Ses yeux papillonnèrent. La lumière l'aveugla un moment mais elle avait l'impression de ne pas l'avoir vu depuis une éternité. Mamori grimaça tout de même lorsque ses pupilles se réadaptèrent à la luminosité. Le tambour douloureux dans sa boîte crânienne semblait suivre le rythme du bip strident provenant de quelque part dans la pièce. Elle s'aperçut vite qu'en rechercher la localisation lui demanderait trop d'efforts. Elle se sentait vaseuse, la langue pâteuse et avait l'impression que le moindre mouvement lui demandait une force surhumaine.
Elle tenta tout de même de se redresser pour observer son environnement mais ne réussit qu'à s'arracher un gémissement de douleur.
- Oi, qu'est-ce que tu fous putain ? interrogea une voix.
Elle connaissait cette voix et ce vocabulaire infâme mais elle n'arrivait pas à comprendre ce que son propriétaire faisait là. Des pas se rapprochèrent d'elle et elle sentit soudainement son torse se relever lentement, lui permettant de découvrir sa chambre.
- Qu'est-ce que…l'hôpital ? croassa la jeune femme.
Quelqu'un avait dû s'amuser à lui râper la gorge. Elle ne voyait pas comment l'irritation pouvait être si douloureuse autrement.
- Bois, ordonna le blond.
Elle n'avait pas vu qu'il tendait un verre d'eau accompagné d'une paille devant son visage. Elle avait passé l'âge de boire à la paille, merci bien. C'était la remarque qu'elle s'apprêtait à lui faire avant de se souvenir de la difficulté qu'elle avait à se mouvoir. Elle s'aperçut d'ailleurs que l'un de ses bras, ainsi qu'une jambe, étaient plâtrés et que ses autres membres étaient recouverts de pansements. La paille s'agita devant son nez. Elle l'aurait bien envoyé balader mais sa gorge en feu était prioritaire sur son égo. Elle vida donc le verre d'une traite, ne pouvant s'empêcher de rougir de son incapacité.
- Kékéké, c'est mieux comme ça, se moqua le blond avant de s'asseoir sur un fauteuil au pied du lit.
De se rasseoir, se corrigea-t-elle, en le voyant reprendre l'ordinateur portable qu'il avait déposé sur la table de lit. Elle avait bien envie de lui dire d'enlever ses pieds de son lit mais la vision du démon de Deimon à son chevet était si…déconcertante qu'elle ne trouvait plus ses mots.
- T'as une tête à faire peur, fuckin'ma…Anezaki, déclara le blond en tapant furieusement sur son clavier.
- Qu'est-ce que tu fais là, Hiruma…-kun ? demanda l'intéressée, même choquée, elle n'oubliait pas ses bonnes manières.
Le blond referma le portable avant de plonger son regard dans le sien. Il avait l'air si sérieux, tout d'un coup. Il affichait une expression qu'elle ne lui avait jamais connue. Qu'elle n'avait jamais vu chez personne d'ailleurs. Si elle ne connaissait pas le démon, elle aurait pensé à un mélange d'inquiétude, de douleur, et d'autre chose d'indéfinissable. Mais on parlait d'Hiruma et c'étaient des sentiments qui étaient incompatibles avec le caractère du jeune homme. Pourtant, la jeune femme avait l'impression que ses yeux pouvaient la traverser et fouiller son âme. Il la bouleversa complètement.
Ne pouvant plus supporter cet examen, elle détourna le regard qui revint se poser sur la table de nuit. Un petit carnet noir y était déposé. Voilà donc la raison de la présence de l'être démoniaque.
- Et moi qui croyais que tu avais un minimum de respect pour les blessés, je vois que j'ai été vraiment naïve. Tu penses vraiment réussir à me faire chanter avec mon séjour à l'hôpital, railla-t-elle.
Un sourcil se souleva sur le visage du blond, puis ses yeux dérivèrent également jusqu'au carnet et ses lèvres s'étirèrent lentement dans un sourire effrayant, marque de fabrique d'Yoichi Hiruma. Seulement il ne fit pas que s'étirer, Hiruma partit dans un fou rire. Mamori avait dû prendre un énorme choc à la tête. C'était soit ça, et elle délirait, soit elle avait basculé dans une dimension parallèle.
- T'as l'esprit encore plus tordu que moi, fuckin'rouquine, déclara Hiruma, des larmes perlant aux coins de ses yeux à force d'avoir ri. Non, je l'ai laissé là pour empêcher cette fuckin'équipe médicale de venir m'emmerder. Mais apparemment la funckin'vieille avait déjà donné des instructions.
Les mots formaient des phrases cohérentes, elle en était certaine, pourtant elle ne comprenait rien à ce que le démon racontait.
- Hiruma-kun, qu'est-ce que tu fais là ? répéta-t-elle. Et moi, comment je suis arrivée ici ? Je ne me souviens de rien.
A nouveau, le démon se referma comme une coquille d'huître. Il reprit son expression sérieuse et troublante. Mamori crut bien devenir folle à le voir s'immobiliser ainsi sans lui fournir la moindre explication.
- Tu as eu un accident. Un chauffard a perdu le contrôle de son véhicule et t'as percuté, lui répondit quelqu'un à l'entrée de la chambre.
C'était une jeune femme que Mamori n'avait jamais rencontrée, elle s'en serait souvenue. Elle ne lui donnait pas plus que la trentaine. Elle n'était pas très grande, une tête de moins qu'Hiruma, constata la jeune fille alors que l'étrangère tendait un gobelet fumant au démon. Ses traits n'avaient rien de japonais, peut-être était-elle américaine. Elle avait une épaisse et longue chevelure rousse. Pas le même roux-brun que Mamori, plutôt un auburn flamboyant. Une couleur qui faisait ressortir les tâches de sons qui parsemaient son nez et surtout ses immenses yeux dorés.
- J'aurais tué le connard si cet abruti n'avait pas trouvé le moyen de se buter tout seul, grinça Hiruma, un éclat de fureur dans les yeux.
Mamori n'avait jamais vu son visage exprimer une telle rage. Son rythme cardiaque s'emballa de peur et de manière très peu discrète face à cette expression réellement démoniaque. Néanmoins, ses traits se détendirent pour reprendre leur neutralité habituelle assez rapidement lorsque l'étrangère posa une main sur son bras. Pour une raison inconnue, cette vision lui provoqua un pincement au cœur.
- Oh ma chérie, tu es enfin réveillée ! s'écria la voix de sa mère sur le palier.
La jeune fille n'eut pas le temps d'ouvrir la bouche que sa mère se jetait déjà sur elle, embrassant son front une fois, deux fois, trois fois.
- Maman, s'il te plait. Je vais bien, ça va, tenta de la calmer la jeune femme, espérant arrêter se florilège d'effusions en public.
Cette fois le démon avait de quoi remplir son petit carnet noir. Pourtant, lorsque sa génitrice se recula suffisamment pour laisser de la visibilité à la jeune alitée, elle ne put qu'observer un sourire en coin sur le visage du démon. Un sourire presque doux. Comme celui présent sur le visage de l'étrangère. Encore une fois chamboulée, Mamori reporta son attention sur sa mère qui pleurait maintenant en silence, le bras de son mari sur ses épaules.
- Je suis content que tu te sentes mieux, ma chérie, déclara ce dernier plus humblement. Tu nous as vraiment fait très peur.
- Ça va aller, ne vous inquiétez pas, les rassura la jeune femme qui comprenait tout de même que ses parents se fassent du souci de la savoir à l'hôpital.
Après tout, c'était le rôle des parents de protéger leur enfant et de s'inquiéter pour lui. Elle ne pouvait pas les blâmer pour ça. Mais son caractère à elle n'aimait pas voir les gens qu'elle aimait se faire du souci pour elle. Elle ne supportait pas de voir cette inquiétude sur le visage de ses proches.
- Maman, papa, je vous présente Hiruma-kun, c'est un…camarade, annonça la jeune fille, espérant détourner la conversation d'elle-même et se rappelant la politesse.
- Voyons ma chérie, on sait très bien qui est Hiruma-san depuis le temps. D'ailleurs, ça ne nous a pas étonné du tout de le voir à ton chevet dès ton admission, s'exclama sa mère sans la moindre gêne.
- Que…quoi ? Comment ça ? s'étonna Mamori vraiment perdue cette fois.
Comment ses parents pouvaient-ils connaître le démon de Deimon ? Est-ce qu'il les faisait chanter ? Non, ses parents n'avaient rien à cacher, elle délirait réellement là. Mais alors comment ? Elle ne fit qu'ouvrir et refermer sa bouche tel un poisson hors de l'eau. Ses yeux passaient de ses parents, à l'étudiant, comme suivant une balle de tennis invisible. Ses sourcils se fronçaient de plus en plus et elle sentait poindre une migraine.
- Oi, tu nous fais une attaque fu…Anezaki ? s'inquiéta Hiruma
Non, Hiruma ne pouvait pas s'inquiéter pour elle. Ses parents ne pouvaient pas connaître Hiruma. On devait lui injecter un antalgique qui la faisait délirer, mais alors pourquoi les douleurs se réveillaient-elles ?
- Je vais chercher un médecin, déclara l'étrangère. Mais je crois qu'on devrait la laisser se reposer. Elle est restée inconsciente un moment, se réveille a dû l'épuiser.
L'inconnu se détacha d'Hiruma, passa à côté de ses parents, serrant rapidement la main de sa mère dans un geste de réconfort avant de sortir de la pièce. Voir l'inquiétude dans les yeux de ses parents fit revenir en force les instincts de la jeune femme.
- Elle doit avoir raison. Je suis désolée, je suis un peu perdue mais ce doit être la fatigue. Ne vous en faites, quelques bonnes nuits de repos et je retournerai vite au lycée, les rassura la jeune femme.
- A la maternelle, corrigea le démon.
- Hiruma-kun je ne suis pas d'humeur pour tes bêtises, soupira Mamori.
- Non, il a raison, intervint son père.
- S'il vous plait, je suis encore suffisamment lucide pour savoir que j'ai fini la maternelle depuis longtemps et que je vais au lycée Deimon.
A quoi jouaient-ils tous ? Qu'Hiruma essaye de lui pourrir la vie ne l'étonnait pas. Enfin si, elle ne voyait toujours pas ce qu'elle avait fait pour attiser l'intérêt du démon. Ils étaient jusqu'à maintenant bien décidés à s'ignorer. Mais que son propre père, qui, apparemment, connaissait bien Hiruma, entre dans son jeu. C'était aussi délirant que tout le reste depuis son réveil. La Terre ne tournait plus rond.
- Ma…ma chérie, balbutia sa mère les larmes aux yeux. Tu as fini le lycée depuis quelques années. Tu as été diplômée de l'université de Saikyoudai il y a trois mois. Tu travailles comme institutrice à la maternelle. Tu…tu te souviens…n'est-ce pas ?
Mamori ne prononça pas un mot mais sa mère dû lire sa réponse sur son visage car, après un hoquet, elle se retourna pour pleurer sur le torse de son mari. Ils sursautèrent tous les trois suite à un bruit sourd de l'autre coté de la pièce. La jeune femme assista impuissante à la fuite du démon dans le couloir, abandonnant son ordinateur et un trou de la taille d'un poing dans le mur du fond. Le carnet, lui, avait disparu.
Finalement ce n'était pas les antalgiques. La Terre tournait peut-être à l'envers, pour ce qu'elle s'en souvenait. Et il était certain qu'elle avait reçu un énorme coup sur la tête. Elle avait perdu plusieurs années de sa vie.
