5. Dans l'oeil du cyclone
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Vingt-quatre décembre 1997,
Ernie et sa famille gardaient le silence depuis près d'une heure lorsqu'il sentit sa petite sœur Ailsa s'agiter à côté de lui. Même si ces sœurs avaient retrouvé une partie de leur joie de vivre depuis le retour de Poudlard et les préparatifs de Noël, leurs corps lâchaient à tous les trois. Les cernes d'Ailsa lui dévoraient les joues, Sorcha n'arrivait plus à se concentrer plus de dix minutes et Ernie sursautait au moindre bruit suspect. Que ce soit à douze, quatorze ou dix-sept ans, aucun n'aurait dû avoir à se confronter chaque jour d'école à deux Mangemorts – aussi stupides soient-ils.
« Ailsa, respire doucement et ne bouge plus : il ne faut pas troubler les esprits, souffla d'une voix paisible leur arrière-grand-père Tomas Macmillan. »
Ernie ouvrit les yeux pour regarder Ailsa s'immobiliser en grimaçant. L'entaille qu'elle avait toujours sur la cuisse à cause d'Alecto Carrow devait encore la démanger. Ernie vint chercher sa main. Elle ouvrit les yeux et lui sourit brièvement avant de retourner à ce silence de recueillement.
Grand-père Tomas croyait aux esprits de la forêt, aux esprits de l'eau, aux esprits des vents… ils croyaient aux esprits comme Justin croyait en un Dieu unique. Et une fois par mois, il fallait remercier les esprits par un jeun d'une journée entière, et plusieurs heures de recueillement et de remerciements silencieux, en famille. Le salon avait été débarrassé de ses meubles et de ses tableaux, et seul le grand tapis habillait toujours la pièce. Ils s'asseyaient en un demi-cercle ouvert vers la cheminée et restaient ainsi silencieux pendant le temps que Grand-père Tomas estimait nécessaire. Parfois, quelques minutes suffisaient ; parfois il fallait plusieurs heures.
« Lâche la main de ta sœur, Ernie, elle est assez grande pour remercier les esprits toute seule, lui intima son père d'un ton clairement réprobateur. »
Ernie resserra au contraire sa main sur celle d'Ailsa. Son père pouvait bien dire ce qu'il voulait, Ernie s'en fichait. Il avait toujours respecté les esprits, et il les remerciait avec respect depuis qu'il savait parler, mais ce n'était pas parce qu'il tenait la main de sa petite sœur de douze ans qu'il contrarierait les esprits. Il ne faisait pas de Magie Noire – il la subissait actuellement – et il écoutait la nature. Les esprits voulaient qu'on les respecte et qu'on leur offre du silence ? Si Ailsa avait besoin de soutien, il lui laisserait sa main. Les esprits s'en fichaient bien.
« Ernie, insista son père.
— Ailsa est fatiguée, et je suis fatigué, marmonna-t-il entre ses dents. Ne troublons pas le silence pour une main tenue.
— Ernie !
— Chut, Lachlann, chut, il faut faire silence, intervint fébrilement Oncle Paden.
— Lachlann, ne trouble pas le silence, reprit Grand-père Tomas en posant lui aussi une main apaisante sur le genou de Paden. Tu vois bien que les enfants sont fragiles depuis leur retour de Poudlard. Reprenons. »
Son arrière-grand-père, assis en tailleur comme eux tous au milieu du salon, n'avait pas ouvert les yeux depuis le début du silence. Il était totalement détaché du monde qui l'entourait à cet instant, et pourtant en symbiose avec celui-ci. Il avait pris la hauteur qu'il fallait en lui-même pour s'élever au-dessus des rivalités humaines.
Une hauteur qu'Ernie n'arrivait pas à atteindre ce soir.
Ce n'était pas une question de fatigue – il avait déjà été plus épuisé lors d'une séance de remerciement aux esprits de la nature. Ce n'était même pas parce qu'il avait constamment peur pour ses amis et ses sœurs, et que Justin ne donnait toujours aucune nouvelle.
C'était parce que rien n'allait. Poudlard se transformait de plus en plus en enfer et certains matins, il ne savait même plus pourquoi il se levait et pourquoi il se battait. Harry Potter était peut-être mort. Et peut-être que Voldemort les asservirait tous définitivement en esclavage d'ici quelques jours.
L'espoir était parti.
Et il ne se rappelait pas qu'on puisse prier un esprit de l'espoir.
Il avait dix-sept ans, il n'était pas un adulte, ce n'était pas à lui de réconforter les gamins de onze ans morts de froid et de peur à Poudlard ; pas à lui de porter une résistance ; pas à lui de recevoir un Doloris chaque semaine, lors de punitions infligées par les Carrow. Il sentait son corps lâcher ce soir, alors que ses parents refusaient d'entendre ce qu'il essayait de leur raconter sur Poudlard et les conditions démoniaques qui prenaient leurs aises ; sur la guerre et sur son espoir qui mourrait lentement.
Ernie n'essaya plus de faire le vide dans ses pensées, et tourna la tête vers la fenêtre. Il neigeait sans discontinu dehors, si bien que les champs et les vergers écossais ressemblaient à un paysage désolé. Le manteau de neige aurait pu avoir quelque chose de paisible et même de romantique en d'autres circonstances.
« Je suis épuisé, avoua Ernie dans un souffle.
— Je le vois bien, Ernie, répondit son arrière-grand-père Tomas. »
Ernie sursauta en se rendant compte qu'il avait parlé à voix haute et que son arrière-grand-père lui avait répondu. Il reporta aussitôt son attention sur le vieux sorcier, qui avait quitté la hauteur de la méditation pour venir le regarder avec inquiétude.
« Vous troublez…
— Les esprits ne seront pas apaisés ce soir, Cinaed, le coupa Tomas en resserrant son gilet autour de lui. La Magie Noire est bien trop présente ces temps-ci en Grande-Bretagne. Les Détraqueurs rodent autour de Poudlard et…
— Ah ça, ce n'est pas vrai ! intervint Grand-mère Iona en s'emparant de la main de son mari. Mon amie Antoinetta Yaxley habite à Pré-au-Lard et elle m'a dit que…
— Les Yaxley sont des Mangemorts, intervint Ernie avec répugnance. Je te dis que je vois et que nous sentons l'effet des Détraqueurs à Poudlard, et tu préfères croire ton amie qui ne vit pas à Poudlard, Grand-mère ?
— Ernie, n'élève pas le ton contre ta Grand-mère, s'il te plaît, le reprit sa mère. Et nous en avons déjà discuté. Les Détraqueurs patrouillent autour de Poudlard, pas dans Poudlard. Quant aux Carrow, ils ont été acquittés durant leur procès dans les années 1980. Ce ne sont pas des…
— Mais bon sang, j'ai vu leurs marques ! Tout le monde a vu leurs marques ! Et celle de Rogue aussi !
— Severus Rogue est agent double, c'est bien connu, Ernie ! Et ne me dis pas que tu crois ceux qui racontent que c'est lui qui a tué Dumbledore au…
— Mais Papa, quand vas-tu enfin ouvrir les yeux ? s'exaspéra Ernie pour la centième fois lui semblait-il. Ta fille de douze ans est revenue avec une estafilade purulente sur la cuisse, mais non, la professeure n'a ab-so-lu-ment pas fait exprès de la lui faire et de ne pas la lui soigner ! Sorcha qui a quatorze ans – quatorze ! – crie la nuit dans ses cauchemars, ne parvient plus à faire la même activité pendant plus de dix minutes, et ne supporte pas qu'on la touche, mais non, personne ne lui a rien fait, c'est simplement l'adolescence ! Et moi, je vous dis qu'il y a des Détraqueurs à Poudlard, que les professeurs sont des Mangemorts, que je vais trois fois par jour à l'infirmerie, que les punitions sont injustes et ressemblent à de la torture, mais non, c'est juste le retour de la discipline ! Mais réveillez-vous, par Merlin ! On est en guerre ! En dictature ! On tue les Nés-Moldus et on pourchasse ceux qui se cachent. Je n'ai toujours pas de nouvelles de Justin, je… »
Les yeux exorbités de ses parents et de ses grands-parents le firent crier de frustration et de colère ; ceux humides et rouges de ses sœurs, son oncle Paden et son arrière-grand-père, crier de désespoir.
« Moi, je te crois Ernie, je crois tout ça, les esprits me disent tout ça quand je vais sur la lande. »
Ernie regarda avec tristesse Oncle Paden se balancer d'avant en arrière avec fébrilité et inquiétude. Oncle Paden comprenait, mais il n'avait jamais quitté le village depuis sa naissance compliquée. Grand-Mère Iona le regardait sans savoir quoi faire de lui, et c'était encore une fois son arrière-grand-père qui avait pris les choses en main, et avait enseigné un peu de magie à Paden qui ne pouvait – et ne voulait – pas aller à Poudlard. Le temps avait passé, et Paden s'était apaisé dans le travail de la terre et le soin à apporter aux bêtes. Paden pouvait apporter son empathie habituelle, mais il ne pouvait pas imaginer ce qui se passait à Poudlard.
Ernie balaya la pièce du regard avant d'arrêter ses yeux sur la tempête de neige au dehors.
Comment les Macmillan, agriculteurs perdus dans un village sorcier écossais qu'ils ne quittaient jamais, auraient-ils même pu envisager ce qu'il leur décrivait ?
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Merci d'avoir lu jusqu'au bout. Il me reste encore deux chapitres à mettre en ligne, j'essaie de le faire d'ici la fin du mois ! N'hésitez pas à me dire si vous avez aimé ou ce que vous en pensez en commentaire, c'est toujours un plaisir d'échanger avec les lecteurs/lectrices ! ;)
