4. Faire une croix

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27 novembre 1997,

Mon cher Ernie,

J'espère que tu as apprécié les chocolats à la citrouille que t'a envoyés ta Grand-mère Iona le mois dernier pour Halloween. Sorcha et Ailsa lui ont répondu, mais nous n'avons pas reçu de courrier de ta part. Ta mère se fait un sang d'encre depuis la rentrée, Ernie. Tu sais que Sonia est de nature inquiète, et depuis le décès de l'épouse Moldue de son cousin, elle est très fragile. Ton père a déjà perdu un frère – et moi un petit-fils. S'il te plaît, donne-nous des nouvelles. Je sais que les temps sont / / / à Poudlard, mais nous avons entendu que / / / alors prends soin de toi et garde es/ / / / / .

/ / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / . / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / ? Et aussi / / / / / / / / / / / / / / / / sache que nous / / / / / / / / / / / / / / donc pense à ta famille, pense aux Macmillan, pense à ton père, ta mère, ton grand-père, ta grand-mère, et un peu à moi, et / / / / / / / / / / / / / / .

Ton Oncle Paden a tenu à ce que j'ajoute des feuilles de myrte dans l'enveloppe. Je ne sais pourquoi, mais comme tu le sais, j'ai coutume d'entendre et de faire ce qu'il me demande. On dit que la myrte est la plante de la déesse Vénus. Aurais-tu une peine de cœur ? Une fiancée à conquérir ? Je te déconseille fortement d'user de philtre d'amour, pour séduire quiconque… à la rigueur pour jouer un tour / / / / / / /

Son arrière-grand-père Tomas avait dû écrire à Rogue ou aux Carrow, mais comme d'autres parties du texte, un lecteur intrusif avait lu et censuré la lettre dès son arrivée à Poudlard dans le but barbare d'effacer toute phrase porteuse de rire et d'espoir – ce devait d'ailleurs être ce mot qui avait été recouvert d'un grossier trait noir à la fin du premier paragraphe.

C'était… complètement répugnant de savoir que Carrow-sœur, Carrow-frère, Rogue ou peut-être même Rusard avait lu son courrier et bafoué l'intimité de sa vie privée. Et dire qu'il n'osait même pas le dire à son arrière-grand-père par crainte que ce soit également censuré.

Nous ferons réveillon chez nous, à la Villa Caledonia, comme d'habitude. Je crois que ta mère souhaite inviter sa famille cette année. Je doute cependant qu'ils viendront : tout le monde se méfie de tout le monde ces temps-ci. Même dans le village, les choses ont changé… elles sont sinon semblables à l'atmosphère triste et paranoïaque des sombres années soixante-dix. J'aurais tant souhaité que tu n'aies jamais à vivre cette époque que nous avons vécu jusqu'à peu après ta naissance…

Que voudrais-tu recevoir pour Noël ? Peut-être nous donneras-tu de tes nouvelles, cette fois.

Je t'embrasse ainsi que toute la famille.

T. Macmillan

Grand-père Cinaed ; Grand-mère Iona ; PADEN ; Papa ; Maman (je t'aime fort Ernie, s'il te plaît, donne-nous des nouvelles, et cesse de prendre des risques dans cette arm/ / / de malheur ! C'est un ordre, jeun- (fais ce que bon te semble, mon arrière-petit-fils)

Il manquait un angle à la lettre, le bas avait été déchiré et réparé à l'aide de Sorcier Collant, et on voyait nettement que le parchemin avait été froissé puis aplati. La lettre avait suscité des remous à la Villa Caledonia, entre son arrière-grand-père, calme, pondéré et soucieux qu'Ernie fasse ce qui était juste et sa mère bien trop inquiète pour réfléchir sereinement. Son père ne s'était pas départi de cette distance habituelle qu'il avait toujours instaurée entre lui et ses enfants, et Oncle Paden avait signé de son écriture maladroite mais il avait signé, comme il y tenait toujours.

C'était si ironique… Les Carrow avaient censuré la lettre, comme son arrière-grand-père Tomas avait censuré les ordres de sa mère. La censure des Mangemorts le révulsait, celle de Tomas Macmillan le réconfortait. Ernie était toujours furieux et désemparé lorsqu'il songeait à Justin, à ce qu'il devenait, où il était et à ce que son père ou son grand-père Cinaed avait peut-être fait contre son ami. Il était toujours en colère contre son arrière-grand-père qui avait refusé de lui avouer ce qu'il savait… et en même temps… en même temps, il avait envie de croire que tout allait bien lorsqu'il comprenait en filigrane – et malgré les immondes ratures de la censure – que Tomas Macmillan lui faisait confiance et l'encourageait à défendre la justice.

Si Ernie n'avait pas écrit de lettres jusqu'ici, c'était pour deux raisons – et il ne savait pas laquelle comptait le plus. Il se refusait à écrire à une famille qui avait peut-être vendu son meilleur ami, ou peu importe quel Né-Moldu ç'aurait été. Et surtout, il refusait de donner son courrier au massacre du crayon sombre et dévastateur des Carrow.

Il ne voulait pas non plus leur donner la possibilité de connaître plus que nécessaire les Macmillan, sa famille, et sa relation avec eux. Les Carrow pourraient même s'en servir contre lui plus tard. À ne pas répondre, il donnait l'impression de négliger et même de mépriser sa famille, et avec un peu de chance, les Carrow ne le menaceraient pas de s'en prendre à eux s'ils l'attrapaient en pleine action de l'AD.

« Tu la relis encore ? lui demanda Susan à mi-voix. »

Elle était assise à côté de lui sur le canapé en tissu jaune de la Salle Commune de Poufsouffle. Il la regarda fermer le grimoire à la couverture en cartonné rouge et le poser sur la table basse en rangeant précipitamment la lettre dans la poche intérieure de sa cape d'hiver. Il faisait si froid cette année, pire encore que les autres années. Entre les Détraqueurs qui passaient et repassaient dans le parc de Poudlard – officiellement, ils restaient à Pré-au-Lard –, les Mangemorts qui avaient décidé qu'allumer les cheminées était interdit pour empêcher les communications trop rapides avec l'extérieur (parce que supprimer la communication au Réseau de Cheminette était bien trop compliqué bien sûr… passons), et qui refusaient de placer des sortilèges de Coupe-vent et de Chaleur dans les couloirs et les pièces sous prétexte que les élèves n'étaient pas assez assidus pour le mériter, il y avait de quoi avoir froid.

Il vit Susan frissonner, et il hésita à peine une seconde à glisser son bras autour de ses épaules, juste comme ça, en tout bien tout honneur, comme un ami l'aurait fait, et non un petit-ami ou… Merlin, l'odeur de pain d'épice de Susan et la maigre chaleur qu'elle dégageait tout de même le firent frissonner à son tour. Et voilà qu'il sentait le rouge lui monter aux joues. C'était pénible. C'était la faute du soir de la rentrée, lorsqu'elle avait clamé haut et fort ses convictions et qu'il s'était senti tout petit à côté d'elle toute la soirée.

« Merci, souffla-t-elle. »

Elle se colla à lui, comme une amie le faisait, et non une petite-amie ou… Ce n'était pas le moment, ce n'était vraiment pas le moment.

« Il faut vraiment que je revienne avec une montagne de pulls en janvier, ajouta-t-elle. »

Sa voix était posée, pas gênée, pas suraiguë, non. Elle était tout à fait normale. Il n'y avait aucun signe à voir. Rien. Absolument rien. C'était Ernie qui faisait une fixette sur son amie depuis la rentrée : c'était tout.

« Je peux t'en prêter un que ma grand-mère m'a tricoté si tu veux, proposa Ernie en imaginant Susan porter l'un de ses pulls.

— Brrr, si dimanche prochain ils n'ont pas posé de sortilèges de Chauffage, je t'en piquerai un oui. »

Juste en amis, juste en…

« Je crois qu'il est assez tard, enchaîna Susan en s'éloignant de lui. La sœur Carrow doit dormir et le frère Carrow doit cuver dans un coin des cachots de Poudlard. On peut faire sortir les premières années de Poufsouffle des cachots avant l'ouverture générale des cachots à six heures du matin. »

Elle se dégagea aussitôt de ses bras pour se relever et lisser sa robe devant lui. Il resta un stupide instant à regarder une mèche de ses cheveux bruns pendre le long de sa joue. La rebelle s'était libérée du chignon strict – mais plus ou moins détruit – tout à l'heure, et depuis tout à l'heure, Ernie mourrait d'envie de la remettre bêtement derrière l'oreille de Susan pour avoir le droit à un geste de tendresse envers elle. Il se retint encore, comme toujours, et il s'abstint également du moindre commentaire. Ce n'était pas le moment d'embarrasser Susan avec ce sentiment étrange qui s'agitait dans son ventre depuis la rentrée.

« Allons-y, se reprit-il en se levant à son tour. »

Il la regarda s'accroupir et emprunter le passage en tonneau afin de quitter le salon chaud et douillet de la Salle Commune de Poufsouffle pour le couloir froid et sombre des murs de ce Poudlard en guerre.

Les couloirs de Poudlard n'avaient jamais paru aussi sombres et humides à Ernie. Rien n'avait pourtant changé, rien de matériel n'avait changé. Dumbledore n'était plus là, McGonagall ne cherchait plus qu'à les protéger de toute punition – elle les autorisait même à dormir en cours – et Slughorn n'avait plus aucune envie de discuter ou de raconter des anecdotes. Madam Pomfresh leur donnait de quoi soigner les douleurs causées par les Doloris successifs des Carrow et non par un quelconque sortilège manqué. Quant à Hagrid… Ernie ne l'avait jamais connu aussi silencieux. Il allait encore rôder à la lisière de la Forêt Interdite pour retrouver la solitude et le froid de son village, et même si Hagrid venait le voir, ce n'était jamais pour lui parler plus de quelques secondes.

Le souffle rapide et tremblant de Susan qui longeait le mur de pierres froides juste à côté de lui le ramena au moment présent. Il faisait froid, mais l'adrénaline était présente partout dans leurs corps à présent : c'était la peur qui les grignotait et les faisait frémir et sursauter au moindre bruit suspect.

« On y est, souffla-t-il enfin en expirant tout l'air de ses poumons.

— Plus qu'un couloir, corrigea Susan d'un murmure. »

Ernie n'y fit pas attention et laissa le mur derrière lui pour se placer à côté de Susan.

Il aurait mieux fait de s'abstenir.

Une paire d'yeux noirs les fixait depuis l'autre côté couloir. Le rictus moqueur sous le nez fin et droit menaça de faire jurer Ernie.

« Th… Theodore, bafouilla Susan à côté de lui. »

Voilà pourquoi il se retenait de faire un geste ou de dire un mot de trop à Susan.

Si Hannah aimait les héros, Susan avait clairement un faible pour les garçons un peu troubles. Si ses joues rouges face à Theodore Nott amusaient autrefois Ernie, aujourd'hui, alors que la Magie Noire infestait l'école, elles le mirent en colère. Parce qu'aujourd'hui, il ne voulait plus rire du drôle de béguin de Susan Bones, égérie de leur Justice, pour Theodore Nott, celui qui ne disait rien qui puisse blesser. Qui ne disait rien pour empêcher quoi que ce soit non plus.

Theodore Nott, ou l'éternel muet.

« Va-t-en, Nott, siffla-t-il en tirant sur le coude de Susan pour la faire reculer.

— À tes souhaits, Macmillan, railla Nott. »

Ernie le regarda croiser ses bras devant lui. Appuyé contre le mur, juste à côté de la porte du cachot où les premières années de Poufsouffle avaient été enfermées, Theodore Nott semblait passablement amusé de les voir tous les deux. Ernie affronta son regard dérangé et dérangeant, jusqu'à ce que Nott détourne les yeux pour regarder Susan. Le silence qui les enveloppa tous les trois, seulement brisé par les pleurs étouffés des gamins « punis », étouffa progressivement Ernie, jusqu'à ce que Nott penche légèrement la tête sans lâcher Susan du regard, et qu'il ouvre la bouche.

« Va-t-en, Nott, et laisse-nous sortir ces gamins de là, le coupa-t-il en levant brusquement sa baguette.

— Ernie, couina Susan en faisant un pas en arrière. »

Soit Susan ne supportait pas qu'on s'attaque entre élèves, soit elle ne voulait pas se battre contre Nott.

« Les Carrow m'ont collé à la surveillance des cachots ce soir, les informa distraitement Nott. »

Sa voix traînante crispa un peu plus Ernie, surtout lorsqu'il continua de regarder Susan comme s'il la contemplait. Nott ne disait rien de superflu, seulement le minimum… mais son père était tout de même Mangemort, et ça n'aurait pas été superflu de prévenir les Carrow.

« Ah oui ? demanda Susan d'une voix un peu trop aigue en dégageant son bras.

— Il paraît que mes Doloris sont trop doux : je ne souhaiterais pas assez la souffrance d'autrui, lui répondit lourdement Nott. »

Ernie ne savait pas ce qu'il y avait de plus dérangeant dans cette phrase : la banalité avec laquelle il rappelait qu'il faisait partie des élèves qui avaient réussi à jeter des Doloris suite aux ordres des Carrow, où la semi-excuse qu'essayait d'avancer Nott auprès de Susan. Comme s'ils se devaient quelque chose… Surtout à présent qu'il avait révélé son vrai visage : quelqu'un d'assez lâche pour lancer des Doloris – même « trop doux » – à d'autres étudiants plus jeunes que lui.

« Il est temps que tu ailles dormir alors, souffla Susan.

— Je dois encore rester une heure, lui répondit Nott en grimaçant son rictus tordu.

— Tu n'es pas à une heure près, intervint Ernie. »

Il ne supportait pas l'espèce d'accord que Susan était en train de tisser avec Nott.

« Ne m'agresse pas, Macmillan, ce n'est pas moi qui viens d'arriver, j'étais là avant. »

Mais bouse ! Quelle tête à claque !

« Je ne risque rien ici, j'accomplis ma tâche tranquillement, continua Nott-tête-de-Troll.

— Oui, tu ne prends pas beaucoup de risques, le provoqua Ernie.

— Je n'ai rien fait, Macmillan, protesta Nott en décroisant les bras, l'œil plissé de colère.

— Effectivement, tu ne fais jamais rien, Nott !

— Ernie, souffla Susan en venant à son tour tirer sur son bras. »

Le geste n'échappa pas à Nott qui cessa de s'appuyer contre le mur. Ernie le vit serrer le poing avec une satisfaction étrange et totalement déplacée. La plainte pleine de sanglots qui résonna derrière la porte de la pièce ramena brutalement Ernie à la situation et le fit se sentir encore plus mal. Des gamins crevaient de peur et de froid dans ces cachots poisseux, et lui, il se laissait guider par la jalousie dans un moment pareil ? Nott le dégoûtait, et il se dégoûtait lui-même encore plus.

« Tu ne sais rien de ce que je fais et de ce que j'oublie de faire, Macmillan. Certains réussissent à vivre sur scène, d'autres survivent hors de scène. J'ai à faire. »

L'œil noir de Theodore s'attarda un instant sur Susan, froid et presque impassible, avant que Nott ne remonte le couloir d'un pas long et silencieux.

Susan s'empressa d'ouvrir la porte des cachots, peu encline à parler de Theodore Nott avec Ernie ou qui que ce soit d'autre.

Il valait parfois mieux faire une croix sur certaines choses… mais certainement pas sur la liberté.