Je vous laisse avec Ernie au coeur de Poudlard pour ce second chapitre...

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2. Fidèle à ses valeurs

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Le bruit de la révolution courait déjà dans tout Poudlard lorsqu'Ernie descendit dans la Grande Salle pour le premier petit-déjeuner de sa septième et dernière année.

La veille avait été un cauchemar. Car Poudlard sans cri de joie ni applaudissement déjanté à chaque répartition n'était pas vraiment Poudlard. Le discours de Rogue avait été loin d'égaler ceux bienveillants de Dumbledore. Une heure de mise en garde, d'annonce de nouvelles règles et de changements drastiques les avaient accueillis. Une heure de retour vers quelque chose de tout aussi pénible mais d'encore plus menaçant qu'Ombrage. Et quand enfin ils avaient pu dîner, l'habituel banquet avait été remplacé par un repas simple, presque maladif, composé de soupe aux pois, de pain à moitié sec, et d'une tranche de lard fumé. Même les Serpentards avaient fait la tête.

Si ça n'avait été qu'une question de repas…

La disposition des tables avait changée. Auparavant, de gauche à droite, face à l'estrade réservée aux professeurs, se trouvaient la table toujours propre et calme des Serpentard, puis celle sage mais curieuse des Serdaigle, celle ensuite des Poufsouffle, toujours prêts à rire et à réconforter avec désordre, et enfin celle revendicatrice et bruyante à souhait des Gryffondor. Désormais, les tables étaient parallèles à l'estrade professorale, et dans un ordre tout équivoque : Serpentard au devant, privilégié pour, sans doute, les nombreux élèves fils et filles de Mangemorts, et la doctrine raciste proférée des siècles plus tôt par Salazar Serpentard. Puis les Serdaigle, la maison sage qu'on ne pouvait soupçonner de rébellion et de révolte. Enfin les Poufsouffle, sans cesse tiraillés entre le bleu de la raison et de le rouge de la colère enflammée. Et pour finir, les Gryffondor, amputés d'une large partie de leurs effectifs.

Bien sûr que les Rouge et Or avaient applaudi tout aussi fort que les autres, parce que c'était des bruyants, mais le son n'avait été ni joyeux, ni accueillant. Seulement… menaçant envers Rogue et les Carrow.

Ce n'était plus une école, c'était un champ de bataille sur lequel les troupes prenaient place, repéraient où se trouvaient les alliés, qui étaient les adversaires, et qui aussi, choisirait de se faire discret pour ne pas mourir sous la peur croissante et dévorante de Rogue et des Carrow.

« Un mot a été écrit dans le Hall, au-dessus des sabliers, lui chuchota Hannah en jetant des coups d'œil frénétiques autour d'elle.

— Qu'est-ce que tu racontes ? lui souffla Susan avec inquiétude. »

La Salle Commune des Poufsouffle n'avait jamais été aussi silencieuse. Même Zacharias n'était pas là pour la ramener avec ses grands airs et ses discours débiles. Hannah semblait avoir couru, ses cheveux blonds tenus dans un chignon bas – nouvelle exigence des Carrow pour toutes les filles – lui auraient donné un visage d'enfant sage s'il n'y avait pas eu ses joues rouges d'avoir couru à l'insu des Carrow – une interdiction parmi d'autres des nouveaux professeurs.

« Je suis descendu avec Wayne, histoire de savoir comment il se positionnait. Vous savez, ajouta-t-elle plus bas, sa mère est Née-Moldue. Mais il n'a rien voulu dire. Je crois qu'elle se cache et qu'il a trop peur pour elle. Et en allant à la Grande Salle, nous avons vu un attroupement devant les sabliers. Un mot a été écrit, et… »

— Respire Hannah, souffla Ernie en posant une main sur l'épaule de son amie. »

Elle était en train de se plier en deux, mains sur les genoux pour reprendre son souffle. Elle secoua la tête, un immense sourire plaqué sur la bouche, le plus grand qu'Ernie lui voyait depuis le décès de sa mère, deux ans plus tôt.

« Je crois que ce sont les Gryffondor, venez voir avant que Carrow n'arrive à l'effacer.

— Mais Hannah, qu'est-ce que… »

Elle était déjà en train de s'accroupir pour se faufiler dans le trou de terrier qui permettait d'entrer dans la Salle Commune et n'entendait plus Ernie. Susan n'avait pas cherché plus loin pour partir à la suite de son amie et la suivre à la trace dans les couloirs. Ernie cessa de réfléchir et s'empêcha de pester en se dépêchant de les rejoindre. Hannah et Susan étaient cinq mètres devant lui lorsqu'il les vit se figer à l'entrée du Hall. Les yeux écarquillés de Susan et le trépignement tout juste contenu d'Hannah achevèrent de faire se dépêcher Ernie.

Dans un rouge flamboyant qui ressemblait un peu trop à du sang, une main habile et déterminée avait écrit en grosses lettres quelques mots qui redonnaient déjà de l'espoir à tous les élèves terrifiés :

« L'AD a été rouverte. Ennemis de Poudlard, prenez garde ! »

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Ernie avait laissé Wayne Hopkins et Zacharias Smith dans leur dortoir. Il avait prétendu descendre à cause de l'insomnie qui le rongeait lentement. Le prénom de Justin avait flotté dans l'air, et ni l'un, ni l'autre de ses camarades n'avait osé lui poser une question ou essayer de lui parler.

Hannah somnolait sur son épaule et Susan tournait fébrilement les pages d'un livre qu'elle tenait à l'envers. Il n'y avait qu'eux trois dans les canapés de la Salle Commune.

Eux trois, et leurs trois Gallions ensorcelés.

Ernie faisait tourner le sien entre ses doigts avec fébrilité, persuadé que des petits chiffres ou des petites lettres finiraient par s'afficher dessus. Le message avait pourtant été clair ce matin. L'AD était rouverte, et elle serait aussi vorace et puissante qu'avait pu l'être le Basilic. C'était bien un truc de Gryffondor, ça, de détourner des messages affreux pour leur donner une nouvelle teneur. C'était un peu malsain tout de même, selon le cœur de Poufsouffle d'Ernie. Hannah avait trouvé cela fabuleux, et Susan avait été choquée au possible de la reprise du message. Dans tous les cas, la propagande des Gryffondor avait fonctionné : personne n'avait manqué la nouvelle.

Ernie pensa brièvement à Ginevra Weasley. Si son regard avait pu tuer, Rogue et les Carrow n'auraient pas survécu au dîner de la veille. Son regard voilé d'un nuage opaque de rage et de vengeance, avait prévenu l'école entière : elle ne se laisserait pas faire, et Poudlard ne serait jamais le terrain de jeu de Mangemorts assoiffés de sang.

Soudain, la surface du Gallion ensorcelé se troubla et vibra légèrement. Ernie en lâcha le Gallion qui tomba sur ses genoux. Il le récupéra aussitôt, réveillant au passage Hannah qui couina comme une souris.

« RDV 10 M SSD »

Rendez-vous dans dix minutes à la Salle sur Demande.

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« La voie est libre, souffla Hannah.

— Tu ne veux pas que je passe devant cette fois ? demanda Ernie avec inquiétude.

— Non, je suis plus discrète que toi, refusa simplement Hannah.

— Parlez plus bas, les pria Susan en regardant derrière eux.

— Chuuut, transmit Ernie à Hannah.

— Chut toi-même, transmit Hannah à Ernie.

— Mais…

— Tais-toi, Ernie, le pria Susan avec un coup de coude. »

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Ernie retint Hannah par le coude juste avant qu'elle ne s'engage dans le couloir de la Tapisserie des Trolls en tutus.

Rusard, articula-t-il silencieusement en désignant le couloir.

Hannah s'écrasa contre le mur tout comme Susan et lui. Sa main glissa du coude à la main d'Hannah pour qu'il puisse la tenir de la même manière qu'il tenait celle de Susan depuis déjà trois angles de couloir. Il n'y avait plus Dumbledore pour interdire à Rusard de suspendre les élèves avec des chaînes ou de les menotter au plafond pendant des heures – car Ernie avait assez entendu son grand-père Cinaed lui raconter ce genre de punition courante à son époque pour savoir que c'était vrai. Il y avait même les Mangemorts pour encourager ce genre de traitement physique à présent…

« Ils vont passer par là, je le sais, et tu le sais Miss Teigne, susurra le Concierge en se frottant les mains. »

La main de Susan se resserra autour de la sienne. Il tourna lentement la tête vers elle pour chercher son regard terrifié, mais il ne vit que ses yeux résolument fermés. Il ferma les siens en répondant d'une légère pression de ses doigts autour de sa main. Il suffisait de respirer très lentement et de prier pour que la chatte de Rusard ne s'approche pas d'eux, qu'elle ne les sente pas, qu'elle n'entende pas leurs cœurs effrayés battre un chant de guerre désespéré.

« Ahhh ! Va-t-en, sale chat ! Endoloris ! »

La voix criarde d'Alecto Carrow vrilla l'air. Hannah poussa un couinement couvert par le miaulement suraigu de Miss Teigne, et Susan sursauta à côté de lui. Ils étaient à présent serrés les uns contre les autres dans le couloir étroit. Un sortilège impardonnable. Horrible et interdit. La guerre. C'était vraiment la guerre. Sans loi.

« Miss Teigne ! se lamenta Rusard.

— Oh la ferme, sale Cracmol ! »

Rusard était un Cracmol ?

« Je ne vous permets pas de…

— Tu n'as rien à me permettre, inférieur, reprit la voix impériale de mépris de la Mangemort. Et si tu ne veux pas que ton sale chat tombe dans le Lac Noir par mégarde, ne le laisse plus traîner.

— Mais Miss Carrow…

— Ne me contredis pas, vermine, coupa la voix sifflante d'Alecto Carrow. Tu as de la chance que Rogue te tolère dans l'enceinte de Poudlard, mais ne t'attends pas à ce que j'en fasse de même. Fais-toi discret, et exécute ce que je te dirai. Que fais-tu à trainer dans un couloir si peu fréquenté ? Personne ne viendra ici. Va plutôt surveiller l'entrée de la Salle Commune de Gryffondor.

— Mais…

— Tu me contredis ? »

Le silence, terrible et glaçant, envahit tout le couloir aux derniers mots d'Alecto Carrow. Ernie avait horriblement conscience que s'ils étaient découverts à cet instant, ni Carrow, ni Rusard ne les laisseraient s'en sortir sans une punition affreuse, voire un Doloris pour la Mangemort, au vu de sa facilité à le lancer…

« Bien, au plaisir de trouver les coupables de cet immonde graffiti, Mr Rusard, conclut avec une satisfaction fielleuse Alecto Carrow. »

Ernie resserra sa prise sur les mains de ses amies lorsque la Mangemort s'éloigna. Les sanglots misérables de Rusard et ses litanies de Miss Teigne, serrèrent le cœur d'Ernie. Le vieil homme, aussi agaçant et lèche-bottes soit-il, ne méritait pas d'être traité ainsi. Et c'était cruel et inhumain de torturer un chat.

Ernie décida en une seconde qu'il devait aller voir Rusard, le réconforter un peu, et regarder si la chatte allait bien.

« Non, lui souffla la voix rauque de Susan en retenant sa main. »

Ses yeux étaient aussi humides que les siens, et son nez renifla discrètement.

« Rusard n'est plus avec eux, mais il n'est pas encore avec nous, souffla-t-elle en passant sa main libre sous son nez.

— Mais…

— Ernie, on a déjà perdu Justin, on…

— Justin n'est pas…

— Il n'est pas à Poudlard, répliqua Susan à mi-voix en reniflant encore. On doit rester tous les trois. Au moins tous les trois. »

Ernie se pencha à l'angle du mur, par-dessus la tête d'Hannah pour voir Rusard soulever sa chatte et s'en aller de l'autre côté du couloir en lui marmonnant des mots réconfortants.

« Au moins tous les trois, approuva-t-il difficilement. »

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Il n'y avait que des Gryffondor dans la Salle sur Demande lorsqu'Ernie entra à la suite d'Hannah et Susan dans la pièce. Ginevra Weasley évidemment. Neville Londubat, bien sûr. Seamus Finnigan, Lavande Brown, Parvati Patil.

« Vous êtes combien ? demanda aussitôt Londubat en les pointant de leur baguette.

— Mais ça va pas ! Qu'est-ce qui te prend, Neville ? s'offusqua Hannah.

— Ils vérifient que ce sont bien nous, Hannah, répondit Ernie en levant ses mains en signe de paix. Nous sommes trois.

— Non, ils ont peur que Zacharias nous ait suivis, corrigea Susan avec une grimace. J'ai fait attention, il n'est pas là, annonça-t-elle en lançant un Gallion à Neville Londubat. Et il ne sera jamais là. »

Parvati Patil se leva aussitôt.

« Tu lui as pris son Gallion, Bones ? s'horrifia-t-elle. Mais s'il veut…

— C'était plus sûr, certifia Susan en déglutissant bruyamment sans pour autant baisser les yeux face à la mine hostile de Patil. Zacharias est un peu couard, mais fidèle à ses principes, il n'aurait rien dit et ne nous aurait pas trahis, mais quelqu'un aurait pu tomber sur le Gallion qu'il gardait négligemment dans sa table de chevet.

— Mais…

On ne peut pas faire confiance, reprit Susan en reniflant. On l'a déjà vu il y a deux ans avec Edgecombe. Je refuse que l'un de vous se fasse prendre par bonté d'âme.

— Dixit une Poufsouffle, bafouilla comme un réflexe Seamus Finnigan en fronçant les sourcils.

— Je suis fidèle à mes valeurs, et mes valeurs sont la justice au péril de mon intégrité. »

Ernie cligna des yeux, stupéfait d'entendre Susan prendre un parti aussi tranché. Sa voix était inflexible comme jamais elle ne l'avait été. Il y avait quelque chose de farouche et de déterminé dans sa posture mais également de complètement abattu et tétanisé. Ernie avait l'impression de la revoir quand elle avait appris le décès de sa tante, celle qui était juriste au Magenmagot et dont la Gazette avait parlé pendant des jours. Celle qui avait combattu Voldemort jusqu'à en mourir.

« C'est plus sûr, intervint Ernie en venant glisser ses doigts dans la main de Susan pour la soutenir. Il vaut mieux être peu nombreux mais que nous puissions tous nous faire confiance plutôt que d'avoir une épée de Damoclès supplémentaire au-dessus de la tête.

— Ça vaudra mieux, oui, approuva Lavande Brown en jetant un regard noir à Seamus Finnigan qui fit la grimace. Ne t'inquiète pas Parvati, Zacharias ne serait pas venu dans tous les cas. Que font les Serdaigle ? On n'attend plus qu'eux.

— Luna ne devrait plus tarder, intervint enfin Ginevra Weasley. »

Ernie sourit avec amusement à la mention de Lovegood. Il avait mis du temps à pouvoir penser à autre chose qu'à une excentrique en pensant à elle. C'était assez ennuyeux, en y repensant, de voir combien l'apparence des gens avait longtemps eu bien trop d'impact dans sa façon de les percevoir et de les apprécier. Il avait fallu que les cours de Soin aux Créatures Magiques commencent pour qu'il comprenne qu'ils partageaient peu ou prou la même tendresse pour les animaux. Elle avait des méthodes qu'il trouvait discutables, et elle croyait à des créatures qui n'existaient pas – comme grand-père Tomas – mais elle avait indéniablement une manière de les appréhender dont il avait beaucoup appris.

Quand il croisa le regard exaspéré de Susan à la mention de Luna Lovegood, il ne put s'empêcher de retenir un éclat de rire. Il était de notoriété publique que la fantasque Luna Lovegood exaspérait la simple et très organisée Susan Bones.