Disclaimer : Pokémon ne m'appartient pas.

OS 8/10.

SILVEEEEEEEEEEEEER !


La force véritable


Silver toisait avec dédain la foule innombrable qui se pressait dans les rues de Doublonville. Il ne voyait que des faibles de corps et d'esprit, des Wattouat qui se contentaient de suivre le troupeau au lieu de prendre des initiatives. Ils étaient incapables ne serait-ce que de se défendre quand ils étaient en danger. Ils attendaient toujours qu'un autre leur dise quoi faire ou – mieux encore – agisse à leur place pendant qu'ils restaient en retrait, se plaignant en murmures inaudibles si le résultat n'était pas celui qu'ils espéraient – ce qui ne les incitait pas à se battre pour autant. Silver faisait figure d'exception dans ce monde. La plupart le considérait comme un enfant, mais cela faisait plus de deux ans qu'il avait pris son destin en main, plus de deux ans qu'il se battait pour survivre et montrer que lui était fort.

Contrairement à son père pathétique, qui avait vu tous ses projets de domination anéantis par un gamin à peine plus âgé que Silver.

Contrairement à tous ces Wattouat qui restaient dans leur troupeau, sans jamais penser par eux-mêmes.

Une patte se posa sur sa main. Silver baissa la tête. Son Farfuret l'observait avec de grands yeux inquisiteurs.

- Ça va, souffla-t-il en tentant d'étouffer son agacement.

Bon. Il y avait eu un immense changement ces derniers mois. À force de croiser Hibiki et l'autre abruti à la cape, Silver avait fini par comprendre que la force et la faiblesse n'étaient pas exactement ce qu'il imaginait. Aimer et encourager ses Pokémon était une force. Prendre la responsabilité de la défaite au lieu de la leur faire porter aussi. Les traiter comme des outils et entourer son cœur de Boul'Armure, l'obligeant à s'endurcir à chaque seconde, était la pire des faiblesses.

Silver tapota la tête de son Farfuret, qui ferma les yeux de contentement – et de confiance.

Ça avait quelque chose de vertigineux.

- Je ne vois pas ce que je fais là, c'est tout.

Les choses avaient beau avoir changé, ces derniers temps, elles n'avaient pas changé à ce point. Hibiki sortait du lot – peut-être que l'abruti à la cape et le Professeur Pokémon aussi – mais les autres gens lui faisaient toujours horreur. Il y avait tellement de raison de les mépriser, de les détester, et si peu de les apprécier.

- Je ne vois pas ce que je fais là, répéta Silver.

En fait, il le voyait très bien. Il refusait seulement de l'admettre.

Après leur dernier match, qu'il avait encore perdu – gagnerait-il un jour ? – Hibiki lui avait demandé de le retrouver devant le Centre Pokémon de Doublonville trois jours plus tard, soit aujourd'hui. Et Silver avait accepté.

C'était sans doute la chose la plus stupide qu'il n'avait jamais faite.

Silver regarda son Farfuret avec inquiétude. Et si Hibiki ne venait pas ? Il se demandait ce qu'ils pourraient bien faire ensemble, à Doublonville, mais ce serait insurmontable si Hibiki ne venait pas. Silver ne savait pas du tout ce qu'il ressentait. Il s'était efforcé de déposer sa colère, d'arrêter de l'utiliser comme une carapace, et tout était bien plus compliqué depuis. Il y avait tellement... d'émotions. Il était incapable de toutes les identifier et plus encore de les gérer. Il avait réussi à mettre un nom sur certaines d'entre elles – la culpabilité pour la façon dont il avait traité ses Pokémon, la peur de tomber dans les mêmes travers que son père et de lutter pour sa survie dans un monde hostile – mais il lui restait un long chemin à parcourir pour toutes les comprendre.

- Et si on repartait nous entraîner ?

- Farfu.

Silver serra les poings. Son équipier avait raison. Ce serait lâche.

Il leva la tête et aperçut d'autres personnes qui n'étaient pas Hibiki. Il y en avait trop, bien trop. Elles l'encerclaient. Certaines lui jetaient des regards comme s'il n'avait pas le droit d'être présent...

Rien n'avait changé, au fond.

Des griffes se posèrent délicatement sur sa main pour le toucher sans le blesser. Silver tourna la tête vers son Farfuret qui lui sourit.

- Qu'est-ce que... ?

Son Farfuret se blottit contre sa jambe. Ses cris d'encouragements avaient laissé place à des marmonnements doux, comme... une berceuse ? Il cherchait à le réconforter ?

Silver se rendit compte que ses épaules et sa nuque étaient crispées. Il les fit rouler, tentant de les détendre. Il n'y parvint pas totalement – il avait conscience d'une raideur qui s'étendait jusqu'au milieu de son dos – mais assez pour que ce ne soit pas une gêne.

Les choses avaient changé.

Il n'était plus seul désormais.


XXX


Une silhouette surgit devant Silver. Il ravala une insulte en reconnaissant Hibiki... Enfin, plus précisément, en reconnaissant sa casquette et la mèche de cheveux noirs qu'il s'obstinait à faire passer dedans. Il était plié en deux, respirant de grandes goulées d'air. Silver se demanda fugacement s'il devait le transporter jusqu'au Centre Pokémon. Ils étaient juste devant, mais la perspective de le traîner à l'intérieur l'ennuyait autant que s'il devait le conduire jusqu'à Lavanville.

Hibiki leva brusquement la tête, le faisant sursauter pour le coup.

- Je suis désolé ! cria Hibiki avant de joindre les mains devant son visage et de baisser la tête. Vraiment, vraiment désolé ! D'être en retard. J'étais au Pokéathlon quand Maman m'a appelé pour me dire qu'elle a découvert un nouvel article pour Pokémon. La dernière fois, j'avais attendu avant de la voir et elle m'a massacré. J'aurais préféré me prendre un Ultralaser en pleine face.

Son Typhlosion ferma les yeux et hocha solennellement la tête.

- Bref. Je suis allé la voir et quand je suis sorti, bam ! Je me fais coincé par le Marill de Kotone puis par Kotone elle-même. Et j'ai à peine commencé à partir que le Professeur Utsugi m'interpelle.

Hibiki leva des yeux honteux vers lui.

- Je me suis enfui. J'ai utilisé Vol avant qu'il me rejoigne.

- Et si c'était important ?

Hibiki se redressa et lui offrit un sourire plein d'assurance. Silver ne comprenait pas comment il pouvait afficher ce genre d'expression. Son propre visage restait continuellement figé, ne dévoilant que ses émotions négatives. Même son expression neutre abritait une pointe de colère et de dédain.

- Qu'est-ce qui pourrait être plus important que toi et notre sortie ?

- Une menace pesant sur Johto ?

Le sourire de Hibiki se figea.

Il n'y avait pas pensé, apparemment.


XXX


Silver regardait plus qu'il n'écoutait Hibiki parler dans son Pokématos. Ils étaient assis chacun d'un côté d'une table. Le Farfuret de Silver avait pris place sur la chaise libre à côté de son Dresseur. Ses courtes pattes ne touchaient pas le sol. Le Typhlosion de Hibiki se tenait derrière son Dresseur, somnolant paisiblement.

Hibiki appuya sur le Pokématos et poussa un soupir. Il le rangea dans son sac.

- C'est réglé.

Silver se demandait ce que le Professeur avait pu lui dire, mais il ne posa pas la question. Il ne manquait plus qu'il montre de la curiosité envers les gens. Il était seul dans son univers depuis si longtemps – bien avant qu'il ne coupe les ponts avec son père. Il n'y avait eu que lui, puis Hibiki avait déboulé dans sa vie et tout bouleversé.

- Le Professeur Utsugi veut des informations sur le Mont Argenté. Comme il n'a pas le droit d'y aller, il compte sur moi.

Silver ne répondit pas. Y avait-il quelque chose à répondre de toute façon ?

Une serveuse s'approcha de leur table en trottinant, un plateau calé sous le bras et un calepin dans la main. Elle attrapa un stylo et tourna une feuille de son calepin, leur souriant.

- Que puis-je pour vous ?

- Un Soda Cool s'il vous plaît, demanda Hibiki avec un grand sourire avant de tourner la tête vers Silver. Et toi Silver ? Tu veux quoi ?

- Pareil, marmonna-t-il.

La serveuse lui adressa un regard vexé avant de leur tourner le dos et de se diriger vers le café. L'humeur de Silver s'assombrit. Qu'importaient ses mots et ses actions, les gens réagissaient toujours de la même manière avec lui. Ses poings se serrèrent sur ses genoux. Était-ce la peine de changer dans ces conditions ?

- Farfu !

Silver jeta un coup d'œil à son Pokémon. Il l'observait avec une foi absolue. Oui, ça en valait la peine.

- Pourquoi Silver ?

L'adolescent releva la tête. Hibiki lui souriait. Son Typhlosion avait les yeux clos et dodelinait de la tête.

- Tu veux dire quoi ?

Hibiki indiqua son visage du doigt. Silver serra les poings. Il n'y avait pas si longtemps, ce simple geste l'aurait poussé à se battre, avec ou sans Pokémon.

- Tes cheveux et tes yeux sont rouges. Alors pourquoi Silver et pas Red ? Ou...

Silver se leva d'un bond, renversant sa chaise. Il frappa la table du plat de ses mains.

- Ne prononce jamais ce nom !

Les yeux ardoise de Hibiki s'arrondirent. Silver se figea. Il avait recommencé. Une simple étincelle et tous ses efforts étaient réduits à néant.

Il avait envie de partir, à la fois chassé par ce nom, les souvenirs qu'ils lui rappelaient, et son propre comportement. Sauf que c'était exactement ce qu'il aurait fait avant : s'énerver, se battre puis partir en criant des insultes. Il avait changé depuis. Il le voulait. À l'instar des Pokémon, après avoir progressé, il avait évolué pour revêtir une nouvelle forme et se targuer de nouvelles aptitudes.

Silver redressa sa chaise et s'y rassit. Il n'osait pas soutenir le regard de Hibiki. Il n'osait même pas se tourner vers son Farfuret. Ils avaient tous deux vu des facettes bien plus sombres de lui, mais l'idée qu'ils soient témoins de sa rechute lui faisait mal. Peut-être parce qu'ils croyaient sincèrement en lui.

Il vit deux verres être posés sur la table. Hibiki se redressa.

- Merci ! s'exclama-t-il, un sourire dans la voix.

Silver attendit le départ de la serveuse pour s'asseoir plus droit. Hibiki se figea, les yeux arrondis, comme un Cerfrousse pris dans les lumières d'un phare. Il déglutit.

- Désolé, murmura-t-il.

Les épaules de Silver se raidirent. Pourquoi Hibiki s'excusait ?

- Tu n'aimes pas parler de trucs personnels. J'aurais pas dû m'aventurer sur ce terrain.

- ...Comment tu fais ?

Hibiki le regarda avec surprise. Silver continua sur sa lancée, craignant de ne plus en être capable s'il s'arrêtait.

- Pour toujours réagir comme ça. Être correct. Même quand j'essaie, j'y arrive pas. Personne n'y croit.

Et tous les efforts du monde n'y changeaient rien.

- Tes Pokémon y croient, déclara Hibiki avec ferveur.

- C'est vrai.

- Et moi aussi j'y crois.

Silver lui jeta un coup d'œil. Hibiki avait les poings posés sur ses genoux et les épaules si droites qu'elles formaient une ligne. Il le regardait avec... Silver ne saurait le dire. Hibiki semblait vouloir qu'il le croie et le craindre tout à la fois.

- Je trouve super tout ce que tu fais pour tes Pokémon. Tu leur dois d'être un meilleur Dresseur.

La phrase de Hibiki fut comme une attaque Tranche sur le cœur de Silver. Il n'avait pas toujours bien traité ses Pokémon, il le savait. Il n'avait pas besoin qu'on le lui rappelle.

Même s'il ne devait surtout pas l'oublier.

Hibiki leva la tête vers son Typhlosion. Ce dernier, plus endormi qu'éveillé, risquait à tout moment de basculer. Hibiki lui grattouilla le menton. Typhlosion ouvrit des yeux ensommeillés. Il s'ébroua et posa son menton sur la tête de son Dresseur, le faisant rire. Silver ne pouvait s'empêcher de dévisager l'autre adolescent. C'était un son si sincère et spontané. Il n'en avait pas l'habitude. Les gens ne riaient pas en sa présence – du moins, pas ainsi. Et il ne riait pas.

- Les Pokémon sont toujours à nos côtés, continua Hibiki d'une voix plus douce. Ils nous soutiennent pendant les moments difficiles, nous aident à surmonter l'adversité et partagent nos moments de joie. Chaque Dresseur leur doit de donner le meilleur de lui-même, pour leur montrer sa reconnaissance.

Donc Hibiki n'avait pas dit ces paroles contre lui.

Hibiki baissa la tête vers Silver et lui sourit. Le museau endormi de son Typhlosion formait une étrange casquette au-dessus de sa tête.

- Par contre, tu ne dois rien aux autres humains. Te casse pas trop la tête pour eux. Ignore-les. Tant que tu les agresses plus, c'est parfait.

Fier de ses conseils, Hibiki prit son verre de Soda Cool et le but en trois gorgées. Silver porta son verre à ses lèvres. Il s'étrangla à la première gorgée et faillit la recracher aussi sec. C'était bien trop sucré.


XXX


Silver accompagna Hibiki jusqu'à la sortie sud de la ville. À peine descendirent-ils quelques marches que l'atmosphère se modifia radicalement. Le fond sonore était plus naturel, dépourvu des voix humaines et des vrombissements des machines. Il y avait bien un bâtiment en bois à l'horizon, et un garde-fou pour empêcher quiconque de tomber à l'eau, mais le reste était une nature luxuriante : de l'eau à droite, une forêt touffue à gauche et une prairie d'herbes folles avec un chemin en terre battue devant eux.

- Silver ! Tu as aussi obtenu tous les Badges et vaincu les deux Ligues, remarqua Hibiki. Est-ce que tu es allé au Mont Argenté ?

- Un peu, pour m'entraîner.

Même s'il n'avait pas progressé assez pour vaincre Hibiki ou ne serait-ce que représenter une difficulté pour lui.

Bientôt. Je ne dois pas baisser les bras.

C'était plus facile à dire qu'à faire, mais Silver tiendrait. Il le fallait. Il le devait à ses Pokémon.

- Ça te dirait de venir en parler avec le Professeur Utsugi et moi ?

Silver cligna des yeux. Hibiki l'observait, son sourire se crispant sur les coins, comme s'il hésitait entre s'y accrocher et l'abandonner.

- Quoi ?

- Ça l'aiderait pour ses recherches. Je suis allé au Mont Argenté une fois, mais j'y ai rencontré un type hyper flippant.

Hibiki para son visage d'une expression sérieuse et utilisa ses index pour former des sourcils très froncés.

- Il me fixait, sans rien dire. Il a réussi à me provoquer en duel, sans rien dire. Ses Pokémon nous lançait des attaques et il ne disait toujours rien. Même quand il a gagné, il n'a rien dit.

Silver crut que ses yeux allaient sortir de leurs orbites tant ils s'arrondirent.

- Il a gagné ? Tu veux dire que tu as perdu ?!

Hibiki croisa les bras, la bouche tordue en une grimace embarrassée. Son Typhlosion baissa la tête d'un air dépité.

- Ouais. Il a mis toute l'équipe K-O. Ses Pokémon étaient hyper puissants ! J'ai jamais vu ça. J'ai bien dû perdre la moitié de mes économies dans l'histoire. Heureusement que j'avais fait le plein de produits Pokémon la veille. J'ai couru comme un dératé jusqu'au Centre Pokémon le plus proche – ça a quand même fait une sacrée trotte.

- Tu n'avais pas de Rappels ?

Hibiki ouvrit des yeux surpris avant d'avoir l'air encore plus honteux.

- Si, des tas. J'y ai juste pas pensé.

Typhlosion frotta sa tête contre celle de son Dresseur.

- Je sais, je sais.

Hibiki soupira profondément puis reprit du poil de Pokémon.

- Alors, tu viens ?

- Pourquoi pas.

Silver n'avait rien de prévu de toute façon.

Les deux Dresseurs se mirent en route, suivi par leur Pokémon. Silver s'étonna de les voir se diriger vers le sud – ne serait-ce pas plus rapide de retourner à Doublonville et de passer par le nord ? – mais il ne dit rien.

- Ce Dresseur était vraiment bizarre, reprit Hibiki d'un ton pensif.

- À te fixer sans rien dire ?

- Il n'y avait pas que ça. Il se tenait immobile, au sommet d'une esplanade. Des flocons de neige tombaient autour de lui. Il était moins habillé que moi – un t-shirt tout fin, un gilet déboutonné sans manches et un pantalon – mais il n'avait pas l'air d'avoir froid. Et si...

Hibiki sembla horrifié.

- Et si c'était un fantôme ?

- Les fantômes ne font pas de combats Pokémon.

Hibiki le regarda avec horreur.

- T'étais censé dire que les fantômes n'existent pas !

- Pourquoi ? répliqua Silver, sur la défensive.

- Je vais faire des cauchemars maintenant !

- En quoi c'est mon problème ?

- Silver ! protesta Hibiki.

L'expression de Hibiki changea du tout au tout : son visage d'enfant vexé fut remplacé par un sourire amène. Il fit un signe de la main. Silver tourna la tête dans la direction qu'il regardait. Il aperçut un couple âgé sur le seuil du bâtiment en bois qu'il avait aperçu depuis Doublonville. Ils souriaient tant que leurs yeux semblaient disparaître. Ils saluaient Hibiki avec une joie sincère. Voilà autre chose que Silver n'avait jamais expérimenté. Les gens ne l'accueillaient pas à bras ouverts mais, étant donné qu'il n'aimait pas les voir non plus, ça passait.

Silver lut le panneau à côté duquel se tenait le vieux couple. Pension Pokémon.

- Tu viens si souvent que ça ?

Ça le surprenait. Il pensait plutôt Hibiki du genre à entraîner et bichonner ses Pokémon lui-même, quel que soit son niveau. Les confier à un tiers – même des professionnels – ne lui correspondait pas.

À moins que Silver ne le connaissait pas aussi bien qu'il l'avait cru.

- Pas du tout, répondit Hibiki.

Après un dernier sourire au couple âgé, il reporta son attention sur Silver.

- Ce sont les grands-parents de Kotone.

Silver fit marcher ses méninges. Le prénom lui disait quelque chose.

- La fille au Marill ?

- Tu te souviens d'elle ?

- Tu m'en as parlé quand tu t'excusais de ton retard. Ça ne fait pas si longtemps.

Vu sa grimace déconfite, Hibiki ne s'attendait pas à cette réponse et elle lui déplaisait.

- Quoi ?

- C'est ma voisine. Tu l'as croisée plusieurs fois.

- Si tu le dis, marmonna Silver.

Hibiki parut encore plus sidéré. Pourquoi ? Silver faisait de grands efforts de diplomatie pourtant. Il ne l'avait pas insulté, ni dit qu'il se moquait éperdument de sa voisine, ce qui aurait eu le mérite d'être honnête.

En plus, Hibiki avait affirmé qu'il n'avait pas besoin de changer, pas plus tard qu'aujourd'hui. Étaient-ce des mensonges ?

Pourquoi il aurait menti à ce sujet ? Le rassurer ne pouvait le mener à rien.

À moins qu'il cherchait à lui faire baisser sa garde.

- Kotone fait la même taille que moi, commença Hibiki, à des lieux de son trouble. Elle a des couettes et des yeux marron. Elle porte un chapeau super gros, au moins deux fois plus que sa tête, et une salopette courte au-dessus d'un gilet rouge.

Silver fit la grimace. Maintenant c'était sûr : il n'avait aucune envie de s'en souvenir.

- Pourquoi les filles s'habillent si bizarrement ?

Hibiki haussa les épaules – une solution habile pour ne pas avoir à répondre.

Farfuret trottina et vint se poster à la hauteur de Silver, lui apportant un soutien moral plus que nécessaire.

Les Dresseurs et leurs Pokémon continuèrent leur route en silence, la mer défilant d'un côté, les bois de l'autre. Silver se demandait s'il n'aurait pas mieux fait de refuser. Il n'appréciait même pas spécialement le Professeur – bien qu'il lui ait présenté ses excuses pour avoir volé son Pokémon et que le Professeur l'avait laissé le garder. Il pourrait partir. Rien ne le retenait.

…Ou il pourrait rester. Il pourrait cheminer quelques temps avec Hibiki. C'était étrange de voyager avec une autre personne. Une minuscule part de lui était curieuse de voir ce que cela donnerait. Et son Aligatueur serait sans doute heureux de revoir le Professeur.

Silver soupira. Il inspira résolument. C'était décidé. Il accompagnerait Hibiki jusqu'à Bourg-Geon et il discuterait du Mont Argenté avec le Professeur et lui.

Il s'aperçut alors qu'il n'avait pas été entièrement convaincu par la proposition de Hibiki et qu'il s'était gardé le droit de tourner les talons. Ça n'arriverait plus maintenant. Il était temps d'arrêter de prendre toutes ses décisions sur un coup de tête. Ce n'était plus nécessaire. Il ne vivait plus au jour le jour. Il pouvait se permettre d'avoir des projets à plus ou moins long terme.

Cette pensée lui donna envie de fuir. Voilà une perspective vertigineuse – presque autant que la confiance que ses Pokémon lui témoignaient.

Un garçon arriva en face d'eux. Son regard passa de Hibiki à Silver. Il se figea, les yeux exorbités. Son visage blanchit. Il courut vers les hautes herbes au bord du chemin, pour faire le plus grand détour possible quitte à se faire attaquer par des Pokémon sauvages.

Hibiki émit un sifflement admiratif. Silver rentra la tête dans les épaules.

- On voit pas ça tous les jours, commenta Hibiki en suivant le garçon des yeux.

- Parle pour toi.

Ce qui devait arriver arriva : un Rattata jaillit des hautes herbes et se jeta sur le garçon. Silver et Hibiki reprirent leur route.

- Qu'est-ce que tu veux dire ?

Silver leva une main et tira sur une mèche de ses cheveux. Elle était d'un rouge éclatant, une couleur rare qu'il n'avait aperçu que sur la tête d'une autre personne malgré ses déplacements incessants à travers Johto et Kanto.

- C'est vrai que tu es très reconnaissable. Tu pourrais devenir Champion d'Arène ! On les reconnaît toujours de loin.

- Un Champion d'Arène avec mon caractère ? demanda Silver, dubitatif.

Les Champions d'Arène étaient supposés tester la force des Dresseurs, ce qui voulait dire qu'ils interagissaient avec beaucoup de monde, qu'ils devaient faire preuve de bienveillance et accepter la défaite – les défaites, même – avec le sourire. Silver était incapable de tout cela.

- Il y a bien ce type, à Kanto, lui fit remarquer Hibiki.

Les deux adolescents échangèrent un regard. Ils n'avaient pas besoin d'en dire plus. Green ne ressemblait pas à l'archétype du Champion d'Arène. Il était fort, certes, mais surtout arrogant et hautain. Il semblait regarder le monde entier de haut.

- Il n'a pas arrêté de se moquer de Johto, continua Hibiki, clairement vexé. Comme si Kanto était si génial que ça. Ils n'ont pas de super tours eux, ni de danseuses traditionnelles. On dirait qu'ils ont tout construit à la va-vite. Et nos Champions d'Arène sont balèzes.

- Et on a la même Ligue.

- Et on a la même Ligue ! acquiesça Hibiki avec véhémence.

Il soupira bruyamment.

- Tu sais, parfois, il m'appelle sur le Pokématos, reprit-il plus calmement. Il arrête pas de parler de quelqu'un qui est parti sans rien dire. Je crois qu'il s'est fait larguer par sa copine.

- Pathétique.

- Il me fait un peu de peine.

Silver glissa un regard vers Hibiki, qui ne le remarqua pas. Est-ce qu'il lui faisait de la peine aussi ? Était-ce pour cette raison que Hibiki était si ouvert et compréhensif envers lui ? Parce qu'il lui faisait pitié ?

- En même temps, c'est sûrement plus facile de parler à un inconnu de choses qui nous tiennent à cœur qu'à des proches.

Silver dévisagea Hibiki. Le regard cendré était perdu dans le lointain. Il pensait à quelque chose – ou quelqu'un – qui était loin d'eux.

Au moins, ça veut dire qu'il ne pensait pas à moi.

Malgré le soulagement qu'il ressentait, Silver eut l'impression de sentir des picotements désagréables dans son ventre. Il se renfrogna. Il ne savait plus ce qu'il voulait ou quoi ?

Hibiki secoua la tête et se remit à le regarder. Il ne fut pas rebuté par son expression fermée.

- Je trouve ça cool qu'on te reconnaisse de loin, comme une star. Moi, je suis banal, conclut-il en louchant sur la mèche de cheveux qui retombait devant son visage.

Hibiki avait raison. Ses cheveux et ses yeux sombres le perdraient dans une foule. Il était de taille moyenne pour son âge et, la première fois qu'il l'avait vu, Silver avait trouvé ses traits si communs qu'il avait eu l'impression de l'avoir déjà croisé. Maintenant, il serait bien incapable de le confondre avec un autre mais, à l'époque, Hibiki n'avait été qu'un de ces nombreux enquiquineurs qui peuplaient le monde.

Silver fronça les sourcils. Le début d'une pensée – une simple intuition, pour tout dire – l'ennuyait mais il n'arrivait pas à mettre le doigt dessus.

- Hé ! Attends-moi.

Silver s'arrêta. Il ne s'était pas rendu compte qu'il avait accéléré sous l'effet de l'agacement.

Hibiki le rejoignit au seuil du Bois aux Chênes. Il leva la tête vers les arbres majestueux.

- Prêt à suivre le chemin ?

- Ouais ouais.

Ils entrèrent sous la canopée. Les feuillages épais filtraient la lumière du soleil et plongeaient le tout dans une semi-pénombre apaisante pour les yeux. Silver avait l'impression d'avoir pénétré dans un autre monde.

Hibiki balaya du regard ce qui les entourait, un petit sourire aux lèvres. Son regard se porta droit devant eux et son expression se décomposa. Silver tenta d'apercevoir ce qui l'avait fait changer d'humeur si brusquement mais il n'y avait que des arbres, de l'herbe et des cours d'eau. Rien qui pouvait provoquer une rancœur personnelle – et il s'y connaissait en rancœurs gratuites.

Hibiki se détourna et s'éloigna à grands pas.

- Tu vas où ?

Il s'arrêta et lui jeta un regard par-dessus son épaule. Ses yeux étaient fuyants, son corps agité. Quel Coxy l'avait piqué ?

- Eh bien... On doit aller voir le Professeur, tu te souviens ?

- Il y a un chemin juste là, indiqua Silver. Plus court.

- Ha... ah oui. C'est vrai.

Mais Hibiki semblait enraciné. Le blanc se dessinait autour de ses yeux. Tellement d'émotions s'y débattaient que Silver était incapable de les identifier. Il n'avait pas le temps d'en analyser une qu'une autre prenait sa place.

Hibiki le rejoignit. Chaque pas était effectué à contrecœur et plus lent que le précédent. Il s'arrêta à côté de Silver.

- Allons-y.

Les deux Dresseurs et leurs Pokémon reprirent leur route. Farfuret coupa un arbuste qui se dressait sur leur chemin, leur permettant de se faufiler entre les arbres. Ils débouchèrent dans une clairière. Quelque chose capta le regard de Silver. Il tourna la tête. Un autel en bois, dressé sur quatre poteaux et surmonté d'un toit rouge.

Un Pokémon légendaire habite dans ce Bois ?

Il voulut demander à Hibiki s'il savait quoi que ce soit à ce sujet mais il remarqua qu'il évitait de regarder l'autel. Délibérément.

Silver ferma la bouche. Son comportement étrange le mettait de plus en plus mal à l'aise.

Il ne leur resta qu'une centaine de mètres à franchir pour quitter le Bois aux Chênes. La soudaine luminosité piqua les yeux de Silver. Mais le pire fut le bruit. Ils avaient atterri à l'orée d'Ecorcia. Même s'il s'agissait d'une ville bien plus petite et paisible que Doublonville, le choc était rude après la mélodie de la forêt.

- Ecorcia ! s'exclama Hibiki.

Il semblait redevenu lui-même. Tout cela était très étrange.


XXX


Le reste de leur périple ne fut marqué par aucun événement particulier.

Ils marchèrent de ville en ville, accompagnés de leurs Pokémon. Silver vit Hibiki saluer plusieurs personnes. Il connaissait bien plus de monde que lui. En même temps, il s'intéressait aux êtres humains.

Ils finirent par atteindre le minuscule village de Bourg Geon, la dernière commune avant Kanto, en fin d'après-midi. Le Laboratoire Pokémon était construit à l'entrée du village. Silver y était venu deux fois. Une pour voler un Pokémon, l'autre pour s'excuser et le rendre. Heureusement, il n'avait pas eu à le rendre.

Silver fit retourner son Farfuret dans sa Poké-Ball avant de sortir son Aligatueur. Le Pokémon Eau regarda tout autour de lui avec bien-être.

- Tu es prêt ? demanda Hibiki.

Silver opina. Hibiki frappa à la porte avant d'ouvrir.

- Professeur, c'est nous.

Le Professeur se tenait au fond de la vaste salle, en face d'un tableau. Il se tourna vers eux et rajusta ses lunettes sur son nez.

- Vous ? Oh !

S'il était surpris de voir Silver, il eut la délicatesse de ne pas faire de commentaire. Aligatueur et Typhlosion lui firent signe de la patte.

- Vos Pokémon ont l'air en forme et heureux. C'est bien.

Cette remarque n'aurait pas dû toucher Silver. Elle leur était adressée, à Hibiki et à lui, comme une formule de politesse. Pourtant, une vague de chaleur enveloppa son cœur.

Hibiki et le Professeur discutèrent du Mont Argenté. Silver n'intervenait que de temps en temps pour apporter des précisions. Il préférait ainsi. Il n'aimait pas discuter. Pourtant, à chaque fois qu'il parlait, Hibiki lui souriait et le Professeur le regardait avec reconnaissance.

Lorsqu'ils eurent fini, Hibiki alla parler aux employés du Laboratoire, laissant Silver et le Professeur en tête-à-tête. Le silence n'était pas le plus confortable du monde mais cela ne dérangeait pas Silver. Par contre, c'était une occasion à saisir.

- J'ai vu un autel dans le Bois aux Chênes. Est-ce qu'un Pokémon légendaire y vit ou c'est un autre genre de lieu sacré ?

- Un Pokémon légendaire y est bien vénéré, répondit le Professeur, visiblement ravi d'avoir un sujet de discussion. Il s'agit de Celebi, le Pokémon Temporel.

Quelque chose gratta à l'arrière de l'esprit de Silver. Une pensée dont il avait vaguement conscience mais qui restait juste hors de portée de manière très agaçante.

- Jamais entendu parler.

- Il n'a pas l'air aussi impressionnant que les autres Pokémon légendaires, convint le Professeur en souriant. Cependant, il a un pouvoir fascinant : voyager dans le temps. Grâce à Hibiki,...

La pensée exerça une pression sur son esprit. Elle n'était pas tout à fait tangible – et Silver craignait qu'elle le devienne – mais elle prenait plus de place, l'empêchant de lui échapper ou d'essayer de s'en détourner.

Le Professeur continua ses explications, mais Silver n'y fit pas attention. Il tourna la tête vers Hibiki, qui parlait à son Pokémon. Un garçon à l'apparence banale, qui pourrait se fondre dans la masse. Tellement banale que Silver s'était vaguement demandé s'il ne l'avait pas déjà vu quand ils s'étaient rencontrés à Bourg Geon – impression qu'il avait violemment repoussé car qui s'en préoccupait ?

Un garçon qui se promenait avec des Pokémon – ce qui n'était pas courant.

Hibiki tourna la tête vers lui. Son sourire céda place à une expression inquiète, son Pokémon regarda dans la même direction que lui...

Et la dernière pièce s'imbriqua.

Silver se souvint en détails du jour où il avait décidé de se séparer de son père et de suivre son propre chemin. Ils fuyaient la débandade de la Team Rocket, causée par un gamin à peine plus âgé que lui. Ils avaient atteint la Route 22 pour fuir leur région d'origine, mais Silver s'était arrêté et il avait dit à son père ses quatre vérités – qu'il se prétendait fort mais que ce n'étaient que des mots, qu'il était un peureux devant les forts et un tyrans devant les lâches, que Silver ne deviendrait jamais comme lui, qu'il deviendrait fort. Son père avait continué sa route et Silver était resté. Il s'était tourné, prêt à prendre une autre direction, quand il l'avait vu. Un garçon banal, un peu plus âgé que lui, flanqué d'un Pokémon ridicule. Et ce garçon, que Silver n'avait jamais vu, osait le regarder avec inquiétude. Il ne s'était pas défendu quand il lui avait aboyé dessus.

De retour au présent, Silver s'aperçut que Hibiki avait fait un pas dans sa direction. Il semblait hésiter entre se rapprocher de lui et rester où il était. Silver fit un pas en arrière, décidant pour lui.

Depuis quand il sait ?

Pas la première fois qu'ils s'étaient rencontrés – si on pouvait le formuler ainsi – Hibiki n'avait pas encore de Pokémon et s'apprêtait à quitter son village paumé pour la première fois. Silver avait été le premier Dresseur qu'il avait affronté.

Et au moins après son deuxième Badge, étant donné qu'il avait dû se rendre au Bois aux Chênes pour rencontrer Celebi. Mais après... ça avait pu arriver n'importe quand entre ce deuxième Badge et aujourd'hui. Hibiki n'aurait pas agi aussi bizarrement dans les Bois sinon.

À quel moment il a changé de comportement envers moi ?

Ça ce serait un indice. Hibiki ne l'avait certainement pas traité de la même façon avant et après avoir appris qui était son père.

La tête de Silver l'élançait. Il sentait son cœur battre contre ses tempes. C'était trop, bien trop.

Hibiki esquissa un mouvement vers lui.

- Non, l'avertit Silver.

Hibiki s'immobilisa. Une victoire bien trop maigre dans ces circonstances.

Le pouls de Silver battait trop fort, comme s'il cherchait à résonner dans son être entier ou à le faire exploser de l'intérieur. Ses pensées étaient dans un tel désordre que même lui ne parvenait pas à s'y retrouver.

Alors Silver fit ce qu'il s'était juré de ne jamais faire.

Il tourna les talons et s'enfuit.


XXX


Silver ne s'était pas réfugié très loin : il était assis sur les abords de la route reliant Bourg Geon à Acajou. Il ne fuirait pas. Il n'était pas un lâche, contrairement à son père. Il irait demander des comptes à Hibiki.

Il avait juste besoin de s'y retrouver avant. Et de se remettre.

Hibiki savait qui il était. Il lui avait menti.

Silver posa son front sur ses genoux et serra ses jambes un peu plus fort. Sa gorge était comprimée et ses yeux brûlaient.

Pourquoi est-ce que cela devait faire aussi mal ?


XXX


Quelque chose secoua doucement le bras de Silver. Il se réveilla en sursaut. Son Aligatueur se redressa, s'asseyant sur ses hanches. Les traits de Silver se décomposèrent. Il l'avait laissé au Laboratoire, sans un regard en arrière, sans même lui accorder une pensée. Il lui fallait si peu pour redevenir un mauvais Dresseur. Il devait faire des efforts constants pour être meilleur, mobiliser toute son énergie. Ce n'était pas naturel pour lui, contrairement à...

Hibiki.

Son cœur se serra.

Son Aligatueur prit place à côté de lui. La tête de Silver lui arrivait à l'épaule. Dire que, quand il avait été un Kaiminus, il aurait pu le porter. Si il avait été ce genre de Dresseur.

Silver enfouit son visage dans ses bras.

- Je suis désolé, murmura-t-il d'une voix étouffée.

Aligatueur s'appuya contre lui. Silver s'aperçut alors à quel point il avait froid et à quel point il se sentait seul. C'était comme si le monde s'effondrait autour de lui, encore une fois.

- Hibiki a menti. Tout ce temps où il disait vouloir juste un camarade Dresseur, il me surveillait. Il pense que je vais devenir comme mon père.

Ce qui était injuste. Même si Silver n'avait pas pris les meilleures décisions ces trois dernières années, il n'en avait pris aucune qui risquait de lui faire suivre le même chemin que son père. Il y avait veillé. Même dans les moments les plus sombres, il s'était accroché à cette règle de vie.

- J'avais raison depuis le début. On ne peut pas compter sur les autres. Il ne faut pas. Ça rend faible.

S'il n'avait pas cru en Hibiki, s'il n'avait pas tenu à lui, ce qu'il venait de comprendre ne l'aurait pas autant choqué. Il ne l'aurait pas vécu comme une trahison. Peut-être qu'il ne l'aurait jamais appris d'ailleurs. Hibiki serait resté ce garçon insupportable qui ne semblait exister que pour le battre. Silver aurait sans doute continué à le croiser, mais jamais il n'aurait passé assez de temps avec lui pour avoir une discussion entière et encore moins pour le regarder attentivement.

Aligatueur grogna doucement. Silver leva la tête vers lui, se maudissant pour ce nouveau pas de travers. Peut-être n'était-il pas fait pour être Dresseur.

- Je ne parlais pas de toi, ni de vous autres, précisa-t-il en regardant ses Poké-Balls. Je parlais des humains. Vous, c'est différent.

Il pourrait toujours compter sur ses Pokémon. Il avait pu compter sur eux dès qu'ils avaient intégré son équipe, bien avant d'en avoir conscience. Ils l'avaient épaulé même quand il en voulait au monde entier et qu'il ne les traitait pas à leur juste valeur.

- Restez encore un peu de temps avec moi s'il vous plaît.

Sa voix était trop fragile. Il n'avait pas encore l'habitude de demander.

Pourtant, Aligatueur passa une patte autour de ses épaules et le reste de son équipe fit remuer leurs Poké-Balls avec détermination. Ils resteraient à ses côtés, encore une fois.

Comment Silver pouvait faire l'objet d'une telle loyauté ?


XXX


Silver attendit un moment encore pour s'assurer qu'il ne s'effondrerait pas, avant de se mettre debout. La nuit était tombée depuis plusieurs heures. Il devait se concentrer énormément pour percer la pénombre. Il se dirigea vers la route, Aligatueur sur les talons, puis marcha en direction de Bourg Geon. Il n'avait aucune envie d'y remettre les pieds mais il le devait. Il n'était pas un lâche ni un trouillard. Il n'était pas, et ne serait jamais, comme son père.

À peine fut-il entré dans le village qu'il jeta un œil au Laboratoire. Il fut surpris de voir qu'il était encore allumé. Ils n'avaient pas d'horaire de travail ou quoi ?

Il se risqua à frapper à la porte. Elle s'ouvrit immédiatement, manquant de le faire sursauter. Le Professeur se découpa dans l'encadrement.

- Hi... Oh, Silver. C'est toi.

- Je veux parler à Hibiki.

- Il n'est pas avec toi ? s'inquiéta le Professeur.

S'il l'était, je n'aurais pas besoin de vous le demander !

Silver se mordit la joue avant de le dire. La politesse, ce n'était vraiment pas dans sa nature. Il n'aurait sûrement pas réussi à ravaler sa remarque s'il s'était agi de quelqu'un d'autre que le Professeur et que son Aligatueur n'était pas près de lui, comme un rappel vivant de ce qu'il lui devait.

Le Professeur regarda par-dessus Silver avant de reporter son attention sur lui.

- Il est parti juste après toi.

- Et vous ne pouvez pas l'appeler sur le... Pokématos ?

- Il ne répond pas.

Silver ne s'attendit pas à la culpabilité qui lui harponna le ventre. Rien de tout ça ne serait arrivé si Hibiki avait été honnête avec lui. Il lui avait menti. Il savait exactement qui il était et il agissait comme si ça n'avait aucune importance. Il aurait pu avoir l'honnêteté de lui dire en face qu'il savait qui était son père et que, par conséquent, il ne lui ferait plus jamais confiance – s'il lui avait fait confiance un jour, bien sûr.

Silver avait beau fouiller ses souvenirs, il ne trouvait pas un moment où Hibiki avait changé d'attitude à son égard. Il avait sûrement pas fait assez attention aux détails.

- Je vais ré-essayer de l'appeler, décida le Professeur, le sortant de ses pensées. Est-ce que tu veux l'attendre ici ?

- Je vais rester dehors.

Silver avait sûrement oublié d'insérer une ou deux formules de politesse mais il avait fait d'énormes progrès en communication.

Il s'écarta du Laboratoire et se dirigea vers l'entrée de la ville, se glissant peu à peu dans la pénombre protectrice. Il se posta à l'orée de la ville. Il resta debout, ne se sentant pas suffisamment à l'aise pour s'asseoir. Aligatueur se posta à ses côtés, montant la garde. C'était agréable de ne plus avoir à assurer ses arrières seul.

Silver regarda la Route plongée dans l'obscurité, puis le village. Il n'avait aucune envie de rester mais, s'il partait maintenant, il serait incapable de revenir. Et cette réaction serait la plus lâche de toutes.

Il ne deviendrait pas comme son père. Jamais. Et pour le prouver, pour s'en assurer, il devait confronter Hibiki. Après, il pourrait partir. Il n'y avait aucun mal à s'éloigner d'une personne nocive après lui avoir dit ses quatre vérités. Silver l'avait déjà fait, en ce jour lointain. Il en serait de nouveau capable.

Sa gorge se serra. Des nœuds se formaient dans son ventre. Il l'avait déjà fait, contre son propre père, alors pourquoi était-il si réticent à l'idée de recommencer avec Hibiki, qu'il connaissait depuis à peine un an ? Leur histoire avait mal commencé et ça avait souvent clashé entre eux.

Peut-être était-ce pour cette raison : Hibiki l'avait gagné au fil du temps. Silver s'était attaché à lui malgré lui, malgré leurs différences radicales. Ils n'étaient liés d'aucune façon. Ils ne se devaient rien. La déception n'en était que plus grande.

C'est le premier humain auquel je tiens vraiment et auquel je veux tenir.

Des pas. Silver releva la tête et se tourna. Il fut déçu de se retrouver face au Professeur.

- J'ai réussi à joindre Hibiki. Il a dit qu'il ne tarderait pas à rentrer.

Le Professeur sembla vouloir ajouter quelque chose mais il se retint. Il piétina, comme s'il ne savait pas quoi faire de lui-même. Il finit par hocher la tête d'un air décidé.

- Je te laisse. J'espère que nous aurons l'occasion de nous revoir.

Pourquoi ?

Le Professeur partit avant de laisser le silence s'installer – ou le temps à Silver de faire une remarque déplacée.

Silver n'eut pas le temps de se poser davantage de questions qu'il entendit un bruissement d'ailes. Il leva la tête. Il aperçut une ombre chuter et Hibiki se retrouva soudainement face à lui. Son Roucarnage atterrit derrière lui. Il replia ses ailes contre ses flancs et regarda Silver avec intérêt. Le Dresseur l'ignora. Il serra les poings et fit face à Hibiki, essayant de rassembler la rage qui bouillonnait continuellement dans ses veines. Elle lui fit défaut alors qu'il n'en avait jamais eu autant besoin. Comme par hasard.

Aligatueur grogna légèrement. Les épaules de Silver se détendirent. C'était vrai. Il n'était plus à lutter seul contre tous.

- Silver, souffla Hibiki.

Silver tressaillit. Hibiki le couvait d'un regard inquiet et effrayé. Son corps était penché vers lui comme s'il voulait l'approcher, mais ses pieds restaient fermement ancrés au sol.

- Tu savais.

Hibiki baissa la tête. Il ne prétendit pas ne pas comprendre à quoi Silver faisait allusion.

- Est-ce... Est-ce que tu veux bien me laisser m'expliquer ?

- ...Oui.

Hibiki leva la tête avec surprise. Silver ne pouvait pas lui en vouloir : il ne s'attendait pas à cette réponse non plus. Il voulait lui laisser une chance. C'était sans doute faible, mais Hibiki... Il ne voulait pas perdre Hibiki et ce qu'il représentait. Quoi que ce fut.

- Merci ! Viens.

Hibiki s'enfonça dans le village, ne cessant de jeter des coups d'œil par-dessus son épaule, comme s'il craignait de le voir disparaître. Ils dépassèrent le Laboratoire, dont les fenêtres laissaient toujours filtrer de la lumière, et se dirigèrent vers la maison voisine. Il s'agissait d'une bâtisse imposante, majoritairement en bois. Hibiki ouvrit la porte. Son Roucarnage le suivit joyeusement à l'intérieur. Silver leur emboîta le pas avec plus d'hésitation, marquant un arrêt sur le seuil. Seule la présence de son Aligatueur derrière lui lui donna le courage d'avancer. Il n'avait jamais été invité chez quelqu'un.

Hibiki appuya sur un interrupteur et un salon confortable apparut tout autour d'eux. Deux canapés moelleux entouraient une table basse. Ils étaient placés sur un tapis épais. Une télévision, appuyée contre le mur, profitait de la place d'honneur : elle était visible depuis chaque coin de la pièce. Il y avait des plantes, des photos encadrées, des posters...

Silver voulait tourner les talons et partir le plus loin possible.

Il jeta un coup d'œil à la porte d'entrée, que son Aligatueur refermait précautionneusement. Silver serra et desserra les mains. C'était tout ce qu'il pouvait faire pour ne pas courir la rouvrir. Il souffla.

Je veux laisser une chance à Hibiki. Je ne peux pas partir maintenant.

Silver leva la tête. Hibiki l'observait anxieusement à côté de l'un des canapés. Silver se força à le rejoindre. Les deux Dresseurs s'assirent face à face. Silver avait les poings serrés, posés sur ses genoux. Avant qu'il ait pu dire quoi que ce soit – ou ne serait-ce que mettre ses pensées en ordre – Hibiki s'inclina.

- Je suis désolé ! J'aurais dû te parler de Celebi et de ce qu'il m'a montré. Je savais que tu allais t'en souvenir un jour ou l'autre, mais je n'ai pas eu le courage de t'en parler. Pardon.

Silver ne s'était pas attendu à ça. Hibiki s'excusait sans chercher de justification. Il ne lui demandait pas de ne pas se mettre en colère contre lui. Il ne lui criait pas dessus. Sa réaction ne correspondait à rien de ce que Silver avait déjà vécu. Il avait espéré lui laisser une autre chance mais il ne savait pas comment réagir maintenant qu'il en avait la possibilité.

Hibiki releva timidement la tête. Il regarda Silver avec un mélange d'émotions intenses. Silver ne savait pas quoi faire.

- Tu sais... qui est mon père.

Hibiki parut surpris.

- Comment ça ?

- Celebi t'a montré quand on s'est disputés, mon père et moi.

Quand je lui ai tourné le dos, bien décidé à ne jamais le revoir.

- Tu sais que c'est Sasaki, le boss de la Team Rocket.

- Mais... je le savais déjà.

De toutes les réponses que Hibiki aurait pu donner, ce fut celle qui surprit le plus Silver.

- Tu savais ?

- Un sbire de la Team Rocket m'a demandé si j'étais le fils de leur boss, après notre match. Puis il a dit que ce n'était pas possible parce que ce fils a les cheveux rouges.

Hibiki esquissa un sourire timide.

- Un garçon de mon âge, avec les cheveux rouges, ça ne court pas les rues. Un Dresseur fort et impitoyable, capable d'écraser facilement plusieurs membres de la Team Rocket... ça ne pouvait être que toi.

Que moi... ?

Silver avait de nouveau l'impression de tomber. Hibiki avait raison. Ça ne pouvait être que lui. N'était-ce pas pour cette raison qu'il tenait tant à cacher l'identité de son père ? Il ne voulait pas que les gens réalisent à quel point il lui ressemblait malgré tous ses efforts.

C'était un héritage auquel il ne pouvait pas échapper.

- Tout va bien Silver ?

Silver leva la tête de ses mains. Hibiki s'était penché vers lui. Sa main droite était légèrement tendue, comme s'il avait voulu le toucher avant de se raviser.

- Tu as toujours su. C'est pour ça que tu n'étais pas surpris par mon comportement. Tu savais à quoi t'attendre !

L'idée avait fait son chemin, transformant le choc de Silver en colère. Hibiki ne lui avait jamais tendu la main. Il ne s'était jamais intéressé à lui. Il voulait juste garder un œil sur l'élément perturbateur qu'il était.

Il ne lui avait jamais fait confiance.

- Qu'est-ce que tu racontes ?

Silver se leva brusquement. Hibiki attrapa la manche de son gilet. Silver se figea. Il avait déjà été plus près de Hibiki, mais le geste lui parut étrangement intime.

- Silver, plaida Hibiki. Je ne comprends pas.

- Tu passes du temps avec moi pour me surveiller. Tu penses que je suis comme lui !

Et ça ne devrait pas lui donner l'impression d'avoir subi une attaque Eclate-Roc en plein cœur.

- Comme qui ?

Silver avait le cœur au bord des lèvres. Il ne pouvait pas se résoudre à le dire à voix haute. Pour la première fois, il se demanda s'il avait eu raison d'emprunter cette nouvelle voie et d'essayer de changer. S'il avait encore été celui qu'il était avant, il n'aurait pas aussi mal.

Et s'il avait été vraiment différent, Hibiki ne douterait pas de lui.

- Tu parles de Sasaki ? Pourquoi je penserais que tu es comme lui ? Vous n'avez rien à voir !

Silver tressaillit. C'était la première fois qu'il entendait Hibiki crier de colère. Il s'exclamait souvent de joie ou d'enthousiasme, comme si ses émotions formaient un trop plein qu'il devait évacuer. Même lorsqu'il s'était dressé face à la Team Rocket et à ses exactions, il avait gardé son calme.

- Tu ne ressembles pas du tout à Sasaki ! Déjà, tu es super courageux et déterminé. Tu te bats toi-même, sans attendre que les autres s'occupent de tes problèmes à ta place. Tu ne te caches jamais derrière le nombre et tu te bats même quand tes adversaires sont plus nombreux ou plus forts.

Hibiki lâcha son gilet et serra les poings. Il le regardait avec ferveur.

- Même quand je t'ai battu, tu n'as pas hésité à me défier à notre rencontre suivante. Tu l'as fait plusieurs fois, même si c'était seulement quelques jours plus tard. Tu n'es pas parti de terrer on ne sait où pendant deux ans parce qu'une personne t'a battu.

Cette référence à ses défaites aurait dû énerver Silver – il rêvait de devenir le Dresseur le plus puissant et chaque défaite l'éloignait de son objectif – mais Hibiki lui ouvrait les yeux sur ce qu'elles prouvaient. Il n'était pas comme son père. La première fois que Hibiki l'avait vaincu, Silver avait immédiatement décidé qu'il l'affronterait à nouveau dès qu'il en aurait l'occasion. Il n'avait pas eu besoin d'y réfléchir. Il n'avait pas soupesé les différentes options pour choisir celle qui l'éloignerait le plus du chemin de son père. Ça lui était venu naturellement.

Peut-être... Peut-être qu'il ne ressemblait pas autant à son père qu'il craignait.

- T'es un gars génial Silver ! Tu ne lui ressembleras jamais.

Les joues de Hibiki se colorèrent. Il le fixa puis se rassit. Il gigotait comme s'il ne savait pas quoi faire de lui-même.

- Voilà quoi.

Le silence était... étrange. D'habitude, Hibiki le remplissait avec tout ce qui lui passait par la tête, mais là il n'osait même pas soutenir son regard. Silver ne comprenait pas. En quoi ce qu'il venait de dire était différent du sentimentalisme dont il faisait preuve d'habitude ?

- Pourquoi tu n'étais pas choqué par mon comportement alors ?

- La première fois que je suis venu te parler, tu m'as ordonné de dégager et tu m'as poussé. La deuxième, tu m'as insulté. La troisième, c'était pas mieux... mais on a fait un super combat Pokémon – c'était mon premier. Donc, oui, je savais à quoi m'attendre. Tu n'as rien caché.

Effectivement, Silver n'avait rien fait pour lisser son mauvais caractère et son agressivité. Au contraire : il les avait utilisés comme arme et bouclier. Il les brandissait devant le reste du monde, certain que ça prouvait sa force. Il ne comprenait pas comment ça avait pu donner envie à Hibiki de passer du temps avec lui. Peut-être qu'il n'y avait rien à comprendre. Peut-être que Hibiki était simplement idiot.

Un idiot que Silver ne voulait pas sortir de sa vie.

- On est des Dresseurs du même âge. J'avais envie de te connaître. Kotone a le même âge que nous mais elle ne fait pas de combats. Tu as été mon premier et mon plus fidèle adversaire. Sans toi, je ne serais pas le Dresseur que je suis.

Pareil.

Silver ne comptait pas le dire. Seulement le penser – et éprouver tous ces sentiments bizarres qu'il ne comprenait qu'à moitié à cause des paroles de Hibiki – l'emplissait de malaise. Il ne savait pas quoi faire de tout ça.

- Et puis, même si t'es caractériel, ça se voit que tu n'es pas méchant.

Ah bon ?

C'était plus une impression personnelle que la réalité. Hibiki était le seul à le considérer de cette manière vu la vitesse à laquelle les humains détalaient quand ils le voyaient.

Mais... avoir Hibiki comme quoi-que-ce-soit – Hibiki disait qu'ils étaient amis mais Silver ne partageait pas son avis – humain lui suffisait.

Et Hibiki savait qui il était. Il l'avait toujours su mais ça ne l'empêchait pas de croire en lui.

Silver se sentait fatigué. Ses paupières se fermaient d'elles-mêmes. Qui aurait pu croire que ressentir était aussi éprouvant ? Il ne se souvenait pas avoir été autant fatigué depuis qu'il avait pris la route, trois ans plus tôt.

Hibiki croyait en lui alors qu'il connaissait tout de lui.

Merci.

Un morceau tissu fut enroulé autour de ses épaules.

- Tu n'as pas à me remercier pour ça. On est amis.

On n'est pas amis.

Le rire de Hibiki se perdit tandis que Silver sombrait dans le sommeil.


FIN


Note : Comme je l'ai écris à la fin de Unys, de nouveau, j'ADORE l'épisode de Silver et Ho-oh de Pokémon Masters EX. J'attends avec impatience l'arc Team Rocket de Johto ! Ils sont en train de régler tous ses problèmes dans ce jeu. (Et, oui, je le regarde comme un anime xD)