ℭ𝔥𝔞𝔭𝔦𝔱𝔯𝔢 𝔡𝔢𝔲𝔵𝔦𝔢𝔪𝔢
𝚁𝚎𝚟𝚎𝚕𝚊𝚝𝚒𝚘𝚗
Assis dans ce petit café près de l'Université de Tokyo, Light savourait la fin de l'après-midi. Il repensait à la facilité avec laquelle il avait obtenu le numéro de téléphone d'un de ses professeurs, ainsi qu'un rencard. La suite s'annonçait d'autant plus simple.
Le plan ? Enfantin. User de ses charmes pour qu'Ada Hammje supprime ses absences. Les femmes, ces êtres vaniteux et superficiels, étaient manipulables à souhait. Il suffisait de romancer un tant soit peu l'interaction, et elles accédaient à toutes ses demandes.
Une fois cette affaire classée, il pourrait se focaliser sur ce qui importait vraiment.
À 17h00 précises, Ada pénétra dans l'établissement. Elle le chercha quelques instants puis finit par venir s'asseoir à sa table, située tout à fait au fond de la pièce.
-Madame Hammje.
Il se leva pour lui serrer la main. Elle hocha la tête, semblant regretter d'avoir accepté le rendez-vous. Elle avait repris cette expression faussement sévère qu'elle adoptait en classe.
-Je vous remercie sincèrement d'être venue. Je comprends vos réticences, il est rare qu'élèves et professeurs interagissent de la sorte, commença Light avec une voix onctueuse.
-Je vous remercie de l'intérêt que vous portez à mon travail. Je ne m'attendais pas à ce qu'un étudiant de première année en saisisse la portée.
Le ton de la doctorante était professionnel, neutre.
-Je ne suis pas un étudiant ordinaire, susurra le jeune homme peu modestement.
Il revêtit son plus charmant visage, la détaillant sans retenue. Un serveur arriva à ce moment, libérant Ada du sourire impeccable de Light.
Elle commanda un thé glacé et lui un café.
-Pardonnez-moi de vous poser une question aussi indiscrète. Votre spécialité et votre sujet de thèse ont éveillé ma curiosité. Vous êtes d'origine allemande ? s'enquit poliment Light.
Elle hocha la tête, laissant échapper un petit sourire.
-Et bien, c'est assez visible ne serait-ce que physiquement. Mes parents sont allemands, tous les deux. Ils sont venus au Japon pour des raisons professionnelles, y sont restés... Et me voici.
Marquant une pause, elle sirota un peu de sa boisson.
-Comment expliquez-vous toutes ces absences injustifiées ? Vous êtes un élève sérieux qu'on n'imaginerait pas manquer ses cours.
-À côté de la faculté, je prends part à l'enquête concernant Kira. Avec L.
Ada releva les yeux vers Light, stupéfaite.
-Vous faites partie de la cellule d'enquête de L... Je veux dire, j'ai lu votre copie, vous êtes brillant. Mais je n'imaginais pas que vous épauliez le plus grand détective au monde.
-Oh vous savez, ce n'est pas si prestigieux que ça en a l'air. La réalité est que L m'a suspecté un temps. C'est pour cette raison qu'il m'a intégré au bureau d'investigation, initialement.
Sans qu'elle puisse se l'expliquer, Ada ressentit une pointe d'appréhension.
-Madame... C'est assez étrange de se vouvoyer dans de telles circonstances.
Avançant sa main pour doucement toucher celle de sa professeure, il reprit.
-Puis-je employer votre prénom ?
Elle retira sa main, effarouchée. Ses yeux céruléens ne savaient plus où se poser.
-Je ne suis pas sûre...
Il sourit, rassurant. Son esprit s'embrouilla.
-Ada, c'est un surnom, c'est ça ?
Elle se dérida.
-Oui tout à fait. En réalité je porte un vieux prénom que tu serais bien incapable de prononcer.
Se surprenant elle-même, elle venait d'accéder à sa demande. Le tutoiement lui était venu si naturellement qu'il lui avait échappé. Il fallait dire que pour tout spectateur extérieur, deux étudiants se rencontraient. Leur différence d'âge n'était pas évidente.
-Je parie un dîner avec toi que je peux le prononcer correctement du premier coup.
Elle blêmit. La ligne était entrain d'être franchie, et elle n'arrivait pas à le repousser. Son esprit tout entier lui hurlait de refuser. Dans un rare élan déraisonnable, elle n'en fit rien.
-Marché conclu, je te l'épèle. Ne te réjouis pas trop vite, tu es voué à l'échec.
Light, stylo en main, nota chaque lettre sur une serviette en papier. Le voyant faire, elle repensa soudainement à la révélation qu'il lui avait fait quelques instants plus tôt. Il avait été soupçonné par le plus grand détective au monde dans l'affaire Kira.
-Ce serait fâcheux que tu sois Kira, n'est-ce pas ?
Elle riait, lui non. Son sérieux vint la poignarder.
-En effet, Ada.
Regardant Light face à elle, son champ de vision semblait se limiter à lui seul. Le reste de la pièce était lointain. Elle sentait quelque chose sous le vernis, comme une apparition ténue. Un sentiment d'effroi lui vint de ses propres tréfonds.
Le spectre menaçant s'évanouit aussitôt derrière un faciès angélique que Light composa derechef.
-Tu t'appelles donc Adelheidis Hammje, prononça sans faute le jeune homme. Tu as des préférences pour le restaurant ?
Avait-elle le choix ? Considérant la question, elle sentait le regard scrutateur de l'étudiant la balayer. Ce pressentiment qui la hantait refusait de s'effacer malgré toute la bonne volonté de Light.
-Ce soir.
Ada souhaitait expédier cette corvée au plus vite, et ne plus jamais le revoir. Ce n'était évidemment pas possible; Yagami restait son étudiant. Son terrifiant étudiant.
Light eut plus de mal à se rapprocher de la jeune femme que prévu. Elle se faisait distante, évasive. Il eu beau l'éblouir de son plus beau jour, Ada se refusait à lui. Par cette fraîche soirée d'octobre, il avait tout essayé. Le charme, l'intellect, la complicité. Elle avait mangé, discuté, mais avait refusé toute implication supplémentaire dans l'échange.
Le restaurant faisait dans la simplicité mais chacun des plats se démarquait par leur grande qualité. Des fruits de mer en entrée, suivis d'un plat de boeuf sauté à la sauce soja, un bol de nyumen accompagné d'une assiette de riz gluant et de soupe miso. Ada avait de l'appétit et ajouta par dessus une omelette traditionnelle japonaise qu'elle dévorait allègrement.
Suivant de près ce qu'elle ingurgitait, Light était à deux doigts de croire que le dindon de la farce, c'était lui. Elle parlait peu mais avalait pour deux.
Il fallait dire que la jeune femme était en formes. Ses cuisses étaient charnues, et elle présentait une poitrine assez imposante compte tenu des standards du pays en la matière. Singulièrement, sa taille était d'une belle finesse, de même que son cou et ses chevilles.
-Tu détestes Kira.
Il l'avait dit sur le ton de la conversation, sans réellement la solliciter sur le sujet.
-Je trouve ça risible. Une telle vision de la Justice c'est au mieux immature, au pire assez beauf. Quand je vois ses méthodes, ça m'évoque l'oncle un peu extrême en bout de table qui parle de généraliser la peine de mort à chaque repas de famille.
Elle trifouillait dans son assiette, n'osant rencontrer le regard de Light.
-Mais toi, qu'en penses-tu ?
Il esquissa un sourire.
-J'ai une vision plus nuancée que la tienne. Par le biais d'une amie, je fus témoin de la grande efficacité de Kira. Notre système judiciaire s'essouffle. Le mal existe toujours, envers et contre les juridictions qui tentent d'endiguer le phénomène. Nos institutions sont humaines, faillibles. Que pouvons-nous en attendre de plus que des résultats insatisfaisants ?
Elle marqua une pause, posant ses yeux d'un joli bleu clair sur lui.
-Kira n'est pas divin. Il est faillible. Cela a été démontré par l'enquête de L, par ses réactions à l'investigation. On est loin d'un être omnipotent.
Light hocha la tête, affable. Ne pas la faire taire à jamais lui demanda un effort surhumain. La haine lui brûlait l'oesophage à chaque mot qu'elle prononçait de sa voix de crécelle. Oh, il l'avait toujours détesté, cette sainte-nitouche à peine assez ferme pour prétendre à l'aura d'un professeur. Mais cette dernière phrase finit de le convaincre; elle allait regretter ses prises de position ridicules et intellectualisées de petite je-sais-tout. Adelheidis Hammje voulait jouer au plus malin. Soit.
Il lui sourit entre deux bouchées.
Ada savourait son boeuf sauté. Il était légèrement caramélisé par la cuisson, mais l'intérieur était toujours saignant. La ciboulette découpée sur les tranches de viande en relevait le goût avec délicatesse. Son omelette était baveuse à souhait, coulant sur le riz gluant comme un délicieux magma jaune. Elle terminait ses plats avec délectation, finissant en se tamponnant la bouche de sa serviette.
Ce faisant, elle ne remarqua pas Light qui sortit de sa poche un bloc rond et métallique pour venir le coller contre le microphone fixé à sa chemise. C'était un aimant, suffisamment puissant pour brouiller la transmission audio de L.
-Demain soir, au Petit Bali Higashi.
La doctorante blêmit, puis s'emporta.
-Comment oses-tu me convoquer de la sorte dans un love hotel ? Je ne suis pas ta prostituée. Tu n'es rien d'autre qu'un étudiant orgueilleux et-
Dans un rictus abject, il lui fit signe de se taire.
-Je suis Kira.
Sa main tremblante lâcha ses baguettes, qui tombèrent sur la table. La colère se mua en terreur.
-Tu peux choisir de ne pas venir, Adelheidis. Seras-tu prête à en assumer les conséquences ? Ta famille n'est pas difficile à identifier. Un tel patronyme, à Tokyo...
Le sol semblait s'être ouvert sous ses pieds. Elle avait le front brûlant et pourtant tremblait de froid. Devant se tenir à sa chaise pour ne pas chuter, la jeune femme se sentait vacillante.
-Quant à toi. Tu n'aimerais pas savoir quelle mort je te réserve si tu ne fais pas ce que je te dis dès à présent.
Son visage habituellement si beau était désormais monstrueux. Il émit un petit ricanement qui sonna sinistrement aux oreilles d'Ada. Se levant de table sans lui adresser un regard, il ajouta :
-À demain, Ada. 20h00 à l'hôtel. D'ici là j'imagine que tu auras solutionné ce problème d'absences en cours ?
Il disparut dans la nuit, laissant Ada seule face à son assiette vidée de tout contenu.
