ℭ𝔥𝔞𝔭𝔦𝔱𝔯𝔢 𝔭𝔯𝔢𝔪𝔦𝔢𝔯
𝙸𝚖𝚙𝚊𝚌𝚝
Ne pas révéler son patronyme complet n'était pas une mesure de sécurité pour Ada. Seulement une coquetterie. Adelheidis... Elle détestait ce prénom compliqué et imprononçable pour tout japonais de base, héritage de feu sa grand-mère germaine. Sans s'en douter, elle venait de retirer une carte du jeu de Light.
Le cours qu'Ada dispensait en première année avait commencé en retard sur le calendrier du semestre. Elle voyait donc la classe trois fois dans la semaine pour rattraper l'échéancier et entrer dans les dates de l'année scolaire. Elle ne l'avait pas remarqué au premier abord, ce jeune homme brillant qui disparaissait souvent de ses cours. Beaucoup de visages à mémoriser, de nombreuses classes à administrer. Mais alors qu'il participait, Ada finit par le voir.
-La Cour constitutionnelle fédérale allemande a défini trois fonctions de la peine criminelle. Vous avez omis celle du talion.
Il était d'une beauté rare. Elle se demanda comment elle n'avait pu le relever plus tôt. Sa présence irradiait de perfection.
-C'est une fonction considérée comme désuète par certains courants doctrinaux. Dont je fais partie.
Il ne parut pas satisfait de sa réponse, mais n'en dit pas plus. Elle le perçut et poursuivit :
-Aujourd'hui, les actualités nous montrent une résurgence de ce fameux talion, ici même, dans la société japonaise. L'affaire Kira pose de nombreux questionnements éthiques quant à notre façon de rendre la justice en tant qu'État... Mais reprenons sur les principes du droit pénal allemand.
-Vous êtes contre Kira alors ? renchérit un élève depuis le fond de la petite salle de classe.
-Qui ou quoi que soit Kira, c'est une vision simpliste de la Justice qui est défendue. Cela ne prend ni en compte la prévention des actes criminels, ni la réinsertion des délinquants. Le sujet est clos.
Une paire d'yeux impassible la scrutait. Sans qu'elle puisse se l'expliquer, lorsqu'elle les rencontra, Ada sentit une violence sourde prête à s'abattre sur elle.
Elle continua son cours sans en dire plus à ce propos, ayant cette fois-ci une conscience accrue de la présence de l'étudiant. Il ne chercha plus à participer pendant cette heure, et notait avec application chaque paragraphe de son exposé.
Alors que la fin du cours sonnait, la jeune professeure fouillait dans ses fiches de présence pour identifier ceux ayant plus de deux absences dans son option. Assez vite, elle distingua Light et le reconnut grâce au trombinoscope de la classe qui lui avait été communiqué par l'administration.
-Excusez-moi, Monsieur Yagami ?
Il était en train de ranger ses affaires, Takada à ses côtés.
-Je peux vous parler ?
Ce dernier acquiesça.
La salle se vida rapidement de ses élèves. Bientôt ils ne furent que deux dans la pièce.
-Je viens de remarquer que vous avez un certain nombre d'absences. Cette option est obligatoire, vous n'êtes pas autorisé à la sécher.
Light prit son air le plus courtois. Intérieurement, il fulminait.
-Je vous prie de m'excuser, mademoiselle-
-Madame.
Il lui sourit avec une bienveillance teintée de férocité. Elle commençait à lui taper sur le système.
-Avez-vous des certificats pour justifier ces absences ? Le cas échéant, vous serez considéré comme défaillant par l'administration.
Light n'en avait aucun. Il n'était pas venu car il essayait de réintégrer la cellule d'enquête, et que cette option insignifiante n'allait pas l'empêcher de s'occuper du cas L.
-Être défaillant signifie être sanctionné d'un zéro à la fin de ce semestre. En avez-vous conscience ?
Il le savait. Il prit un air surpris.
-Madame, je sollicite votre compréhension. Je n'ai été informé à aucun moment de ces modalités, je ne pensais pas que l'option était obligatoire.
Ada ne pouvait se permettre une crise d'autorité. Elle tentait d'être ferme depuis ses débuts en tant que professeure, aussi peu naturel fut-ce pour elle. Malgré son apparence innocente, elle ne pouvait pas effacer l'ardoise de Yagami.
Il prit son expression la plus ingénue.
-Je vous en supplie. J'ai une scolarité brillante, je ne peux pas la mettre en péril.
-Je ne peux rien faire pour vous, finit-elle par dire en le fuyant du regard, coupable.
Ces fiches de présence avaient déjà été communiquées à l'administration la semaine passée. Les rectifier demandait un degré de corruption dont elle se savait incapable.
Afin d'exploiter la culpabilité de sa professeure, Light maintint le contact visuel. Il la cherchait des yeux, au point où cela la rendit plus que mal à l'aise. Leurs regards finirent par se rencontrer, il la sondait sans retenue. Elle rougit.
-S'il vous plaît, sortez d'ici.
Avec son rictus le plus poli, Light quitta la salle. La faire céder ne serait qu'une question de temps.
Dans son petit appartement bien rangé, Ada travaillait sans conviction. Le sujet de sa thèse ne lui semblait plus être une si bonne idée, après réflexion. Son ébauche de plan était bancale, et mieux encore, ne correspondait pas tout à fait à sa problématique.
Reprenant la lecture de quelques articles, elle griffonnait des kanji qu'elle barrait tout aussi vite. La tête entre ses mains, elle ferma les yeux un instant. La fatigue oculaire s'était vite manifestée, cette fois-ci. Après une gorgée de soda, elle finit par se résigner. Changeant de tâche, elle entreprit de préparer son cours de la fin de la semaine.
Elle avait quelques exercices à corriger, une quarantaine de copies émanant des premières années qu'elle avait à charge. Feuilletant rapidement le tas posé devant elle, son regard s'arrêta sur l'une d'elles.
Light Yagami.
Le devoir était brillant. Elle n'eut pas besoin de beaucoup s'y attarder pour s'en rendre compte. Les attendus étaient compris, le sujet maîtrisé et l'expression parfaite. Avec un peu de gêne, elle repensa aux absences de Light. Un véritable gâchis contre lequel elle s'estimait impuissante. Numérotée de un à onze, elle ne détenait que la première partie de la copie de Yagami qui s'arrêtait à la page six. Elle esquissa une note et mit le travail de côté.
À ce moment, son téléphone sonna. Un de ses homonymes de l'école doctorale.
-Ah salut Tatsuda.
-Tu t'en sors avec tes copies ?
Ada plia le coin d'une feuille, distraitement.
-Ça va. Et toi ?
-Pas du tout. Je viens d'écoper de plus de cent soixante devoirs à relire et noter avant lundi prochain !
-Ce serait pas scandaleux si on était payés décemment, marmonna la jeune femme dans sa barbe.
-Enfin voilà, avec quelques enseignants-chercheurs, on envisageait d'aller prendre un verre ce soir pour décompresser un peu.
Elle sourit.
-Tu devrais peut-être utiliser cette soirée à bon escient et travailler un peu plus pour ne pas prendre de retard.
Un rire masculin retentit à l'autre bout de la ligne.
-Pas mon genre ça.
Lorsqu'il fut mentionné la question de sortir, plus tôt dans l'annexe de la bibliothèque universitaire réservée aux doctorants, l'endroit qui remporta tous les suffrages fut le quartier de Shinjuku. Cette information ne tomba pas dans l'oreille d'un sourd.
Light ne s'était pas installé innocemment à côté de l'annexe. Il travaillait, certes. Mais il attendait surtout la venue de sa chère professeure, Ada Hammje. Elle restait introuvable; cela ne suffit pas à le décourager.
Son esprit était tourné vers le bureau d'investigation sur Kira, dont il avait peu de nouvelles au demeurant. Loin de l'inquiéter, il considérait que cette stratégie de L lui laissait une marge de manoeuvre suffisante. Libéré de sa cellule et délesté de ses menottes, il ne lui restait plus que le problème de la surveillance audio et vidéo à régler. Et par chance, il avait exploité cette semaine pour s'atteler à la tâche. Si faire dysfonctionner une caméra n'était pas de son ressort, il n'était pas sans savoir qu'un micro était facile à saboter. Le système même du microphone reposait sur une transmission magnétique, détail qu'il n'avait pas manqué de retenir. Interférer avec l'appareil en temps voulu serait d'une facilité enfantine.
Bien sûr, L l'avait amputé de Misa. Ses déductions l'avaient incluse dans ses calculs, il avait décidé de la garder sous clef malgré le manque de preuves. Qu'à cela ne tienne, contourner ces mesures ne lui serait pas impossible. Le détective ignorait une partie de l'équation : les Dieux de la mort. Light ne manquerait pas de les utiliser à bon escient. Et quand bien même Misa resterait inaccessible, il pouvait tout à fait agir sans elle.
Le portable de l'étudiant vibra. Kiyomi Takada venait de lui envoyer un message.
« Si tu veux, à ce soir. »
C'était grâce à elle qu'il comptait récupérer son propre Death note, après avoir recouvré la mémoire. Avec la caméra qu'on l'obligeait à porter, impossible de se rendre dans la forêt où le carnet était enterré.
Convaincre Kiyomi de l'aider dans son oeuvre ne serait pas impossible. Il connaissait son opinion sur Kira, c'était une fervente. Cela lui demanderait du temps, plus qu'à l'ordinaire. Il devait garder ses arrières à cause de la surveillance rapprochée. Mais elle se rangerait de son côté, elle aussi. Elle avait les épaules pour être son officielle. Et lui ne se priverait pas de la présence de Miss Todai.
Cette fois-ci, il ne commettrait plus les mêmes erreurs. De part son rythme et les méthodes d'exécution, il serait désormais impossible de déterminer quelles morts étaient imputables à Kira. Seules les statistiques quantifiant les décès des détenus sur de longues périodes pourraient déceler une hausse de la mortalité. Rien de traçable. Du pain noir pour L.
Non, il n'était pas inquiet. L n'était qu'une donnée, plus complexe à gérer que d'autres certes, mais rien d'insurmontable. Il s'occuperait de son cas bien assez tôt.
Ada trébucha, mais fut aussitôt rattrapée par Tatsuda.
-Je pense qu'on a un peu abusé sur la quantité ce soir, s'esclaffa sincèrement ce dernier.
Ils sortaient du Shutendoji, un bar à thème proposant des expositions artistiques et des vernissages de temps à autre. Accompagnés de leurs directeurs de thèse et d'autres élèves doctorants, Ada et Tatsuda avaient passé un bon moment. Le karaoké ne révéla pas de grands talents vocaux mais eu tout de même un succès certain -de même que le saké.
-Mais... Je crois que c'est un de mes élèves, s'étonna la jeune femme, apercevant Light assis sur un banc.
Son ami ne put retenir de rire.
-Pas bien de les suivre, tu tapes dans les petits jeunes maintenant ?
Elle démentit avec véhémence, outrée qu'on puisse l'accuser de tels méfaits même pour plaisanter.
Il était en compagnie d'une belle jeune fille aux cheveux noirs et au visage délicat. Elle apparaissait souvent aux côtés de Yagami dans son cours. Lorsqu'il releva la tête, leurs regards se croisèrent. Il sembla gêné, mais se leva tout de même pour la saluer.
-Madame Hammje.
Ada se confondit en excuses.
-Je ne pensais pas rencontrer mes étudiants ce soir.
-Aucun problème, ce n'est que fortuit. Maintenant que je vous vois, je viens d'y penser... J'ai oublié une partie de ma copie pour la rémission du devoir de la semaine.
Délaissant Takada, il s'éloigna en compagnie de sa professeure. Cette dernière ne réalisa pas qu'ils s'étaient isolés du reste du groupe.
Light examinait la jeune femme. Le rire facile et les joues roses, elle semblait légèrement ivre. Ses cheveux étaient détachés, coiffés avec soin. Sans prévenir, il planta ses pupilles au fond de celles d'Ada.
-Je... Je ne peux rien faire pour vos absences en cours, avoua-t-elle aussitôt à son étudiant, confuse.
Il lui adressa une expression bienveillante.
-Je ne suis pas venu vous parler de ça, chuchota Light doucement.
Sa mine se troubla. Elle semblait sincèrement étonnée.
-Je me suis renseigné sur votre parcours universitaire, et je dois avouer que je ressens beaucoup d'admiration pour vous.
Elle avait habituellement la peau diaphane, en l'occurence ses pommettes se rapprochaient de plus en plus du carmin. Elle tenta de répondre mais bégaya. Le jeune homme lui sourit de plus belle, exposant ses dents parfaitement alignées.
-Dans un cadre purement académique bien sûr, accepteriez-vous que l'on puisse se rencontrer en dehors de la faculté ? Votre sujet de thèse est fascinant. Et ce sera l'occasion pour moi de vous restituer la partie manquante de mon travail.
Il était si sûr de lui qu'elle ne parvint pas à refuser.
-Oui, je... J'imagine.
Ils convinrent d'un lieu et d'une date : le lendemain, dans le ce même café où il avait échangé avec L pour la première fois.
Avant de la quitter pour rentrer en compagnie de Takada, Light lui glissa un dernier sourire enjoué. Qui se mua bien vite en une grimace sombre et venimeuse.
