Chapitre 1

Le démon pénétra dans l'hôpital en vidant son chargeur dans le plafond. Il ne voulait en aucun cas qu'un idiot se mette en travers de son chemin. Il avait déjà perdu beaucoup trop de temps. Bien que son vol se soit effectué dans un jet privé -il n'avait pas la moindre idée de la manière dont elle s'était débrouillée mais ne poserait jamais la question- et que les trajets en voiture s'étaient tous fait en berline de luxe, le voyage avait été un véritable enfer. Pour un être tel que lui qui avait toujours dix coups d'avance et qui aimait tout prévoir, analyser et contrôler, se retrouvait sans la moindre emprise le rendait fou. Il avait dû se contenter de se laisser porter en visualisant chaque possibilité, chaque action, chaque conclusion. Il s'était torturé alors que les heures s'égrainaient imaginant toujours pire.

Il se pencha au-dessus du comptoir de l'accueil, fusillant la pauvre secrétaire d'un regard flamboyant, son arme reposant sur son épaule.

- Mamori Anezaki, interrogea-t-il

- Je… Vous…vous êtes de la fa…famille ? balbutia la jeune hôtesse.

- Tout de suite ! hurla-t-il

- O…oui

La jeune femme baissa la tête sur son clavier, tapant rapidement malgré le tremblement de ses membres.

- Elle est en soi…soins intensifs, au… au troisième ét…

Il lui avait tourné le dos avant même qu'elle puisse finir sa phrase. Il entendit vaguement essayer de l'arrêter mais la porte des escaliers avait vite fait d'éteindre ses bégaiements. Il monta les marches quatre par quatre. Le tiraillement de ses cuisses et l'accélération de sa respiration lui permettant pendant une seconde de reléguer ses inquiétudes au dernier plan. Pendant une seconde seulement. Il arriva rapidement au troisième étage et se laissa guider par les panneaux jusqu'au service des soins intensifs. Il croisa plus de blouses blanches et de pyjamas hospitaliers que de visiteurs mais malgré leurs regards incrédules et choqués, aucun essaya de l'arrêter. Ils devaient avoir un minimum d'instinct de survie.

Il fut toutefois arrêté dans son élan après avoir passé le double battant du service recherché.

- On ne se promène pas dans un hôpital avec des armes, annonça une voix autoritaire qu'il connaissait trop bien.

Il transperçât la femme qui se tenait devant lui, une main sur son HK-416, avec son regard le plus noir de sa collection. Celle-ci ne tressaillit pas, ne clignant même pas des yeux. Il se doutait bien qu'il ne la ferait pas réagir mais cette inefficacité le frustra tout de même au plus haut point.

- Barre-toi de mon chemin, grogna-t-il. Tu as fait ce que j'attendais de toi, maintenant tu peux te casser.

La femme ne bougea pas plus. Elle le fixait toujours de son regard doré, empreint d'inquiétude et d'une certaine pitié qui ne fit que redoubler sa rage.

- Toi et moi on se connaît suffisamment bien pour savoir que je ne le ferai pas, mon ange, répondit-elle simplement d'une voix douce.

Mon ange. C'était bien la seule personne dans cet univers à oser l'appeler ainsi, lui, le joueur démoniaque. Même quand il était dans un tel état de fureur qu'il aurait mis à genoux le diable lui-même.

- Où est-elle ? exigea le démon.

- Chambre 326. Mais tu n'iras pas avec ça, répéta la femme en s'emparant du fusil d'un geste lent mais ferme. Et il faut d'abord qu'on parle, Yoichi.

Décidant qu'il avait déjà perdu bien trop de temps, le blond ne chercha pas à récupérer son bien, et se contenta de bousculer l'intruse pour se diriger vers son objectif de départ. Il était presque à destination, la main sur la poignée de la chambre, lorsqu'une main vint encore l'arrêter dans sa course.

- Putain fuckin'doc, t'as intérêt à me lâcher si tu ne veux pas que je te fasse exploser ta connerie de cervelle, cracha-t-il excéder.

- Vous ne pouvez pas entrer. Seule la famille est autorisée à entrer et l'heure des visites est terminée, contra tout de même l'homme en blouse blanche la main tremblante sur le bras du démon.

- Tu peux te foutre tes putains de règles ou je pense, fuckin'…

- Laissez-le passer, ordonna la femme d'une voix calme.

Le médecin tourna une tête surprise vers elle mais laissa tout de même retomber sa main le long de son corps. Encore une fois, le démon se demanda comment elle faisait ça. Néanmoins la question fut vite classée maintenant qu'il était enfin libre d'entrer.

- Mais… hésita le vieillard

- C'est le père, répondit la femme.

Hiruma Yoichi, le quarterback démoniaque, fut stoppé, la main toujours sur la poignée de la porte entre-ouverte, aussi brutalement que s'il s'était à nouveau fait sacker par l'intégralité de la ligne de défense des Taiyo Sphinx.

Il faut qu'on parle. C'est vraiment important. Ce n'est pas le genre de conversation qu'on peut avoir par téléphone.

C'est le père.

PUTAIN

Il releva la tête, son attention se fixant à nouveau sur ce qui se trouvait de l'autre côté de la porte qu'il n'avait toujours pas lâché. Son cœur s'arrêta. Il eut l'impression d'être à nouveau projeté à l'autre bout du terrain par ce monstre de Gaô.

Sur son lit, reliée à plusieurs machines, reposait son ex-manager. Elle était presque sereine, si on considérait que l'absence totale d'expression sur le visage de l'ancien ange de Deimon était la définition de la sérénité. Son crâne était entouré de bandages. Elle portait des plâtres sur son bras et sa jambe gauche. Il semblait à Hiruma que tout son hémicorps gauche était couvert de pansements. Mais l'autre côté n'était pas plus rassurant. Sa peau, autrefois d'une blancheur laiteuse, était marbrée d'hématomes et d'écorchures.

La seule chose qui permit à son cœur de repartir, dans un rythme complètement désordonné, certes, fut le bip régulier de l'électrocardiogramme qui prouvait que son organe à elle faisait toujours son travail correctement.

Il vit du coin de l'œil une infirmière s'approchait du médecin et de la femme. Il n'y prêta pas attention, ni quand le docteur reparti avec l'auxiliaire. Il ne réagit pas plus lorsqu'une main se posa sur son avant-bras toujours tendu au-dessus de la poignée mais il s'aperçut alors qu'il tremblait. Pas seulement son bras, son corps entier était secoué de soubresauts. Le démon ne pleurait pas, il ne savait pas comment faire, c'est pourquoi les sanglots le parcouraient mais, ne pouvant s'échapper, restaient bloqués dans sa poitrine et sa gorge jusqu'à l'étouffer.

La main ne bougea pas, la femme ne dit pas un mot, attendant simplement qu'il se calme. Il la sentait se crisper légèrement à chaque spasme mais sans jamais le lâcher ou se resserrer. Il finit par réussir à détacher son regard de la chambre, le posant sur les doigts fins et grimaça :

- Diagnostic ?

- Un traumatisme crânien, luxation de l'épaule gauche, fractures multiples du radius, du cubitus, de la clavicule et du tibia gauches. Elle a plusieurs côtes cassées et sa rate a explosé. Ils suspectent des microfissures vertébrales mais n'en sont pas encore certain. Ils l'ont plongé dans un coma artificiel pour l'aider à supporter la douleur. Et…

Elle hésita. Les dents d'Hiruma étaient sur le point de casser sous la pression qu'il exerçait, resserrant un peu plus les mâchoires à chaque nouvelle mention. Qu'est-ce qui pouvait être pire pour qu'elle hésite ? Anezaki était littéralement brisée. La femme prit une inspiration, ce qui eut pour conséquence de le glacer un peu plus. Elle n'était pas du genre à avoir peur de quoi que ce soit et de devoir se donner du courage. Il s'arrêta de respirer.

- Elle a fait une fausse couche, lâcha-t-elle enfin.

Hiruma avait toujours su qu'il avait un cœur. Au sens littéraire du terme. Il considérait que les sentiments et les émotions n'étaient que des distractions, et une faiblesse qu'il était si facile d'utiliser pour manipuler les gens mais il savait qu'il n'était pas exempt de cette faille. Quand il avait un objectif, il y mettait toute son âme. Il avait un certain attachement pour les gens qu'il considérait utile aussi. Pas tous. Mais il ne pouvait pas dire, consciemment, qu'il ne tenait pas aux anciens membres des Devils Bats qui l'avaient aidé à réaliser son rêve. Et même s'il l'aurait nié même sous la torture, il ne pouvait renier le fait que la jeune femme dans cette chambre comptait énormément pour lui.

Mais même en étant conscient de cet état de fait, il fut surpris de constater que son cœur s'était brisé à la mention de la disparition d'un être dont il ne connaissait l'existence que depuis quelques minutes à peine. Il ne voulait pas être père. Ou peut-être que si. En fait, il ne s'était pas vraiment posé la question. Il avait bien trop de choses à faire, des objectifs trop importants, pour se laisser aller à ce genre de réflexion. Mais se faire mettre face à la situation et le lui arracher avant même qu'il ne s'habitue à l'idée, c'était de la pure cruauté. Une torture de plus que le destin lui avait envoyé. Comme si la raison de sa présence devant cette chambre n'était pas suffisante.

Son esprit se refocalisa sur la jeune femme dans la chambre. Anezaki était faite pour être mère. C'était sa raison d'être. Elle avait toujours voulu des enfants, ne s'en était jamais caché. Elle avait un tel instinct maternel que s'en était agaçant. Elle était si surprotectrice qu'ils avaient dû ruser un moment avant qu'elle n'accepte enfin que le fuckin'minus était capable de se débrouiller seul, sur le terrain comme en dehors. Ne pas pouvoir protéger les gens qu'elle aimait était son pire cauchemar. La nouvelle de ne pas avoir réussi à protéger l'être qui grandissait en elle allait la tuer. La perte de SON bébé allait la briser, plus qu'elle ne l'était physiquement.

Il allait la perdre, réalisa le démon. Soudain ses jambes flanchèrent, ses tremblements reprirent encore plus violents. Il se serait effondré sur le sol, convaincu de faire une crise, si la main sur son avant-bras ne s'était pas glissée sous son aisselle pour le soutenir. La femme l'entraina dans la chambre jusqu'à un fauteuil et le fit asseoir.

Comment en était-il arrivé à être si pitoyable ? Incapable de marcher seul ou de se tenir simplement débout ? Cette fois, il avait vraiment touché le fond. Bordel, il n'avait aucune idée de comment il allait s'en sortir cette fois. Il n'avait pas de plan B, il n'avait même pas l'ébauche d'un plan A. Son cerveau semblait se foutre de sa gueule. Il ne faisait que ressasser les échos de l'accident, ses décisions et actions depuis et les informations qu'il avait collectées mais qui ne faisaient que le plonger un peu plus dans l'effroyable constatation. Il était inutile.

- Qu'est-ce que tu as fait, putain ? hurla-t-il soudain à la femme qui s'était accroupie devant lui. Tu devais l'aider ! Tu devais la sauver ! l'accusa-t-il transformant son effroi en rage.

Un éclat de tristesse apparut dans les prunelles dorées qui le fixaient avec pitié.

- Elle devrait être morte, mon ange. Elle s'est faite percutée par un chauffard a soixante-dix kilomètres/heure. Le connard est mort sur le coup. J'ai fait ce que j'ai pu, répondit-elle calmement.

- Clairement, ce n'était pas assez ! Bordel, regarde-la ! cria-t-il encore en se relevant.

Il préférait largement ressentir cette rage que cette pitoyable trouille qui lui retournait les entrailles. Il vit des ombres s'approcher de la porte de la chambre encore ouverte. Surement une équipe médicale venue lui ordonnait de se calmer pour assurer le bien-être des patients. Cependant personne n'entra dans la pièce et les ombres disparurent rapidement en voyant le bras levé de la femme qui leur ordonnait de faire demi-tour sans ouvrir la bouche. Elle le pensait si instable qu'elle ne lui permettait même pas d'envoyer balader lui-même les chieurs. Elle se retourna ensuite vers lui.

- Elle est en vie. Je ne fais pas dans le miracle. Pour ça, il fallait voir avec l'Autre.

Son ton était railleur. Elle s'était relevée elle aussi, le toisant mais son regard était toujours rempli d'inquiétude. Elle était d'ailleurs toujours suffisamment proche de lui pour pouvoir le rattraper s'il s'effondrait. Cette constatation arrache une grimace de dégoût au démon. Sa faiblesse était à gerber. Il était le putain de quarterback des Devil Bats et des Wizards. La Tour de Contrôle absolue. Il n'avait besoin de personne pour tenir sur ses jambes, merde !

Elle dû voir le cheminement de ses pensées car un sourire en coin s'étira sur ses lèvres et elle se permit de croiser les bras contre sa poitrine, consciente qu'il n'aurait plus besoin de son aide à présent.

- Les démons ne demandent pas de faveur aux dieux, hein ? lâcha-t-elle.

Les lèvres d'Hiruma se courbèrent à son tour, reflétant l'expression de la femme. Ses neurones se remirent à fonctionner, analysant les possibilités. Il avait des choses à faire, il devait reprendre le contrôle.

- On doit prévenir ses parents, annonça-t-il en sortant son téléphone de la poche arrière de son jean.

- Ils sont déjà là. Ils sont arrivés peu après toi mais eux ont suivi les directives de l'accueil lorsque l'infirmière leur a indiqué que les heures de visites étaient terminées. Je les ai fait installer dans l'hôtel de l'autre coté de la rue, expliqua la femme.

Evidemment, elle avait pris les choses en main. Hiruma siffla mais ne répondit rien, après tout, c'était lui qui le lui avait demandé. Mais maintenant qu'il était sur place et qu'il avait repris ses esprits, il allait aussi reprendre les commandes.

- Bien, alors je te laisse aller les consoler, grinça-t-il.

- J'ai prévenu l'équipe de nuit que tu allais rester là. Évite de trop les rendre dingue, je te rappelle qu'ils sont en charge d'Anezaki. Tu devrais peut-être prévenir vos amis, je suis sûre qu'ils voudront venir vous soutenir tous les deux.

Ok, il fallait vraiment qu'elle se barre. Elle devenait aussi chieuse que la fuckin'manager en le maternant. Elle dû s'apercevoir de son exaspération car son sourire s'élargit, l'inquiétude disparaissant complètement de son visage. Bordel, elle se foutait de sa gueule. Elle s'approcha, osant poser une main sur la joue du démon qui se tendit à son contact.

- Je te laisse t'occuper de tout. Si tu as besoin, tu sais comment me trouver, annonça-t-elle avec un clin d'œil.

Elle retira sa main avant qu'il puisse réagir et tourna les talons, permettant au blond démoniaque de se détendre légèrement. Arrivée sur le pas de la porte, elle se retourna tout de même et précisa :

- Je suis sûre qu'elle sent ta présence. Elle est forte, elle va s'en sortir.

Et elle disparut.