, puis sa présence tranquille lui semblaient plaider sa cause mieux que ses propres paroles ne le feraient .

Il se lava et passa un de ses costumes, pour ne pas donner l'impression d'être une grosse brute. Il n'était pas question d'effrayer la dame.

Lorsqu'il entra enfin dans la maison, il les trouva assises au piano. Cosette, absolument heureuse, parcourait le clavier tandis que Madame Rivette approuvait de la tête.

" Père ! Vous êtes un méchant homme ! Vous ne m'avez pas dit que vous m'aviez trouvé un professeur de piano !

- Ah ! Professeur de piano ! Bien sûr. Oui... J'aurais dû te le dire.

- Mais cela n'a pas d'importance, Père," dit Cosette, en appuyant ses deux petites mains sur son avant-bras.

Et puis, sur un ton digne d'une conspiration d'État, elle ajouta :

" Je pense que votre choix est parfait.

- Dans ce cas, j'arrangerai les détails avec madame...

- Pendant que je prépare du thé !"

Valjean leva les yeux vers le ciel, prêt à affronter une grimace de désapprobation. Mais Madame Rivette souriait.

" C'est une jeune fille adorable, monsieur. Nous oublions parfois que les enfants ont besoin de temps pour apprendre à être des adultes…"

Jean Valjean n'aurait jamais pensé à aborder la question sous cet angle. Il se réfugia dans le sourire placide qui avait valu à l'ancien maire Madeleine de si bons résultats.

" J'ai quand même peur que ma fille se soit laissée emporter par l'enthousiasme. Je cherche une préceptrice pour... ah !... l'aider à traverser cette étape difficile. Son éducation est plus ou moins complète, mais je pense que quelqu'un devrait la guider dans ses lectures, lui donner des conseils concernant…"

Mais Valjean avait beaucoup de mal, sur ce point précis, à exprimer ses pensées. Il avait voulu Cosette pour lui seul ; il avait pensé, des années durant, qu'il serait suffisant pour sa fille, ainsi qu'elle l'était pour lui. Puis Javert arriva. Et il lui fit comprendre qu'il y avait tout un monde que lui, son père, ne pourrait jamais partager avec Cosette.

" Je pense que Cosette a besoin de quelqu'un qui lui apprenne à voir le monde avec des yeux moins fatigués que les miens.

- Je comprends, monsieur. Bien que les jours de ma première jeunesse commencent à être lointains, je me souviens encore de cette époque si troublante."

Le nourrisson que Madame Rivette tenait dans ses bras choisit ce moment précis pour se réveiller et protester. Après quelques secondes, il braillait. Valjean, poussé par l'instinct, se pencha pour voir ce qui lui arrivait.

Ce devait être Clément, le filleul de Javert. Si ce n'était pas complètement impossible, le vieux forçat aurait assuré que le garçonnet avait hérité du mauvais caractère de son parrain...

" Quant aux leçons de musique, poursuit la femme en berçant l'enfant gueulard, j'ai bien peur de ne pas être particulièrement qualifiée. Mais je peux être utile à votre fille pendant quelque temps : celui qui lui a enseigné la musique a oublié de lui apprendre correctement le solfège."

La femme se racla délicatement la gorge. Elle cachait sous sa douceur un caractère résolu qui se manifestait vivement, sans pour autant diminuer son charme le moins du monde. De la passion peut-être ? Avec deux roses colorant ses joues, elle poursuivit :

" C'est une honte que les professeurs de musique enseignent à leurs élèves des chansonnettes à la mode, ou des petites compositions religieuses sans intérêt. Surtout quand ils pourraient leur enseigner le grand art : Mozart ! Bach ! Vivaldi ! Pourquoi cacher la vraie grandeur aux jeunes ? Notamment à quelqu'un d'aussi passionné qu'Euphrasie !

- Ah ! Je ne savais pas que Cosette s'intéressait autant à la musique, madame. Je la confie à vos bons soins, si toutefois nous parvenons à nous mettre d'accord sur vos gages.

- Vingt francs par mois serait une offre généreuse, monsieur.

- Soixante, madame. J'ai l'intention d'acheter non seulement votre travail et vos connaissances, mais aussi la passion qui vous pousse à aimer la musique et que Cosette apprécie tant. En outre, vous devez compter sur le prix des déplacements. Vous rendre ici trois fois par semaine sera coûteux."

La jeune femme sourit, amusée.

" Nous avons des omnibus à Paris, vous savez ?"

Valjean écarquilla les yeux. Douce, forte, indépendante… Madame Rivette était une femme capable de gagner sa vie en cas de besoin.

Cela donna au vieux bagnard matière à réflexion. Pendant de longues et nombreuses heures.

Les deux femmes continuèrent à faire connaissance, autour de la musique et des soins à donner à un nourrisson, tandis que voletant autour d'elles, la vieille servante, Toussaint, apportait tout ce qui était nécessaire et aux femmes, et à l'enfant.

Eau chaude, couverture épaisse, lange propre…

Valjean contempla sans rien dire Mme Rivette donnant le sein à son fils, alors que Cosette babillait avec joie... et des souvenirs de Faverolles venaient comme une vague le submerger…

Avant de partir, la jeune mère de famille se tourna vers M. Fauchelevent et sourit en lui serrant la main :

" Mon mari m'a parlé de vous. C'est pour vous et votre fille qu'il a joué les vieux jardiniers de couvent ?

- Oui, madame, fit prudemment Valjean, ne sachant trop ce que le jeune inspecteur Rivette avait pu raconter de son expérience.

- J'ai adoré le voir avec des cheveux gris. Cela lui allait à ravir mais Dieu ! ce produit a été impossible à retirer sans raser une bonne partie de la chevelure.

- Je suis désolé, madame.

- Ce n'est pas de votre fait, monsieur, opposa Mme Rivette en riant gentiment. C'est juste qu'il n'y a rien que mon mari ne pourrait faire pour son collègue, l'inspecteur Javert.

- Ils sont amis depuis longtemps ?

- Ils se connaissent depuis des années. Mais je crois qu'ils ne sont vraiment proches que depuis cette affaire de couvent."

Valjean ne dit rien et la main douce et blanche de la jeune femme vint serrer la sienne avec affection.

" Et c'est grâce à vous. Merci monsieur Fauchelevent."

Puis la jeune femme s'en alla, sur la promesse de revenir dans deux jours avec des partitions et un livre à lire pour Cosette.

La bouffée de parfum de madame Rivette disparaissant à peine dans l'air ambiant, Valjean sentit sa main être saisie par les petits doigts de Cosette.

"Fanny est très gentille, merci père.

- Je suis contente qu'elle te plaise ma chérie.

- Père.

- Oui Cosette ?

- Un jour vous me parlerez de maman ?"

Valjean ne sut pas quoi répondre à cela.

Un gouffre s'ouvrant devant ses pieds ne l'horrifierait pas autant.

" Oui ma chérie.

- Bien. Je vais aider Toussaint à ranger la vaisselle du thé."

Valjean regretta que Javert soit absent. Il aurait eu besoin de son soutien et de son amour en cet instant précis.

Une nouvelle journée. Épuisante et vide. Javert en attendait la fin avec impatience.

Durand, avec d'infinies précautions, vint apporter du café à son supérieur. Javert était d'une humeur de chien et méritait avec justesse son surnom de dogue de Pontoise.

Il aboyait sur ses officiers, il grognait contre la pluie, il pestait contre le poêle qu'il fallait ramoner. Ce qui était à l'ordre du jour du commissariat depuis des semaines.

Jusqu'à ce que l'un des policiers ne craque et s'y mette enfin. Et ce n'était pas Javert.

Lui préférait faire appel à un ramoneur professionnel. Mais cela coûtait de l'argent au poste de police. Au détriment du café et du tabac.

Alors avant que le chef du poste ne mette sa menace à exécution, il y avait toujours un collègue pour retrousser ses manches, chercher le hérisson et nettoyer avec soin le poêle et le conduit de cheminée.

Ce moment n'allait pas tarder vue l'humeur maussade de Javert.

Javert était fatigué et énervé.

Mais la vie de policier était souvent comme cela. faite de vide et d'attente. Jusqu'à la prochaine affaire. Jusqu'au prochain meurtre. Jusqu'au prochain drame.

Puis le drame se présenta enfin.

Durand pénétra dans l'antre de l'inspecteur prudemment. Javert ne leva même pas la tête à son entrée.

" Monsieur, un collègue est venu vous chercher.

- Un collègue ? Rivette ?

- Non. Le sergent Perrin du commissariat de la rue Saint-Martin.

- Un sergent ? Que diable se passe-t-il ?"

Javert se leva de son bureau tandis qu'un sergent entrait, la mine sombre, tandis que Durand disparaissait avec soin.

Et il eut bien raison, le sergent attitré de l'inspecteur de Pontoise, car des hurlements de colère se firent bientôt entendre dans le commissariat.

" Que se passe-t-il ?," demanda Blier, intéressé.

Il suffisait d'écouter les cris de rage de Javert pour saisir de quoi il en retournait.

" Un gitan qui demande un policier gitan, répondit avec dépit Durand.

- Ha ces rabouins ! Toujours à vivre entre eux. Une engeance du dia…

- Blier !, claqua la voix dure de Javert, sorti tout à coup de son bureau. Tu vas me faire le plaisir d'aller patrouiller rue Mouffetard.

- Quoi ?, fit l'inspecteur, estomaqué. Mais je n'ai rien à faire rue Mouffetard, ce n'est même pas notre secteur !

- Tu préfères inspecter les abattoirs de Ménilmontant ?, fit Javert, menaçant.

- Non, inspecteur."

Et Blier, fâché et désolé, quitta le commissariat sous les regards compatissants de ses collègues.

La rue Mouffetard s'appelait ainsi car elle puait horriblement, une "mouffette" signifiait "odeur insoutenable", et par Dieu, elle méritait cette appellation. La rue traversait une petite rivière, la Bièvre, par un pont surnommé le pont aux Tripes. C'était une rue spécialisée dans la boucherie et l'abattage des animaux depuis le Moyen Age et depuis le Moyen Age, elle puait.

Javert était rancunier, c'était là le moindre de ses défauts.

Au commissariat de la rue Saint-Martin, il y avait Soazig, habillée en garçon, et Lambry, désolé de perdre son temps précieux à attendre un policier.

Mais il voulait suivre la procédure.

L'homme de la Grande Armée.

Surtout qu'on attendait ce policier gitan comme si on attendait l'Empereur. Avec la même crainte, le même dépit, la même circonspection.

Cela intéressa le vieux hussard qui demanda à un des officiers :

" Il est comment ce policier gitan ?"

L'officier répondit laconiquement par une grimace éloquente :

" Pas facile."

Ce qui attisa encore plus la curiosité de Lambry.

A vrai dire, le bon hussard imaginait un fantassin de basse souche, probablement un Marie-Louise, qui aurait prospéré dans la vie civile. Rien de plus facile pour ces conscrits imberbes en provenance des dernières levées de masse, qui restèrent dans les rangs juste le temps d'assister à la chute de l'Aigle impérial et qui devinrent alors les maîtres d'un pays dans lequel les vétérans de la Moscowa, d'Eylau, d'Austerlitz étaient devenus des indésirables. Le hussard était prêt, toutefois, à accorder à ces garçons le mérite d'avoir survécu...

Contre toute attente, ce que Lambry vit entrer au petit commissariat fut un superbe grenadier qui ne pouvait pas être beaucoup plus jeune que lui, et qui portait son médiocre uniforme avec toute la rigueur et la prestance d'un officier supérieur.

L'homme était imposant, d'au moins six pieds de haut, des favoris touffus lui mangeaient les joues et son chapeau à la cocarde blanche agrandissait encore sa taille.

Ses collègues s'écartaient de son chemin, soudainement si absorbés par le travail qu'ils faisaient qu'ils ne remarquaient pas sa présence ; les rares policiers qui osaient le saluer le faisaient sans enthousiasme.

De cet homme, aussi basané que pouvait l'être un gitan, émanait une autorité naturelle que tout militaire savait reconnaître et respecter.

Le regard que jeta l'inspecteur Javert en pénétrant dans le commissariat de la rue Saint-Martin était si froid et dur que chacun retint son souffle.

Le policier semblait prêt à massacrer le premier homme passant à sa portée.

Lambry, le hussard, se souvenait d'avoir vu assez souvent le même regard sur des camarades de l'Armée.

" Inspecteur !, fit la voix soulagée du commissaire Robert du poste de Saint-Martin. Vous tombez bien ! Nous avons arrêté un gamin mais il ne veut parler à personne d'autre que...qu'un...

- Un gitan ?, demanda sèchement le policier.

- Oui, un voleur manifestement, mais le gamin s'est rendu. On pourrait l'utiliser comme indicateur. Mais il ne veut parler qu'avec un gi… un policier de la nation égyptienne… Heu… Vous comprenez ?"

C'était amusant de voir le commissaire se troubler devant le regard froid du grand inspecteur.

Les yeux transparents du policier détonaient sur la noirceur de sa peau et attestaient clairement de son ascendance gitane.

Lambry s'amusait. Il y avait eu des gitans dans l'armée de l'Empereur. Lambry en avait connu personnellement un, Bannour il s'appelait et il était entré dans l'armée française sur les bords du Nil. Il était issu du peuple des Rroms vivant en Egypte et dont la légende évoquait les Ghawazi, ces magnifiques danseuses qui mirent en déroute les soldats de Napoléon par leur déhanchement et leur mille voiles...

Bannour en parlait en souriant...mais Lambry ne les avait jamais vues… Ces danseuses du désert, venant du peuple Rrom pour lutter contre l'envahisseur français…

Quelque part, Lambry le regrettait…

Cela avait dû être une jolie vision que ces femmes aux tenues vaporeuses dansant pour faire tourner la tête des soldats en uniforme...

" Un gitan est là. Veut-il toujours parler ?"

La réponse sèche de l'inspecteur apaisa la tension. Le commissaire retrouva un sourire réjoui qui embellit son visage poupin.

" Il est menotté dans mon bureau. Venez inspecteur."

Puis Lambry fut foudroyé par le regard clair du policier.

" Et celui-ci ?

- La victime, M. Lambry, présenta le commissaire.

- Qu'il vienne également. Il pourra juger de la véracité du rapport du gamin."

Le petit voleur, Soazig, se leva d'un bond dès qu'elle vit l'inspecteur Javert arriver. Elle devait être la seule personne heureuse de le voir. Mais le regard que le policier portait sur elle était perçant et froid ; il était vraiment effrayant. Soazig comprit aussitôt que l'inspecteur ne la reconnaissait pas et se rassit.

" C'est quoi toute cette histoire de gitans ?, lui lança Javert en langue rom.

- Je ne comprends pas, monsieur.", lui répondit le petit en français.

Cela surprit Javert et le rendit encore plus mécontent de la situation.

Javert n'aimait pas ses origines, il n'aimait pas qu'on les lui rappelle, il était connu de son peuple comme l'ennemi. Un loup des Asturies chassant ceux de sa race.

Il avait tout fait pour qu'on oublie le gitan en lui...mais parfois, il était obligé de se rappeler ce qu'il était.

Ne serait-ce que l'ostracisme...mais même dans son travail, il lui arrivait de devoir parler la langue et se souvenir des rites.

Et c'était quelque chose qu'il abhorrait.

Il se pencha sur le gamin et lui parla avec brusquerie, la gifle lui brûlant les doigts.

Ses yeux brillaient de colère.

" Alors pourquoi tu as demandé à parler à un policier gitan ?" demanda Javert en revenant au français.

L'enfant trembla de peur et leva le bras pour se protéger le visage, un geste naturel, démontrant l'habitude des coups et de la violence. Le mouvement fut contrecarré par les menottes mais il n'en devenait que plus pathétique.

Soupirant, Javert fit un effort.

Il tendit la main sans rien dire en direction du commissaire, celui-ci, après un moment sans comprendre, saisit enfin et lui donna la clé des poucettes. Javert retira les menottes et l'enfant se frotta les doigts.

Le commissaire disparut ensuite de son bureau, laissant les gitans entre eux. On oublia Lambry, resté assis dans un coin. Attentif et curieux.

" As-tu mangé le môme ?, demanda Javert, plus doucement.

- Non, monsieur. Mais je n'ai pas faim. J'ai besoin que vous m'aidiez, ou alors mon ami en mourra.

- Il est dans les ennuis ?, fit le policier, indifférent.

- La bande de voleurs l'a enfermé dans le grenier. Ils vont le tuer !

- Une bande de voleurs ?, répéta Javert, plus intéressé cette fois. Donne-moi une information utile et je me charge de tout !

- Je m'appelle Soazig. Je savais que je devais vous parler parce que je vous ai vu cet hiver avec Monsieur Jean et que lui vous fait confiance. Je ne sais pas combien de jours ça fait, mais des hommes m'ont dupée en me proposant du travail. Ces hommes sont des grinches qui forcent les gamins à voler, et je sais où les trouver…"

Javert perdit toute couleur. Il perdit toute froideur. Il se leva du siège sur lequel il s'était nonchalamment assis et le fit tomber derrière lui dans sa précipitation.

" Soazig ?"

Pour la première fois de leur vie à Paris, les officiers de police présents dans le poste de Saint-Martin entendirent un son incongru… Le rire de l'inspecteur Javert !

Ils pénétrèrent en force dans le bureau du commissaire, inquiets de ce que pouvait faire l'inspecteur pour rire ainsi.

N'avait-il pas un passé trouble de garde-chiourme ?

Mais ils furent gelés en voyant le spectacle.

L'inspecteur était à genoux devant le gamin crasseux et le contemplait avec reconnaissance en lui caressant les cheveux.

" Tu pourras te vanter de m'avoir fait cavaler le môme !, lança Javert, heureux de voir l'enfant. Je t'emmène chez M. Jean et je vais chercher ton ami.

- Monsieur… Inspecteur… Mon ami, il est très malade. Ils l'ont peut-être déjà tué.

- Bon. Je vais m'occuper d'abord des grinches mais je ne peux pas te laisser là. Au-milieu des cognes. Et ta mère vit loin.

- Eh, là !, intervint monsieur Lambry. C'est quoi cette histoire de l'emmener chez sa mère ? Il est entré dans la boutique de monsieur Leclerc et voulait voler la recette. À savoir les dégâts qu'il a fait !"

L'inspecteur s'en voulut de s'être oublié. Ils auraient dû poursuivre leur conversation sans un témoin inopportun.

Surtout que le commissaire n'allait peut-être pas être d'accord avec lui non plus. Il n'était qu'un simple inspecteur ici, ce n'était pas son poste de Pontoise.

" Cet enfant est un de mes mouchards, mentit sciemment le policier. Il nous a apporté les informations qu'il nous fallait pour capturer une bande de voleurs."

Lambry en avait vu d'autres, il ne fut pas impressionné. Il était dévoué à son patron et respectait la loi.

Et puis il y avait des policiers corrompus comme il y avait des traîtres parmi les soldats.

" Et un gamin est maltraité par des criminels, acheva le policier.

- J'exige d'être témoin de l'arrestation, aboya Lambry.

- Une bande organisée de voleurs établie dans mon quartier ? Impossible !," grogna le commissaire, sans aménité.

Son esprit était tellement obscurci par les événements qu'il n'arrivait pas à se rappeler que de pareilles bandes n'avaient pas pour habitude d'attaquer dans le quartier où elles se cachaient.

Javert se retint. Se contint. Puis posément, en articulant bien ses mots, il se haït de devoir dire :

" Prévenez la Sûreté. Nous sommes sur une affaire de vol avec une bande organisée. Vidocq est au courant, nous sommes sur leur piste depuis des jours. Ce gamin est un de mes mouchards."

Ces mots calmèrent tout le monde et le commissaire envoya un message.

Soazig était fâchée. Elle rongeait son frein en voyant tous ces hommes en uniforme perdre leur temps en discussion. Alors que le temps pressait.

Javert était en grande conversation avec le commissaire, celui-ci essayait de démontrer l'inanité de la démonstration de l'inspecteur.

Une bande de voleurs ? Dans mon quartier ? Impossible ?

Tandis que, oublié de tous, le vieux hussard s'approcha du gamin, avec un peu de compassion et beaucoup de curiosité.

" Tu vas bien petit ?

- Oui, monsieur, répondit poliment Soazig. Je vous jure que je n'ai rien volé chez vous. Si je dois aller en prison, j'irai. Mais pas parce que j'ai volé votre boutique.

- Tu as un ami malade ?

- Chavó. Ils l'ont battu et le font mourir de faim parce qu'il ne veut pas voler. Ils vont s'en prendre à lui !

- Les salopards !, fit le vieux hussard, scandalisé. Donc c'est pour ça que cette brute voulait t'attraper dans la boutique, tu t'enfuyais ?

- Non, monsieur. J'attendais la police, mais mon maître a tout compris et voulait me faire retourner avant que je les dénonce.

- Et ta mère ?, demanda Lambry, choqué. Comment elle a pu te laisser faire ça ? Où elle se cache ?

- Ma mère est malade… Elle ne sait rien de ce qui m'est arrivé."

Le vieux hussard était un homme bon. Sa colère fondit comme neige au soleil et laissa la place à une profonde compassion.

Il posa sa main sur les cheveux crasseux du gamin et sourit avec gentillesse.

" Très bien, petit. On va voir ce qu'on peut faire. Je ne vais pas porter plainte contre toi, je parlerais à mon patron. Mais je voudrais voir ta mère. Vous semblez avoir besoin d'aide, ta mère et toi."

Et la vie de Lambry était assez vide pour que l'homme puisse se permettre de pratiquer un peu de charité.

Les conversations ne s'arrêtaient pas. Le baryton se faisait ténor et Javert s'énervait d'essayer de convaincre l'obtus commissaire de la rue Saint-Martin.

Et puis, la situation évolua.

Lambry avait vu arriver un grenadier.

Vidocq lui fit l'effet d'un général de division.

Un homme, grand, imposant, sûr de sa place et de son autorité, pénétra sans peur dans le commissariat, évoluant dans la place comme si les lieux lui appartenaient. Il était flanqué de deux gardes du corp, possédant des faciès de brutes et des muscles bien visibles.

Provoquant le silence et la soumission de tous les policiers.

Et aimant cela.

Vidocq arborait son petit sourire habituel, suffisant et agaçant. Puis, avisant Javert se tenant dans un coin, il s'en approcha avec un regard espiègle qui déplut souverainement au policier.

" Alors tu n'as pas assez d'ouvrage rue de Pontoise que tu viens chasser sur les terres du commissaire Robert ?

- Ce sont nos voleurs de mômes, le Mec, expliqua Javert, en essayant de ne pas lever les yeux au ciel, sachant à quel point le Mec aimait cela.

- Ha ! Tu as retrouvé nos grinches ? Bravo le cogne !

- J'ai eu de l'aide," admit Javert.

Vidocq se tourna et pencha son impressionnante silhouette sur le petit enfant crasseux et inquiet, se recroquevillant sur une chaise.

" Une mômignarde ? Tu t'appelles Soazig la gamine ?

- Oui, monsieur," déglutit Soazig.

Les hommes sursautèrent sous la révélation de Vidocq. Une fille ? Lambry en était estomaqué. Son petit tambour devenait une jeune cantinière.

Vidocq se mit à rire, amusé et moqueur.

" Ha ces cognes ! Pas foutus de différencier une biche d'un cerf !"

Le commissaire se tourna vers Javert, légèrement mécontent.

" Vous saviez Javert ?

- Oui, monsieur.

- Vous auriez pu le dire !

- Oui, monsieur."

Ce fut tout.

Le Mec prit les choses en main, une fois de plus. Javert fut emporté par les évènements et oublia Soazig.

Puis une main se glissa dans celle de la gamine pour serrer les fins doigts tremblants de l'enfant.

Lambry sourit à Soazig en se voulant rassurant.

"J'ai connu un petit tambour à Wagram. Il s'appelait Romeuf, il avait seize ans…"

Soazig se tourna vers le vieux soldat et l'écouta, fascinée, oubliant le danger qui les entourait...

Pendant ce temps, le maître voleur qui avait accompagné la nouvelle recrue faire la besogne qui aurait dû signifier sa consécration était arrivé au repère de la bande et avait mis les hommes en alerte.

Il avait crié sans parvenir à articuler, car sa bouche enflée et soudainement édentée l'en empêchait.

L'on se moqua de lui.

Il insista.

Un des anciens lui rappela que le novice n'avait aucune idée de l'adresse de leur tanière, donc pas de moyen de la retrouver. Un autre voleur émérite lui dit que si le garçon parlait, il finirait à la Force et que même les momacques [enfants] ne trouvent pas drôle de jouer dans le pré [cour] de ce tas de pierre [prison]. Un troisième, encore plus sage que les autres, lui assura que le garçon ne perdait rien pour attendre et qu'on le retrouverait la main dans le sac ou tunnant [mendiant] son artie [pain] à n'importe quel coin de rue avant la fin de la semaine. Ensuite, ils seraient en mesure de lui régler son compte.

Le jeune homme fraîchement édenté haussa les épaules. Comme il n'y avait plus de raison de s'inquiéter, il partit à la recherche d'une bouteille d'eau d'affe pour se rincer la bouche. À force de se rincer, il finit par s'endormir bercé par des vapeurs éthyliques.

Ce fut un joli coup de filet rue de l'Epine. Mais ce fut long à mettre en place.

La gamine se plaça aux côtés du grand policier gitan et lui indiqua les maisons. Expliquant et décrivant les lieux tels qu'elle s'en souvenait. Elle ne connaissait pas le numéro de la maison des voleurs mais elle en avait quelques idées.

Une maison de deux étages, un grenier sans fenêtre, on y accédait par une échelle...et son ami se mourait dans la poussière.

Ce qui représentait un bon tiers des maisons de la rue. Au grand dam des policiers qui vinrent s'y poster en surveillance.

Le commissaire Robert, toujours aussi sceptique mais plus obéissant devant le chef de la Sûreté, était présent. Il ne croyait pas un seul mot de l'histoire du gamin voleur et voulait assister à l'arrestation.

Le Mec attendait patiemment dans une porte-cochère que la rue se dégage.

Et que la nuit tombe.

Car il était évident que les choses n'allaient se décanter que dans la sorgue [nuit].

Lambry, impressionné par les évènements, retrouvant un peu de l'excitation du soldat, contemplait la nuit tomber sur la ville. Les policiers étaient cachés dans les recoins de la rue. On cherchait des voleurs et on espérait qu'ils allaient se montrer.

Soazig était cachée dans l'ombre, elle avait peur pour Chavó. Peur pour son ami.

Une grande main, calleuse et chaude, lui saisit ses doigts et les serra fort.

" Dis-moi petite. As-tu faim ?

- Oui, monsieur, répondit-elle au hussard.

- Appelle-moi Donatien, je vais chercher de la nourriture. Un friand à la saucisse cela te plairait ? Ces messieurs ont l'air de nous avoir oubliés."

Et cela devait être le cas, car la nuit commençait à noircir les façades, la pluie trempait les capotes épaisses et les deux déracinés se tenaient l'un à côté de l'autre dans un recoin.

Le vieux hussard se sentait responsable de la petite voleuse. Ce qui était ridicule. Mais il avait perdu ce petit tambour à Wagram, son petit Romeuf. Quelque chose en lui le poussait à protéger la fillette, Soazig.

Et cela commençait par lui donner à manger.

Le mouvement du hussard ne passa pas inaperçu. Une ombre se faufila à son côté et Lambry reconnut la voix sèche du chef de la Sûreté.

" Tu vas où le grognard [soldat] ?

- Chercher la cantine !," aboya le vieux soldat.

Vidocq apprécia le courage et la hargne. Javert se tourna vers les deux hommes, mécontent de les entendre parler si fort.

Le Mec se fit plus doux en murmurant :

" J'étais à Valmy et à Jemmapes. La cantinière nous servait de la pisse de cheval comme café."

Le vieux hussard fut surpris et rétorqua, les souvenirs du passé étaient encore si vifs dans son esprit.

" A Iena, la cantinière nous a servi un ragoût de rats.

- Et ?

- Il était bon."

On se mit à pouffer de rire et Vidocq envoya l'un de ses propres hommes chercher de la nourriture pour la gamine et son vieux grognard.

Sur l'argent de la Sûreté.

Les heures passèrent. Le commissaire commençait à s'impatienter et Vidocq parlait fort pour lui rabattre le caquet.

Soazig luttait contre l'endormissement, enveloppée dans la capote d'un des policiers et couchée dans une des voitures grillagées de la Sûreté. Près d'elle veillait le vieux hussard.

Lambry n'osait pas sortir sa bouffarde [pipe], de peur de réveiller l'enfant.

A quoi il en était réduit tout de même ?

Et comme à Waterloo, dont il ne vit rien d'autre que la boue et la fumée des canons, Lambry assista à l'arrestation de loin, comme un spectacle d'ombres chinoises. Des cris, des hurlements, des coups de pistolet…

Des cavalcades, des combats, des blessés…

Soazig se tourna dans son sommeil inquiet et Lambry posa sa main sur elle, pour la rassurer et se rassurer par la même occasion.

" J'avais été éclaireur, moi, murmura le vieux soldat. Un temps. J'ai vu le pont d'Arcis-sur-Aube… Tu aurais dû voir ça gamine, l'Empereur chargeant la piétaille, avec ses hommes."

Puis se reprenant, le vieil homme rectifia :

" Quoi qu'il valait mieux pas que tu le vois."

Non, il ne valait mieux pas qu'un enfant voit cela.

La guerre sur le sol sacré de France, la débandade et les cris, les morts flottant dans l'Aube par dizaines…

Des souvenirs...des cauchemars…

Et Lambry se crut revenu dans le passé lorsqu'un visage rougi de sang se présenta à la portière de la voiture.

Il reconnut l'inspecteur Javert à ses favoris touffus et à son air farouche.

" Comment va la bataille ?, demanda prudemment Lambry.

- Elle dort ?, fit le policier, estomaqué.

- Elle est jeune. Les jeunes, ça dort partout. Même au plus fort de la bataille."

Javert ne releva pas, il n'avait pas envie d'évoquer des souvenirs de guerre avec le vieux soldat. Il était fatigué et portait un fardeau bien trop léger à son goût.

" Poussez-vous ! J'ai le gamin.

- Le petiot ? Il va bien ?"

L'hésitation n'échappa pas au vieux soldat. Mais Javert se reprit et répondit prudemment :

" Il est faible mais vivant.

- Qu'est-ce qu'on fait maintenant ?

- Vous rentrez chez vous les gonzes, lança la voix forte de Vidocq. Je ne veux pas de mômes dans mes pattes lorsque je traite avec des hommes."

Le visage du Mec apparut dans la portière, lui aussi semblait blessé, il saignait d'une arcade sourcilière.

" Merde !, fit le hussard. Mais il y a eu du grabuge ?

- Ils étaient nombreux et saouls, sourit Vidocq, satisfait du combat. On ne peut pas raisonner les pochards [ivrognes], encore moins quand ils ont des soufflants [pistolets].

- Vous êtes blessés ?

- Des horions [blessures] mais sans gravité. On en reviendra, hein Javert ?

- Je te laisse la paperasse, le Mec. Le gamin a besoin de soins.

- Tu t'inquiètes le cogne ?! Je ne te savais pas si bon coeur avec les mômes. Pars ! Je n'ai pas besoin de ton expertise. Mais essaye de venir signer ta déposition demain rue Petite-Sainte-Anne.

- Merci Vidocq."

Un geste nonchalant et Vidocq disparut dans la nuit, retournant à ses hommes et à son monde de violences.

Javert s'assit à côté de Lambry dans la voiture de police. Le hussard se retrouva avec un enfant trop maigre et inconscient sur les genoux.

Le policier se taisait, il cherchait dans sa tête où aller déposer l'enfant.

Et puis, il voulait se laver.

Il était couvert de sang. Un de ses collègues avait pris une balle juste à son côté, aspergeant le visage de Javert de son sang.

Le collègue allait peut-être mourir dans la nuit ou dans les jours suivants.

Javert n'était pas satisfait.

Les voleurs avaient été plus durs à capturer que ce qui était prévu. Des hommes saouls et sans pitié.

On avait trouvé des enfants, maltraités et mal nourris. Ils étaient tous partis pour l'hôpital des Enfants-Trouvés.

Décidément cet établissement allait devoir demander une extension de ses locaux si la Sûreté continuait à sauver des enfants des rues.

La voiture avançait au pas et Javert désespérait de ne pas trouver quelle adresse donner au cocher lorsque la petite voix de Soazig retentit dans l'obscurité de la voiture :

" Ma mère n'a pas de quoi nous nourrir mais on peut peut-être se cacher pour la nuit...si l'oncle n'est pas là...

- Ton oncle est en tôle, expliqua Javert. Je l'ai poissé il y a quelques jours avant de partir à ta recherche dans tout Paris.

- Vrai ?"

La petite se redressa et darda des yeux remplis d'espoir sur le policier ensanglanté.

" Ton oncle n'est pas près de quitter la Force."

Le silence retomba sur la conversation. Le cocher continuait à faire avancer ses chevaux au pas, ne sachant où aller.

Maladroitement, Lambry se permit d'intervenir :

"Je ne suis pas riche mais je peux amener à manger. J'ai des réserves.

- Je vais vous aider," ajouta Javert en fouillant dans ses poches, à la recherche de quelques pièces d'argent.

Cela ne plut pas à Soazig qui refusait la charité.

" Non mais ça va pas ?! Gardez votre argent ! Je saurai me débrouiller ! Laissez-nous chez ma mère et...

- Pas de ça la môme !, claqua Javert avec hargne. Je ne veux pas te voir errer dans les rues à la recherche d'un goupinage [travail, vol] mal famé.

- Je ne vous ai rien demandé !," s'opposa ce petit bout de femme, courageux et inconscient.

Javert se mit à rire, passant ses mains dans ses favoris, choqué de les sentir emmêlés par le sang.

" Tu vas avoir du turbin [travail] la fille pour payer le pain de ce soir et le souci que tu m'as coûté.

- Du turbin ?, fit la petite, sceptique.

- Mes frusques [habits] sont pleins de raisiné [sang]. Tu vas me faire le plaisir de les laver avec soin."

Le sourire revint sur les lèvres de la môme qui tendit sa main après avoir craché dedans.

" Tope-là ! Je marche !"

Faisant de même, Javert serra la petite main et sourit de toutes ses dents.

Il était horrible à voir, le visage couvert de sang, les joues maculées de poudre noire et les favoris encore plus touffus qu'à son habitude.

" Très bien la môme. On a un blot [accord]. Demain je te ferais porter un paquet avec du savon et tu me feras le plaisir de recoudre les trous que tu verras," lança Javert.

Et un coup du pommeau plombé de sa canne sur le plafond de la voiture permit à Javert de faire avancer les choses.

Rue Traversière, l'apparition d'un policier en pleine nuit provoqua un drame. L'inspecteur Javert bouscula tout le monde. Lambry le suivait, portant l'enfant toujours inconscient dans ses bras. Un souffle ténu qui affolait le vieux soldat.

Javert se fit tempête et retourna la maison.

Léonie apparut, inquiète de voir ce qui se passait à cette heure indue chez sa voisine. Ce fut pour y voir un imposant policier en uniforme sale et le visage rouge de sang séché.

" Sainte Mère de Dieu ! Que se passe-t-il ?," demanda la pauvre femme affolée.

Puis elle vit la petite fille habillée en garçon et la panique se transforma en joie débordante.

" Soazig ? Dieu soit loué !

- Mère Léonie ! Est-ce que maman est là ? Est-ce qu'elle va bien ? Les petits…

- Ne t'inquiète pas, Soazig. Ton ami, monsieur Jean, est passé par ici. Il m'a confié de quoi les nourrir et ils vont bien à présent. Mais cours, jeune fille, va avec eux !"

Avec un sourire aux lèvres, la femme vit la petite fille et le grand policier qui la suivait de près disparaître à l'étage. Ce ne fut qu'à ce moment-là qu'elle remarqua Lambry et le fardeau qu'il portait dans ses bras.

" Seigneur Dieu ! Qu'est-il arrivé à ce pauvre enfant ?

- Un héros, madame ! Ce jeune homme possède le courage d'un hussard et aussi son sens de l'honneur !

- Ne restez pas planté là, mon bon monsieur ! Couchez-le sur mon lit et allez réchauffer le bouillon pendant que je cherche de quoi le laver et l'envelopper."

Lambry s'exécuta. Tandis qu'il observait les allées et venues de cette magnifique femme aux manières énergiques, un feu qu'il croyait éteint depuis Waterloo se ravivait dans sa poitrine.

La mère de Soazig allait mieux, les hématomes décorant sa face changeaient lentement de couleurs et attestaient de leur guérison.

Mais la présence d'un policier lui causa une terreur sans nom.

Surtout un homme aussi imposant et couvert de sang.

Il fallut que Soazig embrasse sa mère pour que celle-ci cesse de trembler et de pleurer.

" C'est le policier qui m'a sauvée, maman. Il me ramène à la maison. Maman.

- Où étais-tu ?

- J'ai été enlevée par l'oncle qui voulait me vendre au bordel. Puis des voleurs m'ont capturée pour faire de moi une voleuse.

- Mon Dieu !"

Le visage de la malheureuse mère blanchit et les larmes se remirent à couler.

Mais il était difficile de savoir si elle pleurait à cause de sa fille, de l'oncle ou des voleurs.

Enfin, la mère, inquiète des suites de cette histoire, se tourna vers le policier et le remercia.

Javert reçut ses remerciements avec un visage impassible. Il évoqua son collègue, le jeune inspecteur Rivette et l'inquiétude de la mère disparut pour de bon.

Rivette était un homme sympathique et agréable.

Il savait se faire aimer des gens. Javert avait plus de mal dans ce domaine, mais il n'en avait cure.

Enfin, le policier décida de s'en aller, il était fatigué et les femmes avaient du travail avec les enfants à soigner et à laver.

Seulement, avant de partir, Javert laissa Lambry pour veiller sur la situation et lui donna comme ordre de l'informer de la suite de l'affaire.

Javert s'inquiétait pour les enfants.

Mais il savait que rue Plumet il y avait un homme qui s'inquiétait encore plus.

Il était temps de rentrer pour le rassurer.

Deux nuits loin de Jean Valjean, Javert se sentait devenir fou et il ne voulait pas faire de mal au vieux forçat.

Qui aurait cru Jean Valjean aussi sentimental ?

Après avoir provoqué un drame rue Traversière, Javert en provoqua un autre rue Plumet.

Cette fois, il ne put se permettre de rester dans la cabane. Il lui fallait de l'eau et Javert n'avait pas mangé depuis le déjeuner. Ce qui était très loin dans le temps.

Il n'avait pas envoyé de message à Valjean pour le prévenir de son retard. Javert pénétra dans la maison avec circonspection. Il s'attendait à tout et à rien.

Mais il ne s'attendait pas à voir Jean-le-Cric endormi dans un fauteuil dans le salon.

Cela attendrit le policier et le fit culpabiliser encore plus.

Jean Valjean était un vieil homme, malgré tout. Il avait des cheveux blancs qui lui tombaient sur les épaules dans une vague vaporeuse, son visage portait des rides profondes et nombreuses, sa barbe accentuait l'aspect sanctifié de sa personne.

Un saint descendu sur Terre pour souffrir avec les hommes et leur montrer le bon chemin.

Javert s'approcha lentement de son compagnon, il ne voulait pas le réveiller mais ce n'était pas une bonne idée de le laisser dormir ainsi dans un fauteuil.

Avisant un broc d'eau sur la table, le policier sortit un mouchoir de sa poche et le trempa dans l'eau froide.

Il essuya le sang sur son visage, ne sachant pas s'il améliorait ou aggravait les choses.

" Dieu ! Tu es blessé ?, " demanda la voix rauque de Valjean.

Donc, cela aggravait les choses, reconnut Javert amèrement.

" Non, mais la nuit a été rude.

- Que s'est-il passé ?"

Valjean caressa doucement le visage de Javert, consterné de voir le sang.

" Soazig a été retrouvée.

- Soazig ?"

La main resta gelée dans les airs avant qu'un sourire resplendissant illumine le visage de Valjean.

" La petite s'est enfuie et nous avons pu arrêter la bande de voleurs grâce à elle.

- C'est une petite intelligente, je te l'avais dit.

- Nous avons aussi récupéré un garçon, continua Javert, plus sombrement.

- Un garçon ?

- Un gamin qui refusait de voler et que ses salopards affamaient.

- Où est-il ?

- Chez la mère de Soazig.

- Ont-ils de quoi manger ?"

Cela amusa Javert.

Depuis toutes ces années, Valjean lui rejouait la même scène, encore et encore. M. Madeleine et sa charité. M. Fauchelevent et son bon coeur. M. Valjean et sa compassion.

Au mépris de tous les dangers !

" J'ai laissé un hussard pour veiller sur la famille.

- Un hussard ?, répéta Valjean sans comprendre.

- Un ancien de la Grande Armée.

- Ta nuit a l'air d'avoir été passionnante. La mienne s'est résumée en attente et inquiétude."

Javert saisit les mains de Valjean et les embrassa tendrement.

" Je suis désolé Jean. Je n'ai vraiment pas eu le temps de penser à envoyer un message.

- Tu y penseras la prochaine fois que tu me feras la morale comme à un gamin de dix ans ?

- Oui."

Et les deux hommes rirent.

" Je vais chercher de l'eau et du savon. Il faut te laver.

- Et si tu pouvais me donner du pain..., ajouta prudemment Javert.

- Du pain ? Naturellement."

Il fallut de longues minutes mais bientôt l'inspecteur avait retrouvé un visage propre et son ventre était plein.

Il serra la main de Valjean dans la sienne et l'attira plus près de lui. Trop près pour que cela soit décent.

" Une nouvelle nuit d'ermite ?, proposa Javert, tandis que son autre main libre entourait la taille du forçat.

- Il y a une couverture supplémentaire dans la cabane, répondit Valjean.

- Mhmmm. Je ne pense pas avoir besoin d'une couverture en plus.

- Pourquoi donc ?

- Je vais avoir une bouillotte avec moi."

Aussitôt dit, aussitôt fait.

Jean Valjean accepta de suivre le policier jusque dans la cabane. Il se promit de discuter un peu plus sérieusement de Soazig le lendemain.

Là, le policier était fatigué.

Javert rêvait de dormir et de serrer dans ses bras son compagnon. Et Valjean ne souhaitait rien de plus.

CHAPITRE VII

DES POULES ET DES MÔMES

Très tôt ce matin-là, alors que le poste de police de Pontoise sommeillait encore, une belle femme aux cheveux roux entra dans les locaux. Le planton, un jeune sergent abandonné à son sort sur les lieux, s'étouffa avec son café et finit par l'asperger sur le rapport qu'il copiait avec soin et qu'il devait remettre à son supérieur dès qu'il franchirait les portes.

Au lieu de s'en inquiéter, le jeune homme se leva de sa chaise comme propulsé par un ressort et marcha vers la femme.

" Madame ! Je suis le sergent Durand, vous vous souvenez peut-être de moi ?," dit le policier en la saluant avec une inclinaison galante mais extrêmement maladroite.

La femme a ri. Un rire discret et cristallin qui s'harmonisait à la perfection avec sa toilette raffinée sans pour autant être trop voyante. Son rire provoqua que le jeune sergent ouvre sa bouche puis oublie de la refermer.

En effet, elle se souvenait de cet homme parce que, lors de sa première visite au poste de police, elle s'était amusée à le regarder de plus près que cela ne semblait approprié, et que ceci n'était pas passé inaperçu à l'inspecteur Javert. Par conséquent, elle avait eu droit à une série de remarques chargées de mauvaise foi, mais pas dépourvues d'humour de la part du redoutable Javert.

Maintenant, en regardant le jeune sergent allonger son cou pour essayer de refermer le premier bouton de son uniforme, elle se souvenait de ce qui avait attiré son attention sur lui. Cette gaucherie et sa façon d'être impressionné par sa présence inattendue, avaient presque donné au sergent des allures d'adolescent en profonde adoration. Ce fut certainement hilarant. Dans la vie de la femme, le rire était une valeur si rare qu'elle avait fini par lui accorder la même importance qu'à l'or.

Ensuite, le respect qu'il lui avait témoigné... Quelque chose d'encore plus rare. Et pour finir, ses lèvres pulpeuses, satinées et délicieusement dessinées qui semblaient avoir été faites exprès pour explorer, adorer et caresser cette partie si intime et si importante de son anatomie à laquelle, pourtant, aucun homme n'avait jamais prêté la moindre attention.

Oui, elle imaginait bien ces lèvres perdues parmi les plis secrets de son corps, et les chatouilles si délicieuses que sa moustache encore clairsemée pourrait lui procurer.

Mais de telles pensées avaient fini par l'embarrasser alors que, seule dans sa chambre, elle avait repensé au sergent. Et maintenant, elles la faisaient rougir. Aussi impossible que cela puisse paraître.

Le garçon toussota en se balançant un peu sur la pointe des pieds. Sans doute pour se donner une contenance.

" Je suppose que vous cherchez l'inspecteur Javert... Il sera bientôt là. Ou alors... Je veux dire... Parfois, le devoir l'appelle ailleurs et il ne se rend pas au poste de toute la journée. L'inspecteur est un homme important...

- C'est curieux, et la femme rit un peu. J'avais imaginé que Javert vivait, mangeait et dormait ici. Je ne sais pas ce qui m'a fait sauter à ces conclusions-là.

- Eh bien, oui. Parfois, cela se passe ainsi. Mais depuis quelques semaines, l'inspecteur préfère se retirer afin de prendre quelque repos lorsque le commissariat est calme.

- Quelques semaines ? C'est drôle. Je suppose qu'alors, en tant qu'homme de bon discernement, vous pourrez faire parvenir son adresse à une de ses amies en détresse…"

Pour souligner l'importance de sa demande, la femme frôla les lèvres du sergent avec le bout de ses petits doigts. Elles étaient douces et semblaient si gourmandes...

" Veuillez me suivre, madame !," arriva à articuler Durand.

Durand la fit entrer dans le bureau du commissaire, qui était occupé par Javert à titre intérimaire depuis des temps presque immémoriaux. Il la guida à travers ses quelques meubles, la fit soigneusement contourner les piles de chemises et de papiers en vrac méticuleusement disposées sur la table à côté des plumes rangées par taille ; il la dirigea vers les livres de droit alignés dans l'ordre chronologique.

" Je suis le seul à connaître l'adresse de l'inspecteur, mais vous la transmettre serait inutile : les dernières fois que je suis allé le chercher pour des raisons de service, il était absent. On ne peut pas le lui reprocher... Après tout, il n'est pas encore commissaire. Cependant…"

Le sergent brandit une clé et un sourire satisfait, poussa quelques livres posés sur une étagère et montra du doigt une petite porte dissimulée dans le mur.

" C'est là que l'inspecteur Javert conserve les documents importants. Il m'a dit un jour qu'en cas d'urgence absolue, je pouvais lui laisser un message à l'adresse qu'il m'avait laissée dans une lettre déposée ici. Mais l'enveloppe est fermée. Et quand je dis fermée, je veux dire qu'elle est scellé à cinq endroits différents. Cela ne veut pas dire que l'on ne peut pas l'ouvrir puis la refermer pour qu'il ne le remarque pas, mais pour ce faire, il faudrait un Vidocq."

La femme se rapprocha du sergent. A tel point que son attitude ne pouvait plus être considéré comme étant décente. Elle était si près qu'elle fut impressionnée par l'adoration avec laquelle le regard du sergent se perdait parmi les boucles rousses qu'elle cachait sous son petit chapeau. Elle s'approcha au point de voir que les yeux verts du jeune homme étaient pailletés d'or, et dissimulés derrière de longs cils épais qui lui donnaient un air mystérieux.

" Seriez-vous prêt à subir la colère de Javert pour moi, Durand ?

- Est-ce un cas de vie ou de mort, madame... ?

- Lucie. Je m'appelle Lucie. Et c'est mademoiselle."

Lucie observa le jeune homme et tout ce qu'elle vit, ce fut sa douceur. Sa naïveté. Elle ne reconnut pas le désir primitif qu'elle éveillait chez la plupart des hommes, ni le rejet auquel ils l'avaient habituée lorsqu'ils n'étaient plus entre ses jambes. Chez Durand, il n'y avait que de l'admiration et de la gentillesse : peut-être les douceurs du premier amour qu'elle n'avait jamais connu.

" Non, sergent. Ma situation n'est pas si désespérée.

- Je le ferai quand même, si vous le voulez... Lucie.

- Cela ne sera pas nécessaire. Merci, Sergent Durand, pour votre gentillesse."

Lucie lui fit ses adieux avec un sourire triste et une caresse sur la joue. Mais Durand, candide et véhément, se saisit de sa main pour y déposer un long et profond baiser. Puis, rouge de honte, il fixa le bout de ses chaussures et ne put relever la tête pour la regarder partir.

A l'intérieur du fiacre qui la ramenait au Romarin et à sa vie, Lucie pleura. À ce moment-là, elle aurait giflé la jeune fille insensée, ambitieuse et insouciante qu'elle avait été dix ans auparavant, lorsqu'elle était arrivée à Paris. Cette fille qui était bien décidée à manger tous les jours, cette folle qui aimait les rubans et les brodequins fins, l'avait condamnée à ne jamais connaître l'étreinte d'un homme honnête et tendre. D'un homme comme le sergent Durand.

Rue Plumet, Javert se réveillait entre les bras chauds et puissants de Valjean. C'était une sensation à laquelle le policier commençait à s'habituer. Il en devenait dépendant.

Il ne vivait plus qu'en compagnie de son amant.

D'ailleurs, les affaires politiques devenaient peut-être trop dangereuses pour continuer à les jouer.

Valjean méritait un amour calme. Il ne devrait pas s'inquiéter pour Javert au point de ne pas dormir de la nuit.

Peut-être était-il temps de faire des concessions ou de changer de métier ?

"A quoi penses-tu avec cet air si farouche ?, demanda Valjean en serrant davantage la taille de Javert.

- A nos âges.

- Dieu !, soupira Valjean en laissant sa main glisser sur l'os de la hanche du policier, cherchant instinctivement une cicatrice qu'il savait là. Un coup de couteau manifestement. Pourquoi une telle pensée de si bon matin ?

- Parce que nous ne rajeunissons pas Jean. Et je songe à me retirer.

- Vraiment ?"

L'amertume n'échappa pas à Valjean qui fit basculer Javert pour que le policier se retrouve sous le dos, coincé sous sa stature.

" Qu'est-ce qui a fait naître une telle pensée ? Tu n'as que cinquante ans ! Que devrais-je dire moi ?

- Hier soir nous avons arrêté une bande de voleurs… Je n'ai pas réussi à protéger un de mes collègues. L'inspecteur Thomas. Il a été blessé. Durement.

- Je compatis à cette perte mais quel est le rapport avec ton âge ?

- Dans ma jeunesse, je n'aurai pas laissé blesser un collègue de cette façon. J'ai été trop lent à agir.

- Qu'aurais-tu pu faire ?

- M'interposer.

- Devant une balle ?! Dieu soit loué que tu as vieilli dans ce cas !"

Valjean ne plaisantait pas, les yeux de Jean-le-Cric, brûlant de colère, se posèrent sur le garde-chiourme.

" Tu l'as déjà fait ?

- En effet, mais je n'ai jamais été blessé !, fit fièrement Javert. J'avais des réflexes ! Je pouvais battre n'importe qui au combat. Aujourd'hui…"

Valjean hésita puis eut un sourire éblouissant. Légèrement dédaigneux. Qui piqua l'orgueil du policier.

" Tu as raison, rétorqua Valjean. Tu dois prendre ta retraite !

- Je ne vois pas ce qu'il y a de réjouissant dans la nouvelle de ma décrépitude !

- Mais tu vois, tu te trompes sur un point, poursuivit Valjean sans relever l'intervention de Javert.

- Plaît-il ?

- Tu n'aurai jamais gagné un combat contre Jean-le-Cric !"

Le sourire carnassier fut redoutable mais il n'effrayait plus Valjean.

" Tu exagères Jean… Tu es fort, je le concède mais je suis plus rapide et plus souple.

- Vraiment ?

- Sans aucun doute possible," répondit carrément l'inspecteur.

Puis Javert voulut se redresser mais Valjean l'en empêcha d'une simple pression des mains sur ses poignets.

" A quoi tu joues Jean ?

- A démontrer à un inspecteur de police obtus l'inanité de son raisonnement !

- Voyons cela ? Mais le lit est petit et je risque de…"

Mais la bouche de Valjean fit taire Javert.

Les mains serrèrent les poignets, comme des étaux, empêchant Javert de bouger.

Le garde-chiourme lutta pour la domination contre le forçat.

Puis il dut s'avouer vaincu. Il n'arrivait pas à déplacer le monolithe qui le coinçait sur le matelas.

Valjean, content de lui, se recula et regarda son amant.

" Alors cette souplesse ?

- Tu as toujours été si fort Jean, souffla Javert en souriant.

- Ce n'est pas toujours un avantage. Un boeuf à visage humain.

- Tu n'es pas un boeuf Jean."

Javert n'avait pas la force, il n'avait pas la puissance mais il avait la souplesse. Doucement, il fit monter sa cuisse jusque sur l'entrejambe de Valjean et la fit glisser. Lentement, lentement... Appréciant à sa juste valeur la prise de souffle de ce dernier.

" Pas un boeuf, non. Un taureau !

- Dieu ! Quelle horrible poésie, monsieur l'inspecteur !, se mit à rire Valjean.

- Je ne suis pas un poète. Je n'y ai jamais rien compris.

- Vraiment ? Un jour, je te lirais de la poésie," sourit Valjean.

Avant de se pencher pour embrasser à nouveau Javert et libérer ses mains.

Naturellement, les mains du policier vinrent se poser sur les épaules de son amant, tandis que Valjean, audacieux, embrassait la mâchoire de Javert. Ce dernier laissa sa tête tomber en arrière, dévoilant sa gorge.

" Un jour je te lirais de la poésie.

- Pour me dire à quel point je suis beau ?, souffla Javert, ne pouvant s'empêcher de se moquer de cette sentimentalité trop ridicule à ses yeux.

- Tu es beau !"

Un rire. Javert avait les yeux brillants de joie et de plaisir.

" Vieux fou !

- Il y a même de la poésie dans la Bible, affirma Valjean en caressant la joue de Javert, se perdant dans les favoris.

- Dans la Bible ? Maintenant je sais que tu me mens !"

Valjean eut un sourire très M. Madeleine et se mit à déclamer, doucement, en embrassant la gorge de Javert, cherchant à couvrir la peau de mille baisers :

"Sur ma couche, pendant la nuit, j'ai cherché celui que mon coeur aime ; je l'ai cherché et je ne l'ai point trouvé. Levons-nous, me suis-je dit, parcourons la ville ; les rues et les places, cherchons celui que mon Coeur aime, "Je l'ai cherché et Je ne l'ai point trouvé."

- Se retrouvent-ils ?, demanda Javert en haletant sous les baisers de plus en plus profonds de son compagnon.

- Cela vous intéresse inspecteur ?

- Jean…"

Cette fois, ce fut un gémissement que poussa le policier lorsque la main de Valjean quitta la hanche sur laquelle elle se tenait gentiment jusque là pour descendre plus bas.

Toujours plus bas.

" En t'attendant hier soir, assis dans ce fauteuil à désespérer de te voir rentrer sain et sauf, je lisais ma Bible, expliqua Valjean. J'essayais de calmer mon inquiétude par la prière.

- Je suis… ha !... désolé Jean…

- Et mes prières étaient toutes sauf chastes. Je relisais le Cantique des Cantiques et je pensais à toi. A nous.

- Quel blasphème !"

Et le sourire de Javert alors qu'il se cambrait de plaisir entre les mains habiles de Valjean était tout sauf saint. Un sourire de diable tentateur.

" Tu me laisserais me charger encore de ton plaisir Jean ?"

Un souffle.

Valjean hésita.

Puis le diable remporta la partie et le forçat accepta le marché.

L'inspecteur Javert avait l'esprit ailleurs aujourd'hui. Le sergent Durand en remercia le Ciel car il n'était pas fier de lui.

Et il n'avait pas dormi de la nuit. Se retournant et se retournant sans cesse dans son lit, bien tranquille chez sa mère. Mais le souvenir de jolis yeux verts et de boucles rousses le gardait éveillé.

En fait, les deux officiers de police avaient l'esprit ailleurs.

Et cela se sentait dans le commissariat.

Le sergent Philippot disparut aux alentours de midi en prétextant faire une course pour le commissaire, il ne revint pas de tout l'après-midi. L'inspecteur Roussel, voyant une chance de partir plus tôt, évoqua sa femme malade et quitta son poste pour un déjeuner d'une heure qui s'éternisa jusqu'à la fin du jour. L'inspecteur Blier n'en revint pas de voir Javert laisser agir ses officiers avec une telle désinvolture.

Et il fut encore plus surpris lorsque Durand servit une tasse de café bien chaud à son supérieur...pour finalement la boire lui-même en contemplant la pluie tomber dans la rue.

" Mais que se passe-t-il aujourd'hui ? Ils sont tous gavés [saouls] ?," pensa ce vieux policier en contemplant les affaires laissées à vau-l'eau.

Heureusement, Blier était honnête et professionnel, il tint le poste d'une main de maître, laissant Javert et Durand à leur méditation.

Il ne se permit de déranger Javert que pour lui apporter un message de la Sûreté. Javert fut un peu surpris de voir entrer Blier et non Durand.

" Le môme est parti ?, demanda Javert, enfin de retour au présent.

- Durand est occupé, répondit prudemment Blier.

- Occupé ? Il y a eu une affaire ?

- Non.

- Alors ?

- Il est occupé."

Javert sortit en trombe de son bureau pour s'immobiliser dans la salle principale, Blier à ses côtés. Il ne savait pas quoi dire.

Le sergent Durand était debout, devant la fenêtre, il buvait un café et regardait la pluie. Inconscient de tout. Avec un visage d'une infinie tristesse.

Javert recula dans son bureau, attirant avec lui Blier.

" Qu'a-t-il ? Sa mère est malade ?

- Non. Pas que je sache. Et Durand l'aurait dit.

- Alors ?, répéta Javert, un peu plus fermement.

- Il a l'air amoureux, fit Blier, amusé.

- Amoureux ?

- Que veux-tu Javert ? C'est le printemps !"

Et Blier se mit à rire en quittant le bureau de son inspecteur en chef.

Mais ce que l'inspecteur Blier n'aurait dit pour rien au monde c'est que tout le monde pensait la même chose de lui-même.

L'inspecteur Javert s'était trouvé une jeunesse [femme] et cela avait amélioré son humeur...

Ne sachant pas trop quoi faire de cette information, l'inspecteur Javert essaya de s'intéresser à son poste.

Il ouvrit la lettre de la Sûreté et grimaça en lisant la convocation de Vidocq écrite en termes fleuris.

" Si tu n'as rien d'utile à faire le cogne, je t'attends instamment au siège de la Sûreté.

VIDOCQ"

Javert hésita en enfilant son large carrick. Il contempla son sergent, si malheureux et décida de le sortir du commissariat pour prendre l'air...et peut-être faire des confidences…

" Durand ! Tu viens avec moi le môme ! J'ai besoin d'un vis-à-vis."

Le sergent sursauta et revint à lui. Mais Javert fut surtout impressionné par la rougeur qui s'étala sur les joues pâles de son officier.

" Tu vas bien Durand ?

- Oui monsieur."

Mais Javert n'apprécia pas du tout le regard coupable que son sergent posa sur lui.

Durand était un jeune homme sérieux et efficace, il était dévoué à son poste et faisait honneur à sa mère. Mme Durand avait confié personnellement son fils à l'inspecteur Javert. Cela faisait juste deux ans que le jeune homme travaillait dans la Force. Et Javert espérait en faire un inspecteur l'année prochaine.

Sauf en cas de problème…

Javert n'aima pas le regard fuyant et les manières détournées de Durand. Le jeune homme ne savait pas mentir ni cacher ses sentiments.

Il y avait donc bien un secret. Et ce ne devait pas être une affaire de femme !

Un peu cruel, Javert demanda, alors que son sergent saisissait son chapeau pour suivre son supérieur :

" Ta mère va bien ? Il y a longtemps que je ne lui ai pas rendu de visite.

- Ou...oui, maman va bien, inspecteur.

- Bien. C'est bien. Elle est fière de toi !

- Oui, monsieur."

Mais cela n'eut pas l'effet escompté. Durand ne se troubla pas, comme si la culpabilité le brisait, il était juste infiniment triste.

Dans la rue, le jeune homme se tourna vers son aîné et demanda enfin :

" Où allons-nous monsieur ?"

Comme si la lettre de la Sûreté était passée inaperçue du diligent sergent.

Cette fois, Javert se demanda si cet idiot de Blier n'avait pas raison…

" A la Sûreté ! Je dois déposer pour l'arrestation d'hier.

- Hier ? Oui."

Durand baissa la tête, ne supportant pas les yeux trop clairs de son chef.

Vidocq était un homme habile dans l'art de la police mais aussi un remarquable administrateur. Qui aurait cela d'un simple escroc devenu forçat ?

Mais il fallait le reconnaître ! Vidocq gérait la Sûreté d'une main de maître et prouvait avec brio à quel point la confiance de M. Henri était bien placée.

Il accueillit l'inspecteur avoir l'avoir fait attendre dans l'antichambre une dizaine de minutes. C'était de bonne guerre.

Javert ne s'en offusqua pas...trop…

Puis le Mec tendit des dossiers qu'il fallait compléter et Javert s'assit face au chef de la Sûreté, son bicorne sur les genoux, et la plume bien tenue en main.

Durand, lentement, se mit à faire les cent pas, à une allure de métronome, et la tête penchée en avant, perdu dans ses pensées.

Son manège n'échappa pas au Mec qui contempla quelques minutes le sergent de Javert avec un sourire moqueur.

" Dis-moi...ton sergent…

- Oui, répondit Javert par l'affirmative en essayant de se souvenir précisément à quelle heure toute l'affaire des voleurs avait débuté la veille.

- Et tu sais qui est la jolie cousette ?

- Non, mais ça va vite me plaire cette histoire !

- Javert ! Tu n'as jamais eu le béguin [être amoureux] ?! "

Sous l'assertion taquine, Javert leva la tête et regarda fixement le Mec. Vidocq en fut agréablement surpris.

Le Mec se pencha en avant et posa ses coudes sur la table.

" Non ? Tu as été amoureux, toi ?

- Peut-être le suis-je encore…, lança doucement le policier, en se remettant à sa tâche.

- Pardieu ! Je voudrais voir cela ! Et tu préfères quoi ? Les blondes ? Les brunes ?"

Vidocq se mit à rire tandis que Javert se fendit d'un petit sourire amusé.

Il aime les vieillards avec des cheveux blancs…

" Ou alors tu as un goût exotique et tu préfères les rousses ?"

Javert rit de bon coeur...puis il aperçut Durand...et il le vit cesser de marcher. Les épaules se tendant soudainement, à l'affût de la conversation entre ses deux supérieurs hiérarchiques.

Une rousse ?

L'esprit logique du policier se mit en marche.

Une rousse ?

Se pourrait-il que...

" Je me suis marié trois fois, annonça Vidocq, le regard perdu dans les souvenirs. Ma première femme était un dragon et j'ai divorcé, la deuxième était un ange mais elle est morte… Et j'ai épousé la troisième cette année.

- Tu t'es marié cette année ?, fit Javert, intéressé et curieux.

- Le 28 janvier.

- Et ta femme ?

- Ma cousine, Fleuride-Albertine. Une jolie plante et un coeur bon.

- Tu es un Lovelace [séducteur] Vidocq !

- Tu me présenteras ta gironde [jolie fille] ?"

Javert sourit et termina son rapport.

Puis les deux hommes regardèrent le sergent Durand, perdu dans la contemplation des rideaux de percale encerclant la fenêtre sale de crasse de la Sûreté.

" Il faut lui trouver de l'occupation à ton môme, Javert ! Ou il va dépérir.

- Je n'embrasse pas les sergents !," rétorqua Javert, pince-sans-rire.

Et le rire fut profond et joyeux. Les deux hommes durent se lâcher des yeux pour ne pas continuer à pouffer bêtement.

Dans le fiacre que bien obligeamment le Mec avait fourni aux deux policiers, Javert observa longuement la rue sous la pluie. Il entendait les soupirs de son sergent.

Et il décida de porter le coup fatal :

" Que s'est-il passé Horace pour te mettre dans cet état pareil ?"

Javert n'utilisait jamais le prénom du sergent, bien qu'il le connaisse depuis des années. Sauf en cas de coup dur.

" Mais rien, monsieur.

- Je ne sais pas ce que tu me caches mais je préfèrerai que tu me le dises.

- Mais rien ! Rien du tout !"

C'était un mensonge éhonté. Il n'échappa pas à l'inspecteur qui croisa ses doigts sous son menton.

Les mains du sergent tremblaient.

Javert soupira et énuméra ce qu'il avait observé.

" Tu n'as pas dormi cette nuit. Tu as des cernes sous les yeux. Tu m'évites. Tu n'as pas la conscience tranquille. Tu oublies ton devoir. As-tu seulement mangé à midi ?

- Non, monsieur, avoua le sergent, vaincu.

- Bon. Alors de deux choses l'une. Ou tu as accepté un pot-de-vin et je n'ai plus qu'à te faire chasser de ton poste.

- MONSIEUR ! NON !"

Durand, horrifié, regardait Javert avec terreur.

" Ou alors tu as rencontré quelqu'un et je pense que j'ai une petite idée de qui il pourrait s'agir."

Javert n'était pas content en affirmant cela. Durand leva la tête, les yeux fous d'espoir et en même temps inquiets de ce que pouvait dire son inspecteur.

" Vous avez...vous avez son adresse ?

- Oui," souffla Javert.

Durand attendait.

Patiemment.

Le fiacre s'arrêta tout à coup dans une rue. Que Durand ne reconnut pas lorsque Javert ouvrit la portière.

Par contre, même un homme candide comme le sergent reconnut la lanterne rouge à la porte de l'immeuble devant lequel le fiacre s'était arrêté.

Il se tourna vers Javert, dans l'incompréhension la plus totale.

Javert lâcha, attristé :

" Lucie travaille au Romarin."

Et le malheureux jeune homme comprit.

Il s'affaissa sur son siège dans la voiture.

Javert attendit avant de renvoyer le fiacre en direction du poste de Pontoise.

Patiemment.

Puis, vieilli de dix ans, le sergent Durand descendit du fiacre pour se retrouver dans la rue.

Un dernier regard et les deux hommes se quittèrent.

Le printemps…

Javert aurait préféré rester en hiver...

Jean Valjean avait trop dormi ce matin-là. Le soleil était haut dans le ciel mais il demeurait encore où son amant l'avait laissé, imprégné de l'odeur de Javert et couché dans son lit pour regarder le plafond sans le voir ; aussi nu que sa mère l'avait mis au monde... Et heureux d'être encore en vie.

L'image même de la débauche.

À sa décharge, il pouvait alléguer que les soins que Javert lui prodiguait ces derniers temps étaient, contrairement à ce qu'il avait redouté, des plaisirs vertigineux qui finissaient par le laisser si abasourdi et sans énergie qu'il ne pouvait guère éviter de faire un somme après leurs rencontres.

L'âge ? Non. Les émotions et les sensations... Elles étaient si puissantes qu'elles auraient suffi par venir à bout de la force de Jean-le-Cric.

Le galérien, autrefois si brutal et redouté, sourit. Il se découvrait dans son vieil âge une fâcheuse propension à la paresse et à la rêverie, qui ne manquait pourtant pas d'être drôle.

Mais la journée allait être longue et il avait déjà perdu trop de temps.

Des fleurs. Il était censé planter des fleurs.

Il avait acheté une variété de bulbes très prometteurs au marché, mais le terrain était trop calcaire. Il devait contrer cette adversité. Cependant, l'herbe qu'il avait fauchée et les restes de toutes sortes de plantes qu'il avait finement hachées et laissées se dégrader en tas monumentaux pour obtenir du terreau seraient insuffisants. Il allait avoir besoin, en plus, de grandes quantités de crottin.

Décidément, le jardin ne sentirait pas bon ce printemps...

Il s'habilla vite puis entama sa besogne. Il n'avait pas pris de petit déjeuner, mais il n'aimait pas l'idée de se faufiler dans la grande maison pour voler une tranche de pain et une tasse de café. Il lui semblait que son visage portait des traces de ce qu'il avait ressenti et de ce qu'il ressentait encore. Tout à fait ridicule.

Mais Jean Valjean gérait rarement ses sentiments de culpabilité de manière efficace, et il avait appris à vivre avec.

A mesure que la matinée avançait et que l'effort physique s'intensifiait, Valjean descendit des nuages. Il était juste de reconnaître que, hormis sa peur constante d'être découvert, il n'y avait pas grand-chose qui puisse troubler sa tranquillité désormais. De toutes les raison qui auraient pu le faire, le bien-être de Soazig était celui qui le préoccupait le plus fortement.

Javert avait été succinct lorsqu'il avait parlé de Soazig la veille. Il l'avait trouvée, oui, ainsi qu'un de ses amis. Mais l'inspecteur avait omis tout détail et avait évité de revenir sur la question plus tard. Peut-être était-ce parce que le service lui en avait imposé. Ou peut-être bien parce qu'il ne voulait pas que Valjean s'inquiète.

Quoi qu'il en soit, l'ancien forçat estimait qu'il était de son devoir de rendre visite à la jeune fille et à son ami.

Même s'il savait que la mère de la fillette refuserait de le recevoir, il pourrait peut-être demander à Léonie, la voisine, de l'informer sur les besoins les plus urgents de la famille.

Soazig lui avait sauvé la vie quelques mois auparavant... Il n'était que justice de s'assurer qu'elle puisse survivre elle aussi.

Après le déjeuner et la promenade au Luxembourg que Cosette attendait avec impatience chaque jour, Valjean enfila son costume et traversa vers la rive droite.

Les parapluies ont ceci de bon qu'ils rendent difficile de voir le visage d'un homme. Jean Valjean tenait son parapluie au ras de son chapeau et bien incliné sur son visage alors qu'il descendait la rue Traversière sous une pluie battante qui ne semblait pas pressée de cesser.

Une des ces pluies de printemps qui trempait en quelques minutes le moindre passant et qui cessait soudainement pour laisser la place à un soleil. Une manière de se moquer des passants sans nul doute.

L'ancien forçat ne prévoyait aucune complication, mais il ne pouvait pas exclure non plus que Javert ait laissé un de ses policiers en surveillance dans l'espoir de cueillir l'un des rescapés de la bande qui se serait aventuré dans les lieux pour assurer le silence de Soazig.

Ou pire, que Vidocq ne le fasse.

Attentif aux passants, mais aussi aux personnes qui s'abritaient de la pluie aux portes cochères et à l'entrée des bâtiments, Valjean atteignit sa destination.

Alors qu'il secouait son parapluie avant d'entrer dans l'édifice délabré, un visage familier le regarda un instant puis fit semblant de ne pas le reconnaître. C'était la vieille portière du Romarin, se faisant aussi discrète que son métier l'exigeait. Sans hésitation, le bagnard lui adressa un signe de tête poli qui fit sourire discrètement la vieille femme tandis qu'elle changeait de bras son panier à légumes.

Léonie, la voisine de Soazig, n'était pas dans l'entrée comme à son habitude, et la porte de sa chambre demeurait fermée. Sans la poignée d'enfants qui couraient le long des couloirs et des escaliers, qui s'amusaient à descendre en glissant sur la rampe pour avoir droit à une torgnole, tout était calme dans ce triste bâtiment.

Valjean frappa à la porte de Léonie et un homme au visage de vendeur de chaussures l'ouvrit, aimable jusqu'à ce que la femme de formes plantureuses s'avance vers Valjean les mains tendues, puis lui prenne le bras. Alors, la mine du petit homme se renfrogna.

" Monsieur Jean ! Ravie de vous revoir ! La police nous a ramené la fillette. Pour une fois, ces bons à rien ont mérité leur salaire."

Valjean sourit à la matrone. Il commençait, par la force des choses, à prendre conscience du rejet auquel son inspecteur était confronté dans tout ce qu'il entreprenait.

" Est-ce que Soazig va bien ?

- Elle a faim et elle est fatiguée, mais bon. Le garçon, par contre... Mais entrez et allez la voir. Elle n'a pas voulu se séparer du lit de son ami, alors ils sont tous les deux ici."

Valjean s'exécuta. La seule pièce qui composait la demeure était encombrée de paillasses disposées ici et là qu'il dut enjamber ; il y avait aussi un lit, occupé par un garçon aux joues creuses et aux yeux enfoncés qui esquivait son regard. A ses pieds, couchée en travers du lit, Soazig dormait.

Il était étonnant qu'au vu des derniers événements, la petite fille ait préféré se réfugier dans la maison de sa voisine plutôt que de demeurer chez sa mère. Peut-être Soazig était-elle consciente que sa mère ne serait pas en mesure de faire face à la situation ? Ou était-elle déterminée à la ménager ? Les deux options attristaient le galérien dans la même mesure.

Valjean se rapprocha doucement et regarda les deux enfants. Le garçon soutint son regard à peine un instant.

" Madame, est-ce qu'un médecin lui a rendu visite ?

- Pour faire quoi ? Ces imbéciles ne savent que parler de saignées, et j'ai déjà vu trop de soldats affamés tomber sous leurs bistouris. Les soupes de Madame lui feront plus de bien que leurs lancettes."

L'homme resté auprès de la porte avait parlé d'un ton catégorique, presque agressif.

" Vous n'avez peut-être pas tort, monsieur, reconnut Valjean.

- Ah, excusez-moi, messieurs, intervint Léonie, à force de batailler contre mes petits sauvages, j'oublie mes manières ! Monsieur Lambry, voici le célèbre Monsieur Jean."

L'homme à la grosse moustache, sans doute le hussard à qui Javert avait confié la famille, bomba son torse et lui serra la main plus énergiquement qu'il n'était nécessaire. Voyait-il en Valjean un rival ? A moins que le militaire ne soit attiré par les policiers colossaux et peu amateurs de tailler leurs favoris, il n'avait aucune raison de le faire. Mais le pauvre homme semblait bien loin de s'en douter.

" Monsieur Lambry... Je vous serais reconnaissant de me mettre au courant de ce qui s'est passé. Les enfants semblent trop fatigués pour répondre à mes questions."

Le hussard parla et parla. Au bout d'une demi-heure, Jean Valjean en avait marre des termes militaires trop graphiques, mais aussi extraordinairement précis, avec lesquels l'homme avait décrit d'abord sa rencontre avec Soazig et son ravisseur, puis l'insistance de la petite à parler à l'inspecteur Javert et, enfin, la formidable opération de police.

Mais le galérien avait réussi à se faire une idée très précise des événements.

Le garçon aux yeux noirs les avait regardés à la dérobée pendant tout ce temps. Le vieux bagnard ne put s'empêcher de reconnaître dans ce regard la souffrance de ceux qui attendent qu'une main se lève seulement pour s'abattre avec sauvagerie sur eux.

" Chavó... C'est ton nom ?," lui demanda doucement Valjean.

Le garçon hocha la tête puis refusa d'ouvrir les yeux.

" Tu es en sécurité ici, tu as ma parole.

- Et la mienne, dit le hussard.

- Vous êtes de la police ?, demanda le garçon, sans oser encore le regarder.

- Non, je suis jardinier. Retiré.

- Un philanthrope !", interrompit Léonie avec un enthousiasme qui fit dilater les narines de Lambry.

Ce geste sans équivoque ne passa pas inaperçu à l'ancien forçat, qui leva les mains dans un geste qui se voulait rassurant.

" Quelqu'un qui a une dette envers Soazig, c'est tout. Avec l'aide de ses amis, je m'assurerai que tu aies tout le nécessaire pour te rétablir. Si tu préfères, je peux demander à ta famille de venir te chercher. Mais tu devras être patient pendant quelques jours.

- Je n'ai pas de famille."

Une pause trop longue. Chavó semblait avoir du mal à rassembler ses idées. Il prit une grande inspiration avant de continuer.

" Je n'ai pas d'argent, non plus. Mais dès que je pourrai marcher, je chercherai un emploi pour rembourser ma dette.

- Et tes parents, alors ?"

Soazig s'était réveillé et se frottait les yeux avec application. Peu étonnée, apparemment, de découvrir Valjean à ses côtés.

" Je suis mort pour ma famille, et je dois le rester. Je ne permettrai pas que mon père subisse la honte d'avoir un fils voleur. Ce serait sa fin.

- Je comprends."

Et il était vrai que le bagnard comprenait. Il avait connu cette honte dans sa propre chair. Il ne pouvait qu'imaginer l'humiliation et l'impuissance que sa famille avait ressenties après sa capture.

Peut-être qu'avec le temps... Le temps avait apaisé la douleur de ce fou de Jean-le-Cric, mais il n'avait pas réconforté Jean de Faverolles. Peut-être que les choses pourraient être différentes pour Chavó.

" Repose-toi, Chavó. Nous nous occuperons du reste plus tard.

- Je peux toucher un mot à mon patron, Monsieur Leclerc. Peut-être pas dans l'immédiat, mais si les affaires reprennent, il lui faudra engager un garçon de comptoir fiable," intervint M. Lambry.

Chavó avait à nouveau fermé les yeux mais Soazig, à ses côtés, regardait les deux hommes avec gratitude.

" J'ai aussi besoin d'un emploi, Monsieur Jean. Et je vais presque bien.

- Laisse-moi un peu de temps pour trouver quelque chose de convenable, petite. Mais je suis sûr que…

- C'est parce que je suis une fille, pas vrai ? Non, ne vous inquiétez pas. Moi aussi, je comprends. Et je vous suis reconnaissante de tout ce que vous avez fait pour nous.

- Soazig... Nous trouverons un moyen, avec l'aide de Dieu. Il faut juste être patient. Promets-moi d'attendre quelques semaines avant de te lancer la tête la première à la recherche de problèmes."

Valjean lui tendit la main, tout comme elle lui avait tendu la sienne quelques mois plus tôt pour conclure leur premier accord.

Seulement cette fois, après la poignée de main, Soazig étreignit Valjean à la taille et le serra de toutes ses forces.

Embarrassée presque instantanément, la petite se détourna de lui et plongea ses mains dans les poches de son pantalon de garçon.

" Nous avons un accord, Monsieur Jean. Je vais attendre. Et je vais faire le calcul pour savoir combien d'argent je vous dois.

- Bien. Mais n'oublie pas que je suis un homme à la retraite qui ne se presse pas."

La fille acquiesça farouchement tandis que Valjean se dirigeait vers la sortie.

" Ah ! Soazig... Une dernière chose : comment as-tu su qu'il fallait s'adresser à l'inspecteur Javert ?

- Je ne le savais pas. Mais je l'avais souvent vu avec vous, et puis je l'ai vu une fois en uniforme. Sa peau est brune, comme celle de Chavó... Alors j'ai pensé qu'il était Rom aussi. Il n'y a pas beaucoup de Roms dans la police…"

Une fille très intelligente, en effet. Valjean sourit, amusé, alors qu'il lui ébouriffait les cheveux comme il l'aurait fait avec un jeune garçon. Soazig ne sembla pas gênée cette fois-ci...

À ce moment précis éclata la vacarme dans le vestibule de l'immeuble. Des cris d'enfants qui se battaient et une plainte aiguë chargée de douleur amenèrent Léonie à se précipiter vers eux, les poings appuyés sur ses hanches.

" Maman, ce morveux espionnait derrière la porte, dit un adolescent, peut-être son aîné.

- Je n'espionnais pas ! Je suis venu remettre une lettre à Monsieur Jean !"

Valjean regarda vers la porte et reconnut le jeune garçon qui plaidait son innocence. Bien habillé et doté de joues aussi rondes et rougies que celles d'un chérubin, son apparence contrastait avec celle des galopins qui se regroupaient derrière lui.

Il s'agissait de Toinet, son disciple pour un soir et fils de Lucie.

Madame Léonie saisit l'oreille de son rejeton, qui libéra à son tour l'oreille de Toinet. Le petit de Lucie fonça vers Valjean, mit le billet dans sa main puis s'éclipsa sans mot dire. Prenant, toutefois, la précaution de regarder sans cesse en arrière...

L'ancien forçat lut le billet, ou plutôt fit des suppositions sur son contenu, car ni la calligraphie enfantine abondante en ratures ni les fautes grossières qui déformaient les mots permettaient la véritable lecture.

Monsieur Jean,

Mon ami Emile a de gros ennuis. On est désespéré. Il a des doubles louis à distribuer à tous ceux qui lui viennent en aide.

Je vous attends.

Lucie.

Le bagnard froissa le morceau de papier et le mit dans sa poche, dans l'attente de trouver un endroit sûr pour le brûler.

Émile Girardin. Valjean n'avait guère de doute sur la nature de ses ennuis. Et sans aucun doute, il ne voulait pas y être impliqué. Cependant, Lucie méritait une réponse.

" Je dois partir, mais je reviendrai dès que possible", déclara-t-il.

Il entassa cinq napoléons sur la table en faisant la sourde oreille aux protestations de Madame Léonie.

" Oui, madame. Je sais que vous avez encore de l'argent, mais vous avez aussi deux nouvelles bouches à nourrir. N'hésitez pas à acheter ce dont vous aurez besoin. De la viande de bœuf et des légumes frais feront des merveilles pour le garçon.

- Je peux fournir l'argent nécessaire, dit Lambry en bombant à nouveau sa poitrine.

- Je n'en doute pas. Mais vous leur consacrez déjà votre temps. C'est plus de générosité que je ne puis me permettre, monsieur."

Lambry lissa sa moustache. Quelque chose chez cet homme irritant l'empêchait de se mettre tout à fait en colère, mais il ne parvenait pas à identifier ce dont il s'agissait. Il le regarda faire ses adieux à Soazig et à Chavó avec une longue poignée de main qui avait plus du geste réconfortant d'une bénédiction d'abbé que d'un salut ordinaire. Devant Léonie, le vieil homme se contenta d'incliner la tête avec politesse pour un court instant. Pour une raison obscure, Lambry lui tendit la main dans un mouvement d'adieu amical... Puis il comprit alors, en bon duelliste qu'il avait été, que le plus choquant chez cet homme, même par dessus son air calme et résigné, était son absence totale d'animosité.

Jean Valjean ne prit pas le temps d'ouvrir son parapluie avant de se diriger vers le Romarin. La pluie battante qui avait tambouriné sur les pavés toute la journée s'était transformée en bruine désagréable qui ne parvenait pourtant pas à dissuader les Parisiens de se rendre dans les rues.

Il y avait quelque chose de féerique dans ce Paris privé de lumière par le ciel couvert et attendant toujours le passage des allumeurs de réverbères.

Et pourtant, mars était le mois des giboulées, et après les pluies, rapides et abondantes, venaient souvent des éclats de soleil éblouissants, qui se reflétaient dans les flaques entre les pavés des rues tandis que des arcs-en-ciel naissaient au-dessus du Louvre.

Il suffit de quelques minutes pour que l'ancien forçat atteigne le bout opposé de la rue Traversière et relève la tête devant la vieille portière qu'il avait saluée une heure auparavant. Un regard de la femme vers sa gauche et Valjean sut qu'il était autorisé à emprunter la porte de service de l'établissement. Il poussa un soupir soulagé.

Valjean se souvenait de l'emplacement de la chambre de Lucie, mais redoutait de tomber sur le Marquis. Il supposait que la femme, mue une fois encore par ses bonnes intentions, avait caché ses manigances à son employeur. Il espérait toutefois qu'elle ait eu le bon sens de ne pas inviter Girardin à cette réunion...

La dernière fois, ce fut le Marquis qui paya les frais de son imprudence, et cela lui avait coûté cher. Peut-être que le proxénète ne se montrerait pas aussi compréhensif envers Lucie à cette occasion.

Une voix familière l'invita à entrer dans la pièce. Lucie était assise devant sa coiffeuse, couverte seulement par une chemise et fourrée dans son corset ; ses vêtements ne laissaient pas grand-chose à l'imagination.

Valjean s'empressa de lui tourner le dos aussitôt qu'il réalisa sa nudité. Lucie, qui observait le reflet du vieil homme dans son miroir, se mit alors à rire.

" Cela vous dérange-t-il, Monsieur Jean ?

- Sans aucun doute !"

Valjean ne voyait pas l'intérêt de cacher à quel point il était choqué par l'apparence de Lucie. Sa réaction n'avait pas grand chose à voir avec ses attributs sexuels, mais était liée au sentiment confus de fouler aux pieds l'intimité à laquelle tout être humain devrait avoir droit.

Dans le cas de Lucie, la situation était aggravée par le fait qu'il la connaissait quelque peu.

La femme s'affaira quelques instants derrière son dos avant de lui proposer de s'asseoir.

Elle s'était couverte d'un déshabillé qui ne rendait guère les choses plus commodes, mais qui devrait suffire.

" J'espère que cela ne vous dérange pas si je continue à me farder. Je suis en retard.

- Non. Bien que, si vous préférez, je peux revenir plus tard.

- Pas question ! J'ai assez de problèmes sans que le Marquis me reproche de perdre aussi mon temps.

- Ah ! Dans ce cas, vous feriez mieux d'aller droit au but et de me dire ce que vous attendez de moi.

- Moi ! Rien, Monsieur Jean. En fait, j'ai essayé de convaincre Émile de vous laisser tranquille, mais il est trop têtu. Et son ami Surville lui a expressément demandé que ce soit vous qui vous occupiez de cette affaire."

Surville. L'homme de la rue Cassini chez qui il avait déposé Girardin des mois auparavant. Le même homme qui lui avait donné un livre qu'il avait relu à plusieures reprises depuis et qui continuait à lui donner matière à réflexion.

" C'est Surville qui a des problèmes ?

- On dirait bien ! Mais allez savoir avec ces journalistes. Je ne sais pas ce qui se passe dans leurs esprits, mais il me semble qu'ils ne réalisent pas à quel point il est dangereux d'aller à l'encontre des gens qui dirigent. Ce sont des fous !

- Encore une histoire de pamphlets ?

- Je ne sais pas ! Girardin m'a dit qu'il ne pouvait pas se permettre de perdre Surville. Entre vous et moi, Monsieur Jean, je ne pense pas que ce soit son vrai nom, mais je ne suis pas intéressée à le connaître non plus.

- Et de qui se cachent-ils ?, demanda Valjean, stupéfait par toute cette histoire qui semblait ne pas avoir ni queue ni tête. A moins que Lucie n'ait pas bien compris de quoi il s'agissait.

- Girardin ? Il se cache des espions de la préfecture, je suppose. Il a de nombreuses têtes brûlées qui écrivent pour lui, bien qu'il prétende les tenir en laisse. Quant à Surville... Apparemment, ils l'accusent d'être... un bonapartiste ! Ce fou a invité un rival dans sa maison et a oublié de retirer une statuette de l'ogre placée sur la cheminée. Il a peur d'être dénoncé."

Valjean se rappelait, en effet, d'avoir vu le buste de Napoléon présider le chambranle de sa cheminée. Et se souvenait aussi du panneau prétentieux que Surville avait cloué en dessous : "Ce qu'il n'a pas réussi à obtenir avec l'épée, je l'obtiendrai avec la plume."

Ou quelque chose dans ce genre, qui avait fait réfléchir le galérien à propos de l'arrogance de la jeunesse et aussi à son imprudence. Et qui l'avait fait se réjouir de ne plus être jeune.

" Il est illégal d'être en possession de semblables objets. Mais je ne serais pas surpris que la moitié des Parisiens cachent des images de l'empereur. Ou des souvenirs de la Grande-Armée, affirma Valjean avec un haussement d'épaules.

- Peut-être que ses créanciers ont décidé de recouvrer ce qu'il doit par des moyens violents... Ou peut-être qu'il a eu des ennuis avec la police politique, même si Emile dit que cela lui étonnerait parce que Surville a "des velléités royalistes", ce dont j'ignore le sens.

- Et qu'attendent-ils de moi ?

- Que vous les aidiez à franchir la barrière sans être repérés, naturellement. Émile a déjà pris sur lui de trouver une cachette du côté de Gentilly. Oh, et il m'a chargé de vous dire qu'ils seront trois : Girardin, Surville et un tiers.

- Un tiers ? Comment cela ? Qui ?"

Ni queue ni tête… Valjean commençait à s'inquiéter pour de bon.

" Je ne sais pas, un type du Sud qui joue les mystérieux. Mais je ne serais pas surprise si, compte tenu de l'importance qu'il accorde à sa petite personne, il était le plus dangereux des trois."

Lucie avait fini de fixer une rougeur fictive sur ses joues, avait perfectionné le dessin de ses sourcils et s'était parfumée. Maintenant, elle semblait un peu contrariée alors qu'elle parcourait la pièce à la recherche de quelque chose.

" Pouvez-vous me décrire cet homme ? C'est important, mademoiselle.

- Court sur pattes, le teint foncé, le poil dru, lunettes épaisses, grosse tête. Ah ! Le voilà !"

Valjean releva les sourcils, franchement amusé, tandis que la femme se rendit à la table auprès de laquelle il était assis puis saisit un petit flacon avec une telle malchance qu'elle le fit tomber ; son contenu se répandit et aurait taché la manche de l'ancien forçat si ses réflexes n'étaient pas restés bons.

Mais cela n'empêcha pas le liquide d'avancer jusqu'au bord de la table et vers le pantalon du bagnard, placé juste en dessous. Valjean se servit du bord de sa main pour l'arrêter pendant que Lucie allait chercher une serviette pour éponger le désastre.

Le mélange avait une texture huileuse, mais agréable au toucher, et sentait bon la camomille.

" Qu'est-ce que c'est ?" demanda-t-il avec intérêt sincère.

A sa grande surprise, Lucie parut un peu embarrassée par sa question.

" Un secret de famille, aussi vieux que le monde. Je suppose que beaucoup de filles en possèdent des semblables, mais aucun n'est aussi efficace, je vous l'assure.

- Pour adoucir la peau ?," s'enquit Valjean, alors qu'il trempait le bout de ses doigts dans la substance déversée, puis les frottait les uns contre les autres avec un mouvement circulaire. Il était surpris par le caractère gras du produit, qui restait néanmoins agréable au toucher.

" Voyons, Monsieur Jean ! C'est pour le travail. Ou pensez-vous qu'une femme est toujours prête et désireuse ? Parfois, une fille a besoin d'aide !

- Ah !"

Valjean, peu familier avec l'anatomie féminine et à peine initié aux techniques du coït, ne sut quoi penser. Mais il décida de laisser tomber en honneur de la discrétion, puis s'essuya la main sur la serviette.

Avec quelque effort, il se concentra à nouveau sur le sujet qui l'avait amené là et médita pendant quelques instants. S'il préparait bien l'affaire, les risques seraient minimes... Mais il y avait une difficulté à laquelle il serait dur de faire face : le sentiment de trahir son amant.

" Eh bien, mademoiselle... Quant à vos amis, donnez-moi le temps de voir si je peux faire quelque chose. Tout ce que je peux vous assurer, c'est que vous aurez de mes nouvelles, et non pas que j'accepterai la tâche.

- Vous me rendriez un grand service si vous acceptiez, Monsieur Jean. Émile dit que lui et ses amis se battent pour les gens simples. Même pour ceux qui sont comme moi.

- Permettez-moi d'en douter, Lucie. Les gens simples sont rarement rentables : ils n'achètent guère de journaux. Rendez-vous service et restez en dehors de leurs manigances."

Pour un instant, Lucie sembla prête à discuter, mais elle avait vite fait de hocher la tête avec tristesse. Valjean était sur le point de refermer la porte derrière lui lorsque la femme le rappela.

" Tenez, Monsieur Jean", dit-elle en lui tendant une bouteille non entamée du liquide doré.

- Pour moi ? Je ne vois pas bien…"

Valjean se gratta l'oreille qui avait commencé à lui demanger.

" Oh, allez ! Vous avez beau être solitaire et vieux, vous restez un homme et vous êtes vivant. En plus, cela marchera tout aussi bien avec votre main : ça rendra l'expérience plus agréable."

La femme forma un cylindre imaginaire avec ses doigts, puis fit bouger son bras de haut en bas à plusieurs reprises. Son geste ne laissait guère de doute quant à ce qu'elle voulait dire.

Valjean rougit, entreprit de rejeter le présent... puis songea immédiatement à Javert. La texture particulière du produit, si bien employé, promettait des sensations qui risquaient de séduire son inspecteur.

"Eh... Merci, mademoiselle."

Le bagnard cacha le flacon dans sa poche puis, à la réflexion, l'entoura de sa main pour en protéger l'intégrité. Il était tellement absorbé par ses spéculations sur l'utilité du produit qu'il faillit ne pas voir le policier qui montait les escaliers alors que lui les descendait. Il s'écarta prudemment de son chemin pour lui céder passage, car il était trop tard pour faire demi-tour et se dissimuler.

Mais le jeune sergent ne sembla même pas remarquer sa présence, perdu comme il était dans ses pensées.

Après avoir quitté le fiacre laissant l'inspecteur Javert à l'intérieur, le sergent Durand s'arrêta devant la porte du Romarin, les yeux encore embués. Il aurait été tout à fait incapable de dire s'il se battait contre la douleur ou contre la colère.

Un homme sensé ferait demi-tour et oublierait. Non, un homme achèterait les charmes de Lucie pour ensuite mettre un point d'honneur à l'oublier.

Mais Horace Durand ne voulait pas être ce genre d'homme.

" Eh ! Vous, le sergent ! Allez-vous rester planté là longtemps pour chasser les clients ?"

Une horrible vieille femme lui a parlé depuis la porte, mais Durand avait du mal à comprendre ce qu'elle disait.

" Je cherche Lucie."

Ce fut tout ce qu'il parvint à dire. Il le dit dans l'espoir que la femme lui réponde qu'il n'y avait pas de Lucie chez elle, puis qu'elle le jetasse ensuite avec de vifs jurons.

" Lucie la Rousse ? Pourquoi ne pas attendre que la maison soit ouverte, comme tout le monde ?"

Le jeune sergent se força d'encaisser chaque mot. Des coups de poing auraient fait moins mal.

" Parce que je veux juste lui parler à propos d'une affaire particulière."

La vieille femme marmonna quelque chose à propos de jeunes fous, leva les yeux au ciel et le conduisit vers l'entrée de service.

Le sergent monta les escaliers tandis qu'un homme les descendait. A son pas, c'était un homme massif mais Durand l'ignora complètement. Il avait autre chose en tête…

Lucie la Rousse se préparait dans sa chambre pour la journée de travail. Coiffée et maquillée avec goût, mais toujours en déshabillé, elle lui ouvrit la porte avec un demi-sourire qui se figea sur ses lèvres.

" Vous ? Mais comment avez-vous su... ? Javert ! Oh, l'enfoiré !"

La femme, poussée par une modestie qui émut Durand pour son incongruité, porta une main à sa poitrine pour cacher son décolleté. Ensuite, bien délibérément, elle lui tourna le dos.

C'était une invitation silencieuse à quitter les lieux que le sergent comprit puis décida d'ignorer. Vu que Lucie semblait avoir la ferme intention de ne pas lui prêter attention, il entra et s'assit dans un fauteuil.

Puis il réfléchit.

Lucie, tremblante et au bord de la panique, mais la tête haute, s'assit devant la coiffeuse. Durand vit ses larmes se refléter dans le miroir ; il la regarda les sécher avec rage avant de refaire son maquillage ; il l'observa ouvrir la tenue légère qu'elle portait si gracieusement pour poudrer sa gorge et ses épaules. Il crut sombrer dans la folie lorsqu'il la vit tresser un mince fil d'or entre ses boucles.

La folie faillit l'emporter, mais Durand était solide. Aussi digne et grave qu'aucun homme de son âge ne rêverait de l'être, il réfléchissait toujours lorsque Lucie se tourna vers lui.

" Je suis prête, sergent. Vous n'avez plus besoin de me faire la cour : vous obtiendrez ce que vous voulez en échange de quelques pièces. Mais je suis désolée de vous apprendre qu'il n'est pas de mon ressort de vous faire un rabais."

Durand se sentit pâlir et cacha son visage. Il serra les poings jusqu'à ce qu'ils lui fassent mal.

Lucie riait. C'était un rire amer qui sonnait creux.

" Comme vous pouvez le voir, voici tout ce que je suis. Une pute qui s'est vendue au plus offrant pendant des années et qui n'a jamais eu de raison de le regretter. Je vis dans le luxe et j'élève mon enfant comme un prince sans que mes mains aient cessé d'être blanches et fines. Que demander de plus ? Partez, sergent. Trouvez une jeune femme aussi honnête que vous. Une fille qui se contentera de votre maigre salaire et vous donnera des enfants bien à vous. Vous pourrez m'avoir tant que vous voudrez. Il vous suffira de réunir l'argent que je vaux."

Pendant de longues minutes, Durand se força à écouter le poison qui jaillissait de la bouche de Lucie. A bien des égards, il était sûr qu'elle disait la vérité, mais peu importaient les efforts du sergent : il lui était impossible de croire que ces faits prosaïques étaient tout ce qu'il y avait à savoir sur la femme qui se trouvait face à lui.

Par ailleurs, l'idée que quelqu'un ose posséder sa beauté, la tendresse que Durand avait aperçue dans ses gestes ce matin même, et toute la force qu'elle déployait pour le rejeter...

Que l'on veuille posséder son corps de la même façon que d'autres possèdent une jument et la souiller comme l'on salit une paire de chaussures, lui paraissait une aberration intolérable. Une insulte.

Durand se leva et lissa son uniforme. Il traversa la pièce d'un pas déterminé et, le menton relevé, s'adressa à Lucie sur un ton qui n'admettait pas de discussion.

" Mademoiselle, je veux acheter quelques heures de votre temps. Je peux signer une reconnaissance de dette, et je vous offre la montre de mon père en garantie."

Le jeune homme déposa une poignée de pièces et une vieille montre sur la coiffeuse. Toute la fortune qui lui remettait n'aurait pas suffi à payer un simple verre de vin dans cette maison.

" Je peux vous accorder une heure, sergent.

- Eh bien, qu'il en soit ainsi. Mais en retour, je vous demande de revêtir votre plus belle robe pour que nous puissions parler à présent sans pour autant en être gênés. Et... aussi que vous m'accordiez l'honneur de vous accompagner demain pour une promenade. Peut-être dans les jardins du Palais-Royal ?

- Vous êtes un sot...

- Vous avez peut-être raison, mais je n'ai pas l'intention de discuter sur ce point. Je m'appelle Horace, mademoiselle...

- Poirier.

- Mademoiselle Lucie Poirier... Permettez-moi de vous préciser mes intentions avant que vous ne me rejetiez. Je suis jeune, je suis pauvre. Mais j'ai beaucoup de courage et d'espoir. J'ose vous assurer que je n'ai pas besoin d'une femme plus jeune, ni plus libre... Que je n'ambitionne que la femme que j'ai sous les yeux à cet instant précis ! Si vous me faites confiance, si vous m'appréciez suffisamment pour m'empêcher de perpétrer la folie d'affronter mon supérieur, alors laissez-moi vous connaître. Puis ensuite, jugez-moi.

- Horace, n'agissez pas en fou ! Vous méritez mieux que moi. Je ne peux même pas vous dire le nombre d'hommes qui...

- Mademoiselle Poirier ! Je ne suis peut-être pas votre premier homme, ni le second. Mais je serais très fier d'être le dernier. Si vous voulez bien de moi."

Lucie sourit, malgré les larmes qui coulent sur son visage, elle sourit comme lorsqu'elle était enfant.

Le délai que Horace avait tenté d'acheter se transforma en deux heures, puis en trois. C'était un temps que Lucie paierait au Marquis de sa propre poche sans aucun regret, car ces moments, si pleins de sincérité et d'espoir, avaient suffi à changer ce qu'elle savait et attendait du monde. Lorsqu'ils n'eurent plus le choix et que le sergent se retira, Lucie savait qu'elle ne pourrait plus jamais exercer son métier. Le prix à payer pour parvenir à le faire avait cessé d'être un empêchement.

La fin de la journée fut morose.

Javert la passa à compulser les journaux en restant au commissariat de Pontoise. Il étudiait avec soin ce nouveau journal publié depuis le 3 janvier, date du premier numéro : le National. Parmi ses fondateurs se trouvaient Adolphe Thiers, avec Armand Carrel et François-Auguste Mignet.

Ce n'était pas des noms inconnus du mouchard.

Maintenant qu'il avait rencontré Thiers parmi les républicains en révolte. Il voulait connaître leurs idées.

Javert étudiait les journaux et prenaient en note les noms des journalistes.

Oui la presse entrait en lice contre le Gouvernement de Charles X.

Et l'homme du préfet allait devoir offrir quelques têtes à M. Mangin pour calmer l'ire du ministère.

Après le Globe, le National allait subir un procès en règle.

Le National ne mâchait pas ses mots, ce journal militait sans vergogne pour l'établissement d'un régime parlementaire sous forme d'une monarchie constitutionnelle et osait contester l'interprétation donnée par le roi Charles X de la Charte de 1814.

C'était effrayant pour le policier dévoué à l'Etat de lire des formules choquantes comme : "le roi règne mais ne gouverne pas"...ou "la royauté choisit les ministres [...] mais la majorité de la Chambre les renverse."

Javert s'attendait de plus en plus à rencontrer ce fameux Thiers lors d'un rassemblement de républicains.

Ces derniers ne se cachaient même plus pour afficher leur mécontement et on demandait ouvertement dans les journaux la démission de Polignac.

Javert hésitait à lever ses filets. Il préférait attendre pour voir jusqu'où les directeurs du National et son responsable, Auguste Sautelet, étaient capables d'aller.

Et puis, le préfet menait ses propres batailles, il organisait avec soin sa propre lutte contre la Presse. Javert donnait des noms mais c'était M. Mangin qui portait l'estocade.

Javert se jetait dans la lecture des journaux alors que la nuit était déjà profonde pour ne pas laisser son esprit dériver trop loin. L'inspecteur Thomas était mort il y avait quelques heures et on l'en avait informé. Un message succinct et triste était venu de la Sûreté énonçant simplement le fait sans aucune plaisanterie annexe.

Les heures passèrent donc sans que Javert ne s'en rende compte.

Ce fut dans la fin de ce jour, alors que Blier était parti et que Javert était prêt à assurer la permanence que le sergent Durand revint du Romarin.

Javert leva les yeux à son entrée et examina son visage.

En réalité, Javert n'avait pas espéré revoir son sergent ce jour présent. Il s'était inquiété pour le jeune homme.

Durand semblait perdu mais satisfait.

L'inspecteur se leva de son siège et tira une chaise devant son bureau pour son sergent. Ils n'étaient que les deux.

Puis l'inspecteur fit quelque chose d'incroyable, il sortit sa flasque d'eau de vie et la tendit à son sergent.

Durand ne dit rien et but une longue gorgée avant de la rendre à Javert qui agit de même.

" Alors ?

- Une prostituée vivant dans un bordel avec un enfant, asséna Durand, montrant par-là qu'il connaissait la vérité.

- Et ?

- Je ne sais pas.

- Tu as fait des promesses ?

- Je ne sais pas."

Mais les yeux verts de Durand brillaient d'espoir, illuminant le bureau du policier, plongé dans l'obscurité et que n'éclairait qu'une simple chandelle posée sur le bureau. Près des dossiers à vérifier et à parapher.

" Tu vas rentrer chez toi Horace. Tu vas réfléchir posément à toute cette situation. Un mariage ou même une relation entre un policier et une prostituée et tu perds ta place à la Force.

- Je sais."

Durand se pencha en avant, désespéré et glissa ses mains dans ses cheveux.

" Mon Dieu, je sais. Et elle aussi.

- C'est une femme bien, courageuse et forte. Elle mérite le respect."

Durand apprécia ces paroles venant de son supérieur. Javert n'était pas du genre à faire des compliments dans le vent.

" Elle est venue ici pour me parler de la gamine disparue, expliqua Javert.

- La petite voleuse ?

- Et avant cela, elle m'a parlé des prostituées assassinées et même des bougres tués.

- Elle est courageuse…

- C'est une femme bien mais c'est une prostituée !"

Durand se leva et vint se placer dans l'ombre, devant la fenêtre. Il ne pleuvait plus, le ciel de Paris était délavé et les étoiles brillaient dans le firmament.

" Je la revois demain pour une promenade dans les jardins…"

Javert grimaça.

Cela lui déplut souverainement...mais n'était-il pas tombé amoureux d'un forçat en cavale ?

Il n'avait aucun conseil à donner à quelqu'un sur l'amour.

L'inspecteur se leva pour se poster près de son sergent. Les deux hommes contemplèrent les étoiles qui brillaient au-dessus des pavés mouillés.

Ce soir, il n'y avait pas de brouillard et le ciel était clair.

Javert restait silencieux, il ne savait pas s'il devait parler durement à Durand ou s'il devait l'appuyer. Lui ouvrir les yeux ? Ou jouer le jeu ?

Il hésita puis décida de se montrer compréhensif. Il allait appuyer son jeune collègue...tellement aveugle aux réalités de la vie...

Peut-être un jour cela allait lui être reproché mais il fallait que Durand trace sa route seul...ou il allait finir par haïr le vieil inspecteur.

" Tu es tombé amoureux ?, demanda Javert, tout doucement.

- Je le crois.

- Tu le crois ?!"

Durand eut un rire désespéré, presque un sanglot.

" C'est la première fois que cela m'arrive. Elle est magnifique et gentille. Elle est…"

Le jeune homme se tut, consterné de se laisser aller ainsi devant son supérieur.

Javert posa sa main sur l'épaule de son sergent.

" Même si c'est une prostituée, c'est une femme très bien, affirma Javert.

- Même s'il ne se passe rien entre nous, je veux la sortir de cet Enfer ! Elle et son môme !"

Voilà, c'était dit.

Durand se tourna résolument vers Javert et celui-ci vit que le jeune homme, un peu candide, un peu naïf, venait de prendre dix ans de maturité.

Il avait vieilli en une nuit au bordel.

Peut-être était-il capable de gérer la situation en fait ?

" Nous allons trouver une solution, fit Javert. De toute façon, je vais certainement avoir des nouvelles.

- Comment cela ?

- Sortir une fille d'un bordel demande une procédure de longue haleine et les proxénètes n'aiment pas cela."

Durand serra les poings à s'en blanchir les phalanges.

" Je m'en fous du mac ! S'il a quelque chose à redire, je lui casse la gueule !

- Tu n'en feras rien ! Je vais parler au Marquis et voir ce qu'il faut faire."

Durand regardait Javert, sans comprendre.

" Pourquoi vous feriez cela monsieur ?"

Javert ne dit rien. Il se contenta de sourire et de se reculer dans l'ombre de son bureau.

" Pourquoi ?, répéta durement Durand. Vous devriez au contraire m'en empêcher !

- Ma mère était une pute. Cela aurait été plus...simple pour elle de vivre une autre vie… Et pour moi… "

Car Lucie avait un enfant.

Durand le regardait avec des yeux aussi remplis d'étoiles que le ciel de Paris.

Oui, son sergent était amoureux.

Et il allait au devant de gros problèmes.

Javert soupira et prit encore une gorgée d'alcool. Aussitôt imité par son sergent.

" Elle m'a parlé du père."

Oui, c'était un autre souci. Javert se pencha sur son siège et attendit patiemment.

" Elle a eu le môme avant ses vingt ans. Le patron chez qui elle servait à son arrivée en ville. L'homme a été gentil et lui a donné de l'argent.

- Où est-il ?

- Quelque part au Parlement. Un grand nom. De temps en temps, il se souvient de Lucie et de son fils et fait de petits cadeaux."

Ce n'était pas exceptionnel et démontrait un coeur bon. Un brave homme qui avait dû être désolé de faire tomber enceinte la malheureuse servante. Et encore plus désolé de la voir devenir putain.

" Tu es prêt à accepter le môme ?

- Bien sûr !, se fâcha Durand. Et je lui ferais porter mes enfants !"

Javert eut un sourire.

Parole de mâle !

Mais Durand aurait peut-être les épaules assez larges pour accomplir cet exploit.

Puis, amusé, et légèrement enivré, Javert lança :

" Sinon, tu demanderas à Rivette ! Il aura plein de conseils à te donner sur l'élevage de mômignards !"

Un éclat de rire, nerveux, aviné, retentit dans le commissariat. Et Durand se permit enfin de parler d'Elle à l'inspecteur Javert tout en regardant les étoiles et en laissant s'écouler le temps...

Lorsque Javert se coucha contre Valjean dans la petite cabane de la rue Plumet, il se sentit honteux. Et amusé.

Il était tard.

Comme un mari revenant d'une ribote [fête entre amis avec excès de nourriture et d'alcool], il empestait l'alcool et avait parlé de femmes.

Bien entendu, l'instinct du forçat était plus fort que sa prudence de mouchard. Javert réveilla Valjean en se couchant contre lui.

" Une affaire ?, demanda la voix ensommeillée et inquiète du vieillard.

- Une carousse [ivrognerie] entre poteaux [amis]," répondit tranquillement le policier.

Une prise de souffle et Javert pouffa de rire en voyant lentement apparaître les yeux écarquillés de surprise du forçat par-dessus son épaule.

" Tu as bu ?!

- Oui, mon homme.

- Mon Dieu ! Pourquoi donc ?

- Mon sergent est tombé amoureux…

- C'est merveilleux ! Je comprends que vous ayez bu, c'est…

- ...d'une prostituée.

- Ha !," fit simplement Valjean.

Le rire de Javert revint tandis qu'il se couchait plus près de Valjean, cherchant sa chaleur, embrassant sa peau, caressant ses hanches, ses fesses musclées et dures comme du métal.

" Je suis mal placé pour donner des conseils de prudence, souffla Javert en se rapprochant de la nuque de Valjean.

- Pourquoi...pourquoi cela ?

- Je suis amoureux d'un voleur."

Valjean se tendit tandis qu'il sentait l'érection durcissante de Javert se glisser contre sa hanche.

" L'alcool te fait perdre la tête !, murmura Valjean.

- Mhmmm. Je plaide coupable. Mais j'ai des circonstances atténuantes.

- Vraiment ?

- Mon voleur a volé mon coeur."

Javert pouffa encore de rire.

" Dieu Fraco ! Dors !

- J'ai dû écouter Durand me parler de cheveux roux et de yeux verts toute la soirée sans pouvoir lui répondre.

- Lui répondre quoi ?

- J'aurai voulu parler de cheveux blancs et de yeux bleus d'azur…

- Bleu d'azur ?

- Le ciel de Toulon n'a jamais été aussi bleu que tes yeux…"

Et Javert s'endormit sous le contrecoup de l'alcool tandis que Valjean souriait en écoutant le ronflement du policier devenir profond et sonore.

" Tu vois que tu peux être un poète quand tu veux…"

Mais Javert était trop loin pour pouvoir répondre.

Le 19 mars fit l'effet d'un coup de canon pour la France ! Le roi Charles X avait promulgué une ordonnance ajournant la session de la Chambre au 1er septembre, mettant ainsi le Parlement au chômage technique pour six mois. Ce fut le temps de la Chambre en vacances.

Charles X était déterminé à aller jusqu'au bout, lançant fièrement en pleine Assemblée, scandalisée par son attitude désinvolte : " J'aime mieux monter à cheval qu'en charrette."

Pour un homme ayant connu la Révolution, ayant fui la France devant la colère du peuple, ayant appris la mort d'un frère sous la lame de la guillotine, on ne savait pas comment prendre ses propos. Orgueil ? Admiration ? Dégoût ? Mépris ?

Charles X, une fois de plus, ne laissait personne indifférent.

M. Chabouillet devait s'arracher les cheveux en hurlant de colère.

Et Javert se demanda si son patron n'avait pas raison de lutter contre l'Etat en place tout compte fait…

Quelle période compliquée !

Le National se démena et se fit terrible dans son éditorial, signé du nom de tous les journalistes de la rédaction, Thiers en premier.

Le combat continuait !

Le 19 mars fut également une journée difficile pour Jean Valjean. Un jour où il revivait de vieux purgatoires qu'il pensait avoir laissés derrière lui.

La nuit s'était écoulée doucement, mais elle n'avait pas été paisible. L'étreinte de Javert, toujours si bienvenue, avait été plus possessive qu'à l'ordinaire.

Tout à fait détendu grâce à l'alcool, son amant avait fait du corps de Valjean un oreiller qu'il avait peloté et serré dans son sommeil, la plupart du temps au rythme d'une symphonie de ronflements.

Une telle attitude aurait semblé charmante à Valjean, si sa conscience n'avait pas été aussi coupable.

Même le corps de son amant, si délicieusement enroulé autour du sien, ne parvenait à faire oublier au forçat la conversation farfelue qu'il avait entretenue la veille avec Lucie.

Il ne pouvait pas comprendre la raison qui poussait Lucie à lui demander un pareil service, tout comme il ne comprenait pas trop les raisons qui poussaient ses amis, ou peut-être seulement ses clients, à prendre la fuite.

À l'aube du jour, il avait décidé qu'il était essentiel de commencer à lire les journaux, même si cela lui causerait la même vieille angoisse qu'il ressentait lorsqu'il parcourait les rues. S'ouvrir au monde, était dans son esprit l'équivalent à inviter dans sa vie tous les dangers que le couvent avait réussi à écarter de lui.

Ce ne fut qu'après avoir lu La Mode, la publication apparemment inoffensive et vaine de Girardin, et alors que le déjeuner était déjà loin, que Valjean décida aussi de ne pas accepter la tâche que Lucie lui avait confiée.

Non pas parce qu'il pensait que le risque était élevé, mais parce que abriter des fugitifs aux yeux de la loi - ô, ironie ! - était aussi trahir la confiance de Javert. Une confiance qui, parfois, lui semblait encore fragile.

Enfreindre une nouvelle fois la loi, revenait à placer le policier dans une situation intenable et l'obliger à choisir, une fois de plus, entre garder son emploi et son intégrité ou demeurer aux côtés de son amant galérien. C'était de la cruauté dans sa forme la plus pure.

Non, même si Valjean était navré de décevoir Lucie, à qui il se considérait redevable depuis qu'elle leur avait porté secours, il ne consentirait pas à poignarder Javert dans le dos au profit d'une poignée de jeunes journalistes qui avaient des difficultés chroniques à reconnaître où placer les bornes à leur audace pour éviter que leur hardiesse ne leur explose en plein visage.

Le 19 mars fit l'effet d'un coup de canon aussi dans le commissariat de Pontoise.

Un homme, bien mis et précieux demanda à parler à l'inspecteur Javert. Ce dernier, assis devant son troisième café et essayant de ne pas s'endormir sur sa paperasse...se retrouva bien réveillé lorsqu'il vit le Marquis entrer dans son bureau.

Sans sourire, sans amitié...en tout cas sans faux-semblant… Sans serrer la main du policier, le Marquis s'assit devant l'inspecteur.

Javert n'était pas stupide. Il attendit l'attaque qui ne tarda pas en effet.

" Vous ne tenez pas vos officiers inspecteur !, lança froidement le proxénète.

- Et vous ne tenez pas vos employées, monsieur Peguet, asséna tout aussi froidement Javert.

- Pour cela, je suis bien d'accord avec vous, monsieur. Je devrais enfermer mes filles. Il y a des bordels qui leur interdisent les promenades."

Implicitement, le Marquis voulait dire :" Je ne le fais pas, mais je pourrais le faire ! Enfermer Lucie et en faire une esclave sexuelle !"

" Mais où allons-nous si nous ne pouvons plus faire confiance aux policiers ?

- Ce fut un mauvais concours de circonstances, lança Javert.

- Un mauvais concours de circonstances ? Il va falloir m'expliquer cela monsieur ! Nous ne sommes pas il y a dix ans, monsieur, j'ai des clients importants maintenant !

- Ils sont tombés amoureux."

L'inanité de la réponse surprit le Marquis qui perdit son visage impassible pour retrouver son sourire habituel.

" Comment cela ?

- Hé bien, tu vois le Marquis quand un homme rencontre une femme et que les deux croient qu'ils ne peuvent plus se passer de l'autre et qu'ils mouraient s'ils ne se mettaient pas ensemble...

- T'es con, se mit à rire le Marquis en retrouvant le tutoiement habituel entre les deux hommes lorsque la situation les rapprochait trop.

- ...c'est cela tomber amoureux."

Les deux hommes se regardèrent profondément. Dix ans à se côtoyer régulièrement, jamais ils n'avaient eu à faire face à ce genre de crise.

" Et qu'est-ce que ton gamin a prévu de faire exactement ?

- Sortir Lucie du bordel et si possible de la prostitution. Pour commencer.

- Il ne sera pas le premier, fit stoïquement le proxénète. Surtout quand la fille est jolie…

- Il est sérieux !," opposa durement Javert.

Le Marquis haussa les épaules, indifférent.

" Un cogne avec une grue ! Arrête tes blagues !

- Il est jeune, souffla Javert, voulant excuser son sergent.

- Justement !, rétorqua sèchement le Marquis. Fais lui entendre raison Bon Dieu ! Tu crois qu'il va se passer quoi si jamais on découvre qu'il est avec une prostituée ?

- Je sais le Marquis… Je sais, fit Javert, las, en se frottant énergiquement les yeux pour en chasser les prémices de la migraine.

- Ton môme va perdre sa position ! Et je vais perdre une fille ! Lucie, mine de rien, a des clients hauts placés et qui payent rubis sur l'ongle. Ils sont pas exigeants et ils l'aiment bien. Il y a des positions pires !

- Je sais !, répondit Javert, tout aussi sec.

- Alors tu laisses courir ?"

Le Marquis regarda le policier. Ils se connaissaient depuis dix ans. Il l'avait toujours vu, droit et honnête, procédurier à l'extrême et cependant capable de mentir pour jouer le rôle d'un mouchard.

Et là, l'inspecteur semblait incertain. Il ne paraissait pas savoir ce qu'il devait faire, pour une fois, et qu'il était évident qu'il devait faire. Briser dans l'oeuf cette relation dangereuse et dommageable !

Le Marquis n'en revenait pas.

" Ils s'aiment…, reprit amèrement Javert.

- Et ben on est pas dans la merde !, souffla le Marquis, mécontent au possible de cette situation.

- A qui le dis-tu ?"

Un silence s'éternisa entre les deux hommes.

Le Marquis réfléchit longuement, puis il prit sa décision, même s'il ne l'aimait pas du tout.

Mais si cela pouvait lui apporter quelques faveurs du grand inspecteur après tout… Javert était avant tout un homme de parole…et il avait un patron puissant…

Il suffisait de ne pas prévenir Balmorel...

" Je vais faire préparer les documents pour une retraite."

Javert leva les yeux et contempla, étonné, son vis-à-vis. Le Marquis redressait son costume, vérifiant que les plis du pantalon tombaient bien.

" Tu es d'accord ?

- Ai-je le choix ?, grogna le proxénète. Mais tu me feras le plaisir de venir au Romarin avec ton petit sergent. Et il faudra que Lucie ait une situation à déclarer.

- Un mariage ?, fit Javert, horrifié.

- Non. Mais un métier au moins.

- Je vais voir."

Javert se leva pour raccompagner le Marquis jusqu'à sa porte. Là, les deux hommes se serrèrent la main.

Dix ans de relation ? Oui, cela pouvait compter comme une amitié en y regardant bien.

Le Marquis lâcha la main de l'inspecteur Javert et lui demanda en souriant, un peu grivois, un peu fâché :

" Tu n'as pas d'autres cognes à placer au moins ? J'ai d'autres filles mais ce serait la ruine de ma maison si je perdais une autre de mes employées.

- Qui sait ? J'ai un deuxième sergent et un inspecteur veuf."

Un petit sourire amusé puis on se quitta bons amis.

Mais lorsque le Marquis traversa le commissariat en direction de la porte, il fut placé sous les feux du regard du sergent Durand.

Le jeune homme ne rêvait que d'une chose : sauter à la gorge de cet immonde personnage qui vivait de la détresse des femmes pour en faire des prostituées.

Cela se voyait tellement dans sa posture que Javert le remarqua aussitôt.

D'une voix de stentor, il réclama un nouveau café chaud à Durand avant de retourner à sa paperasse.

Enfin le 19 mars eut lieu un dernier coup de canon. Enfin plutôt un coup de semonce. Et qui ne perturba que la vie de l'inspecteur Javert...et de son commissariat...

Une nouvelle convocation fut amenée de la part de la Sûreté.

A l'attention de l'inspecteur Javert,

Dans votre empressement à quitter les lieux des arrestations, vous avez oublié un petit quelque chose d'important.

Vous seriez bien urbain de venir en prendre soin.

Maintenant !

VIDOCQ

Ne sachant à quoi s'attendre, Javert quitta aussitôt le commissariat. Il y avait un brouillard intense dans les rues de Paris et le policier eut à peine assez de visibilité pour apercevoir le fiacre qui l'attendait sur l'ordre du Mec, juste devant la porte du commissariat.

La portière s'ouvrit devant lui et une voix l'appela, circonspecte :

" Pourquoi ne suis-je pas étonné qu'on se retrouve encore ensemble à trimer pour la Sûreté ?

- As-tu une idée de ce que j'aurai pu oublier sur un lieu d'arrestation ?, demanda Javert en s'asseyant au côté de Rivette.

- Ton sang-froid ?," fit Rivette, un peu cruel.

Javert ne répondit pas. Rivette avait raison. Hélas.

Plus sérieusement, l'inspecteur du Châtelet ajouta :

" Je ne sais pas. Le Mec serait-il du genre à nous convoquer pour nous faire faire antichambre durant deux heures pour un papier mal rempli ?"

Lugubrement, Javert rétorqua :

"Oui."

Ce ne fut pas pour un papier mal rempli que Vidocq les avait convoqués, ce ne fut même pas pour rappeler les règles aux policiers ou leur faire un de ces sermons dont il avait le secret...mais franchement, Javert aurait préféré.

Rivette aussi.

Dans le bureau du Mec se tenaient cinq enfants d'âges différents. Le plus jeune était un petit bonhomme de cinq ans, la tête couverte de cheveux roux emmêlés et le visage couvert de taches de rousseur. Le plus âgé était un gamin de douze ans, maigre comme un clou et à l'allure farouche.

Il jouait les protecteurs de la troupe de mômes et regardait sans aménité les cognes qui les entouraient de toutes parts.

Il fit penser à Jojo à l'inspecteur Javert.

Vu le visage sombre du chef de la Sûreté, lui non plus n'aimait pas cette affaire.

Il se leva à l'entrée des deux officiers dans son bureau et vint les accueillir.

Ce qui était assez rare pour être noté.

" J'ai oublié quelque chose sur les lieux des arrestations ?, demanda amèrement Javert en soupçonnant où allait se profiler cette enquête.

- Oui, quelque chose d'important !, répondit simplement le Mec.

- Et on espère quoi ?"

Le Mec fit la grimace et désigna les mômes d'un large geste de la main.

" Voici Gilbert ! Le chef de cette bande de gosses. Il prend son rôle de chef très à coeur. Hein le môme ?"

Le gamin hocha la tête et posa une main sur la tête du plus petit.

" Pourquoi ne sont-ils pas à l'hôpital ?, demanda Rivette, désolé de voir des enfants dans un tel état de minceur et de décrépitude.

- Parce que ce n'est pas leur place, expliqua le Mec. Ces mômes ont été enlevés à leurs parents pour en faire des voleurs. Il faut qu'ils les retrouvent.

- Et comment on espère réussir un tel miracle ?, s'enquit Javert, de sa voix profonde de baryton.

- Il paraît que tu es un policier, sourit Vidocq en plissant ses yeux. Un inspecteur de police de première classe ! Bien noté et avec un dossier exceptionnel ! On parle de toi comme successeur à la place de ce pochard de Gallemand. Tu vas trouver comment faire !

- Vidocq !, commença Javert, n'aimant pas du tout le ton désinvolte du chef de la Sûreté. On ne peut pas…

- Le plus vieux s'appelle Gilbert, ici c'est Ernest, là Maurice, celui-là c'est David et le petit môme c'est Pierrot. Hein mon bonhomme ?

- Oui, monsieur," fit une toute petite voix dans le lointain.

En parlant, Vidocq avait désigné chaque enfant l'un après l'autre. Et chaque enfant avait regardé les policiers avec inquiétude...une inquiétude mal masquée derrière une apparence d'impassibilité.

" Vidocq, non. Tu ne peux pas me laisser les mômes sur les bras !

- Tu me tiendras au courant de l'avancée de l'enquête.

- C'est impossible ! Vidocq ! Des mômes enlevés dans Paris !

- Une enquête à la hauteur de l'inspecteur Javert ! Et cela remboursera un jardinier, non ?"

La contrepartie était toujours présente avec Vidocq.

Javert se tut, dompté.

Mais Rivette revint à l'attaque, un peu perdu devant l'ampleur de la tâche.

" Mais ils vont dormir où les mômes ? Ils retournent à l'hôpital ?

- A vous de trouver, fit Vidocq, indifférent, mais essayez d'éviter le bordel cette fois."

Et le rire de Vidocq ne s'éteignit pas alors que Javert et Rivette emmenaient avec eux les cinq enfants abandonnés à eux-mêmes.

Comme de bien entendu, le fiacre avait disparu dans le brouillard mais Javert était fâché.

Fâché contre Vidocq de lui laisser une affaire pareille à gérer sans aucune aide.

Il emprunta la voiture de la Sûreté, usant de son titre d'inspecteur avec hargne. Le malheureux palefrenier murmura en pâlissant à l'idée de l'oignon [dispute] qu'il allait prendre du Mec en apprenant la disparition de ses chevaux.

" Je les renverrais quand j'en aurai fini avec.

- Oui, inspecteur," fut l'homme, tout penaud.

Et la voiture partit sur les ordres de Javert, en direction du commissariat de Pontoise.

Un silence de mort régnait à l'intérieur.

Les cinq mômes étaient assis, les uns sur les autres et ne disaient rien. Les deux policiers ne savaient pas quoi dire.

La belle enquête que voilà !

Au commissariat de Pontoise, ce fut le branle-bas de combat. On vit arriver Javert, le visage sombre et Rivette, perturbé, suivis par cinq mômes en guenilles.

Roussel, se voulant amusant, lança à la ronde un tonitruant :

" Voilà une belle brochette de ratons ou je ne m'y connais pas !

- Tu veux retourner inspecter la rue Mouffetard ?, claqua Javert.

- Non, inspecteur !, s'empressa de répondre Roussel, surpris par cette attaque.

- Alors ferme ta gargue [bouche] !"

Ce que Roussel fit.

Chacun serra les dents et se fit oublier tandis que Javert ranimait avec nervosité le poêle pour réchauffer le commissariat.

Puis l'inspecteur donna des ordres précis, comme un général à son armée :

" Roussel, je veux des couvertures, des matelas. Tout ce que tu peux trouver pour servir de pieu à cette heure du jour.

- Des pieux ?, répéta Roussel sans comprendre.

- Les mômes ne vont pas dormir par-terre ! Il nous faut des pieux !

- Les mômes dorment ici ?, demanda le sergent Philippot, ébahi. Ils vont pas à la Force ?

- Non !, clama Javert. Ce ne sont pas des prévenus mais des victimes !

- Des victimes ?, reprit Blier. Mais qu'est-ce qu'ils foutent ici alors ? Ils n'ont pas de parents ?

- MERDE !," gueula Javert, à bout de sa patience.

Puis l'inspecteur préféra s'enfermer dans son bureau quelques instants, pour souffler avant de frapper un de ses officiers.

Rivette comprit et se chargea de la suite, expliquant posément la situation aux policiers ébahis et terminant de demander l'essentiel aux officiers.

Des lits, des couvertures, de la nourriture, de l'eau, du savon...

" Mais combien de temps vont-ils rester ici ?," demanda Durand, songeant au Romarin.

Peut-être allait-il être possible d'obtenir un peu d'aide là-bas ? Pour les mômes ?

Ce serait l'occasion de revoir Lucie...

" Aucune idée, répondit simplement Rivette. Mais on va tout faire pour trouver leurs parents le plus vite possible. Hein les mômes ?"

Les enfants ne disaient rien, ils regardaient autour d'eux, il voyaient ces adultes en uniforme parler fort et s'agiter à grands bruits...et cela les angoissait...

Roussel, songeant à ses propres mômes devenus grands, lança :

" Il faudrait des jouets aussi."

Ce qui ébahit tout le monde.

Cela devint la mission personnelle de l'inspecteur Roussel.

Tandis que Philippot et Durand partaient à la recherche de matelas et de couvertures. Que Blier allait remplir les réserves de nourriture et de boisson.

Le silence revenu dans le commissariat, Javert sortit enfin de son bureau. Calmé.

Ce fut pour voir l'inspecteur Rivette assis sur un bureau, le col de l'uniforme défait et son chapeau posé sur la tête du petit Pierrot perché sur ses genoux, tandis qu'il expliquait aux enfants assis par-terre comment son Clément pouvait sourire aux anges lorsqu'on lui caressait les joues.

Javert s'arrêta et se posta dans l'encadrement de la porte, observant la scène et la trouvant touchante.

Rivette était devenu un père.

Les ombres du soir s'allongeaient, le brouillard était toujours présent. La nuit promettait d'être longue.

Efficaces, les officiers de police revinrent avec leurs trouvailles...et Roussel ramena même sa femme…

Cette histoire était tellement en-dehors de la légalité, tellement loin de la procédure normale que lorsque Mme Roussel demanda à Javert, en tant que supérieur hiérarchique si elle avait le droit de faire cuire la soupe sur le poêle du commissariat, ce dernier resta muet...avant de hausser les épaules, impuissant.

" De la soupe à quoi ?, demanda seulement l'imposant inspecteur.

- Aux pois cassés ! Avec du lard ! C'est nourrissant et cela va faire dormir les enfants. D'ailleurs, Alexandre m'a dit qu'ils devaient dormir ici. C'est vraiment obligatoire ?"

Nouvel aveu d'impuissance de la part de Javert.

" Non. Mais je n'ai pas trouvé d'autres solutions, répondit l'inspecteur en chef.

- Ha ces hommes !, grogna la femme en retroussant ses manches. Incapables de faire preuve de bon sens !"

La femme de l'inspecteur Roussel se mit à la soupe, soumettant son malheureux cogne de mari à un feu continu d'ordres jetés sur un ton autoritaire.

"Il faut de l'eau ! Va me chercher des écuelles ! Coupe le pain ! Mais bouge-toi, empoté !"

Par esprit de corps, les collègues de Roussel se mirent aux ordres de son épouse.

A un moment donné, Blier jeta dans l'oreille de son collègue :

" De Dieu ! Ta femme est un dragon !

- Pire !, répondit Roussel en prenant un air consterné. Mais elle fait la meilleure tarte aux pommes au monde.

- ALEXANDRE ! Trouve-moi une serviette !

- Oui, ma douce !, répondit poliment le policier en frottant son impressionnante moustache.

- Il faut du savon et de l'eau chaude ! Les deux jeunes bons à riens vont s'occuper de laver les mômes ! ALLEZ !," s'écria Mme Roussel en désignant les sergents, Durand et Philippot, aussitôt redressés.

Et ce fut fait.

Roussel avait amené sa femme, une bassine de zinc, un pan de savon, des serviettes et de vieux jouets. Sa femme avait fouillé les armoires et sorti de vieux vêtements, usés mais propres.

Et bientôt les mômes se retrouvèrent à poil, au-milieu du commissariat et correctement savonnés, debout dans une bassine remplie d'eau chaude ou se faisant énergiquement essuyer en étant placé devant le poêle.

Lavés, essuyés, peignés, habillés. Mme Roussel inspecta les chevelures à la recherche des poux et peigna encore et encore afin d'éliminer toute trace de vermine.

Les deux sergents l'aidèrent à essuyer et habiller les enfants.

Cela prit un temps infini...mais on en vint à bout.

Enfin, les enfants furent assis sur des ballots de foin, un bol de soupe épaisse et chaude dans les mains et un gros morceau de pain à mastiquer.

Ils étaient abasourdis devant tout ce remue-ménage pour eux. La méfiance disparaissait. Des poupées en chiffon et de petites figurines d'animaux en bois leur avaient été distribués. Ils les avaient posés à côté d'eux, sans trop savoir quoi en faire pour le moment.

Le sergent Philippot, le rouge au front, avait même été chercher sa collection de soldats de plomb... même s'il savait qu'il n'allait pas en survivre...vu les regards moqueurs que ses collègues policiers lui avaient jeté…

Bref. Les enfants étaient méconnaissables.

Et les policiers se sentaient fiers d'eux.

Même si Mme Roussel ne leur laissa pas un instant de répit.

Il fallut encore nettoyer et ranger la pièce pour la rendre acceptable aux yeux de l'intraitable épouse de l'inspecteur de police.

Le seul qui refusa énergiquement de participer à l'esclavage domestique fut l'inspecteur de Première Classe.

Javert s'enferma soigneusement dans son bureau et commença son enquête, tandis que la soupe était mangée et que les mômes apprenaient enfin à se détendre.

Le rire du petit Pierrot fut bientôt rejoint par d'autres.

Les cinq enfants adoraient les pitreries de Rivette et de l'inspecteur Roussel. Les deux hommes se lançaient dans un concours de marionnettes...avec des matraques couvertes de guenilles…

Il y avait donc Gilbert, l'aîné, David, Maurice, Ernest et enfin le petit Pierre…, surnommé Pierrot...

Alors que les hommes installaient des lits de fortune sur le sol pavé du commissariat, avec des ballots de foin et du linge de maison venu du Romarin…, Javert sortit de son bureau et appela Gilbert.

Surpris de voir apparaître un policier au-milieu de cette ravissante fête de famille, l'atmosphère se refroidit un peu...on se souvint de la réalité des choses.

Gilbert se leva, le visage à nouveau impassible, et il dut forcer Pierre à le lâcher.

Javert vit cela et ajouta, plus doucement :

" Pierre peut venir. J'ai besoin de parler à tous de toute façon."

Les deux enfants entrèrent dans l'antre du lion sur la pointe des pieds, Rivette se glissa à leur suite, refermant tout doucement la porte derrière lui.

La nuit était tombée. Il faisait sombre dans le bureau de l'inspecteur. Javert avait essayé d'égayer l'endroit en plaçant des chandelles dans différents emplacements de la pièce.

Pour éviter de faire trop peur aux enfants, il s'assit non pas derrière son bureau mais devant celui-ci, pour être bien visible et il saisit une feuille vierge et un crayon.

" Vos noms et prénoms ?, " demanda le policier, un peu trop sèchement.

Il fallut quelques instants avant d'obtenir une réponse. Les deux enfants étaient hypnotisés par un objet qui brillait à la lumière des bougies de façon féérique.

L'épée d'officier de police de l'inspecteur posée contre le bureau...

Javert vit cela et soupira.

Des mômes !

Rivette se mit à rire doucement et répéta la question d'une voix douce :

" Alors les enfants ? Vous n'avez pas entendu l'inspecteur ? Il nous faut vos noms et prénoms.

- Pourquoi faire ?, lâcha durement Gilbert.

- Pour retrouver vos parents, pardi !, répondit Rivette.

- Mon papa est fort ! Il répare les maisons ! C'est maman qui me l'a dit !, fit le petit Pierrot.

- Et il s'appelle comment ton papa ?, demanda Rivette en se penchant vers Pierrot.

- PAPA."

Evidemment.

Javert se mit à masser ses tempes. Dieu que la nuit allait être longue et la journée du lendemain, et certainement celle du surlendemain aussi…

Rivette se tut et sourit en caressant les cheveux du petit garçon de cinq ans.

" Et toi Gilbert ? Tu dois te souvenir ?, demanda le jeune inspecteur en s'adressant à l'aîné des ratons.

- Je m'appelle Gilbert Benard. Mon père est marchand de tissus, rue de la Ferronnerie. J'ai été enlevé il y a un an maintenant.

- Et pourquoi ne t'es-tu pas enfui ?," s'enquit Javert, étonné.

Le gamin haussa les épaules, puis répondit simplement :

" J'étais le plus grand. Il y avait des petits. Il fallait les défendre. Je suis resté.

- Tu es courageux Gilbert !, fit Rivette en posant sa main sur l'épaule du gamin.

- Ma mère est morte. Mon père est avec une femme que je n'aime pas et qui ne m'aime pas. J'ai préféré rester et me rendre utile.

- Cela n'enlève rien à ton courage !, reprit Rivette.

- On va devoir informer ton père !, le prévint Javert sombrement. Nous n'avons pas le choix.

- Je sais, admit Gilbert en baissant la tête. Mais je voudrais être le dernier à partir. Je veux être sûr que les mômes soient bien traités.

- Tu tiens beaucoup à eux ?, souffla gentiment Rivette.

- J'ai perdu des enfants, avoua Gilbert. André, Denis, Perrin, Bibi… Ils sont tous morts et Chavó allait mourir aussi. Je ne veux pas en perdre d'autres."

Javert avait pris des notes. Il allait se contenter de vérifier les informations pour l'instant mais il ne rendrait pas l'enfant tout de suite.

Une fois de plus, ce n'était pas dans la légalité...mais qu'est-ce qui l'était ?

" Très bien Gilbert !, s'écria l'inspecteur de sa voix profonde. Tu restes le chef de cette troupe de mômes et mon second dans cette histoire.

- Votre second ?

- J'ai besoin d'informations sur les enfants et je crois que tu vas m'être utile. Que sais-tu de notre petit Pierrot ?"

Un sourire resplendissant.

Un regard confiant.

L'enfant accepta de parler et il raconta ce qu'il savait des mômes placés sous sa garde.

Pierre, Ernest, David, Maurice…

La conversation se poursuivit, Javert interrogea ensuite les enfants un par un, toujours en compagnie de Gilbert. Il prit les quelques éléments de leur identité qu'il pouvait et tout ce qui pouvait servir à retrouver leurs parents.

On le contemplait incrédule mais Javert menait son enquête.

Il n'y eut pas d'autres noms de rue. Les enfants ne se souvenaient pas de ce détail mais il y eut des descriptions de métier, de père, de mère, d'autres frères et soeurs...à en noircir des pages de son rapport.

Des noms de famille, il y en eut aussi. Dieu merci !

Sauf le petit Pierrot.

Pour lui, cela allait être difficile.

L'enfant savait que son papa était fort et réparait des maisons. Il savait que sa maman était la plus jolies des mamans et la plus gentille. Et elle était très fatiguée le soir car elle nettoyait des maisons…

Le petit ne savait rien de plus.

Lorsque les enfants eurent mangé, lorsqu'ils furent étendus sur leurs lits de fortune dispersés dans le commissariat, sous la garde des deux sergents, Javert compulsait encore sa liste de notes. Il y avait un bol de soupe vide sur son bureau et des miettes de pain dispersés sur les rapports à terminer.

Rivette s'approcha de son collègue, voyant bien l'inquiétude et le tracas.

" Nous y arriverons !, fit le jeune homme, confiant.

- Je ne me fais de soucis que pour le petit dernier, avoua Javert.

- On trouvera !

- Je vais envoyer demain des messages à tous les commissariats de la ville. Cinq ans ! Ce sont des salopards !

- Peut-être les parents ont déposé une plainte ?

- Peut-être…"

Javert s'abîmait les yeux à relire encore et toujours les mêmes phrases décousues. Rivette le fit sursauter en posant une main sous son coude.

" Rentre chez toi Javert ! Tout le monde est parti et les mômes dorment. Durand et Philippot restent de garde. Il ne se passera rien ce soir !"

Un regard inquisiteur avant d'acquiescer.

" Nous commencerons les investigations demain. J'espère avoir vidé mon commissariat de tous ces mômes demain soir !

- Bien entendu !," conclut Rivette, sûr de lui.

Tout à fait ignorant des tribulations de son compagnon, Jean Valjean avait attendu la tombée de la nuit pour se rendre au Romarin.

Depuis lors, il était resté dans la chambre de Lucie, mal à l'aise et bouleversé par l'effet inattendu que son refus de s'occuper de l'affaire Girardin avait eu sur elle.

Il s'était attendu à la voir contrariée et avait prévu de l'aider à trouver d'autres options, mais Lucie ne semblait plus être la même femme avec laquelle il s'était entretenu la nuit précédente. C'était comme si un bouleversement avait changé sa vie en ce court laps de temps.

Habillée modestement, presque avec sévérité, et totalement dépourvue de maquillage, la jeune femme était assise en face de Valjean et semblait plongée dans des pensées profondes et tristes. La pétillante et sagace Lucie que Valjean croyait connaitre avait disparu.

Depuis un long moment, la jeune rousse se tordait les mains dans son angoisse, les yeux pleins de larmes que son orgueil l'empêchait de verser.

" Monsieur Jean... Ne vous serait-il pas possible de revenir sur votre décision ? Je sais que je vous en demande trop, mais mon salut est entre vos mains. Pas seulement ça, mais l'avenir de mon petit Toinet... Et tant d'autres choses encore... Je n'ose même pas penser à elles.

- Vous ne m'avez pas fait cette impression hier soir, Lucie. Le Marquis est-il en difficulté, ou vous cause-t-il des ennuis ?, répondit Valjean, inquiet.

- Le Marquis ? Non !", la jeune femme écarta l'idée d'un geste de la main qui, dans d'autres circonstances, aurait pu l'amuser. Puis elle se laissa à nouveau emporter par sa rêverie.

Il se trompait peut-être, mais Valjean avait l'impression que Lucie était plongée dans un débat intérieur dont elle ne savait pas comment se soustraire. Soudain, à bout portant, la femme lui lança :

" Croyez-vous pouvoir aimer une femme comme moi ? Une pute ?"

Valjean écarquilla les yeux. Aimer une prostituée ? Oui, Valjean avait aimé une pauvre femme forcée à se prostituer. En effet, il l'aimait de plus en plus au fil des ans, à mesure que la fillette qu'elle lui avait confiée s'épanouissait sous son regard.

Si Fantine avait survécu, cette puissante affection n'aurait jamais pu les conduire au mariage, c'était vrai. Mais Valjean savait très bien que cette impossibilité était due à ses inclinations particulières et à sa situation juridique, et non pas au métier que Fantine exerçait malgré elle.

En fait, est-ce que sa relation avec Javert changerait s'il venait à apprendre que son amant avait vendu son corps à d'autres pour survivre ? Non, absolument pas.

" Sans aucun doute, mademoiselle.".

Lucie ne semblait plus attendre sa réponse. Elle avait pincé les lèvres et baissé le regard, se transformant ainsi en un portrait vif et saisissant du chagrin.

" Comment dites-vous, monsieur ?

- Je dis que, si on en arrivait là, le métier que vous exercez ne changerait pas mes sentiments."

Le visage de la femme, surpris, s'illumina aussitôt d'un sourire qui fit disparaître sa tristesse, mais pas son inquiétude.

" Je pensais jusqu'à hier soir qu'une pareille chose était impossible. Mais... un homme honnête et bon m'a déclaré son amour dans cette même chambre. Et je... je mentirais si je disais que je ne corresponds pas à son affection.

- Ah ! je suppose que les félicitations sont de mise !

- Hélas, non ! Les choses ne sont pas si simples. Il risque son emploi juste parce qu'il me fréquente. Et, bien que le Marquis ait eu pitié de nous et m'ait permis de quitter le Romarin, il y a toujours Émile.

- Girardin ? Qu'est-ce qu'il a à voir avec ça ?"

Valjean était plus indigné que surpris, convaincu comme il l'avait toujours été que Girardin était un opportuniste aux mœurs relâchées qui ne se souciait que de ses propres intérêts. C'était le moins qu'on puisse dire.

" Emile a été un ami depuis longtemps. Le mieux qu'une fille comme moi puisse espérer. La plupart des clients partent dès qu'ils ont fini de boutonner leur braguette... Mais Emile était différent…"

Valjean remua dans son siège puis se gratta le lobe de l'oreille. Il ne savait pas s'il voulait entendre la suite. Non, il aurait certainement préféré ne pas avoir à l'entendre.

Mais Lucie poursuivit.

"Avec lui, les choses étaient différentes. Un verre de champagne après une partie de jambes en l'air, toujours sans plus... Et puis, il payait une heure supplémentaire, voire deux, et en profitait pour parler. Parfois, il me racontait des histoires...

- Mais la plupart du temps, il parlait d'Émile Girardin."

Oui, Valjean commençait à voir très clair dans le jeu du jeune vaniteux. Que Dieu veuille lui pardonner... Il allait lui falloir le reste de sa vie pour apprendre à ne pas juger son prochain.

La jeune femme rit volontiers.

" Comme de le dire! Mais mettez-vous à ma place, une soirée avec Émile, c'était presque comme un jour de congé. Et d'ailleurs, on ne peut pas nier qu'il sait être drôle.

- Je peux imaginer.

- Petit à petit, je me suis prise d'affection pour lui... C'était drôle de penser que nous étions des sortes d'amis, tout comme entre les femmes galantes et leurs amants. Mais je ne suis qu'une pute, et il me l'a rappelé de façon très méchante hier même.

- Est-ce que Girardin est venu jusqu'ici ? Je pensais qu'il se cachait...

- Seulement pendant la journée. Mais les nuits sont une autre histoire, et il a ses habitudes. Le fait est, Monsieur Jean, que je lui ai expliqué ma situation et que je l'ai supplié de trouver quelqu'un d'autre pour l'aider dans son projet. Mais il s'est mis très en colère et a menacé de publier mon nom et celui de mon... bon ami dans son journal. Il a déclaré que notre relation servirait "d'exemple moralisant qui exposerait la corruption de la police et obligerait cette mauviette de Mangin à agir.".

- Parce que votre ami est de la police ?"

Lucie ne lui répondit pas. Ce n'était pas nécessaire.

De petits riens, apparemment sans rapport, commencèrent à se superposer dans l'esprit de Valjean : le sergent qui montait les escaliers de service la veille alors que lui les descendait ; la cuite que Javert avait ramenée chez eux après avoir fêté, ou peut-être déploré, que l'un de ses sergents soit tombé amoureux... d'une jeune femme rousse qui exerçait la prostitution.

Si Girardin mettait sa menace à exécution, Lucie serait exposée au désaveu public. Pire peut-être, car comme Valjean le savait, la société qui les entourait tous n'était pas réputée pour sa libéralité envers les repentis en quête d'une seconde chance. Elle n'était point plus généreuse envers ses enfants, non plus.

Quant au sergent... Peut-être que le renvoi n'était pas la seule mesure disciplinaire prévue dans de tels cas.

Il était possible que quelqu'un décide d'enquêter sur la responsabilité de ses supérieurs...

De Javert !

" Voilà, mademoiselle, je vais vous dire ce que nous allons faire. Soyez attentive, car je ne peux risquer de vous laisser des instructions écrites…"

Javert en avait assez de réveiller ainsi en pleine nuit Jean Valjean en se couchant dans la petite cabane de la rue Plumet.

Il y avait longtemps que les deux hommes n'avaient pas eu une soirée tranquille, tous les deux, devant un bon dîner.

Et Cosette manquait au policier.

Surtout après avoir vu les enfants interagir aussi joliment avec les adultes…

Javert avait cessé de venir voir Valjean le mardi, il y avait des semaines de cela, pour cette même raison.

Il travaillait des heures indues et ne voulait pas déranger son compagnon avec ça. Ne sachant pas alors que c'était justement son absence qui inquiétait plus Jean Valjean.

Aujourd'hui, Javert avait compris la leçon. Même en finissant à des heures impossibles, il rejoignait Valjean.

Ou alors il lui envoyait un message pour le prévenir de son absence.

Pour éviter d'inquiéter trop durement le vieux forçat…

Donc le policier réveilla le vieil homme en se couchant contre lui. Il encercla la taille de Valjean et ses pieds froids firent sursauter le forçat.

" Tu as encore bu ?, s'enquit Valjean.

- Non, pas cette fois, mais j'ai mangé la meilleure soupe aux pois cassés de ma vie.

- Une soupe aux pois cassés ? Mais qu'est-ce que vous fabriquez dans ce commissariat ?

- On joue les bonnes d'enfant."

Un nouveau rire dans la nuque de Valjean fit se retourner le forçat. Une redite de la scène de la veille.

" Des bonnes d'enfant ?

- Il va falloir que j'interroge le gamin ! Chavó ! Et aussi Soazig, même si je pense qu'il est plus probable que la gamine ne sache rien.

- Que cherches-tu ?

- A placer un marmouset de cinq ans chez ses darons. Sinon, je serais obligé de le garder dans mon quart [commissariat] pour en faire en cogne.

- Un gamin de cinq ans ?

- Un des enfants enlevés par les grinches de Soazig. Je cherche ses parents mais le petit ne connait même pas son nom de famille.

- Qu'est-ce que tu vas faire si tu ne trouves rien ?"

Cela réveilla Javert qui se redressa sur le matelas. Valjean l'imita et se retourna pour l'envelopper dans ses bras.

Une étreinte apaisante. Javert était inquiet pour le petit.

" Je ne sais pas. Le gamin a cinq ans. Il lui faut un foyer ou il finira à la rue."

Valjean sentit le corps trembler entre ses bras et comprit.

" Tu as vécu dans la rue ?, demanda doucement Valjean.

- Oui.

- Avec ta mère ?

- Oui…"

Puis, dans l'obscurité de la chambre, Javert murmura, si doucement que Valjean eut du mal à l'entendre :

" Et ma soeur…"

Voilà c'était dit.

Javert ne dit rien de plus. Valjean le serra contre lui et le força à se recoucher. Ignorant volontairement les tremblements convulsifs du grand corps couché contre le sien...

Le lendemain fut une journée cauchemardesque.

L'inspecteur Javert utilisa les services de Gilbert en tant que messager du commissariat. L'enfant porta des lettres dans Paris, à destination des commissaires des différents quartiers. Il le fit crânement en refusant qu'un policier ne l'accompagne.

Dans ses messages, Javert parlait des enfants retrouvés et demandait si des disparitions d'enfants avaient été signalées dans l'année qui venait de se finir.

Ensuite, il se déplaça en personne à la mairie au service de l'état-civil et chercha à retrouver les noms des parents que les enfants avaient donnés la veille.

Des listes de noms… Des listes d'adresses…

Le préposé au service d'état-civil eut pitié du policier qui passa des heures à prendre des notes en compulsant les registres poussiéreux. Il lui apporta même un café et s'assit à ses côtés.

" Vous cherchez quelqu'un ?, demanda-t-il maladroitement, ne sachant comment entamer la conversation avec l'imposant policier.

- En effet, grogna Javert, se faisant violence pour ne pas rabrouer violemment l'importun.

- On peut savoir pourquoi ?

- Pour rendre des enfants à leurs parents."

Le préposé se mit à rire en retournant à ses dossiers sans fin.

" Moi je préfèrerais donner les miens ! Je vous laisse à votre travail."

Javert se renfrogna davantage.

Bien entendu, dans les registres il n'y avait que les naissances officialisées. Les déclarations faites à l'église puis transmises conformément à la loi à l'Hôtel de Ville. Mais de nombreuses naissances échappaient à la loi.

Ne serait-ce que les naissances en-dehors de l'Eglise.

Ce n'était pas complet mais c'était un bon début.

Il devait y avoir de nombreux Maurice Petit...mais Ernest Guérin pouvait être plus rare… Gilbert Benard était en effet noté.

Il manquait David Lévi dont le nom à consonance juive devait indiquer son origine.

Pour le petit Pierre…

Aucune idée...

Javert retourna au commissariat avec une migraine intense et un besoin de café assez fort.

Lorsqu'il entra dans le commissariat, il ne fit pas attention à ce qui l'entourait.

Cependant, il aurait dû regarder mieux car il aurait vu.

Il aurait vu les regards inquiets et pressants de Blier et de Roussel, il aurait aperçu les gestes discrets de Durand, il aurait remarqué Philippot secouant désespérément la tête… Il aurait remarqué l'état du commissariat.

Mais il ne vit rien, tout à ses notes qu'il compulsait en marchant à grands pas. Il ouvrit la porte de son bureau d'un geste nerveux et lança d'une voix de stentor :

" Durand ! Un café !"

Et une voix sèche lui répondit des profondeurs du bureau :

" Merci Javert ! Ce serait bien venu en effet !"

Le rapport tomba sur le sol, s'échappant des mains de l'inspecteur Javert, sous le choc.

Assis à son bureau, comme il se devait, se tenait le commissaire Gallemand. En grande tenue.

Il vérifiait les dossiers posés sur le bureau et portant l'écriture fine et serrée de l'inspecteur Javert.

Oui, Javert aurait dû voir.

Les mômes n'étaient pas là. Les ballots de foin avaient disparu.

Et une main de glace saisit le coeur de l'inspecteur.

Où étaient les enfants ?

" Venez Javert ! J'ai quelques mots à vous dire.

- Monsieur, " fit respectueusement l'inspecteur en s'inclinant avec déférence.

Javert ramassa prestement ses feuilles éparpillées sur le sol, Durand se jeta à son aide. D'un regard, le sergent comprit, il laissa l'inspecteur faire cela seul et fila préparer un café pour le commissaire.

Enfin, Javert pénétra dans la pièce.

Il n'avait pas vu le commissaire Gallemand depuis six mois au moins. L'homme avait encore forci, prenant une rondeur de tonneau. Son visage portait les traces de l'alcoolisme avancé, un aspect couperosé, un nez piqueté de boutons rouges, des yeux délavés.

Mais l'homme, malgré sa déchéance, conservait une attitude dominante.

" J'ai beaucoup entendu parler de vous Javert."

L'inspecteur vint se placer au garde-à-vous, attentif et patient.

" Vous êtes sur beaucoup d'affaires en ce moment. Beaucoup d'arrestations. Dans des quartiers qui ne sont pas soumis à votre juridiction.

- Monsieur, je travaille pour la Sûreté.

- Je sais. M. Mangin me l'a longuement expliqué."

Javert perdit son souffle. Son commissaire était allé parler de lui à la préfecture ?!

" Je n'avais déjà pas apprécié cette histoire de corruption en décembre. Vous profitant des largesses des prostituées dans un bordel."

Javert serra les dents.

" Je vous ai aussitôt accordé mon soutien lorsqu'on vous a accusé de corruption. C'était Vidocq je crois ?

- Oui, monsieur.

- Un chancre à la direction de la police ! Mais je vous ai soutenu. Qui vous connaît un peu sait que vous êtes incorruptible.

- Merci, monsieur."

Le commissaire se leva. Il marchait lentement, se tenant à une canne, il souffrait des pieds. La goutte faisait des ravages.

Un homme qui avait peu de pouvoir et arrivait au bout de sa carrière. Javert se demanda ce qu'il lui voulait exactement.

" Je suis venu voir comment se porte mon commissariat. C'est bien dommage que ma santé m'empêche de tenir mon poste. N'est-ce-pas Javert ?

- Oui, monsieur.

- Et figurez-vous que je fus désagréablement surpris en voyant dans quel état il se trouvait en arrivant ce matin."

Javert se tut et attendit…

Cette fois, il était sûr de recevoir un blâme ou au moins une remontrance…

Lorsque le commissaire Gallemand était venu inspecter son commissariat le matin-même, il agissait surtout par inquiétude pour son propre poste.

Il avait en effet beaucoup entendu parler de l'inspecteur Javert ces dernières semaines.

Javert avait procédé à des affaires qui marquaient les chroniques policières.

Une bande d'assassins en décembre, une bande de voleurs il y avait quelques jours, des proxénètes spécialisés dans les enfants…

Gallemand en avait été content pour son officier. Javert méritait d'être promu et reconnu.

Dix ans que l'inspecteur végétait dans ce minable poste de Pontoise, il méritait de passer commissaire et de progresser dans la carrière.

D'ailleurs, un ami de Gallemand vint lui annoncer que le préfet parlait de plus en plus de promouvoir Javert, il en parlait avec M. Chabouillet, le patron de Javert. Même le chef de la Sûreté le réclamait.

Ce fut un plaisir de l'entendre...jusqu'à ce que l'ami en question annonce que le commissariat destiné à Javert était précisément le sien.

Là, Gallemand refusait d'être chassé de cette façon inique.

Il avait décidé d'inspecter son commissariat et de remettre cet ambitieux de Javert à sa place.

Surtout que son arrivée dans le commissariat fut un moment mémorable pour le commissaire.

Il vint sans prévenir, voulant surprendre ses officiers et Javert le premier. Il ne s'attendait pas à les prendre en faute. Javert était trop procédurier et sérieux pour cela.

Il ne s'agissait que de leur montrer à tous qui était leur supérieur ! Et Gallemand en tomba des nues.

Dans le commissariat, surchauffé, il y avait des lits faits de ballots de foin posés sur le sol, sur ces lits il y avait des gamins. Le sergent Durand distribuait du pain beurré et du lait chaud en grondant les gamins surexcités.

Sur un bureau il y avait un petit garçon portant le chapeau de l'inspecteur Roussel tandis que celui-ci racontait une histoire, son épée sortie du fourreau et brandie devant lui.

Le sergent Philippot se chargeait de faire bouillir le lait sur le poêle et l'inspecteur Blier beurrait des tartines.

Gallemand resta estomaqué à la porte.

On le vit et on cessa de bouger.

Chacun gelé dans son geste.

Ce fut Blier qui se reprit le premier, essuyant prestement ses mains sur son uniforme, il salua maladroitement son supérieur :

" Monsieur... Monsieur, voulez-vous un café ?

- Où est Javert ?

- Il cherche les parents de ces enfants, monsieur, expliqua Blier.

- Où ?

- A l'hôtel de ville.

- Bien, quand il reviendra, je veux le voir tout de suite.

- Oui, monsieur."

Blier s'inclina, soulagé de ne pas se prendre un blâme...mais en fermant la porte, le commissaire lança froidement :

" Je veux que mon commissariat retrouve son aspect normal dans la demie-heure."

Et la voix termina dans un filet presque inaudible :

" Ou je vous saque tous."

Affolés, les policiers cherchèrent une solution.

Puis, Roussel se proposa pour accueillir tous les mômes chez lui, en attendant de rendre les enfants à leurs parents...ou que le commissaire soit terrassé par sa prochaine crise de goutte...

Une demie-heure suffit à peine mais elle suffit tout de même. Les ballots de foin furent entassés dans le grenier du commissariat. On plia proprement le linge. On rangea la vaisselle.

On ne rendit rien pour le moment, on cacha seulement.

On attendait de voir revenir Javert pour savoir quoi faire.

Et le commissaire se mit à vérifier tous les dossiers que l'inspecteur Javert avait rempli ces derniers temps...

En attendant de le voir en personne pour lui rappeler sa place.

Et il le voyait enfin.

L'inspecteur Javert se tenait droit devant lui, au garde-à-vous, raide et stoïque. Un bon policier mais Gallemand était déçu de découvrir sa duplicité. Il avait compté sur la loyauté de son inspecteur et le voilà qui agissait dans son dos pour lui prendre son poste.

Cela suffit à ranimer le feu de la colère.

Le commissaire Gallemand claqua des mains sur le bureau et jeta à Javert :

" Je veux que vous m'expliquiez exactement ce que vous pensiez faire, inspecteur, avec ces enfants vivant dans mon commissariat. "

Javert carra les épaules et expliqua posément la situation, sans se chercher d'excuses, ni de justifications.

Il avait su depuis le début que ce n'était pas légal.

Il n'avait pas eu de chance que cela tombe juste sur le jour de visite du commissaire.

Gallemand s'était assis à son bureau, Durand vint lui apporter un café avec déférence. Froidement, le commissaire réclama du pain beurré et du laid chaud pour son café.

Le supérieur de tous les officiers de police !

Le commissaire était assis et laissa debout Javert pendant qu'il l'interrogeait.

Mais voilà… Gallemand n'était pas un imbécile malgré tout. Il était déçu et fâché par la trahison de Javert mais il savait reconnaître la valeur de son officier.

Des années que Javert agissait comme son second...voire comme son intendant… Il savait qu'il travaillait bien, Javert était honnête et efficace.

Donc, malgré la furieuse envie d'infliger un blâme officiel à Javert, le commissaire n'en fit rien.

Surtout que ce n'était pas que la paresse qui retenait le commissaire loin de son poste, il avait réellement des crises de goutte et souffrait le martyr.

Il aurait fallu boire moins, manger moins, faire plus de saignées, se déplacer davantage...

Mais le mal était fait et la maladie progressait.

Si Javert voulait réellement son poste, il n'avait qu'à patienter encore quelques mois et la mort du commissaire lui libérerait la place. Sans que Gallemand ne subisse la honte d'être chassé de la Force. Ou alors patienter jusqu'à la mise en retraite officielle...dans deux ans...

" C'est donc la Sûreté qui vous a donné cette enquête ?

- Oui, monsieur, répondit Javert.

- Je comprends maintenant. Mais vous auriez dû trouver un autre arrangement inspecteur !

- Oui, monsieur.

- Et cette enquête ? Vous en êtes où ? "

Gallemand se leva, quittant sa position de juge et s'approcha de Javert. Ce dernier se tendit mais lorsque le commissaire désigna le rapport glissé sous le bras de l'inspecteur, Javert comprit...et se détendit…

Dix ans à travailler ensemble, cela comptait.

Même si durant ces années, de nombreux mois s'étaient passés sans que les deux hommes ne se voient...

Javert déposa son rapport sur la table et l'ouvrit, dévoilant les feuilles noircies de son écriture.

" Voici : Gilbert Benard, né le 13 juin 1818, de Jacques BENARD et de Marie-Solange BENARD, née POISSONNIER, domiciliés au 16, rue de la Ferronnerie.

- Sont-ils encore présents ?, demanda le commissaire en se penchant sur le papier.

- Je ne sais pas, avoua en souriant l'inspecteur.

- Mais il faut aller vérifier ! Javert ! C'est…"

Puis, comprenant la signification du petit sourire de Javert, le commissaire sourit à son tour.

" Oui, vous n'en avez pas eu le temps. Il sera temps de s'y mettre après notre "discussion".

- Oui, monsieur.

- Et les autres ?"

Javert désigna les autres enfants qu'il pensait avoir trouvés… Maurice Petit, Ernest Guérin.

Il expliqua ses soupçons sur David Lévi et demanda l'autorisation au commissaire pour enquêter dans le milieu juif. Javert connaissait quelques juifs de par sa profession qui lui faisait côtoyer des gens de tous les milieux et de toutes les religions.

Surpris, mais ravi, de cette soumission, le commissaire offrit son accord.

Javert se retrouva avec un document écrit et tamponné montrant l'autorisation officielle de son commissaire pour enquêter.

Même si c'était en-dehors de sa juridiction.

Mais Javert travaillait pour la Sûreté. Et la Sûreté ne suivait pas toujours les limites des différentes juridictions.

Enfin, Javert évoqua son dernier souci. Le petit Pierre. Il expliqua qu'il avait envoyé des messages aux différents commissaires à ce sujet.

Là, ce fut maladroit et fit grincer des dents à M. Gallemand. Des messages officiels destinés aux commissaires de la ville et portant la signature de l'inspecteur Javert, comme s'il s'agissait du commissaire en personne.

Mais Javert avait agi pour le mieux.

Il fallait en convenir. Il aurait été du dernier ridicule d'exiger du policier qu'il envoie d'abord un message à son commissaire en titre à son domicile privé pour obtenir l'autorisation d'agir en son nom.

Une perte de temps aussi idiote que vaine.

Il fallait en convenir et Gallemand en convint. Car le commissaire n'était pas un imbécile.

" Que deviendra l'enfant si nous ne trouvons rien, monsieur ?," fit Javert, l'air de rien.

Mais le ton, incertain, les yeux, détournés sur le papier, frappèrent le commissaire. Javet était troublé par cette enquête.

Ce qui n'était pas étonnant lorsqu'on connaissait son dossier. Et Gallemand, en tant que supérieur direct de l'inspecteur, le connaissait.

" Il y aura toujours l'hôpital…"

Javert fit la grimace.

"Un gosse de cinq ans dans un hôpital !

- Il faudra alors lui trouver une famille ! Un nouveau foyer !"

Après quelques secondes où les réflexions des deux policiers se firent en parallèle, Gallemand lança en souriant, bienveillant :

" Vous n'avez qu'à le garder ce bonhomme ! Vous ne voulez pas un fils inspecteur ?

- Un fils ?, fit Javert, estomaqué. Moi ?

- Hé bien oui ! Un fils ! Vous êtes célibataire, vous avez cinquante ans, vous avez les moyens d'élever un enfant.

- Mais ce n'est pas possible, monsieur !

- Pourquoi donc ?, s'amusait le commissaire, sachant fort bien ce que Javert pensait de lui-même.

- Je suis un policier ! Je…

- Il me semble que la femme de l'inspecteur Rivette a accouché d'un petit garçon !

- Il a une femme, il est jeune…

- Vous avez les moyens de payer une préceptrice, Javert ! Et vous avez une logeuse !

- Monsieur, fit Javert, à l'agonie. je suis un gitan. Quel avenir pour un môme avec un homme comme moi ?"

Gallemand ne souriait plus.

Il posa sa main sur l'épaule de Javert et ordonna, sèchement :

" Alors trouvez ses parents ! Je ne veux plus de mioches dans mon commissariat !

- Oui, monsieur.

- Sinon que Vidocq s'en charge lui-même ! Il a plus de place à la Sûreté !"

Le silence revint.

Puis, la relation habituelle entre le commissaire et son inspecteur reprit. Gallemand s'assit et fit s'asseoir son second face à lui.

Et on discuta des affaires en cours et du bilan financier des derniers mois.

Comme d'habitude, le commissaire ne trouva rien à redire à la gestion de son poste de police.

Oui, Javert était prêt à devenir commissaire...il lui suffisait d'attendre la retraite officielle de Gallemand ou la mort de ce dernier...

Gallemand se promit d'en parler en face-à-face avec M. Chabouillet...car il commençait à comprendre que cela ne venait peut-être pas de Javert mais de plus haut…

Javert avait un patron puissant.

Lorsque le commissaire fut enfin satisfait de son inspecteur, il le renvoya dans la salle commune.

Javert en sortit, comme sonné.

La porte refermée, il se jeta sur Durand et demanda :

" Où sont les mômes ?

- Chez Roussel.

- Merci mon Dieu !, souffla de soulagement Javert. J'ai eu peur que Gallemand ne les ait renvoyés Dieu sait où.

- Il a pas été trop dur le quart d'oeil [commissaire] ?, s'enquit Blier, compatissant.

- Non. Il avait raison.

- La chienlit qu'il soit venu juste aujourd'hui !, grogna Roussel.

- C'est juste !, reconnut Javert.

- Et pour les mômes ?," lança en s'approchant Philippot.

Javert se retrouva entouré par ses collègues en un instant. Il songea avec un dépit un peu amusé que ce n'était pas ainsi d'habitude.

Surtout en cas de patrouille sous la pluie.

Javert distribua des papiers à Blier et Roussel et énonça :

" Voici les différents Maurice Petit et Ernest Guérin que j'ai trouvés à la Mairie. Il faut enquêter maintenant et expliquer les faits.

- Putain !, s'écria Roussel. Trois pages d'adresses ? Tu te fous de moi ?

- Petit est un nom de famille très courant et manifestement Maurice est un prénom qui plaît. Tu commences maintenant et tu finiras demain.

- Mais…

- Sinon Maurice va finir par s'installer définitivement chez toi !"

A cette idée, l'inspecteur Roussel se tut et partit faire son travail, suivi de près par Blier.

Ensuite Javert se tourna vers Durand et lui transmit ce qu'il avait trouvé sur Gilbert.

" Toi, tu vas être discret. Je veux juste savoir si les parents sont toujours là et si la femme est vraiment une mégère. Nous rendrons Gilbert lorsque tous les mômes seront rendus à leurs parents.

- Et le petit David ?, s'enquit Philippot.

- Un Juif ! Je vais aller voir le rabbin de la rue des Rosiers. Je le connais personnellement, il acceptera de m'aider."

Philippot regarda Javert avec un air dubitatif.

" Je vais aider un môme ! Tu crois qu'il va refuser ?, s'étonna Javert.

- Les Juifs n'aiment pas les cognes…, murmura Philippot.

- Qui les aime ? Allez, je pars régler le cas de David. J'aurai peut-être des nouvelles ce soir."

Mais Durand l'arrêta sur le pas de la porte du commissariat en demanda simplement :

" Et Pierrot ?"

Chacun put voir la tension raidir les épaules larges du policier avant qu'il n'avoue en claquant la porte :

" Je ne sais pas."

Le Pletzl était le quartier juif le plus ancien de Paris. C'était un quartier ancien composé de plusieurs rues dont l'une des plus célèbres était la rue des Rosiers. Les immeubles étaient vétustes mais relativement bien entretenus.

L'ombre de la prison de la Force pesait sur le quartier dans son entier.

Un quartier de parias.

Les juifs s'y réfugiaient depuis le XIVe siècle, depuis les fameuses Ordonnances d'expulsion des Juifs de France de Philippe le Bel en 1306 et de Charles VI en 1394.

Il y avait aussi quelques Juifs venus d'Europe de l'Est et fuyant les pogroms.

L'antisémitisme n'était pas un phénomène nouveau mais il prenait une ampleur de plus en plus importante...et inquiétante…

Javert avait déjà connu des cas d'agression physique ou verbale sur des personnes uniquement à cause de leur appartenance à la religion juive. Et ce, même de la part d'officiers de police.

L'inspecteur faisait de son mieux pour assurer la loi. Mais la loi n'était pas aveugle pour tout le monde.

Donc, des femmes portant des voiles discrets et des hommes en costume noir avec de grands chapeaux regardèrent passer l'imposant inspecteur de police avec appréhension...et résignation…

Au numéro 17, de la rue des Rosiers vivait un rabbin. Il se chargeait du culte dans une maison attenante servant de synagogue.

La loi avait permis plus de libertés aux Juifs mais ce n'était pas l'égalité totale. Il y avait encore des différences, des injustices, des discriminations. La communauté juive vivait donc le plus discrètement possible et de manière très autarcique.

Javert n'avait pas à discuter de la loi, il l'appliquait seulement.

Mais parfois il se demandait si la loi était vraiment juste…

Un jeune garçon, portant un petit bonnet rond sur la tête, appelé une kippa, ouvrit la porte du 17 et perdit son sourire amical en voyant le policier.

" Inspecteur ?, demanda poliment le jeune garçon.

- Le rabbin est-il là ?

- Oui, inspecteur."

Javert attendit, patiemment mais le jeune Juif ne fut pas dupe. Il s'empressa de faire entrer le policier dans la maison.

La police était prioritaire sur toutes autres affaires. Surtout en ces temps troublés.

Javert suivit le jeune garçon qui expliquait de son mieux que le rabbin était fatigué mais qu'il serait content de rencontrer le policier.

Javert sourit, amusé par ces propos.

Le mensonge était bénin mais mentir n'était-il pas un péché ?

Enfin, le jeune garçon frappa à une porte et l'ouvrit délicatement :

" Rebbe. Voilà le policier qui désire vous voir.

- Merci Amos, fit une voix rauque venant de l'intérieur de la pièce. Laisse-le entrer et sert le thé.

- Oui, Rebbe."

S'écartant pour laisser passer le policier, l'adolescent regarda Javert avec inquiétude.

La pièce était un salon, simplement décoré. Quelques fauteuils entourant une cheminée dans laquelle brûlait un feu imposant. Une bibliothèque remplie de livres à s'écrouler. Des instruments du culte hébraïque disposés avec soin sur une table attendaient qu'on les utilise.

Javert se mit à réfléchir, désolé de ne pas y avoir songé avant. Quel jour était-on ? Il s'en voudrait d'avoir osé déranger le rabbin un jour de Shabbat…

" Inspecteur ?, fit la voix venant d'un fauteuil placé devant la cheminée, exprimant autant de surprise que d'intérêt.

- Rabbi Samuel," salua respectueusement le policier en s'approchant.

Et le vieillard apparut, vêtu d'une longue robe noire. Un personnage vénérable, portant une belle barbe grisonnante et des yeux au regard clairvoyant, était assis, une couverture recouvrant ses jambes.

Il semblait fatigué et fragilisé par la maladie.

Le mois de mars était long et froid. Le brouillard se faisait régulier et les pluies prenaient le pas sur le soleil. Un temps difficile à vivre.

" Il y a longtemps que je ne vous ai pas vu, inspecteur Javert, s'écria le vieil homme en souriant. Il y a de nouveau un Juif qui a été accusé d'un crime ?

- Non, pas cette fois, répondit le policier.

- Asseyez-vous inspecteur ! Amos va apporter le thé et vous allez me raconter ce que je dois faire pour vous être utile."

Car c'était ainsi. Toujours.

Il fallait se rendre utile à la police et ne pas demander pour soi.

Avec patience, avec courage, avec résignation.

L'inspecteur Javert connaissait bien le rabbin Samuel Maalem. L'homme était vu comme un éclairé par les membres de sa communauté. En fait, Javert l'avait rencontré plusieurs fois pour des affaires sordides de crime mettant en cause des Juifs.

Parce que pour beaucoup de policiers, être juif c'était être coupable, tout comme être gitan c'était être mauvais.

Mais pas pour Javert !

L'inspecteur n'était pas le plus intelligent des hommes mais il était honnête et travailleur. Il suivait la procédure, il interrogeait et menait l'enquête. Et il trouvait souvent le coupable.

Sans regarder la religion ou la fortune.

Alors, il était parfois venu interroger le rabbin Maalem, car il était reconnu par ses pairs comme la mémoire vivante de la communauté et car il acceptait de collaborer avec la police.

Le thé apporté avec du pain et des raisins secs, le rabbin attendit l'interrogatoire.

Javert savait et sourit en commençant par apaiser les craintes du vieil homme :

" Ce n'est pas un Juif accusé d'un crime mais un enfant de votre communauté qui a été enlevé il y a des mois.

- Un enfant ?"

Le rabbin eut du mal à conserver sa façade bienveillante habituelle. Il ouvrit de grands yeux et se mit, enfin, à poser des questions au grand policier.

"Un enfant ? Quel âge ? David Lévi ? Où l'avez-vous retrouvé ?"

Ce à quoi répondait avec soin Javert.

" David Lévi. Sept ans. Une bande de voleurs a enlevé l'enfant. Rue de l'Epine."

Le rabbin se tut tandis que Javert buvait le thé, sucré au miel et très odorant.

" Cela ne me dit rien. Mais je vais m'informer," asséna le rabbin.

Javert resta silencieux, respectant la méditation du vieillard.

Enfin, lorsque le calme fut revenu dans l'esprit du rabbin, le policier salua poliment le vieil homme et quitta sa demeure.

Le commissariat de Pontoise était victime d'une malédiction.

L'atmosphère y était morose.

Quelque chose manquait. Cinq petits êtres étaient venus le temps d'une soirée et avaient réussi à emporter toute joie qui pouvait exister dans la vie des policiers... Il allait falloir patienter quelques jours avant de revenir à la normale.

Les inspecteurs n'étaient pas rentrés de leurs investigations mais les deux sergents étaient présents.

Chacun gérait un plaignant. Durand essayait d'expliquer à un vieil homme, sourd comme un pot, que le commissariat de police ne pouvait pas l'aider à envoyer un colis à Brest. Philippot prenait consciencieusement en note la déposition qui n'en finissait pas d'une jeune fille, travaillant comme cousette dans un magasin de mode du quartier, et qui avait égaré une cargaison de chapeaux.

Enfin, ce fut avec un soulagement profond que Philippot la vit tourner les talons.

Javert s'approcha de Philippot et demanda en souriant, moqueur :

" Une cargaison de chapeaux ? Comment peut-on égarer une cargaison de chapeaux ?

- En les bouffant !," grogna Philippot, fatigué de cette affaire.

Peu charitablement, Durand se mit à rire dans son coin.

" Et maintenant ?, demanda Javert en riant à son tour.

- Je vais aller rue Saint-Victor pour enquêter sur cette disparition de bibis [chapeaux].

- Durand va aller avec toi !, asséna Javert en venant se blottir devant le poêle. Une fois qu'il m'aura fait son rapport."

Durand cessa de rire et s'approcha de l'inspecteur.

" Le père vit toujours là. La femme est toujours là aussi. Mais ils ont longtemps cherché le gamin.

- Comment le sais-tu ?

- Les collègues du poste Saint-Michel me l'ont dit, asséna fièrement le sergent. Madame Benard vient d'ailleurs régulièrement demander des nouvelles du gamin.

- Le gosse aurait menti ?

- Pas sûr. Les voisins m'ont dit que les Benard avaient la main leste et que le gosse avait un caractère bien trempé.

- Nous verrons bien…, conclut Javert avant de reprendre : des messages des collègues ?"

Ce à quoi répondit Durand avec un regard malheureux :

" C'est le commissaire qui a le courrier."

Javert ne dit rien. Il devait en être ainsi et il avait eu la bride trop lâche sur le cou depuis trop longtemps. Javert devait réapprendre l'humilité.

" J'espère que le commissaire m'en fera part,…" souffla Javert.

On se contempla, consterné, puis les deux sergents partirent à leur chasse aux chapeaux disparus.

Javert s'assit à la place de Durand lorsque la porte s'ouvrit en force et qu'une femme au visage rouge de colère entra en gueulant :

" UN POLICIER ! Il me faut un policier !

- Oui madame ?, demanda Javert en essayant de rester calme.

- Il faut arrêter cette putain qui tourne autour de mon mari.

- Une putain madame ?

- Cette pute de Jeanne ! Elle fait de l'oeil à mon homme ! Elle mérite une dérouillée !

- Elle est une prostituée ?, demanda sèchement Javert.

- Oui !, répondit sans ciller la femme.

- Bien, dans ce cas…"

Et l'inspecteur Javert saisit une feuille de rapport vierge et commença à noter la déposition de la femme Michaud. Accusant officiellement sa voisine Jeanne Pourcelle d'attentat à la pudeur et de racolage sur la voie publique.

Javert prit tout en note et informa la plaignante que dès qu'un inspecteur sera rentré de mission, il lui confiera cette affaire.

La femme contempla Javert avec dédain et lui cracha au visage :

" Et pourquoi pas vous ? Vous semblez pas bien occupé…

- Je ne peux pas quitter la permanence, madame, expliqua Javert, la voix glaciale. Sinon qui pourrait prendre en note les plaintes ?"

La femme plissa les yeux puis acquiesça avant de quitter le commissariat, lançant une dernière menace que Javert ajouta avec soin dans le rapport.

" En tout cas grouillez-vous la raille car je vais lui foutre le tour [casser la gueule] à cette mijaurée."

Le silence qui suivit cette scène navrante fut savouré à sa juste valeur par l'inspecteur.

Javert n'avait pas connu cela depuis longtemps. Être le remplaçant du commissaire avait cela de bon qu'il laissait les affaires de voisinage à ses officiers.

Puis, philosophe, l'inspecteur se prépara un café. Il n'était pas bon à cela mais il avait trop besoin d'un café.

La porte du bureau s'ouvrit et le commissaire apparut, une liasse de messages dans la main et un sourire contrit.

" Vous m'en faites un aussi Javert ?

- Bien entendu, monsieur.

- Et parlons un peu de ces enfants.

- Oui, monsieur."

Le commissaire but le café préparé par Javert et charitablement n'en dit rien. Javert eut le droit de consulter les messages des différents commissaires de Paris, presque tous avaient répondu.

Et les réponses étaient au mieux évasives, au pire négatives. La réponse habituelle était qu'on allait s'informer et vérifier et qu'il fallait patienter.

Javert froissa les courriers dans un mouvement de colère.

Le commissaire le contemplait, compatissant.

" Ils trouveront quelque chose Javert, sinon il faudra se faire une raison. Je suis désolé.

- Non !, claqua la voix dure de l'inspecteur. Je vais rendre une petite visite à la Force."

Le commissaire leva un sourcil à cette mention tandis que le policier ajoutait précipitamment :

" Si vous me le permettez, monsieur."

Des mois d'autonomie avaient donné une certaine habitude de l'autorité à l'inspecteur qui choqua le commissaire...tout en l'amusant.

" Pas de problème Javert, mais je vous adjoins un collègue !

- Pourrais-je me permettre de suggérer l'inspecteur Rivette ?

- Du Châtelet ? Mais il n'est pas de mon commissariat ! Non Javert, vous irez avec Roussel.

- Très bien, monsieur," se soumit Javert.

Indulgent, le commissaire posa sa main sur l'épaule de son adjoint.

" Et ces enfants ? Des nouvelles ?"

Javer acquiesça et les deux hommes parlèrent des enfants...puis du collègue disparu...puis des anciens amis décédés lors d'enquêtes dangereuses…

Une vie de policier passée au service de la loi.

Le mois de mars était le mois des giboulées.

Après la pluie, le soleil, après le soleil, la pluie, parfois des averses de grêle et souvent parmi les rayons de soleil jouant entre les gouttes de pluie se cachait un arc en ciel.

Et le matin un brouillard intense occupait parfois les rues et gênait la circulation.

Les deux policiers marchaient en plein Paris, sous un magnifique arc en ciel qui illuminait le ciel de la capitale.

Javert aimait Paris, il aimait en fouler le pavé et remarquer les changements qu'apportaient les saisons à sa ville. Même si la pluie et le froid lui déplaisaient, voir Paris sous la neige ou brillant sous l'orage était un spectacle dont ne se lassait pas l'inspecteur.

Même si Toulon... , la mer Méditerranée et ses bateaux à grandes voiles lui manquaient…

Même si les remparts de Montreuil avaient été un de ses points de vue préférés.

Javert était un homme de la ville.

Le mois de mars était le mois des giboulées et la ville resplendissait sous un magnifique arc-en-ciel.

Quel dommage que la destination des deux policiers ne rendait pas grâce à ce joli tableau…

La prison de la Force était une bâtisse imposante. Située dans le quartier du Marais, une de ses entrées donnait sur la rue du roi-de-Sicile. Cela fit sourire Javert de se retrouver dans ce quartier à nouveau ; non loin se tenait le Pletzl...

Les deux inspecteurs étaient munis d'un laissez-passer signé par leur commissaire.

Ils étaient déjà venus ici et connaissaient bien les lieux. Les hauts murs, la cour avec son préau, les fenêtres grillagées, les épais murs de pierre… On accueillit les policiers et on vérifia leurs papiers avec soin.

Même si, comme de bien entendu, on avait reconnu l'inspecteur Javert à sa silhouette imposante.

De nombreuses voix se dressaient contre les conditions de vie déplorables de la prison de la Force.

On séparait les détenus dans les locaux en fonction de leur crime. Mais les prisonniers jugés les plus dangereux étaient jetés dans la cour Saint-Bernard, dite la "fosse aux lions". Un cul de basse fosse insalubre où les hommes croupissaient dans leurs immondices et apprenaient tout doucement à entretenir leur haine du genre humain.

Il y avait une infirmerie et neuf cachots… On enfermait dans la même prison les hommes, les femmes et les enfants mais on séparait les âges et les sexes.

On essayait d'imposer un peu d'ordre à cet Enfer de Dante.

Mais là, comme ailleurs, l'argent faisait la différence plus que le délit, on payait à "la pistole" et moyennant finance, on pouvait obtenir une chambre avec cheminée, on pouvait obtenir des repas plus copieux et de meilleure qualité, on pouvait avoir des livres et des visites.

Sinon, on se retrouvait dans un des grands dortoirs de la prison, où le manque de place obligeait les prisonniers à relever leur lit durant la journée, où l'on recevait pour tout repas "le pain du Roi", où les commodités étaient communes et malodorantes.

Il y avait aussi des chapelles, des fosses d'aisance, de la souffrance et de la douleur…

Les deux inspecteurs connaissaient cela, ils le virent sans vraiment le noter.

Un gardien fit traverser la cour des mômes pour amener les policiers au parloir de Sainte-Marie l'Egyptienne. Cela déplut souverainement à Javert qui n'en comprenait pas l'utilité. C'était quelque chose qu'il aurait fallu améliorer pour le bien du service.

Le préposé aux cellules les mena devant la cour puis fit venir un détenu, dit l'aboyeur pour se charger du reste. C'était un détenu qui avait pour fonction d'appeler les autres détenus…

Il articula le nom avec soin.

Alban Ablancourt, dit le Pégriot.

Il articula le nom avec soin car il s'agissait de policiers...sinon il aurait fallu le payer deux sous pour qu'il accepte de crier le nom distinctement. C'était du vol !

Encore un autre point que Javert rêvait de voir améliorer.

Javert et Roussel se redressèrent avec soin lorsqu'un homme, vêtu d'habits civils crasseux, s'approcha d'eux sans sourire.

" Un bureau et de la tranquillité !, ordonna Javert au préposé aux cellules.

- Oui, inspecteur."

Le bureau était celui-là même du préposé. Ce dernier leur laissa respectueusement la place et partit effectuer une ronde de bon aloi.

Le Pégriot était un voleur de petite envergure. Il ne voulait pas jouer les héros et avait déjà avoué tout ce qu'on souhaitait.

Il espérait obtenir la Force plutôt que le Bagne, alors il collaborait avec soin. Javert le fit s'asseoir devant eux.

Roussel s'assit aussi. Mais Javert resta debout, se sachant bien plus impressionnant comme ça. Sa haute taille était encore plus imposante.

" Inspecteurs !, fit le voleur, poliment.

- Nous sommes venus t'interroger sur les mômes, le Pégriot, annonça l'inspecteur Javert.

- Les mômes ?, répéta le voleur, surpris.

- Oui !, grogna Roussel. Surtout le petit Pierre ! Tu l'as enlevé où salopard ?

- Barrière de la Rapée, pardi !, répondit honnêtement le Pégriot.

- On sait !, asséna Javert. Le petit, on veut son nom !

- Pierrot ? Aucune idée ! Le gosse jouait avec d'autres marmots. On l'a appaté avec des gâteaux et le gamin est venu.

- Et ses parents ?, reprit Javert.

- Aucune idée. C'est qu'un môme !

- Et les enfants qui sont morts ?, demanda Javert.

- Des mômes trop fragiles ! Faut être fort pour devenir voleur."

Javert se raidit tandis que Roussel respirait profondément. Inconscient ou vicieux, le criminel poursuivit en souriant :

" D'ailleurs, on a été surpris que Pierrot survive ! On pensait pas qu'il allait passer l'hiver, il a toussé durant des jours. Mais c'est passé. J'allais bientôt l'entraîner à devenir un tire-laine. Dommage !

- SALOPARD !," claqua Roussel en se dressant, prêt à frapper le malfrat.

Un peu surpris par ce débordement de la part de son collègue, Javert le saisit par le bras pour le faire se rasseoir.

Le Pégriot arborait un sourire méprisant, dégoulinant d'ironie et que Javert rêva d'effacer à coup de matraque.

Mais le policier avait d'autres armes que la matraque, Javert se pencha en avant et lança, sur un ton de comploteur :

" Enlèvement d'enfants, homicide volontaire, coups et blessures… Je vais tout faire pour t'obtenir la Veuve.

- Les temps sont durs, inspecteur, rétorqua finement le criminel. Vous parlez de coups et de blessures, d'homicide volontaire…, je parle d'éducation et d'hiver terrible.

- Et pour les enlèvements d'enfants ?, rétorqua Javert. Tu vas parler de visite de courtoisie ?

- Je vais parler d'enfants abandonnés à leur sort que j'ai voulu sauver, inspecteur. Mais mes conditions de vie sont hélas trop mauvaises pour la santé trop fragiles des malheureux mômes.

- Putain…," commença Roussel.

Mais il fut coupé par Javert qui menaça le criminel en lançant :

" Je vais prévenir le directeur de la prison contre toi le Pégriot. Tu me sembles un beau jaspineur [parleur].

- Je collabore, inspecteur. Je ne mens pas et j'ai avoué tous mes crimes. Je me repens."

Roussel serrait les dents et les poings pour se calmer.

Javert contemplait le voleur avec soin. Il était certain de le retrouver un jour.

Il était certain que ce jour-là le Pégriot aura commis plus qu'un fric-frac et qu'il sera monté d'un grade. Il sera devenu escarpe.

Les deux policiers firent quitter le bureau du préposé au voleur et le rendirent à sa vie de prisonnier.

" Quel fils de pute !, cracha Roussel, avant de se reprendre, contrit : pardon Javert.

- Tu as raison. Un beau salopard et je m'y connais."

Puis attirant un garde d'un geste impératif, Javert désigna le Pégriot, de retour parmi les autres criminels dans la cour.

" Méfiez-vous de lui ! C'est un subversif !"

Le garde fut surpris de cette parole et se mit à rire, amusé.

" Ablancourt ? Non, il est bonasse [gentil]. Le maugrée [directeur de prison] pense même qu'il est nigaud [idiot].

- Nigaud ?, répéta Javert, abasourdi.

- Vous verrez, il ne fera pas de vieux os en prison. C'est un pante [homme simple].

- Ça, je suis d'accord avec vous," acquiesça Javert.

Puis les policiers saluèrent le gardien et quittèrent la prison.

Javert était d'accord. L'homme ne ferait pas de vieux os en prison car il allait réussir à s'évader.

Il était intelligent et retors...il allait manipuler un fort-en-thème voire corrompre un des gardes. Pas plus difficile que cela.

Les inspecteurs marchèrent, sombres, dans les rues de Paris. L'arc-en-ciel avait disparu, la pluie était revenue. Après le soleil, venait la pluie, après la pluie, venait le soleil.

Le mois de mars était le mois des giboulées.

" Nous ne les retrouverons pas, hein Javert ?, demanda Roussel.

- Je me suis dit que peut-être cette enflure de Pégriot avait des informations…

- Que va devenir le gosse ?

- L'hôpital...la maison de santé…la rue...

- Putain ! Je refuse !

- Que veux-tu Roussel ? Je n'ai pas d'autres solutions. Ce salopard a raison. Ce ne sont que des mômes. Tout le monde s'en fout !

- Pas moi ! J'en ai parlé avec ma largue ! Nous allons garder le gamin !

- Le petit Pierre ? Vous voulez le garder ? Sérieusement ?

- S'il n'y a pas de famille…"

Javert s'arrêta de marcher et regarda son collègue.

Roussel a toujours été une forte gueule, il râlait beaucoup et ressemblait à un Gaulois avec sa moustache épaisse et flamboyante. Il aurait pu passer pour le père du gamin avec sa chevelure rousse.

Il avait eu des enfants, l'inspecteur Roussel.

Mais la Grande Armée était passée par là… Javert savait qu'il lui restait une fille, déjà mariée et un fils, perdu dans une ville de province dans un office notarial.

Les époux Roussel étaient seuls et vieillissaient doucement, entre les disputes et les réconciliations.

" Ta femme est d'accord ?

- C'est Amélie qui m'en a parlé ! Elle m'a dit qu'elle refusait de voir partir les enfants sans être sûre qu'ils seraient bien traités. Elle est prête à les garder tous.

- Cinq mômes ?!

- Amélie adore les mômes et perdre ses fils durant la guerre a été une horreur pour elle. Et pour moi. Alors se voir offrir une deuxième chance par Dieu…

- Le commissaire m'a dit de garder le petit Pierre, annonça Javert.

- Tu vas le faire ?, murmura Roussel, surpris et désolé.

- Non. Je ne suis pas un père mais je lui dirais que tu es intéressé."

Roussel posa sa main sur l'épaule de son collègue et s'écria :

" Viens ! Je te paye un glace pour fêter ma paternité.

- Tu ne vas pas me demander d'être parrain au moins ?, se mit à sourire Javert. J'ai déjà le môme de Rivette, cela me suffit.

- Rivette a bassiné tout le monde avec les histoires de son marmot hier. Je suis meilleur en histoires de pirates."

Un glace, puis un deuxième avant de rentrer au commissariat. Il fallait être prudent, il y avait un quart d'oeil maintenant.

Au soir de ce jour, les comptes furent faits et chacun des officiers de police souriait, un peu bêtement. Un des enfants avait été rendu !

Le petit Ernest Guérin avait retrouvé ses parents. L'enfant avait disparu depuis trois mois, la mère était désespérée mais elle n'avait pas les moyens de quitter son emploi pour courir les rues de Paris. On avait pensé l'enfant mort.

La Seine était un danger, et les chiens errants, et les mauvaises âmes…

La mère et le père étaient des chiffonniers, ils se tuaient à la tâche et ne vivaient plus depuis la disparition de leur fils...parti jouer avec des copains...pour ne plus jamais revenir…

Ce furent l'inspecteur Rivette, accompagné de Javert et de Gilbert qui le rendirent à ses parents. La mère hurla de joie en voyant son fils et l'enfant se jeta dans ses bras.

Une foule vint s'attrouper aux cris stridents de la femme, pensant à un malheur et voulant la défendre contre la rousse...pour finalement assister à un moment heureux…

Le père, maladroitement, sortit son cidre et des tasses pour proposer un coup à boire aux policiers.

Roussel accepta et chacun se retrouva avec un verre d'alcool, plus acide que jamais, dans la main.

On contemplait l'enfant caliné par sa mère et on était content.

" Où qu'il était tout ce temps ?, demanda le père.

- Chez des grinches, répondit Javert en dédaignant son verre.

- Vous les avez eu ces salauds ?

- Oui, affirma Rivette en souriant devant les baisers fous que la femme donnait à son fils.

- C'est bien," fut tout ce que trouva à dire le père.

Mais qu'y avait-il d'autre à dire ?

Gilbert salua son môme avec un sourire content.

Javert les vit se serrer la main comme deux hommes adultes le feraient. Il fallait dire que ce qu'ils avaient vécu les avait grandis avant l'âge.

Donc ce soir-là, on faisait les comptes et on fêtait le premier môme placé avec une tournée de café au lait fait par Durand.

" Et demain, lança Philippot en riant, lorsque Roussel aura fini de vérifier toutes les adresses, nous pourrons placer le petit Maurice !

- Ça va ! Je vais le faire !, grogna Roussel, mais avec le sourire.

- Il faudra juste qu'il traîne moins dans les mastroquets !, ajouta Philippot.

- Ta gueule !," clama Roussel.

Et faisant tourner doucement son café dans sa tasse, Javert demanda, la voix lointaine :

"Au fait Philippot et ses chapeaux ?

- Inspecteur ! Ce n'est pas chic de votre part !, rétorqua Philippot, faussement désolé.

- Une affaire de chapeaux ? Quelle affaire de chapeaux ? Vous ne m'en avez pas fait part sergent !"

C'était le commissaire, M. Gallemand, qui intervenait dans la réunion mais sans aucune réelle volonté de commettre du mal. Il lançait seulement une plaisanterie qui visait à faire rire et à l'intégrer dans le groupe.

On servit au commissaire une tasse de café chaud et on lui fit le rapport sur la journée.

Mais le visage du commissaire, fatigué, et sa jambe qui le brisait, indiquaient clairement que bientôt M. Gallemand, l'éternel ivrogne de service allait prendre un congé sans limite de temps.

M. Chabouillet avait accepté de patienter avant de nommer Javert à sa place, Gallemand pouvait retourner à ses bouteilles, à son lit et à ses livres...

Le préfet de police, M. Mangin, souriait, heureux et satisfait de lui. Et de son travail. Et du travail de son inspecteur.

Le procès de l'Etat contre le National au tribunal correctionnel se termina en beauté le 24 mars 1830. Auguste Sautelet, le gérant responsable du journal et le journaliste en titre des éditoriaux politiques, Adolphe Thiers furent tous deux condamnés à 1000 francs d'amende. Mais le gérant écopa également d'une peine de trois mois de prison.

Et cela fit l'effet d'une bombe.

Cela n'empêcha pas Thiers de se montrer courageux à la barre. Il prit le juge à témoin sur la liberté de la presse brisée par l'Etat. La plaidoirie magnifique de l'avocat du journal, maître Mauguin, parue dans le National le jour suivant, évoquait la liberté de parole et le respect de la glorieuse Charte de Louis XVIII, proclamée en 1814.

Un soufflet pour le roi et son principal ministre Polignac, le National respectait la Charte, lui...en était-il de même de l'Etat ?

Implicitement, tous les Français connaissaient la réponse.

Le préfet était content.

M. Chabouillet l'était aussi.

" Vous verrez Javert ! Cette révolution se fera par la Presse. Le gouvernement est aveugle. Il met le feu aux poudres en muselant les journaux."

Le mouchard était d'accord.

Les réunions politiques auxquelles Francisco Jiménez assistait changeaient peu à peu. De simples discussions politiques, philosophiques, voire sociologiques qu'elles étaient au départ, elles devenaient brutales, agitatrices,... révolutionnaires.

Des personnes disparaissaient et ne venaient plus, effrayées par la violence des discours, on n'était plus simplement un partisan, on devenait un activiste.

Et c'était un délit !

Alphonse de Lamartine entrait à l'Académie française le 1er avril, une réception officielle était prévue. Cette entrée allait marquer un tournant dans la poésie française...du moins à en croire les journaux que lisait l'inspecteur Javert.

Javert le faisait avec une grimace éloquente.

De la poésie…

Il ne comprenait rien à la poésie.

Un rire lui fit baisser son journal pour contempler son vis-à-vis.

" Quoi ?, cracha Javert.

- Ton visage !, se mit à rire Valjean. Tu es impressionnant. Le journal a-t-il commis un délit pour que tu le regardes avec cet air si mauvais ?

- On parle de Lamartine ! Il va entrer à l'Académie française.

- C'est un grand homme !, reconnut Valjean en souriant.

- Pour de la POÉSIE !?

- Il est célèbre Fraco !"

Javert répondit par un reniflement particulièrement inesthétique.

" Au moins on ne parle plus de ce maudit Victor Hugo et de son Hernani !"

Ou du procès contre le National, poursuivit in petto le policier-mouchard. Adolphe Thiers, bien habilement avait lancé une souscription auprès des lecteurs du journal pour rassembler le plus rapidement possible les 1000 francs d'amende réclamés par l'Etat. Et l'homme avait réussi, tournant en dérision la condamnation judiciaire en la portant à son avantage.

Javert avait dû supporter impassiblement l'ire de son supérieur hiérarchique à la préfecture pendant une bonne demie-heure. M. Mangin en avait la lippe tremblante de rage et les yeux devenus fous.

" Fraco, se mit à rire gentiment Valjean, inconscient de toute cette situation politique inquiétante. Un jour il faudra que je t'emmène au théâtre.

- M. Madeleine aime-t-il le théâtre ?, le contra la voix doucereuse de Javert en revenant à sa lecture.

- M. Madeleine allait parfois au théâtre pour maintenir sa couverture. Je me souviens d'une pièce parlant d'une jeune femme qui s'était déguisée en servante pour observer son futur époux déguisé en valet. Amusant et très éclairant.

- Je ne suis jamais allé au théâtre, asséna sèchement Javert. Un policier n'a pas de temps à perdre en fariboles.

- Nous pourrions aller voir Hernani ? La pièce est encore à l'affiche. Nous pourrions emmener Cosette. Mme Rivette lui fait lire des oeuvres littéraires contemporaines et…

- Tu veux dire que la femme de Rivette a fait lire à Cosette des livres de Victor Hugo ?, s'écria Javert en baissant à nouveau son journal.

- Oui. C'est un écrivain en vogue !

- C'est aussi un opposant au régime ! Mon Dieu ! Que fait-elle lire d'autre à Cosette ?

- Balzac, Les Chouans. Qui est paraît-il un livre passionnant ! Il y a aussi des poésies d'une femme, Marceline Desbordes-Valmore…"

Javert l'écoutait attentivement maintenant. Il attendait avec appréhension des titres censurés mais non, Mme Rivette cherchait juste à former l'esprit de la jeune Cosette par des ouvrages divers et variés.

Valjean parlait de Bossuet et de son Histoire universelle, de Rousseau et de son Emile...et même de Madame La Fayette avec sa Princesse de Montpensier

Des ouvrages connotés. On préparait la jeune fille à sa future vie de femme mariée et cultivée.

Javert fut rassuré...mais Valjean termina enfin :

" Elle a aussi conseillé à Cosette d'aller au théâtre. Elle m'a demandé si j'acceptais qu'elle l'y emmène. Manifestement les époux Rivette aiment le théâtre et sont allés voir plusieurs pièces d'un certain Alexandre Dumas…

- Je l'ignorais, admit Javert.

- Ton collègue est un homme de goût."

Valjean se mit à rire tandis que Javert grommelait une réponse inintelligible. Puis le vieux forçat posa sa main sur celle du policier.

" Nous pourrions nous déguiser en bourgeois et aller au théâtre avec Cosette ?

- Et risquer que tu te fasses reconnaître ?

- Et vivre un peu."

A cela, Javert ne trouva rien à répondre.

Il posa son journal précautionneusement puis saisit lentement la main de Valjean pour en embrasser les doigts.

" Très bien Jean. Tu me traîneras au théâtre. Quelle pièce veux-tu réellement voir ?

- Victor Hugo.

- Cosette va aller la voir c'est cela ?

- Oui, avoua Valjean. Un jour prochain.

- Tu ne mens plus si bien, sourit Javert. Viens ici !"

Valjean se leva pour se rapprocher de Javert. Ce dernier, restant bien sagement assis, saisit la cravate de Valjean pour le forcer à baisser la tête vers lui.

Et il captura ses lèvres avec force.

Valjean glissa ses mains dans les favoris pour les saisir tandis que Javert approfondissait le baiser...avant de l'attirer sur ses genoux.

" Tu mentais mieux avant…, souffla Javert en reculant d'un pouce sa bouche de celle de Valjean.

- Je n'ai plus de raison de mentir."

A cette réponse, les lèvres de Javert se courbèrent en un sourire, suffisant, avant de prendre encore et encore celles de Valjean.

" Menteur !"

Les deux hommes s'embrassèrent doucement, sans songer à davantage que se donner du réconfort et de la tendresse.

" J'ai hâte de te faire l'amour Jean, souffla l'inspecteur. Tu me manques.

- Rentre tôt," sourit Valjean, amusé d'être l'objet de tant d'attentions.

C'était quelque chose que le forçat n'avait jamais connu.

" Un dîner avec toi et Cosette me plairait beaucoup et une nuit dans la cabane… Une nuit d'amour…

- C'est le Printemps," souffla Valjean, la voix rauque.

Javert sourit à son tour.

" Oui. Il faut croire qu'il y a une saison des amours chez les loups…

- Les loups ?"

Javert ne répondit pas et se mit à rire. Un peu amer tout de même.

Le loup des Asturies.

Il embrassa profondément Valjean, sa langue cherchant la sienne, enfin satisfait lorsque Valjean se mit à gémir dans sa bouche.

L'inspecteur Rivette était désolé.

Il était désolé et commençait aussi à se sentir agacé par la situation.

Cela faisait un bon quart d'heure maintenant que Javert et Vidocq se disputaient devant toute la Sûreté.

Cela faisait mauvais genre. Et Javert allait se prendre un blâme à titiller ainsi le Mec. Même s'il y avait de quoi être énervé.

" J'ai envoyé un courrier au directeur de la prison ! J'ai envoyé un courrier à la préfecture ! Je t'ai même envoyé un courrier ! J'ai prévenu tout ce beau monde de la duplicité du Pégriot et j'apprends tranquillement ce matin que lui et quatre gonzes de sa bande se sont fait la belle !

- Il y a eu complicité !, asséna froidement Vidocq.

- Sans blague ?, ricana vilainement Javert. Ont-ils passé la barrière de l'octroi ?

- Ils ont essayé. Très tôt ce matin. Mais ils ont été capturé. Sauf le chef, le Pégriot.

- Il doit être loin maintenant, rétorqua Javert en claquant ses poings sur le bureau du Mec...s'attirant de ce fait un regard noir de la part du chef de la Sûreté.

- Quelle autre bonne nouvelle tu as à m'apprendre ? Pour m'avoir convoqué, tu as certainement de la belle ouvrage à me confier. Une surveillance dans les égouts ? Une promenade à Montmartre ?

- L'oncle de la gamine s'est évadé aussi et n'a pas été retrouvé.

- Merde !"

La colère disparut enfin et Javert retrouva son entendement.

"Avec la bande du Pégriot ?

- Il semblerait qu'ils aient quelque chose en commun tous ces grinches.

- La gamine sans doute."

Vidocq eut un sourire large et sans joie.

" Toi ! "

Cela étonna l'inspecteur de police mais ne le troubla pas plus que cela. Ce n'était pas les premiers ni les derniers à vouloir le démolir [tuer].

" Disons que l'intérêt pour la gamine est passé au second plan mais cela a dû les rapprocher aussi, certainement, ajouta Vidocq, en haussant les épaules avec un joli geste plein d'indifférence.

- Il faut mettre la gosse et sa mère à l'abri, asséna Rivette en s'invitant dans la discussion. Il y a d'autres mômes à protéger de la vindicte de l'oncle.

- Si vous croyez que j'ai attendu votre expertise, inspecteur, le contra Vidocq en parlant sèchement, vous vous trompez extrêmement. J'ai placé la famille sous surveillance pour éviter que le daubier [l'oncle] fasse des siennes."

Aussitôt Javert pensa à Valjean.

Il pensa à Jean Valjean venant visiter Soazig et tombant sur un des agents de Vidocq.

Il pensa à Jean et son visage perdit toutes couleurs en un instant.

Rivette se jeta sur lui pour lui saisir le coude, furieusement inquiet.

" Merde Javert ! Tu vas bien ?

- Javert ?, fit une autre voix inquiète - Vidocq -, tandis que le policier se sentait vaciller. Amène-le jusqu'au fauteuil, je vais chercher de l'eau d'affe."

Javert ne fut pas conscient de tous les mouvements autour de lui. Juste qu'on l'entraînait prestement et qu'on l'asseyait de force dans un siège rembourré, à lui faire tourner la tête.

Puis quelqu'un ouvrit son col avant de lui faire boire un verre d'alcool fort.

Cela le ramena à lui.

Jamais Javert n'avait connu cela ! Une telle crise d'angoisse ! Il en était encore bouleversé.

Deux paires d'yeux l'examinaient avec inquiétude. Des teintes variées de marron et de gris. Rivette et Vidocq.

Javert se redressa, posant instinctivement sa main sur son front en fermant les yeux. Le malaise était toujours là, mais pas au point de le faire tomber par terre.

" Tu ne bouges pas le cogne !, ordonna Vidocq. Tu as mangé aujourd'hui ?

- Oui, répondit Javert en se fustigeant pour la faiblesse de sa voix.

- Alors que t'arrive-t-il ?, demanda Rivette, follement alarmé.

- Je...je crois que je n'ai pas mangé aujourd'hui, se reprit Javert, en mentant sciemment.

- A la bonne heure !, s'écria Vidocq, soulagé d'apprendre que ce n'était que cela et furieux que cela soit justement cela. Je vais te faire apporter de la jaffe [nourriture] avec un café. Je te préviens, c'est de la lavasse [mauvais café], mais tu t'y feras.

- Je vais bien, souffla Javert.

- Mais oui, mais oui."

Vidocq claqua des doigts et un de ses meilleurs agents s'approcha. Ronquetti. Il s'inclina devant les ordres de son supérieur.

" Café et nourriture. L'inspecteur a-t-il une préférence ?, demanda poliment Ronquetti...même si ses yeux brillaient de malice.

- Quelque chose de chaud et qui tient au ventre !, répondit nonchalamment Vidocq. Il ne fera pas le difficile, hein le cogne ?"

Javert porta les mains à ses yeux et appuya fortement. Peut-être qu'en appuyant assez fort, il pouvait devenir aveugle et ne pas voir le sourire réjoui et moqueur de Vidocq ?

De ses agents ?

Le grand inspecteur Javert victime d'un évanouissement en pleine Sûreté et tournant de l'oeil devant le Mec, comme une midinette devant son greluchon.

Cela allait encore faire des gorges chaudes dans la Force !

Mais en ouvrant enfin les yeux, Javert comprit amèrement qu'il n'était pas devenu aveugle et que le sourire de Vidocq était en effet large...et malicieux…mais aussi immensément soulagé.

" Tu peux tenir debout le cogne ?

- Oui, cracha Javert.

- Alors lève ton séant de ma dossière [fauteuil], c'est inconvenant !"

L'inspecteur obéit et se leva doucement. Mine de rien, tout le monde l'observa, à la recherche de tout signe d'inconfort ou de malaise, prêt à intervenir au moindre vacillement.

Javert se tint debout et crânement se plaça au garde-à-vous.

Et pourtant la journée avait si bien commencé. Après le baiser, doux, ardent, intense, Javert avait adoré que Valjean commence à défaire sa cravate. C'était tellement rare que le forçat prenne des initiatives…

C'était toujours Javert qui agissait, qui le séduisait, qui le poussait… Il en venait à penser que le martyr continuait à se sacrifier.

Saint Jean se donnant à un pécheur !

Javert en avait conçu une profonde amertume et essayait de ralentir, de ne pas se jeter systématiquement sur Valjean comme un chien affamé sur un os. Acceptant la retenue de Valjean, se contentant de tendres caresses et n'espérant pas plus.

Et aujourd'hui…

La journée avait pourtant si bien commencé.

Sorti de ses pensées par un raclement de gorge, l'inspecteur Javert revint à la réalité.

Des agents de la Sûreté le contemplant, Vidocq à son bureau l'examinant, Rivette à son côté, la main prête à le retenir de tomber…

Un beau spectacle !

" Et l'oncle a-t-il disparu ?, demanda Javert, las.

- Aucune idée !, répondit Vidocq. Mais j'ai besoin de toi pour autre chose.

- Encore ? Pourquoi cela ne me surprend pas ?, gémit l'inspecteur en levant les yeux au ciel.

- Les floueurs du Cercle Saint-Antoine.

- C'est l'affaire de Rivette !, jeta sèchement Javert.

- Justement !, sourit ce dernier. J'ai besoin de toi pour l'hallali."

Cela fit renaître le sourire carnassier de l'inspecteur Javert. Trop de dents, trop de gencives, trop de cruauté.

" Hé bien qu'attendons-nous ?

- Si tu arrêtes de tourner de l'oeil dans mon bureau Javert, on peut en effet s'en charger !"

Le regard noir du policier aurait fait peur à n'importe quel escarpe de la Grande Vergne, ou à n'importe quel fagot du pré...il ne réussit qu'à faire hausser un sourcil au chef de la Sûreté.

Puis l'arrivée des friands à la saucisse, accompagnés de pain, de moutarde et de bière, stoppa la bataille visuelle que menaient les deux hommes.

Le forçat et le garde-chiourme.

Cessez-le-feu !

Rivette en aurait embrassé Ronquetti pour son arrivée à point nommé, tellement la situation l'agaçait à un niveau assez inusité.

Deux gamins de cinquante ans !

CHAPITRE VIII

JEU DE MAIN, JEU DE VILAIN

Les floueurs étaient, dans l'argot des jeux, des tricheurs. Ils appartenaient à une certaine classe de filous et d'escrocs, dont le travail était d'exploiter les maisons de jeu.

La Robignole tenant une maison de jeu, aussi modeste qu'elle soit, était un terrain de choix pour ce genre de criminels.

Leur jeu favori était les dominos mais ils pouvaient tricher à tous les jeux possibles et imaginables.

Les cartes, les dés, les osselets… Tout pouvait être truqué, tout était occasion de tricherie.

Vidocq avait confié l'affaire à Rivette et le jeune inspecteur s'était retrouvé avec un adjoint de qualité, le dénommé Ronquetti.

Hercule Ronquetti, duc de Modène, ami sincère de Vidocq dont il avait sauvé la vie au péril de la sienne, était un Italien venu en France pour y vivre une vie d'amour et de tranquillité avec une charmante Italienne. Ronquetti se créa un titre, le duc de Modène, et le porta au Palais Royal avec morgue.

Ce n'était pas un bel homme mais il marquait les esprits.

Le front noir, le nez large, le teint brun, son visage était malheureusement défiguré par la petite vérole et une petite cicatrice rayait son menton à fossette qui aurait pu être attrayant autrement.

Mais c'était l'ami de Vidocq.

L'Italienne était partie depuis longtemps tandis que le Mec était resté.

Le Mec avait sauvegardé la liberté de Ronquetti, lorsque le duc de Modène, habitué aux maisons de jeu se retrouva dans la ligne de mire des policiers. Le comte d'Anglès, alors préfet de police, reçut un rapport de ses agents, qu'il transmit à Vidocq pour le mettre sous surveillance.

Le Mec reçut également un mandat d'arrêt avec ordre de le mettre immédiatement à exécution.

En 1816, les deux hommes se rencontrèrent rue Petite-Sainte-Anne. Ronquetti, menotté, fut longuement interrogé par le Mec, il avoua la vérité et reçut un brevet d'agent de la brigade de la Sûreté.

Ensuite, la vie de Ronquetti fut un perpétuel voyage entre la clandestinité et la lumière, la France et l'Italie. L'homme a été expulsé de la France mais il fut ensuite réintégré dans la police pour des missions secrètes dans la lutte contre les maisons de jeu.

Il hantait les tripots dans lesquels il maniait les cartes avec une dextérité de magicien...et ne perdait jamais…

Aujourd'hui, il était le collègue de Rivette et accompagnait l'inspecteur dans les tripots pour lui apprendre l'art de tricher aux cartes.

Rivette apprenait bien...mais le silence renfrogné et les sourires de fauve de Javert lui manquaient.

Alors voilà, tandis que Javert jouait les mouchards dans les réunions d'opposants politiques, Rivette apprenait à tricher aux cartes. Il n'en était pas fier mais cela l'amusait beaucoup.

Mais comme lui avait expliqué Ronquetti, c'est en trichant qu'il allait apprendre à repérer des tricheurs.

Surveiller des maisons de jeux en espérant tomber par hasard sur les floueurs recherchés était une gageure !

Il fallait être soi-même un floueur et entrer dans un Cercle de jeu.

Se faire loup pour être accepté parmi les loups.

Puis, un sourire moqueur sur les lèvres, l'Italien demanda :

" Comment vous pensez que le Mec réussit ses arrestations ? Ou même Javert ? Parfois la surveillance ne suffit pas et les mouchards ne savent pas tout."

Rivette apprit donc à tricher au pharaon et au piquet.

La première fois qu'il gagna une partie de cette façon illicite, le malheureux devint rouge comme une brique et attendit la fin de la soirée pour rendre l'argent au tenancier du tripot...en expliquant que c'était un pari.

Ronquetti en pleura des larmes de rire. Et on évita soigneusement de retourner au Piramide d'Egypte [sic]...

Mais voilà, les soirées se succédaient, Rivette apprenait de mieux en mieux à jouer, il apprenait aussi à observer. Le comportement des autres joueurs, les regards échangés entre les pontes et le banquier au-dessus du tapis de feutrine verte, les cartes et les mises...

Plusieurs soirées, plusieurs tripots. Ronquetti était tellement impressionnant, manipulant les cartes avec une dextérité incroyable.

Rivette se fatiguait. Il buvait quelques verres chaque soir en compagnie de Ronquetti.

" Tu es marié Philippe ?, demanda une fois Ronquetti, jouant les amis de façade.

- Oui, répondit sérieusement le jeune policier, pas habitué à jouer les espions. Et toi Hercule ?

- Moi j'étais avec une Italienne ! Livia. Des cheveux noirs comme la nuit, des yeux de jais, une bouche rouge comme le sang… "V'ha più onor nel perdonare, che piacer nella vendetta !"

- Pardon ?, demanda Rivette, dans les brumes de l'alcool.

- "Il y a plus d'honneur à pardonner, que de plaisir à se venger." J'ai voulu tuer son amant et je me suis retrouvé en prison ! Je me suis évadé !

- Dieu !, murmura Rivette, désolé pour son vis-à-vis.

- Je l'aimais cette cagna [pute] mais la vie est comme ça !"

La vie était comme ça.

Des soirées de jeu et de beuverie. Rivette se demanda si Javert avait déjà joué des scènes de ce genre.

Le mois d'avril se passa lentement...

Et puis les leçons du duc de Modène portèrent leur fruit. Un soir, Rivette jouait au piquet dans un tripot où ils étaient déjà allés. Ronquetti était face à lui et jouait aussi.

On était habitué à eux maintenant.

Le vieil Italien et son ami le Français.

Mais l'attention de Rivette se porta sur un homme posté à ses côtés. L'homme était très calme, concentré, mais parfois il allongeait la jambe ou bougeait un bras, sans doute pour mieux se placer sur sa chaise.

Mais Rivette savait mieux. Un regard de connivence entre Rivette et Ronquetti, ce dernier hocha la tête subrepticement. Ils venaient de prendre leur premier floueur sur le fait.

Après la partie que l'homme remporta sans surprise, les deux policiers le suivirent.

Comme ils ne se cachaient pas pour le faire, l'homme se retourna vers eux dans la rue et leur demanda :

" Qu'est-ce que vous souhaitez messieurs ?"

Diction parfaite, attitude défensive mais sans plus, un bourgeois de bonne naissance...de l'esbrouffe…

Pour montrer à l'escroc qu'on jouait dans la même cour, le duc de Modène s'avança et lança, admiratif :

" Jolie méthode ! Vous en remontriez aux meilleurs !

- Il suffit de savoir jouer !

- Un bel As tombé au bon moment ! Je vous tire mon chapeau !

- Vous êtes de la rousse ?"

Moins parfaite la diction devenait plus commune, l'attitude devenait aussi plus hostile et le bourgeois disparaissait devant le malfrat.

Ronquetti leva les mains pour calmer le gonze.

" Non. Mais il est toujours agréable de découvrir de nouveaux Cercles !

- Des Cercles ?"

Ronquetti s'approcha et posa la main sur l'épaule de Rivette pour le faire avancer.

" Mon ami et moi jouons en ours [solitaire] mais c'est plus agréable de le faire en coterie [compagnie]. De quel Cercle vous faites partie ?"

Le gonze hésita puis voyant les deux hommes déterminés à lui parler, il lança :

" Ce n'est pas un jaspin [une conversation] à avoir dans la trime [la rue] ! Venez dans ma turne [chambre], on va causer."

On était arrivé à l'argot, le bourgeois avait disparu et l'homme se révélait un floueur.

Ce fut une soirée instructive.

De deux on se retrouva à jouer à trois.

Ainsi, Rivette et Ronquetti pouvaient se permettre des soirées de repos...et l'homme, surnommé le Ponteur, sut se montrer un aimable compagnon et un joueur de qualité. Il était honnête lors du partage des parts…

Rivette s'en rendait malade.

Mais Ronquetti avait raison. Il fallait devenir floueur pour capturer un Cercle dans son entier.

Le Ponteur appartenait au Cercle de Wagram et était spécialisé dans les parties de piquet. Il apprit aussi à tricher aux dominos à Rivette. Les deux hommes, sensiblement du même âge, se trouvaient des affinités et une amitié était en train de naître. Le Ponteur parlait de sa petite fillette de deux ans, un joli coeur nommé Cécilie et Rivette évoquait son Clément avec tendresse.

Une amitié. Oui. Mais en apprenant à tricher aux dominos...

Vidocq avait dit à Rivette que "l'on triche aux dominos aussi facilement qu'à tout autre jeu, je connais des floueurs invalides qui vivent très bien du jeu de dominos."

Les jours passaient. Avril avançait. Le printemps était bel et bien là, plus de chaleur, plus de soleil, plus de sourires dans les rues…plus de brouillard !

Rivette et Ronquetti devenaient des habitués du Cercle de Wagram. Jouant les mouchards à l'instar de Javert, Rivette faisait ses rapports au Mec en serrant les poings.

" Patience Rivette !, fit Vidocq, bienveillant. Tu les auras !

- Je voudrais que Javert soit avec moi…

- Le cogne est sur des affaires de grinches ! Et franchement, je ne pense pas que Javert sache tricher aux cartes..même si les gardes jouaient à Toulon…"

Patience...patience...patience…

L'inspecteur Rivette l'apprenait tandis que sa femme le contemplait, inquiète, en allaitant leur enfant. Le jeune père faisait les cent pas en baissant la tête.

" Calme-toi Philippe !, soufflait-elle en souriant. Que dirait l'inspecteur Javert en te voyant aussi troublé ?

- Que je suis trop sensible !"

Mais Rivette se souciait pour son affaire, se souciait pour l'arrestation et se souciait pour le Ponteur...son ami...

" Il a raison !, s'écria Fanny Rivette. Je m'inquiète pour toi ! Tiens, viens voir ton fils ! Il est un glouton !

- Il aura peut-être la taille de son parrain !, sourit Rivette en caressant la tête nue de son fils.

- Mon Dieu ! Un géant ! Je serais fière d'en être la mère !

- Comment va Monsieur Fauchelevent ?," demanda tout à coup Rivette, histoire de quitter un peu ses sombres pensées.

Toute ragaillardie, la jeune femme fit signe à son mari énervé de s'asseoir à ses côtés sur le canapé.

" C'est vraiment un brave homme ce monsieur Fauchelevent. Si calme, si doux, si gentil ! Il ferait le bonheur d'une femme ! Et sa fille est un ange ! Cosette est un peu fantasque mais c'est normal ! Elle a vécu toute sa vie enfermée dans un couvent ! Mais elle aime apprendre et va devenir une ravissante jeune femme !

- Je suis content," fit Rivette en souriant, amusé de voir babiller sa femme, les joues rosies par l'émotion.

Puis il perdit son sourire lorsqu'elle lui annonça avec entrain :

" Je voudrais présenter une femme à M. Fauchelevent. Le pauvre homme est si seul. Que penses-tu de ta mère ?

- Ma mère ?

- Elle est encore jolie, elle est veuve depuis des années, elle sera heureuse de se retrouver avec un homme aussi bon que M. Fauchelevent.

- Mais Fanny…," commença Rivette, inquiet par la tournure prise par les pensées de sa femme et sachant à quel point quand elle avait décidé quelque chose elle s'y tenait.

L'ignorant comme d'habitude, la jeune femme poursuivit :

" M. Fauchelevent est si pieux, si tranquille, il aime le jardin comme ta mère. Ils vont se trouver des tas de choses en commun."

Avant d'asséner le coup fatal :

" Je vais emmener ta mère prendre le thé chez M. Fauchelevent un jour prochain."

Rivette ne s'inquiétait plus pour ses floueurs, passés au second plan, il s'inquiétait pour M. Valjean et imaginait déjà avec terreur la colère de l'inspecteur Javert.

La porte de la cabane s'ouvrit d'un coup puis un Javert hors d'haleine se faufila dans la pièce.

Valjean, accroupi à côté d'une hotte qui ne lui appartenait pas, abandonna les sabots et les chapeaux usés qu'il avait l'intention de ranger dedans et se précipita à sa rencontre.

" Fraco ! Tu es blessé ?"

L'ancien forçat promena ses mains anxieuses sur le torse de son compagnon, le long de ses bras, à travers son dos.

" Non, non, Jean. Je vais bien."

Des yeux bleus qui se ferment fortement. Une inspiration brusque et, enfin, le sourire de Jean Valjean réapparut alors qu'il refermait la porte derrière eux.

" Tu m'as fait peur. Il est à peine midi…"

Le reste de sa phrase se perdit entre deux baisers, mais aucun des hommes ne sembla se formaliser pour cette raison.

Trop tôt, Javert réussit à s'arracher à l'étreinte de son amant, bien qu'il oublia ses mains sur ses épaules massives.

" Je n'apporte pas de bonnes nouvelles. Il y a eu une évasion à la Force et l'oncle de Soazig est l'un de ceux qui se sont fait la belle. La plupart des autres appartiennent à la bande qui la retenait.

- Dieu ! Il faut que j'aille à...

- Non, Jean ! Ne t'approche pas ! Vidocq fait surveiller la môme."

Valjean avait déjà fait un pas vers son chapeau. Les mains de Javert l'empêchèrent d'en faire un deuxième.

" Leur fais-tu confiance ?

- Ils connaissent leur turbin [travail], oui.

- J'espère que Lambry est toujours là... Il ne laissera pas la Robignole approcher la petite.

- Reste éloigné de Soazig, Jean. Les hommes de Vidocq connaissent ta frime [figure] et n'hésiteront pas à te jeter aux pieds du Mec."

Jean Valjean hocha la tête. Il le fit sans arrière-pensées, sachant que Fraco avait appris à les reconnaître avec une formidable efficacité.

" De toute façon, continua l'inspecteur, les imbéciles se sont fait servir [arrêter] lorsqu'ils ont essayé de franchir la barrière. Seuls le chef de la bande et la Robignole restent toujours en cavale. De quoi me donner la migraine."

Le bagnard se rapprocha de la table et servit un verre d'eau qu'il tendit à son compagnon. Une attention toute naturelle, mais aussi un stratagème qui l'aidait à feindre la neutralité lorsqu'il attendit que Javert lève son verre pour lui demander :

"Avez-vous placé des renforts pour garder les barrières ?"

Javert s'essuya la bouche du dos de la main et secoua la tête avec étonnement.

" Mais dans quel monde vis-tu, Jean ? Les gens sont mécontents là dehors ! Ce ne serait pas la première fois que des groupes se forment pour attaquer les charrettes de nourriture en provenance des environs ! Il y a des renforts, oui, mais ce sont des soldats de la ligne.

- Ah ! Je ne le savais pas. Tu veux encore de l'eau ou tu as le temps de boire un café ?

- Non, je dois y retourner maintenant. Le travail s'accumule. Encore une nuit où je rentrerai tard...

- Je t'attends, Fraco."

Ou du moins, c'est ce que Valjean espérait sincèrement lorsqu'il embrassa à nouveau son compagnon. Aussi difficile qu'il ait été pour lui de s'habituer à ces marques d'affection que son amant lui prodiguait avec tant de naturel, le vieux bagnard aurait eu bien du mal à se passer d'elles. Même que cela lui aurait été impossible. Il fit durer le baiser aussi longtemps qu'il le put. Jusqu'à ce que le désir secoue le corps de son amant... et le sien aussi.

Mais Javert restait toujours Javert. Il se sépara de Valjean avec un grognement frustré puis se coiffa de son chapeau.

Lorsqu'il avait déjà une main sur la poignée de la porte, Fraco se retourna pour pointer vers le désordre auprès de la hotte et lança :

" Qu'est-ce que tu comptes faire de toutes ces vieilleries ?

- M'en débarrasser, quoi d'autre sinon ?"

Mais quelque chose lui disait que Fraco n'en fut pas entièrement convaincu...

Après le Cercle de Wagram, il y eut une soirée mémorable au tripot La dame de Pique. Ronquetti se montra exceptionnel, on joua contre lui et il gagna. On le défia au Chien Vert et il gagna. On le contra au Piquet et il gagna.

Il s'attira de nombreux regards soupçonneux mais le duc de Modène se tenait le front haut et la lippe arrogante.

Rivette était admiratif, le Ponteur était admiratif...et un autre homme fut admiratif.

Un homme, richement habillé, se tenait à une canne dotée d'une jolie lame d'épée cachée à l'intérieur, il observait les trois floueurs et appréciait leur jeu sans faille.

D'ailleurs, il coinça les trois hommes dans un salon privé pour le leur faire savoir.

" Impressionnant les gonzes, souffla le bourgeois, mais un peu trop à vue d'oeil [visible].

- Qu'est-ce que tu veux l'homme ?," grogna Rivette, menaçant.

Mais le Ponteur retint Rivette d'un geste et eut un sourire désolé en direction de l'homme qui parlait avec autant d'arrogance.

" Pardonne-leur Clochedés. Ils ne savent pas.

- Tu n'as pas éclairé leur religion [informer] ?

- Non, Clochedés. Ce sont des ours."

L'homme perdit son sourire suffisant et secoua la tête, mécontent.

" Je n'aime pas les ours, ils sont des faiseurs [escroc].

- Pas eux !, s'insurgea le Ponteur. Je joue avec eux dans le Cercle de Wagram depuis des jours et…

- Le Cercle de Wagram !, répéta dédaigneusement Clochedés. Tu causes trop le Ponteur. "

Puis, le regard intense et mauvais, Clochedés fusilla des yeux les trois hommes.

" Cela ne vaut pas le Cercle de Saint-Antoine !"

Javert aurait été fier de son collègue.

Il aurait été fier de voir que les leçons avaient porté leurs fruits.

Rivette ne bougea pas un sourcil à cette mention. Il resta impassible. Tandis que Ronquetti poussa un long sifflement admiratif.

" Mazette ! Le Cercle de Saint-Antoine ! Je suis impressionné."

On se sourit et on convint d'un rendez-vous pour jouer entre soi.

Une adresse lâchée dans Paris.

Rivette cachait ses mains pour ne pas montrer leur tremblement nerveux.

" Tout le Cercle sera là ?, demanda le Ponteur, content de participer à cette noce [fête].

- Oui. Cela fait toujours plaisir de se retrouver pour faire le point sur les jeux et apprendre de nouveaux tours. J'ai bien aimé te voir tricher au Pharaon le gonze, il faudra que tu m'enseignes cela !"

Ronquetti baissa la tête, souriant et touché par le compliment.

" Ce serait un honneur !"

Ce serait un honneur...de tous les capturer dans un seul coup de filet.

Le soir même, Rivette dut se faire violence pour ne pas se comporter comme Javert l'aurait fait. Le jeune inspecteur était plus souple, plus doux, mais là, le Mec l'exaspérait.

" Il faut les capturer ! Tous ! Une arrestation massive ! Toute la brigade !, asséna le jeune inspecteur

- Non, Rivette, opposa doucement mais fermement Vidocq. Il faut une soirée de jeu pour se faire accepter de la bande et être sûr que ce n'est pas un piège."

En 1816, M. Henri, avec l'aval du préfet de police, le comte d'Anglès, confia au chef de la Sûreté une affaire de floueurs restée dans les mémoires. Ces floueurs étaient spécialisés dans les billards publics où ils faisaient venir des étrangers afin de les dévaliser au moyen de paris truqués, organisés avec les détenteurs de l'établissement de jeu.

Ce fut une affaire simple, les floueurs avaient leur Cercle de jeu et leurs établissements attitrés. On n'avait pas le droit de venir chasser sur les terres d'un autre Cercle. Sous peine de se retrouver les oreilles coupées et le corps jeté dans la Seine.

Les criminels finirent à Bicêtre, pour des peines allant de deux mois à six mois. Cette rafle marqua les esprits. Il y eut une trentaine d'arrestations, des pères de famille vivant tranquillement, à l'abri de tout soupçon depuis huit à dix ans, se retrouvèrent sous les verrous...et puis après plusieurs réclamations et des enquêtes plus approfondies...on en libéra un grand nombre.

Les journaux s'en donnèrent à coeur joie et traitèrent le fait comme un vaudeville.

On se moqua des mouchards et des agents de la Sûreté oeuvrant comme des hussards et arrêtant tout le monde sans discernement.

On se moqua en particulier de Vidocq, mais cela resta un simple fait sans conséquence dramatique.

Vidocq ne s'inquiétait pas pour le Cercle Saint-Antoine, maintenant que Rivette et Ronquetti avaient trouvé leur siège, il ne suffisait que d'un peu de patience. La précipitation était le seul danger dans ce genre d'affaire.

Vidocq le savait. Tout comme Javert l'aurait su. Rivette l'ignorait, mais il allait apprendre.

" Et si l'occasion ne se retrouve pas ?, bouda le jeune inspecteur.

- Elle se retrouvera !, affirma haut et fort Vidocq. Il n'y aura aucun problème !"

Aucun problème ?

Comme quoi tout le monde pouvait faire des erreurs. Vidocq y compris.

La soirée fut instructive en effet.

Un jour de fin d'avril, Rivette suivait cette affaire depuis un mois !

Le Cercle de Saint-Antoine était composé de dix hommes. Le Ponteur était aux anges d'être accueilli dans un tel Cercle. Il présentait à tout le monde Rivette et Ronquetti, alias Philippe et Hercule, se portant garant pour eux.

Hercule jouait si bien qu'il se fit de nombreux amis. Philippe était moins bon, mais on ne pouvait pas prendre l'un sans accepter l'autre.

On était arrangeant. On les soupçonnait d'être des bougres.

Une autre soirée fut bientôt prévue, comme l'avait annoncée Vidocq.

Ce fut Clochedés qui donna l'adresse personnellement à Hercule et Philippe. Le cabaret de la Francisque était situé rive gauche, un joli établissement où l'on pouvait manger, boire, et jouer dans les salles du sous-sol.

Cette fois, on prépara le guet-apens.

Et cette fois, l'inspecteur Javert fut invité à la Noce.

Seulement, avant de rejoindre l'équipe de Rivette au rendez-vous à la Francisque, l'inspecteur de Première Classe, encore sous le choc de l'annonce de Vidocq, fila rue Plumet afin d'avertir Valjean du danger.

La Robignole était libre et la Sûreté surveillait la famille de Soazig…

Merde, n'est-ce-pas ?

Ces messieurs se débrouillaient pour être en retard.

Jean Valjean restait adossé au mur d'un immeuble ventru de la rue des Rats depuis dix minutes déjà et commençait à attirer l'attention sur lui.

Il avait déposé sa hotte par terre pour empêcher quiconque de le prendre à nouveau pour un commissionnaire et de solliciter son assistance, malgré qu'il était évident qu'il ne portait pas de crochets. Néanmoins, il surveillait toujours le titulaire du service dans la rue, qui lui jetait des regards hostiles depuis le coin d'en face.

Oui, ces messieurs étaient en retard et, s'ils persévéraient, ils allaient gâcher toute l'affaire. Valjean croisa les bras sur sa poitrine. Si trois fugitifs se permettaient d'arriver en retard à leur évasion, que pouvait-on attendre d'eux quant au reste des instructions qui leur avaient été données ?

Le bagnard, qui désespérait depuis un moment, se dit qu'il ferait bien de faire demi-tour. Mais il devait d'abord s'assurer que Girardin comprenne que lui et ses amis étaient les seuls responsables de l'échec.

Peut-être alors laissera-t-il Lucie tranquille...

Trois fumistes quittèrent le bâtiment. Il s'agissait plutôt d'un paysan corpulent et de deux plaisantins qui semblaient s'être sauvés du Mardi Gras pour se lancer de nouveau à la descente de la Courtille.

Les deux paillasses discutaient, remuant leurs mains avec le sérieux de celui qui s'apprête à parler ex-cathedra ; le paysan les écoutait, un sourire moqueur aux lèvres pendant qu'il avançait les mains derrière le dos. Valjean reconnut en lui Surville.

Jean Valjean était censé mettre en sécurité cette congrégation calamiteuse.

Il soupira et leva les yeux au ciel. Puis il se mit à l'ouvrage.

Il les laissa passer devant lui, les laissa avancer encore quelques mètres jusqu'à ce qu'ils atteignent la hauteur d'une ruelle étroite. Et puis, sans prévenir, il leur tomba dessus.

" Vous deux, débarrassez-vous de vos lunettes et des cravates. Mettez ces sabots. Ce n'est pas négociable. Surville, salissez-vous un peu les ongles ; vous, Girardin... sortez le mouchoir et nouez-le autour de votre cou. Et vous, le tiers...

- Thiers, monsieur ! Adolphe Thiers ! Et je ne vous permets pas de...

- Ah ! Maintenant je comprends mieux ce que Lucie... Bon, n'importe ! Ôtez votre redingote, monsieur, et enfilez mon gilet", coupa court Valjean en balayant d'un geste de la main l'indignation du petit homme.

Il se pencha ensuite pour ramasser une poignée de boue qu'il frotta autour des genoux des deux hommes. Tout au long de la scène, Surville étouffait des rires, appuyé contre le mur.

Lorsque Valjean prit un peu de recul pour contempler les résultats de ses efforts, il dut secouer la tête avec résignation... Pas même les vieux chapeaux de feutre qu'il leur avait donnés ne parvenaient à chasser l'odeur de papier et d'encre qui se dégageait de ces deux hommes.

Seul Surville restait crédible. À moitié dépoitraillé, portant une chemise et un gilet usés jusqu'à la corde, avec quelques rapiéçages décorant son pantalon élimé, le journaliste avait l'air d'arriver tout droit de Faverolles. Tant que l'on ne tenait pas compte de l'aspect délicat de ses mains ou de sa coupe ridicule de cheveux qui n'aurait pas été indigne d'un caniche.

"Allons-y ! Le marché des Carmes est fermé depuis un moment."

Le temps pressait. Si Valjean voulait mener à bien la sotte aventure dans laquelle il s'était lancé, il devait agir avec célérité. Aussi, le bagnard hâta le pas lorsqu'il emprunta la rue Galande en direction de la place Maubert.

Un quartier charmant, celui que les hommes de lettres avaient choisi pour se terrer. Surpeuplé, sale, misérable, le voisinage regorgeait de coquins auxquels leur arrivée n'avait pas pu passer inaperçue. En fait, Valjean se demandait comment il se faisait qu'aucun d'entre eux n'avait encore pensé à arrondir ses revenus par la méthode expéditive de les vendre à la police.

Ce n'était qu'une question de temps.

L'ancien forçat songea, non sans raison, que parmi tout le groupe, c'était lui qui avait le plus à perdre s'ils étaient capturés. Emprisonnement à vie à Toulon. Et cela, moyennant un peu de chance.

Il décida de devancer le groupe juste assez pour prétendre, en cas de nécessité, qu'il n'avait aucun rapport avec les autres, puis regarda en arrière.

Surville suivait sans difficulté ; Girardin plissait les yeux et parvenait à peine à maintenir le rythme, mais Thiers commençait à se détacher du reste. L'homme, fier et déterminé, fronçait les sourcils et serrait les dents. Cela ne l'empêchait pas d'être démuni sans ses lunettes, comme l'indiquaient ses enjambées courtes et hésitantes.

Valjean fit demi-tour. Un signe de la tête suffit à faire comprendre Surville, qui s'empressa de s'emparer du bras de Girardin comme si de rien était ; pendant ce temps, l'ancien forçat saisit Thiers par le coude puis le poussa à se dépêcher.

" Je suis désolé de cette méprise, monsieur. Je n'ai pas dû bien comprendre votre nom, mais je sais qui vous êtes... Le ruisseau est à cinq pas de distance, étroit. Levez votre pied maintenant."

Thiers prit soin de ne rien répondre, et aussi de ne pas adoucir son expression, mais Valjean le sentit se détendre sous sa main.

Après quelques minutes passées à recevoir des instructions précises mais détendues, l'homme arrivait à suivre le rythme que l'ancien forçat menait.

"Avez-vous l'intention de nous faire sortir de Paris à pied ?, demanda Thiers avec une diction qui portait encore les traces de l'accent chantant du sud.

- Une charrette de ravitaillement nous attend à proximité du Marché des Carmes. Nous irons plus vite à partir de là.

- Une charrette de denrées ? Mais... ces voitures quittent la capitale tôt le matin, dès que leurs marchandises sont déchargées.

- Sauf pour les agriculteurs des banlieues qui possèdent une licence de vente au public. Ce sera notre cas.

- Avons-nous une licence ? demanda Thiers, surpris.

- Une en location."

Le bagnard omit de dire que, en cas d'arrestation, ils devraient également faire face à une plainte pour vol de voiture et de licence, et pour enlèvement de conjointe, en outre. Après tout, il était compréhensible que le propriétaire veuille protéger son gagne-pain et son honneur.

" Encore une chose, Monsieur Thiers... Il serait sage que vous et vos amis gardiez le silence pendant le voyage. Du moins, jusqu'à ce que nous laissions Paris en arrière. Attention, il y a un tas de légumes pourris éparpillés à quatre pas, près du mur."

Un signe clair qu'ils se rapprochent enfin du marché.

" Votre façon à tous de parler vous trahit, " conclut Valjean.

La charrette était grande. La maraîchère qui la conduisait, aussi.

Il devait en être ainsi s'ils voulaient préserver leur couverture, car seul un grand chariot pouvait justifier l'emploi de trois garçons de ferme. Quant à la femme... Amener les marchandises en ville et les vendre était le rôle traditionnel des épouses des maraîchers. La Mère Dupin présentait également l'avantage d'être bien connue dans la place.

Comme c'était aussi la coutume, les authentiques assistants de la maraîchère avaient chargé leur charrette avec tout le fumier qu'ils avaient pu trouver avant de disparaître pour profiter, fous de joie, de la nuit de repos et des quelques sous que la Dupin leur avait offerts. Une aubaine !

La femme était habile aux rênes ; ses chevaux étaient laids mais solides. Surville étant le mieux déguisé, il s'assit auprès de la maraîchère, puis ils entreprirent de descendre la longue rue Mouffetard. Ils ne rencontrèrent d'autre difficulté que d'être parfois contraints de s'arrêter à cause de la longue file de voitures et de piétons, maraîchers aussi pour la plupart, qui rentraient chez eux.

Valjean marchait quelques pas devant la voiture. Sa hotte était désormais remplie à ras bord de fumier que Dupin mettrait à profit sur ses terres.

Il évitait de regarder derrière lui, sachant que la femme ne le quitterait pas des yeux. Cependant, il ne pouvait pas s'empêcher de vérifier de temps en temps dans sa poche que ses papiers étaient toujours là.

Ce qu'il faisait était insensé. Peut-être qu'il aurait dû parler à Javert de la possibilité d'être piégé dans l'affaire de corruption dont Girardin avait menacé son sergent et Lucie. Javert était un homme de recours et dont Valjean avait parfois tendance à sous-estimer l'expérience. Il aurait été plus pratique de le consulter plutôt que de se lancer aveuglément dans une semblable aventure afin de le protéger. Oui, cela l'aurait été, sauf que Valjean craignait les réactions, parfois incompréhensibles pour lui, de son amant.

Mais le mal était déjà fait. Il ne restait plus qu'à prier et à aller de l'avant.

Ils approchaient de la barrière d'Italie et Girardin ne cessait de protester. Thiers l'exhortait à se taire, mais ne faisait aucun effort pour cacher sa propre indignation, qui était par ailleurs tout à fait évidente et également audible depuis la position du forçat.

Valjean s'écarta et fit semblant de retirer une pierre de son sabot juste le temps que le chariot le rattrape.

" Messieurs, calmez-vous, ou vous allez attirer l'attention des soldats !

- Soldats, quels soldats ?, grogna Thiers.

- Je suis certain que les autorités ont renforcé les barrières avec des pelotons de soldats de la ligne. Dans cinq minutes, ils pourront vous voir et aussi vous entendre. Je vous suggère de feindre que vous dormez jusqu'à ce que nous soyons assez loin.

- Dormir sur un tas de merde ?"

Girardin était scandalisé.

" La propriétaire a eu la gentillesse de couvrir sa cargaison avec de la toile de jute. Servez-vous en et gardez le silence ou c'est à la préfecture que nous allons tous dormir cette nuit."

Les policiers affectés à la barrière étaient fatigués ; les soldats restés en faction fixaient désespérément la longue rangée de voitures attendant de quitter la ville et les empêchant de se recroqueviller sur leur capotes pour s'endormir en attendant la relève.

Ils les laissèrent passer sans même leur accorder un second regard.

Finalement, Jean Valjean se permit de respirer.

La plaine d'Ivry était à deux pas de la barrière, et les terres de Dupin se trouvaient au bout d'un chemin détourné que les pluies de printemps avaient transformé en bourbier. Cela ne dérangeait pas du tout Valjean qui, pourtant, voulant se ménager quelque peu pour le retour, sauta à l'arrière de la charrette, entre Girardin et Thiers.

" Je pense toujours que vous vous précipitez, Thiers. Vous n'auriez rien perdu pour attendre quelques semaines maintenant que le procès est terminé. Vous avez payé votre amende !

- J'ai mes sources, Girardin ! Il y a des menaces d'arrestation en masse contre les journalistes du National. Il faut se faire invisible !

- Vous fuyez le danger ?, demanda Girardin, goguenard.

- Je suis prudent ! Nuance ! Mais j'oublie que vous n'êtes qu'un journaliste de mode…

- M. Thiers ! Avec tout le respect que je vous dois, je vous emmerde !, rétorqua brutalement le journaliste de la Mode.

- Cela tombe bien ! Vu sur quoi nous sommes assis en ce moment."

Un reniflement dédaigneux. Même si les deux journalistes ne s'appréciaient pas, ils étaient d'accord devant le ridicule de la situation.

Girardin, incorrigible bavard, reprit la conversation, malgré les regards noirs que lui jetait le fameux Fauchelevent :

" Il n'empêche Thiers que vous auriez dû attendre que la situation se calme avant de publier votre article. Attaquer Polignac sur la Charte !

- Mais pas du tout, Girardin ! C'est juste maintenant que le gouvernement doit être bousculé ! Leur politique inique doit cesser une bonne fois pour toutes ! Plutôt hier que demain !

- Je vous savais libéral, mais je ne vous considérais pas comme un exalté, Thiers. Vous allez seulement réussir à faire retomber la colère du gouvernement sur vous et sur le National. Une fois de plus !

- Soit ! C'est pour cela que je prends le large ! Mais qu'en est-il de vous ? Monsieur l'inspecteur des Beaux Arts qui cumule les rouleaux d'or avec son journal qui ne publie que des articles sur la mode et les moeurs. Des critiques littéraires, tout au plus ! Même Lamartine travaille pour vous !

- Vous êtes jaloux, le piqua Girardin.

- Non ! Mais je ne comprends pas pourquoi vous fuyez alors qu'il est évident que vous devez tant aux incapables qui nous gouvernent.

- Parce que je suis un homme d'affaires ! J'ai beaucoup investi dans Balzac. Ce gros bonhomme est un génie qui vaut son pesant d'or, et je serais sot de le laisser partir sans avoir vendu le dernier des mots qu'il soit capable d'écrire.

- Ha ! Puisque vous m'aimez autant, Girardin, vous devriez commencer par rembourser mes créanciers, et peut-être qu'alors je pourrais rester chez moi à gribouiller des feuillets au lieu de tenter d'éviter Sainte Pélagie", lui cria avec humour Surville depuis le siège du cocher.

Valjean tourna la tête et croisa le regard de Surville. Surville ou Balzac ? Cela expliquerait certaines choses... comme le livre qu'il lui avait offert quelques mois auparavant.

La charrette s'était arrêtée brusquement sans que les deux journalistes assis à l'arrière ne semblent l'avoir remarqué. Valjean mit pied à terre et serra la main que Dupin lui tendait.

" Tout va bien ? demanda le maraîcher au regard impénétrable.

- Oui, ces messieurs ne sont qu'un danger pour eux-mêmes. Rassurez-vous."

L'homme acquiesça, donnant l'impression qu'il comprenait, ou alors que même s'il ne comprenait pas, il ne s'en souciait guère ; la mère Dupin les avait rejoints. Elle marchait avec la lourdeur liée à la fatigue, et pour la première fois elle montrait des signes d'impatience.

" Messieurs, nous devons poursuivre notre route", fut contraint d'exhorter Valjean.

Girardin, le financier de l'opération, les aborda avec sa bourse à la main puis s'adressa à Dupin.

" Combien ?, cracha-t-il sans chercher à le regarder en face.

-Arrangez vous avec ma moitié, le bourgeois. Vous êtes parmi des maraîchers maintenant."

Et c'était bien la coutume parmi eux. Dupin en sortait gagnant, car comme il le savait, sa femme était plus avisée et aussi plus dure en affaires que lui. Le chef de famille se contenta de contourner la remise pour chercher la voiture de location qu'il avait engagée au Faubourg Saint-Antoine le matin et qu'il allait également rendre le lendemain.

Le voyage jusqu'à Gentilly fut court et plaisant. Balzac avait préféré s'asseoir auprès de Valjean plutôt que de partager la cabine avec ses deux collègues.

Il avait l'air d'apprécier la tranquillité de l'après-midi qui semblait s'allonger sans hâte.

Son poste lui permettait également de superviser les compétences limitées en matière de guidage du galérien...

" Vous avez aimé mon livre ?, demanda-t-il quelques temps après leur départ.

- Il m'a donné beaucoup à réfléchir, en effet.

- A propos de porter des cornes et de les faire porter ?

- Sur la façon dont la loi considère les femmes mariées."

Balzac lança un de ses rires forts et francs.

" Je n'aurais jamais cru que la loi vous intéressait. La première fois que je vous ai vu, vous aviez l'air d'un blanchisseur. Maintenant, je jurerais que vous êtes un paysan.

- Une chose n'est pas en contradiction avec l'autre, monsieur."

Pas plus que le fait de passer du statut de galérien à celui de maire de village et d'être obligé d'étudier et d'appliquer les règlements municipaux et le droit administratif, en tout cas... Mais Valjean se garda bien de le faire savoir à Balzac.

" Ma fille, par contre, préfère Les Chouans. Je n'ai pas encore eu l'occasion de le lire, continua Valjean.

- J'espère que vous l'aurez à l'avenir. J'ai eu beaucoup de plaisir à écrire cette cochonnerie-là.

- Ah ! Est-ce que ce n'est pas un bon livre ?

- Un bon livre ? Non ! C'est une croûte à la hauteur de l'Hernani de Hugo ! Même si j'ai encore la consolation que, bien que mon histoire soit un pastiche, je n'ai jamais prétendu qu'il en était autrement. Tandis que le drame de notre bon Hugo est un défilé de personnages en plâtre qui vise à révolutionner la scène française !

- Ah, répondit le bagnard, pas tout à fait sûr d'avoir compris un seul mot de ce que Balzac lui racontait.

- Vous ne l'avez pas encore vu ? Faites-le, mon ami, vous ne serez pas déçu ! Regardez la réaction du public et vous m'en direz des nouvelles ! Même si Hernani vous ennuie, je vous assure que la galerie d'imbéciles qu'il attire et leur conduite sont le meilleur de la nuit parisienne en ce moment.

- Je le ferai, Monsieur de Balzac."

Son acquiescement, ou alors peut-être était-ce son étourdissement, lui rapportèrent un des rires sonores de Balzac et aussi une belle bourrade. Une du genre qui dénote les hommes qui sont à leur aise.

Valjean déposa le groupe à l'entrée du village. Le bagnard ne voulait pas être en mesure de pouvoir indiquer la maison où ils se cachaient, et il le leur fit donc savoir. La précaution sembla plaire à ces messieurs ; Girardin sortit une nouvelle fois sa bourse.

" Je ne veux pas de votre argent, monsieur, déclara Valjean sur un ton déterminé. Mais je veux que vous vous souveniez que vous m'êtes redevable.

- Nous le sommes tous, s'empressa de dire Balzac.

- N'oubliez pas. Mais n'ayez crainte, je ne suis pas ami d'abuser de la confiance de mon voisin."

Girardin toussota. Peut-être avait-il compris l'allusion voilée à Lucie ? Valjean souhaitait vivement qu'il en soit ainsi.

Le galérien pressa les chevaux sur le chemin du retour. Il ne voulait pas que la nuit et les embarras de circulation le surprennent avant que les portes de Paris ne soient en vue.

Lorsqu'il atteignit le terrain de Dupin, la charrette à moitié chargée de légumes l'attendait.

Cette fois, ce fut la fille, une jeune femme aussi solide que sa mère, qui tenait les rênes et qui, par conséquent, prenait également en charge la vente au marché.

" Je commençais à penser que vous ne seriez pas là à temps, Monsieur Fauvent. Je suis sûre qu'on a déjà commencé à arrêter les voitures à la barrière. Nous aurons de la chance s'ils nous laissent entrer à Paris avant minuit."

Et en effet, une longue rangée de véhicules arrêtés devant la barrière d'Italie attendaient déjà leur tour pour entrer dans la ville. Un effet malheureux de la saturation des voies dans la capitale. L'embarras se prolongeait au delà d'Ivry.

Au bout de quelques minutes, la jeune femme reprit :

" Mère a donné congé aux garçons et je n'aime pas faire le voyage seule.

- C'est compréhensible.

- Mère dit que vous êtes une vieille connaissance de grand-mère. Comment va-t-elle ?"

La fille Dupin, si semblable à sa mère et si différente de Margot, était en fait la petite-fille de la fruitière qui avait égayé les derniers jours du vieux Fauchelevent et qui tenait encore une boutique près du couvent du Petit Picpus.

" Elle m'a dit qu'elle pourrait venir vous voir bientôt. La boutique ne semble pas aller très bien ces temps-ci.

- Rien ne va bien, Monsieur Fauvent. Si les choses allaient bien, mon père n'aurait pas accepté d'aider vos amis. Mais je pense qu'il préfère aller en prison plutôt que de perdre les terres de ma mère."

Valjean regarda la femme plus attentivement. Elle n'était pas aussi jeune qu'il l'avait cru au départ, et manifestement elle se préparait déjà à prendre la relève de sa mère à la direction du domaine familial.

" Votre père, mademoiselle, n'a jamais été en danger d'être arrêté. Ces messieurs n'étaient pas des criminels, mais de riches excentriques en quête d'aventure, mentit à moitié l'ancien forçat.

- Les gens sont fous.

- Je ne vous le fais pas dire."

Ils parvinrent à passer la barrière peu après onze heures. Cette fois, Valjean dut montrer ses papiers, par bonheur en règle, au sergent en charge.

Ils se séparèrent à leur arrivée à l'École Polytechnique, on tintait les douze coups de minuit dans l'église de Saint-Étienne-du-Mont. Le bagnard avait encore une longue promenade à faire avant de rentrer chez lui.

L'angoisse le suivait alors qu'il descendait la rue Vaugirard aussi vite qu'il le pouvait. Il était probable que Javert l'attendait déjà dans la cabane. Et, dans ce cas, que lui dirait-il ?

Qu'il était allé se promener à la campagne ? Qu'il avait traversé le territoire que son amant était chargé de surveiller à deux reprises pour mettre trois fugitifs à l'abri ? Qu'il l'avait fait pour son propre bien, mais sans toutefois lui demander son avis ?

Cette nuit-là, les retrouvailles s'annonçaient vraiment mal pour Jean Valjean.

L'affaire fut facilement jouée. Vidocq avait raison.

On pénétra en force dans l'établissement de jeu, on sortit quelques pistolets pour la gloriole, on malmena le patron puis on passa les poucettes à toute la clientèle.

Il allait falloir prendre les dépositions de toutes ces personnes et démêler le vrai du faux.

Pour relâcher les innocents et condamner les coupables.

L'inspecteur Rivette fut reconnu, bien entendu. Son arrivée provoqua un froid parmi le Cercle de Saint-Antoine.

Des dents furent serrées de rage, des mains se crispèrent sur des cous imaginaires. Dans l'esprit de tous, ou presque, Rivette était mort vingt fois.

La main de l'inspecteur Javert se posa sur l'épaule de Rivette et le vieux policier se mit à sourire. Fier de son collègue.

" Un beau coup de filet, inspecteur, fit respectueusement Javert.

- Merci, inspecteur," répondit Rivette, un large sourire aux lèvres.

Soulagé, heureux, orgueilleux.

On fêta le succès de l'inspecteur Rivette à la préfecture ce soir-là. Chacun le félicita. Le préfet le félicita en personne, M. Henri sortit de son bureau pour saluer les policiers et serrer la main de Rivette.

L'inspecteur de deuxième classe venait d'obtenir son dernier galon. Dans quelques mois, il allait passer inspecteur de première classe et rivaliserait avec Javert.

Rivette était tellement heureux.

Ce furent les inspecteurs Javert et Gengembre qui ramenèrent leur collègue, ivre mort, à sa demeure, à une heure indue de la nuit.

Madame Rivette regarda son mari, si sérieux, si calme, si posé, se mettre à ronfler comme un bienheureux après avoir été jeté sur le lit conjugal par les deux policiers. Tant de bruit réveilla l'enfant qui se mit à pleurer.

Gengembre disparut sans s'intéresser plus que cela mais Javert resta quelques temps avec la jeune femme.

Elle était angoissée pour Rivette, elle tenait son nourrisson en larmes dans ses bras et tremblait, ne sachant pas quoi faire.

Javert tendit les bras et demanda, un peu abruptement :

" Confiez-moi le marmot, je vais m'en charger.

- Vous ?, fit madame Rivette, légèrement effrayée.

- Je ne vais pas lui faire de mal, rétorqua Javert, essayant d'adoucir sa voix.

- Bien sûr, je le sais," bafouilla la malheureuse femme.

Et elle tendit son fils à son parrain.

Javert le saisit et ses gestes maladroits amusèrent la jeune mère qui vint placer la tête de son fils entre les immenses mains de l'inspecteur.

" Maintenez sa tête de cette façon ! Voilà ! Il est à l'abri comme ça !

- Et pour les cris ?, demanda Javert, beaucoup moins sûr de lui.

- Je vous souhaite bonne chance !," se mit à rire madame Rivette avant de disparaître dans la chambre pour aller voir son mari.

Javert se retrouva seul, dans le salon des Rivette, en pleine nuit, avec un nourrisson hurlant comme un damné entre ses bras.

De toute sa vie, Javert n'arrivait pas à trouver un moment où il s'était senti aussi impuissant. Au moins, Vidocq n'était pas là pour assister à sa déconfiture.

" Bon, souffla Javert en regardant l'enfant rouge et chaud d'avoir tant crié et pleuré. Lambry racontait des histoires de bataille, je dois pouvoir mieux faire."

Et il fit mieux.

Après avoir déshabillé son ivrogne de mari et retiré ses grandes bottes d'officier, madame Rivette revint dans le salon, plus rassurée. Ce ne fut que lorsqu'elle entra qu'elle se rendit compte du silence qui régnait dans la maison.

Un instant, elle s'inquiéta...puis elle se fustigea pour sa bêtise...

Son fils dormait dans les bras de son parrain, tandis que ce dernier déambulait dans le salon, parlant doucement de sa voix de baryton.

Elle écouta, curieuse, laissant se prolonger ce moment d'intimité entre le parrain et son filleul.

L'inspecteur parlait de Cosette…

" Tu vois, c'est une gentille môme mais je ne la comprends pas ! Elle est trop différente ! Les garçons, je connais ! J'en ai poissé plusieurs mais les gamines ? La seule que j'ai connue, je ne fus pas à la hauteur… J'ai peur pour Cosette, je dois t'avouer. Un jour, tu la rencontreras, bonhomme. Enfin, je pense.

- Il la rencontrera !," affirma doucement Mme Rivette, en s'approchant du policier.

Javert ne sursauta pas, il n'avait pas beaucoup bu, il était conscient de son environnement, même s'il n'avait pas perçu tout de suite l'arrivée de la jeune femme. Il se tourna vers la mère et elle fut impressionnée par son sourire éblouissant.

Un joli sourire, loin de son sourire de fauve, dévoilant les dents et retirant des rides au coin de ses yeux.

Après tout, l'inspecteur Javert n'avait que cinquante ans.

Un peu fier de lui, le policier souriait, l'enfant blotti dans ses bras et gentiment endormi.

Mme Rivette n'osa pas le reprendre de peur de réveiller Clément, surtout vue la taille imposante du policier, il lui aurait fallu se placer sur la pointe des pieds.

D'un petit geste discret, elle attira le policier vers elle.

Javert, curieux, s'approcha :

" Nous allons coucher ce petit bonhomme. Venez et soyez discret !

- Je vais m'y efforcer, madame, " s'amusa Javert.

L'inspecteur se fit aussi silencieux qu'un chat. Il suivit la jeune femme jusque dans une chambre, petite et encombrée, dans laquelle devait se trouver un berceau. Mme Rivette alluma une chandelle et un miroir apparut à côté d'une grande armoire normande.

Javert était impressionné par les lieux.

Il savait que son collègue avait des soucis d'argent mais il découvrait une maison avec un train de vie assez élevé, comparé à lui. Il n'en comprenait pas l'intérêt avec un simple salaire d'inspecteur.

Mais le policier se tut et obéit à la jeune femme lorsqu'elle lui indiqua le berceau.

Se penchant de toute sa hauteur, il coucha l'enfant au fond de son berceau et s'écarta pour laisser la mère bien installer son enfant.

Il avait vu cela.

Il y avait longtemps.

Mais jamais dans une chambre et encore moins dans un berceau aussi luxueux, et encore moins avec autant de tendresse.

Il serra ses mains à en faire des poings.

Inconsciente, madame Rivette souriait avec affection et amour à son enfant.

Javert ne le supportait pas.

" C'est un plaisir de le voir dormir, n'est-ce-pas ?," murmura-t-elle en regardant le grand policier caché dans l'ombre.

Javert se pencha et observa l'enfant endormi. Les joues pleines, le sourire des anges, la peau resplendissante de propreté…

" Oui," déglutit le policier, s'efforçant de retrouver sa voix.

La jeune femme contempla le policier et plissa les yeux en lui demandant :

" Vous n'avez jamais été marié, inspecteur ?

- Non, répondit simplement Javert, content de parler à nouveau normalement.

- Alors vous n'avez jamais eu d'enfant ?

- Par la force des choses.

- C'est dommage ! Et vous n'avez jamais voulu cela ?

- Voulu quoi ?, fit Javert, un peu perdu.

- Une famille !"

Mais l'instant était passé, le policier s'était repris et son visage, si souriant auparavant était redevenu sombre et impassible.

" Je vais vous laisser madame. Votre mari aura besoin de manger gras demain et de boire beaucoup pour soigner sa gu...son inconfort.

- Bien, bien, " répondit la jeune femme, surprise d'une telle dérobade.

Ce n'était pas une bonne idée de la part de Javert d'agir ainsi.

Après avoir rêvé de marier M. Fauchelevent, madame Rivette pourrait vouloir marier l'inspecteur de première classe Javert.

L'inspecteur Javert n'aimait pas cette sensation. Il n'aimait pas ressentir cette douleur sourde.

Il était tard, trop tard pour trouver un fiacre.

Il fallut marcher jusqu'à la rue Plumet.

Marcher sous les étoiles fit du bien à Javert.

Il poussa la porte de la cabane de la rue Plumet avec soulagement.

Une fois de plus, il aperçut le dos large de Valjean, déjà couché dans le lit. Il avait parlé de rentrer tôt ce matin.

La journée était finie et une nouvelle n'était pas loin de commencer.

Prudemment, Javert retira son uniforme, il était fatigué mais il n'était pas blessé. L'arrestation de la bande de floueurs ne demanda pas de combat. Ou si peu. L'un des gonzes sortit une lame de sa canne et en menaça les policiers.

Mais ce ne fut que de l'esbrouffe.

Comme les cognes sortant leur soufflant afin de menacer rien ni personne.

De l'esbrouffe.

Personne à la Sûreté n'avait vu Javert se battre.

Personne ne savait vraiment que l'inspecteur savait se battre à l'épée.

Les cognes et leurs armes du Moyen Age !

Javert s'avança vers le gonze armé de sa lame et sortit son épée d'officier de son fourreau.

Des sourires indulgents apparurent parmi les policiers et parmi les prévenus.

Un cogne se prenant pour un maître d'arme !

Rivette attrapa le bras de Javert et lui dit, un peu moqueur :

" Laisse courir Javert ! Nous avons des pistolets et il a une épée ! La belle affaire ?"

Javert ne répondit pas, il s'avança d'un pas encore et se mit en garde.

Impeccablement !

Le sourire disparut.

Il suffit de quelques passes pour que le criminel comprenne qu'il ne pourrait pas gagner. Le policier savait se battre.

Clochedés leva sa lame en l'air pour faire cesser le combat et Javert rengaina son épée.

Ce fut avec un orgueil visible que l'inspecteur vint passer les poucettes au bretteur.

" Quel est votre nom inspecteur ?, demanda poliment le criminel, tandis que Javert l'entraîna vers les autres types, à genoux et surveillés par des policiers.

- Inspecteur de Première Classe Javert !

- Vous savez manipuler une épée, mes félicitations, inspecteur.

- Merci !, " sourit amusé Javert.

Cela ne valut pas le regard surpris de tous les policiers, de tous les types menottés et par-dessus tout de Rivette.

Ce dernier resta gelé alors que Javert le rejoignait, l'air de rien.

Cabotin !

" Il faut absolument que tu m'apprennes ça !, s'écria Rivette. Cela fait des années que j'ai envie de jeter cette flamberge [épée] qui m'encombre mais si je savais faire ça…

- Tu veux apprendre à découdre du lascar [se battre à l'épée contre des criminels] ?, sourit Javert, à peine essoufflé.

- Ouais."

Les deux policiers riaient.

On les contemplait, les englobant tous les deux dans la même haine.

Javert retira son uniforme, prenant soin de ne pas faire sonner le métal de l'épée en la posant sur la table. Il défit son col de cuir et frotta sa gorge, fatigué de se sentir traité comme un chien à devoir porter un collier.

Puis il enleva sa chemise avant de se charger de ses bottes. Ceci fait, il se tenait torse nu dans la lumière d'une chandelle.

Il ignorait que quelqu'un l'observait depuis le lit. Quelqu'un qui aurait dû être endormi depuis des heures.

Javert s'étira, faisant jouer les muscles de ses épaules. Il regrettait que le combat à l'épée ait duré si peu de temps, il aurait aimé se dépasser.

Enfin, le policier défit son pantalon et ses bas disparurent les derniers.

Il faisait froid dans la cabane, froid et humide. Valjean devait dormir depuis longtemps et n'avait pas pu entretenir le feu.

Comme d'habitude et c'était normal.

Enfin, complètement nu, le policier saisit sa chemise de nuit accrochée à une patère dans le mur et s'en vêtit en essayant de ne pas faire de bruit.

Ceci terminé, le plus délicat fut le moment du coucher.

Javert se rapprocha de la chaleur corporelle de Valjean, il avait froid. Ses pieds par habitude rejoignirent ceux de Valjean, pour se réchauffer.

Et alors que les yeux du policier se fermaient de fatigue, ils s'ouvrirent immédiatement lorsque les pieds entrèrent en contact.

Des pieds gelés trouvant des pieds tout aussi gelés.

La voix de Javert se fit inquisitrice lorsqu'il demanda :

" Où étais-tu ?

- Hors barrière. J'ai...

- Hors barrière ? Comment cela "hors barrière" ?

- J'ai fait une erreur, Javert.

- Si tu m'appelles par mon nom c'est que c'est une grave erreur !," remarqua durement le policier.

Valjean se retourna pour le regarder. Il ne voyait pas grand chose dans le noir. Il ne pouvait qu'entendre la respiration de son compagnon qui commençait à s'agiter.

" J'ai aidé trois hommes à quitter la ville. Ce n'étaient pas des fugitifs... Enfin, pas encore. Pas tout à fait.

- Des pas tout à fait fugitifs ?"

Il fallait être calme, posé, tranquille mais Javert en avait soupé. Le policier se redressa et d'un geste habitué, il alluma une chandelle pour éclairer la pièce et voir mieux son compagnon.

Pour bien interroger un prévenu, l'inspecteur de police avait besoin de lire les yeux. La vérité ou le mensonge !

Javert s'approcha de Valjean, puis, sans prévenir, il le coinça sur le matelas. Brutalement.

" Maintenant ! Tu VAS me dire la vérité VALJEAN ! Tu me prends assez pour un jobard ! Avec tes guenilles à jeter au feu !"

Et les yeux de l'inspecteur brillèrent dans la douce lumière de la chandelle, comme des yeux de loup...ou de fauve...

" Un homme impitoyable a menacé... Il a menacé de traîner dans la boue ton sergent, celui qui est amoureux de Lucie. Et toi avec. Il suffisait que je le fasse sortir de la ville avec deux de ses amis pour l'éviter. Et je l'ai fait. Je le regrette à présent, j'aurais dû t'en parler.

- Oui !, fit froidement Javert. Tu aurais dû ! Je me serais fait un plaisir de remettre à sa place ce godelureau ! Me menacer ? Et menacer mon sergent ?"

Mais Javert n'avait pas fini sa diatribe.

Il se pencha vers Valjean et souffla, tout proche des lèvres, la colère parlant pour lui :

" Est-ce que tu pourrais essayer d'arrêter de me prendre pour un imbécile ? Cela commence à me lasser Valjean, vraiment ! Depuis quand cela dure cette affaire ?"

Implicitement, la question était simple : depuis quand tu me mens ainsi ?

Mais Javert ne le dit pas car il savait qu'il risquait de briser quelque chose. Surtout venant de lui, le mouchard, qui mentait si souvent.

Mais le policier avait son orgueil.

Puis Javert eut une illumination et la colère redoubla. Il en oublia ses bonnes résolutions.

Valjean n'eut même pas le temps de répondre que Javert parlait à nouveau, les dents serrées de rage.

" Merde ! Mais je suis vraiment un jobard en fait, tu as raison de me tromper ainsi ! Je t'ai moi-même renseigné sur les barrières ! Je ne me suis même pas rendu compte que tu me manipulais !"

Javert se recula, prudemment et libéra Valjean. Ses doigts tremblaient de frapper, il valait mieux se retirer avant de commettre un impair.

Javert s'assit et se mit à parler comme un fou.

" Je t'ai fourni tous les renseignements. Sur un plateau d'argent ! Qui sont ces gonzes ? Allez réfléchis vieil imbécile de cogne ! Ce ne doit pas être si compliqué à trouver ! Des républicains ? Je n'ai pas vu Blanqui depuis longtemps mais il me semble trop courageux pour s'enfuir.

- Javert…

- Alors un journaleux ? Un de ces gratte-papiers a eu peur ? Cela me semble plus probable ! Mangin les serre de près. JE les serre de près ! Allez ! QUI ?"

La dernière question fut aboyée sur le ton de l'argousin et Valjean en frémit. De mauvais souvenirs revenaient dans la mémoire du forçat comme des bulles de méthane éclatant dans un marais.

Valjean passa une main moite sur ses yeux pour repousser les images qui vinrent le hanter.

Quoi qu'il fasse, même dans ce lit qu'il partageait avec son amant, la puanteur du bagne le suivait et finissait par lui dicter ses actes. Il aurait été si facile pour l'homme qu'il était alors, revêche et mauvais, de mettre un terme à cette discussion ! Se taire et laisser les coups tomber sur lui aurait suffi ! Mais les règles du jeu avaient changé, et il ne parvenait pas à les comprendre. Jean le Cric aurait gardé le silence, pour cette raison Jean Valjean, lui, parla.

" Il s'agissait de Girardin, Balzac et Thiers.

- Girardin ? Aucun intérêt pour moi, ce n'est qu'un accessoire de mode ! Balzac n'est bon qu'à écrire des bouquins de moeurs ! Mais Thiers ! Thiers est du National, je l'aurais poissé avec plaisir !"

Javert se tourna vers Valjean et froidement lui asséna :

" Félicitations Valjean, tu viens d'ajouter le crime de complot contre l'Etat à ta liste de délits ! Tu te rends compte que cela te vaudra l'exil dans les colonies ?"

L'ancien bagnard fut pris de tremblements. La rage du Cric l'étouffait. Non. Non ! Il n'était plus cet homme là !

" Ils ne sont pas recherchés, Fraco. Pas encore, du moins. Et je ne m'intéresse pas à la politique, tu sais cela."

Javert se mit à rire, amer et dédaigneux, un vilain rire qui déplut à Valjean.

" Je suis sur leurs traces depuis des mois Valjean ! Des mois ! Ils sont sur la liste du préfet, ils vont finir dans une cellule ou dans une colonie. La Guyane peut-être ?

- Je suppose que tu as raison, mais je ne pouvais pas savoir à ce moment. La Guyane ? Bon… Ce ne sera pas beaucoup pire que Toulon. Une peine courte, l'on dit que la fièvre tue les prisonniers. Après tout, c'est au bagne que j'appartiens… Merci de me rappeler ma place.

- Mais tu es vraiment… Tu es vraiment IMPOSSIBLE ! Tu crois… MERDE JEAN ! Tu crois que je vais te laisser te faire capturer et envoyer en Guyane ? Tu…"

Javert se jeta à nouveau sur Valjean pour le faire basculer sur le lit et l'embrassa ardemment.

" Tu es un imbécile si tu crois cela ! JEAN VALJEAN !

- Tu dis que je te prends pour un imbécile, tu dis que je te mens... Et c'est vrai que je t'ai menti. Je ne mérite pas que tu me fasses confiance, Fraco. C'est aussi simple que cela. Tu risques tout ce que tu as pour un bagnard en cavale qui n'arrive pas à sortir du cercle de mensonges qu'il a créé. Un type qui s'enfonce de plus en plus profondément dans ses faussetés et qui va t'entraîner avec lui. Oui, je suis un imbécile... Mais seulement parce que je t'ai permis de rester à mes côtés.

- Tu sais Jean. Tu n'as plus qu'une seule chose à faire, souffla Javert, les mains placées de chaque côté du visage de Valjean, comme pour emprisonner l'homme.

- Quoi donc ?

- Fermer ta gueule !"

Javert embrassa encore Valjean pour le faire taire avant de reprendre :

" Tu as fait cela pour sauver Durand, j'ai compris. Ce petit merdeux de Thiers a dû vouloir jouer avec le passé de Lucie. Ou alors Girardin, je m'en fous. Tu as vu le danger et tu as voulu sauver Durand, Lucie et moi-même par la même occasion. Une fois de plus, tu as voulu sauver tout le monde. Mais je voudrais que tu répondes à une question. Une seule ! Honnêtement !

- Oui ?

- As-tu pensé à ce que j'aurai fait si tu avais été capturé aux barrières ?

- Non, Fraco.

- Je me serais compromis pour toi… Tu aurai pu être…"

Javert blanchit tout à coup et ses yeux devinrent fixes, perdus dans une douloureuse révélation.

" Si quelque chose t'était arrivé..., je me serais tué... Je t'aime."

Javert baissa la tête et posa son front contre celui de Valjean.

" Putain, je t'aime. Essaye de ne pas te mettre en danger. Jean. Tu es...tu es la seule chose de bien qui me soit arrivé dans cette vie. Et encore, je ne parle pas de Cosette… Tu as pensé à elle ?"

Non, l'inspecteur ne pleurait pas ! Ce serait indigne ! Javert lutta contre les larmes qui venaient embuer ses yeux de métal.

" Viens me voir la prochaine fois ! Je me serais chargé de cela ! Tout pour que tu sois en sécurité et la gamine avec."

Valjean, lui, pleurait. De façon inévitable et sans pudeur.

Que Fraco puisse souhaiter la mort par sa faute le poussait à hurler de douleur. Le fait que, malgré toutes ses trahisons, cet homme droit puisse encore l'aimer et qu'il ait eu le courage de le confesser, le plongeait dans la honte. Valjean n'avait jamais pensé qu'il pourrait manquer à quelqu'un, il ne l'aurait pas permis !

Il ne comprenait pas Fraco, froid et doux en même temps, tout comme il ne comprenait pas ce jeu fait de subtilités… De possession et de pardon ; de générosité et de crainte. Mais il n'avait d'autre choix que de tâcher d'apprendre. Lui, la brute !

Il dût se contenter de pleurer.

Il unit ses lèvres à celles de son amant dans un baiser chaste. Contre sa bouche, il murmura :

" Plus jamais... Plus jamais, Fraco. Je te le jure !"

Javert ne pleurait pas, mais il ne fut pas loin de le faire en entendant ces mots.

" Cela fait des mois que je m'inquiète pour toi. Lorsque Vidocq a dit qu'il faisait surveiller la maison de Soazig, je…"

Mais Javert se tut, un peu honteux d'avouer son évanouissement, ce qu'il ne voulait pas faire au départ.

Il préféra regarder son compagnon et doucement passer son pouce sur les joues, essayant d'essuyer les larmes.

" Je te fais confiance, murmura Valjean. Je sais que tu t'occupes de Soazig et je n'approcherai pas la maison.

- Pour l'instant. Mais d'ici quelques temps, la voie sera de nouveau libre. Tu n'es pas enfermé Jean !

- Et alors, je demanderai ton avis avant d'agir.

- Je ne veux pas faire de toi un prisonnier ! Tu n'as pas à me demander mon avis. Il te faut juste un peu de patience ! Je t'informerai quand tu pourras visiter Soazig sans danger. Et le petit Chavó. Tu es libre, Jean, mais tu dois être prudent ! C'est la seule chose que je veux ! Pense à ta sécurité !"

Mais Javert savait déjà que Valjean en serait incapable. Tout comme M. Madeleine ne pouvait s'empêcher d'accepter le poste de maire au mépris du danger de se mettre en avant avec son identité frauduleuse. Tout comme Jean de Faverolles aidait sciemment un camarade de chaîne alors qu'il savait pertinemment que cela lui coûter le fouet ou le mitard.

A soixante ans, Jean Valjean n'avait pas changé.

Il avait vieilli, ses cheveux avaient blanchi, des rides se perdaient dans les coins de ses yeux, sa force, même incroyable, s'amenuisait...et cependant, il restait ce jeune élagueur, prêt à tout pour sauver les autres.

Javert soupira et laissa sa main glisser dans la barbe soyeuse du forçat.

Valjean tourna le visage pour embrasser les doigts longs qui tremblaient si subtilement contre sa joue. Les mains de Fraco pouvaient être brutales, mais elles étaient aussi la seule récompense que Jean Valjean ambitionnait au coucher du jour. La main se creusa pour encercler sa nuque et la caresser tendrement.

" Je suis ton prisonnier, tout comme je suis ton voleur. Tu l'as dit en beauté l'autre soir.

- Je ne suis pas un poète, Jean, sourit Javert. Et si tu es mon prisonnier, cela fait-il de moi ton argousin personnel ?"

A cette idée, Javert se mit à rire, bientôt imité par Valjean. Une idée atroce !

Mais l'ancien forçat essuyait ses larmes avec une manche entre de petits éclats de rire. Ils étaient fragiles, presque timides.

Cependant, à la lueur de la chandelle Javert voyait bien que quelque chose de farouche avait commencé à briller dans ses yeux.

" Un argousin pour moi tout seul ? Un argousin grincheux et libertin qui me pelote les fesses quand il me croit endormi ? Et qui m'embrasse ensuite pour se faire pardonner ? Un argousin qui ne se sert pas de sa matraque pour me faire hurler, mais de sa bouche ? Un homme qui peut m'aimer même si la colère l'aveugle ? Si je devais me soumettre à un tel homme, je ne m'en plaindrais pas."

Valjean marqua une courte pause pour se gratter le menton.

" Maintenant que j'y pense, ce serait si simple de passer ma journée à ta disposition, et de faire tes volontés sur ce lit... Oui, j'ai connu pire.

- Mes volontés ?, fit Javert, la voix amusée. Mhmmm. Que pourrais-je t'ordonner dans ce cas ? J'ai un large contentieux à régler. Mensonge, tricherie, évasion… Cela va te coûter cher !"

Puis avec un sourire, difficile à lire, le policier se glissa jusqu'à l'oreille de Valjean et chuchota :

" Baise-moi !"

Sans lyrisme, comme Javert lui-même. Simple et direct, et pour cette raison précisément, irrésistible.

La vieille soif de Jean-le-Cric, le réprouvé, tout aussi mort au désir comme il l'était au plaisir, brûlait sous la peau de Jean Valjean. Elle le poussait une fois encore, sans tenir compte de la direction vers laquelle il le guidait.

Valjean frissonna. Il avait été quelqu'un de différent, autrefois. Il avait été un jeune homme qui avait cédé à la faim, mais pas à la peur. Quelqu'un qui n'avait pas eu le temps de se connaître.

Ce fut la main franche et toujours innocente de Jean, émondeur à Faverolles, qui se leva pour retirer la chemise de nuit de son amant et prendre possession de sa peau. Il l'attira vers lui et parcourut son corps avec l'intensité de celui qui découvre un nouveau territoire.

Javert se laissa déshabiller, les yeux fermement fixés sur Valjean.

Mais toute la sûreté dont il faisait preuve jusque-là disparut...pour laisser la place à l'incertitude.

" Jean…," souffla le policier.

Oui, Jean. Pour une fois, juste Jean. Il se sépara de Fraco le temps d'arracher sa propre chemise, puis ne put s'empêcher de lorgner les jambes de son amant. Il les savait longues et puissantes. Il les voulut enroulées autour de sa taille.

Il n'hésita donc pas à soulever le poids de son amant à la force des bras et le laissa prendre appui sur ses hanches. Fraco serrait fort, s'agrippait à ses épaules.

Mhmmm… Peut-être que la force de Jean-le-Cric ne s'amenuisait pas, tout compte fait…

Valjean s'assit sur le bord du lit entraînant Fraco avec lui et, satisfait, certainement joyeux, Jean leva la tête pour quémander un baiser.

La force de Jean-le-Cric, puissante, enivrait Javert qui obéit à l'ancien forçat et se redressa, se plaçant à califourchon sur lui.

" Que diable fais-tu Jean ? , demanda Javert, un peu surpris, un peu alarmé.

- Je te veux de cette façon !"

Et pour appuyer ses dires, le forçat souleva ses hanches, juste un peu et Javert sentit l'érection dure comme l'acier se presser contre ses fesses.

Cela lui valut un soupçon d'inquiétude noyée dans un déluge de luxure.

" Jean… Dieu…

- Tu veux cela ? Vraiment ?

- Pendant que j'ai encore le courage...oui…"

Le courage ! Oui, et le désir, l'envie, le besoin. Faire un avec son amant, connaître un plaisir impitoyable, se donner corps et âme.

Car c'était de cela qu'il s'agissait ! Un acte de foi !

Et peut-être d'inconscience lorsqu'on regardait le sexe impressionnant de Jean Valjean. Large, épais, rouge de colère.

Javert, taquin, se recula un instant pour caresser à deux mains le sexe de son amant.

Ils n'avaient jamais fait cela en se regardant ainsi, assis face à face, cela ajoutait une nouvelle dimension au plaisir.

" Une belle bite, sourit Javert, se perdant dans les yeux d'azur brillant de plaisir de son compagnon, étincelant d'amour. Mais il faudrait quelque chose…"

Chaque caresse rapprochait Valjean du bord. Javert le savait rien qu'en observant la façon qu'avait le forçat de se mordre la lèvre inférieure.

Jamais on n'avait regardé ainsi l'inspecteur, avec autant d'intensité. Désir, amour, affection.

" Je ne suis pas complètement ignorant, reprit l'argousin, plus sûr de lui devant ce regard. Même pour faire passer la bastringue, il faut un accommodement. Je suppose que tu ne sais pas si Toussaint a de l'huile dans sa cuisine ?"

Même si l'idée de se promener dans la maison principale avec une bite en érection ne plaisait pas à Javert, il était hors de question de tenter quoique ce soit sans une aide extérieure.

Et l'huile de lampe était prohibée.

Au bagne, le capitaine avait appris au jeune garde à utiliser du suif pour s'enduire les doigts avant de forcer un rectum à la recherche du plan, cet étui assez volumineux, fait de bois que les bagnards portaient cachés dans l'anus et contenant des objets aussi divers que de l'argent, des papiers, des outils…

Oui, l'argousin avait quelques notions sur la question et n'avait aucune envie de gémir de douleur.

Valjean se laissa tomber dans le lit en grognant puis s'étira pour atteindre la table de chevet. Il fouilla dans son seul tiroir.

" Ha ! Le voilà !"

Il tenait une petite bouteille sombre que Javert n'avait jamais vue auparavant. Tout sourire, il se redressa sur le lit avant de le déboucher et de verser son contenu dans sa paume.

Là, Javert fut interloqué.

" Tu...tu étais prêt à faire cela ?

- Ne sois pas ridicule. Je me demande sérieusement si cela peut être plaisant... Quoi que nous fassions. Mais oui, j'ai essayé ce produit pour m'assurer qu'il ne te ferait pas de mal. Tu n'as qu'à... fermer les yeux et me faire confiance."

Faire confiance…

Oui, tout était une question de confiance.

Javert acquiesça et ferma les yeux.

Car si la confiance n'existait pas...il n'y aurait aucun amour...

Mais l'argousin n'oubliait pas et il attendit la douleur qu'il allait nécessairement ressentir.

C'était sans compter avec la patience de Valjean. Si bien, il était allé trop loin et n'avait aucune intention de faire marche arrière, il savait assez pour comprendre la peur que Javert n'exprimait pas. Il badigeonna le sexe de Javert avec l'huile, sans laisser un seul coin ignoré. C'étaient les caresses douces et lentes que Javert avait appris à connaître, même lorsque son poing se referma autour de son membre pour le branler jusqu'à lui rendre l'excitation qui s'était quelque peu fanée. Ce ne fut qu'à ce moment-là que l'un des doigts de Valjean s'insinua dans son ouverture.

" Putain !," haleta le policier, ne sachant ce qui le faisait réagir, incapable de démêler les sensations trop imbriquées. Le plaisir fulgurant des doigts de Valjean caressant son sexe à le rendre fou ou la douleur inconnue qui le saisissait tout à coup.

Les mains de Javert se posèrent sur les épaules de Valjean et les doigts serrèrent le muscle à laisser des ecchymoses.

C'était bon de sentir Fraco se débattre sur ses genoux et de ressentir sa force prête à lui rendre la douleur qu'il lui causait.

Seulement, Valjean ne pouvait pas supporter l'idée de le blesser. Il saisit fermement les fesses de Fraco et le souleva, ignorant ses protestations alors qu'il l'allongeait sur le lit et se faisait de la place pour s'agenouiller entre ses cuisses. Ils pourraient en rester là... Javert était si proche, et Valjean le sentait. Mais l'homme, têtu, refusait de se laisser aller.

" Jean…, grogna Javert. Que…"

Javert ferma les yeux, luttant pour se reprendre, apaisant sa respiration.

Puis, Valjean fut essoufflé en apercevant les yeux gris étincelants de son inspecteur.

" Ne t'avise pas d'arrêter !," claqua la voix de l'argousin.

Cela fit sourire le forçat.

" A vos ordres !"

Il saisit l'un de ses mollets et le posa sur son épaule. Javert prit sur lui de soulever l'autre et... Valjean ne put s'empêcher de s'émerveiller de la confiance avec laquelle son amant s'offrait.

Encore de l'huile, pour les deux cette fois, et l'odeur de la camomille, qui le rassérèna. La bite de Javert, longue et fière, sursauta sur son ventre, réclamant une attention que Valjean était plus qu'heureux de lui accorder alors qu'il reprenait de plonger son doigt, plus profondément cette fois, dans le corps de son amant. Il était libre de tâtonner et de se tortiller, à présent. Il était capable de sentir que la résistance à son intrusion cédait ; il ajouta un deuxième doigt, puis chercha.

Il avait autrefois entendu parler de quelque chose, d'un endroit précis... Mais il s'était alors dit que ce ne pouvait être que des fables.

Un gémissement, un regard affolé… Des mots qui n'arrivaient plus à se former sur les lèvres de Fraco, puis Valjean sut que l'on disait vrai. Une deuxième poussée…

" Jean…," gémit Javert en laissant sa tête claquer en arrière, se renversant au-milieu de sa chevelure dénouée. Ses longs cheveux noirs, qui grisonnaient avec les années et prenaient une teinte de mercure.

Les mains de l'inspecteur se perdaient dans les draps, serrant alors qu'il ne pouvait plus taire ses gémissements, répétant le prénom de Valjean comme une prière, entrecoupée d'ordres impératifs.

" Continue ! Jean ! Ne t'arrête… Dieu… Jean…

- Regarde-moi Fraco !, " haleta Jean Valjean.

Les yeux de Javert étaient perdus dans le plaisir, scintillants, jamais ils n'avaient été aussi beaux de toute sa vie.

Presque ivre de luxure, Valjean s'aligna contre l'orifice désormais dilaté et poussa. Doucement, pour se faire une place, plus pressant au fur et à mesure que le corps de son amant s'habituait à lui.

Valjean ne voulait pas aimer en conquérant, mais en confident.

Il enfonça ses ongles dans ses paumes pour se forcer à rester immobile et à attendre. Juste un instant...juste un moment.

Mais Fraco était impatient, et lui talonna les épaules pour le faire bouger. Cela, Valjean savait le faire. Avec confiance. Lentement, il entreprit de longues poussées qui mirent peu de temps à retrouver le bon angle. Ce furent l'instinct et la soif qui le poussèrent à donner des coups de reins de plus en plus profonds, qui se succédaient à une cadence que menaçait de devenir frénétique, suivant le rythme que les gémissements de Fraco marquaient pour lui.

Car les gémissements étaient forts, irrépressibles… Au bagne, il fallait le silence. On s'aimait dans le silence et la discrétion.

Ils n'étaient pas au bagne.

Les mains de Javert étaient des objets de fascination pour Valjean, il les détaillait et les observait, leur forme, leurs callosités, leurs cicatrices… Elles dansaient sur le drap, cherchant à s'ancrer dans le vide.

Cela apaisa le forçat qui cherchait le plaisir de Javert avant le sien. Doucement, il ralentit, s'attirant des malédictions de la part de l'argousin.

Et toujours aussi doucement, le forçat se pencha pour capturer la bouche de Javert.

Mais ce baiser devint très vite une affaire de langue et de dents. Javert était impatient.

" Plus vite ! Plus fort !," lâcha le policier en plaçant ses mains sur les fesses du forçat, pour le plonger plus profondément, avant de reprendre les draps entre ses doigts.

Perdu dans sa chaleur, dévoré par la douceur vive et palpitante qui l'entourait, Valjean mit très peu de temps à être à la limite de ses forces.

Il chercha les mains de Fraco pour entrelacer leurs doigts.

" Je t'aime...

- Jean…," susurra Javert.

Amour, amour, amour…

" Jean, mon Jean…"

Il ne suffit que d'une touche sur son sexe pour défaire le policier. Il ne suffit que d'une main autour de son sexe pour le faire venir et Javert cria le prénom du forçat en se déversant sur ses doigts.

Et cela libéra Valjean qui rejoignit Javert dans un plaisir fulgurant.

Les deux hommes se serrèrent l'un contre l'autre.

Des promesses, des serments passèrent à-travers leurs yeux. Des mots qui ne seront jamais dits.

A cause de la société.

A cause de la loi.

A cause de la religion.

Mais ces mots se disaient par leurs yeux.

Promesse, serment, engagement...à vie…

Amour...

CHAPITRE IX

VENGEANCE

Un coq chanta au loin et le bougonnement irrité de Fraco Javert lui répondit.

Peut-être ce fut le baiser interminable que Jean déposa sur le sommet de sa tête, ou peut-être ce fut le souffle chaud et secoué de son rire sur sa chevelure qui l'invita à fermer à nouveau les yeux.

Cela lui fit du bien.

Jusqu'à ce que le chant damné reprit.

" Un jour, je vais tordre le cou de ce coq, dit le policier avec une conviction inébranlable.

- Pas tant qu'il t'empêchera d'être en retard.

- Dieu ! Quelle heure peut-il bien être ?

- Presque tard," dit Valjean alors qu'il parcourait le dos de son compagnon de sa paume rugueuse et calme.

Ses mouvements longs devenaient presque un sédatif.

Javert leva la tête pour se libérer du charme et son regard croisa celui de son amant. Le vieux policier retint son souffle dès qu'il soupçonna que dans le bleu profond de ses yeux se profilait ce qui pourrait bien être un transport de joie ou d'admiration. Le ravissement d'un homme qui aurait trouvé son Eldorado.

L'inspecteur étouffa un rire dans la poitrine de son amant.

Une fois encore, Javert s'était débrouillé pour dormir sur le torse large et tiède de son Jean, même si cette façon de faire le gênait quelque peu au réveil. Il n'était pas petit, après tout, ni léger. Et surtout, il n'aimait pas se montrer si vulnérable. Il voulut dédommager Valjean par un baiser, mais au lieu de retrouver le poil doux qu'il connaissait si bien, Javert se heurta au tissu grossier de sa chemise.

" Déjà habillé ?

- Quelqu'un doit veiller à ce que tu ne perdes pas ton emploi, inspecteur."

La main de Valjean descendait de plus en plus bas le long de son dos, stimulant l'intérêt qui était habituellement présent dans le bas ventre de Javert lorsqu'il s'éveillait. Mais remuant aussi quelque chose qui n'était pas là la veille. Un nouveau genre de faim.

Comme s'il pouvait deviner, l'ancien forçat s'empara de sa fesse et en saisit une grosse poignée d'une main possessive. Impensable.

" Mmmhhh…", le petit souffle encourageant s'échappa avant que Javert ne puisse songer à l'en empêcher.

Il se redressa pour capturer la bouche de Valjean, prêt à se frayer un chemin avec ténacité, même si cette fois il n'en avait pas besoin. Son compagnon se montrait docile, attentionné et répondait à son désir avec une franchise qui lui était inhabituelle. Cependant, il retenait son élan pour une raison inconnue.

" Pas trop mal ?, lança le forçat tout à coup.

- Bah ! Une courbature. J'ai beau être souple, je prends du bouchon."

La main de Javert émergea des draps pour enquêter sur l'aine de son compagnon. Il découvrit avec grand plaisir qu'il n'était pas le seul à s'être remis de leurs efforts de la veille.

" Ce n'est pas ce que je veux dire, répondit Valjean en tambourinant du bout des doigts, sensiblement près de la fente entre ses fesses.

- Ce n'est rien. J'en survivrai," répliqua Javert avec un éclat de rire.

Mais son compagnon avait froncé les sourcils et l'azur de ses yeux s'était embué.

Valjean se libéra doucement des bras de son amant, se leva puis haussa le drap. Il ne tarda pas à découvrir deux minuscules taches de sang, vestige indiscret de leurs ébats.

" Je vais bien, Jean. Je t'assure."

L'inspecteur allongea le bras pour le retenir, mais Valjean était déjà en route vers son affreux pot à l'eau en faïence, tout en marmonnant quelque chose à propos d'un animal et d'être impardonnable. Jusque là, le policier avait ignoré que son amant avait tendance à parler tout seul comme un vieux gâteux...

Javert emmêla ses doigts dans ses favoris, inquiet. Il ne manquait plus que Jean entre dans une de ses spirales de culpabilité et d'autoflagellation... Alors, adieu à tout jamais à la possibilité de faire l'amour encore une fois. Pourtant, c'était gratifiant pour tellement de raisons différentes...

Comme s'il ressentait ses craintes, l'ancien forçat retourna au bout d'un moment à ses côtés, contrit et abattu. Il apportait un torchon humide qu'il tendit à son compagnon sans oser le regarder dans les yeux.

" Applique ceci et repose-toi pendant que je te verse un café.

- Mais c'est glacé, ça !, protesta l'inspecteur.

- Ah ! Oui... Euh... C'est précisément ce qui te soulagera.

- Il n'en est pas question !

- S'il te plaît ?"

Valjean tira les rideaux du lit avant qu'un nouvel refus ne l'atteigne. À vrai dire, Javert lui fut reconnaissant pour la petite offrande d'intimité.

Il était vrai que cela faisait mal. Un peu. C'était plutôt une gêne malvenue. Malgré ses meilleures intentions, l'inspecteur épuisa tout son répertoire de jurons pendant qu'il s'exécutait. A cause de la froideur du torchon, bien sûr.

C'était ridicule, mais il n'avait pas trouvé en lui le courage de refuser. Pas devant le regard suppliant de l'homme qui l'aimait. Parce qu'il était maintenant absolument persuadé que c'était le cas. Est-ce qu'il commençait à devenir gâteux, lui aussi ?

L'arôme du café se répandait dans la hutte tandis que Javert, après avoir subi le premier sursaut et s'être forcé à patienter, reconnaissait, mais seulement vis-à-vis de lui-même, que Valjean avait raison. Cela soulageait.

Ce matin-là Fraco, l'homme né parmi la racaille et voué à vivre parmi elle, but son café au lit comme un marquis.

Si, après s'être démené pour lui préparer de l'eau chaude et des serviettes, son amant s'était assis auprès de lui et semblait heureux de lui tenir la main comme s'il s'agissait de quelque chose de fragile ; si Javert avait réussi à lui redonner le sourire et n'en connaissait pas très bien la raison... Eh bien, cela ne faisait qu'ajouter à l'intensité de l'arôme du café...

Valjean ne sembla complètement rassuré que lorsqu'il le vit revêtu de son uniforme. Rigide et impeccable. Aussi imperturbable que n'importe quel autre jour.

" Euh... Fraco... Tu seras prudent ?

- Autant que j'aimerais que tu le sois.

- Touché !"

L'ancien forçat sourit avec tristesse alors qu'il passait un doigt sur la marque sombre qu'un de ses baisers avait laissée dans le cou de l'inspecteur, puis il releva son col en cuir. Javert baissa la tête pour laisser l'homme plus petit accéder à la boucle qui permettait de le fermer.

Un large collier de cuir épais et rigide de dix centimètres de haut que les policiers portaient autour du cou pour les protéger des égorgements.

Et que masquait ensuite le col de l'uniforme brodé aux fleurs de lys.

" Je ne sais pas ce qui m'a pris, déclara Valjean, affligé.

-Non ?

- Si !"

Le bagnard baissa la tête, joues et oreilles devenues d'une jolie teinte cramoisie.

" Mais ne permets jamais que cela se reproduise !

- Écoute-moi bien, Jean Valjean," souffla la voix agacée de l'inspecteur.

Javert glissa ses doigts sous le menton de Valjean et le força à lever la tête pour croiser ses yeux.

" Je n'ai qu'un seul regret, affirma le policier, et c'est de n'avoir pas eu le temps de remettre ça ce matin."

Javert l'attira vers lui puis les deux hommes se livrèrent à un baiser profond qui stimula le désir à peine endormi. Leurs corps se recherchèrent, frémirent en se rejoignant... Et durent se séparer à contrecœur.

Malgré son manque de souffle, Valjean trouva la force de relever une fois de plus le col de son inspecteur tandis qu'il se tenait sur la pointe des pieds pour atteindre le voisinage de son oreille.

" Moi aussi, je le regrette."

Un sourire naquit sur les lèvres fines de l'inspecteur Javert.

Un sourire doux, un sourire heureux.

Que pouvaient bien lui faire quelques gouttes de sang répandues sur un drap ? Il était aimé et il aimait.

Ce n'était que la preuve qu'ils s'appartenaient. Corps et âme.

Et puis cette journée qui avait si bien commencé sombra dans l'obscurité.

Javert regardait Rivette avec attention.

Il était furieusement inquiet pour son collègue. Il ne savait pas quoi dire. Il sentait la colère, la tristesse, la douleur.

Il se taisait, laissant le jeune inspecteur accepter et se reprendre.

" Je ne savais pas si j'avais raison, mais c'était clair, lança Keller, gêné.

- Tu avais raison, confirma Javert.

- Ils ont pris leur temps, les salopards."

Oui, tout le monde pouvait faire des erreurs. Vidocq y compris.

Et le résultat en était visible devant eux.

Le corps du Ponteur avait été retrouvé ce matin sur le pavé de Paris, on l'avait horriblement défiguré, coupé les oreilles et le nez, brisé les dents...

Keller, le préposé à la Morgue avait aussitôt envoyé un rapport à la préfecture suite à un message qu'il avait découvert sur le cadavre. Pas dans une poche.

Non à même la peau, gravé au surin !

JUDA

Il avait envoyé un message immédiatement, vue la situation.

Et la préfecture avait prévenu l'inspecteur Javert.

Pourquoi prévenir Javert ? Car le gonze avait été jeté devant la Préfecture de police tôt ce matin de la portière d'un fiacre alors qu'on hurlait :

"Pour l'inspecteur Rivette !"

Mais comme Rivette était chez lui, cloué par une redoutable gueule de bois, on avait convoqué Javert.

Javert arriva dans une préfecture en pleine effervescence, il apprit par ses collègues la scène du matin. Le corps était déjà parti à la Morgue.

Les missives se croisaient entre la préfecture, la Morgue, le commissariat de Pontoise et la Sûreté.

Le préfet de police et M. Henri n'étaient pas fiers. Ils étaient même inquiets.

" Il faudra protéger l'inspecteur Rivette, lança M. Henri, sombre.

- Quelle idée d'avoir envoyé l'inspecteur en surveillance et de le faire participer ensuite à l'arrestation !," jeta durement le préfet.

Javert ne disait rien. Il songeait à Rivette et était horrifié.

Son collègue...son ami était si bon, si doux, si sensible.

Il allait en souffrir !

" Qui a fait le coup ?, demanda le préfet en s'adressant à personne en particulier.

- Certainement quelqu'un du Cercle Saint-Antoine, répondit Javert.

- Ces criminels ne reculent devant rien !, cracha M. Mangin. Trouvez-moi le tueur Javert !

- Et Rivette ?, osa questionner l'inspecteur, aussi ébranlé que les deux hommes.

- Vidocq va mettre sa maison sous surveillance, mais ce serait bien que l'inspecteur songe à déménager quelques temps, répondit M. Henri.

- Ont-ils son adresse ?, réagit le préfet, surpris.

- On ne sait jamais avec ces escarpes," conclut lugubrement M. Henri.

Car les floueurs venaient de prendre du galon, eux aussi. Ils venaient de passer de simple escrocs à assassins.

Une belle promotion !

Javert s'inquiétait pour Rivette. Son collègue était resté gelé devant le corps du Ponteur. Rivette le reconnaissait à des détails qu'il ne savait même pas avoir remarqués.

La forme de la mâchoire, les tâches de rousseur sur les pommettes saillantes, le grain de beauté placé sur la joue…

Un homme encore jeune.

Javert s'approcha doucement de Rivette, il posa une main sous le coude de son collègue pour le décoller de la table.

" Allons boire un glace !, lança Javert.

- J'ai déjà trop bu, hier," murmura Rivette, n'arrivant pas à quitter le cadavre des yeux.

Ils étaient en train de devenir amis. Un policier et un escroc. Le Ponteur s'était porté garant pour lui. Lui et Ronquetti.

Il lui apprenait à jouer aux dominos. Un mois de rencontres et de discussions.

" Il a une fille ! Une gamine de deux ans, Cécilie. Je ne sais même pas son nom de famille. Il faut les aider. Il faut…

- Viens Rivette !, ordonna Javert.

- Dieu ! Il est mort ! Javert ? Qu'est-ce que je peux faire ?

- Venir et enquêter avec moi pour trouver son meurtrier !

- Il est mort à cause de moi… Putain ! Je vais vomir !"

Les restes de la gueule de bois et le choc firent chanceler l'inspecteur Rivette. Javert entraîna de force son collègue à l'extérieur du bâtiment de la Morgue, laissant derrière eux les odeurs de mort et de pourriture.

Javert le portait presque tandis que le visage de Rivette pâlissait d'instant en instant.

Au mépris des regards atterrés et choqués qui les contemplaient, Javert posa Rivette contre un des murs de la Morgue et le jeune homme se mit à vomir, tripes et boyaux.

Le vieux policier maintint la tête de Rivette et le laissa se vider, tout en caressant son dos avec douceur.

Oui, il avait connu cela aussi.

On ne devient pas mouchard sans un certain détachement. Mentir et vivre sous couverture avait toujours des conséquences néfastes.

Quoiqu'en disait Vidocq…

La crise passée, Rivette se redressa et Javert fut surpris par la dureté de son regard. Où étaient passés les yeux doux et amicaux de l'inspecteur Rivette ?

" On va chercher ces salopards ?, grogna la voix rauque de Rivette, alors qu'il s'essuyait la bouche.

- Je pense qu'il faut d'abord passer à ton appartement," lança prudemment Javert.

Le visage de Rivette était déjà pâle, il devint livide. Et l'inspecteur courut à la recherche d'un fiacre.

Ce fut un drame pour madame Rivette.

Le matin, son mari était parti, souriant et joyeux, encore vacillant à cause de l'alcool, mais le jeune homme, heureux de vivre, venait de faire l'amour tendrement à sa femme, il avait embrassé son fils en lui souriant affectueusement.

Il allait passer inspecteur de Première Classe, il avait réussi une affaire difficile, un coup de filet mémorable, et monsieur le préfet l'avait félicité en personne !

L'inspecteur Rivette du Châtelet !

Et la matinée n'était pas terminée que la vie de madame Rivette avait basculé.

Son mari était revenu sombre et tourmenté, inaccessible. A ses côtés se tenait l'inspecteur Javert et le grand policier ordonnait à la jeune femme de préparer ses malles.

Seulement l'essentiel !

Il fallait fuir le logis.

Finis le berceau et les nuits d'amour.

A ses questions angoissées, son mari ne répondait que par des monosyllabes avant de la houspiller durement :

" Mais dépêche-toi ! Clément n'a pas besoin de tant de couvertures !"

Par Dieu, que se passait-il ?

Les mains de la jeune femme tremblaient tellement qu'elle n'arrivait pas à fermer ses bagages.

Puis des mains, longues et fortes, imposantes, se posèrent sur les siennes et un regard de brouillard chercha ses yeux.

" Occupez-vous de l'enfant ! Je me charge de fermer vos malles.

- Que se passe-t-il ?, murmura une fois encore madame Rivette, d'une voix angoissée en regardant fixement l'inspecteur Javert, le parrain de son fils.

- Nous t'expliquerons lorsque nous serons à l'abri !, répondit Rivette, enfin conscient de la peur de son épouse.

- Nous sommes en danger ?," glapit la femme.

Et elle serra contre elle son enfant avec toute la peur du monde.

Une mère et son enfant.

Quelques malles furent déposées sur une voiture de louage que Javert avait empruntée dans une remise.

Javert monta à la place du cocher, dédaignant les services du conducteur.

On pouvait louer une voiture sans cocher, mais voir un policier le faire était rare.

Le loueur observa les deux policiers et la femme portant un nourrisson avec suspicion mais ne dit rien.

Ce n'était pas son affaire.

Javert voulait brouiller les pistes et fouetta les chevaux.

Le trajet dura une heure...alors qu'il n'en prenait pas la moitié en temps réel.

Javert se fit cochemar de la Grande Vergne et vérifia que personne ne les suivait. Il prit de petites ruelles, juste assez larges pour laisser passer la voiture, il s'arrêta dans des cours d'immeuble où il fit faire de larges cercles au cheval couvert d'écume…

Il traversa au grand galop des ponts et des avenues.

Au mépris de la loi qui interdisait aux chevaux de dépasser le petit trot en ville.

Les gens regardèrent passer cette voiture avec incrédulité mais Javert n'en avait cure.

Il songeait à son appartement, forcé par un criminel venu le blesser voire le tuer. Et avec rage, il fouettait le cheval pour lui faire accélérer le pas.

Un tour de la Grande Vergne !

Dans la voiture, les époux Rivette se tenaient par la main et se réconfortaient. Rivette ne trouvait pas les mots.

Sa femme était trop terrifiée pour oser briser le silence.

Que se passait-il ? La Révolution ? La Guerre ? La Terreur ?

La Terreur ! Elle n'avait connu cette période que par les récits terribles de sa mère et le souvenir de la guillotine planait dans tous les esprits.

Son mari était un policier, un agent de l'Etat...oui mais si le peuple se révoltait contre l'Etat ?

Rivette murmura, la sentant trembler contre lui :

" Ce n'est que pour quelques jours. Une mauvaise enquête. Je veux te savoir en sécurité."

Ces mots l'atteignaient à peine.

Elle regrettait pour la première fois d'avoir épousé un policier, contre l'avis de sa famille, elle une fille de notaire mariée à un policier ! Quelle mésalliance !

" Et notre maison ?, souffla la jeune femme.

- Vidocq va y installer des agents.

- Nous sommes en danger ?

- Je ne sais pas," avoua Rivette.

Et le mari glissa son bras pour envelopper les épaules de sa femme.

Rue Plumet. Le cocher improvisé arriva enfin à destination.

Javert sauta de son siège et attacha le cheval à un anneau dans le mur. Puis il vint ouvrit la portière et fut saisi devant la scène qu'il eut devant ses yeux.

Rougissant comme un gamin pris en faute tandis que Rivette embrassait sa femme.

Passionnément, ardemment, faisant passer tout son amour dans ce geste intime.

Enfin, se rendant compte que la voiture ne bougeait plus, les deux époux se reprirent et regardèrent l'inspecteur, gênés.

" Nous sommes arrivés, annonça inutilement Javert.

- Bien," fit Rivette, cherchant quelque chose à dire.

Il se tourna et tendit la main à sa femme pour l'aider à descendre de la voiture. Mme Rivette était inquiète mais lorsqu'elle vit où elle se trouvait, un petit sourire soulagé embellit ses traits.

" Chez M. Fauchelevent ?

- Vous serez en sécurité chez M. Fauchelevent, assura Javert tout en saisissant une malle.

- Mais M. Fauchevelent est-il d'accord ?

- Que ferait Cosette sans son professeur de piano ?," rétorqua Javert.

Le sourire s'élargit et atteignit les yeux de la jeune femme.

" Il sera d'accord, ne vous inquiétez pas madame. M. Fauchelevent est mon ami.

- Si vous le dites, monsieur Javert. Nous vous faisons confiance."

Javert acquiesça et vint frapper à la porte, ne voulant pas user de sa clé devant des témoins.

Toussaint apparut et le vit. Surprise, inquiète, elle s'écria :

" Inspecteur ? Que se passe-t-il ?"

Puis la servante aperçut Mme Rivette avec son nourrisson dans les bras et un visage pâle d'angoisse. A ses côtés, se tenait un jeune officier de police, sans nul doute son mari.

" Mon Dieu ! Mais que se passe-t-il ?

- Où est M. Fauchelevent ?, demanda sèchement Javert.

- Il lit dans le salon avec mademoiselle Cosette.

- Alors nous allons au salon !," asséna Javert, sans plus de cérémonie.

Dans le salon se tenaient Valjean en compagnie de Cosette, il lisait tranquillement assis sur un fauteuil à la lumière d'avril et Cosette travaillait son piano.

Puis ils virent entrer toute la troupe.

Valjean se leva, doucement, sans s'affoler, en homme habitué aux drames.

" Que se passe-t-il ?," demanda posément Valjean, répétant les mêmes mots que Toussaint.

Cosette, beaucoup moins calme, se leva en catastrophe et se précipita vers Mme Rivette en s'écriant, affolée :

" Madame Fanny ? Mais que faites-vous ici ?

- Nous… Je…, répondit la jeune femme, un peu perdue.

- Il y a des travaux dans l'appartement des Rivette, annonça Javert, sans se troubler.

- Des travaux ?, reprit Valjean, sans laisser le temps à quiconque de réagir.

- Oui, répondit enfin Rivette, se ressaisissant enfin. Des problèmes de cheminée.

- Ho !, fit Cosette, se détendant enfin et retrouvant son sourire. Vous allez rester longtemps ?

- Le temps des travaux," mentit Rivette.

L'inspecteur reçut un regard blasé de Cosette, qui eut la délicatesse de ne rien dire. Evidemment le temps des travaux.

" Je peux montrer la chambre d'ami à Madame Rivette, père ?, demanda la jeune fille, soulagée et de plus en plus excitée.

- Oui ma chérie."

Et madame Rivette ne put que suivre Cosette qui la tirait par la main, laissant les hommes entre eux. Il y avait des choses à dire.

Valjean s'attendait à ce qu'elles soient dites.

" Rivette est en danger et sa famille avec lui, asséna Javert, sans ambage.

- Dieu ! Pourquoi cela ?

- Des salopards ont laissé un message explicite, fit amèrement l'inspecteur Rivette.

- Un message ?," répéta Valjean, sans comprendre.

Mais personne ne lui répondit. Javert reprit :

" Il faut que Rivette et sa famille soient en sécurité. J'ai pensé à votre maison, Fauchelevent.

- Bien entendu !"

Ce fut tout.

Javert s'apprêta à partir. Il y avait la voiture à ramener et il voulait rendre une visite à la Force.

Il avait quelqu'un à aller voir.

" Et moi ?, demanda Rivette, d'une toute petite voix.

- Toi, tu soignes ta gueule de bois et tu installes ta largue et ton mômignard ! Je reviens avec des nouvelles plus tard !

- Merci Javert !"

Cela surprit Javert qui eut son petit sourire suffisant.

" J'ai beau être le parrain, je ne veux pas devenir le père de ton môme !

- Merci…," répéta Rivette.

Un dernier hochement de tête et le policier tourna les talons mais Valjean le retint.

" Un mot inspecteur, je vous prie."

Javert se retourna et le visage impassible, attendit que Valjean le rejoigne.

Rivette était resté, droit, pâle. Malade et incertain.

" Tu es en danger aussi ?, fit la voix inquiète du forçat.

- Non. Ils en ont après Rivette.

- Tu seras prudent ?"

Un fin sourire, discret. Javert porta sa main à son col d'uniforme, se souvenant de la scène de ce matin.

" Oui, je serais prudent."

Un dernier geste en direction du bicorne décoré d'une cocarde blanche et l'inspecteur Javert disparut.

Valjean s'attarda quelques instants avant de retourner dans la pièce, juste le temps d'effacer l'agitation sur ses traits et d'assumer à nouveau le masque de Madeleine. Bien que Fraco ait été convaincant, il ne pouvait s'empêcher de sentir le poids de l'angoisse au creux de son estomac.

Rivette l'attendait debout, regardant par la fenêtre de derrière les rideaux.

Il était si pâle et bouleversé que cela suscitait la compassion.

" Prenez un siège, inspecteur, dit Valjean, en montrant l'un des fauteuils.

- Je vous remercie de votre gentillesse, M. Fauchelevent. Rien ne vous oblige à vous mettre en danger... Et à y mettre Cosette aussi.

- Je vois que l'affaire est grave.

- Je crains que ce le soit, monsieur, répondit Rivette, tout à coup mal à l'aise au point d'esquiver son regard.

- Non, ne vous inquiétez pas. Mon amitié avec Javert m'a appris à ne pas poser de questions relatives à son travail. Une condition indispensable, selon notre ami commun."

Rivette acquiesça.

Valjean connaissait à peine cet homme. Il se souvenait cependant qu'il avait le rire facile et que, malgré la différence de rang, lui et Javert semblaient se trouver à l'aise ensemble. Être confortable autour de Javert... Cela tenait de l'exploit !

Le bagnard lui montra à nouveau le fauteuil, cette fois avec l'un des sourires neutres de Madeleine, et l'inspecteur accepta finalement son offre. Le siège était mou, le dossier était haut. Assez haut pour soutenir sa tête qui semblait lui faire violemment mal. Mais le relief de Rivette ne dura que quelques instants. Il y avait quelque chose en lui qui rappelait à l'ancien maire de M-s-M les longues heures qu'il avait passées à veiller sur Fantine dans son lit d'hôpital.

L'homme commençait à éveiller chez le galérien une profonde pitié qu'il ne pouvait se permettre de montrer en sa présence sans risquer de froisser son orgueil.

Rivette restait silencieux, le regard terne.

" Je doute que cela puisse servir à grand chose, mais en ce qui me concerne, dit Valjean, vous et votre famille êtes les bienvenus chez nous. Et je soupçonne que Cosette sera de mon avis."

Valjean marqua une pause pour laisser les yeux de l'inspecteur scruter les siens afin de déterminer s'ils étaient sincères... ou pas.

" Je n'ai toujours pas oublié la façon dont vous avez pris soin de ma petite et du défunt Fauchelevent l'hiver dernier. Vous avez dépassé les limites que votre devoir vous imposait, et je vous en suis toujours reconnaissant. Vous avez même eu le temps de rassurer un père angoissé !"

Le jeune inspecteur se détendit presque immédiatement. Un peu, du moins. Un petit sourire triste illuminait son visage.

" Le vieux Fauchelevent avait fini par me prendre en affection, et quant à Cosette... La vérité est qu'il est facile de s'attacher à la petite. Ce ne fut pas un sacrifice, je vous assure."

Valjean sourit, cette fois-ci tout naturellement. Il réalisa qu'il était en présence d'un homme droit et gentil. Un homme qui, malgré son métier, persistait à cultiver ses sentiments les plus nobles.

Mais il y avait un point important que le bagnard ne pouvait pas ignorer, à son grand regret. Un sujet douloureux au possible.

" Inspecteur... Vous n'ignorez pas qui je suis, ni quelles sont mes circonstances. Le fait de vous réfugier chez moi peut vous causer des ennuis avec vos employeurs. Cela pourrait même vous amener devant les tribunaux…"

Le policier hocha gravement la tête.

Ensuite, il prit un moment pour essayer d'égayer sa mine. Son teint livide rendait ses efforts inutiles.

" Je peux toujours feindre l'ignorance", finit par répondre Rivette avec une franchise absolue.

Le vieux forçat étudia attentivement son visage. Il était franc et agréable, sans pour autant être attirant.

" Je suppose que vous pouvez le faire. Et je parie que cela marcherait."

L'arrivée des femmes interrompit le bref regard de complicité échangé entre les deux hommes.

Cosette, un tourbillon qui oubliait ses manières à la première occasion, se précipita vers Valjean.

" Oh, père ! Notre chambre d'ami n'est pas une vraie chambre d'ami, on l'appelle un boudoir parce qu'il n'y a pas de lit ! Que faire ?

- Remédier à cela, mon enfant. Quoi d'autre ?, répondit Valjean, amusé.

- Non Monsieur Fauchelevent, nous ne pouvons pas permettre..., intervint Madame Rivette.

- Nous n'avons pas encore eu le temps de finir de nous installer, madame. Ce sera l'occasion de le faire."

La deuxième pièce était en effet une sorte de petit salon qui contenait quelques restes en bon état du mobilier original de la maison, assaisonné de meubles d'incorporation plus récente et qui suivaient les préceptes des goûts qui étaient à la mode à un moment donné de l'histoire.

Il y avait une table et quelques chaises rembourrées ; il y avait aussi une méridienne et un petit secrétaire. Un grand miroir à cadre doré, une multitude de tableaux. Les vases que Cosette insistait à remplir de fleurs et un guéridon de style empire.

" Cosette, ma mie. Veille à ce que Toussaint prépare du thé pour nos amis. Ensuite, Mme Rivette et toi pourrez faire le tri des objets inutiles de la chambre. Je veillerai à les mettre à la cave dès mon retour.

- Oui, père.

- Inspecteur... Je vais vous aider à porter vos effets pour que vous puissiez commencer à vous installer."

Valjean se pencha sur la malle que le couple avait amenée avec eux et la souleva comme si elle était pas plus lourde qu'une simple feuille de papier.

Le policier, qui le suivait à quelques pas, écarquilla les yeux : il avait fallu combiner ses efforts avec ceux de l'inspecteur Javert pour faire entrer leur bagage dans la maison...

Rivette ramassa la paire de ballots laissés sur une chaise et, une fois de plus, lui emboîta le pas.

Cosette était ravie de jouer le rôle d'hôtesse. Jean Valjean, lui, n'était pas aussi enthousiaste. À son manque de capacité naturelle à entretenir des relations avec autrui s'ajoutait désormais la certitude de devoir cohabiter avec trop de ses semblables et pendant trop longtemps. Il devait le faire, d'ailleurs, sans décevoir Cosette ou Javert. Une bonne raison de s'inquiéter.

Le bagnard se rendit à sa cabane.

Avant qu'ils n'emménagent dans la maison, il avait entreposé dans la cave tous les vieux meubles qu'il avait retirés de la chambre qui serait désormais celle de Cosette. Il se proposait de les ressortir à présent.

Mais lorsqu'il entra dans la cabane, il se heurta au drap qu'il avait étendu au milieu de la pièce dont son amant et lui se servaient comme séjour. Le tissu était encore humide, et bien que le lavage de fortune auquel il l'avait soumis ce matin-là ait réussi à effacer le plus gros des tâches, la propreté du tissu restait encore plus que douteuse.

Valjean, quelque peu gêné, ramassa corde et drap puis commença son travail.

Il récupéra une commode d'acajou hideuse et une table de chevet assortie. Il entreprit ensuite de hisser, pièce par pièce, le grand lit en fonte de fer.

Puis il réalisa qu'il avait été forcé de se débarrasser des matelas parce que la laine s'était entassée au point de ne plus pouvoir être récupérable et que le coutil avait moisi.

Il devrait acheter de nouveaux matelas.

Valjean porta les yeux vers le lit de Javert.

Il serait beaucoup plus facile de mettre à la disposition du jeune couple le lit que lui et son amant partageaient. Leur couche était quelque peu étroite, pas même conçue pour accueillir deux personnes. Mais si Javert et lui-même arrivaient à se contenter...

Il dut admettre, en se grattant l'oreille, que ce n'était pas cette circonstance qui l'empêchait d'offrir le lit, mais une sorte de pudeur qu'il ne comprenait pas tout à fait. Ou peut-être était-ce un sentimentalisme mal placé, car proposer leur lit lui semblait une sorte de profanation.

Après tout, c'était le seul coin que son amant et lui-même pouvaient considérer comme le leur et comme étant sûr... Caché aux yeux du monde.

Il plaça tous les meubles dans la cuisine et les confia aux bons soins de Toussaint. La pauvre femme devrait assumer un surplus de travail, et cela mettait le bagnard mal à l'aise. Il se promit d'en tenir compte lors du prochain paiement de ses gages.

On ne pouvait pas dire que Jean Valjean était heureux de quitter la maison. Surtout quand il savait qu'il laissait Cosette et la petite famille Rivette en danger.

Mais il faisait confiance aux compétences de Javert, et il savait qu'il ne serait pas aisé de le suivre s'il en décidait autrement.

Confiance. Une fois de plus, tout était une question de confiance.

Valjean décida d'être rapide et prudent.

Une visite au marché du Temple serait sa meilleure option, la plus anonyme.

Mais il n'était pas prudent de traverser Paris alors que l'on avait la tête dans les nuages, et Jean Valjean en était justement à ce point-là.

Peu importaient les efforts qu'il déployait pour rester concentré, l'image de Javert nu et emporté par la volupté, dansant sous son corps au rythme qu'ils marquaient ensemble, se présentait devant ses yeux.

C'était vraiment une mauvaise idée que de se mettre en danger alors que le plaisir lui chatouillait encore le ventre.

Il emprunta la rue de Grenelle, même si son but n'était point de se faire connaître des commerçants du quartier. Il ne jugeait pas plus judicieux de se faire livrer chez lui, cependant... Mais il lui fallait choisir.

À l'angle de la rue des Petits-Pères se trouvait le territoire d'un commissionnaire qui avait travaillé pour lui à quelques reprises, lorsqu'ils emménagèrent. L'homme s'était montré discret et compétent, qualités que le métier exige mais qu'en pratique, très peu d'employés possédaient.

" Monsieur Guyader, j'ai besoin de vos services.

- Je suis à votre disposition, bourgeois, dit l'Auvergnat dans son énorme barbe.

- J'ai besoin de deux matelas de taille ordinaire, mais je n'ai pas le temps d'aller les acheter."

Le commissionnaire ne bougea pas un muscle de son visage. Comme si une telle demande était tout à fait habituelle.

" Lit double ?

- Oui, pour mon fils et sa femme. Ah ! Et aussi un berceau pour le petit-fils.

- Je vais devoir louer une charrette à bras pour les transporter.

- Faites."

Valjean fouilla dans sa bourse et lui tendit quatre napoléons.

" Je vous présenterai la note, bourgeois.

- Comme à votre habitude, Guyader. Vous souvenez-vous de mon adresse ?

- Du tout.

- C'est bien. Rue de Babylone, numéro cinq."

Les dés étaient jetés et le galérien rentrait chez lui à peine un quart d'heure après son départ.

Mais il arriva à passer devant un marchand de tissus et s'arrêta.

Les Rivette allaient aussi avoir besoin de draps. Valjean était loin de savoir combien il y en avait dans la maisonnée, cependant il avait remarqué que Javert et lui-même avaient une fâcheuse tendance à les rendre inutiles. Cela finirait par réduire les réserves.

Il acheta du tissu ordinaire. On lui avait assuré qu'il suffirait pour faire deux paires de draps.

En quittant le magasin, un éclat de gris retint son attention.

Le tissu, brillant et très doux, était exactement de la même teinte que les yeux de son amant. Du gris d'un lac assiégé par la neige, mais dont les eaux se rebellent poussées par la bise.

Valjean sentait le tissu entre ses doigts, mais son esprit était ailleurs. Il imaginait Javert allongé sur le dos, dans leur lit, chaque centimètre de sa peau caressé par la douceur si plaisante ; il se voyait égaré dans ces eaux grises, ramant pour se frayer un chemin à l'intérieur du corps brûlant de son amant et...

" C'est du satin, monsieur. D'excellente qualité, comme vous pouvez le constater.

- Ah ! Satin ! Pour faire des robes ?

- En effet. C'est très à la mode... Et cette couleur est très appropriée pour une robe de matin, comme vous le savez sans doute."

Non, Valjean n'avait pas la moindre idée de ce dont on lui parlait. Mais il quitta le magasin avec son paquet sous le bras et un tas d'idées insensées qui lui trottaient dans la tête.

Que lui arrivait-t-il ? Rien !

L'homme qui avait abordé le désir sur la pointe des pieds, entraîné par un amour qu'il ne comprenait pas, apprenait la passion. Il ressentait pour la première fois tout ce que son instinct avait rejeté comme étant superflu, inutile. Ce que, tout au long d'une vie, il n'avait pas eu besoin de ressentir.

Il s'était découvert des appétits déplacés alors qu'il était affamé dans sa jeunesse ; et aussi alors qu'il se transformait, peu à peu, en bête de somme au bagne ; et encore alors qu'il refusait chacun de ses besoins parce qu'il était convaincu que ce serait le moyen de régler les dettes qu'il avait contractées.

À présent, cet homme qui se croyait mauvais et qui avait entrepris une croisade pour devenir bon, avait réussi à se voir à travers les yeux d'un être cher.

Dans les yeux de cet autre homme, qui connaissait ses crimes mieux que tout autre, il avait surpris, presque furtivement, l'acceptation.

Il avait fait l'expérience, pour la première fois depuis qu'un saint avait croisé son chemin, du pardon.

Il en avait presque oublié le goût.

Si le premier pardon reçu lui avait donné la force de méditer et d'affronter le côté le plus sombre de lui-même, le second lui donnait le courage de reconnaître qu'il avait perdu sa première bataille.

Et d'accepter une trêve entre sa volonté et son désir.

Jean Valjean se découvrait passionné, mais pas abject pour autant.

Rivette avait pris possession de la méridienne et dormait avec un tissu sur le front lorsque Valjean entra avec la commode.

Madame Rivette parcourait la pièce de long en large pour calmer les protestations de son petit garçon.

" Monsieur Fauchelevent ! Attendez, je vais réveiller Philippe pour qu'il vous aide.

- Ce n'est pas nécessaire, madame. Il ne peut pas faire grand-chose dans son état.

- Je suis désolée de tous les désagréments que nous vous causons. Je…"

Le petit Clément choisit ce moment précis pour commencer à brailler. Rivette se leva d'un bond et gémit en se tenant la tête.

" Ce petit garçon devient trop grand pour rester couché toute la journée, Madame. Il a besoin de se bouger.

- Mais vous vous connaissez en enfants ! Bien entendu... Cosette ! Que je suis bête !"

Valjean sourit. Non, il n'avait pas connu Cosette si jeune. Mais il avait connu sept neveux, et avait vu comment sa sœur Jeanne s'en sortait. Malgré ce qu'il en était venu à croire parfois, il ne les avait pas complètement oubliés. Aucun d'entre eux.

" Demain, je veillerai à ce que le petit bonhomme ait quelque chose pour se distraire, affirma Valjean.

- Et je vous en serai fort reconnaissant," dit Rivette avec une grimace de douleur.

Après cela, Rivette se chargea de placer la table de chevet puis, bientôt, Fanny descendit pour aider à la cuisine.

Pendant ce temps, les hommes commencèrent à assembler le lit.

" Je ne vous croyais pas si habile avec le tournevis.

- Tout ce qu'on apprend à l'école que je fréquentais n'est pas inutile.

- Je vois, répondit le policier. Même si... J'ai beau essayer, j'ai du mal à vous imaginer là-bas.

- Ne vous torturez pas, inspecteur. J'étais coupable.

- Ce qui est vraiment injuste, c'est que l'on ne vous ait pas rendu vos droits après avoir purgé votre peine.

- Je n'avais montré aucun signe de repentance, si cela peut vous consoler.

- Pourtant, vous actions en tant qu'homme libre ne sont-elles pas assez éloquentes ?"

Rivette se laissait emporter par son indignation. Il était trop sensible, Javert avait bien raison.

" Inspecteur, vous êtes jeune. Quand vous aurez atteint mon âge, vous comprendrez que la vie n'est pas toujours juste. Et que cela entre dans l'ordre des choses."

Le policier inclina la tête, revenant tout à coup à sa mélancolie du matin.

" Je commence à m'en rendre compte, Monsieur Fauchelevent."

La voix fluette de Cosette les appela pour le déjeuner. Le visage de Rivette devint dangereusement verdâtre.

" Si vous décidez de renoncer au déjeuner, je comprendrai", dit Valjean en souriant.

Madame Rivette avait réussi à déposer son nourrisson sur la banquette, bien entourée de coussins, et prenait son repas presque au calme.

Cosette, à ses côtés, observait tous ses mouvements et essayait de les imiter sous le regard attendri de son père.

" Monsieur Fauchelevent... Mon mari a-t-il pu vous parler de sa mère ?"

Fanny parlait tout bas pour ne pas réveiller son petit tyran.

" J'ai bien peur que non, madame.

- Ma belle-mère entretient une relation étroite avec Philippe, et aussi avec Clément. La pauvre femme vient nous rendre visite presque tous les jours, et nous craignons qu'elle ne se rende malade d'inquiétude.

- En effet, c'est un problème."

Valjean se remplit la bouche de gratin de chou-fleur pour éviter de parler avant d'y avoir suffisamment réfléchi. En effet, son premier élan était de s'enquérir de l'endroit où il pourrait trouver la femme et de lui remettre une lettre en main propre.

Mais il n'arrivait à penser qu'à une seule raison qui aurait pu pousser son inspecteur à décider de cacher toute la famille Rivette chez eux, et cette raison ne pouvait être autre qu'une menace de mort pesant sur le jeune policier. Si Rivette était effectivement en danger de mort et si la personne qui avait décidé de le tuer lui et toute sa famille, avait un moyen quelconque de connaître son adresse, il ne serait pas surprenant qu'il ait également mis sa mère sous surveillance.

" Je pense qu'il serait plus sage d'attendre jusqu'à ce soir. L'inspecteur Javert viendra dîner, s'il le peut. Je suis certain qu'il saura comment gérer la situation.

- Bien, monsieur. Je pense que Philippe se sentira soulagé."

Valjean espérait que Fanny Rivette parlerait de sa propre mère et exprimerait des inquiétudes similaires. Mais la jeune femme ne reprit pas le sujet. Bien que cette circonstance lui sembla particulière, Valjean choisit d'être discret.

Cosette leva les yeux vers lui. Elle lui dirigeait un regard étrange, surpris. Le bagnard ne put s'empêcher de penser qu'il la décevait. Oui, il devait être difficile de découvrir que son père ne pouvait pas tout arranger... Selon un des livres qu'il avait lus, une telle circonstance faisait partie de l'apprentissage de tout adulte et pourtant cela lui faisait mal.

Peut-être que s'il pouvait changer de sujet...

" Madame, Cosette m'a parlé de votre projet d'aller au théâtre... Il s'agirait de voir Hernani, je crois. Le moment n'est peut-être pas propice, mais lorsque la situation sera redevenue normale, j'aimerais vous accompagner."

Fanny sembla brusquement arrachée à un mauvais rêve. Ses yeux retrouvèrent un peu de la luminosité à laquelle Valjean était habitué, puis elle oublia presque que Clément dormait à quelques pas de là.

" Hernani, c'est exact. Je pense que cela pourrait vous plaire ; en tout cas, ce sera instructif pour Cosette. C'est un événement ! Un nouveau concept de drame, monsieur, quelque chose qui n'a jamais été vu auparavant. Et quant à la relation entre Hernani et Dona Sol... je dois avouer qu'elle me bouleverse intensément.

- Ah !"

Valjean se perdait dans les subtilités. Cependant, Cosette avait recouvré son sourire.

" Le fait est, poursuit-il, que l'autre jour, j'ai discuté de ce projet avec l'inspecteur Javert, et il semblait également intéressé à se joindre à nous."

Fanny Rivette cacha un sourire vacillant derrière sa serviette.

" Je suis sûr qu'il va s'amuser, mais nous aurons un problème ! Il faudra trouver un moyen de le persuader de ne pas arrêter tout le public.

- C'est à ce point là ?

- D'après ce que j'ai lu, ce l'est. Les spectateurs ne manquent pas de provoquer de véritables algarades où les insultes, voire quelques gifles sont tous les soirs au rendez-vous. Espérons que Philippe pourra nous aider à freiner l'élan de l'inspecteur Javert."

Cette fois, ce fut le tour du bagnard de lever les yeux vers sa fille. Il le faisait avec effroi. Ce n'était pas là l'idée qu'il se faisait d'une éducation convenable pour Cosette… Mais la petite fille acquiesçait avec intérêt devant tout ce que disait la jeune dame.

Pourquoi exposer sa petite fille à la violence ? Ne serait-il pas préférable de continuer à la protéger ? Combien de temps cela serait-il possible ?

" Certainement, madame."

Le reste de l'après-midi passa vite. Valjean laissa la famille tranquille et seule. Enfin, aussi seule que Cosette le leur permettrait. Il travailla dans le jardin, prolongeant son labeur jusqu'à la tombée de la nuit, même si les plantes n'avaient pas besoin de soins extraordinaires.

Mais il y avait des points dans le jardin qui permettaient d'observer l'extérieur sans être vu, et en alternant entre ces endroits précis, le vieux forçat s'assurait de garder un œil sur les mouvements dans la rue.

Il ne réussit pas à remarquer quoi que ce soit d'extraordinaire. Aucun inconnu ne passa, aucun voisin ne se divertit bavardant près de la grille, aucune voiture ne s'y aventura. Et pour le reste... il ne considérait plus comme extraordinaire que Javert soit en retard.

Valjean rentra à la cabane lorsque l'absence de lumière le contraignit à se retirer pour ne pas attirer l'attention. Il profita de ce moment de répit pour mettre de l'ordre et pour faire un brin de toilette.

Il réalisa, au moment où il nouait sa cravate, qu'il ne pouvait plus prétendre que son malaise était uniquement dû à sa routine interrompue et au fait qu'il devait apprendre à vivre avec des étrangers. Non, les Rivettes étaient charmants. Du moins, les adultes l'étaient.

Ce qui le dérangeait vraiment c'était qu'il avait compris que Javert et lui ne pourraient pas partager intimité et lit pendant un certain temps. Rivette avait beau être un brave homme, il ne restait pas moins un policier...

Le Cercle de Saint-Antoine ! Il y avait des dizaines de prévenus, des clients, des joueurs, des innocents, des coupables… On interrogeait, on questionnait, on contredisait depuis le matin.

Vidocq était fort à ce jeu, le Mec avait pris ses quartiers dans les locaux de la Préfecture et c'était un défilé de voitures grillagées entre la rue du roi-de-Sicile et la rue de Jérusalem.

M. Henri était là. Le vieux lion du Deuxième Bureau appuyait son protégé. Et Ronquetti accueillit chaque gonze avec un sourire ironique aux lèvres.

Juste pour voir leurs réactions.

Javert fonça dans cette banale routine d'interrogatoire comme un chien dans un jeu de quilles.

L'homme n'était plus à la Force.

Il était dans les locaux de la Préfecture.

Javert frappa durement contre la porte du bureau de M. Henri.

On le vit entrer avec stupeur.

Ronquetti leva la tête et examina avec intérêt le visage fermé du policier.

" Javert ? Pourquoi...?, fit Vidocq, étonné.

- Je veux le gonze à la canne-épée !, s'écria sèchement l'argousin.

- Vous croyez que cela vient de lui ?, demanda M. Henri, intéressé de savoir d'où pouvait venir cette idée.

- Je veux lui parler et lui soutirer des informations !, rétorqua Javert, sans répondre à la question.

- Et pourquoi te parlera-t-il ?, lança Vidocq, curieux.

- Parce que je l'ai battu à l'épée !"

Une réponse si naïve fit sourire les deux hommes. L'inspecteur Javert se croyait vraiment revenu au Moyen-Age et au code d'honneur de la chevalerie.

" Si tu le dis," sourit Vidocq.

On fit venir le prévenu à la canne-épée.

L'homme entra et s'assit, royalement, devant les quatre hommes présents, comme un Seigneur devant ses vassaux.

Il reconnut Javert avec joie. Ou du moins quelque chose ressemblant à la joie.

" Inspecteur Javert ! C'est un bel honneur que vous m'accordez par votre visite."

Ces mots, surannés, cette façon d'agir, étrange, choquèrent M. Henri et ses agents de la Sûreté.

" Un honneur dont je me serais bien passé, répondit Javert, de la même façon alambiquée.

- Allons, nous sommes entre gens d'épée. Je suis content pour ma part de vous voir."

Un sourire, aimable, mais que réfutaient les yeux brillants d'une colère intense qu'on avait du mal à cacher.

Javert décida de l'exploiter.

" Une si jolie organisation que la vôtre, monsieur...

- Joseph Nusbaumer. Je suis né à Colmar. Si vous voulez voir mes papiers…

- Je laisse cela à la Sûreté, fit dédaigneusement Javert.

- Si vous le souhaitez, se mit à rire Joseph Nusbaumer. Mon surnom est Clochedés.

- Tricheur aux dés ?

- Tricheur à tout, avoua Clochedés, amusé. Mais j'ai commencé par les dés. Piper des dés est facile. Tricher aux cartes demande du doigté. Jouez-vous aux cartes inspecteur ?

- Non, mais je tire l'épée !

- J'ai vu cela ! Je suis encore impressionné. Où avez-vous appris ?

- Toulon.

- L'école militaire ?

- Le bagne."

Un simple souffle puis la conversation reprit, si douce, si polie.

M. Henri s'était assis à son bureau et observait ces deux hommes discuter calmement, comme si le prévenu n'était pas menotté et comme si le policier ne portait pas de matraque à sa martingale.

" On vous a bien enseigné. Je suis désolé pour le combat, j'ai préféré lever l'épée avant de me ridiculiser davantage. Je suis bon à l'épée mais meilleur aux cartes.

- Je veux bien vous croire, sourit Javert.

- Je vais donc déposer que je suis un floueur et écoper d'une peine de prison pour cela, fit Clochedés, nonchalant. Six mois à tout prendre.

- Certainement, approuva Javert. Sauf…

- Sauf ?

- Sauf si tu prends la guillotine pour avoir ordonné la mort d'un homme, rétorqua Javert en tutoyant le prévenu pour la première fois. Et aussi la vente d'une gamine à un bordel.

- De quoi parlez-vous donc inspecteur ?, demanda Clochedés, la voix désolée devant un tel manque de respect alors qu'on discutait jusque là entre gens du monde.

- Le Ponteur ! Mais tu vas me dire que tu ne connais pas.

- Non, je suis honnête. Je connais très bien Maxime. C'est un habitué du Cercle de Wagram, c'est lui qui a fait entrer vos collègues dans notre Cercle."

Avec un sourire, poli, respectueux, le floueur désigna Ronquetti, posé contre le mur, les mains dans les poches et le sourire goguenard.

Le duc de Modène connaissait bien ces animaux-là, il en avait fait partie durant des années. Il connaissait leurs tours et était d'une prudence élémentaire.

Il bénéficiait de la protection de la Sûreté et surtout du Mec.

Personne ne connaissait son adresse ou sa vie privée...hormis le Mec.

Et qui irait chercher des crosses au Mec ?

Ronquetti pouvait sourire, il se savait intouchable...contrairement à un policier… Seul et vulnérable. L'inspecteur Rivette se protégeait et avait raison de le faire, Ronquetti était protégé et sa demeure était introuvable dans Paris.

Et puis, Ronquetti se savait intouchable car il n'était pas policier, justement. Les floueurs se reconnaissaient entre floueurs...

" Hercule et Philippe, annonça Clochedés en souriant toujours. De bons joueurs, enfin surtout vous M. Hercule. Un beau floueur !

- Mes remerciements, lança Ronquetti, entrant dans le jeu de la politesse surannée par une inclinaison du buste.

- Comment se porte ce cher Philippe ?, demanda Clochedés sur le ton sympathique de la conversation amicale. Un jeune qui aurait eu de l'avenir dans la filouterie s'il n'avait été de la rousse."

Javert serra les dents mais ce fut Vidocq qui répondit à sa place, sentant bien la colère monter chez l'inspecteur de Première Classe.

Chacun son tour !

" L'inspecteur Rivette a bien reçu le message. Il est prudent, asséna le Mec.

- Le message ?"

L'innocence était un jeu d'acteur. Lorsqu'on savait le jouer, on pouvait espérer échapper à tout, même à la Veuve.

Clochedés jouait bien, mais pas à la perfection.

Javert sourit en se penchant en avant.

" Le Ponteur. Mais tu connais son nom, donne-le moi pour commencer !

- Je crois que vous arriverez trop tard, inspecteur. Ces maisons de Paris sont dans un état tellement délabré.

- Qu'as-tu fait ?, murmura Javert.

- Moi ? Rien à part me faire arrêter par la faute d'un homme trop naïf.

- Nom ! Adresse !"

Cette fois, c'était la voix dure de M. Henri et Clochedés se fit obligeant.

" Maxime Rumilly. Quelque part dans le quartier de la Tour Saint Jacques. Je n'en sais pas plus sur cet imbécile.

- Il est mort !, gronda M. Henri.

- Paix à son âme ! Les rues de Paris ne sont vraiment pas sûres. Vous manquez d'effectifs, messieurs les policiers."

Poli, souriant, respectueux.

Mais Javert sortit son dernier atout :

" Parlons de la Robignole et de sa nièce !

- La Robignole ? Je ne connais pas !

- Un mauvais payeur. Il vous devait de l'argent et vous lui avez proposé de vendre la gamine à un bordel.

- Pas un bon placement, grimaça Clochedés. Je ne suis pour rien dans cette affaire dont j'ignore tout. Vous devriez en parler à notre gestionnaire, inspecteur.

- Votre gestionnaire ?

- Je ne sais pas si vous l'avez encore dans vos locaux. Un homme fascinant et terriblement bon avec les chiffres. Il compte les cartes et prétend gagner au Lansquenet de cette façon."

Clochedés se laissa tomber sur le dossier de sa chaise et croisa les bras derrière sa tête, le regard lointain.

" Comme si on pouvait tricher réellement à un jeu de hasard comme le Lansquenet…"

Ronquetti eut un sourire de sphinx, illisible et énigmatique. Les deux floueurs croisèrent leurs regards et se comprirent.

Un jour, il y avait une vieille comtesse russe qui savait tricher au Pharaon...et parlait aussi de tricher au Lansquenet...

" Et ce gestionnaire ?, reprit Javert, brutal.

- Dionysos.

- Son vrai nom ?"

Cette fois, Clochedés perdit son air amical et bienveillant. Le sourire disparut et il ne répondit pas.

Javert souriait, effrayant.

" Je saurai le trouver et le faire parler. Je saurai faire en sorte que le juge sache à quel point tu as été arrangeant.

- Six mois, inspecteur. Où serez-vous dans six mois ? Dans le même commissariat ? À gérer des affaires criminelles ? Dans six mois, je serais sorti de prison et je recommencerai une vie ailleurs. Honnête bien entendu !

- Le Ponteur et la Robignole !, gronda le policier.

- Je ne connais pas la Robignole et je déplore la mort de ce malheureux Maxime."

Ceci fait, les yeux du floueur, larges, innocents, se posèrent sur Javert. L'inspecteur avait perdu.

Et on entendit tout à coup la voix amusée et goguenarde de Ronquetti qui lança :

" Le gestionnaire du Cercle de Saint-Antoine se nomme Damien Millet. Il est domicilié au 75, rue de Hambourg.

- Comment…?, balbutia Clochedés, perdant de sa suffisance.

- J'ai fait mon turbin de mouchard et, comme tu peux le voir Clochedés, je le fais bien !"

Comme Vidocq regardait son agent avec reconnaissance, Ronquetti haussa les épaules avant d'ajouter :

" J'ai fait une dette auprès du Cercle de Saint -Antoine, on est gentiment venu me la rappeler. Ces gonzes quand il s'agit de thune…"

Un rire, méprisant, retentit dans le bureau.

Clochedés avait perdu et bon prince il baissa la tête.

Javert se leva et partit à la rencontre du dénommé Millet mais Ronquetti lui colla aux basques, sur l'ordre du chef de la Sûreté.

" Comment va Rivette ?," demanda Ronquetti, inquiet.

Javert observa l'agent de la Sûreté. Avec sa peau sombre et ses yeux noirs, on aurait pu les prendre pour des frères.

" Mal. Mais je vais lui offrir la tête du tueur sur un plateau !

- Vous allez lui faire la danse des sept voiles ? Vous feriez une magnifique Salomé !"

Un rire mais qui sonna faux.

L'inspecteur Javert arrêta quelques collègues pour leur donner des consignes. Il n'était pas dans son commissariat mais il avait de l'autorité.

Tout d'abord, aller chez le Ponteur : Maxime Rumilly, quelque part dans le quartier de la Tour Saint-Jacques.

Ce n'était que des immeubles et des jardins en friche… Même un sergent pouvait s'en tirer !

Puis, à la Force !

Javert réclama Damien Millet, du Cercle Saint-Antoine.

On lui apporta un homme assez âgé qui devint livide en apercevant Ronquetti en compagnie d'un policier.

Et le gonze ne mit pas longtemps à se plier devant l'imposant inspecteur de police de Pontoise.

Manque de tripes ! Peur de la prison ! Terreur de la guillotine !

Javert sut jouer sur les trois tableaux et effrayer le malheureux floueur préposé à la gestion financière du Cercle de Saint-Antoine.

Il donna facilement le nom du recouvreur de dettes. Un ancien militaire vivant dans un taudis de Montmartre et qui survivait de la flouerie.

Javert se prépara à partir cueillir le gonze lorsque Dionysos se liquéfia devant lui et commença à manger le morceau.

Et puis…contre toute attente, à la surprise générale, Dionysos avoua quelque chose en plus. Un petit détail que Javert n'aurait jamais espérer avoir.

Le nom du tueur habituel du Cercle de Saint-Antoine.

Un homme habile de ses mains et jouant toujours les escarpes pour les floueurs.

Certainement l'homme avait dû se charger du Ponteur...et de sa famille…

Lorsqu'il avoua cela, Dionysos s'épongea le front, sur lequel gouttait de la sueur.

C'était un homme porté sur l'alcool et le jeu d'où son surnom. Mais pas un tueur.

Vivre dans une cellule l'effrayait au point d'avouer même plus que ce que désirait l'inspecteur Javert.

Des noms, des chiffres, des établissements de jeu…

La Robignole était connu de Dionysos. Un mauvais payeur et un mauvais tricheur. Mais chez lui, on pouvait jouer et boire pour pas cher.

Montparnasse aimait jouer. Il épongeait ses dettes en tuant les mauvais payeurs. Pourquoi Javert ne fut pas surpris d'entendre son nom dans une affaire de meurtre ?

Javert soupirait, fatigué de retrouver sans cesse les mêmes noms et les mêmes criminels sur sa route.

Patron-Minette était vraiment la pire des engeances de Paris.

Ronquetti sortit une pipe de la poche intérieure de son gilet brodé et pensivement se mit à fumer.

Javert faisait claquer le bout ferré de sa canne à pommeau plombé sur le sol.

" Nous n'avons plus rien pour avancer, grogna l'inspecteur.

- Pas sûr, sourit Ronquetti. Nous avons un nom !

- Montparnasse ? Des mois qu'on le cherche !

- Un jour, Patron-Minette fera une erreur et vous les poisserez, inspecteur. Ce jour-là, vous réglerez tous les actifs en souffrance.

- Oui, Ronquetti. Oui, je leur ferai payer le total avec un intérêt en sus.

- Voilà ce qu'il faut penser ! Je rentre rue Petite-Sainte-Anne, le Mec a sans doute envie de mon rapport."

Puis, sans plus de cérémonie, le duc de Modène tourna les talons.

" Ronquetti !, le rappela Javert.

- Oui, inspecteur ?

- Merci d'avoir veillé sur Rivette !

- Je pensais plutôt que vous vouliez me maquiller, inspecteur, sourit le criminel repenti.

- Pourquoi cela ?

- J'ai appris à tricher à un cogne, cela fait mauvais genre !

- Je crois que c'est devenue la norme maintenant, asséna Javert, les yeux sur la porte de la Force, si haute, si impressionnante. Des policiers qui n'en sont pas, des voleurs devenus des hommes de loi… Je suis devenu trop vieux pour ce monde."

Ronquetti ne répondit pas, il salua l'inspecteur et le laissa en pleine rue et en pleine méditation.

Montparnasse…

Javert soupira et prit un fiacre pour retourner à son commissariat. Il avait trop mal à la mâchoire.

A force de serrer les dents pour marcher normalement et cacher l'inconfort qu'il ressentait.

Jean Valjean et sa bite...

Le soir tombait lorsque l'inspecteur Javert, le regard sombre et le visage mauvais arriva rue Plumet.

Il se fit annoncer à la porte en frappant à la manière d'un policier, tambourinant avec force.

Toussaint lui ouvrit ; maintenant elle n'avait plus peur de l'imposant inspecteur de police. Cependant, elle fut saisie en voyant le regard si dur de Javert.

Ne disant rien, elle entraîna le policier jusque dans le salon, dans lequel se tenaient la petite famille Rivette et la petite famille Fauchelevent.

Un sourire amical allait l'accueillir mais il disparut comme neige au soleil.

Rivette se leva, le mal de tête refluait et après une journée de repos, il avait enfin soigné sa gueule de bois.

" Qu'y a t-il ?"

Valjean, moins lointain, se leva également pour s'approcher de l'inspecteur. Et il sentit aussitôt l'odeur de fumée qui empestait les vêtements du policier.

Il gela dans son mouvement.

Il reconnut l'odeur de l'incendie, il avait déjà connu cela, lorsqu'il avait sauvé les enfants du capitaine des gendarmes à Montreuil, des années auparavant.

" Inspecteur ?, fit Valjean, inquiet maintenant.

- Est-ce qu'il est possible d'aller visiter le jardin ?, souffla la voix rauque du policier.

- Le jardin ? A cette heure ?," fit Cosette, étonnée.

Mais madame Rivette avait compris, elle se préparait à quitter la pièce pour laisser les hommes parler entre eux. De crimes sans nul doute. L'épouse du policier avait compris qu'ils étaient cachés chez M. Fauchelevent pour échapper à une tentative d'assassinat.

Javert l'arrêta dans son mouvement en répondant à Cosette un nouveau mensonge :

" Je voudrais montrer à ton père une faille dans la barrière.

- Une faille ?, répéta Cosette sans comprendre.

- Un trou assez grand pour laisser passer un chien ou un homme. J'ai besoin de ton aide aussi Rivette.

- Pas de souci, Javert !, fit fermement l'inspecteur Rivette.

- Alors allons-y messieurs les policiers."

Cette fois, ce fut Valjean qui parla et cela clôt la conversation.

Le mois d'avril finissait…

Le ciel était plongé dans la nuit et les étoiles étincelaient sur le firmament. L'inspecteur Javert déambulait entre les allées bien entretenues de légumes et de fleurs. Il regardait le ciel et reconnaissait quelques constellations.

C'était les mêmes qu'à Toulon mais leur emplacement était différent à Paris. C'était toujours un plaisir de chercher le bouvier avec l'étoile rouge Arcturus...

Ou la Grande Ours, ou la Croix du Nord dans la constellation du Cygne...

Bref, l'inspecteur marchait le nez en l'air et les yeux perdus dans les étoiles.

" Dieu, Javert !, fit Rivette, inquiet en voyant le trouble qui prenait son collègue. Que s'est-il passé ?

- C'était trop tard pour agir," expliqua Javert, les épaules baissées et la voix toujours rauque.

C'était les fumées qui avaient brisé sa voix. Asséchant sa gorge et blessant ses poumons.

" Javert ?, reprit Rivette.

- L'incendie s'est déclaré ce matin. Aux premières heures. Je ne sais pas comment ils se sont mis d'accord. Certainement un message a été envoyé chez…"

Javert respira profondément, cherchant son souffle et son calme.

" Un incendie ?, demanda Valjean, prêt à poser sa main sur le bras de son compagnon. Pour le réconforter.

- Elles étaient déjà mortes quand nous avons pu pénétrer dans la maison.

- Mais qui bon Dieu ?, asséna Rivette.

- La femme du Ponteur et sa fille.

- QUOI ?"

C'était le cri de douleur de l'inspecteur Rivette.

"Elles ont dû mourir à cause de l'asphyxie. Pas à cause du feu.

- Tu es entré dans la maison ?, demanda Valjean, usant sans s'en rendre compte du tutoiement.

- J'ai dû attendre que Plazanet, le commandant des Pompiers, me laisse entrer. Mais c'était trop tard… Elles étaient déjà mortes.

- Merde…

- Je n'ai rien trouvé. J'ai cherché. J'ai… J'ai fait le tour de toutes les pièces. Dans la mesure du possible, l'endroit était dangereux. On ne m'a pas laissé agir comme je le voulais ! Je n'ai rien."

La tension était visible dans les épaules de l'inspecteur.

Puis Javert se reprit et se tourna vers les deux hommes, Valjean et Rivette. On fut saisi devant la pâleur de son visage et la tristesse de ses yeux gris acier.

" Rien, rien, rien.

- Avez-vous mangé, inspecteur ?, demanda Valjean.

- Non, mais je n'ai pas faim.

- Vous allez manger et vous allez boire quand même !, rétorqua Valjean.

- La gamine avait… Mon Dieu."

Voir s'effondrer l'inspecteur Javert était un spectacle rare. Et désagréable.

" Je n'ai rien pu faire."

C'était certainement ce qui faisait le plus de mal au fier inspecteur, son impuissance.

Rivette le comprit et vint poser une main sous son bras pour le soutenir.

" Nous aurons ces salopards ! Et nous les marierons à la Veuve ! Tous !, asséna durement le jeune inspecteur.

- Il y a autre chose. Je sais qui est derrière le meurtre du Ponteur. Je le soupçonne d'avoir organisé l'incendie mais il me faudrait ses aveux.

- Qui ?

- Montparnasse.

- Quel salopard !

- Le recouvreur de dettes me l'a vendu mais je ne peux plus avancer sans Montparnasse... "

Les deux policiers se regardèrent en silence puis Rivette se fit autoritaire. Ce qui était bien rare de sa part.

" Demain ! Nous nous y mettons tous les deux ! Ce serait bien le diable si nous ne trouvons rien ! Riffauder [incendier] une baraque [maison], cela attire nécessairement le chaland.

- Nécessairement", reconnut Javert.

Mais le manque de conviction était flagrant.

Ce soir, Javert était découragé. Il marcha quelques pas et contempla à nouveau les étoiles.

" Elles sont belles, souffla le vieil inspecteur.

- Oui, elles le sont, acquiesça Valjean, se plaçant à la hauteur de Javert.

- A Toulon, j'étais toujours volontaire pour les gardes de nuit. Faire des rondes à la belle étoile et passer ses heures le nez en l'air.

- A Montreuil, aussi, rappela M. Madeleine. Je te voyais sans cesse dans la nuit, à marcher sur les remparts.

- La mer me manque, reconnut Javert.

- Il y a une éternité que je n'ai pas vu la mer, sourit Valjean, perdu dans des souvenirs de sueur et de sel.

- Je n'ai jamais vu la mer, lança Rivette, surpris par cette conversation faite d'échanges de souvenirs aigre-doux.

- Un jour, il faudra aller voir l'océan, lança Valjean. Cela plairait à Clément.

- La gamine avait deux ans, réussit enfin à dire Javert. Deux ans ! Le préfet a interdit qu'on expose son corps et celui de sa mère à la Morgue.

- C'est bien, murmura Valjean.

- Et il a interdit que tu sortes de la préfecture demain, reprit Javert en s'adressant à Rivette. Ta famille est toujours en danger !

- Qu'en sait-il ?, claqua le jeune inspecteur.

- Rivette. Le Mec fait surveiller ta maison. Cela aurait pu être ta famille !"

Rivette fit quelques pas mais il revint se placer juste devant Javert, ce dernier dut baisser la tête pour bien regarder son collègue, Javert était tellement grand par rapport à tout le monde.

" Je suis un COGNE !, hurla Rivette, au mépris du silence et de la nuit. Je sais le danger ! Je VEUX les tueurs ! Je VEUX les incendiaires ! Et putain ! Si je ne peux pas le faire avec toi Javert, je le ferais tout seul !"

Et le jeune inspecteur retourna dans la maison.

Valjean connaissait le danger d'être découvert. Il savait que le jardin était clos de simples grilles de métal, on pouvait les voir. On pouvait les entendre.

Ce fut la seule raison qui retint Valjean de serrer Javert dans ses bras.

" Les étoiles étaient si belles à Toulon ?

- Tu ne les voyais pas Jean. Tu n'avais pas le droit de passer la nuit dehors.

- Je les ai vues, une fois. Ma deuxième évasion. Je suis allé jusqu'au port."

Javert écoutait. Il essayait de se souvenir des étoiles se reflétant dans la mer au large du port de Toulon.

Un beau souvenir.

Mais il ne parvenait pas à se rappeler cette évasion précisément. Il devait être parmi les chasseurs, étant de garde la nuit, ce devait être obligatoire.

" J'ai passé la nuit au-milieu des barques et des filets de pêche à essayer de monter à bord d'un bateau. On m'a capturé au petit matin.

- Tu t'es défendu ?

- Je n'ai frappé personne. Je ne voulais pas la guillotine. Mais je ne me suis pas laissé capturer facilement. De toute façon, les matraques et les crosses de fusil ont eu raison de moi."

Javert acquiesça.

Une évasion avec résistance à l'arrestation, donc cinq ans en plus.

Jean Valjean avait bien mérité son passeport jaune.

Javert et Valjean marchèrent quelques minutes encore sous la lune et les étoiles, puis il fallut se résoudre à entrer dans la maison. Pour dîner.

Mme Rivette passa la soirée à discuter avec Cosette.

Elle était impuissante et s'efforçait de jouer le rôle de la maîtresse de maison. En vain.

Son mari était clairement ailleurs et ses yeux étaient concentrés et durs. Absents.

M. Fauchelevent avait la bonté de répondre par des sourires et des paroles laconiques lorsqu'on lui parlait.

L'inspecteur Javert ne mangea quasiment rien et garda les yeux baissés sur son assiette.

La peur qu'avait ressentie plus tôt madame Rivette revint en force.

Cette nuit, l'inspecteur ne pouvait décemment pas dormir rue Plumet. Il y avait trop de témoins, trop de possibilités d'être trahi. On se salua donc à la porte et Javert retourna rue des Vertus.

De toute façon, il n'allait pas dormir cette nuit.

Trop de pensées assombrissaient ses idées.

Javert saisit une bouteille d'alcool fort et s'en versa un verre. Puis un autre… Puis un autre…

La nuit allait être longue…

CHAPITRE X

SOIRÉE AU THÉÂTRE

Gérer plusieurs postes était un exercice d'équilibriste. Le commissaire Gallemand était reparti dans les limbes, Javert se retrouvait à nouveau à la tête du poste de Pontoise.

Il devait régler la paperasse, vérifier que tout était en ordre, admonester ses officiers.

Philippot ne retrouva jamais les chapeaux perdus et madame Pourcelle n'était pas une prostituée, sa voisine, madame Michaud, fut mise à l'amende pour dénonciation frauduleuse.

Il s'en fallut de peu qu'elle ne soit aussi condamnée à une amende pour outrage envers un représentant des forces de l'ordre dans l'exercice de ses fonctions.

Elle traita Javert de "vieux salopard de cogne", mais le policier fut assez bon pour ne pas la gifler, se contentant juste de lui passer les poucettes.

Il la libéra lorsqu'elle pâlit de peur et s'excusa de s'être laissée ainsi emporter…

Avril était terminé, mai commençait à peine.

Les jours étaient moroses et se succédaient sans avancer sur les affaires tenant à coeur de l'inspecteur. Rumilly, le Pégriot, la Robignole, Montparnasse... Javert délaissait le reste.

Il n'allait plus aux réunions des révoltés et Francisco Jiménez était censé être retourné quelques temps en Espagne. En mars le roi Ferdinand VII avait provoqué un tollé général en annulant la loi salique pour placer sa fille Isabelle sur le trône d'Espagne, écartant ainsi de la succession son frère cadet, Charles, préparant ainsi les bases d'une redoutable guerre de succession.

Francisco Jiménez était espagnol. Il avait voulu voir comment son pays d'origine s'en sortait.

Javert ne passait qu'en coup de vent au commissariat de Pontoise pour gérer les affaires pressantes, laissant Roussel le remplacer.

Le poste de Pontoise avait vraiment besoin de stabilité !

Javert ne vivait qu'avec Rivette et les deux inspecteurs cherchaient désespérément quelque chose contre les criminels qui avait massacré le Ponteur et sa famille.

Chaque jour, les deux policiers se retrouvaient rue Plumet qui devenait la base de leur action et le seul refuge où ils pouvaient se détendre.

En vain.

Patron-Minette était puissant. Montparnasse faisait clore les bouches, même des mouchards les plus bavards de Javert.

Un jour parmi ces jours sombres, tandis que Javert jouait les commissaires, un homme demanda à voir l'inspecteur Javert.

Il eut de la chance de le rencontrer, Javert était rarement là. Mais la journée n'était pas terminée. Le policier aurait aimé qu'elle le fusse.

Un homme entra et s'annonça comme Benjamin Lévi, vendeur de chaussures et de bottes.

Il s'annonça aussi comme le père du petit David Lévi.

Javert envoya l'inspecteur Roussel récupérer le môme à son appartement. Le père attendit patiemment tandis que Javert expliquait comment l'enfant s'était retrouvé dans cette bande de voleurs.

Le père était horrifié mais n'en montra rien. Humblement, il baissait la tête et attendait.

Il ne retrouva la vie que lorsqu'un enfant se mit à crier de joie en le voyant.

David Lévi était de retour dans sa famille.

On fêta ça avec une tournée de café...sans lait, le commissariat avait épuisé le stock.

Cela redonna un peu de baume au coeur de tout le monde.

Pour Maurice Petit, il fallut attendre encore quelques jours. Mais cette affaire se termina également.

Ce fut Roussel lui-même qui se chargea de l'affaire. Il tenait une femme à son bras, comme une prévenue puis il envoya Philippot chercher Maurice à son domicile.

La femme était modestement vêtue, une servante peut-être...ou une aide dans un magasin...

Mais voilà, elle était la mère de Maurice, elle avoua que son fils s'était sauvé de la maison après que son père l'ait frappé violemment. Le père avait bu ce soir-là et il regrettait terriblement son geste.

A voir le visage abîmé et pâle de la malheureuse femme, on se disait que cela ne devait pas être rare…

Mais on avait rien à dire et l'enfant retourna dans sa famille. Maurice fut heureux de partir...malgré tout…

On ne fêta pas cette fois-là...les policiers se regardèrent avant de baisser les yeux pour reprendre leur travail.

Les enfants étaient souvent des martyrs… Eux-mêmes avaient connu la violence et la brutalité des adultes.

Philippot ne parlait jamais de son père, une brute avinée qui travaillait comme portefaix dans le port du Havre…

Blier n'était pas fier de sa vie personnelle, sa femme était morte depuis des années et sa seule fille refusait de le voir… L'inspecteur avait la main leste quand l'alcool parlait pour lui…

Quant à Javert…

Et bien, il valait mieux ne pas savoir n'est-ce-pas ?

L'inspecteur de police, seul dans son bureau de Pontoise, se demandait tout à coup comment s'était passée l'enfance de Jean Valjean… Le policier connaissait le dossier de Valjean, pauvreté, misère, famine…, mais il ne connaissait pas la vie de Valjean.

Il se promit de l'interroger un jour...même si cela devait lui valoir quelques confidences à lui aussi.

Il lui suffirait de choisir les moins dommageables.

Bien entendu, le petit Pierre ne retrouva pas ses parents. Un gamin de cinq ans perdu dans Paris.

Javert harcela les commissariats à propos de l'enfant jusqu'à ce qu'on ose lui répondre sans prendre de gants.

Le Mec fut assez bon pour placer quelques éléments de la Sûreté sur cette affaire de môme perdu. En vain ! Paris était grand et de nombreux enfants disparaissaient chaque jour.

Au bout d'un mois que durait cette recherche, il était évident pour tout le monde que le môme ne retrouverait jamais ses parents ou alors ce serait par pur hasard !

On enterra le dossier et Pierre devint Pierre Roussel. Si ce n'était sur le papier, c'était dans les faits. Le gamin vivait chez l'inspecteur, il était adoré par la mère Roussel, il était gâté par le père Roussel. Il vivait bien et oubliait peu à peu qu'il avait eu un jour un papa très fort qui réparait les maisons et une maman qui était la plus jolie maman du monde et qui était très fatiguée de faire le ménage.

Les enfants étant tous placés, il ne resta plus que Gilbert à ramener à la maison, après un an de disparition.

Javert avait tenu sa promesse et rendit l'enfant à ses parents en dernier.

Gilbert Benard avait l'âge de commencer une formation.

Ce furent les inspecteurs Roussel et Javert qui le ramenèrent chez lui.

On aurait pu croire à une arrestation à voir le môme placé entre deux policiers en uniforme bleu nuit. Jusqu'à ce que le gamin se jette dans les bras du plus vieux policier et le serre convulsivement.

" Si tu veux devenir un sergent, sourit Roussel, je suis sûr que Javert te trouvera de la place.

- Je vais voir le père."

Une boutade. L'enfant ne voulait pas devenir un policier mais un artisan. Il avait assez discuté avec l'inspecteur Roussel au sujet de son avenir pour savoir qu'un métier dans le bâtiment serait l'idéal.

Javert frappa brutalement à la porte d'un magasin de tissus. Une femme sortit dans la rue. Aussitôt inquiète de voir des policiers, elle s'approcha, puis pâlit en apercevant Gilbert. Elle cria aussitôt dans la boutique derrière elle :

"JACQUES ! C'est le petit !"

On ne répondit pas mais une cavalcade eut lieu et un homme, en manche de chemise et les yeux fous, apparut.

"Gilbert ?! Mon Dieu ! Mon fils !"

Et il prit dans ses bras le jeune garçon. Le père et son fils.

Des mots étaient répétés dans lesquels on entendait : "petit con" et "pardon"…, répétés à l'infini…

L'inspecteur Roussel expliqua la situation à la femme qui hocha la tête sans rien dire.

Tous les enfants étaient placés.

L'affaire des grinches et des ratons était terminée.

Le Pégriot avait disparu dans les limbes.

Javert avait essayé de son mieux...en vain…

Dans la maison de la rue Plumet, la vie se déroulait doucement.

Jean Valjean s'était accoutumé à la présence de la famille Rivette. Il avait pris l'habitude de passer la journée à travailler aux points du jardin qui lui permettaient de surveiller les alentours et malgré cela, à continuer à respirer lorsqu'il le faisait. Il ne fut pas aisé au début.

Un beau jour, les choses devinrent plus faciles.

Lorsque les premiers jours de mai commencèrent à rendre compte du brouillard omniprésent et des pluies mêlées de lumière venant des giboulées, le jardin retrouva un équilibre fragile fait de soleil et d'ombres.

Aux alentours de midi, la clairière faite de tapis de trèfle que Valjean avait aménagé entre les tilleuls et les sophora se remplissait de musique. Cosette et Madame Rivette étudiaient leurs leçons de mélodie, fredonnant leurs partitions doucement et riant de temps en temps pour quelque raison mystérieuse. Les roses s'ensoleillaient.

Pendant ce temps, suspendu à une branche et protégé des insectes par une gaze, Clément gazouillait dans le panier harnaché que l'ancien bagnard lui avait tissé avec le meilleur de son répertoire de nœuds marins. Chaque secousse, chaque coup de pied du petit bonhomme se traduisait par un doux balancement qui faisait jaillir de ses lèvres des exclamations satisfaites.

Parfois, Valjean aurait voulu que Javert puisse le voir.

Les fraises mûrissaient, et la soirée se faisait interminable en attendant son amant.

Cosette et Fanny remplissaient leurs dîners de conversations légères ; mais lorsque Rivette et Javert arrivaient à temps pour partager leur souper, même les efforts des deux jeunes femmes ne suffisaient pas à attirer leur attention et à la retenir.

Tous deux étaient loin, pris dans de sombres méditations dont ils ne voulaient pas parler. Surtout, Javert.

Une fois que les femmes se retiraient, les trois hommes parlaient jusque tard dans la nuit. Mais de plus en plus souvent, leurs conversations se réduisaient à des échanges entre les deux policiers, qui passaient en revue les événements de la journée et élaboraient des stratégies pour le lendemain.

Valjean était en trop.

Il saisissait le premier livre qui lui tombait sous la main et faisait semblant de le lire tout en essayant d'éviter de jeter des regards furtifs à son amant.

Comme Javert faisait ses adieux avant de retourner à la rue des Vertus, affichant son air renfrogné, les mâchoires serrées dans ce geste que le forçat avait appris à associer à la frustration, les deux hommes dérobaient cinq minutes pour se retrouver en tête à tête.

Cinq minutes pour aller de la porte à la grille. Des minutes pendant lesquelles ils ne se rapprochaient point ; des secondes pendant lesquelles un mur s'érigeait entre eux pour les empêcher de se toucher. Des instants où ils scrutaient la nuit pour éviter de croiser le regard de l'autre et de se trahir ainsi.

Des moments où nul ne parlait parce qu'ils avaient trop de choses à se dire.

Dans le jardin s'insinuait la senteur du chèvrefeuille.

Rivette l'attendait quand il rentrait dans la maison. Toujours avec deux bougies à la main et toujours désireux de vérifier les volets et les portes avant d'aller au lit. Ils se souhaitaient bonne nuit en termes polis, puis Valjean s'effondrait dans le lit de camp, tout habillé comme un bagnard, installé entre les deux portes-fenêtres du séjour.

Il avait dit au jeune inspecteur que c'était l'endroit le plus vulnérable de la maison, et qu'il était essentiel de le surveiller. Il n'avait pas menti.

Parfois, il parvenait à s'en dormir. D'autres fois...

Ainsi s'écoulaient les jours de Jean Valjean, travaillant jusqu'à l'épuisement comme il ne l'avait plus fait depuis le bagne. Il essayait de cette façon de surmonter l'irritation sourde qui le prenait par surprise dès la moindre inattention et dont il ne connaissait toujours pas sur qui, sur quoi porter le blâme.

Un samedi soir, lorsque les deux policiers arrivèrent, la routine qui s'était installée dans la petite communauté fut brisée. Ils arrivèrent accompagnés d'une femme vigoureuse, d'une cinquantaine d'années mais toujours attractive, que le jeune homme présenta à Valjean comme étant sa mère.

La femme, qui avait conservé des traces de son accent et une grande partie de sa franchise paysanne bien qu'elle eût quitté sa Bourgogne natale de nombreuses années auparavant, fondit en larmes dès que Fanny lui mit son unique petit-fils dans ses bras.

Le temps et le dur labeur l'avaient privée de la finesse de ses mains ; son port gracieux, presque aérien, avait sombré dans l'oubli. Mais en quelque sorte, la vie avait respecté sa belle silhouette et ses yeux brillants.

Elle était encore belle, surtout lorsqu'elle souriait à son petit-fils et oubliait qu'elle ne se trouvait pas seule.

Fanny Rivette avait su insinuer à Cosette qu'il serait bon d'attabler sa belle-mère entre les deux célibataires présents, et la veuve Rivette, loin de se laisser intimider par la présence à ses côtés de ces deux forces de la nature, avait semblé s'en réjouir.

Le dîner, véritable festin qui indiquait visiblement que les femmes de la maison avaient connaissance de l'arrivée de la veuve et l'avaient préparée, avait comme entrée un pâté en croûte à la gelée de porto servi avec un mesclun de salade ; comme plat principal brillait une poularde à la crème et aux champignons de Paris et, au dessert, une charlotte qui avait le mérite de mettre en valeur les premières fraises de la saison.

Ce fut un banquet au cours duquel Valjean et son amant se lancèrent des regards angoissés par dessus l'invitée d'honneur.

Ils auraient préféré, eux, un bon pot-au-feu.

Après de longues minutes, Javert noyait son anxiété dans l'excellent bourgogne ; Valjean s'abritait derrière le sourire de Madeleine et hochait poliment la tête chaque fois que cela semblait indispensable.

La mère de l'inspecteur se révéla comme une interlocutrice habile, qui compensait son manque d'acquis par une naïveté charmante. Elle appréciait de participer à la conversation et, surtout, de la mener. Personne ne lui disputa ce privilège.

" Le soleil fait du bien à notre petit Clément, Monsieur Fauchelevent. Il a pris du poids et des couleurs. Cette grand-mère vous sera toujours reconnaissante de prendre si bien soin de sa famille.

- Je vous assure que c'est un plaisir, Madame Rivette. Ma petite Cosette passe trop de temps seule ; cela n'est pas bon pour une si jeune âme. Les gazouillis de Clément et les leçons de musique de votre bru égayent la maison. A présent, sous la tutelle de la jeune Madame Rivette, nous sommes deux à apprendre la musique. Enfin... du moins, d'apprendre à l'apprécier. C'est très louable, si l'on considère que vous êtes devant quelqu'un qui a pensé toute sa vie que les fanfares étaient le summum de l'art et qui, même devant elles, haussait les épaules."

Un rire franc, derrière lequel ne pouvait se cacher aucune prétention. Le rire d'une femme qui a grandi en plein air, une houe à la main et le cœur plein d'espoir en un avenir meilleur.

Un battement de cil surpris de Valjean et un petit rire amusé.

Un regard noir de Javert à l'attention du vieux forçat.

Ignorant les effets produits, la veuve Rivette sirota un peu de vin puis revint à la charge. Cette fois, elle visa Javert.

" Et vous, inspecteur, qu'en dites-vous ? Êtes-vous un amateur de musique ?

- Oui, surtout de la musique des guinguettes. Elle me permet de mettre à sac les locaux et de gratter [arrêter] pour tapage nocturne les ouvriers [voleurs] qui ont du beurre sur la tête [être couverts de crimes] mais sont trop malins pour se laisser prendre les mains à la pâte. Ensuite, je les fais cuire à petit feu jusqu'à ce qu'ils mangent le morceau [révéler un crime ou un délit] et macaronnent [trahir ses camarades] Alors, j'adore leurs chansons, il n'y a rien de plus satisfaisant."

L'inspecteur Rivette s'esclaffa de rire comme le ferait un adolescent facétieux qui aurait oublié qu'il ne se trouvait pas parmi ses collègues ; Fanny, toujours montrant son doux sourire, lui lança un coup de pied sous la table et son rire se changea en hurlement.

Ensuite, ce fut Cosette qui dut se couvrir la bouche d'une main ; même les épaules de Toussaint se secouèrent un peu.

Valjean était resté les sourcils relevés et la fourchette suspendue à mi-chemin entre la poularde et sa bouche ouverte.

Pour lui, c'était un fait avéré que Javert perdait beaucoup de son charme dès qu'il ouvrait la bouche. Maintenant, il commençait à se demander s'il ne le faisait pas sciemment.

La veuve Rivette regarda son fils en fronçant les sourcils, le menton levé.

" Je me demande parfois si les policiers valent vraiment mieux que les voyous.

- L'inspecteur plaisantait, mère.

- Je ne parlais pas de l'inspecteur Javert, bien que maintenant que tu le mentionnes…"

La vieille Madame Rivette avait du cran, à en juger par le regard froid qu'elle lança à l'inspecteur en charge du poste de police de Pontoise. Un regard qui ne se démonta pas le moindre du monde face au vilain sourire de prédateur de son voisin de table.

" Fanny, ma chère... Parlez-moi de votre projet d'aller au théâtre voir... Hermano ?

- Hernani, mère. Un drame en cinq actes autour de l'amour et de l'honneur…"

Cette nuit-là, alors que les policiers étaient occupés à faire l'inventaire des suspects dans un vol à la carre, la veuve Rivette et Jean Valjean engagèrent une agréable conversation sur les spécimens à planter dans la rocaille que l'ancien bagnard bâtissait dans le coin le plus ensoleillé du jardin.

Un crayon à la main, la femme traçait habilement des plans que Valjean étudiait avec intérêt, tout en pointant parfois certains éléments qui attiraient son attention.

Bientôt la complicité partagée entre connaisseurs naquit entre eux, et la femme, enthousiaste et absorbée par le projet, commença à poser une main de plus en plus assurée sur l'avant-bras du galérien, sans que l'homme ne sembla guère s'en formaliser.

Quelques pas plus loin, l'inspecteur Javert souffrait de lamentables lacunes de concentration.

Les effets du bourgogne ?

Des jours qui passaient et devenaient frustrants.

Un voisin des Rumilly parla enfin d'un groupe d'ivrognes qui était passé dans la nuit, quelques temps avant l'incendie.

Des ivrognes ?

Inutile de dire que rien ne fut découvert sur cette piste.

Une voisine jura sur ses grands dieux qu'elle avait vu une ombre s'approcher de la maison des Rumilly et jeter une bouteille remplie de feu…

Un incendiaire sévissait dans Paris.

Inutile de dire que cette piste ne donna rien non plus.

Vidocq continuait à faire surveiller le domicile de la petite Soazig et des Rivette. Des agents monopolisés pour...rien…

Vidocq avait bon coeur mais il avait un budget à tenir et des frais à justifier.

Vidocq était compréhensif mais il commençait à se montrer exigeant.

Mai était entamé.

Et les deux policiers n'avaient rien.

Les jours passaient et les nuits aussi. La routine tranquille qui avait investi la maison de la rue Plumet devenait confortable : la vie des gens ordinaires ne pouvait pas être très différente...

Pour Valjean, ce fut une période pendant laquelle il aurait pu se croire à nouveau Madeleine avant que quiconque ait l'idée de le proposer comme maire. Et comme Madeleine, il laissait les choses se faire autour de lui sans trop y prêter attention.

Jusqu'à ce qu'un soir, le bagnard se retrouve plongé dans une histoire complètement folle...Et pourtant, préparée bien à l'avance.

Parce qu'il fallait tenter de vivre un peu avant que le rideau ne tombe définitivement, n'est-ce pas?

Cela ne semblait plus être une si bonne idée. N'était-il pas possible de continuer à vivre dans la discrétion et l'isolement ?

Oui, mais il n'empêche qu'ils étaient là.

Javert les attendait non loin de l'entrée de la Comédie Française. Il portait son beau costume, son costume qui mettait en valeur si merveilleusement sa carrure et la minceur de sa taille ; il avait amené avec lui Rivette, qui tenait avec sollicitude le bras de sa mère toute pomponnée.

Et il avait l'air impatient.

Ce fut ce qui poussa Valjean à sauter du fiacre avant même qu'il ne s'arrête complètement. Parfois, il oubliait qu'il était censé se comporter comme le vieil homme qu'il était.

Javert fronçait les sourcils.

Valjean aida Fanny Rivette à descendre de voiture, puis Cosette ; en un clin d'oeil, Fanny avait retrouvé le bras de son mari tandis que le bagnard se faisait attraper par la veuve, qui demeura pendue à son avant-bras. Ce fut le premier mouvement stratégique de la femme, auquel Valjean n'attacha pas d'importance, mais dont il allait bientôt comprendre la portée.

Javert avait déjà croisé les bras devant sa poitrine.

Ils échangèrent les formules de politesse habituelles, matière dans laquelle l'inspecteur de première classe ne se distinguait guère, puis suivant une file ordonnée, ils pénétrèrent dans le théâtre.

Cosette, bénie soit-elle, avait réussi à redonner un peu de sérénité au visage de Javert par la méthode simple et énergique qui consistait à faire de lui son chevalier.

Leurs places étaient bien modestes, tout comme l'étaient leurs tenues par rapport aux splendides toilettes que portaient aussi bien les dames que les messieurs qui emplissaient le théâtre. Ils s'assirent dans le poulailler, et ce fut à ce moment-là que le galérien comprit la portée de la manigance de madame la veuve Rivette.

Valjean avait cru qu'il resterait assis toute la soirée entre Cosette et Javert. D'une part, à profiter des réactions de sa fille et, d'autre part, à souffrir le doux calvaire d'être auprès de son amant sans avoir le droit de le toucher.

Il se retrouva assis entre Philippe Rivette et sa mère. À côté de Rivette, il y avait Fanny et avec elle, Cosette. Javert occupait le dernier siège de la rangée, juste à côté de l'allée d'accès. Et maintenant, il était franchement en colère.

Oui, ils étaient là. Un vieux policier grincheux qui ne devait pas se laisser voir par ses patrons, qui n'approuvaient pas la pièce en question, ni par ses pairs, qui ne seraient que trop heureux de moucharder son inconduite ; un jeune couple qui craignait pour leur vie au point de vivre caché ; une jeune fille impressionnée et une veuve confiante. Puis un bagnard dont la présence mettait en danger tous les autres.

La belle brochette que voilà !

Les quelques dames présentes se concentraient dans les loges, loin des discussions houleuses qui commençaient déjà.

Valjean déplorait que Cosette ait dû se contenter de se trouver dans l'une des dernières rangées du poulailler.

Mais il devait aussi admettre que le choix de Rivette était judicieux. Le pigeonnier avait l'avantage d'offrir une vue panoramique de la salle, ce qui restait un bon moyen de détecter le danger. Par ailleurs, ceux qui se trouvaient dans le parterre seraient forcés de lever la tête et de tordre le cou pour les regarder, se rendant ainsi facilement détectables. En revanche, l'emplacement de leurs sièges avait l'inconvénient de rendre très difficile, voire impossible, de tracer un chemin d'évasion. Et il y avait aussi la vacarme des étudiants turbulents qui les entouraient.

L'homme débraillé qui serrait une bouteille avec des mains tachées de vert-de-gris et qui était assis juste derrière Javert semblait en être un bon exemple. Il discutait bruyamment avec un jeune homme complètement chauve qui riait à gorge déployée.

L'individu à la bouteille tapa Javert sur l'épaule.

" Ô, vénérable colonne ionienne. Auriez-vous l'amabilité de retirer votre chapiteau ?

- Parlez français, le créateur [peintre] !, répondit l'inspecteur en montrant les dents.

- Il demande si vous pouvez ôter votre chapeau", dit Cosette en souriant.

Javert jeta un regard furibond sur l'ivrogne avant de retirer son couvre-chef et de libérer ses longs cheveux attachés en catogan.

" Zeus ! Mais c'est Encelade [géant mythologique] lui-même ! Morpheus, ouvre tes bras pour accueillir ton serviteur ! Le franc et demi que j'ai payé pour ma place au gradin est en route vers l'averne. Adieu, Hernani ! Adieu, Dona Sol ! Je vous chercherai dans le himation [manteau grecque] de ce citoyen qui me cachera votre glorieux hyménée !"

Les cris du malheureux attirèrent l'un des chevelus de la claque. Dans la tenue extravagante du petit jeune ressortait un affreux gilet rouge-rose. Cela ne changeait rien au fait qu'il semblait bien disposé à retrousser ses manches pour distribuer des gifles, si nécessaire.

" Tais-toi, ivrogne ! Tu ne vois pas qu'il est des nôtres ?, dit le jeune homme excentrique de la claque pointant vers les cheveux de l'inspecteur.

- L'un de nous, ce géronte ? La confiture que tu ingurgites te ramollit la cervelle, Théophile.".

Le dit Théophile lui envoya une calotte qui le rata d'un demi-mètre puis, s'adressant à Javert avec une expression solennelle sur le visage, tout à fait digne d'un croque-mort, il déclara :

" Soyez le bienvenu parmi nous, citoyen. Vous assistez à la naissance d'une nouvelle conception du drame ! Cela vaut bien la peine de supporter un gribouiller épris d'absinthe."

Mais plus personne n'écoutait l'excentrique chevelu. La chambre tremblait et tonnait. Le public, excité d'avance et impatient, frappait le sol de ses pieds pour précipiter le début de la représentation.

Tout à coup, le silence se fit.

Jean Valjean prit une grande inspiration puis s'apprêta à... vivre.

Les acteurs étaient des gens qui bougeaient au loin et gesticulaient. Les positions que leur corps adoptaient n'avaient rien de naturel, leurs gestes étaient pompeux. Même leur façon de se déplacer sur scène semblait sortir d'un mauvais rêve. Cela devait être la norme, car personne ne fut étonné. Jean Valjean se gratta l'oreille.

Les acteurs ne parlaient pas, ils déclamaient. Ils parvenaient à moduler leur voix tout en criant à tue-tête. Et pourtant, ils se débrouillaient pour transmettre la peur, la tendresse ou la menace. C'était admirable.

Une telle technique mise à la disposition d'un bon argousin ferait des ravages au bagne. Aucun des spectateurs ne semblait prêter attention à ce détail important. Javert plongea ses doigts dans ses favoris.

Les mots que les acteurs employaient n'étaient pas de ceux que l'on pouvait entendre dans la rue. Leurs expressions semblaient provenir d'un parchemin que quelqu'un aurait oublié sur une étagère du Châtelet alors que Henri IV était encore en langes. Personne ne semblait surpris.

Jean Valjean et l'inspecteur Javert se penchèrent sur leurs sièges pour échanger un regard. Ils haussèrent les épaules à l'unisson avec scepticisme.

" C'est Dona Sol, madame ? Et c'est Hernani ?"

La petite voix de Cosette brisa le silence.

" Oui, ma chérie. Ce sont les célèbres acteurs Firmin et Mademoiselle Mars.

- Mais ils sont vieux ! Ils pourraient être les grands-parents des protagonistes !

- Shhhhhhh !"

Quelqu'un dans le public s'était fâché. Celui qui était assis à côté de lui étouffait un rire.

La pièce avançait. Un chahut se déchaîna au beau milieu d'un vers. Des sifflements, des contestations, quelque grossièretés.

La veuve Rivette, qui avait placé sa main gantée sur le bras de Valjean à la moitié du premier acte et avait ensuite oublié de la retirer, en fut effrayée.

" C'est affreux, Monsieur Fauchelevent ! Pourquoi tant de sifflements ?

- Je ne saurais vous le dire, madame."

Javert poussa un soupir assez fort pour être audible de toute la rangée et même de celles aux alentours. Des rires se firent entendre ainsi que des imprécations.

On mariait de force Dona Sol à son oncle tandis que Hernani se cachait pour sauver sa vie. Les doigts de la veuve Rivette s'enfonçaient dans l'avant-bras de Valjean.

Ces petits doigts pointus obligeaient le vieux forçat à penser à la main puissante et grande de son amant. Elle lui manquait. Il tourna la tête pour voler un aperçu de Javert.

L'inspecteur semblait fasciné.

Pas à cause de la pièce, non, mais à cause du public. Il était penché en avant, scrutant la zone que l'on appelait le parterre. Il avait les yeux plissés, il fronçait les sourcils en pleine concentration. Prenait-il des notes ? Il devait y avoir des individus parmi les spectateurs que le gouvernement avait classés comme indésirables...

Hernani et Dona Sol s'enlaçaient.

Les doigts de la veuve s'insinuaient sur les articulations du galérien. Doucement au départ, puis avec plus d'insistance par la suite. Valjean faisait semblant de ne rien remarquer.

Javert se tourna vers eux. C'était comme s'il savait...

Un tonnerre d'applaudissements, encore un chahut, des sifflements, des disputes dans le poulailler. Des spectateurs qui se levaient et partaient, indignés.

Encore des applaudissements. Des gueulantes. Un pauvre diable qui hurla quelque chose à propos des vers alexandrins puis devint la risée de la moitié des loges. Le parterre, puis le pigeonnier suivirent le mouvement.

Dona Sol, agenouillée, implorait la miséricorde du roi Carlos.

" Comprenez-vous ce qu'ils disent, Monsieur Fauchelevent ?

- Pas vraiment, madame.

- Pourquoi parlent-ils en rimes ?

- Parce que la pièce est écrite en vers.

- Est-ce pour cela que l'on ne peut pas comprendre ce qu'ils racontent ?

- Je suppose…"

Hernani et Dona Sol allaient enfin se marier. La veuve Rivette pleurait à chaudes larmes ; elle avait entrelacé ses doigts pointus à ceux du bagnard.

Après de longues interruptions, la fin était proche.

Cosette séchait ses larmes en imitant les gestes de Fanny Rivette.

Javert et le jeune inspecteur échangeaient des signes discrets. Un mouvement de la tête pour pointer en direction d'un individu d'intérêt pour la police. Un hochement de tête dissimulé pour indiquer que le message avait été compris.

Les personnages de la pièce se suicidaient les uns après les autres, et la seule chose que Jean Valjean avait réussi à comprendre était que la douleur des amants séparés était une souffrance universelle.

La veuve Rivette essuyait ses larmes, indignée.

" Ne me dites pas que ces idiots vont se tuer à cause d'une bêtise.

- Ils meurent pour l'honneur, madame.

- Vous voyez ? Ce que je disais ! Des âneries ! Vous pouvez bien dire que ceci a été écrit par un homme !"

Valjean laissa échapper un rire long et sincère. Juste au moment où Javert se levait et disparaissait parmi le public.

La nuit était belle. Chaude et bruyante, elle invitait à prolonger le séjour dans la rue pour allonger la fête. De nombreux groupes de jeunes se dispersaient vers le Palais-Royal avoisinant ; les cochers des voitures armoriées se battirent bec et ongles pour avoir le privilège d'être les premiers de la longue file à s'approcher de l'entrée pour récupérer leurs honorables maîtres. Derrière eux, les conducteurs de simples fiacres s'armaient de patience et suppliaient le ciel de leur accorder une longue course qui leur permettrait de ramener quelques francs chez eux.

Jean Valjean marchait lentement vers la file de fiacres à la suite du couple Rivette et de Cosette, qui n'avait pas cessé de bavarder avec Fanny. Elles commentaient probablement la pièce. Il marchait sans presser le pas attendant que Javert, qui n'était pas loin et parlait à deux hommes, les rejoigne.

Voyant que son amant ne semblait pas pressé, le galerien décida de s'écarter pour s'arrêter et accorder toute son attention à la veuve Rivette, très excitée. La femme ne se contentait plus de lui tenir le bras, mais parvenait à encercler son avant-bras de sa main libre. Elle souriait et parlait... Son regard cherchait avec insistance les yeux de Valjean.

L'inspecteur Rivette tournait souvent la tête vers eux. Le sourire avait complètement disparu de son visage, remplacé par une colère très évidente.

" Oh, Philippe, laisse-les un peu tranquilles. Monsieur Fauchelevent est un homme bon, il ne fera pas de mal à ta mère, lança Mme Rivette, contente de voir les deux anciens se rapprocher.

- C'est un homme bon, oui, mais pas un homme qui convient à ma mère."

Fanny lui tapota le coude et fit un geste qui rappela à l'inspecteur la présence de Cosette.

" Tu n'imagines pas déjà le mariage, mon ami ? Ta mère heureuse et Monsieur Fauchelevent joyeux ? Recommencer une vie ensemble !"

A ce moment-là, Valjean avait saisi une des mains gantées de la veuve entre les siennes et l'avait portée à ses lèvres pour l'embrasser dans un geste trop long et trop lent pour être de la simple courtoisie. La veuve lui souriait tendrement.

" Non ! Je ne peux pas imaginer une telle chose", déclara Philippe, qui était accablé d'horreur lorsqu'il partit à la recherche de sa mère.

L'inspecteur Rivette se faufila entre Valjean et sa mère.

" Nous devrions partir, lança le jeune homme. L'inspecteur Javert ne se joindra pas à nous de si tôt. J'ai bien peur que vous ne deviez reconduire ma femme et ma mère, monsieur. J'attendrai l'inspecteur puisque le fiacre ne peut pas nous emmener tous.

- Ah, bien sûr. Ce sera avec plaisir", répondit Valjean en supprimant le besoin de chercher son amant des yeux pour lui dire au revoir.

Valjean prit sa place dans la file d'attente avec Cosette accrochée à son bras tandis que Philippe Rivette prenait possession de sa femme et de sa mère. Fanny discutait avec Cosette à propos de vers et d'amour sans espoir. Elles parlaient de l'impressionnante performance des acteurs, et aussi de la triste fin que Cosette considérait comme étant logique, mais aussi terriblement injuste.

Lorsque son tour de monter en fiacre était sur le point d'arriver, une main bienveillante gratifia d'une bourrade l'épaule du forçat.

" Tiens, si ce n'est pas mon bon ami Fauchelevent !

- Monsieur Surville ! Je suis surpris de vous rencontrer ici. Je vous croyais encore à la campagne, avec vos amis.

- La campagne est ennuyante. Nous ne sommes pas parvenus à tenir plus de deux semaines dans ce bâtiment rustique. La ville manquait à Émile ; Adolphe regrettait de ne pas avoir laissé toutes ses affaires réglées. Quant à moi, j'en ai eu assez de les écouter."

Surville regarda les dames avec intérêt. Il sourit à Cosette et à la veuve, mais prit son temps pour apprécier les charmes de Fanny, ce qui ne fit qu'enrager Rivette davantage.

" Euh... Monsieur Surville, dit le bagnard, je vous présente Monsieur Rivette, son épouse et sa mère. Et voici ma fille Euphrasie.

- Épouse ? Eh bien... Personne n'est parfait ! Honoré de Balzac. Mes hommages, mesdames.

- De Balzac ? s'exclamèrent avec enthousiasme Cosette et Fanny.

- Je vois que mon nom ne vous est pas tout à fait inconnu. J'en suis flatté, madame et mademoiselle. Sans doute l'ami Fauchelevent vous a-t-il parlé de moi ?

- Non, monsieur. Nous avons lu vos livres !, répondit Cosette indignée.

- Alors vous me voyez doublement flatté."

Mais Balzac ne semblait plus aussi intéressé par la conversation. Ses yeux vifs suivaient un homme chevelu au front dégagé et à la prestance hautaine.

" Hé, Hugo ! Combien de temps vas-tu nous tourmenter avec ta pantomime ?"

Le dénommé Hugo ne daigna même pas tourner la tête vers celui qui l'interpellait ainsi avec tant de désinvolture. Pouvait-il s'agir de Victor Hugo en personne ? L'auteur de la pièce de théâtre qu'ils venaient de voir ?

Valjean resta gelé en compagnie de Balzac à regarder l'écrivain célèbre marcher de son pas de sénateur.

L'inspecteur Rivette saisit l'occasion pour parler à Valjean en aparté.

"Après tout, Monsieur Fauchelevent, je pense que je vais m'occuper moi-même de déposer ma mère chez elle. Ensuite, nous retournerons rue Plumet. Vous serez donc libre de passer un peu de temps avec votre ami.

- Je vous assure que ce n'est pas nécessaire, inspecteur.

- J'insiste.

- Oui, restez, Monsieur Fauchelevent. Nous allons harceler ce bon vieux Victor, celui qui a écrit la pièce que nous venons de subir. Qu'en dites-vous ?"

C'était donc bien Victor Hugo et Valjean en fut estomaqué.

" Je pense qu'il est vrai que ce monsieur pousse les choses trop loin. Dans la dernière scène, il a mis tant d'acharnement à tuer ses personnages que je suis arrivé à me demander s'il n'allait pas occire le souffleur aussi. Mais je ne pense pas que mon opinion soit d'un intérêt quelconque.

- Mais bien au contraire, mon ami !"

Balzac l'entraîna vers le groupe qui entourait Hugo, qui, par ailleurs, était assez proche de l'endroit où se trouvait Javert...

Deux agents de Vidocq dans un théâtre ! Si le Mec apprenait cela ! Mais cela avait permis à l'inspecteur Javert et à son collègue, Rivette, de leur indiquer un gonze connu des services de police.

Un tire-laine habitué des salles de spectacle que Javert avait repéré quelques places devant lui.

Les deux agents promirent de faire de leur mieux.

Et les policiers revinrent profiter de la fin de la pièce.

Ils n'avaient raté qu'une dizaine de minutes mais cela avait suffi à rendre les choses encore plus incompréhensibles.

Le spectateur, pénible et aviné, lança en voyant revenir Javert :

" On a retrouvé son andreia [courage en grec ancien], citoyen ? Nous pensions tous que vous aviez préféré pheugo [fuir en grec ancien] les lieux ! Ce que je comprends !

- Tsss ! Grantaire ! Cuve-ton vin et profite des derniers moments d'Hernani !

- La barbe ! Qu'ils meurent !"

Et en se redressant sur son siège, le jeune homme posa ses deux mains comme un porte-voix et hurla :

" MEMENTO MORI HUGO ! [locution latine Souviens-toi que tu vas mourir ! destinée au général triomphant de Rome pour lui rappeler que la vie était courte, même pour un général victorieux]

- Ca… Hugo va se croire immortel après cette pièce… "

Et Javert essaya de comprendre pourquoi tout le monde mourait et pourquoi les femmes pleuraient à chaudes larmes.

Ce fut enfin le baisser de rideau et la libération.

Javert essaya de rejoindre les autres, il avait repéré Valjean qui l'attendait, mais le policier dut encore parler avec les deux agents de Vidocq. Les deux incapables avaient raté le voleur. Javert en fut fâché.

Il était devant Valjean et allait lui parler...lorsqu'on l'appela.

Une voix à la sortie du théâtre qui fit pâlir Javert. Malgré sa colère, malgré sa mauvaise humeur, malgré le spectacle ridicule qu'il lui avait été donné de voir sans pouvoir réagir à sa manière habituelle.

Embarquer tous ces importuns et faiseurs de troubles !

Une simple voix et le monde s'écroulait sous ses pieds.

" Tiens mais c'est ce cher Francisco Jiménez !? De retour du pays ?"

Une simple voix qui pouvait briser tout. La voix d'Auguste Blanqui.

Javert se retourna, lentement, pour se faire un visage amical, s'éloignant imperceptiblement de Valjean.

" M. Blanqui ? Je ne pensais pas que vous étiez amateur de théâtre en vogue," répondit Jiménez.

Un jeune homme d'une trentaine d'années apparut, le visage pâle et les yeux brillants, des cheveux coupés courts et une jolie barbe bien entretenue.

" Ho ! Ce n'est pas moi ! C'est Adolphe, mon frère ! Il croit toujours que me montrer le spectacle des bourgeois nantis me détournera de mes visées saint-simoniennes. Absurde !"

Que de paroles dangereuses !

Blanqui avait vraiment confiance dans le vieil Espagnol.

Javert sourit, sans rien dire. Il remerciait le Ciel que les époux Rivette soient hors de vue, peut-être déjà à bord des fiacres.

Il n'y avait que Jean Valjean à avoir entendu cette bravade.

D'ailleurs, Blanqui se tourna vers le compagnon de Francisco Jiménez et le salua en souriant, intéressé.

" Je me présente : je suis Auguste Blanqui ! Révolté, saint-simonien, journaliste… Je fais le désespoir de ma mère et la honte de mon frère."

Un sourire et une main tendue.

Valjean l'accepta en rendant le sourire avant d'annoncer :

" Ultime Fauchelevent, ancien jardinier. Maintenant à la retraite."

Valjean voulut récupérer sa main mais Blanqui la conserva et le plia sous ses yeux inquisiteurs :

" Je suis curieux de savoir comment vous avez rencontré notre ami commun, Francisco Jiménez.

- Un hasard, monsieur. Un pur hasard.

- Racontez-moi cela autour d'un verre."

Un instant d'hésitation.

Javert allait intervenir mais un homme brisa la scène.

"Auguste ! Où es-tu parti encore ? Tu aurais pu nous attendre ! Louise est fâchée.

- Ta femme n'a que faire de moi, Adolphe, rétorqua sèchement le saint-simonien. Et j'ai vu un vieil ami.

- Un ami ?"

Mais la question ne souleva pas les enthousiasmes.

Adolphe Blanqui était un économiste reconnu, un journaliste, un historien. On oubliait son visage un peu trop rond et son aspect poupin pour la profondeur de ses yeux. Un visionnaire comme son frère, mais à l'opposé de son frère, versant dans le saint-simonisme, Adolphe Blanqui était un fervent partisan du libre-échange.

Deux frères en totale opposition sur les idées et cependant restés assez proches dans leur vie personnelle.

Donc Adolphe Blanqui, dans son beau costume de bourgeois et d'intellectuel, se doutait bien de quel genre d'amis s'entourait son frère...à son vif déplaisir…

" Bonsoir messieurs, asséna simplement le frère pressé de s'éloigner de cet entourage dangereux pour sa réputation, nous sommes attendus. Auguste !"

Cet ordre provoqua un sourire amusé et méprisant sur les lèvres du révolté.

" Tu es attendu !

- Nous sommes attendus ! Louise est dehors. Nous allons chez mère.

- Ha mère !, fit Auguste Blanqui, rêveur. Une femme méprisable, n'est-ce-pas Adolphe ?

- AUGUSTE !," fit la voix sévère du frère aîné.

Mais Auguste Blanqui ne fit qu'en rire.

Il se pencha vers Francisco Jiménez et d'une voix de conspirateur, il murmura :

" Une femme attachée à l'argent et aux galants, mais je l'aime tout de même. Mon cher et honorable frère a dû mal à lui pardonner. Il faut dire qu'il idolâtre notre vieux père, le Girondin !

- Auguste, le prévint Adolphe Blanqui, fâché, si tu ne viens pas avec moi prendre ce foutu fiacre pour aller chez mère, je te plante là !

- Messieurs, le devoir m'appelle."

Le jeune homme, dédaigneux et amusé, salua en s'inclinant poliment avant de suivre son frère.

Au son de leurs voix, il était clair que les deux frères se disputaient âprement.

Un silence succéda à cette conversation.

Et Valjean saisit le bras de son ami, surpris de sentir le muscle si crispé. Discrètement, les doigts glissèrent sous le poignet, sous le gant de cuir et le forçat perçut la rapidité du pouls avec stupeur.

" Qui sont ces hommes ?

- Des proies.

- Et tu es Francisco Jiménez ?

- Un travail sous un alias.

- Dangereux ?"

Valjean tombait des nues. Comme s'il ne saisissait pas encore tout le danger lié au travail de l'inspecteur Javert.

Ce n'était pas tant le travail de police qui était dangereux, mais celui d'espion au service du gouvernement l'était davantage.

" Depuis quand cela dure ?

- Depuis décembre...

- Donc c'était cela qui te retenait loin de moi le mardi ?

- Oui."

Les deux hommes se mirent à marcher dans la nuit, s'éloignant du théâtre. Javert glissa ses deux mains dans le dos et se pencha en avant, Valjean se mit à sa vitesse.

" Est-ce dangereux ?," répéta Valjean.

Javert eut un sourire, blasé.

" Oui.

- Autant qu'avec le duc Lazaro ?

- Pas forcément. Je sais jouer un rôle et je fais attention à mes déplacements.

- Et ce soir ?

- Ce soir a été une erreur. Mais je ne m'attendais pas à ce que ces républicains révoltés contre la société et la bourgeoisie viennent passer du temps dans un théâtre, au-milieu d'un parterre de nantis.

- Que va-t-il se passer maintenant ?

- Je ne sais pas, avoua Javert. Je suppose qu'il faudra que je raconte une histoire. Qui tu es ? Comment on s'est rencontré ? Blanqui est curieux et bavard.

- Il est jeune…

- Il finira au bagne, s'il poursuit sur cette voie. Subversif, révolté, républicain.

- Fraco…, fit tristement Valjean.

- Je n'exagère pas Jean !, se défendit le policier. Blanqui parle de détruire l'Etat. Par la révolution et la guerre civile. Il dit que la société est en guerre. La guerre entre les riches et les pauvres. Que les riches l'ont voulu ainsi car ils sont les agresseurs. Mais que les pauvres n'ont pas le droit de se défendre. Ce sont ses propres mots ! Un jour ils lui coûteront la guillotine ou la liberté !

- Un tel discours est...terrible...mais la société telle qu'elle est..., commença Valjean, redevenant M. Madeleine, un instant. La société est injuste ! Tu te souviens de la Révolution Fraco ?

- La liberté, l'égalité, la fraternité.

- As-tu oublié l'hymne national de 1795 ?

- Il est interdit, rappela précipitamment le policier.

- T'en souviens-tu ?, insista Valjean.

- Oui ! Blanqui dit aussi que le peuple est un animal si féroce qu'il se défend quand il est attaqué. Et que les riches ont raison d'en avoir peur.

- Je ne peux pas totalement réfuter cette idée. J'ai vu la Terreur…

- Moi aussi ! Mais un État sans loi, dominé par le peuple est un État voué à la chienlit ! Les bourgeois opposés au peuple… Je suis là pour défendre l'Etat !"

Il y avait des choses immuables. Des façons d'être trop profondément ancrées en chacun de nous pour être transformées.

L'inspecteur Javert avait compris que tous les êtres n'étaient pas blancs ou noirs, que l'on pouvait changer et devenir meilleurs ou pires. Il avait compris que toutes les lois n'étaient pas toujours justes...ou que la façon de rendre la justice pouvait prêter à confusion…

Mais le chien-loup restait dévoué à l'Etat, la Loi, l'Autorité.

Cela ne changerait jamais car cela appartenait à Javert.

" Il faut se décider à se quitter, sourit Valjean, voulant faire cesser cette conversation qui ne menait à rien d'autre qu'à les opposer.

- Une nuit de prière ?, essaya Javert, le ton plein d'espoir.

- M. Fauchelevent est un ermite mais avec la présence des époux Rivette sous son toit… Ce n'est pas possible."

Valjean secoua la tête mais cela ne fit qu'accentuer le mécontentement du policier.

Javert lâcha entre ses dents serrées de colère :

" Je vais aussi avoir besoin de me retrouver seul pour oublier les cris et les lazzis de ce soir. Est-ce que le théâtre est toujours ainsi ?

- Non, se mit à rire Valjean. M. Madeleine a vu des pièces très calmes à Montreuil.

- Entre les acteurs gueulant sur scène, ce jobard qui jouait son mariole derrière moi et cette maritorne [vieille femme laide] qui te faisait de l'oeil...j'ai eu mon content de jean-foutre [idiot] pour ce soir.

- Moi aussi," avoua Valjean.

Et les deux hommes éclatèrent d'un rire, puissant et nerveux. Franchement inapproprié en pleine rue de Paris.

" Je vais tout faire pour retrouver ses escarpes et chasser Rivette de ta demeure, Jean.

- Sois prudent !"

D'un geste autoritaire, oubliant qu'il n'était pas en uniforme de police, Javert arrêta un fiacre. Il ouvrit d'autorité la portière et y fit monter Valjean. Il donna l'adresse de la rue de Babylone au cocher et revint se placer à la portière.

Les deux amants n'avaient aucune envie de se quitter.

Discrètement, Valjean posa sa main près de celle de Javert, glissant ses doigts sur ceux du policier.

" Je te promets de faire attention, souffla Javert, mais rentre chez toi ! Les nuits ne sont pas sûres dans Paris en ce moment.

- Le seront-elles un jour ?

- On s'y efforce, M. Madeleine, on s'y efforce."

Puis Javert frappa sur le bois de la voiture et le cocher fit partir d'un bon pas son cheval.

Une soirée instructive.

Fatigué de ne rien faire d'utile pour ses enquêtes et espérant obtenir quelques informations sur la Robignole, Javert décida de rendre visite à Soazig et Chavo.

Jusque là, Lambry lui faisait des rapports écrits qu'il envoyait au commissariat régulièrement. Des rapports militaires, laconiques et succincts mais qui montraient le sérieux du vieux militaire et son bon coeur.

L'enfant se porte mieux. Rien de neuf sur ce front

Des demandes de fonds supplémentaires sont à l'ordre du jour

Léonie demande si M. Jean a prévu d'inspecter le quartier général.

Cela avait eu le mérite de rassurer Javert et Valjean et de les faire sourire. Mais une visite en personne serait bien dans le goût de Valjean.

Et puis qui sait ? Peut-être la gamine avait des idées sur la cachette que choisirait son oncle ?

Même si Javert n'y croyait pas.

Mais il devenait fou à chercher en vain dans Paris, comme un chien prenant le change durant une chasse à courre pour finir par être en défaut [bredouille].

Et Javert avait promis de donner des nouvelles des enfants à Jean Valjean, sachant que l'ancien forçat lui faisait confiance. L'inspecteur Javert rendit donc visite à Soazig et à Chavó.

Il passa juste à son appartement avant pour récupérer un sac de linge sale. Des semaines qu'il l'avait promis.

Ce qu'il vit le rassura.

Soazig se portait très bien, elle aidait madame Léonie à tenir la maison et le ménage. Sa mère, son frère et sa soeur allaient mieux. Même si le policier eut le droit à des regards inquiets.

Lambry montait la garde, comme de juste, s'octroyant une tasse de thé tandis que Mme Léonie préparait des gâteaux.

Ce fut avec un grand plaisir que l'inspecteur s'approcha de la table et y laissa tomber son lourd sac de linge.

Mme Léonie fut outrée mais Soazig ouvrit le sac et en sortit précautionneusement l'uniforme taché de sang et de poudre noire, ainsi qu'une chemise en relativement bon état. La petite examina les vêtements et lança, la voix sèche :

" Il manque des boutons, je m'en charge ?

- Il faut des boutons avec des fleur de lys. Tiens !"

Une petite bourse passa d'une main à l'autre. Les boutons étaient quelque chose de précieux et Javert les conservait avec soin.

" Combien de temps j'ai ?

- Le temps qu'il te faudra, répondit Javert, mais ne traine pas trop. Je n'ai pas tellement d'uniformes.

- Je m'en charge, monsieur.

- Les enfants enlevés par ces salopards de voleurs ont été rendus à leurs parents. Sauf le petit Pierre, annonça sans préambule Javert.

- Pierrot ? Je ne le connais pas assez. Peut-être Chavó ?

- Je vais voir le gamin. De toute façon, j'ai des questions à lui poser."

La façade impassible et sûre d'elle de la jeune fille craquela et Soazig regarda le policier avec inquiétude.

" Je peux...je peux venir ? Chavó est encore faible."

Javert hésita puis acquiesça.

Mais avant, il interrogea la gamine sur son oncle. Il le fit en passant, sans y accorder de l'importance.

Comme prévu, Soazig ne savait rien sur son salopard d'oncle, hormis les faits qu'il buvait et aimait le jeu au point de faire des dettes.

Peut-être, reprendre la chasse aux floueurs se révélerait utile ?

Dans une chambre, sur un lit, bien au chaud, se tenait Chavó et il vit entrer avec appréhension le grand policier dans sa chambre. Le gamin s'attendait à tout, brutalité, arrestation, interrogatoire…

Il essaya de se redresser dans son lit, il avait repris des forces mais la faiblesse le rendait encore vulnérable.

" Monsieur…," commença l'enfant, affaibli.

Javert toisait le jeune garçon tandis que Soazig s'asseyait sur le lit.

" Tu vas mieux que la dernière fois que je t'ai vu, dino [gamin en rom]," fit Javert.

Cela surprit le garçon qui observa mieux le policier, notant sa peau sombre, ses cheveux noirs, ses yeux transparents. Un policier gitan ? Etait-ce seulement possible ?

" Un Kalo Klisté [un gitan policier] ? Comment…?

- J'étais un narvalo [imbécile]."

Chavó hocha la tête, compréhensif.

Puis, il décida que le policier avait fait assez d'effort pour lui et se mit à ne parler qu'en français. De plus il y avait Soazig et la petite ne comprenait pas la langue rom.

" Vous êtes venu m'arrêter ?, fit simplement le voleur, énonçant une vérité sans faiblir.

- Non, répondit tout aussi laconiquement Javert.

- Alors ?

- Je suis venu pour trois raisons ! La première est couchée dans ce lit ! Je suis venu pour savoir comment tu allais, dino. Je n'ai pas aimé te porter à moitié mort dans mes bras lorsque j'ai aidé à poisser tous ces grinches.

- Je suis désolé, murmura l'enfant.

- Je vois que tu as grossi, c'est bien dino.

- Je vais partir dés que je pourrais, inspecteur."

Soazig n'avait rien dit jusque là, laissant le policier et le voleur discuter ensemble, mais là, elle intervint et s'écria :

" NON ! Tu vas rester avec nous Chavó ! Tu seras mon frère !

- Je suis un gitan. Un paria et un voleur !"

Javert tourna la tête pour regarder la fenêtre, elle donnait sur la rue. Un magnifique soleil brillait dehors, nous étions en mai et le printemps se décidait enfin à s'installer définitivement. Plus de pluie, mais du soleil et de la chaleur.

" Je connais cela mais on peut s'en sortir !

- Vous avez aussi été un voleur ?, demanda Chavó, intraitable.

- Pire ! Moscrou du chtiriben [gardien de prison] !"

Le gamin pâlit mais était fasciné par l'histoire de ce gitan devenu policier après avoir été gardien de prison.

" Et votre clan ? Votre famille ? Votre mère ?

- Frek [mort].

- Je… Je…"

Mais Chavó se tut, il ne trouvait rien à répondre à cela.

Javert contempla l'enfant, le gamin était un jeune garçon qui devenait adulte, son visage était moins émacié et les cernes noirâtres sous ses yeux avaient disparu. Bientôt, il aurait récupéré sa force et sa vigueur. Mais à quelle fin ?

Retourner dans la rue pour y mourir ou y devenir voleur ?

" La bande du Pégriot est tombée, annonça Javert. Ils finiront en prison pour de longues, très longues années.

- Ce sont des meurtriers, lâcha Chavó. Bibi est mort à cause d'eux. Et ils ont affamé Denis à le faire mourir. Et sans Soazig je serais mort moi aussi."

Soazig se rapprocha et se coucha contre son ami. Un peu à la manière d'un chat.

" Que vas-tu devenir Chavó ?, demanda Javert, usant du prénom du gamin pour la première fois.

- Je vais partir, répéta l'enfant, têtu.

- Et ton père ? Et ta mère ?

- Je suis mieux mort que voleur."

Javert ne répondit pas. Il comprenait le gamin mieux que quiconque.

" C'est la deuxième raison de ma venue ici. Je ne veux pas d'une enquête sans conclusion, j'ai un honneur de policier ! Je veux retrouver tes parents !"

Chavó grimaça et se tut, encore plus renfrogné dans son oreiller.

" Je peux transmettre le message que tu es toujours vivant. Pour rassurer tes parents. Et leur expliquer que tu es parti.

- Mais…, commença Soazig, scandalisée.

- Un policier chez mon père ?! Ce sera pire !"

Javert, d'un geste nerveux, retira son chapeau et défit son ruban, laissant glisser ses cheveux sur ses épaules en secouant brutalement la tête.

" Là ? Sans uniforme cela va ?, cracha Javert. Je suis policier, certes, mais je ne le porte pas sur ma gueule, alors que le sang de gitan, oui."

Et Chavo donna l'adresse de son père.

" Pour la troisième raison ?, demanda Chavó, impressionné par Javert, maintenant qu'il le voyait sans chapeau, les cheveux détachés.

Le policier ressemblait à son père.

" Les mômes enlevés ont retrouvé leur famille, sauf le petit Pierre. Je n'ai aucune information sur lui. Gilbert n'en sait rien. Je me suis dit que peut-être, toi, tu pouvais m'aider ?

- Pierrot ? Je sais pas son nom de famille, le gosse le connaît pas.

- Tu ne sais rien de lui ?

- Non. Que va-t-il devenir ?, fit Chavó, inquiet pour le petit bonhomme qui regardait tout et tous avec de grands yeux surpris...et qui avait tellement toussé cet hiver que tout le monde avait pensé qu'il allait en mourir.

- Un cogne ! Il a un nouveau dada [papa], un de mes inspecteurs.

- Il...il est bien traité ?

- Les cognes ne sont pas tous des salopards, claqua Javert.

- Oui, monsieur.

- Il est bien traité, le rassura le policier. Il a une chambre pour lui et une montagne de jouets en bois."

Chavó hocha la tête, sans rien dire, heureux de savoir cela.

Heureux de savoir que tout était fini.

Heureux de savoir que les enfants avaient été sauvés.

Heureux de savoir qu'on tenait à lui.

L'inspecteur laissa les enfants entre eux et revint dans le salon, où l'attendait madame Léonie, les mains sur les hanches et la colère brillant dans les yeux.

" C'est quoi ce linge sale ? Vous prenez Soazig pour votre bonne ou vous vous faites payer en nature ?

- Un accord avec la gamine !, répondit Javert en souriant, sans aménité.

- Un accord ?," hurla la femme, prête à invectiver encore plus durement le policier.

Mais Lambry décida d'intervenir, il posa doucement une main sur le bras de la femme et lui expliqua :

" L'inspecteur a bien agi, Léonie. Soazig voulait retourner dans la rue pour trouver un travail.

- Il fallait lui proposer de l'argent !

- La gosse a refusé, reprit Lambry, pressant. Alors l'inspecteur a proposé de laisser ses habits à laver comme travail pour Soazig.

- Oui, oui, c'est vrai. Elle peut être une tête de mule, soupira Mme Léonie. On peut l'aider ?, demanda sèchement la femme, ou c'est interdit par le règlement ?

- On peut l'aider, se mit à sourire Javert. Il y a un pain de savon dans le sac et du fil. Je n'ai pas fourni les aiguilles.

- On a ce qu'il faut."

Avant de partir, rassuré et frustré, Javert annonça aux deux adultes la fuite de l'oncle de Soazig et du chef de la bande de voleurs. Les adultes le savaient déjà, Vidocq les avait informés pour qu'ils soient prudents.

Seuls les enfants et la mère de Soazig étaient restés dans l'ignorance.

Par contre, Javert expliqua que des agents de la Sûreté surveillaient la maison depuis tout ce temps et cela les estomaqua.

Lambry se précipita sur une fenêtre mais il ne remarqua rien.

Javert haussa les épaules et lança, dédaigneusement :

" Heureusement ! Sinon le Mec aurait leur peau.

- Mais combien de temps cela va durer ? Et qu'en dit M. Jean ?, intervint madame Léonie.

- M. Jean est pour l'instant indisponible mais il pense à vous et à Soazig. Il viendra vous visiter dès que possible.

- C'est un homme charmant !," lança la femme avec chaleur.

Un reniflement agacé retentit dans la pièce et fit sourire Javert.

Le hussard était jaloux ?

Amusant !

Chez M. Fauchelevent, Cosette grandissait et devenait une femme.

Mme Fanny Rivette se montrait aussi empressée et affectueuse qu'une mère pour l'enfant.

Cosette apprit à se tenir, à s'habiller, à parler. De la petite novice sortie du couvent et capable de chanter des cantiques naissait une jeune femme habillée de robe de satin et discutant de façon distinguée du concept de la cristallisation énoncé par un certain Stendhal dans son ouvrage publié en très peu d'exemplaires en 1822 et intitulé De l'amour…

Comme si tomber amoureux pouvait se résumer à un simple contact visuel ! Cosette ne le croyait pas.

Mme Rivette, en femme de goût, conversait avec Mlle Euphrasie du poème appelé le Lac d'Alphonse de Lamartine...

Deux femmes du monde parlant d'oeuvres et analysant des situations littéraires.

M. Fauchelevent, un peu perdu, regardait ce phénomène sans le comprendre. Sa petite Cosette devenait une jolie rose.

Elle grandissait.

Javert n'était pas plus préparé. Il essayait de jouer les hommes éduqués et buvait son thé en s'efforçant de tenir sa tasse de thé sans briser l'anse.

Un travail de longue haleine.

À tous ces changements, trop légers pour être perçus au moment où ils se produisent, mais aussi tellement importants qu'ils en devenaient déconcertants, s'ajouta un nouvel élément perturbateur: la présence de Mme Veuve Rivette, qui profitait de ses repos hebdomadaire au magasin de nouveautés pour rendre visite à sa famille.

Elle n'avait pas eu de chance cet après-midi-là, car le petit Clément dormait comme un ange depuis bien avant son arrivée.

Fanny Rivette savait que la brave femme ne tarderait pas à être tentée de prendre son petit-fils dans ses bras, quitte à le réveiller. Connaissant le caractère de cochon du petit, ses braillements allaient alors la forcer à interrompre encore la leçon de Cosette.

" Je trouve que Clément est très calme ces temps-ci. Ce doit être à cause du hamac que vous lui avez aménagé, Monsieur Fauchelevent : il le distrait et le fatigue aussi", dit la veuve en regardant son petit-fils d'un air chagrin.

- Je n'appellerais pas cela un hamac, madame. C'est une version sécurisée de ce que les femmes de nombreux villages utilisaient pour calmer leurs enfants pendant qu'elles travaillaient, lorsqu'ils devenaient trop lourds pour les porter sur le dos.

- Je m'en souviens. Mais à l'époque, les gens se contentaient d'attacher un morceau de tissu aux branches d'un arbre et de mettre l'enfant dedans.

- Oui, la différence est qu'à ce temps-là, personne ne se souciait trop s'il retrouvait son enfant par terre lorsqu'ils allaient le chercher.

- C'est vrai."

Madame Rivette sourit puis poussa un soupir. S'était-elle laissée entraîner par Valjean de retour à l'époque de sa jeunesse ?

Les inspecteurs Javert et Rivette se regardèrent entre eux. La mine renfrognée du jeune homme imitait avec une perfection troublante l'expression du vieux policier.

" Et dites-moi, Fauchelevent, vous vous sentez mieux aujourd'hui ?, lança l'inspecteur Javert alors qu'il en était à la troisième tentative de soulever sa tasse de thé par l'anse ridiculement petite.

- Plaît-il ?

- Vous ne vous souvenez pas de ce que vous nous disiez, à Rivette et à moi, lorsque nous avons quitté le théâtre ? À propos de vos cicatrices et de la pluie qui s'en vient ?"

Javert avait réussi à maintenir sa tasse en équilibre précaire. Valjean posa la sienne sans trop se soucier du contenu.

" Ah ! Oui, inspecteur, je me sens déjà mieux. Ce sont les infirmités propres à la vieillesse, rien de plus.

- Ne soyez pas pudique, monsieur ! Saviez-vous que notre Monsieur Fauchelevent est un héros des guerres de l'Empire, mère ?", intervint Philippe Rivette, content de se lancer dans ce jeu.

Jean Valjean s'étouffa. Cependant, son thé restait toujours sur la table.

" Dire cela serait exagéré !, protesta le vieux forçat dès qu'il eut retrouvé l'usage de sa voix.

- Voyons, Fauchelevent ! Laissez le garçon amuser sa mère avec une bonne histoire, fit Javert, insistant.

- Oui, Philippe ! Monsieur est trop modeste pour partager ses exploits avec le monde."

Madame Rivette regardait Valjean sans déguiser son intérêt. Ni son admiration.

" Vous verrez, Mère, l'histoire est formidable. Elle fait réfléchir aux aléas du destin. Monsieur Fauchelevent, ici présent, a servi dans la marine pendant dix-neuf ans comme artilleur. Quel était déjà le nom de son bateau ?

- Navire. L'indomptable Du Pré, il me semble", répondit Javert en fouettant le vieux forçat d'un regard narquois.

Valjean passa une paume sur son visage. Lentement. Essayant de reprendre son souffle, puis Rivette reprit sa narration après une pause théâtrale.

" Fauchelevent commandait déjà une batterie lorsque le Petit Caporal appareilla pour l'Egypte. Vous me direz que notre marine ne s'est pas beaucoup distinguée pendant les guerres... Et cela constitue une partie importante de l'histoire. Pendant dix-neuf ans, Fauchelevent a servi sur des navires de guerre : il a été à Trafalgar, à Saint-Domingue, à Cadix, et a vu toute la flotte de l'Empire couler sans avoir reçu la moindre égratignure …

- Eh bien... si on ne prend pas en considération les dangers du métier, comme un boulet de canon qui lui est tombé sur le pied, ou les coups de fouet disciplinaires de rigueur. C'est courant chez les marins.", interrompit Javert, ignorant le regard horrifié du galérien.

- Le fait est qu'après le départ de Napoléon pour l'île d'Elbe, Fauchelevent prit sa retraite... Puis se réengagéa comme simple fantassin lorsque les alliés ont foulé le sol de la Patrie.

- Remarquable !, déclara Javert sans dissimuler le sarcasme.

- Mais le sort fit que, lors de son premier combat, un boulet a éclaté à quelques pas de lui. Juste devant. Heureusement, notre ami a réussi à conserver ses jambes... Mais d'autres parties de son anatomie ont été irrémédiablement endommagées et ont dû être... amputées.

- Monsieur !, s'indigna Valjean, qui était devenu rouge comme un coquelicot.

-Allez, Fauchelevent ! Madame Rivette ne sera pas effrayée par une mention aussi honorable à votre bas-ventre", ricana Javert.

La veuve regarda, tour à tour, les trois hommes et sans la moindre hésitation s'esclaffa de rire. Ce qui ne manqua pas de réveiller Clément.

" Philippe ! Tu n'as pas honte de chercher des histoires au pauvre monsieur Fauchelevent ? Et vous, inspecteur Javert, vous exercez une mauvaise influence sur mon fils !

- Mère, je vous assure...

- Je ne comprends pas ce qui te passe par la tête, mon fils. En fait, si. Tu restes un garçon jaloux et gâté et tu penses qu'il peut y avoir quelque chose entre ce brave monsieur et moi. Mais je tiens à te dire que monsieur Fauchelevent a été très franc avec moi le soir du théâtre. Il m'a parlé de la mère de Cosette, et je suis assez âgée pour comprendre qu'une femme ne peut pas faire face au spectre d'une autre femme avec succès, surtout lorsque son compagnon la pleure encore. Sois tranquille, mon fils, je ne suis pas aussi naïve que j'en ai l'air."

Jean Valjean lança un regard amusé aux deux inspecteurs. L'un avait blêmi, l'autre restait muet pour une fois. Il ressentit de la compassion pour eux.

" Maintenant vous comprenez pourquoi je regrette toujours la mère de Cosette, madame. Elle a gardé son estime pour moi jusqu'à la fin. Malgré mes défaillances."

La veuve Rivette examina à nouveau les visages de ses interlocuteurs. Son fils avait l'air stupéfait et Javert regardait ses mains avec ce qui aurait pu être de la tristesse. Quant à Jean Valjean, ou plutôt Fauchelevent, tel qu'elle le connaissait, il semblait parfaitement sincère.

" Je crois que le petit Clément réclame mon attention, messieurs. Si vous voulez bien m'excuser."

La femme les quitta laissant derrière elle un silence crispé. Valjean buvait finalement son thé sans quitter des yeux les deux hommes assis devant lui. Le galérien pouvait comprendre que Rivette veuille s'éloigner de sa mère, et la seule chose qu'il pouvait lui reprocher était d'avoir mal interprété sa conduite. Mais qu'en était-il de Javert ? Qu'avait-il en tête ? Son amant en était-il venu à penser que Valjean voulait se rapprocher de la veuve au sens biblique ? Alors que Javert connaissait non seulement ses penchants mais aussi ses sentiments ? C'était absurde !

Fatigué de tourner en rond, Valjean résolut de briser le silence après quelques minutes.

" Et les travaux ?, demanda-t-il, l'air de rien, en se tournant vers l'inspecteur Rivette, plus habitué à vivre de cette manière raffinée et amusé de constater les efforts que faisait son collègue pour dompter sa nature indisciplinée, surtout après la remise en place de la part de la vieille dame.

- Toujours en cours, répondit le jeune inspecteur. Nous espérons avancer bientôt.

- Vous êtes les bienvenus ici !, dit chaleureusement Valjean.

- Oui, nous savons, reconnut Rivette en souriant, mais ma femme souhaite retrouver son propre piano.

- Et nous aimerions transmettre également un message, lâcha Javert, du bout des lèvres.

- Sûr !, approuva Rivette, avec un accent dur qui ne lui ressemblait pas. Un faire-part de mariage."

La Veuve allait se marier pour le meurtre de Maxime Rumilly, de sa femme et de sa fille.

Un joli mariage et l'inspecteur Rivette sera au premier rang !

" Et pour l'oncle de Soazig ?, demanda Valjean, ne sachant pas de quoi parler pour éloigner les policiers de ce sujet délicat.

- Aucune nouvelle pour le moment, mais les hommes de Vidocq surveillent toujours la maison de Soazig, répondit Javert.

- Inspecteurs, je me demandais s'il est possible de visiter la tabletterie où travaille Lambry, le hussard. Il s'avère que je cherche un jeu de dames depuis longtemps. On en avait parlé mais j'ai bien peur que l'on ne se soit quitté avant qu'il ne me dise où pouvoir le retrouver. Ceci, toutefois, en supposant que l'adresse du magasin ne soit pas une question confidentielle, bien sûr.

- Je ne pense pas qu'il y ait de mal à ce que vous regardiez du côté de la rue Chapon. L'on dit que les boutiques sont élégantes", répliqua Javert, se demandant ce que son amant avait encore à l'esprit.

Rivette, qui était restée pensif pendant la discussion, se leva et s'approcha de la porte-fenêtre.

" Plus j'y pense, plus je suis convaincu que la Robignole est trop malin pour se laisser attraper par les hommes de Vidocq. Les gars de la Sûreté perdent leur temps.

- Peut-être. Mais je t'assure qu'un jour, je l'enverrai au pré."

Javert, le garde-chiourme, avait prononcé ces mots en serrant les dents.

On ne dit rien de plus, on regardait les trois femmes converser gentiment, tandis que le petit Clément gigotait dans son berceau…

Deux semaines étaient passées depuis la fameuse évasion collective de la Force.

Ainsi, des affaires avançaient, d'autres se terminaient sur un classement sans suite.

Ainsi de l'affaire du petit Pierre. Abandonnée.

Ainsi de l'affaire Maxime Rumilly, alias le Ponteur. Sa famille, morte, dans une maison incendié, son corps supplicié… Classée sans suite.

Rivette se jura de venger leur mort !

Ainsi de l'affaire de la Robignole et du Pégriot… Les gonzes avaient disparu dans les rues de Paris, évanouis de la surface de la Terre.

Il fallut abandonner.

Puis, Rivette se rebella et retourna dans sa demeure, ignorant les prières de prudence et de patience de M. Fauchelevent. L'inspecteur toléra un agent de la Sûreté qui campa dans son salon.

Ce fut une grâce de la part de Vidocq que ce soit Ronquetti qui s'y colle. Les deux hommes s'entendaient bien et se protégeaient mutuellement.

Javert en fut rassuré. Quoi de mieux qu'un floueur pour se défendre d'autres floueurs ?

Javert reprit sa vie de mouchard et recommença à hanter les réunions des républicains.

La colère grandissait, la révolte montait…

Ainsi passèrent les premiers jours de mai.

Le soir du départ des époux Rivette, Cosette remarqua que son père retournait à ses habitudes d'ermite et s'en inquiéta.

" Père, vous n'allez pas dormir dans la cabane ! Restez ce soir ! Il fait humide !

- Ma chérie, je voudrais juste me reposer un peu au calme et prier. Ces dernières nuits ont été éprouvantes. Tu sais que j'aime ma tranquillité.

- Oui, sourit tristement Cosette. Vous êtes si sauvage, père."

Valjean se rapprocha de Cosette et lui caressa la joue, la jeune femme pencha sa tête dans la main de son père.

" J'ai besoin de vous, père.

- Demain, ma chérie. Laisse-moi cette nuit."

Cosette secoua sa jolie tête blonde et sourit, tendrement.

" Prenez soin de vous, père, les nuits sont humides. Faites du feu ! Je vous prie !

- Je te promets de prendre soin de moi.

- Bonne nuit père.

- Et lis ce livre que Mme Rivette t'a apporté.

- Les Orientales de Victor Hugo ? Cela ne serait pas du goût de l'inspecteur Javert."

Il y eut un petit sourire moqueur partagé entre le père et sa fille.

" L'inspecteur ne comprend pas la poésie.

- Nous retournerons au théâtre papa ! Et il va apprendre !"

Valjean ne répondit pas, il regardait sa fille, les yeux brillants de plaisir, puis la jeune fille frappa dans ses mains, comme une enfant devant un nouveau plaisir.

" Ou alors l'opéra ! Qu'en dites-vous ?

- Peut-être ma chérie."

Un baiser sur le front et Valjean disparut dans la nuit.

"Aller à l'opéra ? Pourquoi grands dieux ? Ce n'est pas ma place Jean !

- Crois-tu que cela soit la mienne ?"

Un baiser sur une épaule dénudée. Javert demandait pardon sans le dire.

" Que veux-tu voir Jean ?"

C'était impressionnant de voir cet homme, si imposant, ayant passé sa vie à ordonner et à plier les êtres, se plier à son tour et se soumettre.

" Je n'en sais rien, répondit en souriant Valjean.

- Alors pourquoi cette histoire ?

- Pour profiter d'une soirée en ta compagnie et apprendre à vivre.

- Je ne connais rien à la musique. Je m'y connais encore moins en musique qu'en littérature, grogna Javert.

- Tu sais chanter ?"

Valjean se redressa, dans toute la splendeur de sa nudité. Il impressionnait toujours Javert. Un tel homme, une force de la nature, un Hercule vieillissant…

" Bien obligé, répondit Javert.

- Bien obligé ?

- En tant que garde, j'ai dû apprendre les hymnes nationaux...et les cantiques…

- Les hymnes ?"

Les deux hommes songèrent à leur discussion autour de la Révolution lors de la soirée au théâtre. Javert préféra agir pour ne pas reprendre cette conversation malheureuse.

Dans le creux de l'oreille de Valjean, la voix de baryton se mit à fredonner :

Vive Henri IV !

Vive ce roi vaillant !

Vive Henri IV !

Vive ce roi vaillant !

Ce diable à quatre

A le triple talent

De boire et se battre

Et d'être un vert galant

" Un vert galant ?, sourit Valjean, alors que la bouche de Javert se posait dans sa gorge, pour embrasser le cou et mordiller doucement la carotide.

Explorer avec soin cette zone qui donnait toujours envie de plus…

" Le roi Henri IV couchait encore avec sa maîtresse à cinquante ans passés…"

Cela fit rire Valjean.

" Mais ce n'est pas cette chanson que j'ai le plus fredonnée, souffla Javert.

Le policier se pencha à nouveau vers l'oreille et sa voix se fit velours, caressante et rauque. Excitante.

C'est dans la rue du Mail

Où j'ai été coltigé [empoigné],

Maluré,

Par trois coquins de railles [gendarmes],

Lirlonfa malurette,

Sur mes sique 'ont foncé [moi],

Lirlonfa maluré.

" Toi ? Tu connais des chansons de voleurs ?," sourit Valjeans, avant de gémir.

Javert eut un sourire suffisant, tandis que ses mains se perdaient dans des recoins interdits.

" Il y avait des chanteurs au bagne… Il y a des chanteurs dans mes cellules. Surtout quand ils sont ivres…

- Oui, on chantait au bagne…

- Mhmmm. Je sais… Le Cric avait une jolie voix…

- Tu te souviens ?, fit Valjean, surpris.

- Je me souviens de toi !

- Menteur ! Ce n'est pas possible !

- Comment ai-je réussi à me souvenir d'un homme vu au bagne vingt ans avant malgré les costumes sévères de M. Madeleine ?

- Je ne te crois pas !

- Le dimanche, je me plaçais tout près de M. Madeleine dans la nef de l'église et j'écoutais sa voix chanter les cantiques...et je cherchais les points communs. Même ta voix t'a trahi !

- Je ne te...Dieu !...te crois pas."

Javert vint embrasser Valjean, passionnément, faisant haleter le forçat.

" J'admets, sourit le garde-chiourme, il y a un peu d'exagération. Je ne t'écoutais pas chanter.

- Ha !

- Mais je n'ai jamais cessé de te surveiller.

- Fraco…"

Et les mains de Valjean saisirent les cheveux de Javert pour les tordre et les tirer tandis que le policier prenait son désir en bouche.

Profondément, intensément, ardemment.

" Deux semaines sans t'aimer, grogna Javert en relâchant le sexe, dur et gonflé de Valjean. J'étais à deux doigts de te rejoindre dans ton lit !

- Cela aurait été dangereux. Continue ! Je t'en...prie…

- Et cette femme ! Je la retiens la femme de Rivette avec ses idées à la noix. J'étais à deux doigts de commettre un meurtre !

- Fraco… Une vieille dame très gentille…

- Une maritorne qui fait du boniment [draguer] à mon homme. Je te l'aurai étranglée !

- Crime passionnel ?

- Un duel pour Dona Sol…

- Je suis Dona Sol ?," lança Valjean et il se mit à rire.

Javert le fit taire, fâché et agacé en prenant le sexe de Valjean le plus profondément possible dans sa gorge.

" Tu es à moi, fit intensément le policier. J'aurai dû t'embrasser devant tout ce monde. J'en avais envie.

- Fraco, gémit Valjean.

- Ou alors, je voulais te laisser me prendre dans ton jardin.

- Mon Dieu," se mit à rire encore Valjean.

Javert abandonna la fellation et vint se placer juste au-dessus de son amant, espiègle et moqueur.

" Tu imagines cela ? Nous ? Faisant l'amour au-milieu de tes fraisiers ?

- Non. Mais maintenant que tu m'as donné cette image…

- Fais-moi l'amour Jean… Tu m'as manqué… J'ai besoin de toi…"

Un tel aveu venant d'un tel homme suffit à gonfler le coeur de Valjean d'amour et de reconnaissance.

" Fraco… Mon amour…"

Des gestes sûrs, des sensations connues, mais toujours nouvelles. Des serments d'amour et des paroles de tendresse.

"Je t'aime...je t'aime...je t'aime...je t'aime…"

Javert en avait besoin car l'inspecteur ne l'avouerait jamais, mais il avait eu peur. Et il avait encore peur. Intensément.

Il avait peur que Jean Valjean ne le quitte pour se marier.

Une fin de vie normale avec une femme aimante et une routine agréable.

Ce que le policier ne pourrait jamais lui apporter.

CHAPITRE XI

DISPARITION

Des jours inutiles et monotones. Des jours perdus en vain. Des jours que seule la météorologie permettait de différencier.

Le soleil, la pluie, le brouillard, la chaleur...

Javert prenait son mal en patience.

L'inspecteur commença par tenir sa promesse.

Il rentra rue des Vertus, s'habilla en ouvrier…

Et pour la première fois depuis des années, Javert laissa tomber ses cheveux sur ses épaules.

En pleine journée.

Au-milieu de la ville.

Une longue chevelure, grisonnante sur les tempes, restant encore assez noire dans ses profondeurs.

Javert n'avait pas coupé ses cheveux depuis des années. Depuis le bagne.

Il avait dû les garder très courts au bagne.

Il n'avait été accepté dans la garde qu'à cette condition. Effacer le gitan en lui.

Javert n'avait laissé repousser ses cheveux qu'en entrant dans la police. Lors d'une affaire le mettant aux prises avec un clan vivant aux abords de Marseille. Un clan de gitans, comme de juste. Il avait dû passer pour l'un des leurs.

Javert avait donc laissé pousser ses cheveux.

Le loup des Asturies avait admirablement fait son travail, traquant ceux de sa race et les jetant en prison. Sans distinction de sexe, d'âge.

Sans chercher à démêler l'innocent du coupable.

Un loup chassant les siens. Et que sa mère aurait dû tuer à la naissance.

Javert avait reçu les félicitations de son supérieur.

M. Chabouillet s'était même fendu d'une lettre de félicitations.

Et le jeune mouchard avait convaincu la Force de sa valeur.

Javert avait dû laisser pousser ses cheveux et ne les avait pas coupés depuis.

Il avait une vingtaine d'années alors.

Il en avait cinquante aujourd'hui et une longue chevelure grisonnante.

Un homme inconnu le regardait dans le miroir, Javert détesta cela et partit le plus vite possible remplir sa mission.

La rue Grenétat était une rue pauvre et sale. Les maisons délabrées cachaient avec zèle leurs habitants, de pauvres diables qui s'entassaient dans des logis qui étaient souvent aussi leurs ateliers, mais laissaient en vue une cohue de petits commerces modestes, voire au bord de la faillite.

Javert était déjà passé par ses pavés en tenue d'inspecteur. Il ne valait mieux pas qu'on le reconnaisse dans cette tenue civile.

Un rétameur tenait une petite échoppe, propre et misérable.

Javert y entra sans frapper.

Un homme remettait en état une casserole de fer. A coup de marteaux, il frappait le métal, l'applanissant, le préparant pour ensuite réparer les fonds, troués. Voire pour les étamer en plongeant l'ustensile dans un bain d'étain fondu.

Un chaudron chauffant sur le feu prouvait que l'artisan avait prévu le bain d'étain.

L'homme, à la peau basanée, se tourna vers le nouveau venu, indifférent.

" Qu'y a-t-il pour votre service ?, demanda poliment l'artisan, en usant volontairement d'un français parfait, qu'un petit accent étranger marquait.

- Votre fils est vivant !, annonça tout à trac Javert.

- S'il n'est pas là, c'est mauvais. Prison ?"

Le rétameur reprit son travail et se désintéressa du messager.

Mais aux yeux du policier, la raideur dans les épaules, les phalanges blanchissant sur les outils, le regard sombre perdu dans le métal…, démontraient la tension.

" Non. Mais il s'en est fallu de peu, répondit Javert, honnêtement.

- Alors il aurait mieux valu qu'il soit mort."

Le marteau frappa trop fort le métal fragilisé de la casserole et le rétameur poussa un juron en langue rom.

" Il est devenu voleur mais il a refusé de voler et a failli mourir de faim pour cela.

- Un voleur…, cracha le père.

- Un jeune homme perdu. Il est vivant.

- A-t-il de quoi ?, claqua le père, plein de ressentiment, les yeux flamboyants en fixant Javert.

- Il ne demande rien !, se défendit Javert.

- De toute façon, il est mort. Mais s'il a besoin, je peux donner. Mais je ne veux jamais le revoir.

- Il l'avait bien compris."

Le vieux rétameur se leva. Il était presque aussi grand que Javert.

Mais ce ne fut que devant le policier que le rétameur se fit curieux.

" Vous êtes qui pour Chavó ?

- Un ami."

Un faible sourire. La tension s'atténua et le père chercha des billets dans ses poches.

Javert refusa d'un geste nerveux.

" Je voulais juste vous prévenir qu'il était vivant. Chavo ne voulait pas.

- Vous avez bien fait. Je suis content de savoir qu'il est vivant. Qu'est-ce qu'il va devenir ?

- Aucune idée ! Mais je peux vous certifier qu'il restera honnête.

- Dieu le sait ! Merci, monsieur…"

Une main tendue, sale et abîmée par les métaux et les produits chimiques, une question implicite et un sourire curieux.

Le policier hésita puis accepta et la main et l'aveu.

" Javert."

L'éclat brilla dans les yeux et l'homme sourit en annonçant :

" Un gitan ne laisse pas un autre en arrière, c'est cela ?

- Aujourd'hui, je sais. Et Chavó a essayé de mourir pour son honneur. Cela se respecte.

- Où puis-je vous joindre pour avoir des nouvelles du fils ?

- Je suis sûr que vous savez, se mit à sourire à son tour Javert, en croisant ses bras devant lui. Comme tous les gitans de Paris.

- Commissariat de Pontoise," répondit froidement le rétameur.

Un salut et Javert disparut dans la rue.

Laissant derrière lui, un père surpris mais content.

Le fils était vivant. Peut-être un jour il pourrait le revoir ? Même si Chavó revenait avec un uniforme de Klisté...

Après cette triste affaire, Javert reprit son poste et ses enquêtes. Il n'avait plus qu'à attendre. Et à continuer à chercher...le Pégriot, la Robignole, les républicains…

Et puis un jour, tout s'enchaîna.

L'inspecteur Javert était à son poste de Pontoise.

Il essayait de comprendre les dernières nouvelles à l'ordre du jour et n'y arrivait pas. Alors que la couronne de France faisait face à une montée en puissance de l'opposition populaire et politique, les souverains des Deux-Siciles étaient reçus à Versailles dans les fastes de la Cour. Le roi François Ier des Deux-Siciles était un roi aimé de son peuple, certes, mais il menait une politique conservatrice et répressive qui lui valait une violente cabale de la part des sectes de carbonari, on se révoltait en Sicile, on se révoltait dans les Calabres, on se révoltait en Campanie…

On était à la veille d'une nouvelle révolution française et le roi s'amusait…

Les souverains des Deux-Siciles avaient été accueillis à Saint-Cloud la veille…

Et le 9 mai, le couperet tombait. Le gouvernement de Polignac se brisait. La bonne entente entre les ministres de Charles X n'était qu'une entente de façade.

Christophe de Chabrol de Crouzol venait de démissionner de son poste de ministre des finances. Poste dans lequel il excellait, créant des réserves d'argent pour les travaux publics, réalisant plus de 6 millions d'économies à l'Etat… Un tel homme quittant le ministère Polignac était un soufflet au visage du roi.

Et que faisait le roi durant ces sombres moments ? Il dansait !

Non, l'inspecteur Javert ne comprenait pas. Il se disait qu'il allait devoir remettre son déguisement de mouchard et hanter quelques réunions de républicains et de révoltés. Peut-être Auguste Blanqui aurait des nouvelles ?

Javert en était là de ses pensées lorsqu'un message lui fut apporté par un sergent Durand, le visage sombre.

Un message de la part du Marquis, cela surprit à peine Javert qui arrêta Durand à sa porte.

" Horace," lança Javert, en lisant le message étrange de son mouchard.

Le sergent se retourna à l'appel de son prénom, extrêmement surpris.

" Monsieur ?

- Où en es-tu avec Lucie ?

- Je ne sais pas, monsieur. Il faut une position pour permettre la retraite… Je…"

Javert se leva et machinalement s'habilla.

En mai, il faisait beau maintenant dans les rues de Paris. Beau et une brise agréable passait dans les rues de la ville.

" Il faudra aller voir le Marquis et régler cette affaire une bonne fois pour toute.

- Mais… Je n'ai rien à proposer…

- Nous discuterons avec le Marquis. Nous trouverons bien quelque chose.

- Merci monsieur !," fit la voix pleine de chaleur du jeune sergent.

Mais Javert n'entendait pas.

Il glissait ses pistolets dans ses poches, il était concentré sur le message du Marquis, ne sachant pas quoi en penser.

" As-tu été voir Lucie ces derniers temps ?, reprit le policier, les yeux tout à coup fixés sur son sergent.

- Heu… Oui…,se troubla Durand. Nous nous sommes promenés dans les parcs… Nous…"

"Nous nous sommes embrassés sous les arbres de l'Allée des Cygnes, en regardant la Seine…"

" Tu devrais lui envoyer un message.

- Pourquoi ?, fit Durand, étonné.

- Je ne sais pas. Et je n'aime pas cela."

Et Javert quitta le commissariat, laissant sa place à Roussel qui racontait à tout le monde que son môme avait décidé de devenir...joueur de cartes…

Inspecteur,

J'ai trouvé quelque chose d'intéressant au 5, rue de Verneuil. Cela concerne une de vos affaires. Soyez discret.

Le Marquis

Ce n'était pas dans les usages du Marquis mais Javert décida de faire confiance au proxénète.

Javert prit un fiacre, il se voulut discret et fit attention de ne pas être suivi.

Combien il le regretta !

Il ne lui suffit que de pénétrer dans la maison basse située au 5, rue de Verneuil pour s'en rendre compte.

Il ne suffit que d'un pas dans la maison pour s'en rendre compte.

Un déclic retentit aux abords de son oreille et le policier reconnut immédiatement le bruit d'un pistolet qu'on arme.

Il ne tenta même pas de bouger alors qu'on lui saisissait les bras.

" Bonjour inspecteur, fit une voix méprisante.

- Balmorel ! Il y av ait longtemps, eut le courage de dire Javert.

- A qui le dis-tu ?"

Un coup en plein estomac et le policier perdit son souffle, tombant aussitôt en avant.

On le retint pour lui coller un deuxième coup de poing dans le ventre.

Puis il ne put que tomber sur ses genoux lorsqu'un dernier coup lui fit perdre définitivement l'équilibre.

Son chapeau tomba à terre et dévoila ses longs cheveux retenus par un ruban.

" Tsss ! Doucement les gonzes !, fit calmement le daron de la putasserie. Nous avons à causer, le cogne et moi.

- Va...te...faire...foutre...

- Mauvaise idée inspecteur ! Dans ta situation, je jouerai profil bas !"

Quelqu'un vint saisir les cheveux de Javert et le força à lever la tête pour observer devant lui.

Et Javert vit ce qu'il n'avait pas eu le temps de voir.

Un salon mal agencé où tout puait l'humidité et l'abandon. Dans lequel Balmorel était assis là, sur un fauteuil de qualité.

Le daron avait forci, il regardait Javert en souriant, sans aménité.

A ses pieds était étendu le Marquis, l'homme avait été bousculé vus les hématomes qui décoraient sa face mais il allait bien.

Devant le regard fixe de l'inspecteur, le Marquis murmura :

" Je suis désolé…

- Tu ne sais pas à quel point le Marquis, se mit à rire Balmorel. Ho non, tu ne sais pas !"

Balmorel se leva et en passant près du Marquis, il lui décocha un violent coup de pied en plein ventre, provoquant un cri de douleur de la part du proxénète.

" Tu es une petite bite, le Marquis. Des années à collaborer avec la Force ! Je laissais courir. Tu payais à temps, tu ne lâchais que des informations sans importance, sur des affaires qui ne me concernaient pas. Même si…"

Nouveau coup de pied mais cette fois le Marquis se mit à geindre.

" Je n'aime pas beaucoup quand on déboutonne [avouer] mon adresse personnelle ! Javert n'a eu qu'à venir à Auteuil...sur tes indications… hein mon mouton [traître] ? J'espère que cela t'a rapporté beaucoup ?

- Mon...bordel… Javert est…," essaya de parler le Marquis, de se justifier.

Mais en vain, il se prit un dernier coup de pied et se tut.

Balmorel n'attendait pas qu'on parle, mais qu'on l'écoute.

" Ton bordel est à moi, il n'existe que parce que JE le veux bien. Tes filles sont à moi, elles me doivent un dividende de leurs gains. Tu es devenu gourmand avec les années, le Marquis. Et stupide."

Balmorel observa Javert et son sourire se fit cruel.

Tout en parlant, il s'approcha de Javert, un mauvais sourire aux lèvres.

" Aujourd'hui, tu rembourses une partie de tes dettes, le Marquis, mais tu vas devoir me payer plus que cela. M'offrir ça ne remboursera pas tout. Même si l'attention est touchante."

En parlant, Balmorel désigna Javert. Sur un claquement de doigt, on releva le policier. On le retint. Des mains fouillèrent ses poches et bientôt Javert sentit le métal des menottes encercler ses poignets.

Javert se laissa manipuler, il ne disait rien, sachant très bien que le silence était sa seule chance de durer. On devait attendre le moindre de ses mouvements pour le frapper violemment et lui briser quelque chose.

Une mâchoire peut-être ? Ou le nez...

" Une délicate attention ! Tu as bien vieilli Javert, depuis décembre. Tu as pris soin de toi...ou alors on a pris soin de toi…"

Les mains blanches et douces du proxénète, joliment entretenues, parcoururent les épaules de l'inspecteur, avant de terminer leur course dans les favoris, doux et épais. Bien taillés.

" Tu n'es plus seul dans la vie, le cogne. Je serais heureux de rencontrer la femme qui a réussi à te faire tomber. Dis-moi son nom, Javert, et nous nous entendrons sur le prix."

Putain !

Javert avait compris !

Le Marquis avait dû vouloir préparer le départ de Lucie. Payer pour sa retraite. Il y avait des frais. Il y avait une taxe pour le daron de la putasserie.

Et quelque chose avait mis la puce à l'oreille de Balmorel.

Peut-être ce salopard de Ruellan ?

" Qu'est-ce qui te fait croire que je suis accolé ?," grogna Javert.

Un sourire, amusé, tellement amusé alors que Balmorel désigna le Marquis.

" Ce chancre t'a trahi, mon cher inspecteur. Il est venu pour me parler d'une de ses filles qui demandait à quitter le métier. Elle a trouvé un homme, qu'il m'a dit. Me voilà surpris. Lucie est une fille qui rapporte son pesant d'or ! Comme je suis bon prince et que j'aime les belles histoires d'amour, je lui ai demandé ce qu'elle devenait la joliette. Histoire de savoir si un nouveau bordel est prévu dans la corbeille de la mariée, la grue peut avoir des velléités de carrière en plus de coucherie ! Mais voilà le Marquis qui bafouille et ne trouve pas ses mots."

Balmorel regarda Javert dans les yeux et ricana :

" Il a fallu quelques gifles mais il m'a lâché ton nom."

Donc le Marquis n'avait pas trahi Durand.

Javert en fut rassuré.

Qu'importe pour lui, mais il fallait que le sergent soit protégé du scandale.

" Tu aimes les rousses ? J'en ai plusieurs en poche, si tu veux choisir !"

Balmorel rit, rit avec un accent gouailleurs au possible. Et soudain sa main saisit la gorge de Javert pour la serrer.

" Et j'ai su que je pouvais te faire venir ici le cogne ! Sans tous tes collègues. Pour régler nos comptes ! Je m'en fous de Lucie ! Qu'elle aille biter [coucher] ailleurs ! J'ai proposé au Marquis qu'il te donne et la fille était libre !"

Balmorel se pencha et doucement, il parla dans l'oreille de Javert, soulevant les petits cheveux qui restaient devant :

" Et il a accepté."

Un rire gras. Balmorel se recula et annonça :

" La fille est libre, je verrais la suite avec le Marquis. Mais tu ne suffiras pas à payer tous les arriérés, le cogne. Même si je suis content de t'avoir sous ma dextre.

- Qu'est-ce que tu veux Balmorel ?

- Si je te dis un dernier combat, tu en penses quoi ?

- Je vais gagner et après ?

- Je veux le gonze qui a battu le Marlin ! T'avoir n'est qu'une partie de ce que je veux.

- Et qu'est-ce que tu espères en faire ?

- Un fagot de cette force et de cette puissance !, fit Balmorel, rêveur. Il serait facile de le convaincre de se battre pour moi. De gré ou de force !"

Balmorel regarda fixement Javert et se mit à ricaner, méprisant :

" Un fagot ! Autrement dit, rien.

- Va te faire foutre Balmorel ! Tu n'auras rien !"

Une gifle et la tête de l'inspecteur claqua en arrière.

" Dix ans à jouer ainsi, je suis fatigué inspecteur.

- Je ne veux rien de toi, Balmorel.

- Même pas une jolie Rousse et son bâtard de rejeton ?"

Balmorel savait y faire.

Il connaissait l'art de la comédie et la manipulation. Il savait faire naître la peur et dévoiler la haine.

Et comme sur une scène de théâtre, deux hommes apparurent au moment dramatique, entre eux se tenait Lucie.

Javert contempla la femme avec appréhension, mais Lucie, toujours fière, se tenait le menton levé et le regard dédaigneux. Indemne !

Une femme courageuse !

Mais l'enfant n'était pas là.

Javert demanda à Balmorel :

" Où est le môme ?"

S'attirant un rire, goguenard…

" C'est ton môme le cogne ? Un cogne avec une putain ! Je suis sûr que la Force serait heureuse de le savoir.

- Le môme !," grogna Javert, autoritaire.

Car Javert avait capté le regard de Lucie et vu...la terreur qui y régnait…

" En sûreté ! Je ne fais pas dans les mômes ! La petite croisade contre les vendeurs de mômes m'a amusé. C'est bien de vouloir assainir le métier.

- Balmorel ! Le môme ! Laisse-le partir !"

Balmorel se tourna vers Javert et sourit.

La négociation commençait enfin.

Et Javert se demanda quel prix on allait exiger de lui.

Il était une fois deux policiers.

Deux collègues, certes, mais que rien ne rapprochait. Ils n'étaient pas du même commissariat, pas du même quartier…, pas du même rang et pas du même âge.

Mais alors…

Il était une fois deux policiers qui couraient la ville à la recherche d'un troisième.

Car l'inspecteur Javert avait disparu !

Ce fut Durand qui vint chercher Rivette. Javert était parti, ce n'était pas nouveau. Les affaires du Premier Bureau occupait l'inspecteur durant des jours et l'éloignaient de son poste régulièrement.

Mais là…

Quelque chose s'était produit aujourd'hui.

Durand avait rendez-vous avec Lucie, une promenade dans le jardin des Plantes, une collation dans un café de qualité, un baiser sous une statue de marbre…

Le sergent était follement amoureux, il était prêt à sauter le déjeuner pour passer du temps avec sa belle et être en mesure de lui payer ce qu'elle souhaitait. Il n'était pas riche mais il voulait lui faire plaisir.

Et Lucie n'était pas assez inconsciente pour le laisser accomplir des folies pour elle.

Mais voilà, quelque chose s'était produit aujourd'hui. Lucie ne se montra pas.

Une demie-heure d'attente et Durand fit honneur à son mentor.

Une lettre anonyme, des questions sur Lucie et un inspecteur de police qui disparaissait, le regard sombre, comme si le diable était à ses trousses.

Durand maudit Javert d'être si silencieux et solitaire, puis il fila à la Préfecture et demanda à voir l'inspecteur Rivette.

Il était une fois deux policiers...qui en cherchaient un troisième.

Accompagnés d'un maître en matière de recherche.

Car le chef de la Sûreté fut informé de la disparition de l'inspecteur de Première Classe Javert.

" Où est donc parti cet imbécile de cogne ?," demanda une fois de plus Vidocq, alors que le Mec tempêtait en pleine Sûreté.

On examina les dossiers au commissariat de Pontoise, on envoya quelqu'un forcer la serrure et fouiller rue des Vertus, on chercha en vain des indices…

Durand était sur des charbons ardents.

Il ne savait pas quoi dire.

Il ne voulait pas parler de Lucie, il ne voulait pas provoquer de scandale, il ne voulait pas noircir la réputation de Javert...ou la sienne…

Mais il était amoureux…et furieusement inquiet pour Lucie...et aussi pour son mentor...

Il s'approcha de Vidocq qui compulsait avec soin le dernier rapport rédigé par Javert, cherchant dans l'écriture fine et lisible de l'inspecteur quelques informations utiles…

" Il y aurait peut-être quelque chose,…" murmura le sergent dans l'oreille de Vidocq.

Et en quelques mots, Durand parla de Lucie et du Romarin.

Vidocq eut la décence de ne rien dire.

Mais il investit les lieux du bordel avec quelques-uns de ses agents et questionna les filles.

Aussi étrange que cela soit, on fut heureux de voir arriver des policiers au Romarin. Le bordel était sens dessus dessous.

Le Marquis avait disparu, Lucie avait disparu, le petit Antoine avait disparu...

On ne savait pas où chercher, on ne savait pas encore s'il fallait s'inquiéter.

Une des filles reconnut le sergent Durand et s'approcha de lui.

" Lucie n'est pas avec vous ?"

On s'inquiéta d'autant plus.

Il était une fois deux policiers...qui en cherchaient un troisième.

Accompagnés d'un maître en matière de recherche et d'une escouade d'agents de la Sûreté.

Mais on ne trouva rien au Romarin, à part une panique totale.

Le prix était élevé.

Javert le vit.

Montparnasse avait été appelé. A ses côtés se tenait le Pégriot, souriant, une main posée sur l'épaule du jeune tueur.

" Je te l'ai dit Montparnasse ! Balmorel a fait une belle prise ce matin. Il s'est dit que cela te ferait plaisir."

Montparnasse eut un sourire cruel en regardant Javert, menotté et impuissant.

" Que me vaut ce plaisir ?, demanda Montparnasse.

- Une petite faveur, répondit Balmorel. Le Pégriot a besoin de soutien pour remettre sur pied sa bande de grinches, je me suis dit que je pouvais demander à Patron-Minette. Une évasion de la Force !

- Nous ne faisons pas dans le travail d'équipe !"

Montparnasse contemplait Javert mais secoua la tête pour refuser.

Refuser la vie d'un homme.

" Je sais, je sais, fit Balmorel, mécontent. Mais tu as un joli cadeau ! Et j'ai des filles. Tu aimes les rousses ?"

Lucie frissonna tandis que Montparnasse la regarda, l'évaluant.

Javert se tendit.

Puis, quittant son apparence de statue, le cogne aboya :

" Tu veux ta revanche Montparnasse ? Ou tu ne sais toujours pas tirer à l'épée ?"

Montparnasse se mit à sourire, encore plus vicieux.

Il s'approcha de Javert et d'un geste humiliant, il lui cracha au visage.

" Ta gueule le cogne ! On cause entre hommes ! Ton tour viendra après !

- Que de la gueule Montparnasse !, lâcha Javert, les dents serrées par la rage.

- Il est mal dressé ton chien Balmorel ! Tu ferais mieux de lui couper les couilles !

- Si tu le souhaites Montparnasse, se mit à rire Balmorel. Il est tout à toi !"

Il était une fois deux policiers qui couraient la ville à la recherche d'un troisième.

Car l'inspecteur Javert avait disparu !

CHAPITRE XII

SAUVETAGE

Cette matinée de mai était plaisante. Le brouillard avait oublié de quitter le lit de la rivière et dormait en son sein. L'air était aussi transparent qu'il pouvait arriver à l'être dans la capitale du royaume ; tandis que le pouls de la ville battait avec une vigueur renouvelée, même les sons quotidiens étaient en quelque sorte devenus cristallins.

Un petit homme à la complexion athlétique, mais pas tout à fait de première jeunesse, longeait la rue Traversière sa canne à la main et le nez en l'air. Il souriait même s'il n'avait pas de raisons d'être joyeux : il s'était brouillé avec son patron ; son propriétaire lui avait tiré les oreilles et il avait gaspillé ses derniers appointements hebdomadaires en se payant des voyages en fiacre.

Tout cela à cause d'une femme qui, bien qu'elle avait été lingère, aurait pu être la plus illustre des cantinières qui suivirent un jour la Grande Armée, car sa Léonie rassemblait toutes les excellences de ces femmes courageuses sans toutefois avoir contracté aucun de leurs vices.

L'ancien lieutenant de hussards Lambry salua les deux sœurs qui cousaient des fleurs en tissu auprès de leur fenêtre ouverte ; il plaisanta avec le bonhomme à moitié ahuri qui, armé d'une énorme brosse à longue poignée, attendait que ses deux barils d'eau soient livrés pour continuer à décrasser une façade.

Gai, comme chaque matin, le brave soldat tordit avec panache les extrémités cirées de sa magnifique moustache avant d'entrer chez sa bien aimée.

Comme d'habitude, elle se démenait pour parvenir à contrôler ses marmots.

" Donatien ! Vous voilà, loué soit le Seigneur ! Aidez-moi à envoyer toute cette petite vermine à l'école mutuelle. Les troupes se sont rebellées aujourd'hui !

- Une mutinerie ! Ma bonne Léonie, réglons cela tout de suite. Peloton, demi-tour- droite. Serrez les rangs ! En avant ! Caporal, dirigez vos recrues vers le champ de bataille. AR ! Et je vous préviens que quiconque ne s'y conformera pas aux ordres sera traduit en cour martiale ce soir !"

La brave femme, les mains posées sur les hanches, sourit lorsqu'elle vit disparaître trois de ses rejetons marquant le pas derrière le frère aîné. Elle sourit encore davantage en regardant le brave hussard bomber sa poitrine pendant qu'il la regardait.

" Je ne comprends pas pourquoi vous les forcez à aller à l'école, Léonie. Au prix que cela coûte, ils ne pourront pas y assister longtemps.

- Je sais, mon ami. Mais Monsieur Jean insiste... Et s'ils parviennent à apprendre quoi que ce soit, ce sera une bonne chose. La vie est plus facile pour ceux qui savent lire et écrire.

- C'est vrai. Mais il faut pouvoir se le permettre."

Le visage du soldat avait perdu sa jovialité mal déguisée dès qu'il avait entendu prononcer le nom de celui qu'il croyait être son rival.

Léonie lui lança un regard rempli de tendresse. Le cœur du vieux soldat était généreux et noble, même lorsque la jalousie prenait le dessus.

" Un peu de café avant de retourner au travail ?

- Certainement. Mais rien ne presse, je ne suis pas attendu aujourd'hui.

- Aujourd'hui non plus ? C'est la quatrième fois cette semaine, déclara la femme tandis qu'elle lui présentait le mélange de chicorée et de café dilué que le hussard faisait mine d'apprécier.

- Bah ! Après dix ans de service, si un patron ne veut pas accorder une permission à celui qui s'est dévoué pour lui, cela ne vaut pas la peine de servir à ses ordres.

- Êtes-vous sur le point de changer d'emploi, Donatien ?"

Changer d'emploi n'était plus une option pour le hussard mais une nécessité depuis que son patron avait menacé de le renvoyer quelques jours plus tôt. Cependant, le fier militaire ne confesserait jamais un tel aléa à sa dame.

Lambry s'approcha de Chavó pour s'assurer que le garçon était bien couvert et endormi avant de se diriger vers la fenêtre pour fumer sa bouffarde.

La matinée était encore belle là-bas dehors...

Un fiacre se déplaçait à vive allure le long de la rue. Un fiacre singulier, car il était tiré par deux chevaux laids et forts. Le hussard était sur le point de lancer une invective au conducteur lorsqu'il le vit s'arrêter à côté du pauvre diable qui nettoyait la façade du bâtiment d'en face.

L'un des occupants du véhicule passa la tête par la fenêtre et cria quelque chose dans une langue que Lambry ne parvenait pas à comprendre. C'était du Français, oui, mais un drôle de Français tout de même. Le maçon qui avait semblé hébété jusque-là recouvra la rapidité de ses mouvements par miracle et jeta sa brosse par terre, monta en voiture en toute hâte et hurla quelque chose de tout aussi inintelligible au cocher, qui fit avancer les chevaux avant même que l'homme ait fini de refermer la portière.

Lambry lissa sa moustache.

" Avez-vous vu cela, madame ?"

En effet, le vacarme de la voiture, des chevaux et des hommes avaient attiré Léonie à la fenêtre.

" Ce devait être l'agent de la Sûreté qui nous surveillait. Je me disais aussi que cet homme travaillait trop lentement. Il y a deux semaines, j'ai cru le voir réparer le toit de l'immeuble d'à côté, mais il a passé plus d'heures étendu sur le dos qu'à s'agenouiller... Mon Dieu !

- Quoi donc ?, dit le hussard.

- Ce type là-bas... Je le connais.

- C'est la Robignole ?, demanda Lambry tout en empoignant sa canne.

- Non, l'oncle de Soazig est une sorte de géant à la tête de brute et aussi large qu'un placard. Je parle de ce homme à la gueule de fouine qui est assis sur la borne. C'est un des copains de la Robignole !

- Je l'ai vu dans le coin parfois. La plupart du temps ivre. Il s'assoit un moment puis il repart.

- Croyez-moi, M. Lambry, cet homme est une menace."

Le hussard referma la fenêtre et se cacha derrière le tissu délavé qui avait autrefois servi de rideau. Ce qu'il vit ne le rassura pas. L'homme sur la borne, sale et émacié, semblait bien sobre et alerte. Il paraissait même vigilant.

Au bout d'un moment, Lambry sortit un morceau de papier, griffonna quelques lignes et se disposa à sortir. Léonie, alarmée, le retint par l'avant-bras.

" Ne vous inquiétez pas, mon amie, je ne quitte pas le poste. Mais j'ai des ordres à suivre.

- Si la Sûreté nous a abandonnés, il ne sert à rien d'appeler la police.

- C'est Monsieur Jean que je vais mettre en garde.

- Mais on ne sait même pas s'il est en ville !"

Le vieux lieutenant de hussards tapota doucement la main de la femme. La peur la rendait encore plus belle : loin de lui faire perdre sa couleur et de la porter aux larmes, elle lui donnait une énergie nerveuse qui la poussait à l'action, comme en témoignait la douleur que Lambry ressentait dans l'avant-bras que Léonie serrait. La lionne avait sorti ses griffes et se préparait à attaquer. Lambry se sentit rougir de plaisir.

" Écoutez, mon amie, dit Lambry, Monsieur Jean est venu me voir dans la boutique il y a quelques jours et m'a mis en contact avec un commissionnaire qui connaît à son tour un autre commissionnaire. Cet homme est en contact permanent avec notre bienfaiteur et il lui fait parvenir les rapports que je lui envoie chaque jour.

- Tous les jours ? Je croyais que Monsieur Jean nous avait oubliés !"

Lambry tordit un peu le geste. Mais ce n'était pas le moment de faire preuve de jalousie, pas lorsque le succès de la mission dépendait de sa capacité à garder son sang-froid.

" Madame, montez chez Soazig et tâchez de convaincre sa mère de se réfugier ici avec les petits. Je reviens tout de suite."

Jean Valjean comprit que quelque chose n'allait pas dès qu'il vit l'épaisse barbe noire de Guyader se faufiler à travers les barreaux de la grille. Derrière la barbe apparut bientôt le reste de sa tête.

Le commissionnaire de la rue des Petits-Pères avait l'habitude de déposer les rapports de Lambry dans la boîte aux lettres que la maison avait rue de Babylone, mais pour autant que Valjean le sache, il ignorait que la demeure avait une autre entrée rue Plumet.

" Hé, le bourgeois ! Mon collègue de la rue Traversière m'a donné ce billet pour vous. Mais aujourd'hui, il m'a dit que c'était urgent et que je devais attendre une réponse", déclara Guyader.

Le bagnard approcha sans trop de précipitation afin de ne pas éveiller la curiosité du commissionnaire.

" Comment m'avez-vous trouvé, demanda-t-il tout en marchant.

- Des histoires circulent à propos de cette maison. Certains d'entre elles semblent avoir une part de vérité", répondit l'homme en haussant les épaules.

Valjean n'avait pas sous-estimé Guyader, et il en était heureux. Avec une solennité destinée à décourager tout autre commentaire, le galérien le fit entrer, ouvrit l'enveloppe et lut.

" Les troupes alliées ont battu en retraite. L'ennemi a été aperçu alors qu'il faisait une reconnaissance de la zone. Je demande des renforts.

Lambry."

- Attendez une minute, Guyader", dit Valjean en rentrant tranquillement chez lui.

Mais la lenteur feinte disparut dès que le vieux bagnard fut hors de sa vue. Il se dépêcha d'aller dans la chambre de Cosette et, sous les yeux surpris de la jeune fille, il emprunta sa plume et ajouta une ligne au billet de Lambry. Quelques paroles à l'attention de Javert.

" Les troupes alliées ont battu en retraite. L'ennemi a été aperçu alors qu'il faisait une reconnaissance de la zone. Je demande des renforts.

Lambry."

"Votre largue vous attend chez la lionne. Ne traînez pas."

Il fit sécher l'encre, plia le papier et prit un pain à cacheter dans la boîte fleurie en fer blanc qui traînait sur le petit secrétaire. Lorsqu'il le porta à ses lèvres pour le humecter, Valjean fut sur le point de maudire sa chance : le pain à cacheter était de couleur de rose.

" Cosette, ma mie. Ne m'attends pas aujourd'hui, je dois aller régler une affaire.

- Fort bien, père. Mais Madame Rivette a dit que nous irions au Luxembourg. Ai-je votre permission d'y aller même si vous ne venez pas avec nous ?

- Emmenez Toussaint avec vous pour qu'elle vous chaperonne.

- Vous êtes un vieux rabat-joie, père.

- Je ne vais pas débattre ce point avec toi, mon ange."

Valjean se pencha pour déposer un baiser sur le front de la jeune fille, puis se dépêcha de rejoindre le commissionnaire.

L'homme était entré avec précaution dans le jardin, juste assez pour se mettre à l'abri des regards des voisins.

" Ah, Monsieur Guyader... Voici votre réponse. Vous devez la remettre à l'inspecteur Javert, du commissariat de Pontoise."

Le commissionnaire de la rue des Petits-Pères releva sa casquette pour se gratter la nuque.

" A la police ?

- Ne vous inquiétez pas, monsieur. Ce n'est pas officiel, mais une affaire de famille... Restez discret. Si vous ne trouvez pas l'inspecteur, essayez de le contacter à nouveau cet après-midi. Et si vous ne le trouvez toujours pas, alors laissez le billet dans ma boîte aux lettres. J'espère que ces cinq francs seront suffisants pour vous dédommager de vos efforts.

- Bien entendu, bourgeois."

Il va sans dire que Javert ne reçut jamais ce message à temps...

Valjean sauta dans un fiacre quelques minutes plus tard. Il aurait atteint la rue Traversière en moins d'une demi-heure s'il n'avait pas eu affaire à l'embarras de voitures sur le pont du Jardin du Roi.

Sans la moindre hésitation, le bagnard abandonna le véhicule pour s'élancer parmi les voitures arrêtées. Il aurait couru s'il n'avait pas craint d'attirer l'attention sur lui.

L'appartement de Madame Léonie était grand ouvert et silencieux. Lambry montait la garde près de la porte ; lorsqu'il aperçut le bagnard son expression oscilla entre le soulagement et la colère.

Étonnant.

" Du nouveau ?, lança Valjean depuis le vestibule de l'immeuble.

- Non. La Robignole n'a pas livré bataille. Soazig est ici, au quartier général, mais sa mère refuse de descendre et garde les deux plus petits avec elle.

- Ah ! C'est un contretemps.

- Monsieur Jean, que vous êtes arrivé vite ! Mais, mon Dieu, vous êtes en sueur ! Asseyez-vous, je vais vous chercher de l'eau," dit Madame Léonie.

La gentillesse de la femme vint aigrir l'humeur du hussard. Dès que sa bien-aimée se précipita dans l'appartement, le petit homme saisit sa canne avec colère et tordit sa moustache tandis qu'il dardait des regards noirs en direction de Valjean.

Le vieux forçat, quant à lui, jeta un coup d'œil à l'intérieur de l'appartement.

" Pourquoi est-ce que Soazig n'est pas à l'école ? ", demanda-t-il.

- Parce qu'elle dit qu'elle n'aime pas y aller et que Chavó lui apprend mieux ses leçons. Elle est têtue, comme vous le savez bien. Seule sa mère pourrait la faire aller, mais elle n'a même pas essayé."

L'arrivée de Léonie interrompit les pensées du galérien. La femme apportait deux verres d'eau et le plus jeune de ses enfants accroché à sa jupe. Elle tendit le premier verre à Lambry, qui le vida avec une satisfaction plus qu'évidente alors qu'il suivait de son regard la retraite de la femme dans l'appartement.

" Une femme remarquable, ne trouvez-vous pas ?, souffla le hussard.

- Elle l'est, en effet."

Lambry lui envoya l'un de ses regards noirs. Cette fois, d'ailleurs, il grignotait un bout de sa moustache tandis que son visage s'empourprait. Jean Valjean commençait à comprendre, et ce qu'il comprenait lui paraissait invraisemblable.

" Je pense que tout homme serait heureux de l'avoir comme compagne, dit-il enfin.

- Je ne suis pas homme à craindre la concurrence, monsieur Jean.

- J'en suis sûr. Cependant, j'ai bien peur que vous ne soyez le genre d'homme qui prendrait la gentillesse de madame pour de la vulgaire coquetterie. Dans ce cas, vous seriez un niais qui l'insulterait sévèrement et qui la rendrait très malheureuse.

- Vous croyez ?

- Je le pense, oui."

Valjean quitta le hussard, gêné, le laissant à ses réflexions, puis partit à la recherche de Soazig.

Malgré les circonstances, la petite fille était assise auprès du lit de Chavó et engageait avec lui une conversation animée.

" Mais comment se fait-il qu'en multipliant les résultats, on puisse être sûr d'avoir bien fait la division ?

- Parce que c'est comme si on défait ce que l'on a fait avant, voilà pourquoi, et d'ailleurs, on peut le vérifier…", le garçon s'interrompit aussitôt dès qu'il vit Valjean et fit un signe de tête à son amie. Soazig pâlit.

" Je croyais que nous avions passé un accord, Soazig, dit le bagnard avec sévérité.

- J'étais d'accord jusqu'à ce que je voie ce qu'est l'école, monsieur Jean. Vous aviez dit : il n'y a pas de travail pour toi parce que tu es une fille, alors tu iras à l'école et tu apprendras jusqu'à ce que nous trouvions quelque chose de convenable. Mais je ne peux pas y aller. Je ne veux pas y aller.

- Et puis-je demander pourquoi ?

- Parce que là-bas on m'appelle mademoiselle et qu'on me gronde parce que je porte des pantalons. Les autres enfants se moquent de moi et parce que, si j'y vais, tout le monde saura que je ne suis pas un garçon.

- Et cela pose un problème, bien sûr.

- Je ne veux pas aller à l'école et je ne veux pas non plus être une fille ! Jamais ! Jamais !"

Valjean alla chercher une chaise et s'assit à côté d'eux.

Il ne comprenait pas Soazig. Comment pouvait-on se rebeller contre quelque chose qui était immuable, que personne ne parviendrait à changer ? Dieu avait fait d'elle une femme, et cette circonstance était sans appel.

Valjean ôta sa casquette et la mit en équilibre sur l'un de ses genoux. Les yeux des enfants restaient rivés sur lui, attendant des mots qu'il ne parvenait pas à trouver.

Seule une vague notion, qui ne prenait pas tout à fait formée, s'insinuait dans son esprit.

Il était un homme, et heureux de l'être. En fait, il n'avait même pas réfléchi à cette circonstance.

Mais Dieu, bien qu'il l'ait fait homme, au lieu de lui donner une femme comme compagne, lui avait permis d'aimer un autre homme. Leur union, bien que méprisable aux yeux du monde, était sacrée et indissoluble pour Valjean. C'était un mariage qui ne pouvait pas être béni.

Par Dieu ?

Non, par des hommes.

Et pourtant, il ne restait pas moins pur ni moins solide que beaucoup d'autres...

Valjean sentait tourner sa tête.

" Et tu dis que Chavó peut t'apprendre ? Je ne croyais pas que tu savais écrire, mon garçon.

- Je ne sais pas écrire, Monsieur Jean. Mais il n'est pas nécessaire de savoir écrire pour connaître les chiffres. Il suffit d'avoir un esprit alerte et de ne pas être paresseux.

- Ah ! C'est bien vrai. Donc tu sais comment faire des opérations juste en te servant de ta mémoire ?

- Oui, monsieur. Comme tout le monde dans ma famille.

- Alors, supposons que je te demande combien font divisé par 96587.

- Je répondrai que c'est 24.601."

Impressionnant. La vitesse avec laquelle le garçon avait calculé était tout simplement époustouflante. Bien supérieure à celle du vieux Madeleine, qui passait la meilleure partie de ses nuits devant ses livres et passait pour être doué avec les chiffres.

" Je vais vous dire ce que nous allons faire, les enfants. Toi Soazig, tu connais tes lettres et tu sais écrire les chiffres. Tu les montreras à Chavó. Toi Chavó, tu vas enseigner le calcul à Soazig. Tu t'y connais en décimales et en fractions ?

- Je ne sais pas ce que c'est, monsieur. Mais si c'est comme les centimes, alors je peux m'en occuper.

- Bien, je vais tout de même te l'apprendre. Si tu apprends aussi vite que…"

La brève trêve fut brisée au cri de Madame Léonie qui, avec son marmot chevauchant sur sa hanche, ne s'était point éloignée de la fenêtre.

" C'est lui ! C'est lui ! Donatien, c'est la Robignole !

- Eh, vous, le péquin [civil] ! Arrêtez-vous ou je vous fais goûter de ma canne ! Arrêtez, je vous dis !"

Le brave hussard s'était précipité vers le vestibule du bâtiment et avait passé son bâton à travers la balustrade pour l'appuyer contre le mur de l'escalier, comme s'il s'agissait d'une barrière. La Robignole, sans mot dire, saisit le bâton et le tira si fort vers lui que Lambry, déterminé à ne pas le lâcher, cogna son sourcil contre la rampe en bois.

Le petit homme repoussa le sang hors de son œil d'une main insouciante puis se jeta dans les escaliers à la poursuite de la brute.

" Jean, couvrez l'arrière-garde !," criait-il en grimpant.

Mais Jean Valjean ne s'était jamais distingué par sa capacité à prendre des ordres et à leur obéir. Il se contenta de rapprocher la table de la porte, demanda à Léonie de l'utiliser pour bloquer l'entrée et claqua la porte derrière lui.

La Robignole et son poursuivant avaient déjà atteint le troisième étage ; Valjean entendit le sifflement de la canne qui croisait l'air, puis un cri, plus de colère que de douleur.

Il aperçut le géant, fou de rage, arrachant le bâton des mains du hussard pour le casser sur l'épaule du soldat, puis le pousser ensuite dans les escaliers.

Valjean arriva à temps pour empêcher Lambry de se briser le cou, mais il ne put empêcher la Robignole d'enfoncer la porte de l'appartement habité par la famille de Soazig. Deux coups de pied avaient suffi à la brute pour éventrer la serrure et le bois.

La situation, de difficile, était devenue extrêmement préoccupante.

Le bagnard aida Lambry à se redresser, puis posa un doigt sur ses lèvres pour demander le silence. Appuyé contre le mur à côté de la porte, il hasarda un regard à l'intérieur de l'appartement.

Marie, la mère de Soazig, tremblait dans le coin le plus éloigné de la pièce. Elle protégeait de son corps ses deux petits qui pleuraient, inconsolables.

" Où est passé ta garce de fille ? Je vais la tuer ! Et toi aussi ! Fais taire tes morveux, ou je les écrase contre le mur !

- Mon frère ! Aie pitié ! Soazig n'est pas là... Pitié ! Tu sais que je ne te trahirais jamais...

- Pitié ? Vous m'avez tout volé, bande de putes !," cria la brute alors qu'il se rapprochait de la femme et de ses enfants en tordant les mains, tout comme s'il voulait étrangler l'air devant lui.

C'en fut trop pour Lambry. Le brave hussard se glissa dans la pièce, saisit un balai appuyé contre le mur et se plaça entre la Robignole et sa demi-sœur. En un clin d'œil, il brandit le balai comme s'il s'agissait d'un sabre réglementaire et asséna des estocades au géant. Mais Lambry avait oublié un point important : la victime pensait toujours que la situation était réversible, et avait déjà choisi son camp.

Marie se jeta sur lui, lui enfonçant les ongles et les dents. Elle parvint à distraire suffisamment le hussard pour permettre à son frère de se remettre puis de s'approcher de lui, rendant inutiles tous les efforts de Lambry pour le tenir à distance.

Jean Valjean pénétra dans la pièce et s'interposa entre la brute et le hussard.

" Monsieur... N'aggravez pas votre situation. Jusqu'à présent, les crimes que vous avez commis ne sont passibles que d'une peine d'emprisonnement. Si vous continuez, le bagne vous attendra... Peut-être la guillotine…

- Ta gueule le bourgeois et fous-moi le camp !

- L'inspecteur Javert va tout faire pour vous mettre en prison si vous ne vous enfu…"

La Robignole se mit à rire, un rire tellement mauvais, tellement cruel qu'il fit taire Valjean. Que se passait-il ?

" Ce salopard de cogne a bien autre chose à penser en ce moment qu'une môme et sa mère."

Ces paroles glaçèrent l'assemblée et Valjean essaya à nouveau d'apaiser la situation.

" Calmez-vous et discutons posément !, " reprit doucement Valjean.

Mais la Robignole ne voulait pas écouter. Il voulut prendre Valjean par le collet et le jeter contre un mur. Il ne parvint qu'à déchirer sa jaquette et à le déstabiliser quelque peu.

Le bagnard leva à nouveau les mains en signe de paix. Il prit un coup de poing dans la mâchoire, puis un autre à l'estomac, mais il leva à nouveau les mains.

" Monsieur, je vous implore de revenir à la raison... Nous pouvons résoudre…"

Le poing de la Robignole lui retomba dessus, mais cette fois le galérien décida de l'esquiver, parvenant ainsi à déséquilibrer son adversaire. Valjean profita de la situation pour forcer son assaillant à se replier vers la porte...

Les cris de frustration et de colère de la Robignole l'empêchèrent d'entendre la porte de Léonie s'ouvrir pour laisser passer Soazig qui se perdit à toute allure dans la rue.

L'énorme corps de la brute interdit à Valjean de voir le garçon qui, se tenant à peine sur ses jambes, ignorait les supplications de Madame Léonie et serrait les dents, se battant pour grimper les marches.

Des paires de gifles. Javert connaissait. Il eut la force de ne rien dire. Même un coup de poing lui éclatant la lèvre ne parvint qu'à le faire sourire.

Un sourire laid, dévoilant des dents ensanglantées.

Car après les gifles, ce furent les coups de poing.

Le jeu se corsait.

Eugène-François Vidocq n'était pas un imbécile mais sans piste, sans rien, il ne pouvait pas accomplir de miracles.

Et le miracle s'accomplit.

Tout à coup un enfant apparut dans les locaux de la Sûreté. Il réussit à passer devant le préposé à l'entrée, provoquant des cris de fureur et des menaces de bastonnade.

Un jeune garçon effrayé et affolé força le bureau du chef de la Sûreté.

" Il y a du grabuge chez madame Léonie !, annonça haut et fort le gamin en entrant.

- Soazig ?, s'écria Vidocq, surpris. Mais que diable…?"

Car le gamin retira sa casquette et dévoila ses longs cheveux bouclés de jeune fille.

" Que se passe-t-il ?, demanda Vidocq en s'approchant de la gamine, bouleversée.

- L'oncle est à la maison ! Il menace maman et madame Léonie !

- Ton oncle ? Putain de salopard !"

Vidocq regarda les deux policiers présents dans son bureau. Rivette et Durand.

Oui, Javert était en danger.

Oui, oui...mais il y allait de la vie d'une femme et de ses enfants…

" M. Lambry se bat avec lui et aussi M. Jean ! J'ai pu m'enfuir ! Je cherche M. Javert !

- Nous aussi ! Tu as des informations la môme ?, demanda Vidocq en saisissant Soazig par les épaules.

- L'oncle s'est mis à rire lorsque M. Jean a dit que l'inspecteur allait tout faire pour le mettre en prison !

- A rire ?, reprit Rivette, alarmé.

- Il a dit que l'inspecteur avait bien autre chose à penser en ce moment qu'une môme et sa mère."

Un dernier regard !

La Sûreté se déplaça jusqu'à la rue Traversière, le Mec était désolé d'être venu plus tôt en vain… Le Romarin n'était qu'à quelques pâtés de maison.

Vidocq avait d'ailleurs fait cesser toute surveillance de la maison de Soazig suite à cette visite.

L'oncle avait dû en profiter pour passer à l'action.

Ce qui accueillit les policiers dans l'immeuble où vivaient Soazig et sa famille, ce furent les hurlements et les cris. Colère, peur, douleur.

Le dernier était inquiétant.

Doucement on suivit Soazig dans l'escalier de l'immeuble. Attentif au bruit, les marches craquaient.

Vidocq n'avait aucune envie de discuter avec un forcené. Le chef de la Sûreté ordonna d'un geste à ses hommes de sortir leurs armes et de les préparer.

L'inspecteur Rivette et le sergent Durand en firent de même.

Ils espéraient que la Robignole allait lâcher des informations sur l'inspecteur Javert.

Soazig désigna une porte mais elle aurait pu s'en abstenir. Les cris étaient forts, épouvantables.

On reconnaissait maintenant des insultes et des admonestations.

Vidocq leva les yeux et examina chacun de ses hommes. Puis ce fut l'hallali.

On ouvrit la porte d'un coup sec et on pénétra en force dans l'appartement.

" On se calme les gonzes !," claqua la voix sèche du chef de la Sûreté.

Trois hommes étaient aux prises les uns avec les autres.

D'un côté, une brute épaisse, le regard fou et les mains prêtes à tuer et de l'autre un homme, âgé mais encore fort, se tenait debout et utilisait un balai comme on utilise une épée.

La scène aurait été cocasse, si la brute n'avait pas un regard de meurtrier et si le soldat ne portait pas une arcade sourcilière en sang.

Et essayant de retenir l'oncle en fureur se tenait un troisième homme, l'air vénérable malgré son costume déchiré.

Rivette sentit son sang quitter son visage lorsqu'il reconnut M. Fauchelevent… Jean Valjean… M. Jean...

Sur un lit, serrés les uns contre les autres, il y avait deux femmes et des enfants.

Et sur le sol…

Dieu sur le sol il y avait un jeune garçon, inconscient et le visage en sang.

Chavó !

Vidocq s'avança et prit une voix de général d'armée.

" On va gentiment se lâcher et deviser en hommes du monde !

- Putain !, grogna l'oncle. Vidocq ! Je vais te démolir !"

Mais ce n'était que des paroles sans fondement, l'oncle était coincé dans une prise vicieuse et imparable de la part de M. Fauchelevent.

Une prise apprise au bagne.

Vidocq s'approcha, Rivette sur ses talons, inquiet pour la suite.

" Si vous voulez bien me laisser accéder à ses pouces, M. Fauchelevent, fit Vidocq, comme si tout était naturel dans cette situation, je devrais pouvoir lui mettre poucettes et cabriolets.

- Faites donc, monsieur Vidocq," lança Valjean, comme si de rien n'était en effet.

On acquiesça.

D'un geste qui semblait tout simple mais démontrait une force assez impressionnante, M. Fauchelevent fit apparaître les mains de l'oncle de Soazig.

Ce dernier se débattait, en vain.

La force de Jean-le-Cric était irrésistible.

Vidocq menotta et enfin, M. Fauchelevent relâcha l'oncle. Qui se mit à hurler un chapelet d'injures. Deux agents vinrent se placer de chaque côté de la Robignole pour lui saisir les bras alors que l'oncle criait et faisait du tapage, insultant tout le monde.

M. Fauchelevent se laissa glisser dans un angle de la pièce, se faisant oublier.

Et puis l'air de rien, Vidocq s'approcha de la Robignole et sans prévenir lui colla un coup de poing violent en plein ventre, qui coupa aussitôt le souffle et la parole au répugnant personnage.

" La paix ! Comme ça tu vas enfin la boucler ta grande gueule !"

Il était une fois deux policiers...qui en cherchaient un troisième.

Accompagnés d'un maître en matière de recherche et d'une escouade d'agents de la Sûreté.

Accompagnés d'un criminel menotté et dompté par la vision d'une guillotine présente dans un proche avenir.

Après les coups de poing qui lui cassèrent le souffle mais entamèrent à peine sa résistance, Javert s'attendait au surin.

Il fut surpris.

Après avoir bien joué avec lui, on le détacha.

L'inspecteur se retrouva debout, vacillant, le sang salissant sa bouche et donnant un goût métallique à sa salive.

Mais il était debout et vivant.

Puis, Balmorel s'approcha de lui en souriant.

Malsain, vicieux, cruel.

" Voilà ! Tu connais le handicap dans les courses de chevaux Javert ?

- Je ne suis pas amateur de course de chevaux," grogna le policier.

Même avec quelques hématomes décorant sa face et le souffle coupé par les nombreux coups reçus dans la poitrine et le ventre, l'inspecteur se montrait plein de morgue et d'arrogance.

Mais Balmorel ne fit qu'en rire.

Il allait avoir sa revanche.

" Tu devrais, le cogne. C'est intéressant les courses. Et on peut gagner gros."

Javert attendit, prudent, ne parlant pas. Il reprenait son souffle et son endurance. Quelque chose lui disait qu'il allait en avoir besoin.

Balmorel s'écoutait trop parler pour que cela soit honnête.

" Le 4 mars a eu lieu une magnifique course. J'y ai assisté. Une course au clocher comme ils disent. A Jouy-en-Josas. Son Altesse Royale, le duc de Chartres m'a rapporté une jolie somme. Brave prince de sang !"

Peut-être que si on lui en laissait le temps, le policier pouvait saisir son arme. Il regretta de ne pas l'avoir armée avant.

Terrible erreur de jugement !

" Tu es bien silencieux le cogne ?, se mit à rire Balmorel. Pas de beaux mots d'esprit ?

- Que veux-tu Balmorel ?, fit Javert, fatigué de ce jeu et tout de même inquiet.

- T'expliquer l'intérêt du handicap !"

Balmorel s'approcha sans peur de Javert et posa sa main sur son épaule, forçant le policier à baisser les yeux sur lui.

" Lorsqu'un cheval est trop fort, trop rapide ou trop puissant, il y a des solutions pour redresser la cote et permettre l'égalité des chances. On lui impose un poids. On appelle cela un handicap."

Javert se demanda un instant quel handicap on allait lui imposer.

Une main attachée dans le dos ?

Un oeil fermé d'un coup de poing ?

Ou pire…

"Abrège Balmorel ! Tu deviens pénible.

- Impatient le cogne ? Tu as tort."

Un sourire.

Balmorel se recula et d'un poing ferme, il frappa Javert en plein estomac. Avec soin, pour le faire tomber en avant. Et le rattraper avec le genou.

Cette fois, Javert cracha du sang.

" Voilà ton handicap, le cogne. Plus de souffle et de la douleur. Je t'ai trouvé un adversaire à ta mesure, mais je préfère égaliser les chances."

On aida Javert à se relever.

Il ouvrit les yeux pour voir sourire Montparnasse. Le jeune tueur retira sa veste et remonta les manches de sa chemise.

Cabotin.

" Tu as quelque chose à dire Javert ?, s'enquit en souriant Balmorel.

- Non, haleta l'inspecteur.

- Alors en piste les artistes ! Je veux en voir un à-terre cette fois."

L'épée fut sortie du fourreau mais Balmorel n'avait pas menti. Le policier était handicapé. Il avait mal au ventre et au visage, il sentait un de ses yeux perdre de sa capacité de vision.

Plus trouble.

Mais Javert voyait toujours le sourire réjoui de Montparnasse.

Le jeune tueur se mit en garde, sans jouer de son épée.

Ho ! Il avait appris à se battre !

Ce ne fut pas une bonne surprise !

Le combat allait être dur cette fois.

Et il le fut.

Il était une fois deux policiers...qui en cherchaient un troisième.

Accompagnés d'un maître en matière de recherche et d'une escouade d'agents de la Sûreté.

Accompagnés d'un criminel menotté et dompté par la vision d'une guillotine présente dans un proche avenir.

Accompagnés à chaque instant par la vision de leur collègue, mort...et pour Durand, de sa Lucie disparue...

Dans la rue de Verneuil, Vidocq déployait ses forces. Il disposait de quelques agents.

Trois étaient en train de retenir la Robignole.

L'homme était soumis...mais son sourire goguenard ne trompait personne. Il espérait juste qu'on arrive trop tard.

Et que ce salopard de cogne soit mort.

Au bagne de Toulon, comme dans la plupart des bagnes de métropole, il y avait un Arsenal. Le capitaine Thierry avait enseigné le combat et l'équitation au jeune garde Javert.

Il l'avait bien enseigné.

Javert était préparé à une vie de soldat au service de la France.

Une vie d'honneur et de dévouement.

Mais rien ne l'avait préparé à ce genre de combat. Contre un petit tueur de Paris, railleur et jeune, qui le taquinait de son épée pour le forcer à frapper avec vigueur.

Montparnasse fatiguait Javert en le harcelant comme une mouche harcèle le coche. Jouant à le frapper du côté où son oeil était plus trouble, se fermant doucement sous le coup de poing.

Balmorel soupira de lassitude :

" Oui, cela ne vaut pas un combat à mains nues ! Fais-le tomber Montparnasse !

- Il est à moi, non ?"

Montparnasse s'amusait mais malgré tout Javert avait une meilleure technique. Deux fois, Montparnasse entendit le chant de la lame trop près de son oreille.

Même handicapé, Javert était un excellent bretteur.

Montparnasse chercha vicieusement à frapper Javert au ventre.

Un combat dur, tellement dur.

Le combat d'une vie.

Javert se promit de ne pas le perdre.

La porte fut enfoncée avec une violence de bélier. Vidocq entra le premier, serré de près par l'inspecteur Rivette et le sergent Durand.

En un instant, ce fut la panique dans le salon mais le Mec leva son arme pour calmer le jeu...et fermement il visa Balmorel.

" Bonjour le daron de la putasserie, sourit Vidocq.

- Salut, le Mec, répondit avec lassitude Balmorel.

- Un beau combat en perspective, " ajouta Vidocq en désignant les deux bretteurs, les armes à la main.

Javert et Montparnasse.

" Tu me gâches mon plaisir Vidocq, rétorqua posément Balmorel.

- Mes excuses, Balmorel," rétorqua Vidocq.

Claquement de doigts et tout le monde fut serré.

Tout le monde sauf Montparnasse.

Le gonze se jeta sur Javert, un instant déconcentré par l'arrivée de ses collègues. Il se jeta sur Javert et glissa la lame de son épée sur la gorge du policier.

" Un pas et je le bute !

- Avec une épée ?, fit Javert, narquois. Ce n'est pas un surin !

- Ta gueule !"

Mais Javert avait raison, la lame était longue et difficile à manipuler. Au pire, il allait l'égorger comme un malpropre, au mieux, c'était Montparnasse en personne qui se coupait les doigts.

" Jobard !," claqua Javert.

Le policier jeta sa tête en arrière et frappa Montparnasse en plein front. L'épée libéra le policier qui se redressa et…

D'un coup de pied bien placé, Javert fit tomber Montparnasse sur le sol.

On se taisait.

On cessait tout mouvement.

Pour regarder la fin du spectacle.

Montparnasse s'était redressé et revenait au combat. Violent, brutal.

Rivette allait intervenir mais Vidocq le retint.

Le Mec observait avec attention le combat. La danse mortelle entre les deux ennemis.

Balmorel n'était pas menotté, il assistait à toute la scène, assis sur son fauteuil comme un roi dans son assemblée, les mains croisées devant lui.

Durand avait retrouvé Lucie et les deux êtres amoureux se tenaient par la main. Avant de partir à la recherche de l'enfant… Le Marquis les accompagna...

Disparaissant doucement de la scène dans l'indifférence générale.

Un coup puis un autre. L'arrivée des policiers avait redonné du courage au vieux cogne. Javert frappait et frappait fort.

Montparnasse faiblissait.

Balmorel soupira de dépit :

" Et voilà ! Des heures payées dans le vide pour entraîner ce bon à rien !

- De la technique mais on pourrait mieux faire, asséna Vidocq, en souriant. J'ai connu un maître d'armes à Valmy, le général Kellermann. Un grand combattant !

- Quand vous aurez fini de discuter, vous pourrez peut-être m'aider ?!," siffla Javert, tandis que Montparnasse le faisait reculer jusqu'au mur.

Il était le plus fort, le plus habile, le plus expert mais il était le plus vieux, le plus fatigué et les coups qu'il avait reçus avaient diminué sa résistance.

Son handicap !

Montparnasse savait qu'il devait jouer quitte ou double.

Vidocq lança, amusé et moqueur :

" Pardon, monsieur le capitaine, nous pensions te laisser finir ton combat.

- VIDOCQ !"

Un coup, particulièrement vicieux, fit glisser Javert sur le sol et le policier dut poser un genou à terre, ne sauvant sa vie que par un réflexe de sauvegarde.

Les épées s'entrechoquèrent juste au dessus de la tête de Javert.

Montparnasse souriait, il faiblissait mais l'inspecteur également.

Un long regard échangé, rempli de haine et de colère.

Vidocq jugea que l'affaire avait duré assez longtemps mais ce fut Rivette qui s'approcha.

" Cela suffit ! Montparnasse ! Les mains en avant !"

Mais le tueur se jeta sur Javert la lame en avant.

Ce fut sa faute.

Il aurait dû continuer à harceler Javert. Il aurait fini par le vaincre. Mais se jeter ainsi de toute sa force… Une imbécillité !

Javert n'eut qu'à rester à genoux puis il se leva à son tour, prestement. Il attendit la rencontre…

Un jour, Javert avait appris à se battre en soldat. Honneur, dévouement, loyauté. Il aurait été un soldat exemplaire.

Il était devenu un policier, agissant en mouchard.

Javert attendit l'impact, fermement planté sur ses deux pieds...puis Javert s'écarta et Montparnasse fut désarçonné.

Pour le faire tomber à terre, Javert n'eut qu'à lever son pied et frapper brutalement le postérieur du jeune tueur stupide.

Montparnasse tomba en avant sans grâce et en poussant un juron. Il se retrouva couché à terre.

Rapidement, Javert s'approcha de Montparnasse qui se retournait le plus vite possible...mais trop tard... L'inspecteur jeta un coup de pied sur l'épée de Montparnasse abandonnée sur le sol et l'envoya au loin. Puis le policier leva son arme et la posa simplement sur la gorge de son adversaire.

Les deux hommes étaient aussi essoufflés l'un que l'autre.

Un applaudissement retentit.

Vidocq !

Suivi d'un autre.

Balmorel !

" Pas mal le cogne !, fit le Mec, sincèrement impressionné. Je me suis toujours demandé à quoi servait ces brettes [épée]."

Rivette s'approcha plus près et doucement il posa sa main sur l'épaule de son collègue et ami.

" Je vais lui coller les poucettes. Recule !"

Javert s'exécuta et remit son épée dans son fourreau, notant avec agacement ses mains tremblantes d'épuisement.

Deux agents de Vidocq vinrent aider l'inspecteur Rivette.

On releva Montparnasse.

Et celui-ci lança, goguenard, en regardant Rivette :

" Toujours en vie le petit cogne ? Un jour, j'aurai ta peau, hein Rivette ?"

Rivette était un homme bon, mais ces dernières semaines avaient eu raison de sa patience.

" Ta gueule l'escarpe ! Tu es bon pour la Veuve.

- Un joli incendie ! Hein ? Juda !"

Rivette était un homme bon mais ses doigts cherchèrent son arme à feu, glissée dans la poche de son uniforme.

Une main le retint. Fermement.

" Pas comme ça Rivette !"

Rivette se tourna vers celui qui le touchait ainsi et vit Javert. Il souriait, carnassier, les dents ensanglantées.

" Ce sera tellement meilleur de le voir se marier à la Veuve.

- Je ne suis pas encore fiancé !, lâcha l'escarpe, railleur.

- Mhmm, souffla Javert en plissant les yeux. Meurtre, incendie, torture… Ton compte est bon.

- Je ne suis pas encore fiancé, répéta simplement Montparnasse.

- Ce n'est qu'une question de temps avant qu'on ne publie les bans, rétorqua Vidocq, un large sourire aux lèvres. TOUS RUE PETITE-SAINTE-ANNE !"

Et ce fut le départ pour la Sûreté.

Une partie des criminels partait pour la Force.

Il n'y avait pas tellement de prévenus. Balmorel tenait une petite cour rue de Verneuil.

On ne captura que six hommes, en plus de Balmorel et du Pégriot. En plus de Montparnasse et de la Robignole.

On ne captura que six hommes. Dont un qui gardait un petit garçon, apeuré mais sauf, dans une des chambres délabrées. Le petit Antoine.

Personne ne vit partir le jeune sergent Durand, un petit garçon fermement tenu dans ses bras et une jolie femme à ses côtés...tandis que le Marquis arrêtait le premier fiacre qui passait dans la rue.

Nul ne revit la jolie rousse...ni son enfant...ni le Marquis...ni le jeune sergent… Ils disparurent entre le départ de la rue de Verneuil et l'arrivée rue Petite-Sainte-Anne.

Nul ne les mentionna dans les rapports…

Il y eut des négociations au siège de la Sûreté et des compromis furent tacitement signés.

Ce soir-là, Javert rentra tard rue Plumet, une fois de plus.

Il avait bu avec ses collègues, il avait fêté la réussite de cette affaire en compagnie de la Sûreté et de la Préfecture...

On s'était retrouvé dans un estaminet des environs de la rue de Jérusalem et Vidocq félicita ses hommes.

M. Jean Henri eut l'amabilité de venir saluer la réussite. Il but aussi et se mit à rire en compagnie du Mec, un rire gras et lourd, à se taper les cuisses.

M. Henri était le secrétaire du Deuxième Bureau depuis des décennies, il avait débuté en 1784 dans la police et il était toujours en place...mais la retraite devenait une obligation pour le vieux Père Henri.

M. Henri avait connu Vidocq pendant des années...et les deux hommes s'appréciaient réellement.

" De la belle ouvrage, les enfants !, fit l'Ange Malin. Vous avez bien trimé tous !

- Il y a deux cognes qui se sont mis en avant dans cette affaire, M. Henri, annonça Vidocq en souriant.

- Qui donc ? Je serais content de leur serrer la pogne.

- Les inspecteurs Javert et Rivette."

M. Henri fut surpris de découvrir que l'inspecteur Javert pouvait être plus compétent que ce qu'il pensait au départ. Il fut surpris d'apprendre la bravoure des deux policiers, risquant leur vie et celle de leur famille dans ces affaires.

Il se promit d'en toucher deux mots au préfet.

Une récompense pécuniaire ne serait pas inutile en ces temps troublés.

M. Henri promit de faire son possible et quitta l'estaminet, laissant les cognes entre eux…

On but, on rit, on plaisanta.

Javert était appelé le capitaine de la garde, Rivette le floueur du Châtelet.

On en rit, on en plaisanta…

Et on se quitta sur un dernier verre.

Devant la porte du café, d'où résonnaient les cris et les rires des policiers, Javert se tenait avec Rivette.

Le jeune inspecteur était silencieux, il songeait au Ponteur…, le floueur du Châtelet… Au moins, il avait vengé sa mort.

Javert, plus satisfait, plus humble, sachant qu'il fallait se contenter de ce qu'on peut, sortit son tabac à priser et se fit une prise.

" Et maintenant ?, murmura Rivette.

- Maintenant, nous allons attendre l'été…

- Tu vas pouvoir rentrer chez toi ?," s'enquit Rivette, inquiet pour son collègue, et ce depuis le combat.

Un rire lui répondit.

" Ce n'est pas moi qui ne sait pas gérer l'alcool, Rivette.

- Oui, c'est vrai."

Un autre rire retentit.

" Demain aura lieu la routine habituelle, reprit Javert, soupirant de fatigue. Paperasse, interrogatoire, aveux, juge…

- Il y aura des procès…

- Il faudra porter nos plus jolis uniformes, s'amusa Javert.

- Ils seront tous condamnés.

- Oui ! Mais pas à mort ! Il y aura le bagne, la prison pour la plupart d'entre eux. A part Montparnasse...

- Je voudrais le voir déjà marié à la Veuve !, jeta durement Rivette.

- Patience, patience. Arrêter les gonzes est notre affaire, rendre la justice est bien plus complexe. Et déplorablement long.

- Et la fille ?"

Sujet sensible.

Javet ne sourit plus.

" Un dommage collatéral !

- Elle est partie avec Durand. Tu la connaissais ?

- Une fille sans importance…

- Nous sommes allés te chercher jusque dans un bordel ! Le Romarin !"

Difficile de savoir si Rivette était fâché, surpris ou juste curieux.

" On m'a déjà accusé de profiter des largesses des putes ! Tu ne vas pas t'y mettre aussi ?, rétorqua Javert, trop sur la défensive.

- Cette fille...

- N'a rien à faire avec moi. T'occupe !

- Tu pourrais, tu sais," fit Rivette, doucement, jouant tout à coup les entremetteurs, comme sa femme, à la profonde stupeur de son collègue.

Décidément ce devait être un effet du mariage que de vouloir marier tout le monde !

" Avec ma gueule et mon âge ?"

Javert se mit à rire, réellement amusé.

Mais Rivette ne l'était pas.

Il s'était dit en voyant la fille… Il s'était dit que peut-être… Javert n'était pas si seul dans la vie...et cela lui avait fait plaisir. Même s'il s'agissait d'une prostituée.

" Rentre chez toi Rivette ! Tu commences à imaginer des choses.

- Bonne nuit Javert."

Une nouvelle nuit auprès de Valjean, dans la petite cabane. Une nouvelle nuit à se serrer contre son compagnon.

Javert était tellement fatigué qu'il ne remarqua pas le chiffon humide utilisé pour nettoyer son visage couvert de sang séché, ni les prières murmurées près de son oreille pour le garder en sécurité.

Le matin fut délicat.

Javert se réveilla le premier, comme à son habitude. Il n'osait pas encore bouger, pour ne pas réveiller son compagnon, encore endormi.

Cela rappelait au policier ce premier matin, durant cet interminable hiver, où il s'était réveillé et avait senti le bras de Jean Valjean le serrer. Un instant, il avait paniqué...puis il s'était détendu. Surpris de se sentir en sécurité.

Apaisé.

Il n'avait pas cessé depuis. Les bras de Jean Valjean étaient un havre de paix.

Même si les fantômes du passé avaient perturbé plus souvent le sommeil du policier ces temps-ci. Hyères n'était pas un bon souvenir.

Et les enquêtes tournant autour des enfants disparus, maltraités, outragés, assassinés n'étaient pas propices à garder le passé dans les ombres.

Des yeux noirs posés sur lui avec tant de confiance.

Et il avait failli.

Jamais Javert n'avait dormi en paix ailleurs que dans les bras de Jean Valjean malgré tout.

" Un sou pour tes pensées ?, souffla une voix non loin de son oreille.

- Elles n'en valent pas la peine."

Le bras se resserra. Un nez un peu frais se posa dans le creux de sa gorge. L'étreinte et le souffle un peu fragile surprirent Javert qui demanda doucement :

" Tu vas bien ?

- Hier a été...difficile…," souffla Valjean.

Javert voulut se retourner pour voir son amant mais Valjean l'en empêcha en conservant simplement son bras sur la taille du policier. La damnée force de Jean-le-Cric.

" Vidocq m'a parlé de toi, murmura Javert. Ton nom n'a pas été cité dans le dossier. Il t'a protégé. Je n'ai pas compris pourquoi.

- Nous avons un accord."

Javert renifla de dépit en apprenant que c'était encore un des multiples secrets de Valjean mais il ne releva pas. Il comprenait, malgré son inexpérience en la matière, que Valjean avait besoin de douceur et de calme. Il fallait faire taire sa brutalité habituelle.

" Il m'a expliqué que tu as empêché la Robignole de faire du mal à la famille de Soazig, reprit Javert.

- Cette brute allait tuer quelqu'un !"

Javert fit courir ses doigts sur le bras qui le serrait avec tellement de force et caressa la peau marquée, même ici, par des cicatrices du bagne. Menottes, chaînes, blessures des chantiers, combat entre forçats, fouets…

" As-tu été blessé Jean ?, demanda l'air de rien Javert.

- Quelques coups de poing sans gravité."

Cela fit rire Javert, soulever ses côtes contre le bras musclé du Cric. Sachant la force herculéenne de l'oncle de Soazig, il fallait s'attendre à ce qu'un seul des coups de poing de cette brute puisse assommer un boeuf.

" Donc, tu as des hématomes ?

- Rien de grave.

- Je vais t'examiner avec soin !, sourit le garde-chiourme. De la tête à la queue."

Valjean se mit à rire, dans la nuque de Javert, mais ce rire ressemblait à un sanglot.

" J'ai eu si peur pour toi, avoua Valjean. J'ai l'habitude d'avoir peur. Mais la Robignole avait ri en annonçant que...quelque chose de terrible t'arrivait. Lorsque tu es rentré hier soir, j'ai remercié le ciel de t'avoir laissé vivre."

Javert accusa le coup.

Posément, dans le petit matin, alors que les deux hommes ne se regardaient pas en face, il lui était plus facile de parler.

" Un jour, cela pourrait être vrai Jean. La vie des policiers n'est pas de tout repos. Un mauvais coup, une balle perdue…"

Le bras commençait à être douloureux et à couper le souffle dans son étreinte.

" Je suis prudent. Mais je suis aussi un mouchard !

- Tu démissionnerai si je te le demandais ?"

Une telle question !

Javert ne sut pas quoi répondre. Il laissa le silence répondre pour lui.

Avant de reprendre la parole :

" Un jour, je serais trop vieux pour jouer les chiens de chasse. Ce jour-là, il me faudra un abri pour terminer ma vie.

- J'ai de la place. Mais j'aimerai ne pas être trop vieux le jour où tu quitteras enfin la Force.

- Pour pouvoir me baiser à ton aise ?," demanda Javert, un sourire dans la voix.

Mais la plaisanterie tomba dans le vide.

Le bras se desserra et Javert se sentit moins oppressé.

" Je vieillis, tu vieillis. Les jours se font plus courts maintenant."

Javert réussit enfin à se retourner et resta figé en voyant le visage de Valjean.

Durant la nuit de prière et de doute suivant l'affaire d'Arras et le procès de Champmathieu, Jean Valjean avait vu ses cheveux blanchir…, là, durant cette nuit d'attente et de prière pour voir revenir vivant le policier, Jean Valjean avait vieilli.

Des rides, des larmes avaient dû les creuser au rythme des psaumes.

Javert tendit la main et caressa la joue ridée de son compagnon.

" Pardonne-moi Jean ! Je serais plus prudent à l'avenir.

- Je te voudrais en sécurité !

- Et c'est toi qui me dis ça ?," se moqua gentiment l'inspecteur.

Cela fit sourire Valjean. Le forçat se pencha et embrassa son compagnon. Doucement, pour ne pas faire de mal à la lèvre coupée.

" Montre-moi tes blessures, souffla le policier, lorsque Valjean le laissa respirer.

- Têtu !"

Mais Valjean obéit, il se redressa et retira sa chemise de nuit.

Javert fut rassuré. Quelques hématomes noirâtres, de beaux coups de poing mais rien de grave.

Le visage n'avait pas été touché.

Comprenant la demande implicite dans les yeux de son amant, Javert joua le même jeu. Il se redressa et retira sa chemise de nuit.

Mais il était indemne, hormis les coups et la lèvre, il n'avait rien.

Valjean poussa un soupir de soulagement qui ressembla à un sanglot.

Javert se recoucha et glissa ses deux mains sous sa nuque, dans une jolie position se voulant langoureuse.

" Je ne peux pas me charger de ton plaisir, Jean, mais as-tu encore de cette huile aux effets magiques ?"

Valjean secoua la tête, amusé et consterné.

" Tu ne penses qu'à ça !

- Tu viens de dire que nous étions vieux ! Alors je veux vérifier que tout fonctionne encore bien !

- Fraco !

- Simple précaution de prudence élémentaire."

Il fallait s'assurer que tout fonctionne bien.

Ils le firent et le firent avec soin et application.

Inutile d'ajouter que tout fonctionnait très bien, malgré leur âge avancé.

Javert prouva que Valjean était encore jeune et ardent, l'obligeant à le suivre, et le forçat était trop heureux de lui obéir… Une manière de se rassurer après la journée terrible de la veille, après la peur et les doutes...

CHAPITRE XIII

GERMINAL, FLORÉAL, PRAIRIAL

Germinal, Floréal et Prairial furent des mois riches en événements politiques.

Germinal à peine terminé, Floréal, le mois de mai, continuait et les évènements incroyables se poursuivaient.

Le 13 mai, le jour se levait à peine sur la rue Neuve Saint-Marc. Six heures et demie… Et les policiers fonctionnaient avec des gestes lents et empesés. De longs bâillements et des yeux se fermaient tout seul.

Le seul à être réveillé, et bien réveillé, était l'inspecteur Javert. Il fallait dire que le réveil avait été traumatisant.

Il n'y avait pas une demie heure, il était encore couché, bien au chaud entre les bras forts de Jean Valjean. Endormi et le plaisir de l'amour encore chaud dans ses tripes.

Une demie-heure plus tôt, on tambourinait à la porte de la cabane avec force. Faisant sursauter les deux hommes couchés ensemble dans le même lit.

Valjean réagit le premier, tandis que Javert était encore hébété.

" C'est pour quoi ?"

La voix de Toussaint retentit derrière la porte fermée à clé.

" C'est un message de la police, monsieur."

Un regard croisé entre les deux hommes et Valjean répondit prudemment :

" La police ? Comment cela ?

- Le sergent Durand.

- Il est là ?

- Non, mais il cherche l'inspecteur Javert."

Doucement, précautionneusement, l'inspecteur Javert sortit du lit et s'habilla. Il était préoccupé. Dans son bureau au commissariat de Pontoise, il y avait une enveloppe sous scellé, dans cette enveloppe se trouvait l'adresse de Jean Valjean. Cette enveloppe était cachée dans un coffre et ne devait être ouverte qu'en cas d'absolue nécessité.

Durand savait donc où habitait le policier. C'était ennuyeux et inquiétant.

Javert échaffaudait des hypothèses, allant de la plus folle à la plus réaliste, de la chute du roi à la convocation à la préfecture…

Javert méditait ainsi en s'habillant, laissant Valjean se vêtir de sa robe de chambre et s'approcher de la porte afin de l'ouvrir.

Jouant à merveille les hommes surpris d'être dérangé à une heure pareille. L'innocence de M. Madeleine !

" L'inspecteur Javert ?, répéta Valjean, se grattant la tête avec un air profondément étonné. Il habite rue des Vertus, il me semble.

- Je ne sais pas, monsieur. On doit le chercher.

- Quelle drôle d'idée de le chercher ici ! Mais je vais envoyer un message ! Attendez Toussaint."

Vajean referma la porte et se retrouva aussitôt devant l'inspecteur Javert, en grande tenue, l'épée au côté et le regard concentré.

" Je vais la faire partir.

- Il a dû se passer quelque chose de grave," souffla Javert.

Valjean, instinctivement, remit de l'ordre dans la cravate de son amant.

" Sois prudent !

- Toi aussi !"

Un instant de complicité, puis Valjean s'écarta et saisit du papier et de l'encre sur son bureau. Il griffonna quelques mots et ouvrit à nouveau la porte.

Toussaint attendait, follement inquiète et reçut la lettre et les admonestations de la part de son patron :

" Pour le sergent Durand. Qu'il aille chercher ailleurs l'inspecteur Javert."

Toussaint acquiesça et disparut avec le message.

Les deux hommes attendirent quelques minutes puis Javert ouvrit précautionneusement la porte afin de s'enfuir.

Valjean le retint.

" Passe par la rue de Babylone !"

Javert se retourna vers son amant et lui vola un langoureux baiser qui lui prit le souffle. Avant que Valjean ne puisse réagir, Javert murmura, énervé :

" Me voilà en train de jouer les acteurs de vaudeville ! Que ne me feras-tu pas faire un jour Jean Valjean ?

- Un amant caché dans l'armoire ?"

Un nouveau baiser et Javert disparut à son tour.

Le mouchard se fit prudent et nul ne le vit déambuler dans les rues.

Puis, l'air de rien, Javert apparut dans son appartement, où l'attendait un message de la Préfecture et un autre message, encore plus implorant, de la part du sergent Durand.

Une adresse inconnue était inscrite sur les deux missives où il était attendu de toute urgence.

Javert s'y précipita.

Il était donc le plus éveillé des policiers présents, et bien éveillé, dans cet appartement luxueux situé au 10, rue Neuve-Saint-Marc. De jolies tentures, des rideaux épais, un buste de Henri IV, en bronze à patine verte, des meubles de qualité...et étendu sur une causeuse à belle tâpisserie bleue céruléen se trouvait Auguste Sautelet, mort d'une balle tirée en pleine tempe. Son sang maculait la jolie tâpisserie...

Le pistolet gisait au pied de la causeuse.

Sur un bonheur-du-jour, dont la marqueterie de bois de rose était d'une finesse exquise, reposait une lettre pliée et destinée à un certain Jules Renouard. Un autre éditeur de Paris.

Sans scrupule, Javert ouvrit la lettre et en parcourut les quelques mots.

Car c'était ainsi lors d'un suicide, il n'y avait nul secret pour la police et nul besoin de cacheter les lettres qui seraient de toute façon violées.

L'inspecteur parcourut les quelques phrases pathétiques demandant pardon et justifiant le dernier acte.

Amour malheureux, condamnation du National, tracas financiers, perte de l'honneur… Auguste Sautelet n'avait pas accepté que son journal, le National, soit condamné et surtout que lui, en tant que gérant, écope d'une peine de prison… Trois mois de prison…

Il n'avait pas supporté.

Il avait suffi d'un dépit amoureux, une élégante l'avait quitté pour un autre, et il avait perdu tout courage.

A quoi la vie tenait-elle ?

Javert songeait à Valjean en observant ses collègues tourner mollement dans l'appartement endeuillé à la recherche de Dieu sait quoi !

Et soudain, une cavalcade résonna dans le couloir et des cris de colère réveillèrent la raille.

" LAISSEZ-MOI ENTRER BON SANG !, hurlait-on.

- LES BOURGEOIS SONT INTERDITS !," s'opposait violemment le préposé à l'entrée.

Javert, d'un geste autoritaire, fit lever l'interdit et on laissa pénétrer un homme dans l'appartement du mort.

" Bon Dieu ! On m'a dit qu'Auguste…"

La phrase mourut sur les lèvres du nouveau venu qui regardait Javert avec un air ébahi.

Ses lunettes rondes, son petit toupet de cheveux, ses yeux intelligents et ses manières nerveuses parlaient pour lui. Adolphe Thiers regardait l'inspecteur Javert et venait de reconnaître Francisco Jiménez.

" On m'a dit qu'Auguste était mort, continua enfin Thiers, après une pause.

- On n'a pas menti, rétorqua Javert, mais je serais content de savoir qui vous l'a dit. Nous ne sommes présents que depuis une heure à peine.

- Sa bonne. Puis-je...puis-je le voir ?"

Illégal, illicite, grave manquement à la procédure...mais c'était un ami venant voir un ami. Javert s'écarta et entraîna Thiers jusque dans le salon.

Et le petit Provençal eut du mal à rester impassible.

" Auguste ? Mais...pourquoi ?

- Une peine amoureuse et la condamnation de son journal, expliqua froidement Javert.

- Il n'avait pas le courage de tenir. Il me l'avait dit."

Thiers secoua la tête.

Il n'osa pas s'approcher du corps, le journaliste aux affaires politiques du journal le National voulait partir. Javert le laissa aller. Mais devant la porte, l'inspecteur lança une dernière question au malheureux ami attristé :

" Qui est Werther ?

- Pardon ?, demanda Thiers, la voix rauque.

- M. Sautelet parle d'un certain Werther dans sa dernière lettre. Je souhaiterai interroger cet homme."

La remarque fit rire Adolphe Thiers, il répondit avec un certain dédain perceptible dans la voix :

" Vous aurez du mal, inspecteur. Werther est un personnage d'un roman de Goethe, un jeune homme qui se suicide à cause d'un amour impossible. Au revoir inspecteur."

Sur un dernier regard, intense, Adolphe Thiers disparut.

Javert se demanda un instant s'il allait le dénoncer à ses amis républicains et révoltés.

Ce serait la mort de Francisco Jiménez...au sens figuré comme au sens propre…

La mort du directeur du National provoqua de vives réactions dans la société parisienne. On oublia le chagrin amoureux pour insister sur le rôle de l'État, condamnant la Presse et poussant les journalistes à la mort.

La censure tuait la liberté de la presse !

M. Chabouillet convoqua Javert pour que ce dernier lui fasse le rapport sur l'enquête concernant la mort d'Auguste Sautelet.

Le suicide déplut à M. Chabouillet. Manifestement, l'homme était un ami du chef du Premier Bureau. Un autre rouage dans cette vaste conjuration contre l'Etat.

" Vous êtes sûr Javert ? Je vous ai envoyé enquêter car j'ai confiance en vous !"

Donc cela venait de M. Chabouillet, cette convocations aux petites heures de l'aube.

" Oui, monsieur. Une lettre d'adieu, une balle en pleine tempe, des portes fermées de l'intérieur… A moins que le tueur ne soit capable de traverser les portes fermées et les fenêtres verrouillées, il n'y a pas d'autres solutions.

- Oui...mais il n'empêche… J'aurai aimé qu'Auguste me parle… Il n'était pas seul… J'aurai pu…"

Javert regardait son patron et ressentit de la pitié pour lui. Ce manipulateur commençait-il à comprendre jusqu'où la manipulation pouvait mener ? A force de tirer sur les fils de ses marionnettes, il venait d'en briser une.

" M. Sautelet ne s'est pas suicidé que pour le National, monsieur, fit Javert, se voulant apaisant. Il était amoureux d'une élégante qui l'a abandonné.

- Oui. Virginie Ancelot. Mais la belle est infidèle… Une femme qui se targue d'être écrivain et qui joue des hommes comme...un homme se joue des femmes…"

M. Chabouillet secoua la tête avec dépit et renvoya l'inspecteur de police à ses occupations.

Javert fut encore de corvée lors de l'enterrement d'Auguste Sautelet au cimetière de Montmartre. Une foule nombreuse était présente et l'atmosphère n'était pas des plus calmes. Il y avait les amis proches du directeur du National, parmi lesquels Adolphe Thiers. Il y avait les concurrents, venus soutenir un camarade tombé au combat pour la liberté de la presse. Il y avait les journalistes qui saluait un éditeur courageux, n'hésitant pas à publier des ouvrages romantiques, peu lucratifs.

Un bel hommage !

Surveillé par des policiers en grande tenue, dont faisait partie l'inspecteur Javert. A ses côtés se tenait l'inspecteur Rivette.

" Tu y comprends quelque chose à cette histoire Javert ?

- Quelle histoire ?, demanda l'inspecteur en essayant de cacher ses yeux dans l'ombre de son chapeau, pour ne pas être remarqué des quelques personnages qu'il avait déjà rencontrés en tant que Francisco Jiménez.

- Quelqu'un a fait livrer une gerbe de fleurs pour la tombe de Sautelet, des roses rouges entourées d'un flot bleu.

- Et alors ? On met des fleurs sur les tombes des morts !

- Le nom sur le flot est mauvais.

- Comment cela ?

- C'est écrit Werther."

Javert accusa le coup et se demanda un instant si pousser un homme au suicide par cruauté amoureuse pouvait être compté comme un homicide volontaire. Le policier avait lu le livre de Goethe et ne l'avait pas apprécié.

Il savait reconnaître un crime quand il en voyait un et ce livre faisait l'apologie du suicide.

" Une erreur de typographie. Ou alors un surnom galant."

Rivette essaya de reprendre la conversation mais il abandonna devant le mutisme de son compagnon.

Il y avait des femmes ainsi faites qu'elles vivaient comme des hommes. Ce qu'un homme faisait de son temps ne choquait que peu, coucher avec des femmes et les renvoyer, côtoyer des prostituées et leur faire des enfants, tromper son épouse et s'en tirer blanc comme neige… On ne récoltait que des sourires amusés...complices…, voire des regards admiratifs devant la vigueur et la séduction.

Mais si une femme agissait ainsi... elle était mise au ban de la société et couverte d'opprobres.

" Comment vont ta femme et ton fils ?, demanda abruptement le policier, histoire de se changer les idées.

- A merveille ! Figure-toi que…"

Et Rivette se perdit dans l'anecdote de la dernière trouvaille de son fils qui trouvait amusant de dormir le jour et de vivre la nuit. Et de jeter ses jouets sur le sol. Et d'éclabousser sa mère lors du bain.

Cela fit sourire Javert qui en bon parrain se promit de veiller à acheter du tissu pour que les Rivette puissent en faire des vêtements, Clément grandissait vite et grandissait bien.

Ce matin de mai, un autre visiteur inattendu se rendit rue Plumet. Valjean terminait ses ablutions lorsqu'il entendit Toussaint essayant de se faire comprendre d'un homme qui lui parlait depuis la grille.

Face à cette situation inédite, il renonça à s'essuyer et passa sa chemise, son gilet et son pantalon en vitesse puis se précipita vers le jardin.

L'homme en question n'était autre que Guyader, le commissionnaire de la rue des Petits-Pères.

" J'ai un message pour vous, bourgeois, dit le commissionnaire baissant la voix.

- Un billet ?, lui demanda Valjean en ouvrant la grille juste assez pour le laisser passer.

- Non pas. Votre correspondant est venu me demander votre adresse. Du moins, je pense que c'est lui. Une sorte de demi-solde moustachu avec le tempérament vif.

- Oui, c'est bien lui.

- C'est ce que je pensais, mais j'ai préféré venir moi-même au lieu de lui donner le renseignement. Juste au cas où. Le fait est qu'il vous attend à l'estaminet de Boniface, rue de Grenelle. A vous de décider si vous voulez y aller ou si vous préférez éviter la rue."

Valjean, gardant une expression de parfaite neutralité sur son visage, porta la main au gousset de son gilet et en sortit une pièce de deux francs. Un prix excessif, mais bien mérité. La discrétion était une qualité que l'ancien forçat appréciait... Et il était bon de le faire comprendre.

Lambry l'attendait en effet à l'estaminet, assis devant un mauvais café. Le hussard semblait si affligé que son apparence inquiéta Valjean ; même les bouts de sa moustache étaient raides et pointaient vers le plancher.

L'ancien forçat s'assit à sa table sans que le hussard ne paraisse le remarquer.

" Monsieur Lambry... On m'a fait savoir que vous me cherchez.

- Oui, Monsieur Jean, dit l'homme en repoussant le café avec dégoût. Je suis venu vous faire mes adieux.

- Ah ! Vous partez ?"

Valjean avait rendu visite quelques jours auparavant à la famille bigarrée qui s'était formée autour de Léonie et, par extension, de Lambry et n'avait rien remarqué d'extraordinaire : les enfants étaient à l'école, Chavó commençait à lire des phrases et sa convalescence suivait son cours ; Soazig protestait devant son cahier. Il était vrai que Lambry n'était pas là et que Léonie était aussi absente.

Le garçon s'approcha pour demander sa commande.

" Ne demandez pas de café... c'est de la lavasse," indiqua dans un murmure le hussard bien intentionné.

Mais Jean Valjean n'était pas un homme du monde, et il n'était pas non plus buveur. Ses alternatives étaient très limitées.

" Un demi-tasse", dit-il avec un visage de circonstance tandis que Lambry secouait la tête.

Le hussard attendit que le garçon parte avant de poursuivre son discours.

" Je suis venu vous dire adieu et aussi vous demander de vous occuper de Léonie pour moi. Je vous considère comme un homme d'honneur et une fois que le malentendu entre nous a été réglé... Quoi qu'il en soit, je vous fais confiance. C'est pourquoi je vous demande ceci : ne laissez pas ma Léonie se tuer au travail, Monsieur Jean. Le travail de blanchisseuse est pénible, et elle a déjà trop à faire avec tous ces marmots qui la font tant souffrir...

- Madame Léonie a-t-elle trouvé une place ? Je pensais que nous avions convenu qu'elle continuerait à accepter mon aide jusqu'à ce que la situation s'améliore.

- Disons qu'elle essaie d'améliorer la situation. A sa façon."

Lambry fit une pause pour éloigner un bout de sa moustache du coin de sa bouche d'un geste irrité, puis continua.

" Maintenant, c'est mon tour d'améliorer les choses. J'ai réussi à avoir de la marchandise et je me prépare à voyager vers l'est pour la placer. Ce n'est pas que ce soit de la haute qualité, mais mes anciens contacts semblent m'avoir oublié. Tous sauf mon bon Michelet. Je lui ai appris le métier, et maintenant il est l'un des vendeurs les plus recherchés du pays ; le garçon se souvient encore avec tendresse de moi et a réussi à m'obtenir la vente d'abonnements à un nouveau magazine et un tonique capillaire.

- Avez-vous quitté votre emploi à la tabletterie de façon définitive ? Je ne connais pas le métier, mais je ne pense pas que les revenus de la vente ambulante puissent rivaliser avec le salaire d'un vendeur d'élite dans une boutique de choix.

- Je ne suis pas parti de mon plein gré, vous pouvez me croire... Mais c'est la vie ! De toute façon, mes fonctions seront celles d'un commis voyageur, pas celles d'un colporteur, et les commissions sont très intéressantes. Il y a d'autres avantages : l'on voyage et l'on connaît du pays, l'on mène la vie insouciante et gai d'un oiseau sans nid…"

Lambry s'éclaircit la voix, trouble d'émotion. L'arrivée du garçon avec le café permit à Valjean de lui laisser un moment pour se remettre.

" Oui, c'est une bonne vie. Lucrative si on est bon dans son métier, et plaisante... Seulement maintenant, j'ai Léonie et tous les enfants aussi. Mais... bah ! J'ai commencé ma carrière comme commis vendeur et je la terminerai de la même façon."

Valjean baissa les yeux sur sa tasse de café et la renifla sans oser en goûter le contenu. Lorsque le hussard eut rangé le mouchoir dont il s'était furieusement frotté le nez, le bagnard se résolut à parler.

" Il y a quelque chose que je ne comprends pas. Si Madame Léonie travaille et que vous n'êtes plus chez elle, qui s'occupe des petits ? Au moins deux d'entre eux ne sont pas encore en âge d'aller à l'école.

- Marie, la mère de Soazig. Elle s'occupe de tous les enfants, y compris de Chavó, et je dois admettre qu'elle le fait bien. Je ne sais pas d'où elle tient sa patience.

- Avez-vous réussi à ce qu'elle vous parle ? Je veux dire... Après ce qui s'est passé avec son frère, elle a juré qu'elle ne nous parlerait plus jamais.

- Pas le moindre du monde. Cette femme est aussi têtue qu'une mule. Imaginez qu'elle défend encore l'innocence de son animal de frère... c'est incroyable.

- Mais bien au contraire, mon ami. Les gens... certaines personnes qui sont battues souvent pensent qu'elles ne méritent pas mieux. Si la situation se prolonge, ils finissent par croire que c'est de leur faute si leurs bourreaux perdent leur sang-froid et les frappent."

Valjean l'avait vu à de nombreuses reprises au bagne, et la plupart du temps, cela ne se produisait pas précisément entre galériens et argousins. Il avala une gorgée de café. En vérité, il était infect.

" Le fait est, dit le bagnard, que Marie a des biens. Non seulement elle les possède, mais elle peut désormais disposer pleinement de leur exploitation. Elle pourrait louer le débit de vin et les dépendances attenantes. Ou elle pourrait y installer un commerce. Avec un peu de chance, cela suffirait à mettre sa famille à l'abri du besoin.

- J'y ai pensé aussi ! J'ai visité l'endroit avec Soazig. La petite veut rouvrir le débit de vin, en confiant la responsabilité à un employé qualifié. Mais je lui ai conseillé de ne pas le faire, car je pense que l'endroit attirerait bientôt son ancienne clientèle. Et nous savons tous comment cela s'est fini. C'est dommage... Le cellier qui donne sur l'arrière cour est spacieux et avec quelques réformes...

- Oui ?

- Bah, oubliez cela ! C'est stupide, une fantaisie que j'avais pendant mes années de soldat.

- Mais encore ?

- Imaginez que je me voyais devenir maître d'armes. Pendant longtemps, j'ai perfectionné ma technique en gardant cette idée en tête ; j'ai même provoqué des duels pour gagner du prestige. J'ai réussi, mais maintenant je suis vieux, aussi décrépit que tous ceux qui admiraient mes compétences. Encore un vieux rêve stupide... comme tant d'autres."

L'ancien hussard combattit la tristesse qui menaçait de s'emparer à nouveau de lui à l'aide du drastique moyen de se lever avec une promptitude qui ne faisait pas honneur à son âge. Il tendit la main à Valjean avec une rigidité toute militaire et la serra très fort.

" Puis-je compter sur votre parole, Monsieur Jean ? Prendrez-vous soin de ma Léonie et des enfants ?"

Que pouvait répondre Jean Valjean à cet homme qui avait perdu son emploi par sa faute ? A l'homme qui avait protégé ceux qui dépendaient du galérien alors que lui, déterminé à être prudent et égoïste, se tenait à distance des hommes de la Sûreté.

" Vous pouvez compter sur moi, Monsieur Lambry."

Le hussard redressa les épaules avant de s'éloigner ; il ne se retourna pas. Mais sa démarche était lente et lourde.

Valjean abandonna son café pour partir se promener. Autrefois, alors qu'il jouissait d'une liberté qu'il ne possédait plus à présent, il avait découvert que marcher dans les rues de Montreuil l'aidait à mettre de l'ordre dans ses idées.

Il avait maintenant un jardin entier pour se cacher. Et il avait peur... Dieu l'avait finalement béni en l'entourant de personnes qu'il aimait et qui, aussi impossible que cela puisse paraître, correspondaient à son affection. Il avait trop à perdre, c'était vrai, mais aussi sa conscience devenait trop lourde à porter.

Pendant qu'il enlevait les mauvaises herbes qui poussaient vite au pied des pommiers et du poirier, il se pencha sur la situation de Soazig, Marie et ses deux autres enfants, de Chavó, de Léonie et sa cohorte de marmots, et même sur les malheurs de Lambry. Il en conclut que leurs difficultés étaient de sa faute.

Au moins une douzaine de personnes qu'il avait appris à apprécier avaient dépendu de ses aumônes jusqu'à en être lassées et cherchaient maintenant les moyens de regagner leur dignité.

Javert avait raison lorsqu'il disait que l'aumône n'était pas une solution et qu'elle n'était bonne que pour très peu de gens...

Madeleine n'avait pas réussi à le voir. Jean Valjean commençait à le comprendre.

Mais il avait vieilli et n'avait plus de forces, lui qui n'avait jamais possédé assez de sagesse pour aider autrui de façon efficace, ne savait pas comment aider ses amis dans leur lutte.

Si seulement il restait en lui quelque peu de la foi en l'avenir et de l'abnégation que Madeleine avait possédé.

L'île de la Cité était un quartier sévère et austère, perdu entre l'autorité spirituelle et l'autorité temporelle. La cathédrale Notre-Dame de Paris veillait sur le peuple de Paris depuis le XIVe siècle.

Le palais de la Cité, même déserté par les rois depuis longtemps, rappelait la toute-puissance de la Justice et de l'Etat.

L'inspecteur Javert, en bon policier, y foulait les pavés tous les jours ou presque de sa vie.

Aujourd'hui était différent des autres jours.

Car aujourd'hui, l'imposant policier soutenait le bras d'une jeune fille. Une jeune fille de quatorze ans, assez impressionnée par la grande ville et la foule pour se rapprocher de lui.

Cosette dardait des yeux ébahis sur les alentours et ne cessait d'étourdir le policier de questions à n'en plus finir.

" Ainsi c'est dans cette prison que la Reine Marie-Antoinette a été enfermée ?

- Oui, cela s'appelle la Conciergerie.

- Et ceci s'appelle le Palais de la Cité ?

- Oui, mais c'est devenu un palais judiciaire.

- Où est la Sainte-Chapelle ? Est-il vrai qu'elle renferme la Sainte Couronne du Christ ? Et un morceau de la Vraie Croix ?

- Oui, grognait Javert, déjà vaincu par le mal de crâne. La Sainte-Chapelle est dans la cour du Palais de Justice."

Les yeux bleus de Cosette se posèrent avec force sur Javert, plaidant sans parole.

Le vieil inspecteur céda.

" Oui, oui, un jour, je t'y emmènerais !

- Il faudra emmener père ! Père est tellement pieux ! Il sera heureux de voir les reliques !

- Dans la cour du Palais de Justice, s'amusa Javet, sans le montrer. Je ne doute pas un seul instant qu'il appréciera la promenade."

Un jour, mais pas aujourd'hui !

Aujourd'hui, l'objectif du policier était une promesse qu'il avait faite à la jeune fille, alors que le printemps tardait à se montrer.

Là, le printemps était là, il faisait beau et chaud.

C'était une promenade agréable. Malgré les cris de colère que poussaient certaines personnes et les bavardages mécontents des passants.

Les mots "à bas Polignac" et "démission" revenaient sans cesse.

Javert se félicita de ne pas avoir porté son uniforme de police mais un simple costume civil. On était samedi après-midi, il avait travaillé le matin.

Et là, entre la cathédrale Notre-Dame de Paris et le Palais de Justice, se tenait le marché aux fleurs. Il accueillait depuis le temps de Napoléon les amoureux de botanique et les curieux.

Javert ne pensait pas qu'un jour on aurait pu le classer dans l'une ou l'autre de ces catégories.

Cosette lâcha enfin son bras lorsqu'elle vit les étals couverts de fleurs et de pots. La jeune fille était tellement contente qu'elle souriait et babillait sans discontinuer.

" Des roses ? Des oeillets ? Ha ! Monsieur Javert ! Que pouvons-nous ramener à la maison pour père ?

- Que penses-tu qu'il aimera ?

- TOUT !"

Ce fut un charmant spectacle. Et qui amusa les passants et les vendeurs. On en rit gentiment dans le dos du principal intéressé.

Car ce fut si tendre de voir ce grand homme, austère et sombre, céder à la jeune fille, qui riait et courait partout comme une enfant de huit ans pourrait le faire. Céder et acheter. Et porter des pots. Et remplir ses poches de manteau de sachets de graines.

Répétant des noms de fleurs avec un froncement de sourcils impressionnant.

" Des quois ?

- Des gardénias, monsieur. Cela donne de magnifiques arbustes avec des fleurs très odorantes, blanches comme la neige. Vous verrez ! Votre jardin sera digne du Paradis !

- MONSIEUR JAVERT !, hurlait alors Cosette, forçant l'inspecteur à conclure une vente dans la précipitation, sans même savoir si les gardénias poussaient dans un sol humide comme celui de la rue Plumet.

Baste ! Tant pis ! Valjean s'en accomodera !

Et Cosette attendait, impatiente, que le policier la rejoigne devant un autre étal.

" Des tulipes ? Mais Cosette, je crois que ton père en a déjà, il faut…

- Des tulipes jaunes ! Vous vous en rendez compte ? Des tulipes jaunes comme...comme une jonquille ! Elles sont merveilleuses."

La jeune fille caressait du bout des doigts les pétales d'une fleur, le regard rêveur. Et Javert soupira, glissant à nouveau ses doigts dans sa veste à la recherche de sa bourses.

" Combien pour des bulbes de tulipes jaunes ?"

On répondait avec le sourire, gentiment amusé devant le grand homme mené par le bout du nez par la petite jeune fille.

Puis, le policier se rebella lorsque ses poches furent pleines de sachets de fruits, de légumes, de fleurs…, de tout et n'importe quoi.

Il soudoya Cosette avec une promesse de tasse de chocolat chaud dans un salon de thé des environs accompagné de quelques macarons.

Cosette accepta le marché et prit quelques pots dans ses bras.

Ils formaient une jolie paire ainsi, le père et la fille ? Pas vraiment. L'oncle et sa nièce peut-être…

Mais avant de partir, l'inspecteur fut attiré par un étal qu'ils n'avaient pas encore visité. Un des rares qui avaient échappé au pillage de Cosette.

L'inspecteur Javert sortit aussitôt sa bourse, sans discuter et demanda simplement :

" Combien pour des bulbes de fleurs de lys ?"

Car il était impensable que le jardin d'un ancien forçat, toujours en cavale, soit dénué de fleurs de lys. Officielles, symboles de l'Etat et de l'Autorité.

Seuls les deux hommes en sentiraient tout le sel.

Leurs boissons chaudes bues, leurs gâteaux mangés, Javert et Cosette rentrèrent rue Plumet, profitant des derniers rayons du soleil et de la chaleur qui restait encore dans les airs.

Mais le silence fut brisé par Cosette, une fois de plus, au grand désespoir de Javert.

" Comment avez-vous connu mon père monsieur Javert ?"

Impassible, illisible, le policier accusa le coup sans rien montrer.

" Une affaire en hiver nous a permis de nous rencontrer.

- Vous êtes devenus de bons amis en peu de temps dans ce cas ?

- Ton père est quelqu'un de bien. Il est facile d'en faire un ami."

Javert ne comprenait pas où Cosette voulait en venir avec ses questions.

" Cet hiver l'inspecteur Rivette est venu protéger le couvent, lança Cosette.

- Oui, il fallait protéger le couvent contre tout danger.

- Donc vous n'avez rien à voir avec l'inspecteur Javert de Montreuil-sur-Mer ?"

Illisible, impassible, mais ce fut plus dur cette fois-ci.

" Comment cela ?

- J'ai entendu plusieurs fois l'oncle Fauvent parler avec M. Rivette. Ils parlaient d'un certain M. Madeleine et d'un inspecteur de police nommé Javert."

Le silence permit à Javert de rassembler ses pensées pour formuler sa réponse mais un dernier coup le laissa abasourdi.

" Pas quelqu'un de très gentil à ce que j'ai compris.

- Montreuil-sur-Mer ?"

Cosette hocha la tête, les yeux bleus si innocents, posés sur lui avec candeur...ou pas… Ce n'était pas possible physiquement, n'étant pas du sang de Valjean, mais Javert aurait parié beaucoup que la fille avait pris sur le père la capacité à manipuler les esprits.

Javert, le mouchard émérite de la Préfecture de police de Paris, le chien de Chabouillet, l'espion de police...ne put mentir à une gamine de quatorze ans. Vidocq en aurait ri à en pleurer.

" Je pense que le Père Fauchelevent parlait de moi.

- Donc mon père est M. Madeleine ?"

Les grilles de la maison, rue Plumet, apparurent au grand soulagement de l'inspecteur de police. Rarement il n'avait été soumis à un tel interrogatoire.

" N'est-ce-pas ?, insista Cosette.

- Il y a des choses que ton père, et ton père seul !, doit te raconter Cosette.

- Vous l'avez connu à Montreuil ?

- Oui ! Et maintenant silence sur tout ceci !"

La jeune fille sourit, malicieuse, avant d'ouvrir en large la porte de la maison et d'appeler son père à grands cris.

Jean Valjean se retrouva devant des pots, des sachets de graines, des bulbes, des fleurs, des arbustes… A planter, semer, replanter, diviser…

Il en était ébloui.

" Des gardénias ?

- Cela pousse comme du chiendent, à ce qu'on m'a dit, mentit Javert.

- Des tulipes jaunes ?

- Elles sont magnifiques ! Vous verrez père !

- Et ça ? Qu'est-ce-que c'est ?, demanda Valjean en désignant des bulbes placés de côté.

- Des fleurs de lys !, répondit le profond baryton de l'inspecteur de police. Un peu d'ordre dans ce jardin ne sera pas mal venu."

Le regard de Valjean fut tellement estomaqué qu'il provoqua le rire complice des deux promeneurs.

Cosette et Javert s'étaient beaucoup amusés en réalité.

Même si la jeune fille commençait à exiger des réponses à certaines questions...qu'il allait bien falloir un jour prendre en compte.

Après la dissolution de la Chambre sur ordre du roi Charles X le 16 mai, le comte de Peyronnet était nommé ministre de l'Intérieur quelques jours plus tard.

Des élections étaient annoncées pour le 23 juin et le 3 juillet.

C'était risqué !

Le roi Charles X jouait gros jeu. Il comptait sur le soutien populaire, notamment dans les campagnes où le roi, quelqu'il soit, bénéficiait encore d'une forte aura…

Il espérait aussi que l'expédition d'Alger qui s'organisait peu à peu allait assurer son prestige et lui conserver un pouvoir fort.

" Que d'illusions, souffla Chabouillet alors que Javert venait, une fois de plus, lui faire un rapport sur les activités des révoltés.

- Le National est un journal d'opposition qui pousse à la révolution, lança Javert, méprisant. Malgré sa condamnation, il poursuit le travail de sape !

- Thiers… Vous verrez Javert que de tous ces comploteurs, le seul qui réussira à tirer son épingle du jeu sera ce petit Marseillais.

- Je vous crois, monsieur !," affirma Javert.

M. Chabouillet avait vieilli durant tous ces mois de discussions et de réunions secrètes, il se tourna vers son protégé et sourit :

" Commenceriez-vous à faire de la politique Javert ?

- Non, monsieur, mais je commence à la comprendre.

- A la bonne heure ! Vous allez peut-être survivre au changement de pouvoir ?

- Peut-être…"

Car Javert travaillait pour des maîtres différents.

Il se devait de l'avouer.

Tandis que M. Mangin, le préfet, frappait aveuglément les journaux et limitait la liberté de la presse, M. Chabouillet, le secrétaire du Premier Bureau, organisait, grâce à des hommes de paille, des réunions avec des journalistes connus pour parler d'avenir et publier des pamphlets vindicatifs.

Javert entendait des paroles fortes, des poings claquant sur des tables et on hurlait des menaces contre Polignac...bientôt ce serait contre le roi...et alors ce sera la révolution !

Mai se termina sur l'embarquement à Toulon d'un corps expéditionnaire pour Alger. Une guerre commençait pour un coup d'éventail que le dey d'Alger, Hussein, avait donné au consul de France, Pierre Deval, le 30 avril 1827. Un simple incident diplomatique qui se terminait par une guerre.

Pouvait-on trouver plus ridicule motif de guerre ?

"Monseigneur, ceci est une fête toute napolitaine, nous dansons sur un volcan," avait dit M. de Salvandy (futur ambassadeur en Espagne) à Louis-Philippe (futur roi de France) lors de la réception offerte au roi de Naples par le duc d'Orléans…

Que ces paroles étaient prophétiques !

La Révolution était en marche et le roi ne voyait rien, la cour était aveugle, le gouvernement se croyait en sécurité.

Les fous !.

Mai se termina sans d'autres drames. Et étrangement, les premiers jours de juin furent calmes.

A tout point de vue.

Que ce soit au niveau politique ou au niveau judiciaire.

Tout était calme.

Trop sans nul doute.

L'inspecteur Javert ne quittait que très peu son commissariat de Pontoise et uniquement pour rentrer chez lui...ou aller passer la soirée chez Valjean.

Faire l'amour.

Être aimé.

Vivre des heures calmes.

Étrangement.

Et puis un jour, Javert l'inspecteur reçut un nouveau message de la part du Marquis. On lui demandait de venir au bordel mais pour être sûr de voir le policer obéir à l'injonction, le porteur du message était sans commune mesure un magnifique messager.

Une des collègues de Lucie était là.

Alors que Lucie la Rousse était venue dans le commissariat de Pontoise vêtue d'une jolie robe verte mettant en valeur ses formes, Marguerite la Brune portait une charmante robe de couleur bleue. Une robe bouffante, doublée de carton pour la rendre encore plus volumineuse. Ainsi l'élégante cocotte arborait une taille d'une minceur impressionnante.

Juste ce qu'il fallait pour donner envie aux hommes de l'encercler avec deux mains avides.

Un chapeau gigantesque, couvert de plumes d'autruche et de rubans colorés, faisait ressortir la douceur de son visage maquillé.

Une belle femme aux magnifiques cheveux noirs, sa peau de brune était d'une blancheur d'albâtre et ses yeux bleus brillaient malicieusement en se posant sur l'inspecteur de police, blasé.

" Le Marquis a dit que vous seriez réticent à vous rendre à sa convocation.

- Il a raison.

- Il a dit qu'après votre dernière rencontre, vous pourriez ne pas vouloir le voir.

- Il n'a pas tort."

L'inspecteur se tenait debout, les fesses posées sur son bureau et les chevilles croisées devant lui, les mains dans les poches.

Et le sourire de la fille fut éblouissant.

"Alors le Marquis a dit que je pourrais vous convaincre de me suivre."

Javert ne put pas s'en empêcher, son sourire répondit à celui de la punaise.

" Et comment tu penses faire cela la fille ?

- Je suis la fille la plus demandée du Romarin. Vous ne voulez pas savoir pourquoi ?"

Cela eut le mérite de faire rire Javert. Le policier se pencha en arrière et prit sa veste d'uniforme accrochée à sa chaise.

" Tu as gagné la fille. Mène-moi à ton mac.

- Vous ne serez pas déçu.

- Nous verrons bien !"

Et devant les yeux ébahis de ses officiers, Javert ouvrit la porte pour laisser passer la charmante jeune femme. Puis il la suivit, lançant nonchalamment à ses hommes.

" Roussel tu me remplaces, je ne sais pas quand je reviendrais.

- Que...Quoi ?"

Et désignant la jeune femme pendue à son bras, l'inspecteur haussa les épaules, impuissant :

" Je ne suis plus maître de mon temps. Le devoir m'appelle.

- Je ne sais pas combien de temps je vais vous le garder mais je vais vous rendre votre chef. Ne vous inquiétez pas !, " rétorqua Marguerite, avec un sourire enjôleur.

Un rire, cristallin, à peine exagéré. Javert salua le talent de l'actrice. Et ils disparurent du commissariat.

Un seul officier de police avait reconnu la jeune femme. Il s'agissait du sergent Durand. Il avait reconnu une des collègues de Lucie. Une des prostituées du Romarin. Et il commençait à s'inquiéter de cette visite.

Dans le fiacre que prudemment le policier prit pour se rendre au bordel, la jeune femme se fit tendre et amoureuse. Elle s'approcha au plus près du policier et se mit à caresser les fleurs de lys brodées sur les bords de son col d'uniforme. A deux doigts de toucher les favoris. Il ne lui manquait qu'un peu d'encouragement de la part de l'austère policier.

N'avait-elle pas réussi à séduire les plus impassibles des députés du Parlement ? Voire quelques membres du clergé...mais chut ! Le secret de l'alcôve était aussi sacré que le secret de la confession.

" Vous ne voulez pas savoir pourquoi je suis la plus demandée ?, demanda-t-elle en souriant, adorable créature.

- Non, répondit simplement le policier en souriant aussi.

- Pourquoi ? Je ne vous plais pas ? Pourtant quand vous êtes venu la dernière fois, vous sembliez chercher une femme.

- Et un homme ! Je ne suis pas intéressé.

- Vous êtes dans la pédérastie ?"

Bizarrement, elle sembla déçue.

Javert commençait à comprendre pourquoi elle était la plus demandée de tout le bordel, la fille était une excellent actrice, certainement capable de jouer à la perfection tout le registre des sentiments humains sans en ressentir un seul. Amour, plaisir, besoin, tristesse, désespoir… Tout ce qu'il fallait pour séduire les hommes...et les entortiller autour de son petit doigt.

" Non plus. Je ne fais pas dans la prostitution."

Elle accusa le coup sans même un battement de cils.

" Vous avez tort, dit-elle en s'éloignant enfin de lui. Les prostituées sont des femmes qui comprennent mieux que beaucoup les besoins d'un homme.

- Je n'en doute pas un seul instant mademoiselle Marguerite. Mais j'ai vu trop souvent ma mère jouer la comédie de l'amour pour vouloir en goûter.

- Votre mère ?, fit la fille, perdant enfin son accent chantant pour une voix plus normale.

- Que peux-tu espérer m'apprendre la fille que je n'ai pas déjà appris de ma mère ?"

Et le rire, amer, de l'inspecteur retentit dans le fiacre et fit frémir la jeune femme.

Le Marquis avait envoyé Marguerite car il ne voulait pas se déplacer en personne. Il voulait régler les choses dans le secret le plus total.

Il voulait que l'inspecteur vienne le voir mais il n'avait pas su comment formuler sa demande. Donner un rendez-vous dans un lieu inconnu et le policier ne serait pas venu.

Il était hors de question de faire cela en plein jour dans un café des environs. Ils avaient des réputations à tenir et des réputations à protéger.

Alors de nuit ?

L'idée du guet-apens était venu de Marguerite et ma foi, le Marquis avait tergiversé avant d'accepter l'idée.

" Qui sait ?, avait lancé en riant la jolie prostituée. Je vais peut-être le faire tomber le cogne ! Vous seriez content le Marquis et j'aurai une belle histoire à raconter aux filles !

- Tu es ambitieuse Marguerite ! Un jour, tu reprendras le Romarin !"

Un sourire, un clin d'oeil.

Marguerite était belle à damner un saint.

Mais pas assez belle pour faire tomber un inspecteur de police.

" Ta fille est une remarquable bonisseuse [beau parleur, habituellement attirant le chaland dans les foires] le Marquis. Elle m'a convaincue de venir te voir en pleine journée, lança Javert en entrant dans le bureau du proxénète.

- N'est-ce-pas ?, sourit le Marquis, content de voir le policier. Marguerite est une gentille fille.

- Et une langue de trompette [bavard] ?

- Non. Elle aime causer mais elle sait se taire sur l'essentiel.

- Une denrée rare ! Alors les motifs de cette convocation ?"

Javert ne s'était pas assis.

Les deux hommes ne s'étaient pas revus depuis l'affaire de Balmorel. Javert savait que Balmorel tombé, les divers putassiers et macs de Paris essayaient de se tailler la part du lion.

Ce que le policier avait voulu éviter depuis dix ans se passait. On se battait, on se tuait entre truands, les mouchards se taisaient et on attendait qu'il y ait un vainqueur...ou que Paris soit partagé en bandes opposées après avoir été partagés en arrondissements.

Une petite guerre civile se passait dans l'ombre des trimes…

On relevait des corps dans la Seine, une guerre dans l'ombre...

Pour s'en protéger, le Marquis avait investi dans deux fiers-à-bras qui gardaient son établissement.

" Lucie est officiellement libre du Romarin, expliqua le Marquis. Les frais de départ sont réglés et mademoiselle Poirier est libre de refaire sa vie. Elle récupère un petit pécule et a le droit de garder toutes ses robes."

Cela surprit le policier qui perdit son aspect raide et impassible. Le Marquis sortit des papiers de son bureau et les donna à Javert.

" Vraiment ? Tu es bon le Marquis.

- Oui et non inspecteur. Lucie est une perte pour mon établissement mais elle m'a rapporté beaucoup ces années passées. Je lui rends une part de ce qu'elle m'a rapporté et…

- C'est les filles ? C'est cela ?"

Une hésitation avant d'avouer, penaud :

" Oui, elles se sont cotisées et espèrent recevoir des dragées pour le baptême du premier bébé. Elles savent qu'elles ne seront d'aucune fête mais que Lucie ne les oublie pas trop dans sa nouvelle vie.

- Je parlerai à Durand."

Les deux hommes se retrouvèrent l'un en face de l'autre, debout. Puis le Marquis eut le courage de tendre la main et Javert, sans hésiter la lui serra.

" On revient de loin, hein le cogne ?

- Pour sûr. Il s'en est fallu de peu.

- Balmorel est en tôle, les chiens se jettent dans la curée.

- C'était à craindre."

Javert replia ses mains dans son dos, attendant la suite de ce que voulait raconter son mouchard.

" J'ai quelques noms si vous avez le temps inspecteur…

- J'ai toujours le temps pour faire avancer des affaires de police.

- Alors asseyez-vous et prenez un glace."

Javert hésita cette fois, puis il acquiesça et s'assit.

Un verre de cognac charentais et les deux hommes discutaient en argomuche des divers criminels qui pouvaient intéresser le policier. Javert prenait des notes et on rit un peu en jaspinant.

" Vous savez vous battre à l'épée, inspecteur, lança tout à coup le Marquis, curieux.

- J'aurai dû devenir grognard dans une autre vie."

Cela intéressa le proxénète qui regarda intensément Javert.

" Et pourquoi cela ne s'est pas fait ?

- Mauvais concours de circonstances. Mauvaise ville, mauvaise race, mauvais nom…

- Il y avait des gitans dans la Grande Armée !

- Peu étaient fils d'un galérien et né en prison."

Le Marquis se tendit et servit un nouveau verre à son vis-à-vis. Il était bon ce cognac charentais, la cuvée du patron, réservée aux meilleurs clients.

" Il y avait pire dans l'armée du petit Caporal.

- Mhmmm. Le Marquis, crois-tu vraiment que ton ginglard va me déboutonner [faire avouer] ?

- On peut espérer, non ?

- Sacré Marquis !"

Javert se mit à rire. Bientôt rejoint par le Marquis.

Il n'y avait rien à raconter. Lors de la chute de Napoléon, Javert avait plus de trente ans. Il avait quitté les rangs des gardes-chiourmes pour suivre un nouveau maître à Paris. Entrer dans la Force.

On lui avait donné sa chance.

Il avait fallu la rencontre avec M. Chabouillet, secrétaire du comte d'Anglès de la préfecture de police de Paris pour donner un avenir à Javert.

Javert avait fait allégeance à cet obscur petit fonctionnaire parisien.

Il aurait dû devenir soldat.

Mais un gitan de Toulon…

L'armée n'avait pas voulu de lui.

Ce soir-là, il y eut un dîner en famille rue Plumet. Cosette racontait avec plaisir les fleurs poussant dans le jardin du Luxembourg et les jeunes hommes qui se promenaient au bras des belles jeunes femmes.

Elle parlait de robe de satin et de chapeau à rubans.

Elle était devenue une femme.

Après son départ, les deux hommes purent souffler un peu et Javert montra les papiers de Lucie à Valjean.

" La punaise est libre. Elle n'est plus inscrite au Romarin. Il faut patienter encore un peu pour la voir radier des dossiers de la Brigade des Moeurs. Je vais faire le nécessaire auprès de Vidocq.

- Dieu ? Pourquoi cela ?, demanda Valjean en étudiant les papiers officiels signés de la préfecture de police, Second Bureau.

- Le Mec connaît la situation par la force des choses. Il a du pouvoir, il peut effacer qui il veut. Il peut même obtenir des grâces."

Voilà, c'était dit.

Un regard appuyé.

Valjean secoua la tête, il n'obtiendrait jamais de grâce. Son passé était effacé et honni. Un homme gracié déjà par le roi ne pouvait pas espérer une redite.

Le lendemain, au commissariat de Pontoise, l'inspecteur de Première Classe retrouva sur son bureau un café chaud et des brioches au beurre offertes par le sergent Durand.

Il fallait dire que le jeune homme était heureux avec le document officiel de radiation de mademoiselle Lucie Poirier du bordel le Romarin dans sa poche.

Les après-midis s'allongeaient et la chaleur pénétrait le brouillard ; petit à petit, l'atmosphère devenait dense et collante. Paresseuse.

Rue Plumet, les jours de début de juin défilaient parfois si vite qu'ils se confondaient les uns avec les autres dans un cercle qui, pourtant, semblait se prolonger à l'infini. Jean Valjean négligeait son jardin et délaissait quelque peu sa fille ; il ne réalisait pas que la nuit avançait que lorsqu'il voyait arriver Javert dans leur petite demeure.

Il était de plus en plus fréquent qu'à son retour, le policier le retrouve assis à sa table en chemise de nuit et entouré de livres ouverts. Non pas que l'homme en possédait un grand nombre, mais il avait commencé à fréquenter des cabinets de lecture et faisait apparemment un usage intensif de ses abonnements.

À ces occasions, attirer son amant vers son lit devenait un enjeu personnel pour l'inspecteur qui, au-delà de ces quatre murs, avait la réputation bien méritée d'être froid et impitoyable.

" Qu'est-ce que tu lis ?, demanda Javert alors qu'il se déshabillait sans réussir à se faire dévorer des yeux par son compagnon.

- Un traité sur les simples.

- Encore un ?

- Oui, mais celui-ci a le mérite d'être solennellement stupide.

- Alors pourquoi le lire ?, dit l'inspecteur, s'assurant d'attirer l'attention de son amant au moment précis où il retirait sa chemise et exposait ainsi l'intégralité de sa peau.

- Parce qu'on apprend autant, voire plus, des erreurs que des réussites.

- Et tu ne pourrais pas lire cette saloperie au lit ?"

Non, Valjean était incapable de le faire. Et très conscient de cette impossibilité. La peau de Javert, avec ses nuances qui oscillaient entre des tons cuivrés et la couleur du caramel qui lui donnait une apparence illusoire de suavité, lui faisait perdre sa concentration et, pire, se savoir incapable de la retrouver. Mais il s'achemina vers le lit avec le livre à la main, s'allongea à côté de son amant et essaya de poursuivre sa lecture.

Bientôt, le bras de Javert entoura son torse et ses doigts tripotèrent le lin de sa chemise ; Valjean caressa le dos de son compagnon pour le simple plaisir de sentir ses muscles fermes et fins se détendre sous sa paume.

Un instant plus tard, son amant avait soulevé sa chemise de nuit suffisamment pour s'allonger sur la peau qu'il avait exposée. Jean Valjean le regarda par-dessus son livre. Entre les draps, Fraco devenait une sorte de chat voluptueux, souvent insatiable, et Valjean était heureux d'être à la merci de ses caprices. Ses mains toujours froides l'avaient poussé à la tendresse pendant les mois rigoureux ; elles étaient maintenant un baume qui éveillait inexorablement son désir.

L'une de ces mains, indolente en apparence, saisit le dos de son livre et le retourna sens dessus dessous. Le galérien fut surpris de découvrir que les lettres étaient soudainement lisibles.

" Tu devrais faire un peu plus d'efforts si tu veux être convaincant, " souffla l'inspecteur en riant.

Comme on pouvait s'y attendre, le livre atterrit sur le sol dès que Javert redressa la tête pour réclamer un premier baiser. Et, comme de bien entendu, les mains de Valjean commencèrent à explorer son corps, lentement au début, avides de connaître la trouvaille que son amant lui réservait pour cette nuit-là.

" Qu'est-ce que cela ?, demanda le bagnard en tâtant soigneusement les deux plaques de peau sèche et squameuse que Fraco arborait sur ses coudes.

- Bah ! Ce n'est rien. Je passe trop de temps accoudé sur mon bureau. Bientôt, il va te falloir coudre des ronds de cuir sur mon uniforme.

- Laisse-moi regarder. Je pense que nous pouvons régler ceci. Passe-moi l'huile.

- Mmmhhh ! Bien sûr !

- Arrête, reste tranquille un instant, !" protesta Valjean alors qu'il s'efforçait d'ignorer les mordillements et la langue gloutonne qui ravageaient son lobe d'oreille.

Une portion du liquide coula de sa paume et tomba sur le nombril du galèrien.

Il parvint à saisir l'un des bras de son amant et le massa avec soin.

" Jean, fit la voix moqueuse de Javert. Cette huile ne sert pas aux coudes...mais plutôt plus bas...dans la région des cou…"

Et le policier se mit à rire, se laissant malgré tout manipuler alors qu'il essayait de perturber son compagnon par ses baisers et ses morsures dispersés tout le long de sa gorge marquées de forçat.

" Laisse-moi voir ton autre coude," asséna Valjean, sans relever la lourde insinuation du policier.

Mais Jean Valjean fit la bêtise de regarder Fraco dans les yeux. N'importe où ailleurs ils auraient été froids et presque transparents. Dans leur lit, ils étaient mi-clos, brillants.

" C'est mon tour," chuchota Fraco en enfonçant un doigt dans le nombril de Valjean, délogeant l'huile qui s'y était déposée et l'étalant très délibérément vers le sud.

" Dieu, Fraco !

- Passe-moi le flacon."

Un geste impérieux de la main. Deux jambes interminables qui se faisaient de la place autour des hanches du forçat tandis que son amant s'asseyait à califourchon sur ses cuisses. Et le plaisir de prendre possession de chacun de ses sens. Puis un dernier moment de lucidité.

" L'huile s'épuise... Je vais devoir aller voir Lucie..., dit Valjean entre deux halètements.

- Rue Poliveau, numéro trois. Quatrième étage", répondit Fraco sans hésiter.

Tout ce qui suivit se passa entre silences et gémissements. Aussi vite qu'une étoile traverse le ciel ; si lentement que ces instants suffirent à donner aux deux amants un petit aperçu de l'éternité.

Ainsi s'écoulait le début du mois de juin pour Jean Valjean, parmi des jours paisibles et des nuits sacrifiées à la volupté.

La rue Poliveau était tout sauf jolie, elle n'était pas trop propre d'ailleurs. Mais les loyers étaient bon marché et ses échoppes étaient capables de répondre aux besoins de base de toute famille modeste. Il y avait des boulangeries, il y avait des épiceries...d'innombrables débits de vin et même un herboriste. La rue Poliveau présentait aussi l'avantage de ne pas être loin de la rue Pontoise…

Valjean parcourait lentement la rue. Il cherchait depuis des semaines une occasion de rencontrer Lucie et de faire appel à sa générosité une fois de plus. Non pas pour obtenir un flacon d'huile pour faire l'amour à son homme, bon... pas tout à fait, mais pour lancer un projet plus ambitieux dont il n'avait pas encore peaufiné les détails.

Maintenant, arrêté devant l'adresse que Javert lui avait indiquée, Valjean hésitait. Non seulement à propos de ses projets, mais aussi de sa capacité à cacher l'usage qu'il avait fait de l'huile.

Le petit Antoine avait perdu ses joues de chérubin et sa culotte de velours ; Lucie, sa mère, avait laissé derrière elle ses dentelles et ses fards, et avait retrouvé la jeunesse et les petites taches de rousseur qui étaient restées jusqu'alors cachées sous les artifices qui sacrifiaient leur charme à l'idéal à la mode du moment.

Lucie, amoureuse, arborait la fraîcheur d'une pâquerette.

Elle reçut Jean Valjean avec les mains tendues pour saisir les siennes et avec un baiser sur la joue qui gêna grandement l'ancien forçat, si peu habitué aux démonstrations de tendresse des étrangers.

" Monsieur Jean ! Comme d'habitude, c'est le ciel qui vous envoie.

- Je crains que non, mademoiselle. C'est l'inspecteur Javert qui m'a donné votre adresse."

La jeune femme rit... Même son rire était devenu ravissant ; dépouillé de tout déguisement, il semblait presque cristallin.

" Alors, c'est à croire que le bon inspecteur est déterminé à devenir notre providence. Toinet et moi sommes occupés à nous installer, mais au rythme où nous avançons, il va falloir une éternité pour rendre l'appartement habitable.

- Ah ! Avez vous besoin d'aide ?

- Je n'oserais pas vous le demander dans des circonstances normales, monsieur ! Mais Horace ne se laisse pas voir par ici. A cause de son travail... Je suis toujours inscrite à la brigade des moeurs, vous savez. Même si le Marquis m'a enfin radiée du Romarin", dit la jeune femme, baissant la voix et regardant avec appréhension vers le coin où jouait son fils.

" J'ai entendu dire qu'il n'est pas facile de se faire rayer, oui.

- Cela dépend de l'argent que vous avez... et des influences aussi", rétorqua la belle rousse d'un air résigné. Triste.

" Le fait est que vous me rendriez un grand service si vous pouviez ouvrir la fenêtre, monsieur. La seule façon de renouveler l'air est de laisser la porte d'entrée ouverte... Et ça me fait peur."

L'ancien forçat jeta un coup d'œil autour de lui. L'appartement était minuscule, à peine deux pièces. Le poêle rouillé qui campait au beau milieu de la plus grande pièce servait également de cuisine.

Les meubles, très modestes étaient rares et abîmés ; le lit n'avait qu'un matelas et même le pot d'eau en faïence avait une fente.

C'étaient là les délices d'un meublé à bas prix.

Valjean avait pourtant cru jusqu'alors qu'une courtisane travaillant dans un établissement de grande classe comme le Romarin gagnait très bien sa vie. Il était évident qu'il s'était trompé.

Il y avait ceux qui disaient que ces femmes avaient le vice dans le sang et qu'elles dépensaient l'argent plus vite qu'elles ne le gagnaient. Qu'elles étaient des créatures paresseuses et sales par nature. Froides et dénuées d'âme, même avec les enfants qu'elles procréaient dans le vice. Mais l'ancien forçat n'avait qu'à regarder autour de lui pour savoir que ces affirmations étaient fausses.

Lucie était une mère aimante et s'était révélée être une amie fidèle pour lui, et même pour Fraco. Courageuse, elle avait renoncé à sa vie entourée de luxe pour suivre un homme qui n'avait manifestement pas les moyens de garantir sa sécurité financière. Et, malgré la misère qui l'entourait, dans cet abject appartement il aurait été difficile de trouver un seul grain de poussière sur les meubles ou sur le sol et le carreaux fraîchement cirés. Lucie avait travaillé dur.

" Ouvrir ? Ce ne sera pas un problème, mademoiselle."

Valjean se rendit à la fenêtre et tenta de l'ouvrir. Il renonça dès qu'il se douta qu'il pouvait se retrouver avec la poignée arrachée à la main. L'espagnolette était rouillée, tout comme les gonds. La neige de l'hiver dernier et peut-être aussi les pluies du printemps avaient fait gonfler le bois...

La fenêtre avait un parfait vis-à-vis avec celle du quatrième étage du bâtiment d'en face... Où était installé un blanc-bec qui se laissait pousser une barbe très clairsemée. Valjean le vit soupirer, la tête langoureusement posée sur une main et les yeux rivés sur Lucie.

" Disposez-vous d'un outil quelconque ? La fenêtre doit être démontée pour poncer et graisser l'espagnolette, puis raboter les battants. Si vous avez des voilages, je peux les installer.

- Je n'ai rien, monsieur... Enfin, deux petits rideaux au crochet que j'ai faits pour mon trousseau quand j'étais femme de chambre…

- Cela suffira pour commencer."

Toinet s'était bien acclimaté au quartier et était connu dans la rue ; les enfants l'acceptaient comme l'un des leurs. Peut-être était-ce parce qu'il était la nouveauté du moment, ou peut-être était-ce parce que l'enfant possédait le genre d'intelligence pratique capable de lui faire comprendre que son langage un peu fantaisiste et que ses manières de jeune bourgeois en germe seraient aussi mal accueillies parmi les enfants d'ouvriers que parmi la progéniture de Madame Léonie. Peut-être était-ce le résultat des heures passées en captivité entre les mains de Balmorel.

Le fait que le passé de sa mère soit resté secret pour l'instant dut également lui venir en aide.

En l'absence de portier, l'immeuble disposait d'un voisinage prêt à rendre service. Toinet mit ses camarades à contribution.

En peu de temps, il se procura un escabeau, des limes, des tournevis... Il réussit même à obtenir que le fils de la bouchère lui prête le rabot à corne et une pierre à aiguiser appartenant à son grand-père.

Valjean ôta sa veste et se mit à travailler sous l'œil attentif du voisin d'en face. Le bagnard avait fait de tout, ou presque de tout, dans sa vie. Pendant son séjour à Toulon. Le problème était qu'il n'avait pas l'habitude de faire des travaux fins. Le dégrossissage du bois était un travail qu'il avait effectué à l'occasion dans les ateliers du bagne, lorsque les périodes entre ses fuites étaient assez longues pour lui permettre d'être mis à la petite fatigue ; pourtant, il n'avait travaillé que sur du bois brut.

Ce fut une matinée intéressante et productive, égayée par le fredonnement joyeux de Lucie et les questions de Toinet.

Cependant, après quelques heures, un long sifflement retentit en bas, puis quelques voix enfantines crièrent pour réclamer la présence du garçon dans la rue.

Lucie lui tendit une casquette et le laissa partir, mais non sans lui avoir recommandé la prudence.

Dans ce quartier, la prudence pouvait faire la différence entre finir sa journée accusé d'avoir volé des pommes ou retourner chez soi sain et sauf.

" Je dois encore lui trouver une école, dit Lucie avec inquiétude. Mais, à vrai dire, je ne perds pas l'espoir que nous ne resterons pas longtemps ici.

- Je suppose que cette situation d'incertitude doit être plutôt pénible.

- C'est vrai. Mais je pense que ça vaut le coup de prendre ce risque.

- Sans doute. Cependant... il ne serait pas inutile de penser à l'avenir.

- Le seul avenir possible est celui que Horace obtiendra pour nous. Combien de temps pensez-vous que nous pourrons rester dans le quartier sans que quelqu'un découvre qui je suis et ce que je faisais dans la vie ? Qui me donnera du travail, alors ? Qui adressera la parole à mon fils sans l'insulter ? Combien de temps faudra-t-il à Horace pour être forcé à garder la tête baissée lorsqu'il rentrera chez lui ?

- Ce n'est pas facile, non. Mais vous avez un atout sous la main, répondit Valjean lorsqu'il eut fini de replacer la fenêtre.

- Moi ? Je ne vois pas de quoi vous voulez parler.

- L'huile, Lucie. Avez-vous pensé à la commercialiser ? J'y ai réfléchi très sérieusement et je le crois possible."

La jeune femme éclata de rire. A tel point que les larmes lui montèrent aux yeux.

" Je suppose que vous n'êtes pas sérieux, Monsieur Jean. C'est une recette de grand-mère que tout le monde connaît.

- Une recette de grand-mère qui fonctionne depuis des générations, si je ne me trompe pas...

- Ha ! Ça oui, pour marcher, ça marche. Et pas seulement pour l'usage que j'en faisais, mais l'huile est aussi utile pour combattre les engelures, les gerçures, les rides, les abcès, pour la constipation... et pour assaisonner la salade. A condition qu'elle soit fraîche et que l'on en apprécie le goût, bien sûr.

- Je vois... Il s'agit donc d'un produit sans danger et éprouvé, mais dont les propriétés ont été oubliées par la plupart des gens.

- Ce n'est que de l'huile de lin, Monsieur Jean !

- De l'huile de lin ?"

Jean Valjean se gratta le front. Malgré tous ses livres, il n'avait pas été en mesure d'identifier le produit. Il l'avait goûté, senti, palpé... à longueur de semaines. Les ingrédients que Lucie avait ajoutés au liquide l'avaient complètement dérouté. Mais maintenant qu'il savait ce dont il s'agissait, il avait un sérieux problème : l'huile de lin était un excellent lubrifiant... pour les machines. Elle était utilisée pour la peinture à l'huile, pour soigner les sabots des chevaux, pour traiter le bois.

Mais comme cosmétique ? Comme lubrifiant à usage personnel ?

" L'huile de lin a une odeur forte et rancit très vite. Mais l'huile que vous m'avez donnée est encore fraîche et sent la camomille, dit-il.

- C'est parce que j'aime cette odeur. Mais le lys blanc sert tout aussi bien. Et pour l'empêcher de rancir, il faut la protéger de la lumière, or le flacon le fait.

- Ah ! J'en suis perplexe! Serait-il possible d'avoir encore une bouteille, mademoiselle ?"

Valjean s'entendit dire cela en toute innocence... Puis il réalisa qu'il venait de faire un complet aveu de culpabilité et se sentit rougir comme une pivoine. Un aveu complet de culpabilité... Il en avait fait usage, oui, et plus que de raison. À son âge !

Mais Lucie, après avoir caché un sourire, s'en alla fouiller dans son coffre.

" Je n'en ai plus... J'ai offert les flacons à mes amies quand je les ai quittées. Je pensais que je n'aurais pas besoin de m'en servir pendant quelque temps... Et je n'avais pas tort."

La femme haussa les épaules, mais sourit. Il fallait croire que la perspective de rester chaste jusqu'à ce que son Horace en décide autrement ne lui déplaisait pas.

Valjean chercha un endroit sur le plancher où fixer son regard et fit semblant de réfléchir.

" J'étais sérieux lorsque j'ai dit que vous pourriez peut-être commercialiser cette huile, mais j'ai besoin d'une bonne quantité de produit pour effectuer des essais, mademoiselle. Ce n'est qu'en connaissant les coûts, la difficulté de fabrication, le marché et les éventuels bénéfices que je pourrai savoir si la commercialisation est viable.

- Comment savez-vous cela M. Fauchelevent ?

- Bien, bien, bafouilla Valjean. Autrefois, j'étais un industriel. Et, ma foi, j'ai eu quelques succès… avec mes inventions… Enfin…

- Vous avez été un industriel à succès ?!, dit la jeune femme avec admiration.

- Oui... Bon... Dieu a eu la bonté d'être généreux envers moi par le passé. A cette occasion... je me mettrai simplement entre les mains de la fortune."

Lucie ne comprenait pas ce dont l'homme parlait, mais elle réalisait que le commerce qu'il se proposait d'entreprendre le gênait outre mesure. Était-il si différent des affaires qu'il avait dirigé auparavant ?

" Sortons, monsieur. Je peux trouver les ingrédients chez l'herboriste. Je vais vous montrer comment préparer l'huile et vous pourrez ensuite en préparer autant que vous le souhaiterez."

Une journée productive, en effet.

Elle avait commencé parmi des limes, des rideaux et de l'incertitude. Elle se terminait parmi des huiles, des amandes, des noisettes, des fleurs et de l'espoir.

Et Jean Valjean retourna à sa loge avec le sentiment d'avoir appris plus en une seule journée passée au milieu des fioles que pendant les semaines qu'il avait consacrées à étudier ses manuels.

Lorsque Fraco Javert rentra, fatigué et contrarié, il trouva son Jean reniflant les récipients qu'il avait alignés sur la table. Ce fut un agréable écart dans leur routine que l'inspecteur apprécia, surtout parce que, dès que son amant le vit franchir la porte, il se rua vers lui pour l'embrasser en vitesse puis procéda à le déshabiller encore plus vite.

L'examen que son excentrique amant lui fit subir, tâtant sa peau pouce par pouce, était quelque peu gênant mais surtout très excitant.

"Peut-on savoir ce que tu cherches ?

- La peau de tes coudes va mieux. Je vais appliquer plus d'huile et voir si...

- Bon Dieu Jean ! Tu en es encore à mes coudes ?"

Cela fit rire Javert qui se laissa manipuler, amusé par la vision de Jean-le-Cric devenu infirmier. Soumis, le policier leva les mains et tourna sur lui-même, dévoilant son corps...et la profondeur de son désir durcissant sous les soins empressés de son amant.

Javert portait un sourire suffisant tandis que imperturbable, Valjean continuait à traquer et à soulager les sécheresses de sa peau. Il s'arrêta aux genoux, travailla dur sur ses talons...

Une chose menant à une autre, l'inspecteur se retrouva allongé face contre terre sur le lit et avec un homme de grand gabarit agenouillé entre ses jambes…

De ses talons, le bagnard passa à ses mollets ; des mollets aux cuisses… puis à son dos, à ses épaules toujours si raides.

" Dieu Jean ! Ne t'arrête pas ! Là, là… C'est bon…

- Tu es si tendu !"

Cette réponse de Valjean fit rire Javert qui s'étira comme un chat sous le massage du forçat.

" Ce foutu travail ne me fait pas de bien.

- Seulement le travail ?"

Les mains ointes de Valjean se lancèrent dans des mouvements plus insistants, augmentant un peu leur pression mais sans pour autant perdre de leur lenteur rythmique. C'était bon. Aussi bon que de sentir la chair ferme de Jean bouger contre son corps.

" Le travail. Oui."

Valjean se pencha et le massage se trouva perturbé.

Une main ointe de Valjean se retrouva sur le sexe durci de Javert, le faisant haleter.

" C'est le travail qui te met dans ces états ?

- Tu es un foutu galantin Jean," grogna Javert.

Une chose en menant une autre, Fraco étendit un bras pour glisser sa main sous la chemise de Valjean. Lorsqu'il trouva sa virilité en état de repos, au lieu de se sentir rassuré ou alors désappointé, il se mit en tête de faire durcir son amant jusqu'à ce que l'exaspération ait raison de lui.

"Alors c'est comme ça ?, murmura Valjean.

- On a perdu sa patience ?"

Javert se mit à rire mais le rire s'éteignit lorsque Valjean répondit à sa provocation par quelque chose qui le surprit.

Le forçat manipula le garde-chiourme et de sa force herculéenne, il le plaça à quatre pattes. Claquant ses hanches encore vêtues contre les fesses nues de Javert.

" Dieu Jean !

- Chut ! Imagine si quelqu'un entrait et vous voyait dans cette position ? Monsieur l'inspecteur.

- Jean !"

Valjean poursuivit son massage mais il se désintéressa rapidement des épaules du policier. Le jeu se corsait.

Après une inspection minutieuse des fesses de Javert, Valjean se recula. Quelques baisers effleurant ses flancs, Javert se demanda ce que Valjean préparait.

Il entendit distinctement le bruit des vêtements qu'on retire et l'excitation monta très haut.

Les mains réapparurent sur les hanches du policier, le tenant fermement, et une chose en entraînant une autre, Fraco Javert se retrouva de son plein gré à quatre pattes et plus embroché que pénétré.

Cela provoqua un cri de plaisir et de douleur mêlées de la part de Javert, une main claqua aussitôt sur sa bouche et les effaça. Un souffle chaud le fit frémir tandis que la voix rauque et excitée du forçat retentit dans son oreille :

" Silence ! Ou je te bâillonne !"

Non, cela ne devrait pas exciter autant le fier et droit policier ! Mais c'était le cas, Javert se cambra sous la force puissante qui l'épinglait ainsi, dans cette position inconvenante.

Le policier ferma les yeux et se laissa utiliser.

Torturé par le damné bagnard qui ne semblait pas pressé de prendre son plaisir, pas plus que de l'offrir, mais qui, à chaque poussée de ses hanches, réussissait à toucher de plein fouet l'endroit exact qui faisait gémir et bredouiller le redoutable inspecteur et qui menaçait de l'étourdir jusqu'à provoquer son effondrement.

Les protestations de sa bite gonflée et larmoyante, qui sautillait impuissante contre son ventre, furent soigneusement ignorées. Lorsque Fraco se laissa retomber sur une épaule pour pouvoir atteindre sa propre entrejambe, il fut contraint d'abandonner son projet par un bras aussi épais qu'un grelin et aussi puissant que la marée.

C'était bon, oui, c'était bon…

Ce faisant, Valjean libéra la bouche de Javert qui put respirer à son aise et souffler :

" Espèce de salaud, tu vas me tenir comme ça toute la nuit ?

- Mhmmm. Qui sait ?"

Un ricanement étouffé entre ses épaules. Quelques baisers attentionnés et tendres. Une langue paresseuse qui goûtait sa peau, qui léchait sa sueur, alors que tout mouvement s'arrêtait net.

Et la main de Jean qui chercha ses couilles rétrécies, impatientes d'atteindre le soulagement final, et qui semblait les tâter... comme s'il voulait lisser la peau si fripée.

C'était bon... si désespérément bon...

Javert se mordait les lèvres pour ne pas crier son plaisir, la douleur était un filigrane qui enveloppait joliment le plaisir. Et la vague, doucement, impitoyablement, se construisait.

Enfin, son amant renonça aux baisers qu'il faisait parcourir sur le dos cambré de son compagnon et se redressa sur ses genoux pour reprendre le rythme qu'il affectionnait lorsqu'il voulait torturer les sens de Javert. Il entoura son vit, le serra et le manoeuvra jusqu'à l'entraîner avec détermination dans un spasme si rapide et si violent que Fraco n'eut même pas le temps de se préparer à le recevoir.

Ce fut aveuglant, ce fut terrassant.

Fraco ne parvint pas à réaliser que son amant jouissait en lui ; il ne le sut pas avant que Jean quitte son corps pour le retourner sur le dos et partir à la recherche d'un baiser, puis d'un autre. Et pour s'éterniser à contempler ses yeux qui se fermaient de fatigue.

Un ciel bleu d'azur, si clair, si profond. Non, jamais Javert n'avait vu de bleu plus pur, plus beau, même au-dessus de Toulon...même au-dessus d'Hyères… Un ciel de paradis.

" Je t'aime…, souffla le garde-chiourme.

- Fraco," répondit Valjean, caressant doucement les favoris mouillés de sueur.

Fraco Javert, rassasié et détendu, se retourna sur le ventre. Il sentit les mains ointes de son amant lui courir à nouveau sur les épaules, effaçant les restes de la tension qui s'était accumulée là depuis des années. Javert s'endormit ainsi, couché sur le ventre, bercé par ces mains patientes qui lui prodiguaient de nouvelles caresses... destinées à lui procurer un plaisir qu'il n'avait jamais ressenti auparavant.

Il ne parvint pas à sentir son amant se recoucher auprès de lui, ni à ressentir la main qui lui caressait lentement le bas du dos. Il ne put lire l'excitation qui grandissait dans les yeux de son compagnon en le regardant, ni savoir qu'à cet instant précis, alors qu'il contemplait sa forme endormie, tous les engrenages des idées que son amant avait conçues commençaient enfin à s'emboîter de façon sûre et définitive.

Il ne réussit pas à percevoir le sourire de Jean alors qu'il murmurait, pas loin de ses favoris : "Merci".

Le lendemain matin, l'odeur du café fraîchement préparé et un baiser précipité sur le front réveillèrent Fraco Javert.

" Réveille-toi, dormeur, le coq du voisin s'époumone depuis longtemps."

L'inspecteur ouvrit une paupière encore lourde et se retrouva face à face avec le pantalon de son amant. Celui qu'il portait lorsqu'il voulait impressionner la société.

" Merde, Valjean. Quelle heure est-il ? dit-il, en se levant brusquement.

- Il est encore tôt. Prends un café."

Javert se laissa retomber sur l'oreiller. Il ne réagit pas à temps pour ramasser la chemise que Jean lui lançait et qui atterrit sur ses cheveux emmêlés.

" Où vas-tu avec ces frusques ? Tu te présentes encore comme candidat à la mairie ?

- Je vais supplier une femme, en retenir une autre et passer autant de temps que possible avec une troisième. Ça te va ?

- QUOI ?," cria Javert en se dressant sur le lit, droit comme un i.

Si l'objectif de Valjean était de réveiller Javert, il l'avait plus qu'atteint. Javert était assis, la chemise gênant sa vision.

Valjean laissa échapper son ricanement qui sonnait comme une prise d'air entre deux petits éclats de rire. Il souleva la chemise de nuit qui couvrait le visage de son amant et lui déroba un baiser.

" Je dois me rendre rue Traversière puis rue Poliveau, et oui, je ferai attention. Maintenant, habille-toi ou tu seras en retard, tout comme moi, d'ailleurs.

- Trois femmes ? Voilà que tu fais dans les femmes maintenant ? Je devrais les mettre en garde contre toi ! Leur parler de toutes ces femmes que tu as charmées dans ton temps de Montreuil. M. Madeleine, l'homme le plus courtisé de la ville !"

Javert grommellait en s'habillant, tandis que Valjean le regardait faire, un éclat amusé dans le regard.

Comme si M. Madeleine s'était intéressé à ces fameuses femmes dont parlait l'inspecteur de Montreuil et qui ne devaient exister que dans la mémoire de ce dernier.

" Toutes ces femmes ? Vraiment inspecteur ?

- Donne-moi du café ! Tu m'agaces déjà !"

Et le rire se fit moqueur tandis que Javert vidait la tasse de café, encore chaud, au mépris de se brûler.

De la porte, avec son chapeau du dimanche à la main, Valjean se tourna une dernière fois vers lui :

" Pour révoquer ton privilège de me rappeler la situation pendant dix ans, je vais t'avouer mes sombres desseins : je vais m'associer à Lucie pour exploiter l'huile que tu affectionnes tellement. À bon entendeur, salut !"

Fraco Javert se débrouilla pour se brûler avec sa deuxième tasse de café...

Valjean arriva chez Madame Léonie alors qu'elle était sur le point de partir travailler. Malgré l'heure matinale, la pauvre femme était épuisée. Sa démarche, d'habitude énergique, avait perdu de sa vivacité et était accompagnée d'une imperceptible grimace de douleur ; cependant, ses yeux gonflés et le gros bouton de fièvre sur sa lèvre étaient encore plus révélateurs.

Léonie ne semblait pas trop surprise par la visite de l'ancien forçat, mais elle semblait quelque peu contrariée, peut-être à cause des heures indues. Elle tira le mouchoir qu'elle cachait dans sa manche et souffla fort.

" Etes-vous souffrante, madame ?

- Que voulez-vous ? Passer la journée avec les vêtements mouillés finit par faire des ravages."

Un rire qui avait perdu de sa joie. La lumière qui se dégageait de Léonie avait perdu quelque peu de son éclat.

" Je veux que vous restiez chez vous...

- Et perdre mon emploi ?

- ...et que vous me prêtiez attention. J'ai une proposition à vous faire qui peut-être vous conviendra."

Valjean esquiva les matelas éparpillés à même le plancher ; dénués de couvertures et d'oreillers, seuls les cheveux des enfants encore endormis qui dépassaient par-dessus les draps rapiécés trahissaient qu'ils étaient occupés. L'ancien forçat se fit silencieux pour se rendre à la table et y déposa une bourse de taille et de poids considérables.

" Nous ne pouvons plus continuer à dépendre de vous, Monsieur Jean. Comprenez-moi... vous êtes très aimable, mais nous ne pouvons pas continuer à être un fardeau... Ne vous méprenez pas, monsieur, je vous en prie : mes enfants et moi vous serons toujours reconnaissants.

- L'argent n'est pas pour vous, mais pour Madame Marie, la mère de Soazig. J'ai l'intention de louer ses locaux pour y installer une usine, et je peux vous proposer un emploi à vous et aussi à Lambry. En fait, j'aurai besoin de vous deux. Avez-vous un moyen de le joindre ?"

La femme trébucha vers la chaise la plus proche et s'y laissa retomber lourdement. Elle était bouche bée. Elle sembla s'abîmer pendant quelques instants dans des considérations qui lui faisait ouvrir et refermer la bouche comme le ferait une carpe hors de l'eau. Valjean en vint même à se demander s'il ne s'était pas exprimé avec clarté. À mieux y penser, il fut sûr que les informations qu'il avait débitées à la pauvre femme d'un seul coup étaient trop choquantes.

" Je... Donatien sera de retour dans quelques jours. Mais je ne comprends pas... Travailler dans une usine ? À faire quoi ?

- De l'huile ! Et si tout va bien, avec le temps, des parfums aussi ...

- Je ne connais rien à la fabrication d'huile, monsieur. C'est honnête de vous le faire savoir.

- Je m'en doute. Mais, par contre, vous êtes capable de diriger une armée de rebelles et de maintenir une tribu entière regroupée, madame. Pour le reste... Je sais que Lambry est un vendeur très compétent, exactement l'homme qu'il me faut pour ouvrir le marché aux nouveaux produits. La seule difficulté reste Madame Marie.

- Marie n'acceptera pas de vous parler, Monsieur Jean, dit la femme avec tristesse. Et encore moins de passer un accord avec vous.

- Et c'est l'une des raisons pour lesquelles j'ai besoin de vous, madame. Convainquez-la. Dites-lui qu'un honnête homme d'affaires a vu ses locaux et est prêt à payer trois mois de loyer à l'avance. Dites-lui que vous avez réussi à négocier avec lui et qu'il lui propose du travail honnête, à elle et à Soazig...

- Mais rien de tout ça est vrai !

- Bien au contraire, Madame Léonie. Ce sera difficile au début, mais si tout va bien, il y aura du travail pour tout le monde. Plus de travail que vous n'arriverez jamais à faire, je vous en donne ma parole.

- Si tout va bien...

- Je regrette que Lambry ne soit pas là. Je suis sûr qu'il verrait l'opportunité commerciale, et que vous feriez confiance à son jugement", dit Valjean avec douceur.

La femme le regardait maintenant sans cacher ses doutes. Sans dissimuler son incrédulité et la situation, plus que triste, commençait à devenir exaspérante pour Valjean. Prêcher dans le désert ?

" J'ai de l'expérience, madame. Je ne suis pas une lumière, mais je connais le commerce. Ce sera difficile... Nous aurons besoin de chance et de toute l'aide que Dieu aura à bien nous accorder. Mais j'ai de l'espoir, et je me souviens encore comment prier. Peut-être aimeriez-vous vous joindre à mes prières ?"

Pour toute réponse, Léonie se leva et frappa des mains bruyamment à trois reprises.

" Debout, les enfants ! Vous allez être en retard à l'école ! Et gare à vous ! Maman reste à la maison aujourd'hui !"

Sans attendre de voir si ses ordres étaient respectés, la femme longea le vestibule de l'immeuble et disparut à l'étage avec un regain d'énergie qui contredisait sa fatigue. Laissant paraître une fois de plus l'inépuisable matrone qu'elle avait toujours été.

Dans sa jeunesse, Jean Valjean avait eu peu d'occasions d'assister au début de la journée dans la chaumière de sa soeur.

L'aube le surprenait toujours sur le chemin du travail, ou lorsqu'il s'apprêtait à enfoncer la houe, à grimper à un arbre, à préparer le joug des bœufs.

Il ne se souvenait pas d'avoir vu le plus jeune de ses neveux se réveiller en larmes, ni d'avoir aperçu une sœur aînée le prendre dans ses bras avec sollicitude et lui donner un morceau de pain à sucer.

Il n'avait jamais vu les enfants former une file et attendre leur tour pour se laver les mains, le visage et les oreilles alors qu'ils se donnaient des coups de coude et se moquaient les uns des autres.

Où était-il pendant qu'autant de vie grondait autour de lui ?

Lors les jours de tempête ou de neige, quand il n'était pas possible de travailler, ou bien lorsque l'angine l'obligeait à rester au lit, que faisait-il ?

Il essayait de s'isoler, replié en lui-même ; il luttait contre l'angoisse de perdre son emploi ; il souffrait de quelque chose qu'il ne pouvait pas nommer, mais qu'il reconnaissait maintenant comme de la solitude. Alors que tant de jeunes enfants autour de lui aimaient à leur façon farouche, il ne savait même pas comment cesser d'être bourru et s'éloignait d'eux.

Et pendant ce temps, ses neveux riaient inconscients de la fragilité de leur destin ; ils s'asseyaient à table et réclamaient du lait ; ils se donnaient des claques ou se tiraient la langue. Ils attendaient d'être assez grands pour empoigner la houe à leur tour…

" Attends, Chavó. Laisse-moi t'aider, dit Valjean en sortant de sa triste rêverie.

- Madame Marie est en retard ce matin, elle s'en occupe habituellement", répondit le garçon en lui donnant accès à l'énorme casserole remplie de lait qu'il essayait en vain de soulever.

- Là, là, j'arrive bande de nuls. Tenez bon."

Soazig, les yeux encore lourds de sommeil, portait le plus jeune de ses frères dans ses bras. Sa petite sœur la suivait de près tout en faisant la moue.

Soazig fit le tour de la pièce pour ramasser les matelas avec l'aide de Chavó et de Rosie, la fille aînée de Léonie ; les jumeaux, eux, avaient cessé leurs bêtises et disposaient des bols sur la table.

Valjean approcha de la table pour couper le pain.

" Hé ! Tu es encore au lit ? Lève-toi, bon à rien !"

Soazig remua le matelas qui lui restait à ramasser mais, voyant qu'elle n'obtenait pas de réponse, elle envoya un coup de pied à la protubérance qui se cachait sous les draps. Ce ne fut que par la suite qu'apparut la tête rousse et bouclée du premier-né de Léonie. Un adolescent qui ferait bien de ne plus repousser le jour oú il commencerait à se raser la moustache.

" Fous-moi la paix, garçon manqué !"

Soazig remonta les manches de sa chemise trop large et était sur le point de lancer le premier coup de poing lorsque Chavó se mit en travers.

" Laisse tomber. Sa mère s'en occupera.

- Maman est encore là ?, demanda l'aspirant à moustachu.

- Oui, abruti, et elle va te frotter les oreilles", répondit l'un des jumeaux.

L'adolescent roula hors du matelas, chercha son pantalon et ses chaussures entre plusieurs jurons, puis partit en courant.

Madame Léonie, de retour de chez sa voisine, l'attendait à la porte avec les poings appuyés sur les hanches.

" Où crois-tu aller, jeune homme ? Lave-toi et prends ton petit-déjeuner. Tu iras à l'école, pas jouer aux dés avec tes copains, ou alors je te ferai laver les langes de ton petit frère jusqu'à ce qu'il s'arrête de se pisser dessus. Compris ?

- Oui, mère."

Un bol était placé sur la table à l'attention de Valjean. L'ancien forçat ne trouva pas le courage d'avouer qu'il avait pris son petit déjeuner et debout, comme la plupart de la société, il les imita en plongeant son pain dans le lait tiède pour l'avaler ensuite. L'espace d'un instant, il se souvint de la joie d'autres temps, lorsqu'il y avait encore du lait dans la masure de sa sœur, lorsque d'autres enfants se précipitaient autour de la table.

Bizarrement, ces enfants de jadis avaient les mêmes visages que les petits qu'il avait sous les yeux à ce moment précis.

La marmaille fila bientôt en direction de l'école. Seuls Soazig, son frère et soeur, le plus jeune des enfants de Léonie et Chavó restaient dans la pièce.

" Les enfants, pouvez-vous aller chercher du pain ?, demanda Léonie aux plus âgés.

- Moi aussi, madame ?"

Chavó ne dissimula pas une étincelle d'enthousiasme.

" Seulement si tu te sens la force. Vas-y doucement, et essaie de ne pas transpirer, Chavó. Couvre-toi bien !"

Valjean sourit. Il était évident que, en proie à son inquiétude, la bonne Léonie n'avait pas réalisé que ses ordres étaient contradictoires.

" Monsieur Jean, dit la femme dès que les enfants partirent, j'ai parlé à Marie, mais elle ne veut rien savoir. J'ai essayé, vous pouvez me croire. J'ai tout essayé...

- Je vous crois, madame."

Oui, le bagnard avait craint dès le début que la mère de Soazig ne veuille pas entendre raison. Aux occasions où il avait pu la voir, il y avait eu trop de colère dans ses paroles, il y avait eu trop de peur dans ses yeux.

" Ne la jugez pas sévèrement, monsieur. C'est une pauvre femme qui a tant souffert dans sa vie, et qui ne sait pas comment... qui n'a pas la force de continuer. Elle a emménagé dans le quartier la première fois que son mari est entré en prison, et depuis, sa vie est un enfer. Combien de fois l'ai-je entendue crier de douleur et je ne lui suis pas venue en aide ? Je ne pourrai jamais me le pardonner.

- Je sais que son demi-frère la battait sauvagement, madame. C'est une brute, vous n'auriez jamais pu aider Marie... Par contre, je suis sûr qu'il ne se serait pas gêné pour vous frapper aussi.

- Son demi-frère... son mari... tous deux... Ça ne faisait aucune différence, vous savez ? Pour elle, tout se résumait à des coups, des insultes, de la peur. Son mari est un ivrogne, un des copains de la Robignole. Il n'a jamais aimé Marie, mais sa dot lui a plu et aussi l'idée de s'associer à son camarade dans le débit de vin. Il se souciait peu que la Robignole arrive ivre et...

- Et... ?

- Vous avez rencontré cette bête. Pensez-vous que les bêtes respectent les liens du sang ?"

Valjean pâlit. Oui, en effet, il connaissait cette brute. Il savait très bien qu'il était un animal si dégénéré qu'il en était venu à vouloir vendre sa propre nièce sans en éprouver le moindre remords... La vendre comme esclave pour que d'autres dépravés puissent faire usage d'elle. La soumettre sans encourir de risques... Se procurer des frissons au prix de quelques monnaies, sans avoir à se soucier de détruire la vie d'une enfant. De l'esclavage... c'était bien de cela qu'il s'agissait. Jean Valjean commençait à comprendre ce que Javert avait su dès le début : que la Robignole était bien plus qu'un ivrogne colérique dominé par le vice du jeu.

" Excusez-moi, madame. Je vais essayer de lui parler.

- Elle ne vous recevra pas.

- Alors je vais devoir défoncer la porte."

Il ne fut pas nécessaire d'aller aussi loin. Marie ouvrit sa porte avant que Valjean n'ait fini de frapper. Elle était sans doute sur le point de quitter la maison pour s'occuper des enfants chez Léonie.

Elle tenta de fermer la porte dès qu'elle aperçut le bagnard, mais un pied bien placé entre la porte et le chambranle l'en empêcha.

" De quel droit, madame ? De quel droit maltraitez-vous vos propres enfants ?

- Léonie faites venir la police !, cria la mère de Soazig.

- De quel droit leur refusez-vous le pain, leur faites-vous revêtir des haillons, leur refusez-vous leur avenir ? Vous avez entre vos mains les moyens nécessaires pour qu'ils ne soient pas dans le besoin ! Pourquoi leur en privez-vous ?

- Allez-vous-en, vieille ordure ! Qui vous donne le droit de m'accuser ? Allez-vous-en !"

Ses derniers mots se noyèrent dans un sanglot. La façade froide et dure de Marie s'effritait... Le courage qu'elle feignait ne suffisait plus pour lui permettre de faire face à Valjean sans frémir, sans trembler de peur.

La femme se retira dans le coin le plus éloigné de la pièce et, tout en pleurant, se prépara à se défendre.

" Vous n'avez rien à craindre de moi, madame. Vous n'avez pas non plus de raison de me faire confiance, j'en conviens. Donnez-moi le bénéfice du doute pendant quelques instants. Je suis venu vous proposer une affaire honnête dans laquelle vous n'avez rien à perdre : je loue vos locaux pour trois mois et je les paie d'avance à un prix plus que raisonnable. Si, après cette période, je dois quitter les locaux, je le ferai. Madame Léonie sera à la tête de l'usine... Elle est ma garantie."

Marie sembla se calmer quelque peu à la simple mention du nom de son amie. Elle étudia attentivement le forçat, comme si c'était la première fois qu'elle le voyait.

" Pourquoi ? En échange de quoi ? Que voulez-vous de moi ?

- Pourquoi ? Parce que je dois ma vie à votre fille Soazig, et je ne veux pas que ce qu'elle a fait pour moi soit oublié. Pas si je peux l'empêcher. Tout ce que je veux, c'est aider ceux qui m'ont aidé... Il serait facile de trouver un autre local, madame. Un meilleur endroit, que je pourrais louer à un prix moindre. Cela me satisferait-il autant ? Certainement pas.

- Pourquoi confier l'usine à Léonie, une femme chargée d'enfants ?

- La personne qui rend l'usine possible est aussi une femme. Je ne suis qu'un intermédiaire qui a des raisons de faire confiance à Madame Léonie.

- Tout le monde fait confiance à Léonie. Elle est forte, Léonie... Elle n'a pas peur, elle. Non, elle ne connaît pas la peur."

Marie passa le dos de sa main sur une joue en larmes et sourit ; mais ce sourire frémissant se transforma soudain en un rire tonitruant, insensé... effrayant. Puis en un cri de désespoir... Les yeux exorbités, Marie se laissa glisser le long du mur jusqu'à se trouver recroquevillée sur le plancher. Ce ne fut qu'à ce moment-là qu'elle éclata en sanglots.

Jean Valjean se tenait très immobile, fixant le sol car il ne savait pas où poser les yeux.

Il connaissait la peur, oui. Tout au long de sa vie, il avait eu de nombreuses occasions d'avoir peur. Dans ses jeunes années, ce fut le désespoir qui le poussa à l'affronter ; plus tard, la haine le rendit presque insensible à ses effets. Et après il était parvenu à l'oublier par moments... Tant il était déterminé à se faire pardonner et à se réhabiliter. Puis vint Cosette et avec elle, l'impérieuse nécessité de la protéger.

Mais le courage d'affronter ce nouveau projet qui le terrifiait, l'étincelle qui l'avait poussé à trouver un moyen de le rendre possible, il n'avait pu les trouver qu'en contemplant le corps endormi de Fraco. Il l'avait puisé dans la confiance qui émanait de lui... dans sa force.

Le bagnard approcha Marie et s'agenouilla devant sa forme repliée.

" Je connais la peur, madame. J'ai beaucoup à perdre... Comme tout le monde, la vie m'a laissé des cicatrices avec lesquelles je suis obligé de vivre. Des cicatrices que j'ai méritées à cause de mes mauvais choix, de mes erreurs, ou mon étourderie ; mais je porte aussi des cicatrices que je dois à d'autres et à ce qu'ils m'ont forcé à subir. Cependant, j'ai aussi une fille…"

La femme lui permit de rencontrer son regard. En silence, elle essuya ses larmes tandis que Valjean continuait.

" Je ne sais pas pourquoi le bon Dieu a choisi de me bénir avec une créature aussi extraordinaire, innocente et généreuse. Moi qui suis vieux et fatigué, qui ne souhaite que me retirer pour vivre en paix le temps qu'il me reste, je dois penser à elle et aller de l'avant. Pour lui donner une bonne vie... La meilleure des vies possibles ! Mais que penserait ma fille de son père si, ayant la possibilité d'aider autrui, je choisissais de rester les bras croisés, d'oublier mes dettes et de vivre sans d'autre préoccupation que mon bien-être et le sien ? J'ai peur, madame, parce que j'ai beaucoup à perdre.

- Mais moi… Nous ! Je... Je ne perds rien... Vous avez dit que je ne perdrais rien.

- Rien du tout, même pas votre temps, madame. Que le projet marche ou pas, vous percevrez votre loyer tant que nous occuperons vos locaux.

- Je dois consulter Soazig...

- Cela me semble bien. Votre fille est intelligente et travaille dur. Vous avez élevé une enfant extraordinaire. Réfléchissez à ma proposition et faites-moi part de votre réponse par l'intermédiaire de Soazig. Quant à moi, je ne vous dérangerai plus."

Mais Marie tendit une main timide et tremblante vers Valjean au moment où il s'apprêtait à se relever. Et ce geste, qui ne signifiait pas grand-chose, remplit d'espoir le vieux bagnard.

Lorsque Fraco rentra rue Plumet, il trouva son compagnon en chemise de nuit et tâchant de se gratter le dos sans trop se faire mal.

Valjean avait passé l'après-midi avec Lucie pour discuter l'entreprise, s'enquérir des conditions optimales de fabrication du produit ; il avait même proposé une amélioration destinée à faciliter l'application de l'huile. Et puis tous deux s'étaient engagés dans la fabrication de nouveaux échantillons pour faire des essais.

Valjean les avait alignés sur la table en bois blanc dès son arrivée à la loge, et depuis lors, il tournait et virait autour des flacons en ajoutant à leur contenu des quantités différentes de cire vierge puis en prenant des notes après.

Cosette avait dû aller réclamer sa présence pour dîner... Et elle l'avait fait dans des termes qui ne cachaient pas à quel point elle se sentait contrariée.

Là, se frottant toujours le dos avec les jointures des doigts et se tortillant pour atteindre l'endroit qui le démangeait, l'ancien bagnard boitilla autour de la table, souleva l'un des petits flacons sombres, remua le contenu traçant un petit cercle puis le rapprocha de la bougie pour mieux constater le résultat.

" Cela devient vraiment une manie, Valjean", dit Fraco en enlevant un gant pour frotter vigoureusement de sa paume le dos de son compagnon. Sa paume, mais pas ses ongles... Fraco commençait à connaître le corps de son amant et aussi ses limites.

" Non, Fraco, je ne suis pas encore gâteux. Je fais des essais, et cela prend du temps.

- Mhmmm. Couche-toi alors que je puisse te masser à souhait.

- Me masser ?"

Javert retira sa veste d'uniforme et remonta les manches de sa chemise.

" Comment tu crois que j'ai réussi à me faire accepter de la garde ? J'ai rendu des services. L'un des services qui me plaisait le plus consistait à s'occuper des chevaux de l'Arsenal.

- Que faisais-tu ?

- Je faisais en sorte qu'ils soient en bonne santé. On a pensé qu'il n'y avait rien de mieux qu'un gitan pour se charger des chevaux."

Valjean s'était étendu et attendait, fébrile, ce qu'allait faire son amant.

En fait, Valjean s'attendait à ce que Javert transforme cet essai en séance de jeux amoureux, comme à son habitude…

D'ailleurs Javert souleva sa chemise de nuit pour dévoiler son dos et ses jambes. Valjean poussa un soupir las...habitué…

Et puis, ce que fit Javert ensuite le surprit.

Deux mains venaient de masser sa jambe gauche, fermement. De la cheville au mollet, dans de longs et profonds mouvements. Qui étaient à la limite d'être douloureux mais qui en réalité faisaient du bien…

" Toute cette humidité durant le Printemps ne te fait pas de bien, mon tendre, souffla Javert. Il faudrait masser ta jambe pour faire disparaître la douleur.

- Comment…"

Mais la question mourut sur les lèvres du forçat alors qu'un nouveau mouvement faisait trembler sa jambe.

" Le boulet et les chaînes ont affaibli ta jambe. Mais avec un massage régulier…

- Comment sais-tu cela ?

- L'anatomie d'un cheval n'est pas différente de l'anatomie d'un homme, expliqua le garde-chiourme. L'Armée n'a pas les moyens de remplacer les chevaux fourbus.

- Tu as massé des chevaux ?

- En effet. Et cela leur a fait assez de bien pour qu'ils cessent de boiter. Mais ce n'est pas magique ! Il faut faire cela longtemps et souvent.

- Dieu !"

C'était douloureux et en même temps...cela libérait une tension… Comme une vieille douleur qui disparaissait l'espace d'un instant. Sans qu'on se rende compte qu'elle était là. Depuis toujours.

Lorsque le policier fut satisfait, il passa à l'autre jambe. Puis aux cuisses. Puis au dos.

Puis il sentit que Valjean s'était endormi sous ses soins.

Alors il se dévêtit enfin et se coucha près de son compagnon.

" Pour une fois, ce n'est pas moi qui ronfle le premier," sourit Javert en soufflant la bougie.

La nuit était complète dans la cabane.

Mais Javert ne la voyait pas.

Ce soir, il voyait les écuries de l'arsenal de Toulon et les chevaux qu'il avait le droit d'approcher sur permission du capitaine Thierry.

Une jeunesse passée dans le bagne à espérer devenir quelque chose.

Que dirait le capitaine s'il voyait Javert aujourd'hui ?

Le dimanche à Paris était un jour étrange. Il pouvait être calme, des bourgeois sortant de la messe, leur femme à leur bras et leurs enfants derrière eux, marchant d'un pas compassé. L'air encore rempli des dévotions dominicales. Ou alors, il pouvait être bruyant, le bruit des cafés et des cris avinés s'interpellant sur les places. Il pouvait être celui des joueurs qui pariaient sur les courses de chevaux ou les jeux de dés. Il pouvait aussi être un jour de labeur, pour les misérables qui ne voyaient pas les jours changer durant la semaine.

Identiques les uns aux autres, des jours de peine et de travail. Le nez sur les machines, dans les vapeurs des blanchisseries, sous le bruit constant des marteaux et des enclumes… L'âge ne changeait rien à l'affaire, ni le sexe.

Il y avait des dimanches tranquilles, passés dans la prière et le recueillement et des dimanches passés à travailler pour survivre dans ce Paris rempli d'injustices. Il y avait des dimanches joyeux, passés dans le jeu et l'amusement entre amis et des dimanches passés à se briser les mains sur le métier.

L'inspecteur Javert connaissait ces dimanches faits de prières. Il avait prié tous les dimanches de sa vie depuis Toulon.

Car on lui avait appris que la Loi et la Religion étaient les seules Autorités qu'il devait suivre. Et, une fois le culte rendu à Dieu, l'inspecteur de police retournait à ses rapports et à ses dossiers.

Car l'inspecteur connaissait ces dimanches faits de labeurs. Il avait passé presque tous ces dimanches à assurer ses permanences en tant que garde-chiourme ou en tant que policier.

C'était ainsi depuis des années.

Cela lui donnait un drôle de sentiment de se retrouver dans la rue un dimanche. Comme s'il faisait l'école buissonnière…

Pour Valjean…

Javert ne savait pas. Il n'osait plus savoir.

A Montreuil, monsieur Madeleine était un homme pieux ; le chef de la police était certain qu'il ne s'agissait que de l'esbrouffe.

Aujourd'hui...

" Vas-tu à l'église Jean ?, demanda Javert en descendant du fiacre qui venait de les transporter dans la rue de Sully.

- Il m'arrive d'y aller, en effet, répondit Valjean en souriant au soleil.

- Il y a longtemps que je ne me suis pas confessé."

Cela arrêta la promenade.

Valjean se tourna vers son compagnon. Javert avait un visage illisible.

" Et que diras-tu au prêtre ?"

Javert eut un mauvais sourire.

" Mentir… Je suis un pécheur. Menteur, orgueilleux, colérique… Il manquait un péché à ma liste.

- Lequel ?

- La luxure. Je suis sûr que le Père Benoît aurait adoré apprendre que je suis sodomite.

- Fraco, fit Valjean, désolé.

- Au moins, je ne verse pas dans l'avarice, la gourmandise ou la paresse. Quoique...avec toi ? Je ne suis sûr de rien.

- Je ne crois pas que tu iras en Enfer pour cela."

La conversation se déroulait sur le ton de la plaisanterie mais les deux hommes sentaient bien qu'ils étaient sérieux.

" Mon ardoise est lourde... Je n'attends rien de plus. Tu le sais, Jean, toi mieux que personne ! Je ne déroge pas à mes fautes et je paye toujours mes dettes.

- Orgueilleux, oui ! Colérique, c'est ton grand défaut ! Luxurieux...je pense pour ma part qu'il ne s'agit que d'amour.

- Jean, tenta de discuter Javert mais Valjean ne lui en laissa pas le loisir.

- La sodomie, oui. Mais on ne me fera pas croire que l'amour est un péché !

- Même entre hommes ?"

Car c'était là que le bât blessait.

Valjean fit avancer le policier en direction du débit de vin de la Robignole.

" Même entre hommes ! Sinon, il faudrait lapider aussi les paysans qui plantent différentes variétés de céréales dans les champs ou ceux qui labourent avec des attelages variés.

- Quoi ?

- J'ai lu la Bible," expliqua Valjean en souriant tristement.

Le débit de vin de la rue de Sully était devenu une décharge pendant les quelques semaines où il était resté fermé. Personne ne s'était occupé de ramasser les boissons renversées, de redresser les tables retournées depuis la descente de police ou de déblayer les ordures. Les rats avaient proliféré et l'atmosphère était irrespirable.

Lorsque les deux hommes arrivèrent, la porte et toutes les fenêtres étaient ouvertes, mais cela n'améliorait guère la situation. Madame Léonie travaillait déjà à l'intérieur avec Chavó et Soazig. Même l'aîné de ses fils, Dédé le rouquin, avait rejoint l'équipe de nettoyage.

Le garçon ne faisait pas grand-chose, à vrai dire, sauf mener la vie dure aux rats avec l'aide de deux chats des alentours et d'un pied de table cassé.

Il ne fallut qu'un instant à Valjean pour retrousser ses manches et se lancer dans la mêlée. Sans peur de se salir. Sans même réfléchir à son âge ou à sa condition.

Javert était plus retenu. Le policier, vêtu en civil, resta sur le pas de la porte et regarda toute la poussière qui s'envolait dans le joli soleil.

Mais bientôt, l'inspecteur eut des choses plus intéressantes à regarder.

Comme le curieux travail que faisaient Madame Léonie et Soazig : la femme se penchait en maugréant auprès de la cheminée, remplissait un seau de cendres, se fatiguait, allait dans l'armoire d'à côté, cherchait de la nourriture en mauvais état, la jetait... Puis, arrivait Soazig, elle prenait possession du seau sans que la femme ne le remarque, vidait son contenu dans un coin et le remplissait de bouteilles vides. Alors Léonie partait à la recherche d'un seau…

Ou comme le jeu auquel s'adonnait le garçon roux qui avait entassé des tables et des tabourets pêle-mêle, qui était perché au sommet puis essayait de couper les cordes des saucissons suspendus au plafond avec son canif.

Chavó marchait le long d'une courte rangée de barriques, tapait les récipients avec une cuillère tandis qu'il approchait son oreille du bois, haussait systématiquement les épaules et recommençait depuis le début. Et les chats, qui devaient en avoir assez des rats, avaient cessé de se regarder avec leurs poils hérissés et s'étaient jetés dans une cacophonie de miaulements et de crachats, dents et griffes déployées.

A ce point-là, des cris se firent entendre dans la rue et l'inspecteur pencha la tête vers l'extérieur. Une armée de mouflets courait en direction du débit de vin... L'un des enfants se faufila entre ses jambes, un autre le dépassa par le flanc sans que Javert ne fasse rien pour l'arrêter.

Et bien vite, la marmaille jouait au loup, à cache-cache ou simplement s'asseyait par terre et braillait jusqu'à ce que Marie, déjà chargée d'un autre petit, les soulève du sol et essuie leurs larmes.

Valjean, qui était entré dans les locaux presque sur la pointe des pieds, avait fait profil bas dès le début et, après avoir retourné quelques seaux à la recherche d'eau, avait disparu par la porte arrière. D'après le bruit qu'il faisait, il devait être occupé à faire rouler un tonneau dans la cour.

Le garde-chiourme était atterré devant tant de manque d'organisation. Il avait géré des chantiers dans sa jeunesse.

Bien entendu, c'était des chantiers de construction ou des navires en cale sèche à restaurer. Mais tout chantier commençait par une planification.

Et Dieu sait que la planification et l'organisation étaient les points forts de l'adjudant-garde Javert. C'était ainsi qu'il était passé de simple pertuisanier à adjudant en quelques années, alors qu'il n'avait qu'une vingtaine d'années.

Le plus jeune adjudant-garde du bagne de Toulon !

Se raclant la gorge, Javert prit la parole en hurlant d'une voix de stentor, savourant à sa juste valeur le silence qui succéda à la cacophonie ambiante :

" ARRÊTEZ !"

Chacun s'arrêta dans son mouvement et se tourna vers le raide policier, habillé d'un costume civil et se tenant dans l'encadrement de la porte.

Un fainéant qui ne faisait rien depuis plusieurs minutes.

Et dans l'ombre de l'arrière-salle se tenait Jean Valjean et son visage livide parlait pour lui.

Il avait reconnu la voix de l'argousin !

" Bon Dieu ! Vous n'arriverez à rien de cette manière, claqua le garde-chiourme en s'avançant dans le local.

- Mais…, commença à se rebeller madame Léonie.

- Les marmots hors des pattes des travailleurs ! Que la mère de Soazig s'en charge ! Ils vont se blesser avec tous ces cornards [saleté, détritus] ! Au large les mômes !"

Marie s'approcha de Javert, tremblante, et elle rassembla ses enfants, qui se jetèrent dans ses jupes, calmés.

Valjean perdit son impassibilité et se prépara à intervenir pour apaiser la femme. Javert n'avait vraiment pas de coeur, ni d'esprit. Mais l'argousin ajouta, la voix plus douce :

" Et si vous pouviez prévoir un fricot [nourriture] pour les turbineurs [travailleurs] madame, je vous en serai reconnaissant.

- Oui, monsieur. Que dois-je préparer ?

- Ce que vous voulez, madame. Vos soins ont requinqué [redonner une santé] Chavó, c'est que vous savez faire la tamponne [cuisiner] !

- Bien, monsieur," fit la femme, soulagée.

Et les mômes disparurent du chantier sous la surveillance de Marie. Aussitôt suivis par les chats qui s'échappaient du local poussiéreux.

Ceci fait, l'argousin se frotta les mains et jeta en regardant les deux garçons :

" Quant à vous, on arrête de perdre du temps avec des chats et des tonneaux ! Balais, poussière, débris ! Au taf les gonzes ou vous aurez affaire à moi !

- Et si je veux pas ?, se permit de rétorquer l'aîné, Dédé, le menton levé.

- Je voudrais te voir essayer, petit, rien que pour voir !"

Javert eut son sourire carnassier, il suffit à faire agir les deux garçons.

Chavó et Dédé, unis dans le nettoyage, se retrouvèrent avec un balai et commencèrent à faire des tas de poussière.

La poussière volait, certes, mais elle allait bientôt disparaître.

" Soazig !," ordonna Javert.

La gosse sursauta mais s'approcha, sans peur. Elle avait confiance dans le policier.

" Toi la gamine, tu vas marquer les tonneaux pleins avec de la craie. Nous verrons ce que nous ferons des barriques pleines plus tard. Je suis sûr que des marchands de vin seront heureux d'acheter ce vin.

- Ce n'est pas un travail de fille !, grogna Dédé.

- J'en connais un qui veut se prendre une baffe, je serai honoré de lui faire plaisir !"

Le garçon se tut et se concentra sur le balai et la poussière. Chavó se mit à pouffer de rire.

Mais il n'y avait plus de contestation ni de rébellion dans la troupe.

Valjean et madame Léonie regardaient, impressionnés, l'ordre venir dans le chantier. Le silence était apaisant, le travail avançait.

Madame Léonie reprenait le nettoyage mais Javert lui apporta un baquet pour ranger les ordures.

C'était mieux qu'un seau.

" Les tombereaux prendront nos ordures mais il faut avoir fini à l'heure !

- Je sais !," fit fièrement la femme occupée à ramasser et à jeter les déchets.

Javert comprit qu'il y avait une limite à son autorité et que cette limite était celle de madame Léonie.

L'argousin s'inclina devant son supérieur.

Restait Valjean. Le forçat se tenait posté dans l'encadrement de la porte, les bras croisés et les yeux brillants de malice.

" Et moi adjudant ?"

Car 24601 avait bien reconnu la voix et le style. Et l'instant d'inquiétude passé, il n'avait pas peur de Javert. Il n'en avait jamais eu peur.

" Tant que les tonneaux ne sont pas marqués, il faudrait faire de la place, expliqua Javert, en se frottant les mains couvertes de poussière après avoir manipulé le baquet.

- Je vais empiler les tables, les chaises et les tabourets dans l'arrière-cour.

- Parfait !

- Et qu'allez-vous faire adjudant ?

- Vider le comptoir et retirer les saucissons du plafond. Il faut trier aussi les bouteilles mais je vais laisser cela aux mômes.

- Il faudra de l'eau aussi, ajouta Valjean. Nettoyer ce sol à grandes eaux ne sera pas du luxe.

- Bien ! Les tâches sont distribuées. Normalement, je devrais juste me poster dans un angle et surveiller."

Une plaisanterie mais elle fit sourire sans joie.

" Il vous manque le gourdin.

- Et l'envie de frapper."

Des yeux se cherchaient.

Les hommes pouvaient changer...oui…

Et le travail reprit. Ordonné, organisé, il avançait bien et vite.

Les tonneaux marqués devaient trouver un acquéreur. Les bouteilles furent bientôt triées par Soazig. Les vides étaient alignées contre le mur et les pleines sur le comptoir. Les saucissons étaient bons à jeter.

Javert vidait le comptoir, dans lequel il découvrit le registre et l'argousin se fit cogne pour lire le lourd livre et y déceler les erreurs.

Cela lui allait mieux comme travail que de se salir avec la poussière.

Puis, une voix masculine fit sursauter à nouveau toute la troupe.

" Bonjour," lança la voix incertaine.

L'inspecteur de police se tourna vers l'entrée et aperçut son sergent. Il fut surpris de le voir en tenue civile, sans l'uniforme bleu nuit et le chapeau réglementaire.

Il faillit le reprendre sur sa tenue mais on était dimanche...

Durand le remarqua et dut avoir la même idée car instinctivement il se redressa, prêt à s'incliner devant son supérieur. Il n'en fit rien.

Ce fut Lucie qui dégela les deux hommes.

La belle Rousse entra résolument dans le débit de vin, son fils accroché à ses jupons, et eut son plus beau sourire :

" Bonjour, madame, mademoiselle, messieurs.

- Ben… C'est pas la catin de chez le Marquis ?," lança Dédé.

Le bruit d'une gifle retentit et le gamin se tut, calmé par sa mère.

" Faut lui pardonner, il réfléchit pas toujours avant de causer, l'excusa Léonie.

- Il n'a pas tort, madame," fit Lucie, désolée.

Lentement, Durand s'était approché de sa fiancée, prêt à la défendre et à la sortir de l'immeuble. Si la haine allait se montrer trop dure, il la ferait partir.

Mais cela s'arrêta à l'exclamation de l'adolescent.

" Bah !, fit madame Léonie, en haussant les épaules. Nous avons toutes fait des erreurs dans la vie. Regardez-moi ! Me voilà industrielle après avoir été blanchisseuse.

- Ce ne sont pas des mauvais métiers.

- Nous avons toutes été quelque chose d'autre dans la vie, Dieu nous a donné une seconde chance ! C'est M. Jean qui m'a parlé de cette usine.

- Moi aussi."

Lucie s'était approchée de Madame Léonie. Les deux femmes se tenaient l'une devant l'autre et on sentait que la tension était à son comble.

Soit cela passait, soit cela cassait.

Madame Léonie n'était pas idiote, loin s'en faut. Elle sourit en regardant Lucie et annonça simplement :

" C'est vous la propriétaire de cette fameuse usine c'est cela ?

- Oui, madame, répondit doucement Lucie.

- Alors c'est Léonie et on participe au nettoyage !"

Léonie lui tendit brusquement un chiffon, Lucie le prit et se lança dans la mêlée. Essuyant le comptoir, utilisant un balai pour chasser les toiles d'araignée que Javert avait oubliées de mentionner.

Faisant de ce fait retomber de la poussière sur le sol bien balayé par les deux adolescents qui s'écrièrent de concert contre cette surcharge de travail. Mais cela ne fit que rire les adultes.

Le rire cristallin de Lucie dominait tout le monde. Un rire vrai, l'un des premiers de sa vie de femme.

Soazig prit Antoine par la main et l'emmena rejoindre sa mère et le reste des petits, Toinet allait se rendre utile à la cuisine.

Et le travail reprit.

Durand vint se poster près de Javert. Instinctivement.

" Comment vous portez-vous monsieur ?," demanda poliment le sergent.

Cela fit sourire Javert qui lui répondit :

" Un café sergent ? Je crois que Mme Marie en prépare un excellent.

- Je vais vous en chercher un tout de suite !," fit précipitamment le sergent.

Javert lui saisit le bras et le retint, amusé.

" Je ne veux pas de café. Ici je ne suis pas l'inspecteur. Seulement Javert, ou monsieur Javert."

Durand le contemplait, avant de comprendre.

" Je préfère qu'on m'appelle Horace.

- Alors Horace, il va falloir aider M. Fauchelevent à ramener de l'eau. Le sol de cet estaminet est couvert de crasse.

- A vos ordres, monsieur !

- Si vous le souhaitez, ou alors trouvez quelque chose d'autre à faire ! Vous pouvez même prendre un café. Pour vous !"

Un jeu de regard et Durand acquiesça.

Puis le jeune homme retira sa veste et retroussa ses manches avant de sortir dans la rue où M. Fauchelevent tirait de l'eau d'une borne-fontaine pour remplir des seaux.

On frotta, on nettoya, on brossa.

Les hommes comme les femmes.

Un moment, Chavo, ayant trop présumé de ses forces, vacilla de fatigue et Soazig, inquiète, l'entraîna dehors.

Respirer un air sans poussière. Prendre un peu de soleil.

Javert apparut à cet instant et regarda les deux enfants. Chavo était assis sur une borne, pâle, mais il souriait à Soazig.

Le policier, rassuré, allait disparaître mais Chavó le vit et l'appela.

Javert s'approcha, Soazig retourna dans la maison, non sans lui avoir donné un long regard, légèrement menaçant.

Cela fit sourire le policier.

Décidément, ils avaient le don de faire sourire l'austère inspecteur de police. Si Lucie riait pour la première fois de sa vie d'un vrai rire amusé, l'inspecteur découvrait les sourires, sans arrière-pensée.

Voyant l'adolescent assis sur une borne, le policier l'imita. Il se laissa tomber de toute sa taille sur une borne plus grande. De toute façon, son costume était sale de poussière et de crasse. Il fallait en faire son deuil.

" Vous avez été voir mon père ?, demanda soudainement le gamin.

- Oui," répondit Javert en fermant les yeux pour savourer le soleil.

Normalement, il était dans son bureau, au commissariat de Pontoise, assurant la permanence. Philippot y était actuellement et cela paraissait toujours étrange à Javert.

" Et ? Qu'a-t-il dit ?, reprit Chavo, incertain.

- Rien de ce que tu n'attendais pas. Il est content de te savoir en vie mais il ne veut plus jamais te revoir.

- C'est juste."

C'était dit entre des dents serrées. Mais c'était juste.

" Je n'ai pas vu ta mère, cependant.

- Je n'ai pas de mère. Elle est morte en couches."

Javert acquiesça et ne dit rien.

" Vous avez dit que votre famille est morte ?, rétorqua Chavó, bavard.

- Oui.

- Comment ?

- De façon diverse. Ton père sera content de te revoir lorsque le temps aura passé. Il était prêt à donner de l'argent pour toi.

- Je ne pense pas qu'il sera content de me voir. Je suis un voleur !

- Et je suis un cogne ! Je sais ce que je dis !"

Un rire, délicat, vint de l'adolescent.

" On dirait mon père ! Il me disait toujours : "je suis ton père, je sais ce que je dis !"

- Alors c'est un homme intelligent !"

Le rire fut partagé. Javert regretta de ne pas avoir de tabac à priser. Sa tabatière était vide. Il ne prisait pas souvent mais depuis qu'il vivait avec Valjean, il avait plus d'occasions d'être heureux de vivre.

" Que vais-je devenir dans cette histoire ?, demanda Chavó, inquiet malgré tout.

- Que veux-tu faire ?

- Je ne sais pas. Je ne suis pas de cette famille.

- Si Soazig t'entendait…," se moqua Javert.

Le policier s'étira et laissa ses deux longues jambes s'étaler devant lui, croisant ensuite les chevilles pour être mieux installé. Son dos se rebellait. Une borne n'était pas un lieu bien agréable pour s'asseoir.

" Elle est jeune, elle ne sait pas. Je ne suis pas quelqu'un de bien.

- Moi non plus. Et regarde !"

Une rue ensoleillée, des gens qui riaient et travaillaient de concert dans le débit de boisson derrière eux, ils étaient tolérés, voire aimés, Javert ne savait pas ce que Valjean avait dans l'esprit mais il faisait confiance à M. Madeleine pour sauver tout le monde et offrir un avenir à tous. Même à lui, le garde-chiourme.

" Tu pourrais rester et voir ce que la vie te réserve, lança Javert. Il sera bien temps de reprendre la route plus tard.

- Un oncle devait m'emmener aux Saintes-Maries cette année. Mon père n'était pas d'accord.

- Je suis allé aux Saintes-Maries, se rappela Javert.

- Je partirai peut-être un jour.

- Je pourrais t'y emmener."

Un gitan ne laissait jamais un gitan derrière lui.

" Vous pourriez en effet."

L'adolescent regardait le grand homme. Javert était moins imposant, avachi ainsi sur une borne, le visage sombre, couvert de saleté, sans uniforme, ni chapeau, ni arme.

" Qu'est-ce qu'on demande à Sara ?, s'informa Chavó.

- Espérance, confiance, pardon.

- Vous avez demandé tout cela ?

- J'étais jeune. J'ai demandé un avenir."

Ce fut tout.

Javert se tut et ferma les yeux.

Le pélerinage aux Saintes-Maries de la Mer était un des rares souvenirs de son enfance qui ne lui laissait pas d'amertume. La mer, l'église, la statue, la procession… Les odeurs, les bruits, les couleurs…

Sa mère priant pour le retour de son mari envoyé aux galères, sa soeur riant de toute cette foule, trop jeune pour demander autre chose que la joie et lui, cherchant un sens à toute cette agitation.

Un avenir !? Oui, il avait prié pour un avenir. Pour sa soeur et sa mère, et si possible pour lui.

Il avait haï les mois qui avaient suivi ce voeu. Au point de renier sa race et de tourner le dos à tout ce qu'il était jusque là.

Le dernier souvenir d'une vie de gitan.

" Je ne sais pas ce que je vais faire, s'écria Chavó, mais je promets de rester pour voir.

- C'est bien, dino."

Les deux hommes discutaient, sans se rendre compte qu'à la porte les observait Soazig.

Elle avait compris que quelque chose d'important venait de se passer. Chavó allait rester et c'était grâce au policier.

Filant jusque chez elle, en bousculant madame Léonie au passage, Soazig partit demander un café à sa mère. Ainsi qu'un peu de pain pour Chavó.

Javert fut surpris de l'attention et remercia avec soin la jeune fille pour le café qu'elle lui apportait gentiment. Chavo lui sourit avec tendresse.

Le déjeuner mit fin temporairement au calme et au silence.

Les enfants de Marie réapparurent et chacun se mit à courir dans la rue et à jouer bruyamment.

Javert s'était relevé et Chavó également. La conversation était terminée.

L'inspecteur de police fut content de voir que le ménage avait bien avancé.

Le débit de boisson était propre.

Valjean avait sorti une table dans la rue et les femmes déposaient les victuailles dessus. Lucie avait caché ses cheveux roux sous un foulard et bien malin aurait été celui qui la reconnaissait sous ce déguisement et sous la crasse qui maculait ses joues.

Marie, elle, la reconnut mais ne dit rien, elle avait plus peur des hommes que des femmes et était bien placée pour savoir ce qu'une femme devait endurer pour assurer sa survie.

Elle ne dit rien et l'appela simplement Lucie en lui tendant les assiettes à placer sur la table. Des assiettes remplies de pain, de fromage, de charcuterie furent déposées à côté des verres attendant le cidre et le vin de l'oncle.

Des passants et des voisins vinrent aux nouvelles et bientôt ce fut un joyeux rassemblement dans la rue.

"Une usine ? Un magasin ? Tu es folle la Léonie ! Où est le grognard ? Et l'oncle ? Où est passé ce salopard ?"

Et des questions de ce genre fusaient. Léonie répondait poliment, en riant avec joie. Les voisins, c'était important. Il fallait s'entendre !

On ramena des gâteaux pour participer aux agapes et du vin, et du café, et du poulet froid, et du pain, et des pommes, et…

Le repas s'éternisait.

Valjean se retrouva à côté de Javert, postés contre le mur à regarder les gens discuter entre eux, gentiment, oubliant les soucis quotidiens.

Les deux hommes se sentaient déplacés, n'ayant aucune habitude de la sociabilité.

Un des voisins en riant alla chercher son violon et des musiques furent jouées en pleine rue. Un autre fit de même. Un orgue de barbarie fut même amené.

Durand saisit la taille de Lucie et la fit danser. Léonie prit son Dédé par le bras et le força à gambader. Et d'autres passants se laissèrent tenter.

Marie souriait, se balançant doucement, son petit dernier dans ses bras.

Une fête impromptue.

" On ne finira pas aujourd'hui, remarqua Javert, atterré de voir la situation lui échapper complètement.

- Bah ! On finira dimanche prochain, répondit le forçat.

- Tu veux remettre cela dimanche prochain ?, rétorqua Javert, surpris.

- Pourquoi pas ?"

Un sourire étincelant, des yeux brillants de plaisir, Valjean était magnifique au soleil.

" J'ai envie de t'embrasser," souffla Valjean en faisant un clin d'oeil.

Cela suffit à faire rougir l'austère policier qui toussa pour se donner une contenance.

" Et de te faire danser également.

- Je ne sais pas danser, opposa Javert, dépité.

- Je te montrerais."

Javert se mit à rire.

Une journée folle !

Valjean ne réalisa pas qu'il avait regardé le rire de Fraco plus longtemps qu'il n'en était convenable jusqu'à ce que Léonie se lève et, empourprée, s'adressa au groupe de voisins qui entourait la table.

" J'en ai assez, moi. Une usine, oui, une usine de production d'huile. Mais arrêtez de me harceler et demandez à ce brave homme, qui est l'industriel."

Le doigt de la femme pointa droit vers l'ancien forçat.

" Parlez, Monsieur Jean, et voyons voir si ces badauds rentrent chez eux et nous laissent finir avant que la nuit tombe.

- Oui, laissez-le parler", dit Durand, en se levant pour placer son corps entre les curieux et Lucie de façon à ce que cela semble accidentel.

Javert donna une bourrade à son amant sur l'épaule, le forçant à s'avancer.

Valjean se retrouva entouré de gens puis eut vite fait de commencer à se gratter l'oreille. Il s'éclaircit la voix pour se donner le temps de rassembler ses idées...

"Ah… Nous… Ah ! Voila ! On monte une usine d'embouteillage d'huile. Peut-être qu'on fera des parfums dans quelque temps... et du savon aussi. Je ne sais pas encore trop. En tout cas, la rue sentira bon et il n'y aura pas de tapage la nuit, cela je vous le garantis…"

Puis l'ancien maire de Montreuil fixa le bâtiment d'en face cherchant l'inspiration pendant qu'il tripotait sa barbe dangereusement près de l'une de ses oreilles.

Sur ce, Javert lança un ordre d'une voix de stentor qui sortit son compagnon de la mauvaise passe dans laquelle il se trouvait :

" Les mômes ! On cherche les sacs et on ramasse les ordures ! Le tombereau ne va pas tarder à se garer dans le coin ! Et je n'ai aucune envie de passer la nuit au-milieu de la crasse."

Ce faisant, la foule s'écarta et laissa agir les enfants, sous les ordres du grand escogriffe au teint basané. On se dit en retournant chacun à ses occupations que la Léonie avait encore eu le don de s'entourer de drôles de personnages.

Javert se rapprocha de Valjean, un sourire difficile à lire sur les lèvres. Puis se penchant discrètement vers son amant, l'ancien chef de la police de Montreuil lança à son ancien maire :

" Vous n'étiez déjà pas très éloquent du temps de Montreuil, je vois que vous êtes toujours aussi empoté.

- Inspecteur, se mit à rire Valjean, je n'ai jamais aimé prendre la parole en public.

- Ce soir, je vous ferais chanter dans ce cas, monsieur le maire."

Valjean dut se pencher sur la table pour la soulever afin de la rentrer, pour cacher son rougissement intense.

Javert souriait, amusé, l'air suffisant, en observant la rue vide de sa population et les autres personnes se remettre au travail pour la fin de ce jour.

Il y eut deux dimanches consacrés au ménage.

Puis Javert reçut le document qui radiait officiellement Lucie Poirier des listes de la Brigade des Moeurs, c'était inscrit éternellement dans ses papiers d'identité mais ce n'était plus ce qui la définissait aujourd'hui.

Il avait fallu payer Vidocq avec une invitation officielle au mariage de Durand et de Lucie. Mais le Mec, beau joueur, promit de venir à la cérémonie déguisé.

Il fallait dire que le Mec était bon en déguisement...et qu'il ne faisait rien pour rien. Mais cette idée fit tout de même frémir l'inspecteur Javert...

Il restait à en faire une commerçante et la prostituée du Romarin aurait disparu sous les autours d'une bourgeoise.

Javert avait été impressionné par les robes simples que portait la jeune femme et son visage sans fard, bien plus agréable à regarder.

Ces deux dimanches lui suffirent à remarquer à quel point Lucie Poirier n'était pas Lucie la Rousse. Ils lui suffirent à remarquer aussi la profondeur de l'amour que se portaient les deux tourtereaux.

Horace Durand aimait passionnément Lucie Poirier et ne pas marier les deux êtres équivalait à les tuer.

Cela ne plut pas au vieux policier.

Un jour, Durand se présenta au commissariat les yeux cernés de noir, le jeune homme d'une vingtaine d'années en paraissait trente. Il avait vieilli, il était fatigué et furieusement inquiet.

Il contemplait son supérieur, sans trop savoir quoi dire de plus que :

" Mère veut vous voir."

Javert se tenait assis à son bureau du commissariat de Pontoise. Devant lui s'étalaient des rapports plus inquiétants les uns que les autres.

Des factions s'armaient.

Des ordres contradictoires parcouraient la ville et mettaient les casernes en alerte.

Les élections allaient se faire sous haute surveillance.

Chaque commissaire de quartier recevait les mêmes mots d'ordre. Tenir la populace et gérer les bureaux de vote.

On parlait de faire renaître la garde nationale.

On parlait d'état de siège que le roi allait établir sur la capitale.

On parlait de retour de l'absolutisme et d'opposition fusillée sur la place royale.

On parlait beaucoup et la police était là pour assurer le calme.

Mais tous ces soucis passaient en second plan en voyant le regard hanté du jeune homme.

Le sergent Durand n'allait pas bien, c'était évident.

Javert eut pitié et se redressa. S'étirant avant de se lever nonchalamment de son siège. Surpris de se sentir tellement ankylosé. Depuis combien de temps était-il assis à ce maudit bureau ?

" Ta mère ?

- Des gens ont parlé de Lucie à mère. On nous a vus."

Une grimace amère.

Le sergent Durand apprenait la réalité de la vie.

" Qu'ai-je à faire avec cela ?, grogna Javert, se frottant les yeux avec vigueur.

- Des rumeurs ont atteint ma mère. Elle n'a foi qu'en vous."

C'était ainsi donc ? On rappelait à l'inspecteur qu'on lui avait confié le fils unique de la famille.

Soit.

Un mouchard savait mentir.

" Quand désire-t-elle me voir ?, lança Javert, vaincu.

- Dès que possible. Pour le thé."

Un soulagement intense était perceptible dans le ton et dans les yeux verts du sergent.

Ainsi Javert ne l'abandonnait pas.

Soit.

" Vous voulez un café inspecteur ?, demanda Durand, sur son ton chaleureux habituel.

- Avec plaisir, sergent."

Et le jeune sergent fila pour servir son supérieur, prestement, diligemment, respectueusement.

Javert le but, les yeux posés sur le dernier rapport que lui avait donné un de ses mouchards. Un étudiant sans le sou qui vivait de ses aumônes tout en espionnant les jeunes révolutionnaires du café Corinthe.

Enjolras est le plus dangereux. Il est illuminé. Les autres sont des moutons.

Un jour, l'inspecteur se chargerait de ces jeunes pousses mais les blés semblaient loin d'être prêts à être moissonnés.

Rien à voir avec les rapports sur Auguste Blanqui et ses amis.

Blanqui parle de révolution et de détruire l'Etat de fond en comble. Il est fou.

Patience ! Le couperet tomberait tôt ou tard sur le jeune révolté. L'inspecteur Javert accumulait les preuves, les discours, les éléments qui plongeraient Auguste Blanqui en prison durant trente-cinq ans de sa vie et lui vaudraient le surnom de "l'Enfermé".

Mais là, il fallait appuyer le jeune policier et oublier les aléas de la vie politique.

La journée se déroula lentement, Javert notait quelques points primordiaux pour la suite.

Il y avait trois bureaux de vote sous sa juridiction. Même le vote allait être l'occasion de graves troubles. Le peuple grognait et le système du suffrage censitaire ne permettait qu'aux riches propriétaires de voter. Dans le contexte actuel, la loi électorale du 29 juin 1820 mettant en place le double vote était honnie.

Elle permettait aux électeurs les plus riches et imposés de voter deux fois.

Toutes ces mesures avantageaient l'aristocratie conservatrice et légitimiste, le roi voulait conserver sa majorité au Parlement.

Le policier voyait tout cela d'un mauvais oeil.

Pour être élu, il fallait avoir quarante ans et payer au moins mille francs de contributions directes. Les impôts donnaient la primeur sur le reste de la population.

Cela faisait longtemps que ce système était mis en place mais dans ces temps de trouble populaire, beaucoup de journalistes et de députés de l'opposition demandaient une révision du suffrage censitaire.

On parlait même de suffrage universel masculin.

Le droit de vote pour tous les hommes de France !

Cela faisait rêver l'inspecteur de police. Javert avait cinquante ans et jamais il n'avait eu le droit de s'exprimer librement sur la politique...ou sur quoique ce soit d'ailleurs… Il n'y avait que quelques mois, depuis cette rencontre avec Jean Valjean un soir d'hiver, que Javert vivait plus librement.

S'exprimer ? Voter ? Donner son avis ?

Le policier leva les yeux et examina son bureau. Les Codes de loi, bien rangés, par ordre chronologique, les dossiers et les rapports...quelque part dans ce fouilli se cachait une gravure des droits de l'Homme et du Citoyen datant de 1793.

Le premier article disait :"Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits."

Un joli rêve...

A la fin de la journée, Javert saisit sa veste d'uniforme et se rhabilla, remettant correctement ses manches de chemise et se préparant à quitter le commissariat.

Il avait le temps d'offrir quelques minutes à la mère de son sergent en se rendant rue Plumet.

En sortant, Javert assigna Philippot à la permanence et demanda à Durand de le raccompagner.

Le sergent ne souriait pas mais était soulagé.

La rencontre entre l'inspecteur et sa mère n'allait peut-être pas bien se dérouler mais au moins il n'était plus seul dans la lutte.

En marchant dans les rues, alors que la chaleur disparaissait et qu'une brise bienvenue soufflait sur les pavés, Javert demanda à son sergent :

" Comment vont Lucie et son fils ? Je ne les vois que lors du nettoyage. Je ne sais rien de leur vie.

- Mieux lorsque nous serons officiellement mariés.

- Encore faut-il que ta mère donne son accord. Elle risque réellement de te le refuser ?"

Car c'était la plus grande peur du jeune sergent. Bien sûr perdre l'amour de sa mère serait une tragédie mais ne pas obtenir son consentement pour se marier serait un drame. Car cela allait signifier ne pas pouvoir se marier avant la majorité, soit 25 ans.

" Si mère apprend la vérité sur Lucie...elle le fera…

- Alors nous allons devoir mentir à ta mère."

Et c'était dit.

Sans sourire, sans fierté...mais comment faire autrement ?

Le sergent acquiesça, malheureux. Lui qui avait été un si bon fils toutes ces années.

" Je l'aime inspecteur, murmura Durand, désespéré.

- Je sais. Je ne te demande rien, fils."

Deux hommes marchant dans les rues de Paris, ne voyant pas le ciel bleu étincelant et les feux du soleil couchant faisant étinceler les vitres des immeubles.

Paris était beau en ce soir de juin…

La famille Durand n'était pas riche. Le père était mort depuis longtemps, un marin servant sur un navire de guerre perdu dans les défaites napoléoniennes. Peut-être mort... Peut-être encore dans les cales sèches d'un vaisseau-prison anglais…

En 1830, il était mort plus probablement.

Il n'était jamais revenu de la guerre et madame Durand avait élevé seule son fils unique. Le confiant à la police lorsqu'elle avait rencontré ce drôle de policier qu'était l'inspecteur Javert.

Un homme austère mais droit, honnête et sûr. Il avait promis à la vieille femme, vivant chichement que son fils deviendrait un inspecteur sous ses ordres.

Horace Durand avait progressé. De simple messager, il était devenu sergent, Javert comptait en faire un inspecteur. Il parlait de ses hommes à M. Chabouillet, il tenait parole.

Maintenant, le jeune homme venait de tomber amoureux d'une prostituée. Javert, le policier si austère, si droit, si honnête et si sûr, allait couvrir la chose et mentir sciemment à la veuve du soldat mort pour la France.

La situation déplaisait à Javert. Elle déplaisait au jeune homme.

Rien n'allait dans cette histoire.

Mais Durand était amoureux.

Et contre cela, rien ne pouvait être fait.

Javert posa une main paternelle sur l'épaule du jeune homme.

" Tu connais Werther, Horace ?

- Non. C'est un gonze qu'on recherche ?

- Non, c'est un gonze comme toi.

- Comme moi ?

- Trop amoureux pour son bien. Allons voir ta mère."

Mme Durand et son fils vivaient dans un appartement, modestement meublé au troisième étage d'un immeuble sis rue de la Bûcherie, dans un quartier pauvre de Paris, près de l'école de médecine. Un quartier rempli d'étudiants sans le sou et vivant misérablement.

Mais si la vieille madame Durand vivait pauvrement, elle vivait dignement. Son appartement était bien tenu, propre et net. Son fils se chargeait d'elle avec amour et la mère idolâtrait Horace.

Cela faisait d'autant plus mal de la tromper ainsi.

A l'arrivée du policier et de son fils, madame Durand se leva et salua respectueusement le supérieur de son enfant.

" Inspecteur, vous avez été bon de venir me voir."

Javert s'inclina. Il s'approcha de la femme.

Madame Durand n'avait jamais été une jolie femme mais elle avait des yeux d'une profondeur inhabituelle, rendue encore plus beaux par les malheurs qui l'avaient façonnée.

Des yeux d'une couleur inhabituelle, un vert de forêt profond ourlé d'or...dont son fils avait hérités… Des yeux de fée.

" Horace m'a fait part de vos inquiétudes à son sujet, répondit poliment Javert, avant de s'asseoir sur un geste délicat de la femme.

- Je ne suis jamais sans inquiétude à son sujet...mais on est venu me parler de lui...et d'une personne qui lui serait devenue proche…"

Une critique mais dévoilée avec douceur. Oui, ces deux êtres s'aimaient profondément et les voir se déchirer pour un mariage serait un drame.

" Quelles inquiétudes auriez-vous, madame ?, demanda innocemment Javert.

- Horace ne m'a rien dit. Comment ne pas s'inquiéter ?"

Le sergent s'assit doucement aux côtés de sa mère et lui prit la main.

" J'allais t'en parler, mère. Quand le moment serait venu.

- Mon fils ne me cache rien. Pourquoi ne pourrais-je pas m'inquiéter ? Il est jeune. Candide. Naïf. Comme son père. Une femme aurait vite fait de le prendre dans ses filets."

La mère caressa la joue de son fils.

Horace Durand n'avait que vingt-deux ans. Il embrassa la main de sa mère.

Javert n'apprécia pas le rôle qu'il allait jouer mais il mentit, sciemment et sans sourciller à la vieille femme qui lui avait confié son fils.

A lui.

L'homme honnête, droit, austère, sûr.

" Une simple commerçante, madame. Rien que de très banal."

Elle regarda Javert et le policier sentit le regard vert fouiller son âme. Il sourit, innocent. Il savait jouer à ce jeu à la perfection.

" Elle a un fils, à ce qu'on m'a dit.

- Une veuve, madame. Son mari est mort d'un accident lors d'un voyage de commerce.

- Une femme honnête ?"

La seule question importante.

Javert ne quitta pas des yeux madame Durand et répondit simplement :

" Oui."

Cela suffit à la vieille femme qui eut un joli sourire et annonça :

" Alors qu'attends-tu pour me présenter ta merveille Horace ?

- Je ne voulais pas te fatiguer avec cela, mère. L'hiver a été long et froid, le printemps, humide et venteux. Tu as été bien malade.

- Tsss ! Je veux voir la femme qui a su te donner ce joli sourire. Tu pars au travail tellement heureux de vivre. Plus heureux que jamais. Amène-la moi un jour prochain.

- Oui, mère."

Et, peut-être pas si naïve que cela, la vieille femme ajouta :

" L'inspecteur Javert nous servira de chaperon. Qu'en dites-vous inspecteur ?"

Sans montrer la moindre émotion, Javert acquiesça :

" Mais bien entendu, madame. Votre fils viendra me chercher dans mon bureau, comme il l'a fait aujourd'hui.

- Parfait ! Vous prendrez bien une tasse de thé ?

- Bien entendu, madame," répéta Javert.

La seule chose qui pouvait prouver la nervosité de l'inspecteur était ses doigts. Ils étaient trop crispées sur l'anse de la tasse de thé.

Les phalanges blanchissaient sur la fragile porcelaine.

Mais on pouvait attribuer cela au manque d'habitude du policier de manipuler des objets de faïence aussi fragiles...

Durand espéra vraiment que sa mère, fine mouche, allait penser cela de l'inspecteur Javert.

Le deuxième dimanche de nettoyage fut un événement très attendu pour Jean Valjean.

Il avait passé les semaines précédentes plongé dans le travail : d'abord à la recherche d'un avocat compétent et discret pour s'occuper des brevets et de la constitution de la société ; ensuite en livrant une guerre postale dont le but n'était autre que de dénicher les meilleurs fournisseurs.

Valjean était dur en affaires, aussi dur que Madeleine l'avait été ; la tâche aurait été plus facile s'il avait pu se déplacer librement et se laisser voir sans crainte. Là aussi, l'expérience de Madeleine s'était révélée utile.

Cependant, le temps arriva où il devint impossible de continuer à reporter un voyage à Montfermeil pour y chercher des fonds. Valjean se tut. Que pouvait-il dire ?

Ce vendredi matin, il avait laissé sur la table un morceau de papier plié avec un bref message :

"Je dois entreprendre un voyage. Je reviendrai bientôt."

Ces quelques mots étaient tout ce que Valjean pouvait se permettre de risquer. Il savait que ce billet bouleverserait beaucoup Fraco, et il savait que son amant mettrait un point d'honneur à lui demander une explication dès son retour.

Mais il y avait des choses que Valjean ne pourrait jamais offrir à Fraco. La vérité sur certaines questions en faisait partie. Au risque de mettre en danger la confiance qui avait parfois du mal à ne pas être hésitante entre eux, le bagnard était contraint de continuer à cacher certaines réalités déplaisantes de sa vie présente aussi bien que de sa vie passée.

Parce que c'était aussi un acte d'amour que d'éviter d'exposer son compagnon à plus de dilemmes moraux qu'il n'était absolument nécessaire.

Il partait à la recherche de l'argent de Madeleine, confisqué par la Justice sept ans plus tôt. Même si l'inspecteur avait des soupçons, même s'il connaissait pertinemment l'existence de cet argent, Valjean pourrait-il confirmer ses suppositions et s'interposer une fois de plus entre Fraco et son devoir ? Pourrait-il en faire son complice dans ce délit flagrant de dissimulation de fonds ?

Le bagnard savait bien qu'il ne le pouvait pas.

Le voyage dura deux jours avec ses nuits. Ce furent des jours d'angoisse et des nuits sans repos, passés à se cacher comme un maraudeur. Valjean les affronta sans perdre espoir, le visage de Cosette emplissant son esprit, les yeux rivés sur le prochain dimanche et sur ce moment précis où Fraco et lui se retrouveraient, ne serait-ce que pour nettoyer le local de la rue de Sully.

"Je dois entreprendre un voyage. Je reviendrai bientôt".

Cette note fut un bouleversement pour Javert.

Son monde s'effondrait.

Il fut à deux doigts d'aller inspecter toutes les cellules de la Force voire de s'aplatir devant le Mec pour lui demander humblement s'il avait des nouvelles de Jean Valjean.

Il devenait fou.

Il y avait tant de dangers… Que ce soit à Paris ou ailleurs… Pour Valjean… Le danger d'être reconnu, d'être arrêté…, d'être condamné à mort…

Javert priait du temps de sa jeunesse. Cela faisait partie de ses obligations en tant que policier, représentant de l'ordre et défenseur de la loi.

Il avait prié parce qu'on lui avait appris les prières et les cantiques.

Il passa la première nuit d'absence de Valjean à genoux dans la cabane et priant de toute son âme pour que son compagnon soit gardé sain et sauf.

Le lendemain, il fit tout pour ne pas rester seul avec ses pensées. Il patrouilla longuement dans les rues de Paris, il arrêta des tire-laines comme dans son jeune temps, il arraisonna un ivrogne qui faisait du tapage public, il se montra partout et se fatigua à la tâche.

Ses officiers se regardèrent avec surprise.

On en vint à se demander si la joliette de Javert l'avait abandonné ?

La deuxième nuit, Javert ne resta pas seul dans la cabane, il partit se coucher rue des Vertus.

Malheureux de ne pas rencontrer un escarpe sur son chemin pour se jeter dans un combat de rue.

Et dans son appartement de la rue des Vertus, Javert marcha longuement, faisant les cent pas et essayant de ne penser à rien.

Il s'inquiétait.

Il y avait tant de dangers dans le monde pour un forçat en rupture de ban...

Puis Valjean revint et le monde reprit sa marche normale. Mais quelque chose avait terni l'éclat des yeux de l'inspecteur, deux nuits de prière et d'angoisse.

Quelque chose dont Javert ne dirait rien.

La nuit de leurs retrouvailles, Javert ne parvint même pas à sourire, encore sous le choc de la disparition de Jean Valjean.

De son côté, le galérien souffrait l'humeur morose de son compagnon en silence.

Ses regards évasifs ne cachaient pas à quel point sa conscience était troublée, mais la contraction déterminée dans sa mâchoire indiquait aussi avec clarté qu'il n'était pas enclin à dévoiler son secret.

Non, Jean Valjean n'était pas près à ajouter un outrage à un autre et sa plus grande crainte à ce moment-là était de devoir répondre aux questions de Fraco par des mensonges.

Cependant, cette nuit-là, Fraco ne parla point ; il se contenta de lui faire l'amour presque avec colère.

Aucun des serments d'amour de Valjean, aucune de ses promesses concernant sa capacité à rester prudent ne parvint à calmer son amant. Pas plus que la tendresse et les gestes qu'ils connaissaient si bien ne leur furent d'aucun secours. Fraco lui fit l'amour avec la peur dans le ventre et Jean Valjean ne parvint qu'à comprendre et à accepter.

Avec le lundi arriva également Lambry. Et avec Lambry vint le temps de concevoir les stratégies commerciales. A condition, bien entendu, que le hussard accepte de participer au projet.

Valjean lui exposa ses meilleurs arguments puis attendit ses réactions. Comme il l'avait espéré, Lambry eut besoin de très peu d'explications pour s'enthousiasmer pour l'affaire. Plus calmement, le bagnard lui présenta les comptes et aussi ses prévisions. Il lui parla du marché potentiel qu'il prévoyait pour le produit - du moins, il lui parla d'une fraction de ce marché. Ils débattirent sur les prix de vente et sur les coûts totaux... Tout semblait excellent au bon Lambry, qui avait même laissé échapper quelques sourires.

Le vieux hussard se voyait déjà rentrer chez lui tous les soirs, ou plutôt chez Léonie car il avait perdu son appartement. Il s'imaginait lui proposant mariage, entouré peut-être pas d'une prospérité que la foule d'enfants à nourrir rendrait presque inatteignable, mais jouissant de quelque stabilité que tout deux sauraient apprécier.

Il rêvait de bonheur jusqu'à ce que Valjean commence à lui donner des renseignements sur l'utilité du produit.

Ce n'était pas du parfum ? Le hussard lui se gratta la nuque.

Soulageait-il la sécheresse de la peau ? Retardait-il la formation des rides ? Eh bien, c'était trivial et vendable. Très vendable, bien que ce ne soit pas une nouveauté.

Était-ce excellent pour tonifier la peau et les muscles par le biais de massages ? Le hussard fronça les sourcils et se tordit la moustache.

Mais lorsqu'il découvrit la principale utilité du produit... lorsque Valjean, rouge et hésitant, lui expliqua que l'huile avait été conçue pour faciliter la mécanique de l'acte intime, Lambry sauta sur ses pied et mit sa canne sous le gosier de l'ancien forçat. Le hussard aurait souhaité à ce moment là que sa canne de marche soit une épée.

" Me voyez-vous vendre de la pornographie, monsieur ? Dieu merci, vous n'êtes que trop vieux pour être défié en duel !

- Ce n'est pas de la pornographie... Écoutez-moi, monsieur... Accordez-moi encore un peu de votre patience. Nous n'avons pas l'intention d'inciter qui que ce soit au vice !

- Et comment appelez-vous cela, alors ?

- Supprimer les obstacles. Disons, par exemple... Vous, bien que vous préfériez votre sabre, aviez naturellement aussi un pistolet réglementaire pendant votre service. N'est-ce pas ? Ce pistolet avait besoin d'entretien : nettoyage, graissage. Sinon, il perdait de son efficacité, n'est-ce pas ?"

Le hussard hocha la tête avec la mine renfrogné, mais retira son bâton de la proximité de la pomme d'Adam du forçat.

" Imaginez maintenant, poursuivit Valjean, qu'il y ait des gens qui, pour diverses raisons, ont du mal à fonctionner sans ce même genre d'entretien. En fait, il y a des produits sur le marché et, vous pouvez me croire si je vous dis qu'ils sont anciens, conçus pour faciliter l'hygiène intime. Divers vinaigres de toilette, par exemple. Mais rien ne ressemble à notre huile.

- Naturellement ! Parce que c'est une atteinte aux mœurs !"

Lambry était outré mais écoutait les explications malgré tout.

" Non. Parce que personne n'ose en parler ! Je parle des femmes qui évitent le contact avec leur mari parce que cela leur cause de la peine... Des maris qui cherchent des maîtresses ou qui fréquentent des maisons closes... Rien de tout cela ne facilite le but principal du mariage, qui est la procréation. Est-ce moralement acceptable ?"

Valjean se tut un instant, sur le point de s'étouffer. Il mentait comme un arracheur de dents, et n'était pas fier d'en venir à ce point ; mais adopter le discours que la société acceptait comme correct était son dernier recours.

Car, comment le mariage pourrait-il avoir d'autre but que celui de consacrer l'union de deux âmes et de deux corps ? Les enfants, s'ils arrivaient, n'étaient que le fruit de cette union... Est-ce que le hussard réalisait qu'il y avait beaucoup de personnes à qui l'on refusait ces deux privilèges ?

Décidément, sa relation avec Javert avait eu sur lui l'effet de le faire changer de façon inimaginable à peine quelques mois auparavant, et il n'arrivait pas à en ressentir la moindre honte. Il n'était pas près de s'attrister sur son sort non plus, loin de là.

" Eh bien, admettons que l'utilisation de cette huile n'est pas moralement répréhensible, ce qui est beaucoup admettre. Avez-vous pensé à une stratégie de vente ?... Ou comptez-vous simplement sur le bouche-à-oreille ?, dit Lambry en se rasseyant.

- C'est là que vous intervenez, mon ami. Dites-moi ce dont vous avez besoin et je ferai ce que je pourrai pour vous l'obtenir.

- Nous pourrions livrer des échantillons gratuits à certains endroits. Un montant limité, bien sûr. Placarder Paris serait une bonne idée. Placer des annonces dans les journaux, en supposant qu'ils l'autorisent... Ce qui nous amène au point le plus important : comment comptez-vous contourner la censure ?

- Je n'en ai pas besoin : une connaissance a eu la gentillesse de le faire pour moi."

Valjean sortit de sa poche une feuille de papier soigneusement pliée et l'étendit sur la table.

" C'est le prospectus ?, demanda Lambry.

- En effet...

- Efficacité prouvée... totalement inoffensif... parfum discret... toucher soyeux... soulage la sécheresse de la peau... même la plus intense... combat la rugosité…"

Le hussard émit un long sifflement.

" C'est bien écrit, ça.

- Je le pense aussi", admit Valjean avec un sourire.

Il ne pouvait s'empêcher de se souvenir du rire d'Honoré de Balzac lorsqu'il avait rédigé la page. Il n'avait fallu à cet homme extraordinaire qu'une demi-minute pour mettre au point la formule qui lui permettrait de passer inaperçu aux yeux des censeurs puis encore cinq minutes pour l'écrire. Le convaincre de commettre un tel outrage n'avait coûté à l'ancien bagnard que la gêne de lui confier la principale utilité du produit... Et aussi le flacon qu'il avait apporté comme échantillon et qu'il finit par offrir à l'écrivain, à sa grande joie. En retour, la seule condition imposée par Balzac avait été que sa contribution reste à tout jamais secrète. A la fin de leur bref entretien, et alors que Balzac s'essuyait encore les larmes, tous deux avaient accordé que ce service remboursait la dette que l'auteur avait envers Fauchelevent.

" Mais je ne lis rien ici au sujet de... vous savez... ce que vous m'avez dit sur le mariage.

- Lisez entre les lignes, Lambry. Et si vous ne le voyez toujours pas... Relisez les dernières phrases."

Lambry s'exécuta en écoutant les explications de Valjean.

" Le mode d'emploi est expliqué sur le papier fourni avec chaque bouteille et qui lui sert d'emballage. Cette calligraphie est diabolique !

- Non, pas celles là. Les phrases qui les précèdent."

"Aucun cosmétique ne peut empêcher l'apparition des rides, tout comme aucune préparation chimique ne peut conserver la sève qui sécrète la jeunesse. Au lieu de vouloir provoquer une stimulation impossible et néfaste pour les organes, il est plus sensé de préserver l'élasticité que possède encore le derme et compenser le manque de liquides générés naturellement en utilisant la douce pellicule protectrice de l'HUILE..." Cela ne me semble pas du tout clair, à moi, insista le hussard.

- Beaucoup de gens comprendront. Et le bouche-à-oreille fera le reste pour ceux qui ne saisissent pas, assura Valjean en relisant le texte.

- Le bouche à oreille... C'est à dire, moi.

- Vous et votre équipe, si vous en avez besoin.

- Considérant que la meilleure façon de faire connaître les propriétés du produit est de livrer des échantillons gratuits dans les maisons closes... Oui, je veux au moins un homme qui travaillera sous mes ordres. Mon second à la tabletterie, un sans-gêne très habile qui connaît bien ce milieu.

- Soit !

- Je vais m'attaquer aux pharmaciens, aux herboristes, aux droguistes. Même aux grands épiciers. Mais qu'en est-il de la publicité ?

- Les annonces paraîtront dans Le voleur, La Silhouette et La mode.

- Je ne crois absolument rien à ce que vous dites."

Donatien Lambry aiguisait le bout de sa moustache avec des gestes nerveux. Ceci et toutes les difficultés qu'il trouvait ou inventait semblaient démontrer sa mauvaise foi.

Mais Valjean savait qu'il ne cherchait que des failles pour ainsi trouver des solutions. Une démonstration de professionnalisme que, en tant qu'ancien commerçant, le galérien appréciait.

" Le propriétaire de ces publications, M. Girardin, me doit quelques services. J'ai décidé de me les faire payer.

- Ha ! Et les feuillets?

- Le National met à notre disposition trois de ses ouvriers typographes et une imprimerie avec tous les permis en règle. Ils s'en servent pour appuyer la leur lorsque les tirages sont trop importants ; ils nous cèdent aussi leurs équipes de gamins pour placarder les rues et sont prêts à renouveler l'opération si le besoin s'en fait sentir.

- Vous n'allez pas me dire que ceux du National vous doivent aussi des faveurs ! Ils ne sont copains avec personne, ceux là !

- Dès qu'ils auront terminé leur travail, ils ne me seront plus redevables", plaisanta Valjean.

Le hussard, perplexe mais peu disposé à l'admettre, réfléchit un instant sans cesser de martyriser sa moustache.

" Votre produit a un énorme défaut... Il lui manque un nom. Une dénomination frappante et facile à retenir.

- Ah ! Je dois avouer que là, vous m'avez coincé", admit l'ancien maire de Montreuil.

L'usine démarra la production dans la semaine suivante. Juste des échantillons, pour commencer ; les maigres ressources dont ils disposaient étaient à peine suffisantes pour y parvenir.

Les premiers lots d'huile de lin et d'huiles essentielles étaient arrivés, les flacons aussi. Les outils, simples et peu coûteux pour la plupart, ne tarderaient pas à le faire.

L'impression des annonces et des modes d'emploi était imminente...

Et Valjean revenait sans cesse sur le nom qu'il n'arrivait pas à trouver.

La situation avait fini par lui dérober le sommeil et, contrairement à Fraco, il fonctionnait mal quand il ne dormait pas assez.

Déjà taciturne par nature, il devint hermétique ; d'homme qui n'appréciait guère la compagnie d'autrui, il se changea en ombre insaisissable. Il en vint à ne même plus se laisser approcher par Fraco.

L'inspecteur prit son mal en patience pendant deux nuits entières. La troisième nuit, irrité par le grincement de la plume sur le papier qui était encore tolérable lorsque Jean écrivait mais devenait insupportable lorsqu'il rayait furieusement ce qu'il avait écrit, Javert quitta son lit, appuya ses fesses sur la table et croisa les bras avec l'air renfrogné.

" C'est quoi, ça ? Tu écris tes mémoires et tu ne sais pas par où commencer ?

- Ho ! Non… Je… C'est…

- Parce que si c'est le cas, tu n'as qu'à commencer par le début. Et de jour, si possible."

Valjean se frotta les yeux sans la moindre trace d'aménité.

" Je cherche un nom pour l'huile. Je ne trouve rien.

- Et c'est bien là tout le problème ? "Sang de poisson" [huile], alors. C'est bien de quoi il s'agit, non ?

- Ce n'est pas aussi simple, Fraco ! Le nom doit évoquer les propriétés du produit.

- "Au plaisir des baloches" [testicules] ? Eh bien… quoi ? C'est pas ça non plus ?

- Vraiment, Fraco ? Retourne au lit, je ne suis pas d'humeur."

Javert ramassa sa chevelure, qui s'était répandue sur ses épaules, rassembla les longues mèches pour les éloigner de son visage puis s'assit.

" Quel est ce livre ?, demanda-t-il.

- La mythologie grecque. C'est ce qui est en vogue actuellement ; le malheur est que je n'en sais absolument rien. D'où le livre.

- Et tu l'as déjà ouvert, je suppose. Et tu n'as rien trouvé, je présume. Eh bien... Je vais l'ouvrir maintenant. Ici !"

Le long index de Fraco désigna au hasard un mot écrit en caractères gras : "Naïades".

" Lis, ordonna-t-il.

- Des nymphes de l'eau... Filles de Zeus... Apparence de belles femmes... longèves... séduisantes, prêtresses de Dionysos... jalouses...

- Baste ! Ce sera "Jardin des Naïades".

- Mais ces nymphes sont censées vivre dans les eaux douces et pas dans les jardins !

- Oui, mais toi, tu es jardinier. C'est décidé."

Jean Valjean fronça les sourcils ; plongé dans ses pensées qui tournoyaient sans cesse, il se laissa guider par son amant jusqu'au lit ; il n'objecta pas lorsque Fraco le fit asseoir, ni lorsqu'il leva ses jambes et le poussa avec insistance, la douceur ne parvenant pas à déplacer son poids, de sorte à le faire s'allonger sur le lit.

"Jardin des Naïades", reprit Jean alors que Fraco les recouvrait tous deux du drap.

- C'est ça.

- C'est joli…"

À moitié endormi au bout d'un instant, le colosse coinça son épaule sous le bras de Fraco et leva la tête pour plonger son nez dans les favoris de son amant. Comme si la fatigue lui avait donné le vertige et qu'il eut peur de tomber, Jean s'accrocha au plastron de la chemise de nuit de son amant. Il sursauta à deux reprises sans pour autant se réveiller.

Fraco entoura sa main avec une tendresse dont il ne se soupçonnait pas puis plaça un baiser sur son front.

" Dors, mon amour. Je ne te laisserai pas tomber."

Pourtant, Jean Valjean dormait déjà. Il ne rêvait pas de naïades, mais d'un grand jeune homme aux yeux gris qui s'éloignait de la mer et qui souriait, baigné de soleil, alors qu'il lui ouvrait ses bras.

Les commandes commencèrent à arriver à l'usine la troisième semaine de juin.

Lambry et son adjoint faisaient des merveilles chez les commerçants de détail, mais le système consistant à joindre des primes de commande aux annonces de presse et aux brochures qui envahissaient la ville commençait également à porter ses fruits. Des lettres sans frais de port arrivaient de tout le pays.

Ces lettres, ainsi que les commandes de Lambry, étaient du ressort de Chavó. Le garçon, bien que toujours un peu lent à lire, était remarquable par le sérieux avec lequel il se consacrait à sa tâche. Supervisé par Valjean, il préparait les cargaisons, les regroupait par zones de distribution, surveillait les réserves pour s'assurer qu'il n'y avait pas de pénurie de fournitures et apprenait à tenir les livres. Le galérien prévoyait également de lui déléguer, à moyen terme, les fonctions de caissier.

Malgré ses protestations incessantes.

" Avec tout le respect que je vous dois, Monsieur Jean, disait le garçon souvent, est-ce que vous réalisez ce que vous faites ?

- Je m'assure que l'entreprise a un bon magasinier. Mais mon objectif est que tu deviennes le comptable.

- Je suis un voleur, monsieur... Je suis un...

- Tu es un homme honnête qui a un passé, comme nous tous."

Le garçon s'éloignait alors en secouant la tête, apparemment très intéressé par le bout de ses pieds, mais sans en rajouter mot.

Cependant, ce jour-là, alors que Valjean repartait après l'avoir rassuré une fois de plus, le garçon le retint par une de ses manches. Le bagnard reconnut sur son visage une sorte d'angoisse qui commençait à lui devenir très familière.

Sans se hasarder à quitter du regard de la pointe de ses chaussures, le jeune homme osa enfin dire ce qui le préoccupait.

" Vous m'apprenez un métier qui me plaît, mais si l'entreprise échoue, personne ne donnera un emploi à un comptable gitan, dit Chavó.

- Alors ils seront très stupides !"

Valjean posa une main sur l'épaule du garçon puis chercha son regard.

" Ton origine ne te rend pas différent pour ceux qui savent voir l'essentiel. Comme Soazig et Léonie. Ne commets pas l'erreur de te voir à travers les yeux de ceux qui te haïssent !

- Que pouvez-vous savoir de la haine, monsieur... De la façon dont ils me voient ?"

Chavó avait les larmes aux yeux. Et Valjean savait que ce n'était pas la douleur qui les causait.

" Ce que je sais de la haine, je tente de l'oublier depuis des années parce que cela ne m'a jamais fait de bien. Je sais qu'elle nous trompe et nous fait croire que nous sommes forts ; je sais qu'elle finit par justifier le pire des actes que nous pourrions commettre. Tu n'es guère plus qu'un enfant, Chavó, mais tu as déjà prouvé ta valeur : tu as risqué ta vie pour résister à ceux qui te forçaient à devenir le genre d'homme que tu ne veux pas être. Peu de personnes ont le courage de faire une telle chose. Maintenant, ose être ce que tu veux le plus et le reste arrivera en temps voulu.

- C'est bien beau tout ça, mais mes commandes ne sont pas encore prêtes !"

Soazig était arrivée discrètement à un moment ou un autre puis s'était assise sur l'espèce de comptoir de fortune fait de planches sans unir qui servait à emballer les produits. A présent, elle fixait Valjean et Chavó avec un rictus sévère tandis qu'elle balançait impatiemment ses jambes, qui n'atteignaient pas le plancher.

" J'ai déjà livré les caisses aux agences, et les flacons vont bientôt quitter Paris. Je me dépêche et... qu'est-ce que je trouve à mon retour ? Le magasinier et le gérant en train de se regarder le nombril ! Je croyais qu'ici c'était une boîte sérieuse ?!"

Valjean tapota l'épaule de Chavó puis l'aida à charger le petit chariot à bras que Soazig employait pour les livraisons. La jeune fille, qui aimait bien son travail, avait passé les dernières semaines à étudier la carte de la capitale que Valjean lui avait donnée et parvenait à improviser des itinéraires efficaces de plus en plus rapidement.

La surcharge de travail et le volume de la charrette l'avaient obligée à prendre Dédé comme assistant ; à tous les deux, ils formaient une équipe redoutable.

Mais Soazig, aussi futée qu'à son habitude, n'avait pas tardé à comprendre que la multiplication des commandes entraînerait la nécessité de moyens de livraison plus efficaces.

Oui, il y aurait toujours des ordres d'une multitude de clients privés qui voulaient être servis à domicile et discrètement, mais les cargaisons des agences et aussi celles des commerçants de la capitale devenaient de plus en plus importantes et rendraient bientôt indispensable l'utilisation d'une grande charrette.

Soazig rêvait de conduire cette charrette.

Elle y réussirait si elle parvenait à convaincre cette tête de linotte qui était Dédé d'être son adjoint, comme il l'avait été jusqu'à présent, et de l'aider au chargement et déchargement de la marchandise, car elle était de trop petite taille.

Dédé, surtout depuis qu'il était devenu aussi grand que Monsieur Lambry et qu'il avait appris à se raser la moustache, se montrait réticent à suivre les instructions de Soazig. Des discordes éclataient souvent entre eux. Leurs querelles n'étaient guère plus que des insultes et des concentrés de mauvaise foi qu'ils se lançaient à la figure, mais qui ne manquaient pas d'agacer le reste de la singulière famille. Par la force des choses, Léonie était passée maître dans l'art de les réconcilier.

Et lorsque ses bons offices échouaient, Chavó prenait la relève.

L'amitié qui unissait Chavó et Soazig se transformait lentement, sous les yeux de Valjean, en quelque chose de différent. La confiance et la solidarité…, l'affection qui grandissait entre eux jour après jour n'était pas si différente de la force inébranlable qui reliait le vieux forçat à Fraco. Les enfants étaient encore jeunes, mais il était prévisible que tôt ou tard, tout le reste suivrait. C'était aussi une bonne chose.

La fin des cours à l'école mutuelle marquait l'heure de la pause déjeuner. Marie avait improvisé une cuisine et un séjour au premier étage de l'immeuble. Là, elle assurait la garde des plus petits et s'occupait de la restauration de tous les autres, y compris de Valjean quand il se laissait convaincre, ce qui ne lui arrivait que très rarement. Ces pièces étaient devenues un agencement pratique qui permettait à la petite équipe d'économiser le temps et les efforts consacrés aux déplacements, et qui occupait aussi la brave femme à longueur de journée.

Petit à petit, Marie découvrait sa force. Pour la première fois de sa vie, elle apprenait la valeur de l'effort qu'elle avait, librement cette fois, consenti à offrir. Dès la deuxième semaine de juin, il ne fut pas rare de la voir se rendre utile autour des établis dès qu'elle le pouvait : pendant que les petits dormaient, ou lorsque les enfants plus âgés de Léonie veillaient sur eux.

Marie devenait indispensable.

L'après-midi se terminait. Les jeunes, avec Cosette, étaient montés au premier étage pour se consacrer à leurs études sous la direction provisoire de Cosette, la fille de Valjean.

Cosette se rendait aussi utile à l'usine en apportant ses connaissances et en jouant les maîtresses d'école. Elle était heureuse de cette nouvelle situation.

Il ne restait à l'usine que Lucie, qui peaufinait les différents mélanges, et Léonie, qui ne pouvait faire face à la mise en bouteille toute seule et qui était aidée par le vieux forçat.

Il avait été difficile de tenir Cosette à l'écart de l'usine pendant tout ce temps, et Jean Valjean voyait maintenant aussi que cela avait été une erreur.

Ce fut Fanny Rivette qui lui suggéra de permettre à Cosette d'y aller le soir, une fois ses cours de musique terminés. Selon elle, il serait bon pour la jeune fille de nouer une relation avec des jeunes de plus ou moins son âge.

Fraco, plus pratique, affirmait qu'il serait bon de laisser Cosette se salir les mains et d'apprendre la valeur du travail.

Ce qu'aucun d'entre eux ne comprenait cependant c'était qu'à chaque fois qu'il regardait Cosette, Valjean voyait encore la petite fille qui traînait un seau d'eau à travers les bois au milieu de la nuit. Après tout, ils ne l'avaient jamais vue se mettre sur la pointe des pieds pour nettoyer les tables crasseuses d'une taverne, ni pleurer sous les coups du martinet.

A la fin, le vieux forçat céda à l'insistance de sa fille pour la simple raison qu'il ne pouvait rien lui refuser. Et il la découvrit heureuse parmi les huiles aux fleurs, les huiles essentielles et les flacons ; riant des plaisanteries de Soazig, qui s'amusait souvent à ridiculiser le comportement des jeunes prétentieux que Cosette avait elle-même affiché lorsqu'elle venait de quitter le couvent... Il vit sa fille décharger sa colère, toujours contrôlée mais inflexible, en réprimandant Dédé, qu'elle avait fini par appeler tout simplement "le Garnement".

En cette fin d'après-midi, Cosette avait terminé ses leçons avec les adolescents et était retournée auprès de son père. Alors qu'elle enveloppait les flacons dans le papier contenant le mode d'emploi et le nouait avec un petit morceau de ruban, Cosette rayonnait. Elle lui racontait avec force détails comment Chavó et Soazig avaient réussi à terminer la lecture des Fables de La Fontaine et comment tous trois avaient discuté des différentes morales alors que le Garnement languissait de s'empiffrer du ragoût que Marie faisait mijoter.

Valjean était tout simplement fasciné par la vivacité de sa fille, par l'énergie qui émanait d'elle et qu'il n'avait pas revue depuis qu'elle avait atteint l'âge de douze ans. Il était tellement distrait que Léonie dut le réprimander à deux reprises...

L'arrivée d'Horace Durand avec une vieille femme suspendue à son bras a brisé le charme. Le fait que Javert venait derrière eux inquiéta Valjean... Puis il se rappela que Fraco, à un moment donné dont il ne s'en souvenait plus, l'avait prévenu de leur visite.

Le vieux forçat essuya ses mains et vint accueillir le groupe alors que Lucie hésitait entre poursuivre sa tâche ou s'enfuir.

" Madame Durand, je présume ?, dit-il dans le plus pur style de Madeleine.

- Mère, voici Monsieur Fauchelevent, présenta doucement le jeune sergent.

- Le propriétaire de l'usine ?

- Non, madame, juste le gérant provisoire. La propriétaire est Madame Poirier."

Ce qui n'était pas tout à fait vrai...

Madame Durand tourna la tête vers Léonie, qui la salua d'un gentil signe de tête, mais continua à travailler. Elle regarda alors Cosette et lui rendit son sourire avec un peu de tension. Finalement, la veuve remarqua la présence de Lucie, qui était à moitié cachée derrière de grands récipients.

La jeune femme lui adressa un sourire pâle et tremblant puis se cacha encore derrière ses bocaux.

C'était bien la première fois que Valjean la voyait se dégonfler.

" Lucie, appela Durand.

- Donnez-moi un instant, Horace. J'arrive tout de suite."

Valjean vit la jeune femme se déplacer derrière les bocaux puis disparaître près du mur. Attendait-elle de trouver le courage d'affronter cette femme déjà pas loin de sa vieillesse ? Le bagnard en demeurait perplexe.

Lorsque Lucie se montra enfin, elle avait ramassé les mèches de cheveux qui s'étaient échappées de son chignon, avait réussi à paraître moins pâle et parvenait presque à affecter son naturel alors qu'elle se dirigeait vers le groupe en s'essuyant les mains sur son tablier.

Pendant que Durand faisait les présentations, qui furent tendues et maladroites, Valjean jeta un coup d'oeil à Fraco, entoura le groupe et se plaça auprès de lui. Les deux hommes discutèrent affaires tandis que Lucie et la veuve échangeaient des plaisanteries. Ils furent bientôt rejoints par Durand. Le sergent transpirait et semblait avoir des problèmes avec le col de son uniforme.

" Tu devrais demander à ta Lucie de vous faire faire le tour du propriétaire, proposa Javert.

- Vous avez raison, inspecteur. Peut-être alors la mère cessera-t-elle de se comporter comme une…"

Durand préféra s'en aller plutôt que de finir sa phrase. Valjean en pressentait la raison.

" Mieux que je ne l'espérais", dit Fraco dès que le jeune homme s'éloigna.

-Vraiment ? Eh bien, j'ai l'impression d'être passé devant un juge de la Cour de Cassation, moi, rétorqua l'ancien bagnard.

- C'est une femme bien, Jean. Mais Horace est son fils unique, et elle a entendu des ragots sur Lucie.

- Ah ! Lucie est adorable... Mais personne n'a le pouvoir de changer son passé.

- Peut-être que tu pourrais l'aider à le farder ?

- Fraco !

- Voyons, Valjean, j'ai déjà fait ma part. Maintenant, Madame Durand a besoin de quelqu'un d'autre pour lui mentir.

- Je n'arrive pas à croire que ce soit toi qui me demande de faire ça. D'accord... Débrouille-toi pour faire sortir ton sergent d'ici et pour le garder loin quelque temps. Une fois la visite terminée, je proposerai à la dame de la raccompagner chez elle. Oh, et n'oublie pas de passer chercher Cosette.

- Comme si j'allais oublier, vieux jobard !"

L'ancien forçat avança vers l'établi où Léonie et Cosette travaillaient toujours puis, avec un sourire qui n'était pas feint, demanda à la brave femme de prévenir Marie et de rentrer tous se reposer.

Bien qu'il restait encore plus d'une centaine de bouteilles à remplir pour terminer la journée de travail, Léonie ne discuta pas. Elle avait certainement senti qu'il était préférable de laisser un peu de tranquillité à Lucie.

" Pourriez-vous vous occuper de Cosette pour ce soir aussi, madame ? Je crains qu'il ne me faille un moment pour terminer ce que j'ai à faire. Bien que l'inspecteur Javert aura peut-être le temps de raccompagner Cosette chez nous à la fin de la visite, en supposant que cela ne le détourne pas de son chemin, bien sûr…"

Fraco hocha la tête, avec son sérieux habituel, puis se lança à la recherche du trio qui visitait les lieux.

"Soyez sans crainte, Monsieur Jean. On s'occupera bien de la jeune demoiselle", assura Léonie.

Javert, pendant ce temps, avait rattrapé la petite famille Durand et leur emboîtait le pas. Personne ne l'aurait remarqué en le regardant, mais l'inspecteur était inquiet et faisait très attention, mais pas précisément aux installations.

Il regardait son sergent, si nerveux que sa voix se brisait, et aussi Lucie, qui frottait sans cesse ses paumes contre son tablier et parlait très vite. A part cela, tout allait bien. Aussi bien qu'on pouvait s'y attendre.

La veuve Durand faisait subir à la jeune rousse un interrogatoire qui cachait une énorme rigueur sous les bonnes manières ; Lucie n'avait pas eu d'autre choix que de parler du malheureux accident qui l'avait privée trop tôt de son mari. Heureusement, elle avait évité d'entrer dans les détails... Avec un empressement qui pourrait bien cacher des émotions douloureuses, Lucie amena la conversation sur l'un de ses sujets préférés : son fils Toinet.

Elle expliqua à quel point son petit garçon était gentil et responsable. Elle parla de ses progrès à l'école, même si les mathématiques lui étaient pénibles ; elle raconta comment Horace lui venait en aide chaque fois que cela lui était possible. Elle décrit ensuite, en toute sincérité, le lien qui s'était formé entre tous deux puis expliqua que cette affection était l'une des raisons qui l'a attirée vers Horace.

Peu à peu, le visage de la veuve Durand perdait de sa gravité.

Javert supposait que ce devaient être des choses de mères, puisqu'elles semblaient toutes parler des mêmes choses, comme si elles partageaient un langage commun indéchiffrable pour le reste de l'humanité.

Lorsque la veuve enlaça le bras de Lucie et qu'elles plaisantèrent toutes deux sur l'odeur entêtante que la jeune femme dégageait, l'inspecteur se désintéressa des femmes et de Durand puis se dirigea vers la porte d'entrée.

A peine cinq minutes s'étaient écoulées que la voix de baryton du policier grondait à travers l'usine.

" Sergent ! Venez vite ! Il y a une bande de gredins qui se battent dans la rue ! Juste ici, sous mon nez ! Dépêchez-vous, avant qu'ils ne s'entretuent !"

Le jeune sergent le regarda avec effroi, indécis l'espace d'un instant.

" Allez, allez, mon fils ! Obéis à l'inspecteur !"

Au son des cris, Valjean quitta la petite pièce où autrefois l'on entreposait la bière et qu'ils tentaient maintenant de transformer en bureau, traversa la cour et se précipita vers l'entrée.

C'était vrai ! Le galérien arriva juste à temps pour voir comment, au croisement de la rue de Sully et de la rue du Petit-Musc, un groupe compact d'hommes cessa les hostilités puis se sépara pour faire place à l'inspecteur Javert. Tout comme les eaux de la mer Rouge avaient dû le faire devant...

Valjean secoua la tête. Aucun prophète qu'il connaisse ne se serait consacré à saisir par le collet les pécheurs ni à leur mettre les poucettes, pas même s'ils criaient "Vive la République !"

Le bagnard soupira avec lassitude puis verrouilla la porte. Il entreprit ensuite de remplir les flacons qui restaient sur l'établi.

" Monsieur Jean, laissez-moi vous aider ! Vous en faites trop, mon bon monsieur. Vous devriez être chez vous à vous reposer, dit Lucie.

- Encore une centaine de flacons et nous aurons terminé. Ensuite, nous pourrons tous rentrer chez nous", répondit Valjean.

Valjean sut que Lucie avait gagné la partie lorsqu'il vit les yeux de fée de la veuve briller. Non, Durand n'avait pas besoin de son aide. Lucie non plus, d'ailleurs.

Au bout d'une heure, alors que les flacons étaient prêts dans les boîtes depuis un moment et que Lucie était retournée à ses mixtures accompagnée de la veuve pour continuer à commenter les anecdotes sur les premiers pas, la dentition, les premiers combats de leurs enfants uniques, Valjean décida qu'il ne valait pas la peine d'attendre plus longtemps Fraco. Le connaissant, il ne reviendrait pas avant d'avoir pris la peine de dresser les procès-verbaux et d'enfermer au dépôt toute la bande de fauteurs de troubles. Cela pouvait prendre des heures.

" Mesdames, permettez-moi de vous raccompagner chez vous, il se fait très tard.

- Ne vous inquiétez pas pour moi, Monsieur Jean. Je monterai me reposer dès que j'aurai fini.

- Eh bien, Madame Poirier. J'ai sécurisé les portes et les fenêtres, mais il vaudrait mieux que...

- Oh ! Allons, allons, monsieur. Rien ne se passera. Et d'ailleurs, je suis sûre que Horace viendra me chercher dès qu'il aura fini."

La veuve Durand tordit un peu le geste ; Lucie avait trop parlé.

Et en effet, dès qu'elle quitta l'usine du bras de Valjean, la femme revint sur la question.

" Lucie reste-t-elle souvent à l'usine la nuit ? Seule ?

- J'ai bien peur que cela lui arrive parfois, madame. Mais en général, Chavó, le petit magasinier, et Toinet restent avec elle. Nous prévoyons d'engager quelques travailleurs spécialisés pour assurer le quart de nuit, si les affaires continuent à bien tourner. Il sera alors plus facile de terminer la production à temps, car nos réserves se sont épuisées plus rapidement que prévu et il nous est déjà presque impossible de les reconstituer par manque de délai.

- Je vois que Lucie a réussi à créer une entreprise prospère, et qu'elle n'a pas l'ambition d'épouser Horace pour son argent", rit la femme.

La nuit à Paris sentait le crottin de cheval et l'égout, comme d'habitude. Mais une légère brise était venue soulager la chaleur qui avait tourmenté les Parisiens pendant une grande partie de la journée. L'atmosphère agréable et la relative tranquillité se prêtaient aux confidences.

" Madame Poirier est une femme très capable, madame, expliqua Valjean, la voix douce de M. Fauchelevent se voulant persuasive. Elle n'a pas besoin de l'argent d'Horace, pas plus qu'elle n'a besoin de l'approbation d'aucun d'entre nous. Cependant, elle la recherche.

- Et pourquoi pensez-vous qu'elle fait cela ? A-t-elle quelque chose à se faire pardonner ?

- Je ne serai pas le juge de Lucie. Ce n'est pas ma place. Mais je crois qu'elle cherche à obtenir votre approbation pour que Horace ne soit pas malheureux, et elle a raison.

- Qu'est-ce qui vous fait penser que je ne l'approuve pas, monsieur ? Si quelqu'un est bien placé pour comprendre une femme qui élève un enfant seule, c'est bien moi.

- C'est exact ! Et vous êtes également en mesure de lui donner des conseils... et votre soutien. Madame, je pense que les deux jeunes gens s'aiment. Est-ce que cela durera toute une vie ? Personne n'est en mesure de le dire avec certitude. Mais en cela, Horace et Lucie ne sont pas différents des autres jeunes couples."

Ils ne purent trouver un fiacre avant d'arriver à la place Mazas. A ce point, la veuve avait surmonté toutes les réticences causées par l'inconvenance de la situation et marchait gentiment appuyée sur le bras de Valjean.

Ils voyagèrent en silence pendant quelque temps, jusqu'à ce que Madame Durand semble soudainement se dérober à ses pensées.

" Si je comprends bien, vous avez élevé votre fille seul.

- C'est vrai. Cosette était encore très jeune lorsque sa mère est morte.

- Cela a dû être difficile pour vous. Notre situation, celle d'Horace et la mienne, était différente. On se disait que la guerre finirait et que son père rentrerait à la maison. Nuit après nuit, nous nous répétions le même discours, bien que nous croyions de moins en moins que ce miracle pourrait un jour se produire. Notre existence finit par être une bataille pour rester en vie jusqu'à l'arrivée de mon mari... Même aujourd'hui, Horace n'a pas complètement perdu la foi. Voilà mon fils, monsieur, un garçon trop candide pour son propre bien.

- Votre fils est également un policier. Il est habitué à travailler parmi les scélérats et connaît bien leur milieu. Je pense qu'il n'est plus si naïf, madame. S'il a choisi Lucie, peut-être devriez-vous vous fier à son jugement ?"

La veuve Durand fixa le bagnard un long moment. Ses yeux, si singuliers, sans être froids ni malicieux, semblaient avoir le don de pénétrer dans les recoins de l'âme.

" Il faudra que je le fasse, monsieur. Et je devrai le faire de mon plein gré, d'ailleurs, si je ne veux pas perdre mon fils. Mais je sais que Lucie a un passé dont aucun d'entre vous ne veut parler. Cela n'a pas d'importance. Dans un sens, cela prouve sa valeur : je ne vous connais pas, mais je connais l'inspecteur Javert depuis des années, et je sais qu'il me ment. Cette femme doit être, en effet, extraordinaire."

Valjean souleva le rideau et regarda dehors. La veuve savait qui était Lucie... Ou du moins, elle connaissait en partie son histoire. Elle accepterait la fille, oui. Et peut-être ne s'opposerait-elle pas au mariage parce qu'elle savait que cela ne ferait que retarder l'inévitable et causer des souffrances à son fils. Mais combien de temps faudrait-il pour que le mépris, la colère...les reproches ne se manifestent ?

D'autre part, la veuve avait confié son fils à Javert. De tous les policiers, elle avait choisi de le livrer à un paria... Pourquoi ?

" Dites-moi, madame, comment Horace et vous avez réussi à survivre ? Avez-vous reçu de l'aide de votre famille ?

- Non. Mes parents étaient déjà morts, et mon frère est aussi mort à la guerre. Je faisais du ménage, de la couture quand c'était possible. Pour un temps, j'ai même été marchande à la toilette.

- Ce fut à ce moment que vous avez rencontré l'inspecteur Javert ?"

Madame Durand se tut. Mais Valjean n'avait pas besoin de grand-chose de plus.

Une marchande à la toilette... La propriétaire d'une petite boutique qu'elle portait autour du cou. Une pauvre femme qui achetait des vêtements d'occasion pour les restaurer et les revendait ensuite à des clients qui ne pouvaient la payer que par versements mensuels. Une femme qui pénétrait dans les maisons pour montrer sa marchandise ou pour se faire payer. Une moucharde potentielle pour le policier.

" Qu'avez-vous fait pour survivre en 1815, madame ? Quand les Anglais ont libéré leurs prisonniers, mais que votre mari n'est pas retourné. Comment avez-vous survécu, vous et votre fils, quand il n'y avait pas de pain à acheter, quand les récoltes pourrissaient dans les champs, quand la moitié de la France était en jachère ?"

La veuve baissa les yeux. Et puis elle les releva avec fierté.

" J'ai fait ce qui était nécessaire !

- Exactement. Vous avez fait l'impossible pour garder votre enfant en vie. Je peux respecter cela. En fait, je l'admire. Maintenant, dites-moi... Qu'est-ce qui vous fait penser que Lucie est si différente de vous ?"

Ils arrivèrent à leur destination, rue de la Bûcherie, sans que la veuve ne desserre les lèvres. Mais alors que Valjean montait les escaliers à ses côtés, la femme se retourna soudainement vers lui.

" Vous avez raison, Monsieur Jean. Ce que j'ai fait par le passé ne change pas la femme que je suis aujourd'hui, mais cela a permis à mon fils de devenir un homme.

- Oui, madame. Un homme bon. Comme sa mère lui a appris."

CHAPITRE XIV

JOUR D'ÉLECTION

Le 23 juin mit le feu aux poudres et sonna le glas des espérances du roi.

Ce fut la victoire de l'opposition aux élections.

L'opposition libérale devenait majoritaire au Parlement.

Le roi avait perdu sa majorité.

C'était un soufflet pour le roi et son gouvernement. La suite logique aurait dû être la démission de Polignac et de ses ministres.

Le 13 juin, le roi Charles X avait pourtant publié dans le journal Le Moniteur un appel aux Français dans lequel il avait accusé les députés de la Chambre dissoute "d'avoir méconnu ses intentions" et avait demandé aux électeurs "de ne pas se laisser égarer par le langage insidieux des ennemis de leur repos", de "repousser d'indignes soupçons et de fausses craintes qui ébranleraient la confiance publique et pourraient exciter de graves désordres."

On avait senti le roi, pas si confiant dans l'avenir en concluant par ses mots son allocution :"C'est votre roi qui vous le demande. C'est un père qui vous appelle. Remplissez vos devoirs, je saurai remplir les miens."

Quelle gageure !

Le roi s'exposait ainsi, prenant le risque du désaveu ! Il fallait se montrer fort et poursuivre une politique autoritaire puisque c'était ainsi que Charles X avait choisi de gouverner. Là, le roi se montrait incertain, il fragilisait sa position.

Il dut s'en mordre les doigts !

La preuve !

Les élections du 23 juin furent une déroute pour le roi : l'opposition devenait majoritaire au Parlement. Bien entendu ce n'était que le premier tour, il fallait attendre le 19 juillet et le dernier tour pour avoir le résultat final.

Mais personne n'était confiant. Les journaux se jetaient contre le roi. Le National le premier, se faisant le fer de lance de l'opposition.

Démission !

Les rues étaient inquiétantes, les gens parlaient fort et pour une fois ils osaient parler ouvertement du gouvernement.

Démission !

On évoquait sans crainte des mouchards et de la police le principal ministre du roi Polignac ! On parlait du roi ! On le critiquait !

Démission !

On regardait passer les policiers en uniforme sans aménité et des mains saisissaient des pierres.

DÉMISSION !

" Javert, nous allons interdire quatre journaux pour apaiser les esprits !, lança le préfet de police à son inspecteur-espion. Le National, le Temps, le Globe, le Journal du Commerce. J'ai dit au ministre que Paris ne bougerait pas, j'en réponds sur ma tête."

Mais le regard que Claude Mangin, le préfet de police, lança à l'inspecteur de police fut clair.

S'il tombait, Javert tomberait avec lui.

" La population est prête à se révolter, monsieur, le prévint Javert. Il faut songer à la défense de Paris !

- Ridicule Javert ! Ce ne sont que des limonadiers et quelques députés en colère ! Nous allons faire taire les journaux et le calme reviendra dans la ville.

- Je me permets d'insister, monsieur, il faut…

- SUFFIT INSPECTEUR ! Vous vous oubliez ! Je tiens ma ville ! Sortez !"

Javert obéit et quitta le bureau du préfet.

M. Mangin était aveugle.

Avait-il seulement lu les rapports de son mouchard ?

Ne se rendait-il pas compte qu'il dansait lui aussi sur un volcan ?

Et puis M. Chabouillet vint sauver la tête et le poste de son protégé. Il convoqua l'inspecteur dans son bureau en ces derniers jours de juin pour lui annoncer qu'il le remettait à la Sûreté.

Cela surprit Javert qui n'en comprenait pas l'intérêt. Il n'y avait nulle affaire d'envergure qui réclamait son attention à la Sûreté et le Mec ne l'avait pas demandé depuis des semaines.

" Il va y avoir de grands événements à la Préfecture, Javert, expliqua M. Chabouillet, sybillin. Je vous veux loin de la rue de Jérusalem et du préfet.

- De grandes choses, monsieur ?

- Je ne veux pas que votre nom soit mêlé à celui du préfet. Allez voir Vidocq, il a bien du travail à vous donner ! Et ne paraissez plus aux réunions de républicains et de révoltés.

- Mais…

- L'été sera bien assez difficile pour cela sans ajouter de danger pour vous."

Javert comprit tout à coup que M. Chabouillet essayait désespérément de lui sauver son poste et peut-être sa vie. Il s'inclina et remercia.

" Je vais voir Vidocq, monsieur. Il y a certainement de l'ouvrage pour moi à la Sûreté.

- Emmenez votre collègue habituel. L'inspecteur Rivette mérite de souffler un peu. Il est père depuis quelques mois, il me semble ?

- Oui, monsieur.

- Alors, cela ne lui fera pas de mal de s'éloigner de la Préfecture de police quelques temps.

- Bien monsieur."

Et Javert quitta la Préfecture de police en fiacre, avec assis à ses côtés, et toujours surpris de ne jamais rien savoir, l'inspecteur Rivette.

" Le Mec nous a demandés ?

- C'est Chabouillet qui nous offre à la Sûreté.

- Au moins, il ne fait pas froid, il peut nous coller à la surveillance des égouts."

Un rire, jeune et heureux de vivre. Rivette était tellement inconscient des réalités de la vie.

Javert participa à la bonne humeur par un sourire...crispé…

A la Sûreté, Vidocq accueillit les policiers avec un air de profonde surprise.

" Je n'ai pas demandé de cognes, vous cherchez de l'ouvrage ? On vous a balancé [renvoyer] de la Force ?"

Javert eut une grimace, comme s'il avait mangé un citron.

" M. Chabouillet s'est dit que la Sûreté pourrait avoir de l'ouvrage pour deux inspecteurs de police de qualité.

- Le temps des élections je suppose ?"

Intelligent Vidocq, il arrivait à faire les liens et à tirer des conclusions. Il y avait eu des complots et des comploteurs, il y avait eu l'hiver et le duc Lazaro…

Le Mec se leva de son bureau et sortit un dossier d'une étagère croulant sous la paperasse.

" Que diriez-vous d'un voyage en Ardèche les cognes ?

- En Ardèche ?, reprit Rivette en s'approchant du rapport.

- Des voyageurs de commerce disparaissent dans les montagnes. Il y a une route très utilisée entre le Velay et le Vivarais. La Sûreté a été informée par l a préfecture de Privas, je pensais y envoyer un de mes gonzes. Ce pourrait être vous."

Javert ne dit rien, il examinait les rapports.

Des hommes disparaissaient, l'affaire était intéressante, mais…

L'inspecteur n'était plus seul dans la vie. Et Rivette avait une femme et un enfant.

" Trop loin le Mec, refusa Javert. Nous ne pouvons pas quitter Paris.

- Pourtant, ce n'est pas loin du Gévaudan. Vous auriez pu me ramener la Bête."

Vidocq se mit à rire. Avant de reprendre plus sérieusement en fouillant dans ses autres dossiers :

" Deux cognes de la Grande Vergne, qu'est-ce que j'ai pour vous ? Je suppose que les Ardennes, c'est aussi trop loin ? Je cherche toujours l'assassin de la mère Benoît.

- C'est son fils, claqua Javert, ennuyé. Même le plus simple de tes fagots trouvera le coupable. Autre chose et plus près !

- Comme vous êtes exigeants les cognes !, "se moqua Vidocq sans relever l'insulte gratuite portée contre ses hommes.

La Sûreté disposait d'une équipe réduite en hommes mais elle affichait des résultats bien supérieurs à ceux de la police officielle, c'était ce qui blessait le plus l'orgueil de tous ces cognes ! Que les criminels repentis soient meilleurs que des policiers assermentés !

Tout le monde le savait et Vidocq n'afficha qu'un sourire amusé et suffisant, comme à son habitude.

Puis, le Mec poussa un cri de joie et posa un autre lourd dossier sur son bureau.

" Un gentil petit meurtre transformé en duel ! On a assassiné le neveu de Benjamin Constant dans un fossé du Champs-de-Mars.

- Affaire politique ?, s'enquit le mouchard, intéressé.

- Je ne pense pas, monsieur l'espion aux ordres du Premier Bureau. Un petit escarpe pour une dette de jeu.

- Encore des floueurs !, se lamenta Rivette.

- On a assassiné froidement le gonze pour une histoire de jeu et on a déguisé cela en duel politique. Les libéraux contre les royalistes.

- Comment sais-tu cela le Mec ?, demanda Javert.

- Des témoins ont entendu nos deux duellistes discuter âprement sur la tendance du célèbre oncle à faire des sauts de carpe."

Vidocq trouvait cela follement amusant.

Benjamin Constant était un vieux lion de la politique, il avait goûté de tous les régimes depuis sa naissance en 1767 et avait été de toutes les tendances. Républicain dans l'âme, l'homme avait soutenu le coup d'Etat de Bonaparte avant de devenir le chef de l'opposition libérale dès 1800. Pendant les Cent Jours de 1815, il s'était rallié à Napoléon et sous la Restauration, il avait osé se présenter aux élections pour devenir député.

Il jouissait d'une belle aura politique, étant toujours vu comme le chef de file de l'opposition libérale à-travers les âges.

C'était le chef des "Indépendants" mais beaucoup le trouvaient surtout opportuniste. Un deuxième Talleyrand. Benjamin Constant restait l'un des orateurs les plus célèbres de la Chambre des députés et ses phrases frappaient les esprits, défendant le régime parlementaire.

Courageux...mais aussi opportuniste…

Il était aussi joueur et fin duelliste.

Un homme haut en couleur, même dans sa vieillesse !

Son neveu avait été assassiné pour avoir défendu son illustre oncle...ou plus prosaïquement pour des dettes de jeu.

" Ton expertise le Mec ?, demanda Javert, en examinant de plus près le rapport.

- Crime crapuleux ! Mais je serai content de mettre la main sur le duelliste. Il est interdit de tuer des gonzes dans les fossés du Champs-de-Mars, cela fait désordre.

- Nous allons voir ce qu'on peut faire."

Javert allait partir, avec Rivette mais le Mec les arrêta. Cette fois le sourire suffisant et tellement énervant avait disparu.

" Et la rue de Jérusalem ?

- Nous sommes de la Sûreté, répondit simplement Javert. Nous n'avons plus de lien avec la préfecture."

Javert examina avec soin Vidocq, deux regards intenses se fouillaient et Vidocq acquiesça.

" Si le daron de la raille vous cherche, vous êtes en cavale [en fuite].

- C'est à peu près cela le Mec," fit Javert, en hochant la tête.

Les deux inspecteurs de police disparurent.

Dans les cafés où l'on jouait gros jeux autour du tapis vert deux policiers déguisés en bourgeois menaient l'enquête.

Rivette détestait cette situation. Le souvenir du Ponteur continuait à l'empêcher de dormir la nuit.

Vidocq avait raison, Javert ne savait pas jouer aux cartes. Rivette, pour une fois, levait les yeux au Ciel devant l'incompétence de son collègue.

" Dieu Fraco ! UN AS ?

- Je ne sais pas bien jouer, se défendit Javert.

- Mais un as ! Bon Dieu ! UN AS !?

- Quoi ? J'aurai dû le garder ?"

Cela eut le mérite de faire rire Rivette. Si Ronquetti était présent, il aurait poussé un soupir accablé avant de retourner une torgnole au mauvais joueur.

Ce fut le début d'une nouvelle enquête dans le milieu des floueurs...

Durant l'une des soirées de jeu, Rivette, tout en battant le paquet de cartes d'une main d'expert, interrogea, le visage impassible, son vis-à-vis :

" Je ne suis pas aussi stupide que vous avez l'air de croire tous…

- Cela ne m'était jamais venu à l'esprit !," se défendit Javert, mentant outrageusement.

Ce qui n'échappa pas à Rivette. Ce dernier posa les cartes sur la table avec nervosité. Et ses yeux noisette cherchèrent le gris métallisé des yeux de Javert.

" J'ai passé des semaines à errer dans les estaminets de Paris et les Cercles de Jeux. On parle entre floueurs.

- Et de quoi parle-t-on ?"

Javert, le policier, se tendit en interrogeant son collègue, oubliant tout à coup que ce n'était pas un de ses mouchards.

Rivette examina ses cartes et la partie commença. Un simple piquet.

Ils n'étaient que deux à jouer mais d'autres vinrent les entourer, pour observer la partie. Et parier.

" On parle de Polignac, on parle de Révolution, on parle de réunions…

- On parle trop, asséna Javert avant d'annoncer une tierce.

- On parle aussi de journaux et d'opposition," contra Rivette et le jeune inspecteur annonça, tout sourire, un point à carreau d'une valeur de 47.

Un point à carreau ?

Cela signifiait que Rivette possédait dans une couleur donnée, assez de cartes pour totaliser quarante-sept points, plusieurs figures sans nul doute, peut-être l'as également.

Javert était diminué. Sa tierce avait beau compter trois cartes se suivant dans une séquence de coeurs, il était loin du compte. Trois points à tout casser.

Il eut une grimace éloquente.

Oubliant ses cartes et laissant Rivette mener la partie.

" On parle aussi de nouvelles ordonnances que le roi préparerait en secret.

- Ri...Philippe, fit Javert, lassé et amusé. Si on en parle, c'est que ce n'est pas si secret."

Rivette cogna ses cartes sur la table, remportant la partie mais n'en affichant aucune joie.

" Je ne suis pas un imbécile ! Que faisons-nous ici ? Sur les traces d'un vieil escarpe ? Tu es du Premier Bureau et nous voilà à jouer les mouchards ! Que se passe-t-il pour qu'on nous ait mis au vert ?

- Rien qui ne doive t'inquié…

- PUTAIN JAVERT !, hurla Rivette. Arrête de me mentir ! Je ne suis pas un con et j'ai une famille à protéger ! Tu as levé un complot ? Nous sommes en danger ? Chabouillet veut sauver ta peau ? C'est cela ?"

Le nom, l'intonation, les mots employés. Tout était dangereux dans ce café où l'on se réunissait pour jouer.

Javert remarqua les regards intéressés posés sur eux. Les hommes qui abandonnaient leur jeu pour s'approcher d'eux.

On voulait les voir de plus près et les reconnaître. Deux cognes en plein estaminet, cela allait être jouasse de les maquiller un peu avant de les saigner dans la ruelle.

Sentant le danger, Javert se leva, saisissant le bras de Rivette et réveillant enfin l'instinct du policier.

" Merde, je suis désolé, s'excusa Rivette.

- Inspecteur De Première Classe. Je t'en foutrais !," se moqua Javert, mais il ne souriait pas.

Javert sortit son pistolet et le présenta à tous, avant de lancer simplement :

" On va s'en aller gentiment, les gonzes. Vous allez poursuivre vos parties de dés tranquillement et l'affaire sera oubliée.

- Vous voulez quoi la Rousse ?, s'enquit sans aménité le patron, venu aux nouvelles.

- Des informations sur l'homme qui a été assassiné en duel en décembre, répondit fermement Rivette.

- Le neveu de Benjamin Constant ?, s'étonna le patron. C'était une outre vide et un mauvais payeur.

- Paix à son âme !," rétorqua Javert en rangeant son arme.

Cela apaisa les esprits et le patron eut un sourire, moqueur.

" Allez la Rousse, j'offre le ginglard. On n'aimait pas le Neveu mais on n'a pas apprécié qu'il soit buté en plein bois de Boulogne d'une balle en plein front.

- En plein Bois de Boulogne ?, reprit Rivette. Je croyais que c'était au Champs de Mars ?

- Il faut croire que les morts voyagent…

- Il vous devait de la mornifle [argent] ?, demanda Javert, acceptant de s'asseoir et de prendre un verre.

- Vous en avez pas idée les cognes."

Ce n'était pas régulier, mais Javert accepta la compromission.

Il l'accepta car devant lui se transformait Rivette.

L'inspecteur Rivette du Châtelet méritait ses galons, il domina l'interrogatoire aussi bien qu'il dominait le jeu.

Mais on apprit rien de plus.

Le tueur était un jeune homme, la trentaine passée et la moustache bien coupée. Un joli type, portant des yeux plus coupant que le métal.

Le Neveu de l'Illustre Benjamin Constant aurait dû y réfléchir à deux fois avant de jouer contre un tel homme, visiblement à la coule [expert, habile].

La suite prouva à quel point il avait tort.

Il y eut plusieurs nuits passées à cela.

Pour un même résultat.

Javert délaissa à son tour Jean Valjean, menant une enquête dont il sentait bien l'inutilité.

Si le cardinal de Richelieu, sous l'égide du roi Louis XIII, avait interdit l'usage du duel en 1626, la réalité était toute autre. La Révolution, le Code Pénal de 1810 n'avaient pas légiféré explicitement contre l'usage du duel.

Il était interdit de tuer, le duel était implicitement considéré comme un assassinat en cas de mort d'homme, ou une tentative d'assassinat en cas de coups et blessures… Dans les faits, la tolérance régnait contre les duellistes et c'était un usage bien établi parmi les personnalités en vue de régler par un duel d'honneur le moindre affront. Le duel bénéficiait de la bienveillance des autorités et certains duels se faisaient même sous la surveillance des gendarmes assermentés. Donc peu de duellistes étaient poursuivis, et encore moins condamnés.

Des traités étaient publiés et en expliquaient les règles et les usages,

Suite à un conflit, le rendez-vous était pris, des témoins venaient et assistaient au duel, l'offensé avait le choix pour la date, le lieu, les armes du duel et le type de duel (au premier sang, à mort, au visé, au commandement…).

On se tuait allègrement pour une question d'honneur, un regard mal perçu, une critique portée contre une épouse,..., il y avait des dizaines de morts chaque année en France dus à cette déplorable habitude.

Au bois de Boulogne, l'inspecteur Javert enquêta, à la recherche de témoins…, en vain… Le policier chercha dans les relations du neveu de Benjamin Constant. Il devait y avoir des témoins pour le duel.

Mais les seules relations qu'il découvrit furent très discrètes.

Constant, le neveu de Benjamin Constant, était un joueur invétéré, il jouait trop et il jouait mal.

Un duel ? Peut-être. Un assassinat ? Sûrement.

Mais l'affaire n'avançait pas plus loin.

Rivette était aussi désolé que Javert, cependant les promenades au Bois de Boulogne lui plaisaient beaucoup.

Il faisait beau, il commençait à faire chaud, juin se mourait et l'été arrivait.

" Nous ne trouverons rien Javert, lança le jeune inspecteur, prévoyant déjà d'emmener sa petite famille faire une balade dans les bois ce dimanche.

- Non, je suis d'accord, acquiesça Javert. Vidocq a déjà toutes ces informations dans son rapport. Nous allons faire chou blanc [un échec].

- Viens le cogne ! Je te paye le ginglard ! Il faut que je t'apprenne à jouer aux cartes !"

Cela fit rire Javert.

Un rire amusé qui se perdit dans les bois.

" Mon Dieu ! Vivement que tu retournes au Châtelet ! A force de côtoyer des gonzes de la Sûreté, tu deviens pire qu'eux !, rétorqua le vieil inspecteur à son collègue.

- Que veux-tu ? Ronquetti est resté à vivre chez moi pendant un mois. J'ai dû le foutre dehors ou ma femme allait lui arracher les yeux."

Javert eut un sourire tout à coup, pas forcément amical. Cela surprit Rivette et le mit sur ses gardes.

" Apprends-moi à jouer aux brèmes [cartes] mon cher cogne et je vais me faire le plaisir de t'apprendre un autre jeu.

- Plaît-il ?"

L'enquête concernant la mort de Constant, neveu de Benjamin Constant, survenue lors d'un duel malheureux, fut plus ou moins abandonnée.

Les deux policiers se retrouvèrent dans des estaminets à jouer et Javert apprit à tricher.

Il en fut atterré et en même temps c'était de bons moments.

Cela permettait d'oublier le danger de la rue.

Juillet n'était pas loin et le deuxième tour des élections arrivait, attisant encore plus la colère de la rue.

" On dit que Durand va se marier ?," lança l'air de rien Rivette en battant les cartes.

Décidément, cela devenait une habitude pour le jeune inspecteur de troubler son aîné en le contrant au jeu.

" Oui.

- Personne n'a été invité de la Préfecture, poursuivit Rivette en observant ses mains battre le paquet de cartes avec une habileté certaine mais bien éloignée de celle de Ronquetti...ou du Ponteur…

- Durand n'a pas les moyens de faire un grand mariage, le défendit Javert.

- Pas un seul officier de police !

- Si, sourit Javert, désolé. Moi.

- Tu représenteras la Force ?

- Je promets de porter mon plus bel uniforme !

- Et de te raser les côtelettes [favoris] ?

- Même pas en rêve ! Je tiens à mes rouflaquettes.

- Javert, Javert, Javert."

L'échange de bons procédés eut lieu quelques jours plus tard.

Javert entraîna Rivette en pleine journée rue de Sully. Les deux policiers ne suivaient plus vraiment d'ordre, Javert tenait encore son poste de Pontoise mais n'y passait qu'en coup de vent.

Juste vérifier les rapports, régler les problèmes administratifs, montrer son museau, avant de disparaître et rejoindre la liberté de la rue.

L'école buissonnière.

Rue de Sully, dans l'usine d'huile que tenaient Mesdames Léonie, Marie et Lucie d'une main de maître, on vit entrer les deux policiers avec un large sourire.

On les connaissait tous deux, on ne fut pas surpris de les voir ensemble. Mais Rivette contemplait les lieux, se demandant où il se trouvait, alors que Marie, se frottant les mains sur son tablier, vint proposer aux deux hommes un café.

Rivette la salua, content de voir la mère de famille en bien meilleure santé que la dernière fois qu'il l'a vue. Léonie entoura aussi le jeune inspecteur, elle était satisfaite de montrer l'installation au policier.

Lucie, prudemment, se tenait assez loin du collègue de l'inspecteur Javert, elle ne savait pas si le jeune homme l'avait déjà rencontrée.

Javert acquiesça pour le café et demanda simplement si Lambry était libre.

Sur un sourire, on entraîna les deux inspecteurs, en tenue officielle, jusque dans l'arrière-salle où des ahanements se faisaient entendre, entrecoupés de bruits de métal entrechoqué.

Rivette regarda Javert, intensément mais ne dit rien.

Une porte fut ouverte et le policier n'en revint pas.

Un plancher bien entretenu, des râteliers d'armes blanches et un homme, petit mais trapu, armé d'une longue baguette, aboyait des ordres sur deux hommes, en chemise, qui se donnaient maladroitement des coups d'épée.

" Fends-toi, imbécile ! Triple buse ! TA JAMBE !"

Et pour appuyer son ordre, le petit homme glissa sa baguette sur la jambe droite et la poussa en avant, déstabilisant de ce fait le combattant qui faillit tomber lourdement en avant.

Le maître d'armes leva les yeux au ciel et poussa un long soupir fatigué.

" Gembrel ! Franchement, je ne peux rien faire pour vous si vous n'apprenez pas à tenir droit."

Un rire retentit et l'instructeur aperçut les deux policiers sur le seuil de la salle d'armes.

Un large sourire apparut, là aussi.

Rivette se dit que jamais il n'avait été accueilli avec autant de sourires alors qu'il était en compagnie de Javert. Etaient-ce des amis de l'inspecteur ?

" Vous n'êtes pas à la chasse ?, demanda l'homme en venant serrer la main de l'inspecteur.

- Une chasse maudite. Nous n'arriverons à rien.

- Donc vous vous êtes dit qu'une petite leçon ne vous ferait pas de mal ?, sourit le maître, osant taquiner le grand policier.

- Pas pour moi, Lambry. Je vous amène un arpète [apprenti]. Mon collègue.

- Je connais monsieur l'inspecteur Rivette. Il a contribué à aider Mme Marie. Et les enfants. Eternelle reconnaissance.

- Un arpète ?, répéta Rivette, amusé de la situation. Vous voulez m'apprendre à me battre à l'épée ?

- C'est pitié d'être équipé d'épée et de ne pas savoir s'en servir, assura Lambry, agacé.

- C'est vous qui avez enseigné à Javert ?, reprit Rivette.

- Non, il a appris Dieu sait où ! Il a la technique mais il manque d'endurance. C'est ce que j'essaye de faire entrer dans sa tête de gitan ! Mais allez enseigner un rabouin !"

Rivette glissa un oeil pour voir comment réagissait Javert à ses allégations malheureuses, mais le policier n'avait pas relevé. Il accompagnait les deux hommes qui se battaient tantôt vers la sortie.

Il s'agissait de deux collègues d'un poste de Paris, Gembrel et Pelletier. Le dénommé Lambry semblait être devenu une sorte d'instructeur pour les officiers de police.

" On retire son harnais de grive [uniforme] et on sort sa flamberge [épée] ! Puis on va déjà apprendre à se mettre en garde !"

Rivette obéit consciencieusement puis il aperçut Javert disparaître par une porte dans le fond.

"

Et Javert ? Tu ne veux pas me voir me battre ?

- J'ai eu mon content d'incapables pour aujourd'hui. Je te laisse te ridiculiser en toute intimité. Je ne pars pas longtemps, j'aurai bien le temps de voir ton inexpérience !"

Un rire lui répondit.

Mais le rire s'éteignit lorsque Lambry prit un malin plaisir à replacer les jambes de l'inspecteur Rivette dans la bonne position...à coups de baguette…

Javert marcha quelques temps dans un couloir encombré de malles et de fioles. Il secoua la tête, il était tellement à cheval sur l'ordre et le rangement.

Puis il ouvrit une porte donnant dans un bureau, occupé en cet instant par un homme seul. En train d'examiner une fiole à la lumière du jour.

Javert s'approcha, de son pas martial, et glissa ses deux bras sur la taille, large, de son amant.

" Une nouvelle huile ?

- Un parfum cette fois. Je m'amuse avec, répondit Valjean, souriant involontairement en sentant les favoris de son compagnon lui caresser la joue.

- Un parfum ? Jean-le-Cric devenu parfumeur, après avoir été élagueur, voleur, forçat, maire, verrier, jardinier… Tu es trop habile pour la Raille.

- Trop habile ?," répéta Valjean, légèrement essoufflé.

Car le policier, taquin, venait de remonter une de ses mains et caresser plus haut. Le ventre, le torse, cherchant les mamelons, tandis qu'une bouche embrassait une nuque.

" Que peuvent faire contre un tel maître du déguisement les malheureux cognes ? Nous cherchons un voleur, et nous retrouvons un industriel. Que seras-tu demain ?

- Mhmmm. Fraco…

- Tu m'as manqué. J'ai abandonné une enquête, figure-toi !

- Toi ? Abandonner une enquête ?

- On n'arrivera à rien, la piste est trop froide.

- Que… Dieu ! Pas ici !

- Non ? Vraiment ?," se mit à rire Javert.

Un rire silencieux.

Mais la main poursuivait sa tâche, défaisant le pantalon, ouvrant chacun des boutons, afin de sortir le sexe, déjà dur de Valjean.

" Tu m'as manqué, souffla Javert dans le creux de la nuque. Des nuits sans toi passées à courir après une ombre.

- Et ce… tueur ?

- Un duelliste. Il a déguisé une dette de jeu derrière un duel d'honneur. Même si je retrouvais sa trace, il ne serait pas condamné.

- Seigneur ! Pas ici !"

Mais Javert n'obéit pas. Il caressait profondément maintenant.

" Tu…, souffla Valjean. Tu es impossible !

- Mhmmm. Je sais. Nous pourrions tester ton nouveau parfum.

- Fraco !"

Aussitôt dit, aussitôt fait. Javert prit la petite fiole et s'en fit couler quelques gouttes sur les doigts. Dieu merci c'était assez gras et répandait une odeur forte de fleurs.

Cela amusa Javert qui serra le sexe de Valjean avec une main fleurant bon l'ambre gris et la rose ancienne. Faisant gémir le forçat.

" Là, mon tendre, souffla Javert. Voyons ce que M. Madeleine, parfumeur, va pouvoir contrôler.

- Imposs...ible…

- C'est pour cela que tu m'aimes. Je donne du sens à ta vie."

Un baiser sur une oreille. Et Javert ajouta doucement :

" Et tu me donnes envie de vivre."

La caresse s'approfondit. Valjean ne cherchait pas à se retirer. Il était debout devant son bureau, les deux mains posées bien à plat devant lui, au-milieu des échantillons de fleur, de crème, d'huile… Il fermait les yeux sous la sensation, divine, de la main de son amant le branlant efficacement. Bientôt, il serait défait.

" Tu me donnes envie d'aimer, poursuivit le profond baryton de Javert. Le crois-tu cela Valjean ? Moi ?

- Tu n'es pas si difficile à… Dieu ! à aimer.

- Mhmmm. Mon beau Jean. Mon joli menteur ! Revenons quelques mois en arrière et tu me chanterais une autre chanson.

- Fraco !

- Viens Jean ! Je t'en prie. Je veux te voir venir."

Il ne suffit que de quelques caresses, plus fortes, plus rapides, plus profondes et Valjean se déversa sur la main de son compagnon.

Un rire essoufflé, un baiser sur une oreille et la main relâcha le sexe adouci et disparut.

Valjean put enfin se retourner.

Pour voir Javert devant lui, les yeux brillants de joie et de désir. Le forçat se jeta sur le policier et l'embrassa, durement.

Le repoussant jusqu'à la porte et l'épinglant là.

" Dans mon bureau ! En plein jour ! Tu sais que Lucie vient régulièrement ! Ou Léonie !

- J'ai fermé la porte, se défendit Javert, taquin.

- Je t'aime."

Deux bouches se cherchant, puis ce fut au tour de Javert de gémir alors qu'une main aux doigts calleux se chargeait de son plaisir.

Lambry fut philosophe en expliquant que Rivette avait au moins cela de bien qu'il savait tenir debout. Et qu'il réussissait à reconnaître la lame de la garde sur son épée. C'était à peu près tout ce qui était positif.

Personne ne releva la forte odeur de rose et d'ambre qui suivait l'inspecteur Javert alors que Lambry, pas fatigué du tout après sa journée à côtoyer des débutants en escrime, lui proposait un petit combat.

Ce que le policier accepta avec joie.

Après l'amour, cela allait lui faire du bien d'être encore plus fatigué physiquement.

Et Rivette s'assit dans un coin pour regarder les deux bretteurs de qualité se livrer à un aimable combat à l'épée.

Soudainement, la porte par laquelle était parti Javert s'ouvrit et dévoila M. Fauchelevent.

Ce dernier fut surpris de croiser un policier mais il serra la main de Rivette avec plaisir.

"Je vois que l'inspecteur a amené un nouvel apprenti à ce cher Lambry, remarqua Valjean en souriant amicalement.

- Je ne suis pas à la hauteur de mon collègue, se plaignit Rivette en souriant.

- Peu de gens le sont aujourd'hui."

Car la guerre était loin, car les vétérans de la Grande Armée vieillissaient et mouraient, car l'art de l'escrime se perdait.

Mais ils étaient beaux à regarder les deux hommes qui se battaient à l'épée. Javert, long et fin, dansait littéralement en faisant chanter son épée, tandis que, plus pragmatique, le hussard, contrait et mettait le policier en difficulté.

Un beau combat.

M. Fauchelevent resta quelques instants à profiter du spectacle, puis il s'excusa et s'en alla à la recherche de Lucie.

Laissant dans son sillage un parfum de rose et d'ambre que Rivette reconnut avec stupeur.

Le 3 juillet, le deuxième tour des élections législatives avait eu lieu. Au soir de ce jour, Javert était en compagnie de Chabouillet.

Le secrétaire avait convoqué son protégé dès la nouvelle connue de tous. On entendait des cris dans la rue et la foule s'assemblait.

DÉMISSION !

" L'opposition a remporté les élections, répéta Chabouillet. Le roi a perdu sa majorité. Les républicains et les orléanistes vont s'unir pour faire tomber le gouvernement. Même s'il y a le troisième tour le 19 juillet, le gouvernement est déjà terminé !"

Javert se taisait, écoutant la foule, sentant malgré lui les poils de sa nuque se hérisser.

DÉMISSION !

A BAS CHARLES X ET POLIGNAC !

" Le roi DOIT chasser Polignac, expliqua Chabouillet en se frottant les mains, sinon il va être chassé par la Révolution. Et comme il va refuser de céder..."

DÉMISSION !

VIVE LA RÉVOLUTION !

AUX ARMES !

" Javert ? Vous m'entendez ?"

L'inspecteur sursauta, revenu au présent.

" Oui, monsieur. La révolution est en marche !

- Oui, Javert. La révolution est en marche ! Thiers et tous les journalistes de l'opposition, les députés au Parlement vont pousser à la démission.

- La révolution. Merde ! La révolution."

Javert se sentit vaciller. La Révolution !

Chabouillet regarda Javert, tout à coup, droit dans les yeux et lança :

" Vous auriez pu empêcher cela.

- Je sais, monsieur. Je n'avais qu'à donner votre nom et celui de vos amis au préfet de police."

Javert avait dit cela, les dents serrées, ce n'était pas une pensée agréable. Il savait qu'il n'avait pas été tout à fait honnête et intègre.

Le secrétaire s'approcha du policier et posa une main sur son épaule, forçant Javert à baisser la tête pour le regarder.

" Non, vous auriez pu laisser Serra me torturer et me tuer. J'aurai donné les noms et il aurait mis fin à tout.

- J'aurai pu, en effet.

- Pourquoi vous ne l'avez pas fait Javert ?"

Et le refrain, interdit, adoré, jamais oublié retentit dans la rue et coupa la conversation. Laissant les deux hommes écouter et se perdre dans le passé.

ALLONS ENFANTS DE LA PATRIE

LE JOUR DE GLOIRE EST ARRIVÉ

CONTRE NOUS DE LA TYRANNIE

L'ÉTENDARD SANGLANT EST LEVÉ

" La Révolution est en marche, souffla Javert.

- L'été va être chaud et dangereux. Il faudra être prudent.

- Oui, monsieur."

ENTENDEZ-VOUS DANS LES CAMPAGNES

MUGIR CES FÉROCES SOLDATS

QUI VIENNENT JUSQUE DANS NOS BRAS

POUR ÉGORGER NOS FILS ET NOS COMPAGNES ?

" Je vais retourner à mon poste de Pontoise, monsieur. Mes hommes ont besoin de moi.

- C'est juste, Javert. Partez !"

Les deux hommes se serrèrent la main. Javert se prépara à partir tandis que le peuple défilait sous les fenêtres de la Préfecture de police.

AUX ARMES CITOYENS !

FORMEZ VOS BATAILLONS !

MARCHONS, MARCHONS !

QU'UN SANG IMPUR ABREUVE NOS SILLONS !

Chabouillet rappela Javert alors que le policier avait la main sur la poignée de la porte.

" Soyez prudent, inspecteur !

- Vous aussi, monsieur."

Puis, Javert hésita, ne sachant plus ce que demain lui réservait et se retrouvant perdu dans les souvenirs du passé.

1789 qu'il avait vu dans les rues de Hyères, des registres paroissiaux brûlés, des cris de joie, des hommes molestés, son premier mort. Le curé réfractaire abattu par le peuple mécontent.

1792 qu'il avait vécu dans la folie de la ville de Toulon. Le roi avait perdu son trône, perdu son aura. Un roi enfermé en prison ?! On osait parler de République.

1794 qu'il avait subi dans l'ombre du bagne. La Terreur et la guerre civile. La Révolution se drapait de sang et la Carmagnole devenait une danse macabre. Toulon martyrisée par le canon et les fusillades.

Napoléon et la fin de ses espoirs. Javert se retrouva policier et ne vit plus que pour la Loi.

Puis la guerre, les Cent Jours, le retour du roi...

Une nouvelle révolution ? A presque cinquante ans ?

" Je vous ai sauvé la vie, monsieur, car je vous suis redevable.

- Redevable ?, répéta Chabouillet.

- Vous m'avez donné un avenir. Pour cela, je suis à vous."

Chabouillet grimaça, sans qu'on ne sache si c'était de joie ou de mécontentement.

" Je voudrais vous libérer de votre loyauté, Javert. Un jour, vous vous ferez tuer sur une barricade. Et j'ai bien peur d'être celui qui vous aura donné l'ordre de vous trouver là.

- Alors je serais à ma place.

- Soyez prudent Javert, réitéra Chabouillet.

- Oui, monsieur. J'attends de vos nouvelles."

L'inspecteur Javert quitta enfin le bureau de son patron, puis la Préfecture. Il se retrouva dans la rue, au-milieu de la foule à la fois en liesse et en colère.

Il entendait des cris de joie et des cris de haine.

Contre le gouvernement, contre Polignac, contre le roi.

A BAS CHARLES X !

Oui la Révolution était en marche et nul ne pouvait prévoir ce qui allait se passer.

L'Été 1830 commençait à peine.

Paris avait survécu au rude hiver de 1829, le printemps avait vu grandir la révolte et le mécontentement, le temps de la moisson arrivait.

FIN

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ANNEXES

LISTE DES PERSONNAGES

Les personnages principaux :

Jean Valjean : voleur, forçat évadé, industriel, maire de Montreuil sur Mer, domicilié au 6, rue de l'Homme-Armé, au 55, rue Plumet, au couvent du Petit Picpus, au 12, rue de l'Ouest…Emprunte l'entrée de la rue de Babylone pour se rendre chez lui, rue Plumet. Ainsi que Toussaint et Cosette.

Cosette Euphrasie Fauchelevent : fille d'une prostituée, morte à Montreuil Fantine, et père disparu à Toulouse, Felix Tholomyes

Fraco Javert : inspecteur de police de Première Classe, aux ordres du Premier Bureau, domicilié au 5, rue des Vertus. Emprunte la porte grillée du 55 rue Plumet pour se rendre chez Valjean.

Les policiers :

A la préfecture :

Claude Mangin : préfet de police

André Chabouillet : secrétaire du Premier Bureau, aux Affaires politiques, patron de Javert, hôtel de Soyecourt, place des Victoires

Jean Henri : secrétaire du Deuxième Bureau, aux affaires judiciaires, patron de Vidocq, bientôt à la retraite (1784 dans la police)

Philippe Rivette : inspecteur de police, Poste du Châtelet, vivant près de la paroisse de Saint-Médard, marié à Fanny et père de Clément

Hartmann : inspecteur d'origine alsacienne

Gembrel : sergent

Ruellan : inspecteur de police corrompu du Châtelet, entré à la Sûreté

Marcel Gengembre ; inspecteur du Châtelet. Adjoint imposé à Javert durant l'affaire Harcourt

Burma : policier, rue de Jérusalem (préfecture de police)

Au poste de Pontoise :

Gallemand : commissaire éternellement absent pour cause d'ivrognerie du poste de Pontoise

Philippot : jeune sergent

Horace Durand : Jeune sergent, attaché à Javert, aime les rousses. Il n'a plus que sa mère chez qui il vit encore, il a 22 ans; sa mère s'appelle Eglantine.

Blier : Inspecteur, veuf

Alexandre Roussel : inspecteur, vit avec sa femme, un dragon nommé Amélie et garde le petit Pierre...inconnu...

Au poste de Saint-Martin :

Robert : le commissaire

Perrin : un sergent

A la Sûreté (6, rue Petite Sainte Anne) :

Eugène-François Vidocq, le Mec : le chef de la Sûreté

Barthélémy Coco-Lacour : l'adjoint principal du Mec, homosexuel notoire

Hercule Ronquetti, duc de Modène : un homme de Vidocq, mais aussi un joueur professionnel et un ami sincère du Mec, lui a sauvé la vie

Quelques policiers indépendants :

Keller : préposé à la Morgue

Nicolet : commissaire du poste de la rue Pecquay

Gramont : inspecteur qui intervient au tout début de l'affaire Loisel, on ne connaît pas encore son poste

Les alliés et amis :

Soazig et sa mère Marie, avec les deux autres enfants de la famille, martyrisée par l'oncle, domiciliée au début de la rue Traversière, même rue où est le Romarin. Lorsqu'elle s'habille en garçon, elle se fait appeler François.

Mère Saint-Augustin : Pharmacienne du couvent du Petit Picpus, et méchante.

Mère Sainte Mechtilde : apprend la musique à Cosette.

Madame Maniveau : Concierge rue des Vertus.

Monsieur et Madame Mirabel : concierges rue de l'Homme-Armé

Léonie : voisine de Soazig. Elle prend en charge les enfants quand la mère est malade. Amoureuse du hussard Lambry. Elle loge et soigne Chavó.

Donatien Lambry : ancien hussard, travaille chez monsieur Leclerc, tabletier, rue Chapon.

Chavó: garçon rom d'entre 13 et 15 ans. Capturé par une bande de voleurs, il est sur le point de mourir de faim. Devient ami de Soazig. Son père est rétameur rue Grenétat.

Guyader : Commissionnaire de la rue des Petits-Pères. Barbu et discret

Michelet : Disciple de Lambry. Très bon vendeur qui aide le hussard à trouver de la marchandise à vendre.

Le Romarin :

Lucie Poirier : fille du Romarin avec son fils Antoine

Le Marquis : patron du Romarin, rue Traversière

Des sous-traitants :

Rouastre : forçat enchaîné à Valjean. Devenu commerçant rue du Fer.

Maillard : Forçat enchaîné à Valjean. L'aida à sauver Vidocq

Criminels :

Patron-Minette au grand complet : Brujon, Babet, Gueulemer, Montparnasse

Le Marlin : homme de main de Balmorel, blessé par Valjean et incapable de poursuivre les combats

Balmorel : daron de la putasserie

La Berloque : un ancien de la bande du Poron qui a sympathiqué avec Pierre-Claquesous

Pierre-Claquesous : dans le camp des 221, côté Gisquet et Chabouillet

La Robignole : oncle de Soazig. Il a son débit de vin rue de de Sully.

Le Pegriot : voleur, chef d'une bande de voleurs qui enlève les enfants, rue de l'Epine.

Clochedés : joueur professionnel, membre du Cercle de Saint-Antoine.

Les révoltés, républicains et comploteurs :

Auguste Blanqui : révolutionnaire, républicain, futur prisonnier à vie

Augustin Fabre : révolutionnaire, publiciste, républicain

François Guizot : historien, orateur, professeur émérite et républicain

Adolphe Thiers : républicain mais à tendance royaliste, journaliste au National et directeur

Honoré de Balzac : écrivain

Les Amis de l'ABC : une société secrète qui croit en la démocratie. Les membres sont aux nombres 9 (10 avec Marius) :

Enjolras (chef)

Combeferre (guide)

Courfeyrac (centre)

Jehan/Jean Prouvaire (poète)

Feuilly (ouvrier éventailliste)

Bahorel (bavard)

Lesgle/L'Aigle de Meaux/Laigle/Lèsgle/Bossuet (personne gaie, le plus âgé de la bande)

Joly (médecine/hypocondriaque)

Grantaire (sceptique, alcoolique)

Marius Pontmercy (fils d'un colonel)

Du complot des 221 :

Pierre alias Claque-Sous, l'homme de main de Gisquet

Casimir Perier : futur ministre, après la révolution de 1830

Gisquet : issu d'une famille industrielle riche, idem

Augustin Perier : frère aîné de Casimir

Quelques noms de l'Adresse des 221

Les morts du premier tome :

Emiliano Serra, alias le duc Lazaro : tueur, espion, au service du roi, fils de M;. de Rigny

Le Poron et sa bande, sauf la Berloque

Victimes de Lazaro :

Georges Viénot de Vaublanc, frère de l'illustre homme politique et ministre d'état Vincent-Marie Viénot de Vaublanc

Le frère d'Eugène d'Harcourt, le député, Alphonse d'Harcourt.

Description de la maison rue Plumet.

Cette maison se composait d'un pavillon à un seul étage, deux salles au rez-de-chaussée, deux chambres au premier, en bas une cuisine, en haut un boudoir, sous le toit un grenier, le tout précédé d'un jardin avec large grille donnant sur la rue. Ce jardin avait environ un arpent (2500 mètres carrés). C'était là tout ce que les passants pouvaient entrevoir ; mais en arrière du pavillon il y avait une cour étroite et au fond de la cour un logis bas de deux pièces sur cave, espèce d'en-cas destiné à dissimuler au besoin un enfant et une nourrice. Ce logis communiquait, par derrière, par une porte masquée et ouvrant à secret, avec un long couloir étroit, pavé, sinueux, à ciel ouvert, bordé de deux hautes murailles, lequel, caché avec un art prodigieux et comme perdu entre les clôtures des jardins et des cultures dont il suivait tous les angles et tous les détours, allait aboutir à une autre porte également à secret qui s'ouvrait à un demi-quart de lieue de là, presque dans un autre quartier, à l'extrémité solitaire de la rue de Babylone.

Cosette avec la servante occupait le pavillon ; elle avait la grande chambre à coucher aux trumeaux peints, le boudoir aux baguettes dorées, le salon du président meublé de tapisseries et de vastes fauteuils ; elle avait le jardin. Jean Valjean avait fait mettre dans la chambre de Cosette un lit à baldaquin d'ancien damas à trois couleurs, et un vieux et beau tapis de Perse acheté rue du Figuier-Saint-Paul chez la mère Gaucher, et, pour corriger la sévérité de ces vieilleries magnifiques, il avait amalgamé à ce bric-à-brac tous les petits meubles gais et gracieux des jeunes filles, l'étagère, la bibliothèque et les livres dorés, la papeterie, le buvard, la table à ouvrage incrustée de nacre, le nécessaire de vermeil, la toilette en porcelaine du Japon. De longs rideaux de damas fond rouge à trois couleurs pareils au lit pendaient aux fenêtres du premier étage. Au rez-de-chaussée, des rideaux de tapisserie. Tout l'hiver la petite maison de Cosette était chauffée du haut en bas. Lui, il habitait l'espèce de loge de portier qui était dans la cour du fond avec un matelas sur un lit de sangle, une table de bois blanc, deux chaises de paille, un pot à l'eau de faïence, quelques bouquins sur une planche, sa chère valise dans un coin, jamais de feu.

vidocq, les voleurs.

Pâte divine de Vénus.

(Brevet d'invention à M. BouRDEL, chimiste, 18 u4.)

Mêlez, par égales parties, de l'axonge épuré, du beurre

1e4 sIxIÈME sEcTIoN.

frais, du miel vierge , ajoutez-y demi-partie de baume de

la Mecque, et de l'essence de roses.

et

coulez dans les pots (à col, dits pots de Rome).

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