PREMIER ARC : ANTE ORDINEM
TOME I : LA GUERRE NOIRE, 1997 - 2007
CHAPITRE XI : Le Monde selon les Gobelins
Musique indicative : Sixteen Hundred Men, 1917 soundtrack, Thomas Newman
6 octobre 2007, Palais des Nations, Genève, 21H00
L'entrée des dirigeants de la Résistance dans la Salle des Assemblées se fit sous des applaudissements nourris. Ils étaient tous là, les potentats locaux ralliés à la cause et nommés pour services rendus, les officiers écartés du service actif qui s'étaient arrogés les postes à pourvoir dans les différents pays, les hiérarques de la nouvelle administration qui demain formeraient la colonne vertébrale de l'État. Plusieurs centaines d'hommes et de femmes ostensiblement réunis pour la fondation de la République mais qui derrière le lustre de leurs costumes et de leurs titres camouflaient mille méfaits commis pour leur permettre de se hisser dans les sphères du pouvoir et de l'influence.
Les dignitaires rassemblés pour célébrer la fondation de l'Ordre Nouveau étaient pour beaucoup passés maîtres dans l'art de l'extorsion, de la corruption, du chantage et du meurtre. C'était ainsi qu'ils avaient pu des années durant asseoir leurs clientèles et imposer leur domination sur les territoires où ils s'étaient établis. Par l'alliance de la peur et de la force, ils s'étaient constitués de véritables fiefs où ils régnaient sans partage et vivaient de la rapine et de l'appropriation des biens et des ressources, aidés de leurs mercenaires et de leurs milices.
Partout où les États avaient été défaillants, des troupes d'irréguliers avaient, dès 1999, fait leur apparition et avaient soumis les populations à leurs règles et à leurs lois. Nul n'avait songé à défendre la démocratie ou le moindre ersatz de liberté politique quand l'alternative à la destruction résidait dans la soumission à des forces armées qui, quoique brutales, arbitraires et dont les lois et les règles étaient autoritaires, assuraient au moins une certaine forme de survie. Les populations qui n'avaient pas eu la chance d'être immédiatement rassemblées sous l'égide la Résistance n'avaient pour la plupart pas fait de difficultés face à la perte de l'état de droit et de la protection des libertés publiques. Pas quand le mince espoir d'échapper à la potence ou, pire, aux mangemorts, était en jeu.
Par l'intense travail de négociation de la Résistance et de ses chefs durant toute la durée de la guerre, les seigneurs de guerre avaient été réunis sous une même autorité. En échange de contreparties considérables, avait pu être créée une continuité de son autorité territoriale sur l'ensemble de l'Europe jusqu'à l'Oural même si, en l'espèce, la République n'avait pour l'instant de ce système que le nom. La puissance conjuguée des Légions, du monopole des installations économiques les plus stratégiques et de l'autorité sur les centres urbains et les camps de réfugiés avait conféré à la Résistance la légitimité suffisante pour qu'elle puisse se proclamer en un État fédéral et déjà ses éléments structurants étaient en cours d'édification mais les principes de démocratie, de primauté de la loi ou du respect des droits fondamentaux étaient pour l'heure impensables. Les délégués envoyés pour la proclamation de la République n'avaient ainsi pas été désignés dans le cadre d'élections libres et, pour tout dire, la carte électorale n'avait tout simplement pas été dessinée.
La loi fédérale n'était pas encore déterminée et harmonisée et seule la loi martiale assurait un semblant de stabilité sociale. Partout en Europe la justice militaire était mise en application par les Légions, sans possibilité d'appel des décisions et avec une sévérité draconienne. La politique pénale en vigueur prévoyait presque systématiquement des condamnations à mort ou, pour les peines les moins graves, des déportations dans des camps de travaux forcés, en général vers les anciennes villes pour assister au déblaiement des gravats et aux réparations des installations essentielles. L'époque n'était pas à la protection de l'individu et, dans le cadre de la lutte contre Voldemort, il était attendu des populations qu'elles obéissent sans contester pour assurer la victoire.
C'était dans ce cadre que l'alliance entre les mafias locales et la Résistance devait être envisagée et que la présence de nombreux chefs mafieux dans l'assemblée proclamant la République devait être comprise. En échange d'un soutien financier, matériel, humain et d'une aide substantielle dans le maintien de l'ordre dans les territoires sous son contrôle nominal, la Résistance s'était engagée à incorporer progressivement les factions du crime organisé et à lui conférer une forme de légitimité ainsi que divers avantages. La raison d'État commandait de prendre en compte les forces en présence et l'intérêt supérieur de la Résistance puis, ultérieurement, de la République. Les parrains les plus clairvoyants savaient que progressivement leurs marges de manoeuvre se réduiraient, que les populations réclameraient le retour des droits et des protections sociales et que les crimes au fondement de leur modèle économique et de leur pouvoir seraient de moins en moins tolérés. Mieux valait dès lors pour eux prendre des places, des avantages et constituer des monopoles suffisamment vitaux pour assurer leur survie et celle de leurs hommes voire, pourquoi pas, pour constituer des puissances économiques les protégeant de tous les dangers futurs. Fleur Delacour et Henry Potter avaient accepté ce mariage de raison et ils avaient donné des indications claires concernant ce qui serait acceptable et ce qui ne le serait pas. Un code tacite de conduite fut élaboré et une organisation dirigeante unifiée de la mafia européenne fut instaurée.
Sous l'impulsion de Erik Olseg, la Résistance s'était octroyé le droit de délivrer des certificats d'exercice, des blanc-seing officiels permettant à certaines entreprises de vendre directement leurs productions à la Résistance et d'obtenir des situations de monopole dans la fourniture de tel ou tel bien manufacturé. Ces certificats, véritables sésames pour ceux en bénéficiant assuraient une rente financière et garantissaient une stabilité de l'emploi et des profits. Un avantage particulièrement intéressant en période de chaos et alors que la plupart des travailleurs vivaient dans un stress économique et alimentaire continuel. De fait, région par région, des certificats d'exercice furent délivrés - généralement pour des durées d ans suivant que le plan en application localement soit triennal ou quinquennal - selon des demandes de la Résistance et en fonction de la capacité des entreprises à délivrer des produits répondant aux cahiers des charges de l'administration.
Cette stratégie économique, initiée dès le début 2005 par le triumvirat Andersen-Olseg-Rossi avait été généralisée à toutes les régions sous le contrôle de la Résistance dans le courant de l'année 2005 et avait vu ses premiers résultats à partir du premier trimestre 2006. Les conséquences de cette politique avaient été considérables, tant en ce qui concernait la production industrielle que du point de vue de la criminalité dans le territoire dans son giron. Les administrateurs de la Résistance s'étaient livrés à un véritable chantage envers les parrains locaux, chantage qui pouvait se résumer ainsi : « nettoyez votre territoire de la mafia défavorable à la Résistance et stabiliser la situation sociale ou vous n'aurez pas vos certificats ». On assista ainsi rapidement à des guerres de gangs particulièrement violentes et à des purges sanglantes entre les réseaux du crime organisé. Les parrains les plus rationnels comprenaient qu'une situation économique chaotique leur permettait de mettre la main sur tous les leviers industriels et qu'il leur serait plus profitable de rendre leurs opérations aussi légales que possible. Pourquoi, après tout, se lancer dans le trafic de drogue ou la traite des êtres humains quand on pouvait, par la violence, s'assurer une façade de respectabilité ? Il était clair pour la plupart des observateurs avertis que la Résistance se transformerait en une structure étatique pérenne et que, dans un contexte de reconstruction, elle serait peu regardante sur l'origine des nouvelles fortunes économiques et industrielles tant que celles-ci lui seraient utile. En revanche, considérant son comportement vis-à-vis de ses ennemis, il était à attendre qu'elle soit sans pitié et qu'elle n'hésiterait pas à annihiler ses oppositions plutôt que de négocier une fois la transition effectuée.
Pendant deux ans, entre le printemps 2005 et le printemps 2007, le milieu du crime organisé se structura à grands coups de meurtres, de menaces et de spoliations. On assista à des règlements de comptes entre les parrains et les chefs de gangs, non-seulement pour accaparer les outils de production et créer des conglomérats, mais aussi pour éviter que les futurs dirigeants de l'économie ne soient hors de la ligne définie par la Résistance. L'occasion d'une association entre le milieu du banditisme et les autorités politiques et militaires était trop belle pour que les plus bas instincts et la cupidité de quelques-uns ne viennent entraver un tel projet. Enfin, avec la bienveillante coopération des dirigeants de la Résistance, le crime organisé, sa structuration achevée, se réunit en une structure unique et centralisée, la Camarilla, qui deviendrait à terme l'interlocuteur unique vis-à-vis de la Résistance et de ses chefs.
La Camarilla, aussi appelée le groupe des gentlemen prit une part prépondérante dans l'effort de guerre une fois le conflit déplacé vers les îles britanniques. Avec la bénédiction de la Résistance, ses membres mirent la main sur presque toutes les branches du secteur industriel. Industrie agroalimentaire et manufacturière, construction et BTP, transport de fret, industrie chimique, textile, papetière, électronique, sidérurgique, etc… A l'exception de quelques branches stratégique - comme la production de matériel militaire ou l'ingénierie magique maintenues, elles, en monopoles d'État - on laissa carte blanche aux gentlemen avec deux mots d'ordre : Produisez et acceptez sans sourciller la tutelle de la Résistance.
En janvier 2007, une réunion fut organisée entre la Camarilla et Henry Potter. Profitant de son aura et de son autorité, il s'adressa à eux dans une réunion à huit clos, dicta ses exigences et lista les concessions qu'il était prêt à consentir. En somme, la règle du jeu était simple : La République accepterait de fermer les yeux sur les anciennes activités des membres de la Camarilla ainsi que les moyens qu'ils avaient utilisés pour constituer leurs groupes économiques. Elle offrirait l'amnistie pour tous les crimes commis avant et pendant sa création et garantirait l'intégrité des biens de ses membres. Elle accepterait enfin, pour une période de cinq ans, de ne pas attaquer le crime organisé dans ses différentes opérations, même si celles-ci étaient à la frontière de la légalité, tant qu'elles resteraient discrètes.
En échange de cette générosité, Lord Potter présenta la liste non-négociable de ses demandes. Tout d'abord il exigea que dans ce délai de cinq ans toutes les opérations illégales de la Camarilla aient cessé et il prévint que si un membre de l'assemblée dérogeait à cette règle et poursuivait, au-delà de cette date butoir, ses activités illégales, tous les avantages de l'ensemble de la Camarilla seraient remis en cause. En substance, Lord Potter ordonnait à la Camarilla de contrôler d'elle-même ses activités et, si besoin, de purger les brebis galeuses. Un moyen efficace d'assurer la cohésion et le contrôle sur tout un groupe dont les seuls dénominateurs communs étaient l'utilisation de la violence et la cupidité.
La seconde exigence fut le démantèlement des milices privées et leur fusion au sein des forces de police et de sécurité de la République. Lord Potter n'était pas dupe et il savait que la corruption resterait un élément majeur des relations sociales au sein de la République pour de nombreuses années. En l'absence d'une économie puissante et structurée, le troc avait fait son grand retour et le marché noir s'était généralisé à toutes les sphères de la société, pour toutes les denrées et dans tous les territoires. Un des chantiers prioritaires de la République serait l'établissement d'une monnaie, le Crédit, et la reconstruction d'un appareil économique et financier fiable. Pour atteindre cet objectif, il fallait que les produits de consommation puissent être disponibles et que le transport et la sécurité soient assurés. En ordonnant le démantèlement des milices et leur rattachement aux structures sécuritaires de la République, Lord Potter argua - avec conviction et succès - à la Camarilla qu'il s'agissait certes d'une perte de puissance relative pour chaque gang et famille du crime organisé mais aussi que, de cette façon, la sécurité pourrait être davantage assurée et que les profits seraient maximisés. En somme, Lord Potter ordonna à ce que le crime organisé cesse d'être le fait de Seigneurs de Guerre mais d'oligarques. Il voulait avoir le monopole de la violence légitime et, ainsi, renforcer l'État, quitte à ce que celui-ci soit, entre autres, composé de criminels et de malfrats. Dans un contexte de fondation de la République et de stabilisation des institutions, l'offre était alléchante.
La troisième exigence porta sur la démocratie et le principe de représentation des citoyens. Affirmant que la République serait par essence démocratique, il indiqua que des élections libres seraient à l'avenir régulièrement tenues et que leurs résultats ne seraient pas remis en cause. Dans la structure fédérale en cours d'élaboration, il était clair que les dirigeants de la Résistance occuperaient les principaux postes et il ne faisait aucun doute que ni Fleur Delacour ni lui ne quitteraient de sitôt le pouvoir. Pour autant, malgré les traumatismes vécus par la population et la domination des Légions dans les territoires, la paix sociale ne serait maintenue qu'au prix de larges concessions, notamment vis-à-vis des principes démocratiques et de leur application réelle. Pour assurer la stabilité, éviter les révoltes et contenir le mécontentement qui n'irait que croissant en raison des privations et en dépit de la victoire militaire, des représentants locaux et régionaux seraient élus. Lord Potter invita clairement les membres de la Camarilla à se présenter à ces élections, ne serait-ce que pour légitimer leur pouvoir mais il allât plus loin encore : Dans un contexte de développement économique fort qui était à attendre dans les années suivantes, il indiqua qu'il était particulièrement favorable à ce que les industries suivent un modèle de gestion paternaliste, c'est-à-dire qu'elles prennent en charge la vie des travailleurs hors de l'usine et dans leur espace privé, qu'elles créent des liens quasi-affectifs entre les patrons et les travailleurs et que, de cette manière, l'autorité des patrons soit renforcée.
Si, dans un modèle économique de ce type, les syndicats étaient non-seulement autorisés mais généralisés - et Lord Potter indiqua explicitement qu'il promouvrait systématiquement leur création et leur droit de cité - alors les principes démocratiques seraient appliqués, tant dans la vie politique que dans la vie économique et entraineraient de nombreuses conséquences positives : la paix sociale serait assurée puisque la sécurité des personnes et leur représentativité seraient respectées, les industriels, laissant leurs atours de malfrats, pourraient jouir non-seulement d'une puissance économique considérable mais également d'un rôle politique et local renforcé et les territoires seraient maillés par des entreprises dont le potentiel de développement irait exponentiellement. En somme, Lord Potter proposait aux membres de la Camarilla qu'ils deviennent une future classe sociale particulièrement favorisée et qui, pourvu qu'elle se comporte correctement, pourrait asseoir sa domination pour des générations entières.
Il n'était pas étonnant, dès lors, que nombre d'anciens chefs mafieux aient si aisément rejoints les rangs de la Résistance et participent à ce grand raout pour la proclamation de la République. Unis pour protéger leurs intérêts, beaucoup s'étaient arrangés pour se faire désigner comme représentants de leurs territoires. Plus encore allaient se présenter et se faire élire à l'Ecclésia ou au Sénat. Ni Henry Potter ni Fleur Delacour n'étaient dérangés par cet état de fait. La République serait une structure éminemment conservatrice, tant dans ses moeurs que dans ses usages et ses structures. Pourvu que les acteurs économiques reconnaissent les limites qui leurs étaient fixées et qu'un niveau de vie minimum soit garanti pour tous, les dirigeants de la République n'avaient pas d'objection à ce que le hold-up auquel ils assistaient ait lieu. Le meilleur moyen d'asseoir leur pouvoir et celui de la République étant d'acheter la loyauté, quelle meilleure méthode avaient-ils que de laisser ceux qui pouvaient entraver leurs projets prendre leurs dus puis, ultérieurement, d'employer la force combinée de l'armée et de l'administration pour assurer la continuité de cette loyauté ? Les oligarques craindraient trop de perdre leurs avantages et leurs gains pour oser se lever contre eux. En traitant avec eux en amont, Henry et Fleur s'assuraient du concours des industriels et, surtout, de diviser la société entre des possédants prêts à tous les compromis pour ne rien perdre et ceux qui, ne possédant rien, n'étant rien, voudraient tout prendre. Un jeu d'équilibriste qui prendrait des années à se sédimenter mais qui laisserait le pouvoir politique en situation d'arbitre omniprésent et omnipotent.
En créant une classe économique d'industriels, de marchants et de propriétaires monopolisant toutes les ressources, la République gagnait sur tous les plans mais surtout, elle gagnait un temps précieux. Les quelques premières années de sa fondation seraient périlleuses, d'autant plus que les revendications nationales et identitaires ne tarderaient pas à réapparaître. Face aux aspirations de ceux qui prétendraient que le démantèlement de la République répondrait à tous les problèmes, le meilleur moyen dont l'autorité centrale disposerait – outre les méthodes de neutralisation et des accidents qui seraient évidemment employés contre les leaders les plus radicaux – était d'accroitre massivement le niveau de vie et les conditions de travail du plus grand nombre. Ayant d'emblée tout donné aux patriciens, la République jouerait au défenseur des plébéiens et pourrait d'autant plus facilement le faire que ces néo-patriciens, désormais désarmés, seraient devenus entièrement dépendants des décisions et des arbitrages de leurs anciens bienfaiteurs devenus maître-chanteurs. Ainsi, la République en général et ses quelques dirigeants en particulier s'assureraient le contrôle, l'amour et la dévotion du peuple tandis que les acteurs économiques seraient contraints de ployer le genou pour s'assurer le maintien d'un régime de faveurs ou, plus simplement, du statuquo.
Il faudrait plusieurs années mais ce stratagème allait porter ses fruits. Entretemps la reconstruction de la République et la lutte, tant contre ses ennemis intérieurs que ses rivaux extérieurs permettrait de tenir en haleine la population et de légitimer le maintien de quelques personnes aux plus hautes fonctions. Dans ce contexte, l'armée serait une donnée déterminante, raison pour laquelle il n'était absolument pas question que Lord Potter laisse qui que ce soit lui faire ombrage. John MacIntyer n'était à ce titre que la dernière victime d'une série de purges qui avait touché le corps des officiers. A quelques exceptions près, les États-majors étaient maintenant entièrement composés de lieutenants dévoués et, surtout, dénués d'ambitions dépassant celles de son commandant-en-chef.
Henry et Fleur se dirigèrent vers l'estrade en souriant sous le regard des représentants, des objectifs et des miroirs. Ils voyaient dans l'assemblée, noyés entre les oligarques, certaines figures – syndicales, politiques, religieuses, culturelles, ou autre – qui seraient les véritables chefs de file du combat politique des prochaines années. Contrairement au plus grand nombre, ceux-là portaient des idéaux, des valeurs, des idées dont il faudrait tenir compte et qui, malgré les oppositions prévisibles dont ils ne manqueraient pas d'être les porteurs, devraient être maintenus en poste et préservés pour assurer – au moins en apparence – une certaine forme de pluralité politique. Fleur, dont la tâche principale serait de gérer les débats et les négociations entre toutes les franges de l'État, ne commettrait pas l'erreur de les sous-estimer. Au contraire, en leur assurant une plateforme de discussion, en respectant la pluralité des opinions et en faisant preuve ostensible de modération, il serait possible de désamorcer les postures et les pièges qui seraient certainement tendus.
Arrivant au pupitre, toujours sous un tonnerre d'applaudissements, Fleur et Henry laissèrent leurs regards se perdre dans les gradins puis vers les coulisses. Près des portes se tenaient certains des militaires les plus hauts-gradés et des administrateurs les plus importants. Francis Ashford était évidemment là, de même que Déborah Horvath-Szabo, Andrei Volmikov, Najib Salim, Erik et Adna Olseg, Antonio Tibérias, Nadia Rossi, Jeremy Nambasa, ou encore Benjamin Mdialo et Fâris Al-Zahiyour. L'essentiel du premier cercle était présent mais ce fut sur un autre général que les regards de Fleur et Henry s'attardèrent avec un sourire et un hochement de tête public et appuyé.
Arthur Pyke était l'un des généraux préférés de Lord Potter. Ancien camarade de classe à Sandhurst, une relation d'amitié s'était forgée entre les deux officiers au fil des ans. Adjoint discret mais efficace, volontaire et dévoué, Arthur Pyke avait largement participé à faire des Légions une entité cohérente, fiable et fidèle envers ses chefs. C'était lui qui, par une application stricte de la discipline, un système de promotion au mérite et par des purges régulières en avait fait un outil à la main et aux ordres de son commandement. De fait il n'avait pas été étonnant qu'il ait été choisi pour mener Le Piège d'Anvers, une opération qui devait non-seulement libérer l'Europe continentale mais aussi rompre l'alliance entre Voldemort, les Gobelins et les Vampires.
Si pour l'essentiel de la population, Voldemort contrôlait d'une main de fer l'entente avec les Gobelins, la réalité était toute autre. La Résistance savait que les Gobelins émettaient de sérieux doutes sur les buts de guerre du mage noir pratiquement depuis la bataille de Lyon et sans doute déjà auparavant. Les Gobelins étaient des créatures calculatrices qui s'étaient rendues compte de leur erreur de jugement lorsque ce qu'ils prenaient pour une guerre relativement légitime s'était transformée en une conquête sans fin et sans mesure. Comprenant alors que l'alliance avec les mangemorts ne serait, au mieux, que provisoire, les Gobelins avaient tenté de négocier la fin des hostilités de la manière la plus avantageuse possible pour eux tout en prévoyant que d'autres combats seraient à venir, ne serait-ce qu'en raison de leurs propres forfaits lors de la phase initiale du conflit. Il leur devenait par conséquent essentiel d'accroitre rapidement leur population - et donc leurs guerriers - ce qui avait justifié toute la campagne d'enlèvements à laquelle ils s'étaient livrés en Europe centrale. En somme, leur plan était le suivant : déchaîner une blitzkrieg et multiplier les razzias dans les délais les plus courts, de manière à conserver une position de force lors de la signature d'une paix séparée avec la Résistance. Considérant qu'il ne faisait aucun doute qu'un des préalables à l'armistice serait dans la libération d'un maximum de leurs otages, les Gobelins voulaient optimiser leurs délais pour concevoir autant de Gobelins que possible et, pourquoi pas, conserver les meilleures génitrices tombées sous leur coupe comme condition à la paix.
L'honnêteté commandait de dire que les Gobelins, quoiqu'ils aient été des combattants farouches et sanguinaires, particulièrement alors que la victoire leur semblait pratiquement acquise dans les deux premières années du conflit, avaient, des années durant, tout fait pour éviter la destruction du Monde Magique et les effusions de sang inutiles. Leurs efforts, souvent discrets mais constants pendant près d'un siècle, avaient été mis au service d'une transition douce du monde sorcier pour mieux l'intégrer dans un contexte de démultiplication des risques et d'accroissement des enjeux pour toute la société magique. Régulièrement ignorés, méprisés, trahis et condamnés d'avance par presque tous leurs interlocuteurs, les Gobelins n'avaient cessé de forger des coalitions, des stratagèmes et des calculs pour mieux éviter l'effondrement qu'ils avaient été les premiers à entrevoir.
Bien avant l'avènement de Voldemort dans les années 1970, bien avant la guerre contre Grindelwald dans les années 1930 et 1940, bien avant les Grandes Insurrections des Vampires dans les années 1890 à 1910, les Gobelins avaient compris que la situation du monde magique était pratiquement intenable. Les systèmes oligarchiques en cours dans la plupart des pays correspondaient de moins en moins aux aspirations de liberté, d'indépendance et de souveraineté des peuples. De la Révolution américaine à la Commune de Paris en passant par la Révolution française et le Printemps des Peuples, de puissants élans démocratiques avaient vu le jour tout au long du XIXème siècle et malgré leurs écrasements successifs par des forces réactionnaires, il avait été impossible de contenir cette flambée. Les principes des Lumières s'étaient solidement ancrés à tel point que, malgré les concessions et les reculades successives, un corpus de valeurs s'était étendu dans l'ensemble du monde occidental ainsi que dans les colonies des puissances européennes.
De cette évolution radicale de la conception de la politique et de la vie publique au XIXème siècle, le monde sorcier n'avait fait que très peu de cas. Compte tenu de l'espérance de vie moyenne des sorciers et de leur forte inclinaison à vénérer leurs traditions et leurs coutumes ancestrales, les moeurs et les usages du Monde Magique étaient largement réactionnaires et totalement hermétiques au moindre changement ou à la plus petite remise en cause de ses principes et de ses fonctionnements. Politiquement, cela se traduisait par un immobilisme latent des autorités, immobilisme qui se réverbérait sur toute la société magique. Dans l'éducation, la recherche, l'économie, les équilibres sociaux, les moeurs et jusqu'aux relations maritales, les sorciers étaient conservateurs, franchement teintés de puritanisme et très peu enclins aux innovations. En résultait de fait une forme de stagnation qui, à mesure que le monde non-sorcier évoluait et s'émancipait, s'aggravait comparativement d'année en année. Ajoutant à cela l'important accroissement du nombre de la part de nés-de-moldus dans le monde magique et la réduction de la fertilité des familles de sang-pur, tous les ingrédients étaient présents pour qu'un puissant mouvement révolutionnaire, initié par les nés-de-moldus, voie le jour et se généralise.
Dans un surprenant éclair de lucidité, les familles de sang-pur s'étaient aperçues de la direction dans laquelle leur monde se dirigeait et, comprenant le danger pour leurs monopoles et leurs privilèges, elles avaient profité de leurs situations de pouvoir pour agir les premières. Au tournant du XXème siècle, on avait assisté à un durcissement rapide des lois et des discriminations contre les nés-de-moldus et les sang-mêlés. Si la rhétorique officielle justifiait les mesures prises contre eux par la lutte contre les Vampires – particulièrement à la suite de la rupture du troisième traité de Lunebourg en 1896 – il s'agissait aussi, tant en Grande-Bretagne que dans le reste de l'Europe, de casser dans l'oeuf toute velléité de remise en cause des avantages des sang-purs.
Les Grandes Insurrections des Vampires avaient eu des résultats catastrophiques pour les nés-de-moldus et les sang-mêlés. En particulier, le mouvement sécessionniste Vampire porté par l'Archidiacre Victor IV Iaşi à partir de 1894, s'était illustré par le recrutement de nombre de nés-de-moldus à travers le continent européen. En échange de leur coopération et de leur aide dans la lutte armée, l'Archidiacre s'était engagé à reconnaitre un socle de droits fondamentaux et à décorseter l'économie et la politique sorcière. Or, même si la portée de son message était restée relativement limitée, que ses forces avaient été écrasées à la bataille de Caransebeş en 1897 et qu'il avait été lui-même tué à Varna en 1898, l'impact de ses propositions avaient ébranlé le monde magique et particulièrement ses strates dirigeantes qui avaient, dès lors, mis tout en oeuvre pour restreindre les nés-de-moldus et éviter qu'une rhétorique similaire portée par un autre leader charismatique n'embrase définitivement le monde magique.
De fait, l'accès à l'éducation leur avait été réduit, l'entreprenariat avait été conditionné à la présence de sponsors - c'est-à-dire d'actionnaires majoritaires sang-pur -, les postes gouvernementaux leur avaient été interdits. Tout avait été fait pour réduire au maximum les droits des nés-de-moldus, jusqu'à la création de taxes spécifiques pour les biens et les produits magiques. Ainsi, en 1920, pour un produit acheté chez un apothicaire, un né-de-moldus devait payer 10% à 15% plus cher qu'un sang-pur. Pour certains produits particulièrement emblématiques, la différence pouvait même être plus importante. Une baguette magique coûtait 7 Galions d'or pour un sang-pur et pouvait monter jusqu'à 20 Galions d'or pour un né-de-moldus.
En conséquence de ces iniquités, nombre de nés-de-moldus, à l'issue de leur scolarité, retournaient dans le monde non-magique et, quand ils ne le pouvaient pas, essayaient de maintenir le minimum de relations possibles avec le monde sorcier, particulièrement dans le domaine économique. C'était précisément là que les Gobelins avaient vu la menace qui pesait sur eux puisque, de même que les sorciers n'avaient pas connu les bouleversements politiques du monde moldu, ils n'en avaient pas vécu les conséquences économiques, au premier rang desquelles était évidemment la Révolution Industrielle. L'industrialisation à marche forcée, la restructuration de l'artisanat et la mise en place d'un modèle économique de type capitaliste avec économie de marché n'avait dans un premier temps pas eu beaucoup d'incidence sur le monde magique. Au cours du XIXème siècle, les productions industrielles moldues restaient très inférieures aux productions artisanales sorcières et même les produits de consommation comme les aliments ou les vêtements étaient de meilleure facture chez les sorciers qui pouvaient user de la magie pour maintenir un niveau optimal et garantir la qualité la meilleure.
Loin de les rassurer, les Gobelins avaient vu toute la menace qu'une économie libérale et industrialisée pouvait représenter sur une économie qui, mercantiliste, resterait fondamentalement attachée à ses méthodes artisanales. Pour la plupart des produits magiques, il aurait été impossible de créer des chaines de production, de développer des lignes d'approvisionnement en flux tendu ou de mesurer en temps réel les relations entre l'offre et la demande pour mieux définir et ajuster les prix. Non-seulement le monde sorcier n'était pas suffisamment grand pour permettre une telle chose – puisque l'économie de marché supposait de créer des marges significatives entre des vendeurs, des intermédiaires et des acheteurs qui n'auraient aucun lien direct les uns avec les autres – mais, par essence, la magie ne pouvait pas être produite ou appliquée à la chaine ou en série. Il ne faisait donc aucun doute que même si les productions moldues restaient, au XIXème siècle, largement inférieures aux productions sorcières, même si le niveau de vie des sorciers restait largement meilleur et leurs avantages – du fait de la magie – indéniables, à terme, il était à prévoir que le rapport de force finirait par s'inverser si rien n'était fait pour les contrer.
Le 17 novembre 1871 déjà, une semaine après la réunion de Henry Morton Stanley et du Docteur David Livingstone à Ujiji sur le Lac Tanganyika, les Gobelins, prévenus de l'événement par leurs correspondants au sein de la Confédération Magique Bantou – la structure magique en charge de l'application du Code International du Secret Magique en Afrique subsaharienne et qui sera par la suite démantelée et rattachée aux ministères de la magie européens – appelèrent pour la première fois depuis plus de 250 ans une conférence internationale pour traiter de la question moldue. Présentant leurs analyses, les Gobelins identifièrent les risques d'une expansion des moldus et, surtout, de leurs politiques coloniales, tant d'un point de vue économique que politique et social. Des rapports furent envoyés dans les différents ministères de la magie européens et une copie fut expédiée à la Confédération des Mages et Sorciers qui resta de marbre. La ligne générale étant que les affaires des moldus ne concernaient pas les sorciers, il n'était pas question de s'attarder sur leurs péripéties et, surtout, il n'était pas question d'empêcher les sorciers européens et particulièrement les familles de sang-pur de faire en Afrique exactement ce que faisaient leurs pendants non-magiques.
C'est à cette époque que certaines des plus grandes familles sorcières virent leurs fortunes décupler tandis que d'autres, incapables de se maintenir, tombèrent dans la déchéance et la ruine. Par l'appropriation des ressources et la constitution de monopoles économiques, quelques dizaines de familles européennes obtinrent une puissance jusqu'alors inconnue mais, au lieu de réinvestir ces gains et de provoquer une évolution de l'économie sorcière, ils se contentèrent de thésauriser et d'user de leurs fortunes pour gagner de l'influence politique, ceci malgré les mises en garde de la part des Gobelins qui, créatures prévoyantes, comprirent que la déconnection progressive entre l'économie moldue et l'économie sorcière, finirait par aller en défaveur du monde magique.
Les suites de la Conférence de Berlin de 1885 ne firent que confirmer ce processus de découpage de l'Afrique entre les puissances européennes et ses conséquences sur l'économie magique. Les sang-purs, trop obnubilés par les profits qu'ils pouvaient tirer d'une exploitation économique des nouvelles terres et des populations et créatures magiques s'y trouvant, soutinrent largement leurs homologues moldus dans leurs démarches de mise au cordeau du continent et participèrent financièrement aux expéditions et à l'établissement des administrations coloniales. Les avertissements des Gobelins quant au risque de voir émerger une économie industrielle moldue mondialisée en compétition directe avec l'économie magique restèrent pour leur part lettre morte.
Inéluctablement, cependant, le rapport de force s'inversa effectivement au bénéfice des moldus. Outre les tensions et les conflits coloniaux qui se démultiplièrent, depuis l'Incident de Fachoda jusqu'à la Guerre des Boers et qui incitèrent les gouvernants européens à investir toujours davantage dans leurs colonies, la Première Guerre Mondiale eut deux conséquences majeures pour les sorciers : tout d'abord les progrès de la science et de la médecine permirent de rattraper le retard des moldus sur les sorciers et d'accroitre leur niveau de vie. L'équation niveau de vie contre obéissance de mise pour tout né-de-moldu entrant dans le monde magique devint rapidement bien moins attrayant et justifiable. Le racisme latent, les discriminations continuelles, les inégalités et le manque de représentation cessèrent d'être considérés comme des maux nécessaire pour l'intégration dans le monde magique, mais apparurent plutôt comme les marques d'un obscurantisme anachronique à dénoncer.
La seconde conséquence de la Première Guerre Mondiale pour le monde magique fut la répercussion des évolutions économiques, sociales et politiques vécues dans le monde moldu. Pendant toute la seconde partie du XIXème siècle, le socialisme avait fait son lit idéologique et politique sur les inégalités existantes dans les centres industriels entre les foules de travailleurs miséreux et une infime portion de possédants, qui propriétaires terriens, qui bourgeois aisés, qui financiers ou membres des noblesses encore argentées, dont la profusion de richesses et d'avantages était d'autant plus grande que la pauvreté et les disettes restaient persistantes partout ailleurs. En Grande-Bretagne, en Allemagne, aux États-Unis ou en France, partout où la révolution industrielle s'était opérée, les inégalités s'étaient largement aggravées : ceci sans discontinuer jusqu'à la saignée de la Grande Guerre. La vie dans les tranchées de France et de Belgique avait eu raison des inégalités sociales et économiques. Riches et pauvres avaient péri pareillement sous le feu terrible des obus et un quotidien atroce de morts inutiles et de déshumanisation de l'Être.
Au sortir de la Guerre les survivants, unis par les mêmes drames et le souvenir constant des mêmes abominations, avaient bien davantage pris conscience de l'importance de la paix et de la sécurité. S'en était suivi un fort tournant pacifiste dans le monde occidental et, incidemment, une très forte progression du socialisme dans la société, tant du point de vue politique que dans nombre de revendications sociales et économiques. L'évolution des mentalités (comme la question relative au droit de vote des femmes, qui fut ainsi actée en Grande-Bretagne dès 1918, un des premiers états européens à l'accorder), les avancées sociales consenties de manière régulière, le développement de l'entreprenariat individuel, le débat politique et social autour des notions de Liberté et d'Égalité, tout cela eut des conséquences profondes pendant les années 1920 et 1930. Ce fut à cette époque également, à la suite du transfert durant la Première Guerre Mondiale de larges quantités d'or depuis les États européens vers les États-Unis, qu'un système financier de niveau mondial d'organisa, via, notamment, la bourse de New-York.
Ces évolutions rapides ne furent généralement pas comprises dans le monde sorcier. Il eut été impensable de parler de l'idéal du socialisme dans un monde qui n'avait été confronté ni à la Révolution Industrielle ni aux massacres de la Somme, de la Marne ou de Verdun et dont seuls des nés-de-moldus ou des sang-mêlés pouvaient effectivement témoigner, soit par leur expérience personnelle, soit par leurs relations avec leurs familles. Pour la première fois de manière systématique, le Code International du Secret Magique (le CISM édicté en 1689) n'agissait pas en faveur du monde magique mais à son détriment en ce sens qu'il prévenait toute capacité de compréhension des grands enjeux de l'époque. L'isolationnisme du monde magique, longtemps la clef de voute de sa prospérité et de sa sécurité, devint en l'espace de quelques années à peine la source principale de son déclin et un élément majeur de sa mise en danger.
Les Gobelins, qui avaient été les premiers à identifier cette situation, tentèrent régulièrement d'appeler de leurs voeux une refonte profonde du Monde Magique et particulièrement d'une révision du CISM. Un appel unanimement rejeté par les gouvernements magiques et les sorciers de sang-pur qui estimaient que les Gobelins espéraient de la sorte se placer en situation de monopole sur les relations économiques entre le monde magique et le monde moldu, à leur détriment. Si le droit de battre monnaie était déjà une concession obtenue à la suite de la 4ème révolte du roi Gobelin Roknik IX en 1748, les Gobelins avaient été, en contrepartie, interdits d'investir ou d'appliquer des taxations sur l'économie ou les mouvements financiers des sorciers. Un moyen commode de maintenir le contrôle de la manne économique strictement entre les mains des sorciers. En cas de révision du CISM et d'adaptation du Monde Magique aux évolutions du monde moldu, ce traité serait nécessairement remis en cause et il était à attendre que la situation relative de l'économie sorcière obligerait les sorciers à confier définitivement leur politique économique aux Gobelins. La chose était inacceptable pour les sang-pur dont une des bases de leur pouvoir dans la société magique résidait précisément dans la thésaurisation de leurs richesses. Comme souvent, tant en matière économique qu'en terme de politique générale, les sorciers avaient identifié un problème de fonctionnement tout en occultant le vrai débat de fond.
Les Gobelins avaient des années durant parlementé avec les gouvernements magiques, les principales figures politiques et les leaders d'opinion à travers l'Europe et partout où ils disposaient du moindre reliquat d'influence. Comprenant que la méfiance vis-à-vis de leur race était un frein à leurs propositions, ils entamèrent en 1921 des pourparlers de paix avec les Gnomes des Scandes, leurs ennemis ancestraux avec lesquels ils étaient en guerre ininterrompue depuis 1572, et demandèrent en échange de la cessation des hostilités que les Gnomes s'engagent à convoyer leurs inquiétudes sur la scène internationale. Un stratagème qui échoua lamentablement lorsque les Gnomes choisirent, une fois l'armistice signée en 1923, de renier leur parole et de signer une triple alliance défensive anti-gobeline avec les Sorciers – via le Ministère suédois de la Magie – et les Nains.
Voyant que la solution politique et institutionnelle était bouchée, les Gobelins tentèrent de parvenir à leurs fins de manière détournée. A partir de 1926 ils se rapprochèrent du mage Gellert Grindelwald, dont le traité Mein Kampf Für Die Magische Welt, publié en 1925, avait été particulièrement remarqué et apprécié. Faisant la synthèse entre un racisme anti-moldu nourri par les récits de la Première Guerre Mondiale, un idéal de suprématisme magique axé autour du principe du Plus Grand Bien qui correspondait parfaitement à l'idéal de nombreux sorciers et un paternalisme magique centré autour de la domination des sorciers sur l'ensemble des créatures et être magiques, Grindelwald avait acquis en quelques années seulement le statut enviable de nouveau grand penseur et idéologue du monde sorcier. Ses conférences à New York, Berlin, Zurich, Paris, Rome ou Londres attiraient un public toujours plus nombreux où il pouvait exposer ses théories et promouvoir sa Weltanschauung, sa vision du monde foncièrement anti-moldue.
Dans son entreprise politique et démagogique, un des ressors principaux de Grindelwald résidait dans son idée de complot moldu international. Théorisant, exemples prétendument historiques à la clef, que le Code International du Secret Magique n'avait pas été initialement instauré comme un moyen de défense mais comme une tentative partiellement réussie de subjugation du monde magique par les souverains moldus européens au XVIIème siècle, il arguait qu'il s'était agi là d'une victoire déterminante des moldus sur les sorciers qui, alors, avaient perdu l'essentiel de leurs libertés et avaient été contraints de se cacher. Ce révisionnisme historique s'ancrait, toujours selon Grindelwald, dans une lutte ancestrale entre sorciers et non-sorciers et entre une magie « faite de puissance et de magnificence » qu'il opposait à un monde moldu « bas, corrompu et monstrueux ».
Pour contrer « ces temps aux oeuvres affreuses » Grindelwald ne proposait rien de moins que la « libération » des sorciers qui s'accompagnerait d'une « révolution magique » dont la finalité devait être « le plus grand bien de la magie et de ses enfants » c'est-à-dire la soumission des moldus. Une position extrémiste d'autant plus assumée qu'il prévoyait un calendrier suffisamment précis et sur une temporalité suffisamment longue pour balayer les critiques l'accusant d'être un idéologue délirant et un conquérant assoiffé de sang.
De manière subreptice, les Gobelins avaient largement travaillé à la montée en puissance de Grindelwald et de ses lieutenants. Identifiant précocement les signes annonciateurs d'un redoutable mage noir tant sa puissance magique que ses appels répétés à la violence étaient transparents, ils avaient fait le pari d'un coup de billard à trois bandes où, face aux manigances de l'un, il serait possible de prévoir et de contrôler les réactions des autres. De fait les Gobelins avaient soutenu Grindelwald, avaient financé ses colloques, assisté ses alliés, protégé ses sbires et collaboré à la constitution de sa base militante et logistique. Tous les éléments annonciateurs d'une nouvelle guerre civile sorcière avaient été méticuleusement préparés avec l'espoir, enfin, que la brutalité dont ne manquerait pas de faire preuve le mage noir forcerait la main des sorciers les plus récalcitrant et obligerait le monde magique à un rapprochement considérable avec le monde moldu.
Tout le génie politique et tactique de Grindelwald s'était illustré à cette période, à la fin des années 1920. Passant progressivement de la figure médiatique et intellectuelle à la personnalité politique, il avait longtemps continué d'employer ses colloques et ses séances de dédicaces partout en Europe pour populariser ses thèses. Publiant coup sur coup en 1927 Der Völkische Magie où il présentait sa vision idéale de la société magique et, surtout, Der Mythus und die Schönheit der Magie en 1928 où il détaillait son programme politique, Grindelwald avait fusionné un large mouvement dont il se présenta bientôt comme le Meister, le Maitre, à entendre dans le sens plus spirituel qu'opérationnel du terme. Pour autant, face à la méfiance dont il se savait être l'objet de la part de nombreux gouvernements européens qui, quoique réceptifs à ses thèses, réfutaient ses velléités révolutionnaires, il annonça publiquement ne pas s'engager dans la voie de la conquête du pouvoir politique, fusse pacifiquement ou par les armes. A la place il formula en mai 1929 devant plus de 100 000 sorciers réunis pour l'écouter à Graz, lors de ce qui serait plus tard appelé la Gröẞe Konferenz, une prophétie terrible. En transe devant ses partisans, totalement possédé par son message, tantôt sanglotant tantôt hurlant, il annonça des difficultés soudaines dans le monde moldu, bientôt annonciatrices de sang et de malheur pour les sorciers.
Si l'effet de ses paroles choqua un temps les membres de l'assistance, l'effet fut décuplé à l'annonce, entre le 24 octobre et le 29 octobre 1929, du krach boursier de New York, dont les répercutions dévastatrices et immédiates furent ressenties à travers tout le monde occidental et jusque dans le Monde Magique. Pour beaucoup de sorciers, les signes étaient évidents et Grindelwald avait raison. Dès lors, ses préconisations devenaient d'autant plus désirables que déjà on sentit poindre, chez les nés-de-moldus dont les parents tombaient brutalement dans la misère, le désir de les introduire dans le monde magique afin d'éviter les pénuries et la famine. Tout particulièrement pour les sang-pur, la menace semblait imminente aussi nombreux furent les fils de famille qui, entre 1929 et 1931, firent allégeance à Grindelwald.
Le krach boursier de 1929 avait été un coup de maitre de la part de Grindelwald et de ceux qu'il prenait pour ses alliés, les Gobelins, après déjà deux tentatives en Allemagne, en 1923 et en 1927 et qui, toutes deux, avaient eu des effets bien plus limités. Si le mage noir faisait le calcul d'une attaque contre l'économie moldue comme prélude à sa campagne de subjugation, son plan prévoyait surtout des massacres en règle entre les moldus. Usant habillement des relents de nationalisme des uns, de l'esprit de revanche des autres, des dissensions politiques et des conflits idéologiques, il souhaitait avant tout créer une situation où la guerre deviendrait la seule alternative pour les moldus et, en sus, où l'annihilation serait un but de guerre assumé par les différentes parties en présence. De ce chaos dont il voulait attiser les flammes, il espérait que le monde moldu, parvenu à une situation de faiblesse telle, n'aurait d'autre choix que de s'incliner face à la puissance des sorciers lorsque ceux-ci se révèleraient. En somme, Grindelwald s'inscrivait dans une vision hégélienne de l'Histoire et prônait l'action violente pour en précipiter la fin.
Le pari des Gobelins était bien plus fin et paradoxalement opposé à celui de leur partenaire de circonstance. Contrairement à Grindelwald dont les analyses étaient avant tout politiques, leur grille de lecture était principalement économique. Les Gobelins savaient que quelques soient les destructions occasionnées par une guerre – et à ce titre leurs analyses avaient établi dès 1927 qu'une nouvelle guerre au moins d'envergure européenne était, à plus ou moins longue échéance, inévitable – l'appareillage économique moldu était trop puissant pour pouvoir être suffisamment courbé. Au contraire, les Gobelins estimaient qu'une économie en marche vers la guerre – pour ne pas parler d'une économie de guerre comme tel avait été le cas entre 1914 et 1918 – serait d'autant plus redoutable qu'elle allierait la plus grande production avec la plus grande efficacité dans les biens produits. De fait, en agressant l'économie moldue dans les années 1920, les Gobelins voulaient prouver au monde sorcier que la résilience économique moldue était trop forte pour permettre une compétition avec l'économie sorcière. La conclusion des Gobelins était dès lors sans appel : une nouvelle guerre mondiale entre les moldus achèverait de renforcer leur modèle économique et de rendre obsolète celui des sorciers. De fait, les Gobelins espéraient que lorsque les sorciers seraient le pied au mur, ils se résoudraient à envisager une refonte du CISM et une réforme en profondeur du monde magique réforme où les Gobelins pourraient maintenir voire accroitre leur propre influence.
Si les plans de Grindelwald avaient été menés à bien durant les années 1930 et si la Seconde Guerre Mondiale avait effectivement été déclenchée en 1939, tant du fait de ses actions que des forces en présence dans les différentes nations européennes, les bénéfices attendus n'avaient pas été ceux escomptés. Grindelwald avait rapidement été dépassé par les événements, lâché par de nombreux gouvernements dont la solidarité avec leurs homologues moldus l'avait emporté sur leur adhésion à ses thèses. Même les actions violentes auxquels il s'était adonné à partir de 1942 pour envenimer davantage le conflit et ses stratagèmes pour détricoter les relations entre moldus et sorciers s'étaient avérés infructueux. Face à la brutalité des combats, aux exactions contre les civils et aux dévastations aveugles, les rêves de Grindelwald avaient semblé illusoires et ses demandes suicidaires. Pire pour lui, lorsqu'en fin 1942 les preuves de sa collusion avec le régime moldu nazi apparurent clairement et furent diffusées dans les médias sorciers, un grand mouvement de résistance magique conglomérant antinazisme et opposition à Grindelwald se constitua, organisé par cinq sorciers charismatiques : l'américain James Herbert Taylor, le britannique Albus Dumbledore, le français Alfred Marceau, le russe Igor Niatiev et le chinois Liao Deng et que l'Histoire retiendrait sous le nom du Groupe des Cinq.
S'en suivit, en parallèle de la guerre menée par les moldus, une lutte acharnée entre les forces des alliés et les partisans de Gellert Grindelwald et une clarification du conflit entre les belligérants. Voyant sa base se réduire considérablement, Grindelwald n'eut d'autre choix que de chercher une alliance avec les forces moldues de l'axe tandis que l'alliance magique incorporait secrètement l'état-major allié sur les différents fronts. Lorsqu'enfin les Gobelins rejoignirent l'alliance et, avec eux du fait de leur entregent, nombre d'autres nations magiques, les ambitions de Grindelwald furent définitivement abandonnées. De fait le mage noir, voyant ses rêves de libération de la magie s'évaporer sous ses yeux, se livra à des séries d'attaques d'une violence jusqu'alors inégalée. Radicalisant encore ses positions, tuant sans discrimination, perdant tout sens de la réalité et tombant dans une spirale infernale de paranoïa et de mégalomanie, il déchaîna sa violence dans des proportions terrifiantes, d'autant plus que l'érudit était doublé d'un redoutable duelliste aux compétences et à la puissance magique considérable.
Lorsqu'en mai 1945 dans Berlin en ruines, Albus Dumbledore avait enfin vaincu Gellert Grindelwald au prix d'une bataille dantesque voyant s'opposer les plus puissants praticiens de la magie de leur génération, le monde magique, de même que le monde moldu, étaient sortis exsangues et épuisés de la guerre et des destructions. De nombreuses sociétés magiques occidentales avaient été réduites à néant, des centaines de lignées de familles de sang-pur s'étaient éteintes et l'économie sorcière était au bord de l'effondrement. Ce fut dans ce contexte que les Gobelins s'adressèrent aux membres de l'alliance, entretemps devenus les principaux chefs de file de la Confédération Internationale des Mages et Sorciers. Appuyant la prise de contrôle de l'assemblée par le Groupe des Cinq et l'élection de Albus Dumbledore au poste de Manitou Suprême, les Gobelins voulurent obtenir des dividendes de leur soutien et notamment un allègement des restrictions économiques et financières qui leur étaient imposées. Un embryon d'accord fut d'ailleurs obtenu en 1946 lors de la signature puis de la ratification du Protocole additionnel du Traité de Männlichen de 1717 qui autorisa pour la première fois les Gobelins à spéculer sur les marchés financiers moldus.
Bientôt, cependant, la volonté des Gobelins d'ouvrir l'économie sorcière et de l'intégrer au monde moldu fut de nouveau entravée et ce fut curieusement cette fois-ci du fait principal des nés-de-moldus que ce coup d'arrêt eut lieu. En effet, l'éradication de lignées de sang-pur avait entrainé un large bouleversement dans les successions. Les lignées étant interrompues ou laissées sans héritiers, ce furent souvent des fils ou des petits-fils de cracmols qui se retrouvèrent à prendre le contrôle de l'essentiel des actifs thésaurisés par leurs lointains parents… et qu'ils s'empressèrent de convertir en monnaie moldue. Entre 1945 et 1950, une fuite massive des capitaux magiques eut lieu qui stoppa net toute hypothèse de reprise économique dans le monde magique. La réaction ne se fit pas attendre. Entre la fin des années 1940 et le début des années 1960, un nombre considérable de lois furent édictées par les différents Ministères de la Magie occidentaux, précisément pour éviter ce qui ressemblait davantage à une saignée économique et financière et dont les premières conséquences furent une hausse généralisée des prix et un appauvrissement des sorciers.
Voyant la situation, ni Albus Dumbledore en sa qualité de Manitou Suprême du CMS ou de membre du Magenmagot britannique, ni d'ailleurs aucun ministre de la Magie en exercice en occident n'avait eu la capacité d'enrayer un double phénomène : une augmentation considérable du racisme au sein de la société magique, tant envers les moldus que les nés-de-moldus et une reprise en main drastique de la politique sorcière par l'aristocratie sang-pur subsistante, la seule capable et disposée à investir dans l'économie magique. De fait, et c'était un constat pathétique de la situation, l'essentiel des thèses de Grindelwald continuèrent à être considérées comme valides, même après sa chute en 1945. On critiquait souvent l'homme, ses méthodes, ses tactiques et son organisation mais sa pensée et ses propositions, elles, restaient largement présentes et approuvées dans la sphère politique et intellectuelle sorcière. Dans toutes les strates de la société et jusqu'au plus haut échelon, une forme étrange de sympathie pour ses thèses se maintenait, au grand dam des Gobelins. Même Dumbledore, pourtant considéré comme son ennemi juré, était étonnamment laxiste quant à ces questions, préférant éluder tous les points afférents à ce sujet.
C'est dans ce contexte chaotique où l'économie sorcière agonisait à petit feu, où les positions se radicalisaient de nouveau et où aucun travail d'inventaire sérieux n'avait été fait sur la période d'activité de Gellert Grindelwald qu'il fallait comprendre l'émergence du mouvement des mangemorts et la légitimité de nombre de leurs revendications. A mesure que le temps passait et que la séparation entre le monde magique et le monde moldu s'accentuait, les risques pour le premier étaient accrus par le développement du second. Dans les années 1960 et 1970, outre les ambitions démesurées et la folie meurtrière de Voldemort, une véritable inquiétude eschatologique était facilement perceptible dans tous les pores de la société magique. C'était également dans ce contexte que le comportement des Gobelins devait être observé et que leurs positions devaient être comprises. L'échec de leurs stratégies politico-financières au XXème siècle, le temps perdu par la mesquinerie de trop nombreux gouvernements, les déceptions d'innombrables gouvernants, tout cela avait aussi exacerbé les tensions dans leur race. Alors, perdu pour perdu, quand ils avaient constaté qu'il était trop tard pour négocier, que les rares interlocuteurs rationnels et crédibles étaient trop faibles pour espérer leur assurer la survie et la prospérité, les Gobelins avaient changé de cap et s'étaient voués à la frange la plus à même de leur assurer la sécurité la plus importante, même si cela se faisait au prix de la violence, de la cruauté et de la radicalité la plus extrême. Alors, considérant leurs options, les Gobelins s'étaient alliés aux mangemorts qui, en 1998, constituaient la seule force armée sorcière digne de ce nom et dotée de chefs charismatiques et puissants.
L'alliance avait été ébranlée lorsque les véritables ambitions de Voldemort s'étaient étalées au grand jour. La révélation de la magie puis l'invasion de l'Europe continentale avaient été vécus comme des trahisons par les Gobelins qui à aucun moment n'avaient été consultés. La guerre prenant un tour totalement nouveau, les Gobelins avaient été piégés entre leurs choix tactiques d'une alliance avec Voldemort et leurs besoins stratégiques du maintien d'un équilibre entre des factions sorcières (et plus généralement, humaines) qui, sinon, pouvaient à terme se retrouver unifiées contre leur race. Voldemort avait joué de ce dilemme pour forcer la coopération et l'obéissance de ses alliés. Avec une maestria remarquable, il avait élaboré ses campagnes de manière à toujours placer les Gobelins en position de force occupante et, dans les zones les plus peuplées, de troupes ennemies les plus violentes puisque c'étaient généralement aux Gobelins qu'étaient réservées les tâches de bourreaux. Pour les Gobelins, les notions de compassion, de charité et de pitié étaient des concepts étranges et sans valeur. Race belliqueuse par nature, ils étaient tenus par un code d'honneur strict mais où l'héroïsme se mêlait à la cruauté et où l'intransigeance était considérée comme une vertu cardinale. Dans leur analyse, les Gobelins restaient globalement inconscients des bienfaits d'une coopération avec une population asservie ou des avantages de la collaboration volontaire. De fait, une haine tenace naquit rapidement envers les Gobelins et, ajoutés aux campagnes de rapts orchestrés par ailleurs par eux, ils furent souvent considérés comme les pires agents de Voldemort, ce qui était un bénéfice non-négligeable pour le mage noir, toujours anxieux de perdre ses principaux alliés.
En réaction, la stratégie de la Résistance, fondée sur une lutte frontale contre les mangemorts et les Gobelins, avait fait montre de son efficacité. En 2005, alors que le front ennemi était rompu de toutes parts, les fidèles du mage noir comme les Gobelins avaient dû adopter des positions défensives d'autant plus désagréables qu'il s'agissait de postures dont ils n'étaient pas habitués et où ils furent régulièrement refoulés. De fait ils furent obligés d'abandonner l'essentiel de leur terrain hors des Alpes tandis que les mangemorts opéraient des retraites progressives jusqu'à leur ultime point d'ancrage sur le continent, en Hollande. Le moment était parfait pour rompre définitivement l'alliance entre les belligérants et provoquer le chaos dans les lignes adverses. Tels furent les objectifs du Piège d'Anvers dont le Général Arthur Pyke fut le chef d'orchestre.
L'idée avait germée plusieurs années auparavant quand Voldemort, sûr de sa victoire, avait laissé fuiter le mécanisme de fonctionnement de la Marque des Ténèbres pour tenter de tromper et détruire la Résistance lors de la Bataille de Lyon. Il était apparu rapidement que le tatouage magique était un artefact particulièrement élaboré – et, il fallait bien l'admettre, une réalisation géniale de Tom Jedusor – qui servait non seulement de lien entre les mangemorts et leur maître, de siphon magique contrôlé par Voldemort et de canal de communication similaire à une attaque de légilimancie permettant de faire transiter instantanément des informations complexes sur de grandes distances. Grâce à la Marque des Ténèbres, Voldemort avait un accès direct à la psyché de tous ses serviteurs, pouvait coordonner des opérations et transmettre des ordres, le tout sans avoir besoin de quitter Londres. La Marque des Ténèbres constituait l'ambition ultime d'un tenant d'une pratique totalitaire du pouvoir : Elle permettait dans une certaine mesure à Voldemort d'acquérir une forme d'omniscience vis-à-vis de ses troupes, ce qui ne faisait que renforcer le fanatisme et la dévotion de ses forces à son endroit.
En dépit des informations dont elle disposait, la Résistance n'avait, pendant longtemps, pas été en mesure de casser les mesures de sécurité construites autour de cette construction magique. Il était certes possible de comprendre le fonctionnement de la Marque des Ténèbres et même, à un certain degré, de l'émuler, mais les sorciers de la Satis en charge de la recherche dans ce domaine restaient incapables de manipuler les informations qui y étaient transmises et de casser les enchantements élaborés par Voldemort. Plusieurs tentatives infructueuses, dont une utilisant le fourchelang, avaient été expérimentées sans succès. Le réseau de communication des Mangemorts était resté hermétique, inviolable et permettait à Voldemort de maintenir une longueur d'avance en toute circonstance. La situation allait d'ailleurs en s'aggravant, ceci malgré – ou à cause – des campagnes de Lord Potter et de ses généraux.
L'essentiel des victoires de la Résistance étaient dues à une conjonction de facteurs, à savoir l'audace, la surprise, la vitesse, la distance entre les théâtres d'opérations et la compétence des officiers et des troupes. Avec le rétrécissement territorial de la Guerre, les théâtres d'opérations se concentreraient d'autant, ce qui faciliterait la tâche de Voldemort qui, dès lors, n'aurait plus à se focaliser en tous points de l'Europe. La bataille pour la Hollande focalisait toute son attention parce qu'il savait que c'était là que se jouerait la bataille décisive pour la libération du continent. Il était donc à attendre qu'il soit particulièrement minutieux dans ses préparatifs, ce qu'il était rarement en temps normal du fait de la pluralité des points chauds. La vitesse, arme redoutable de Lord Potter et de la Résistance, était globalement niée par le rétrécissement du front et la bataille rangée et frontale qui y serait livrée. A cela s'ajoutait que la transmission des ordres était chez les alliés plus lente que chez les mangemorts, précisément du fait que la Marque des Ténèbres permettait des communications immédiates et donc une plus grande adaptabilité des lieutenants du mage noir. Il fallait donc s'attendre à ce que la vitesse soit, chose paradoxale et ô combien dangereuse, du côté des défenseurs. La qualité des troupes restait une donnée largement en faveur de la Résistance mais était elle-même contrebalancée par la quantité des forces de l'adversaire. En somme, seule l'audace et la surprise saurait assurer la victoire ou, au contraire, signer la défaite dans cette partie.
La clef décisive face à la menace d'un coup d'arrêt de la Résistance provint d'un transfuge vampire qui déserta les lignes adverses en début octobre 2005. Agent de liaison entre les mangemorts et les différentes parties prenantes de l'Armée Noire, il était porteur d'une missive à destination du Seigneur Gobelin Tindrok de la part du Général Mangemort Bellatrix Lestrange et ordonnant un retrait de toutes les forces de Gobelins vers Anvers pour y organiser la défense de la cité. Le Général Pyke, à la réception de la lettre, en modifia légèrement le contenu et y ajouta comme ordre secondaire d'éliminer une liste de sorciers qui se préparaient supposément à faire défection et de mettre aux arrêts le Général Rogue pour subversion et trahison envers Lord Voldemort. Le but de la démarche était double : rompre les liens de confiance entre les membres de l'Armée Noire en jetant le soupçon entre les uns et les autres et forcer le remplacement de l'un des meilleurs stratèges ennemis par un autre moins compétent.
Severus Rogue était considéré comme l'un des plus redoutables adjoints de Voldemort. Rusé et efficace, doté d'un sens de l'organisation particulièrement développé, il avait la réputation d'un tacticien qui, quoique sans génie, savait conserver ses forces et pousser au maximum les moyens qu'il avait à disposition. Pilier du régime de terreur du Mage Noir sur le continent européen, on le savait être un conseiller écouté, un érudit en haute magie et qui, remplaçant le fanatisme ordinaire des plus proches de Voldemort, employait un cynisme à toute épreuve grâce auquel il parvenait à s'assurer des plus grandes faveurs de son maître.
Pour des raisons qui restaient obscures à l'essentiel de l'État-major de la Résistance, Lord Potter avait émis l'ordre de capturer vivant le Général Rogue. Vendetta personnelle ou considération stratégique, nul n'aurait véritablement pu le dire mais le fait était qu'il figurait sur la très courte liste des personnalités prioritaires dont il s'agissait de s'assurer. Une tâche complexe considérant que les mangemorts, du fait de la magie, pouvaient aisément utiliser des portoloins ou transplaner hors de danger. Une tâche initialement dévolue à quelques sorciers spécialement entrainés puis, dans le cadre de sa réorganisation, de la Satis, avec laquelle tous les officiers commandants devaient collaborer et qui, précisément, dans le cadre de la tactique élaborée par le Général Pyke, se trouverait à la manoeuvre.
A plusieurs reprises durant la Guerre et particulièrement pendant la campagne d'Espagne, les méthodes de désinformation avaient été employées par les différents belligérants mais, pour la première fois, un élément nouveau advint et changea complètement la donne. Le 7 novembre 2005, après des années d'essais infructueux, la magie de la Marque des Ténèbres avait enfin été percée par des équipes de chercheurs de la Satis. Au-delà d'une simple compréhension élémentaire de la construction magique, indiquée par Voldemort lui-même des années auparavant, les équipes en charge de ce sujet avaient été en mesure de simuler et de modifier les propriétés de la Marque des Ténèbres, ainsi que d'en créer une reliée directement au réseau établi par le Mage Noir. Il était enfin possible d'en manipuler les composantes et surtout de s'en servir pour diffuser de fausses informations. Le système d'information et de renseignement direct de Voldemort, un des fondements de son pouvoir sur ses subordonnés, était de fait entièrement compromis. Par cette donnée seule, la guerre connut un tournant définitif en faveur de la Résistance. Le tout était de savoir s'en servir convenablement.
Se coordonnant avec son collègue, le Général Al-Zahiyour, le Général Pyke ne tarda pas à agir. A la suite de quelques messages tests envoyés via un mangemort capturé pour en mesurer l'efficacité, Arthur Pyke infiltra le réseau et commença à disséminer de fausses informations. Contrairement aux apparences, le réseau de la Marque des Ténèbres n'agissait pas comme un lien unique entre Voldemort et ses subordonnés. Une des premières erreurs d'analyse des langues-de-plomb du Département des Mystères avait été de croire qu'il s'agissait d'une application bâtarde d'un charme de protéiforme, alors que le système était infiniment plus élaboré. Par l'action de la pensée et de la magie, n'importe quel porteur de la Marque des Ténèbres pouvait contacter un autre porteur et lui transmettre une information complexe. De fait, considérant les milliers de mangemorts en activité, des centaines de milliers de messages étaient transmis de la sorte tous les jours, certains sans importance, d'autres stratégiques. En outre, la Marque des Ténèbres avait une autre fonction : elle agissait comme un transmetteur siphonnant un peu de magie de son porteur, non-seulement pour rester opérationnelle, mais aussi pour l'envoyer à Voldemort. De fait, l'arithmétique était diabolique : plus Voldemort avait de suivants, plus il devenait puissant.
Pour brillante qu'elle soit, la Marque des Ténèbres avait un défaut. Conçue comme un siphon magique, et bien qu'il puisse à l'envi user de ses propriétés pour espionner ses mangemorts ou écouter leurs échanges qui se passaient par elle, Voldemort ne pouvait pas lui-même la porter. Pour transmettre ses ordres, il avait continuellement besoin d'un de ses suivants à disposition et ce serviteur, lorsqu'il était employé de la sorte, souffrait le martyr du fait de la confrontation entre sa magie personnelle et celle puissante et étrangère de Voldemort. De fait, la faveur de le servir dans cette capacité était généralement vue comme une punition et était employée en tant que telle par le Mage Noir. A ce titre, lorsqu'un mangemort sentait une communication par sa marque, il savait instinctivement qui son Seigneur châtiait. Considérant le caractère lunatique de Voldemort, nombreux furent les mangemorts qui, pour une durée plus ou moins longue, subirent cet honneur.
Cette situation de fait eut deux conséquences. Outre la peur évidente et absolue que Voldemort inspirait chez ses suivants, le mangemort ponctuellement à l'origine des messages du Mage Noir n'était pas continuellement le même, ce qui pouvait constituer, en cas de brèche dans la sécurité de la Marque des Ténèbres, une vulnérabilité. Ensuite, considérant que Voldemort était le seul à utiliser la Marque d'un de ses suivants pour communiquer avec les autres, il était attendu que les messages envoyés de la sorte émanent exclusivement de lui. Par conséquent, si jamais quelqu'un parvenait à émuler sa méthode de communication, aucun mangemort ne pourrait avec certitude dire si le message reçu provenait d'un tiers, même si ces ordres étaient illogiques. Considérant que Voldemort punissait de mort toute personne n'exécutant pas ses ordres, nul ne songerait légèrement à désobéir.
Ce sont ces vulnérabilités dans le système de communication que le Général Pyke décida d'utiliser pour actionner son stratagème. En plus du message falsifié envoyé à Tindrok, les opérateurs de la Satis sous ses ordres, utilisant plusieurs mangemorts capturés lors d'escarmouches ultérieures, entreprirent de noyer le réseau de la Marque des Ténèbres de messages contradictoires et d'intégrer, dans ceux-ci, quelques-uns émanant soi-disant de Voldemort. Par une maitrise précise du rythme des messages, la Résistance parvint discrètement à désorganiser les forces ennemies et en particulier à dégarnir deux positions fortifiées autour de Eindhoven et Nijmegen. En parallèle la Satis parvint à faire courir dans les rangs des mangemorts la rumeur selon laquelle les Gobelins souhaitant une paix séparée, se préparait à un acte de trahison. Quand, enfin, les principaux lieutenants de Voldemort en Hollande, le Général Rogue en tête, reçurent l'ordre d'attaquer les Gobelins à la moindre suspicion de trahison, tous les éléments furent réunis pour que l'Armée Noire se livre à une curée dans ses propres rangs.
Le matin du 12 novembre 2005, lorsque le Seigneur Tindrok arriva à Anvers avec ses troupes, il suscita rapidement l'inquiétude de ses alliés mangemorts. La force gobeline rassemblée était très supérieure en nombre aux sorciers présents dans la cité et les moldus sous imperium, dépêchés pour faire face à la Résistance, ne pouvaient pas être rappelés pour compenser le rapport de force sans risquer une brèche sur le front. La situation déjà tendue se crispa encore davantage lorsque les Gobelins prirent position sur les axes stratégiques et que Tindrok exigea une entrevue avec le Général Rogue. Pour les mangemorts, les signes annonciateurs d'un coup de force étaient évidents et furent prouvés exacts lorsque Tindrok parvint, avec les membres de sa garde d'élite, au Quartier Général de l'Armée Noire, à l'Hôtel de Ville, sur les rives de l'Escaut.
Présentant l'ordre écrit de la Générale Lestrange, le Seigneur Tindrok tenta de placer le Général Rogue aux arrêts, ordre qui fut immédiatement démenti par un message de Voldemort via la Marque des Ténèbres. Une réaction en chaîne d'une extrême violence d'enclencha alors. Tindrok et ses guerriers furent mis en pièces et les mangemorts, recevant des communications de leurs frères d'armes annonçant des insurrections de Gobelins partout dans la cité, décidèrent de mettre en action leurs contingences contre ce qu'ils prenaient pour de la trahison. Sur ce qu'ils pensaient être les injonctions de Voldemort, les mangemorts appelèrent en renfort leurs moldus sous imperium et déchaînèrent leurs supplétifs détraqueurs. Les sorciers noirs se déchainèrent, mettant en outre fin à ce qu'ils voyaient depuis longtemps comme une alliance contre-nature entre les sorciers et les Gobelins. Les Gobelins quant à eux, face à ce qu'ils prenaient pour la dernière des duplicités, se battirent avec d'autant plus de férocité que le Seigneur Tindrok, membre éminent du clan du Roi des Rois Ragnok, était considéré par ses guerriers comme un héros depuis le récit de sa conduite lors de la bataille de Londres six ans auparavant.
En plus de la dislocation de l'alliance entre les Gobelins et les mangemorts, le Général Pyke actionna coup sur coup le second pan de son stratagème. Prétextant la perte de contrôle de Anvers par les forces du Général Rogue, l'officier mangemort Joachim Selwyn, de liaison entre Voldemort et les Vampires naturalistes, reçut l'ordre de déployer ses forces afin de rétablir le calme par tous les moyens et d'éradiquer les Gobelins. Faisant ensuite circuler, via la Marque des Ténèbres, que les Vampires comptaient s'allier avec les Gobelins et que le Général Selwyn avait renié le Mage Noir dans l'espoir de se rendre à la Résistance, le massacre se généralisa, chaque camp se pensant trahi par les autres.
Ce fut quand les Vampires naturalistes passèrent à l'action à Anvers et se retrouvèrent entre deux feux que les Légions de la Résistance se mirent en mouvement. Outre l'attaque menée par le Général Al-Zahiyour sur Oldenbourg depuis le mois de septembre 2005, des attaques commando furent coordonnées vers Groningue, Apeldoorn, Nijmegen et Eindhoven et une percée fut réalisée quand le 21ème Régiment d'Infanterie Motorisé pulvérisa littéralement sous un déluge de feu les fortifications à Maastricht sur les bords de la Meuse. Opérant une stratégie de feu roulant sur toutes les positions défensives, les Légions parvinrent, une fois la percée obtenue, à prendre une à une à revers les poches de résistance des mangemorts et à ouvrir la voie vers la côte. Une attaque secondaire, lancée depuis Amiens par Hestia Jones, à la tête de l'Ordre du Phénix et d'un contingent d'elfes de combats vers Gand, fit s'effondrer le périmètre de défense ennemi.
Dans une tentative désespérée de rétablir l'ordre et sans que la Résistance n'ait même à le suggérer, le Général Rogue sonna le 21 novembre 2005 la retraite de toutes les forces vives du front et le retour dans les meilleurs délais de toutes les troupes de l'Armée Noire à Anvers en vue d'une évacuation vers les îles britanniques. Son pari était risqué mais logique. Étant le premier à se douter que le chaos engendré était sans doute le fruit d'une désinformation et que la Marque des Ténèbres était compromise, il jugea d'une part que, du fait de la désorganisation, la citadelle hollandaise ne tiendrait pas face à un assaut massif des forces de la Résistance, et d'autre part que les mangemorts et ses quelques atouts subsistants devaient être sauvés à tout prix. Mieux valait perdre des territoires, des troupes de moldus sous imperium et l'alliance avec les Gobelins plutôt que de voir l'essentiel des forces de sorciers être anéanties. Mieux valait rembarquer les détraqueurs et l'essentiel de l'appareil magique subsistant plutôt que de signer, en Hollande, la défaite peut être définitive de l'Armée Noire.
A partir du début décembre 2005, les Légions de la Résistance avancèrent. La débandade des mangemorts était totale et une véritable course poursuite s'engagea, les fuyards étant massacrés avant de rejoindre l'ersatz de force structurée autour du Général Rogue. Chose suffisamment rare pour être notée, devant la débâcle, Voldemort lui-même se déplaça jusqu'à Anvers pour mettre un terme au bain de sang et éliminer les derniers Gobelins combattants. Constatant que la cité était indéfendable, il accepta que commence l'évacuation de ses hommes et il dût lui-même avec rage quitter la ville à l'approche des troupes de la Résistance, non sans disposer des pièges magiques ni forcer les derniers moldus sous imperium de se lancer contre les troupes alliées dans ce qu'il espérait que serait une boucherie.
Il fallut plus de trois mois aux forces conjuguées du Général Al-Zahiyour et Pyke pour pacifier la Hollande. L'Europe continentale fut officiellement libérée du joug des mangemorts le 15 mars 2006. Commencèrent alors les préparatifs pour l'acte final de la Guerre Noire, l'invasion des îles britanniques, dont la première phase fut programmée pour le 15 aout 2006.
Laissant le temps aux applaudissements nourris de s'estomper, Henry et Fleur continuèrent de parcourir lentement la salle du regard, un léger sourire aux lèvres et en hochant régulièrement de la tête dans un remerciement silencieux. Dans cette assemblée, à cet instant précis, l'Histoire s'écrivait comme rarement elle avait l'occasion de le faire. Des mots qui résonneraient pour l'éternité seraient prononcés et un Nouvel Ordre serait établi sur les ruines de l'ancien monde. Enfin, lorsque le volume sonore diminua, Henry Potter et Fleur Delacour s'approchèrent du micro et commencèrent leur allocution :
« - Citoyens, peuples libérés, vous tous, frères en humanité … »
