ℭ𝔥𝔞𝔭𝔦𝔱𝔯𝔢 𝔮𝔲𝔞𝔱𝔯𝔦𝔢𝔪𝔢
𝙴𝚗𝚝𝚛𝚊𝚟𝚎𝚜
Se réveiller dans une cellule n'est jamais une bonne nouvelle. Pourtant, quand Hélène remarqua qu'elle reposait sur un lit, détachée, elle ne put retenir un souffle de soulagement. Une douleur intense couronnait son crâne. Elle était toujours vêtue de sa blouse d'hôpital maculée de sang et se rappela rapidement les caméras.
-S'il vous plaît... S'il vous plaît !
Seul l'écho lui répondit.
-L ?
Personne. Elle se laissa retomber sur le lit amèrement.
Une certaine effervescence régnait dans l'atelier. Les enquêteurs se concertaient sur la marche à suivre pour confondre le nouveau Kira.
-Mais comment en obtenir la preuve ? questionna Aizawa.
Le simple profil correspondant d'Higuchi, membre de Yotsuba à la tête du développement de la technologie, était loin d'être suffisant pour l'inculper. Avare, égoïste, opportuniste... Il se démarquait par un comportement plus que suspect et un amour du vice presque caricatural.
-Il y a des chances qu'il ait utilisé notre détenue pour détourner l'attention, proposa L en enfournant calmement deux cookies dans sa bouche.
Un plan pas trop difficile à mettre en oeuvre qui collait aux moyens intellectuels du présumé instigateur. Hypothèse à vérifier.
Du mouvement dans le coin de son ordinateur lui signala que la française était sortie de son sommeil. Il cliqua sur la fenêtre et l'observa par habitude.
-Tu penses toujours qu'elle est complice ? s'étonna Sôichirô Yagami.
L haussa les épaules, la bouche pleine.
-Elle ne le sait sûrement pas elle même, énonça-t-il, postillonnant des morceaux de gâteau vers son bureau. Mais Kira peut manipuler les gens... Autrement dit, il a pu la manipuler pour que je la soupçonne.
Après avoir établi la marche à suivre concernant Higuchi, L congédia le bureau d'investigation. Il avait besoin d'être seul pour continuer d'enquêter sur l'entourage d'Hélène s'il voulait respecter l'accord de confidentialité qui les liait. Il envoya Watari la visiter et commença à passer quelques appels. Ça ne l'empêcha pas de la garder à l'oeil avec zèle.
Le vieil homme encostumé déposa le sac de sport contenant des habits de rechange devant la porte d'une petite pièce adjacente à la cellule d'Hélène.
-Je vous donne accès à cette salle de bain pour les dix prochaines minutes. Voici vos vêtements. Sachez que pour le bon déroulement de l'enquête, vous serez vidéosurveillée.
-Je vous demande pardon...
Ses bras tombèrent le long de son corps et son visage afficha instantanément une expression mortifiée.
-J'en suis sincèrement désolé mademoiselle, c'est la procédure.
Mentalement à bout, elle se saisit lentement de son sac et ferma à clé la porte de la salle de bain. Sa tête se posa contre le battant alors qu'elle tentait de rassembler son courage pour initier la douche dont elle avait besoin.
Qui ? Qui avait accès à cet enregistrement et pouvait le visionner ?
Elle se rappela la fois où elle avait du passer un examen médical particulièrement gênant et s'encouragea : ce sont des professionnels. Des enquêteurs de haute volée, pas des vieillards lubriques à l'affut de la moindre cuisse trop apparente. Puis l'image de L lui revint à l'esprit.
Elle ne savait pas si c'était leur écart d'âge moindre ou son regard apathique, mais songer à L visionnant ses ablutions la fit frissonner. Hélène tourna l'arrivée d'eau chaude à son maximum. Son but était de créer de la buée pour que l'objectif des caméras en captent le moins possible.
Trouvant des serviettes de toilette, elle en prit une grande et entreprit de se couvrir avec pour se déshabiller. La vapeur ayant envahi toute la pièce et aveuglé le miroir accroché au dessus de l'évier, elle finit par ôter la serviette une fois collée dans un coin de la douche, d'où elle espérait révéler le moins possible sa nudité.
On toqua trois fois contre la porte. Elle tressaillit.
-O-oui ?
-Il vous reste cinq minutes mademoiselle, lui signala la voix polie de Watari, étouffée par la cloison.
Expédiant la douche le plus rapidement possible, chacun de ses gestes était mécanique, dénué de toute sensualité. Elle se rua sur ses vêtements pour s'habiller le plus vite possible. L'humiliation avait assez duré. Hélène ouvrit la porte, apparaissant dans un nuage de condensation.
-Tu es en retard de quarante-huit secondes.
Qui d'autre que L lui même pour l'attendre à sa sortie, montre en main ? Elle se demanda depuis combien de temps il rôdait dans les parages.
-Je vais pas te mentir, c'est franchement glauque.
L eu une expression circonspecte puis enchaîna.
-As-tu réfléchi à ma proposition ? Avec qui veux-tu être enchaînée ?
-J'imagine que si je refuse de l'être, je vais rester à croupir dans ma cellule...
Le détective hocha la tête.
-Je suis en train d'établir un réseau autour de toi... Je cherche tes liens avec certains individus au Japon. Si tu coopérais j'irais plus vite à te disculper.
Hélène soupira.
-Bien.
Elle lui tendit son poignet en affichant une moue fermée. L lui souri.
-Très bon choix.
Lui passant les menottes, il demanda à Watari d'en conserver la clé. Réfléchissant aux étranges méthodes de L, elle se laissa traîner derrière lui jusqu'à l'atelier.
-Pour des raisons de sécurité, chaque membre de la cellule d'enquête sur Kira utilise un pseudonyme. Désormais, tu m'appelleras Ryûzaki. Ton prénom sera Sara... Tu devrais vite te trouver un nom de famille.
Tirant un siège de bureau du bout des doigts, il s'y accroupit et ouvrit son ordinateur portable.
La gifle était partie tellement vite qu'il n'eut le temps de l'éviter.
-Mais c'est MA salle de bain ! gronda-t-elle en furie, voyant l'écran du détective divisé en une série d'images de vidéosurveillance couvrant la pièce sous tous les angles.
L'air hébété, il touchait sa joue endolorie.
-Tu aurais préféré que la cellule d'enquête au complet te surveille ?
Bafouée, elle se tut. Avec rapidité, sa main se faufila vers le PC pour appuyer sur la touche "esc", fermant les fenêtres liées aux caméras. Elle retira vite ses doigts, constatant qu'ils étaient collants. Fronçant le nez de dégoût, elle eu un mouvement de recul.
-Ton clavier... Il est...
-Dysfonctionnel, renchérit L avec une rapidité singulière.
Il ferma l'ordinateur et le jeta dans la corbeille la plus proche. Un joli lancer en cloche qui eut le mérite de ne pas rater sa cible. Le PC tomba dans la poubelle avec fracas.
-Vous ne devez pas manquer de moyens ici, constata Sara.
Ignorant la remarque, juché sur son fauteuil, il entreprit de finir un paquet de bonbons traînant sur le bureau. D'un tour de siège, il lui fit face.
-Pour commencer, je veux le nom, le prénom, le sexe, l'âge et l'adresse de tous ceux que tu as pu côtoyer de près comme de loin au Japon. Si tu possèdes d'autres informations que tu juges utiles, je te prie de me les communiquer.
Tirant sur la chaîne qui les liait, le détective la mena vers un coin de la pièce recouvert de papiers. Sur les feuilles se trouvaient reproduites en couleur la pièce d'identité de nombre de connaissances de Sara. Quelques gribouillis venaient compléter certaines impressions; l'écriture enfantine était presque illisible.
-J'ai commencé une arborescence de tes relations ici, j'aimerais avoir une chronologie de tes rencontres, la fréquence de vos échanges... À vrai dire, je pourrais déjà savoir tout ça si tu m'avais déverrouillé ton téléphone. J'ai du me baser sur une rapide enquête de voisinage pour collecter ces données.
-Tout ça en quelques heures...
Sara dû l'admettre, elle était impressionnée.
-L'intendante de ta résidence étudiante est assez bavarde. Et tu remarqueras que j'ai émis quelques hypothèses.
-Juste par curiosité, qu'est-ce qui t'as empêché de fouiller dans mon portable ? Je ne vois pas bien comment un simple code a pu te stopper.
Comme une évidence, L répondit :
-Je ne voulais pas que tu le prennes comme une intrusion dans ta vie privée.
Sara s'étonna.
-Je ne suis pas sûre de comprendre... Tu veux dire qu'après avoir été chez moi prendre mes affaires, questionné l'intendante sur toutes mes fréquentations, filmé mes moindres faits et gestes et même ma douche... Tu cherches à ne pas être intrusif, c'est bien ça ?
Il se gratta la tête avec circonspection. Il avait l'air sincèrement étonné. Sara le vit et n'en dit pas plus.
-Je n'ai pas questionné que l'intendante lorsque je suis allé chez toi, Sara, pensa utile de préciser L.
Les heures passèrent dans une ambiance studieuse. Sara lista ses connaissances, rectifia l'organigramme de L, griffonna à son tour sur les feuilles volantes. Elle fréquentait plus de monde qu'elle ne le pensait initialement. L, quant à lui, semblait être un trou noir : tout ce qui était un tant soit peu glucosé et à sa portée finissait englouti. Une excentricité qui ne manqua pas de surprendre Sara.
Quand vint l'heure du repas, Watari lui servit sur un plateau un sachet de nouilles instantanées accompagnées d'eau chaude. Elle vit que L ne mangeait pas, mais n'en dit pas plus. Elle ouvrit le sachet d'assaisonnement avec ses dents puis le répandit sur ses nouilles déshydratées.
-Alors le crime, c'est une passion ? Tenta la française dans un élan de sociabilité.
Relevant la tête d'une pile de feuilles -des documents en provenance de Yotsuba, passés à la broyeuse mais reconstitués par Wedy- il la fixa de ses pupilles noires.
-Un jeu. Très distrayant et parfois dangereux.
-Ça me rappelle un peu les maths. Tu as l'air d'avoir les réponses mais de la peine à les démontrer. Pourtant c'est ce qui le plus important au final. La démonstration.
-C'est la première fois que j'entends une telle comparaison, et quelque part tu n'as pas tort. Je sais qui est Kira, qui l'a été... Reste plus qu'à le prouver.
Il eut un de ses rares sourires. Elle saisit la bouilloire et versa l'eau frémissante dans le bol où se trouvaient déjà les condiments et les nouilles. Saisissant une fourchette, elle mélangea le tout avec application et recouvrit le bol avec une assiette.
-C'est du pain béni pour toi, l'affaire la plus inextricable du siècle.
L'observant toujours, il se fit plus solennel.
-J'espère y survivre... Je me suis rarement autant exposé.
Relevant les yeux vers lui, elle posa sa main sur son épaule avec chaleur.
-Pour le meilleur détective au monde ça devrait être faisable, non ?
Marquant un temps d'arrêt, il fixa la main avec surprise.
-Tu es célibataire, Sara.
C'était une affirmation : il connaissait bien le dossier. Rougissante comme une pivoine, elle retira sa main précipitamment.
-Ce n'est pas la question !
Soufflant sur ses nouilles, elle les engloutit précipitamment. Elle avait faim mais voulait aussi éviter la pair d'yeux qui l'observait manger avec attention.
Il était 23h32 et Sara était épuisée. La journée fut longue et éreintante. Après avoir rassemblé de quoi travailler, L ne fut pas trop difficile à convaincre de rejoindre la chambre.
Composé de deux lits jumeaux accompagnés de tables de chevets, le couchage n'avait rien de notable. Cadre en fer, parures blanches, oreillers de même couleur. Une armoire se trouvait au fond de la pièce, à côté de laquelle une porte donnait accès à la salle de bain.
La jeune fille se jeta sur l'un des lits avec abandon. Le matelas était si accueillant qu'elle ne voulait plus le quitter.
-Tu ne te déshabilles pas ? questionna L, peu innocemment.
Pour toute réponse elle lui jeta son oreiller en pleine figure. Il l'attrapa au vol et lui rejeta dessus. Elle se glissa sous les draps et le prévint :
-Un seul geste suspect et j'appelle Watari.
Ne tenant pas compte de la remarque, il s'assit sur le second lit.
-C'est la première fois que je me couche en si bonne compagnie.
Sara rit sincèrement.
-Je sais pas si j'aime ton honnêteté. Bonne nuit Ryûzaki.
Posant son ordinateur flambant neuf sur le pied de son lit, il l'informa :
-Je ne compte pas dormir.
La nuit était le royaume de L. Toutes lumières éteintes, recroquevillé sur la couverture, il était dans son élément. Accoutumé à l'obscurité, les lumières de la ville lui suffisaient à percevoir les contours des objets meublant la pièce. Tout en se repassant les vidéos de la surveillance de Light, il regardait Sara dormir. Ses cheveux emmêlés dépassant de la couette, une vague forme humaine se distinguant à peine. Sa respiration régulière signalait un sommeil profond, paisible. Sachant Misa Amane surveillée étroitement par le reste de la cellule d'enquête, L se questionnait. Qu'est-ce qui lui avait échappé ? Le pouvoir de Kira restait un grand mystère, et la possibilité de s'être fourvoyé sur Light et Misa était tout simplement déprimante. Il lui fallait comprendre.
Il devait avoir Higuchi, le nouveau Kira. Et heureusement il était enchaîné à sa potentielle acolyte.
