Bonjour bonjour !

Un OS sur un personnage très important de l'épisode 6 de Band of Brothers, j'ai nommé : Renée Lemaire. Cet épisode est mon préféré de la série, et ce personnage de Renée Lemaire me touche particulièrement. Elle et Augusta Chiwy sont des héroïnes.

Je vous souhaite une bonne lecture !

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Sauver ou périr

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Parfois les héros ne sont pas ceux que l'on croit.

Parfois les héros ne portent pas d'armes,

Et se battent sans tirer un coup de feu.

Parfois les héros n'ont que leur courage.

Parfois les héros passent entre les balles aux cris de désespoir,

Et de douleur d'autres vies que la leur.

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Bruxelles, décembre 1944.

Un doux et pâle soleil d'hiver brillait dans le ciel, et venait réchauffer le visage de Renée alors qu'elle sortait brièvement de l'hôpital Brugmann de Bruxelles, prendre l'air.

Renée Lemaire était une jeune femme de trente ans, infirmière depuis plusieurs années. Son visage à la peau pâle était cerclé de cheveux châtains, et son regard bleu clair, arborait une étincelle qui rassurait ses patients quand elle posait ses yeux sur eux. Elle était rodée à toutes les situations, même celles qui pouvaient paraître gênantes au premier abord. Elle était là pour soigner. C'était sa vocation. Depuis son plus jeune âge, depuis qu'elle était toute petite, elle avait toujours voulu aider et soigner. Agir. Plutôt que de subir impuissante. Et quand il lui arrivait d'y réfléchir, elle se dit que non, elle n'aurait pas pu faire autre chose. Et elle ne le voulait pas.

C'était une année particulière puisque la guerre n'était pas très loin d'elle et de son peuple, et des troupes alliées étaient présentes en France, au Pays-Bas, ou même dans leur propre pays. Alors oui, c'était une année particulière. Mais néanmoins, elle restait persuadée que le meilleur était sans doute déjà quelque part. Caché à ses yeux, mais prenant déjà lentement naissance, là, dans l'ombre. Et commencerait par leur libération.

Renée frissonna, surprise par une brise froide, et elle se décida à rentrer à l'intérieur. En ce mois de décembre mille-neuf-cent-quarante-quatre, l'hiver était mordant comme rarement. Et il ne faisait que commencer.

Elle se dirigeai vers la chambre de son plus jeune patient, Jules, un enfant de dix ans brûler accidentellement à la main gauche.

-Tu vas partir ? lui demanda-t-il en la regardant avec ses grands yeux sombres.

-Oui, lui répondit-elle, mais seulement pour les congés. Je serais vite revenue ne t'inquiètes pas. En attendant c'est Marie qui va s'occuper de toi.

-J'aime bien Marie, fit le jeune garçon rassuré, mais je préfère toi !

-Je sais, dis Renée en riant, mais il faut que je prenne un peu de repos pour mieux te soigner.

La jeune femme prit délicatement sa petite main meurtrie dans la sienne pour regarder la brûlure du petit garçon. Elle fut immédiatement rassurée de voir qu'elle cicatrisait bien.

-Il sera sans doute rentré chez lui avant que je rentre, pensa-elle pour elle-même.

Elle s'appliqua à désinfecter la plaie, puis à y mettre un baume cicatrisant, et enfin à refaire son bandage.

-Tu me promets de prendre soin de cette main en mon absence ? lui demanda Renée une fois qu'elle eut fini son travail.

-Promit ! fit le jeune garçon avec un grand sourire.

Elle sorti de la pièce accompagnée de Marie. Sa collègue était blonde, de taille moyenne et élancée. Ses prunelles vertes regardaient chaque être qu'elle croisait avec douceur. Renée savait que le petit Jules serait entre de bonnes mains. C'était elle qui l'avait accueilli lors de son premier jour à l'hôpital. Et grâce à elle, Renée avait eu le meilleur des accueils.

Le frère de Marie avait été fait prisonnier par les allemands, et depuis quatre ans elle n'avait pas de ses nouvelles. L'attente était longue. Et douloureuse. Pour la sœur mais aussi pour leurs parents.

-Mais je sais qu'il est là, quelque part, lui avait affirmé Marie un jour. Je le reverrai. Et je le serrerai à nouveau contre moi. Ce petit frère qui toute mon enfance voulait me suivre partout. Il ne le faisait plus depuis longtemps, mais aujourd'hui je donnerai tout pour l'avoir à nouveau derrière moi.

-Je sais, lui dit Renée. Et je vous le souhaite à toi et à ta famille. Comme tous les autres des nôtres dans les prisons allemandes.

-Je l'espère aussi. On vit une situation bien douloureuse. C'est comme il y a vingt ans. J'ai comme l'impression que l'histoire se répète. Encore et encore. Une partie de ma famille est française, et mon grand-père ne s'est jamais vraiment remit de la mort de deux de ses fils. Du jour au lendemain, ma mère est passée de la petite dernière d'une fratrie de trois, à fille unique. Et vingt ans ce n'est pas si loin de nous.

Renée ne répondit rien mais elle ne pouvait qu'être d'accord avec elle. Ils avaient déjà tant souffert. Tous.

Peu après elle finissait sa dernière journée de travail à l'hôpital, fatiguée mais heureuse de pouvoir retrouver ses parents pour les fêtes de Noel. C'était une parenthèse bienvenue dans le monde sombre qui s'agitait tout autour d'elle.

Quand elle quitta l'imposant bâtiment de pierres, elle salua au passage ses collègues qui allaient prendre son relais, tout en serrant son manteau autour de son corps. L'hiver de cette année-là, était particulièrement froid, et la brise qui venait balayée la ville le rendait d'autant plus mordant.

Elle rentrait rapidement chez elle, passant devant des devantures vides, et une fois dans son petit appartement elle alluma le bois dans la chaudière. Puis, elle attendit que l'atmosphère glaciale se réchauffe un peu pour enlever son manteau d'hiver qu'elle serrait toujours contre elle.

Après avoir mangé rapidement, Renée attrapa une valise de cuir qu'elle s'empressa de remplir. Elle partait une semaine chez ses parents plus au sud, à Bastogne non loin de la frontière avec le Luxembourg voisin.

Elle ne le savait pas encore, mais ce voyage serait le dernier de son existence, la menant à la mort. Et jamais plus elle ne reverrait son petit appartement, et encore moins l'hôpital. Son cœur cesserait de battre sous les décombres d'un bâtiment soufflé par un obus le soir même du réveillon.

Mais à cet instant précis, alors qu'elle préparait ses affaires le sourire aux lèvres, elle en ignorait tout. Et d'ailleurs connaître son funeste destin ne l'aurait sans doute pas arrêtée. Loin de là.

Le lendemain elle quitta son appartement sans la moindre appréhension. Elle avait reçu un télégramme de ses parents qui lui disait toute leur hâte de la revoir enfin après des mois de séparation.

Le voyage en train se passa sans encombre. La libération était passée par là, et malgré les contrôles, un soupçon de vie normale semblait renaitre. Du moins en apparence.

De longues heures de train, les yeux rivés vers les paysages d'un pays prêt à reprendre son souffle.

Et puis enfin la voici : Bastogne, ville des Ardennes belges.

Quand Renée descendit sur le quai, elle trouva rapidement son chemin. Une fois sortie elle traversa plusieurs rues avant d'arriver vers la maison familiale.

-Enfin, murmura-t-elle.

Ce fut son père, Gustave qui ouvrit la porte. Une joie sincère éclairait ses traits.

-Je suis content de te voir, lui dit-il en la prenant dans ses bras. Entre ma fille.

-Renée ! s'exclama sa mère Bertha. Tu dois être gelée ! Donne-moi ta valise.

-Nous ne serons que trois cette année, annonça Gustave quand ils furent installés au salon. Marguerite est malade, et Gisèle trop enceinte pour faire le voyage.

Ce soir-là il y eu des rires, et de la chaleur. Presque de l'insouciance aussi. Comme une famille qui se retrouve après des mois de séparation.

Le lendemain un changement de décor radical s'opérera. Comme une lourdeur dans l'atmosphère.

Alors que la famille Lemaire était attablée à table, de fortes vibrations résonnèrent à leurs oreilles. Celles-ci venaient du nord, et il ne leur fallut pas longtemps pour comprendre que quelque chose de grave se produisait.

-Les américains sont présents à Neuville, informa Bertha.

-Mais pourquoi feraient-ils du bruit comme cela ? demanda Renée soudain inquiète.

-Les allemands sont peut-être là, souffla son père.

Les allemands les avaient brutalement attaqués. Les coupant du lien qui les rattachait à la vie. Une vie en pleine guerre, faite de rationnement et de manque, mais une vie malgré tout.

D'abord ils avaient pris la ville de Noville, forçant les soldats américains présents à fuir vers Bastogne. Et finalement, ils furent encerclés avec les habitants de la ville.

Tous se retrouvèrent prisonniers de leur propre ville. Le piège s'était refermé.

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Renée me réveilla en sursaut. Autour d'elle les murs tremblaient. Et dehors le bruit des bombes résonnait.

Sans réfléchir elle sortit de son lit, repoussant à la hâte les draps et les couvertures d'un mouvement.

Elle descendit rapidement les marches de bois de l'escalier qui menait à l'étage. Et elle fut rapidement rejointe par ses parents au rez-de-chaussée. Leurs traits étaient terrifiés et leurs teints livides.

-Viens Renée allons sous la table, lança Gustave en les prenant toutes deux, sa mère et elle, par le bras.

Ils se dirigèrent vers la table de bois, et ils restèrent là de longues heures côte à côte, tremblants de peur, attendant que le bruit cesse enfin.

Cela leur parut durer des heures. Ce fut interminable. Des objets tombèrent au sol, parfois dans un éclat de verre ou de porcelaine. Dire que la famille avait peur était un doux euphémisme. Ils étaient pétrifiés. Et dans l'ignorance de leur sort à venir.

Et puis le soleil réapparu enfin. Malgré la violence de la nuit, une nouvelle journée se levait. Comme n'importe quelle journée. Sauf que celle-ci n'avait rien de normale. Et pourtant il leur faudrait l'affronter.

Renée se redressa doucement, le corps endolori de sa position inconfortable de la nuit. Elle jeta un bref coup d'œil par la fenêtre et vis des flocons s'échapper des nuages blancs qui parsemait le ciel. Comme n'importe quel hiver. Douce ironie.

Ils se retrouvaient piégés dans leur propre ville. Et nul ne savait quand ils seraient à nouveau libres.

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Bastogne, 20 décembre 1944.

La ville de Bastogne fut sens dessus dessous. Les blessés se comptaient par dizaines, et les troupes américaines arrivaient en catastrophe, et tâchaient de s'installer du mieux qu'elles le pouvaient et d'aménager des postes de secours rapidement pour faire face à l'urgence.

Renée ne pouvait décemment pas rester dans la petite maison familiale, alors que les bombardements se rapprochaient d'eux de plus en plus.

L'agitation montait dans les rues, et elle pouvait entendre les allées et venues de soldats américains qui s'installaient dans un petit bâtiment non loin de leur maison. Les moteurs des véhicules aussi. De sa chambre elle pouvait capter quelques mots depuis sa fenêtre.

-Vite. Dépêche-toi. Les caisses ici. On va installer des lits. Plus vite, des blessés arrivent !

Ce bâtiment, un local commercial, un ancien restaurant, leur fournissait un accès à l'eau. Plus que nécessaire pour soigner.

Renée descendit les marches de l'escalier qui menait à sa chambre, et elle arriva au moment où mon père refermait la porte d'entrée de leur demeure.

-C'est le bazar dehors, déclara celui-ci. Les soldats américains sont partout. Et ils ont des blessés. Beaucoup de blessés. Il y a un médecin qui cherche de l'aide.

-Je vais aider, déclara aussitôt Renée.

-Renée… commença son père.

-Je suis infirmière, coupa la jeune femme. Et tu as dit qu'il y avait des blessés.

-Oui, mais ça peut être dangereux, répliqua celui-ci.

-Papa, je suis infirmière, répéta Renée. C'est mon métier de venir en aide. D'autant plus s'il y a besoin de bras.

-Mais tu n'es pas médecin militaire, contra Gustave.

-Peut-être, mais je sais que je peux aider. Et tu l'as dit toi-même : l'aide leur manque.

Gustave soupira devant la détermination de sa fille.

-Alors aide ma fille, fit son épouse en arrivant près d'eux.

-Bertha…

-Gustave, ta fille peux aider.

Son père baissa la tête. Vaincu.

-Très bien, fit Gustave. Même si je sais que tu n'as pas besoin de mon autorisation. Fait attention à toi ma fille.

-Je vais juste soigner des soldats, pas me mettre en première ligne avec un fusil.

-Je sais.

-Va ma fille, fit sa mère.

Renée sorti de la maison familiale après avoir enfilé son long manteau. Une fois dehors elle se dirigea vers le petit bâtiment qui servait de poste de secours, à quelques rues de là, et devant lequel l'agitation était à son comble.

Elle croisa alors une autre femme, Augusta, infirmière elle aussi, qui venait aider tout comme elle. Augusta était métisse, et dans ses yeux sombres on pouvait lire la même détermination que dans ceux de Renée. Toutes deux n'accepteraient aucun refus.

-Capitaine Prior, lança un soldat. Nous risquons d'être encerclé. Ce n'est qu'une question de temps.

-Nous résisterons comme nous pourrons, répondit celui-ci. Il va falloir trouver une solution pour les bandages. On risque de manquer s'il nous faut accueillir d'autres blessés.

-Et des nouvelles troupes sont dans les bois, lança un autre. Les premiers ont été décimés.

-On fera au mieux, fit le médecin militaire.

-Bien monsieur, répliqua le premier soldat.

-Courage doc, déclara le second soldat avant de tourner les talons.

Renée et Augusta s'approchèrent de lui.

Jack Prior était un médecin, capitaine du 20ème bataillon d'infanterie blindée. Il était brun, les yeux bleus. Il tourna la tête vers elles avant de les considérer quelques secondes avant de reprendre ses esprits.

-Vous êtes ? demanda-t-il.

-Je suis Augusta Chiwy, vous avez contacter mon père.

-Effectivement. Merci d'être venue Augusta. Et vous, vous êtes ?

-Je suis Renée Lemaire, je suis aussi infirmière et j'aimerais vous aidez.

-J'ai cruellement besoin d'aide, déclara Jack. Nous avons des dizaines de blessés. Vous êtes prête à voir des horreurs ?

-Nous sommes coincées ici docteur, fit Augusta. Et vous avez besoin d'aide. Alors oui nous sommes prêtes.

-Alors venez.

Quand elles pénétrèrent à l'intérieur elles constatèrent l'étendue de la tâche qui les attendait. Il y avait là des blessés parfois à même le sol, déposé là à la va-vite, le temps de donner au lieu un semblant d'hôpital.

-Comme vous pouvez le voir, tout est à faire ici, déclara Jack. En plus de moi, il y a Ron, un médic juste là-bas.

Jack désigna un jeune homme un peu plus loin qui s'affairait déjà auprès d'un soldat blessé à la tête. De concert elles le saluèrent d'un signe de tête et il fit de même avant de rapporter son attention sur le soldat.

-Alors ne perdons pas de temps, fit Renée. Je propose que nous nous partagions le travail.

-Très bien, dit Jack. Et si l'une d'entre vous a besoin d'aide, appelez un de nous deux.

C'est ainsi que la médecine de guerre s'était immiscée dans la vie de deux infirmières, qui bien que volontaires, par devoir, n'avaient jamais imaginer vivre une chose semblable.

Ron et Jack étaient eux déjà rodés par des mois de combat.

Cette nouvelle offensive surprise des allemands leur avait confisqué un repos bien mérité.

-Putain de guerre, siffla Ron.

-Comment tu es devenu un médic ? lui demanda Renée. Tu avais déjà fait ce genre de chose ?

-Non, jamais, répondit Ron en finissant le bandage à la jambe du soldat qu'il soignait. Et je dois bien avouer que je ne sais plus vraiment comme ça s'est fait. C'était il y a plusieurs années maintenant, à l'entrainement, et avec tout ce qu'il s'est passé depuis.

-On t'a désigné comme ça ? s'étonna Augusta.

-En quelque sorte. Mais je ne m'en plains pas. J'ai beau être un soldat, je soigne avant tout. Ça me protège dans un sens.

-De tuer quelqu'un, devina Renée.

-Oui. Je ne crois pas que j'en serais capable.

Les bandages faits, Ron et les deux infirmières se séparèrent quelques minutes avant de se retrouver dans la pièce qui servait de réserve.

-Tu viens d'où Ron ? demanda Augusta qui s'y trouvait déjà.

-Je viens de New York, rien de bien original. Et mon pays est si grand que j'ignore si j'aurais l'opportunité d'en faire le tour un jour. Et toi Augusta ?

-Je viens de Louvain. Mais je suis née au Congo. Mon père y a rencontré ma mère. Je suis venue vivre en Belgique à l'âge de 9 ans.

-Et toi Renée ?

-Je viens de Bastogne. Je suis née ici, bien que je ne vive plus dans cette ville.

-Tu vis où ?

-A Bruxelles. Une très grande ville comparée à ici.

-Mais comment vous vous êtes retrouvé ici toutes les deux ? L'une à Louvain, l'autre à Bruxelles ? interrogea Ron.

-On venait voir nos familles pour les fêtes de fin d'année, répondit Renée.

-Et puis le siège à commencer, compléta Augusta.

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22 décembre 1944.

Cela faisait presque deux jours que Renée et Augusta s'affairait l'une et l'autre aux côtés de Jack, passant de longues heures à soigner, rassurer, faire des bandages, laver, veiller. Les bandages commençaient à manquer, comme beaucoup d'autres choses, et l'encerclement autour de la ville de Bastogne ne semblait pas vouloir se dissoudre. Les soldats du troisième Reich paraissaient particulièrement déterminer, malgré l'hiver qui déployait toute sa force dans la région. La température était bien vite descendue en dessous des -20 degrés, et la neige renforçait l'impression de froid.

-Les soldats sont toujours là ? demanda Renée à Jack.

-J'ai bien l'impression, répondit celui-ci. On ne lâchera pas si facilement. Les mois de guerre n'auront pas servi à rien.

-Même avec ce froid ?

-Même avec ce froid. J'espère juste qu'il va se calmer. Et surtout que le brouillard se lève pour un largage.

Les heures s'écoulaient lentement, le jour succédait à la nuit machinalement. Sans que la guerre qui se déroulait-là ne perde en intensité.

Un nouveau blessé arriva, suivit par un autre soldat qui l'accompagnait. Un aigle blanc trônait sur le haut de son bras et il portait un brassard blanc orné d'une croix écarlate. Un médic.

Doc Roe était un des rares hommes de la Easy Compagnie à pouvoir avoir une excuse pour quitter la ligne de front. Même un court instant. Et même si cela signifiait voir d'autres blessés.

-Pourquoi vous n'évacuer pas ? demanda Roe à Jack Prior.

-On ne peux pas, répondit celui-ci. Les véhicules ne vont pas plus loin.

-Doc, je suis au paradis ? demanda le blessé en voyant Renée et Augusta venir vers lui.

-Non, pas encore dieu merci, fit Renée en lui tendant un verre d'alcool.

Doc se contenta de sourire. Son ami semblait même avoir oublié sa douleur.

-Ce n'est pas très grave Augusta, il peut attendre, déclara Renée.

-Je m'en occupe si tu veux, fit Augusta.

-Merci.

-Infirmière, j'ai besoin de bandage, lança Roe.

-Bien, suivez-moi, dit Renée.

-Si vous avez du plasma, de la morphine, nous sommes à court de tout.

Roe la suivis jusque dans une petite chapelle réaménagée en pièce de stockage.

-Je peux vous en donner un peu mais pas beaucoup, répliqua Renée en lui donnant une boite. Vous avez un chirurgien ?

-Non, répondit le médic. Qu'est-ce que c'est ? demanda-t-il en prenant entre ses doigts les morceaux de tissus dans la boite.

-Ça vient des lits, expliqua Renée, pour les bandages.

-D'accord, fit Roe en reposant les morceaux de tissus.

-Et voilà, déclara Renée après avoir terminé de remplir la boite que tenait le jeune homme.

Elle le raccompagna alors vers la sortie.

-Comment tu t'appelles ? demanda Roe dans un français avec un fort accent cajun.

-My name is Renée, and you?

-Eugene, Eugene Roe.

-Et tu viens d'où ?

-Louisiane, je suis à moitié cajun. Et toi ?

-Bastogne.

Renée tourna les talons, laissant Eugène remonter seul. Elle se dirigea rapidement vers la chapelle qu'elle venait de quitter, prit une tablette de chocolat, et se dépêcha de faire le chemin inverse.

Elle fut rapidement dehors et eu la surprise d'apercevoir Eugene tout près d'une Jeep.

-Eugene !

Le jeune homme se retourna surprit. Il n'eut pas le temps de répliquer quoi que ce soit car Renée lui lança la tablette de chocolat qu'elle avait dans la main.

-Chocolat, expliqua-t-elle. Pour vous.

D'un sourire Eugene la remercia avant de monter dans la Jeep. Elle le regarda partir en direction du Bois Jacques non loin de là avec une certaine appréhension.

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Renée prenait soins d'un soldat blessé par balles. Jack avait retiré la balle, et ils l'avaient sauvé. Ça avait été difficile mais ils avaient finalement réussi. L'infirmière avait pu souffler de soulagement.

Mais malheureusement, cela n'avait pas durer. Le jour allait se lever, et les premières lueurs pointaient le bout de leur nez, et Renée savait qu'avant que le soleil n'apparaisse dans le ciel, le soldat devant elle serait mort. Et en à peine quelques jours elle ne l'avait que trop vécu.

Parfois les soldats n'avaient même pas le temps d'arriver à eux qu'ils étaient déjà morts. La guerre et les bombardements faisaient bien des ravages dehors. Et cette fois-ci, Renée aurait voulu se tromper mais ce ne fut pas le cas. S'il avait survécu à l'opération, il avait très vite développé une infection fatale.

Une nouvelle victime d'un hiver à la fois blanc et sanglant.

Renée se dirigea vers un autre de ses nombreux patients, vivant celui-là. Une étincelle.

-Vous êtes comme une étincelle de lumière dans ce monde, déclara Dale.

-Tu exagères.

-Je ne crois pas. Regarde-moi. Avant de me blesser je doutais de sourire à nouveau. C'est l'enfer là-bas sous les arbres.

-Je me doute. Mais tu es là, en vie. Et tu vas mettre du temps pour guérir.

-Je survivrais ?

-J'en suis certaine.

-Merci Renée.

La jeune femme sourit avant de s'éloigner. Ce soldat qui avait survécu était une victoire. Une petite victoire dans le chao ambiant, une simple lueur, mais une victoire quand même. Si elle se battait pour sauver des vies avec Augusta et Jack, d'autres se battaient, là, dehors. Avec de vraies armes, sans bandages ou instruments chirurgicaux, mais ils se battaient, et pour les mêmes raisons que Renée : sauver leur vie et celle de leurs camarades pour espérer voir cette guerre finir enfin. Cette étincelle dans le noir qu'il avait choisi de garder et de s'y raccrocher. Coûte que coûte. Parce que s'était tout ce qu'ils avaient, tout ce qu'ils possédaient pour faire face, du mieux qu'ils le pouvaient, face à cette guerre qui les enserraient, face à cet ennemi qui n'arrêterait pas le combat, entêté et déterminer qu'il était pour récupérer du terrain face à l'avancée alliée, inéluctable. La fierté de part et d'autre les poussaient à continuer, encore et encore, jour après jour, nuit après nuit, semaine après semaine.

Personne ne voulait s'avouer vaincu.

Personne ne voulait rendre les armes, fussent-elle dérisoire.

Tous ces jeunes hommes avaient de bonnes raisons de se battre, de mourir pour leur pays, pour leur peuple. C'était plus fort qu'eux. Ça les dépassait de loin, et pourtant ils étaient là. Et ils le seraient jusqu'à la toute fin. Ils ne pouvaient faire autre chose. Comme les résistants belges, français ou hollandais n'avaient pu faire autre chose que de se lever face à la barbarie nazie. Parce que c'est ce qu'ils avaient dans le cœur, dans leurs tripes. La patrie est menacée levons-nous. Si ses enfants ne le font pas, qui va le faire ?

Renée aperçue Augusta non loin de là. Elle se levait les mains un peu à l'écart.

-J'ai perdu un patient, souffla Augusta. Il saignait et je n'ai rien pu faire. Ils se battent avec une telle rage dehors !

-Et ce n'est pas près de s'arrêter.

-Misère, misère.

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23 décembre 1944.

Renée regardait ses mains abîmées et tâchées de sang.

Elle se sentait parfois si impuissante. Et vidée. Si vidée.

Où était son ancienne vie ? Si lointaine et brumeuse.

Autour d'elle des flocons tombaient, virevoltant des nuages qui les avait portés, ne se souciant aucunement de ce qu'il se passait sur le sol froid. Les petits points blancs tourbillonnaient devant ses yeux. Inlassablement. Et la brise du vent venait intensifier le froid glacial de ce mois de décembre.

Voilà plusieurs jours que le manque de bandages et de médicaments se faisait sentir. Et pourtant le nombre de blessés ne faiblissait pas. Par balles, par éclats d'obus, ou de bois, ou encore à cause de la morsure du froid de l'hiver. Un des plus froid que l'on ait vu en Europe. Les hommes qui avaient été envoyé-là n'étaient pas équiper.

Malgré cela il leur fallait tenir. Pour survivre à cette guerre. Coûte que coûte.

Au loin des bruits de tirs retentissaient. La guerre faisait rage à quelques encablures à peine. Elle et son lot de souffrances et de cris de douleurs.

La jeune femme pensa à ses deux sœurs qui n'avaient pas eu le temps de venir la rejoindre, elle et le reste de la famille. Heureusement pour elles. Marguerite et Gisèle, Renée était sûre qu'elles survivraient. Quoi qu'il arrive. Elle espérait les retrouver un jour quand ce cauchemar prendrait fin.

Que son ancienne vie lui paraissait lointaine. Si lointaine.

-Est-ce que je reprendrais mon ancienne vie un jour ? se demanda-t-elle à elle-même.

Elle n'avait pas la réponse. Personne ne l'avait. La situation était si périlleuse et incertaine. C'était comme marché sur un fil.

Après avoir inspiré une dernière goulée d'air, elle rentra à nouveau dans le petit bâtiment de fortune qui servait de refuge aux blessés qui arrivaient chaque jour. Et qui mourait aussi. Chaque jour.

-Renée s'il te plait ! cria Augusta quand elle fut entrée à l'intérieur.

-J'arrive ! cria à son tour Renée avant d'arriver rapidement à la hauteur d'Augusta.

-J'ai mal ! cria le soldat à côté d'elle. Doc s'il vous plait. Je ne veux pas mourir.

Augusta et Renée tenait de toutes leurs forces les jambes et les épaules du blessé.

Elles pouvaient voir dans ses prunelles la même peur qui revenait sans cesse dans les yeux de chaque blessé. Le même traumatisme. La même détresse. La même douleur.

-Tout va bien ? s'enquit Jack à l'attention des deux infirmières.

Les prunelles des deux femmes se vrillèrent quelques secondes. Augusta tenait fermement les épaules du jeune homme aux cheveux noir de jai. Sans échanger un mot elles se comprirent. D'un regard.

-Oui tout va bien, répondit Augusta.

Après quelques minutes de douleurs et de cris, le supplice du soldat prit fin. Il ne restait plus qu'à espérer qu'aucune infection ne vienne le frapper dans les prochains jours. Son amputation avait été faite le plus proprement possible, et malgré le manque de moyen Jack avait fait de son mieux. Au moins il ne se viderait pas de son sang cette nuit.

-Il voudrait mieux que je sois là-bas, ce serait plus simple, maugréa Renée en français et à voix basse en me passant les mains à l'eau.

-De quoi ? s'exclama Prior les sourcils foncés.

-Rien, répondit-elle en anglais. J'ai rien dit.

Augusta la regarda mais ne dit rien. Elle finit le bandage du soldat avant de prendre un peu de repos.

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Renée soignait un blessé. Encore un.

Ils étaient cent cinquante dans ce local commercial. Cent cinquante vies marquées dans leur chair par les douleurs de la guerre qui se déroulait là.

Augusta et Renée avaient la vie de tous ces gens entre leurs mains.

Certes, il y avait des morts, chaque jour, des soldats qu'il était impossible de sauver et qui succombaient. Mais y avait aussi des miraculés. Ceux qui restaient encore étaient leur moteur. Leur raison de continuer et d'espérer.

Tant qu'il y avait de la vie, il y avait de l'espoir.

Il y avait tant à faire. Et si peu de moyen.

-Que se passe-t-il ? lui demanda le soldat devant Renée.

-Tu es blessé, répondit Renée.

-Je veux y retourner, ce ne doit pas être si grave.

-Non tu ne vas pas bien, dit Renée doucement en le rallongeant. Mais je suis là, et je n'irais nulle part.

-Merci, souffla le soldat. Quand je pense que mes camarades sont encore là-bas.

-Je sais, je sais.

L'homme devant elle avait perdu beaucoup de sang et il tremblait légèrement. Ses vêtements étaient gelés.

L'hiver semblait mettre toutes ses forces pour exister avec une rare intensité. Renée, tout comme ses parents, avait rarement vécu un tel hiver. Elle frissonna.

Elle s'appliquait à nettoyer la plaie du mieux qu'elle le pouvait. L'hémorragie semblait s'être calmé.

-Je ne sens plus mes jambes, fit le soldat.

-Le choc de ta blessure, lui expliqua Renée. Cela arrive parfois. Mais tu ne saignes plus c'est bon signe.

-Vous allez me laisser ?

-Non, lui répondit l'infirmière avec un petit sourire. Tu as eu de la morphine ?

-Je n'ai pas mal.

-Tu me dis si jamais tu as mal.

Le soldat hocha la tête par la positive avant de s'allonger complétement. Renée le veilla de longues minutes, désinfectant sa blessure, faisant son bandage et lui nettoyant le visage. Ses yeux clairs regardaient le plafond au-dessus d'eux. A certains moments ses paupières semblaient vouloir se fermées.

-Tu peux dormir tu sais, lui dit Renée. Tu as une perfusion de plasma pour aider ton corps à refaire le sang qu'il a perdu. Cela va prendre un peu de temps.

-J'ai peur si je m'endors…

La jeune femme porta sa main à son crâne et d'un geste rassurant elle toucha ses cheveux avec la paume de sa main.

-J'ai peur de mourir, souffla l'homme.

Elle vit sa peur se reflétée dans ses prunelles. Elle se rapprochait de lui et passa son bras autour de sa tête. Elle aurait voulu lui dire de ne pas s'inquiété, que tout irait bien, mais elle n'en était pas certaine elle-même. Et elle ne pouvait lui mentir.

Quand il convulsa elle comprit qu'elle ne le sauverait pas.

Il s'arrêta après seulement quelques secondes, et Renée lui retira le sang qui sortait de sa bouche. Il respirait difficilement.

Elle perçut son souffle se ralentir progressivement. Il la regardait toujours, comme si elle était sa bouée de sauvetage, sa dernière ancre qui le reliait au monde des vivants. Et puis elle entendit son souffle s'éteindre après être devenu un simple murmure.

Ce n'était pas une première pour elle.

Un nouveau soldat s'en allait sans que l'on puisse y faire grand-chose. Encore un.

Un nouveau patient qu'elle perdait. Encore un. Sur une bien trop longue liste, que jamais elle n'aurait cru avoir à remplir. Elle travaillait à sauver des vies, pas à la morgue avec des cadavres que plus personne ne pouvait sauver.

Elle fermait doucement ses paupières restées ouvertes. La chaleur ne l'avait pas encore quitté, et il avait l'air de dormir. En paix. Sans souffrance.

Elle fit signe à Prior de déclarer solennellement l'heure du décès, puis elle quitta la pièce.

Sur son chemin elle croisa l'aumônier. Il marchait vers une nouvelle âme à recommander au Seigneur.

Jack vint la chercher dans le couloir.

-J'ai besoin de toi, fit-il.

Sans dire un mot Renée suivit Jack. Ensemble ils passèrent devant plusieurs lits avant de s'arrêter.

-C'est le lit là-bas, lança Jack en désignant un lit à leur droite. Il a une méchante plaie à la jambe droite, des éclats de bois. L'hémorragie s'est arrêtée mais il a besoin que sa plaie soit nettoyée et bander.

-Je m'en occupe.

Au même moment Agusta arriva avec du plasma avant de partir dans la direction opposée, vers un autre blessé. Un médic venu du front l'a suivie vers un patient en piteux état. Renée l'avait vu arriver du coin de l'œil en entrant.

-Il se peut que l'on ait besoin de toi, lâcha Jack.

-Je comprends. N'hésite pas.

Jack s'éloigna à son tour, et Renée se tourna vers un soldat allongé sur une civière. Il ne saignait plus, mais à voir la couleur des bandages qu'elle enleva, la blessure avait occasionnée une belle petite hémorragie. Son treillis était également maculé de sang. Mais heureusement, aucune artère principale n'avait été touchée, et une fois qu'il avait été allongé, l'écoulement s'était tari tout seul.

-Ce n'est pas trop vilain, lui dit Renée. Aucun vaisseau important n'a été touché.

-J'ai eu peur quand j'ai vu tout ce sang.

-Je comprends. Comment tu t'appelles ?

-Tim.

-Bien, Tim je vais te soigner mais avant toute chose, est-ce que tu as eu de la morphine ?

-Oui, l'autre infirmière m'en a donné.

Renée installa la perfusion de plasma avant de nettoyer la plaie.

-J'ai une sœur, lui apprit Tim après un moment de silence.

-Comment s'appelle-t-elle ?

-Meredith, répondit Tim. Elle est plus jeune de trois ans, mais elle est plus intelligente que je ne le serais jamais. Et elle est déterminée.

-Et que fait-elle ?

-Elle travaille dans un journal local, répondit le soldat. Elle rêve depuis toujours de devenir reporter. Notre grand-père était journaliste. Je crois qu'elle veut suivre ses traces.

-Votre grand-père doit être fier d'elle, dit Renée en ajustant une couverture sur lui alors qu'il commençait à trembler.

-Il est mort, souffla Tim.

-Je suis navrée.

-Ne le soyez pas, répliqua-t-il aussitôt. Vous ne saviez pas. Mais de là où il est j'en suis sûr.

-Sans aucun doute.

-J'ai froid.

-Tu as perdu beaucoup de sang, dit Renée. Mais avec du repos cela ira.

-Vous êtes sûre ?

-Je ferai de mon mieux, assura la jeune femme en se penchant vers lui. Mais pour aller mieux il faut aussi que tu fasses un effort. Ecoute le médecin. Et tout ira bien.

-Merci, fit Tim.

Renée souris avant de mettre la poche de plasma en hauteur. Elle tourna une dernière fois la tête vers lui. Il avait fermé les yeux et paraissait presque paisible. La douleur s'atténuait peu à peu, lui donnant un peu de repos. Et à voir ses mains abîmées par le froid, il était dehors depuis un moment. Comme tous les autres.

En tournant les talons Renée croisa le regard d'Augusta. Elle était marquée et fatiguée, tout comme elle. Toutes deux étaient dans le même bateau.

Renée l'avait vu partir vers un autre patient quand elle s'était dirigée vers le sien. Le non qu'elle lui fît de la tête lui fit comprendre qu'elle n'avait pas pu sauver le soldat.

-Et toi ? lui demanda-t-elle en s'approchant.

-Je pense qu'il survivra, répondit Renée.

-Tant mieux. Il fallait bien une bonne nouvelle aujourd'hui.

-Il ne manque plus qu'un ravitaillement, fit Renée.

-Je ne le fais pas dire. Je retourne dans l'autre bâtiment. Si tu as besoin de moi j'y serais.

-Merci Augusta.

Elle lui sourit avant de se diriger vers la sortie.

Seule, Renée ne savait pas ce qu'elle aurait fait. Augusta et elle formait un solide binôme, prêt à parer n'importe quoi. Elles avaient chacune trouver bien plus qu'une simple collègue, une amie véritable.

Renée se dirigea vers la chapelle de stockage. Il était temps de voir ce qui leur restait.

Elle s'appliqua à compter le peu de bandage qu'il leur restait. Autrement dire une misère. La faim et la fatigue commençait à doucement la tiraillée et elle avait de plus en plus de mal à faire abstraction aux cris de son ventre vide pendant qu'elle comptait les bouts de draps que des habitants avait apporté.

-Renée il faut que tu manges, lui dit Jack à côté d'elle.

-Je n'ai pas le temps, répliqua Renée d'un ton catégorique.

-Je ne veux rien savoir, fit Jack en l'asseyant au comptoir derrière elle.

Il lui tendit une tranche de pain et la regarda en la suppliant de la prendre. Il était inquiet. Lui il s'en fichait. Mais Augusta et Renée, ces deux infirmières qui l'aidait jour après jour, il ne s'en fichait pas. Sans elles il aurait été submergé, et jamais il n'aurait pu faire face à l'afflux de patients qui arrivait jour après jour. Quand il y pensait il frissonnait. Le nombre de morts aurait été astronomique. Et il n'aurait pas pu y faire face. Moralement il aurait flanché depuis longtemps, il n'avait aucun doute là-dessus.

-Je te déteste, affirma Renée en fourrant un morceau de pain dans sa bouche.

-Je n'en crois pas un mot, déclara Jack en souriant.

Renée mangeait son morceau de pain en silence, et émit un soupir sonore quand Jack revint de la réserve avec une pomme.

-Continue sur ta lancée, lui lança-t-il. Si tu veux soigner correctement il faut te nourrir. Et comme elle ne prenait pas la pomme qu'il lui tendait il ajouta : ordre du médecin.

Renée devait bien avouer qu'elle était affamée, et que même si elle n'aimait pas beaucoup ça, elle aurait volontiers mangé toutes les pommes du monde pour assouvir sa faim. Et avoir la paix en même temps.

Elle soupira mentalement. Jack lui, la regardait toujours avec attention. Prenant le temps de surveiller que l'infirmière mange bien ce qu'il lui avait apporté.

-Tu tiens vraiment à ma santé ? demanda Renée après qu'elle eut fini d'engloutir son morceau de pain.

-C'est bien normal, tu es ma collègue, répondit Jack d'un ton faussement sûr de lui.

Renée ne répliqua rien, et elle commença à dévorer ma pomme en silence. Elle essaya d'en savourer la moindre bouchée, mais elle avait un peu de mal tant sa faim la tiraillait.

-C'est bon je peux partir ? demanda l'infirmière après sa dernière bouchée.

-C'est bon, déclara Prior. Du moins, jusqu'au repas du soir.

Elle leva les yeux au ciel ce qui eut pour effet de le faire sourire. Et elle ne l'avait jamais vu sourire.

-Tu fais la même chose pour Augusta ?

-Toutes les deux vous êtes des anges, répondit Jack. Et il faut bien que quelqu'un s'occupe un peu de vous. Non ?

-Je te le concède. Mais qui s'occupe de toi ?

Jack sorti une pomme de sa poche et croqua devant elle à pleine dent.

-/-

Soigner, enlever des bandages, nettoyer des plaies, rassurer, faire un nouveau bandage, déshabiller, rhabiller, laver, rassurer encore. Sauver. Perdre. Jour après jour. Encore et encore. Comme un cercle sans fin.

Quand elle avait choisi le métier d'infirmière, il y a des années de cela, Renée avait su à quoi s'attendre. C'était clair, évident. Elle soignerait toutes sortes de malades, de tous âges, elle accompagnerait aussi, chaque jour, ses patients sur le chemin de la guérison. Elle sauverait des vies. Serait utile. C'était clair, c'était évident. Aider. Soigner. Relever. Une logique implacable.

Or ce qu'elle vivait depuis plusieurs jours ne relevait plus du soin. C'était au mieux de la survie. Au pire de la mort. Rien de plus. Et rien de ce à quoi elle s'était attendue. Jamais. Et rien de ce qu'elle aurait voulu cela va sans dire. Mais elle n'avait pas d'autre choix que d'être là. Alors elle y restait. Par devoir ? Peut-être. Et elle faisait de son mieux pour donner un peu de force à cette vie bien mise à mal.

Quand elle était devenue infirmière, c'était parce qu'elle avait eu envie de contribuer à sauver des vies, pour rendre le monde un peu meilleur. Soignant est un des plus vieux métiers du monde. Et aujourd'hui elle en prenait toute la mesure. Plus que jamais.

Elle déposait des bandages souillés dans une casserole d'eau pour les désinfectés, quand son regard vit quelque chose. Ou plutôt quelqu'un.

-Eugene, appela Renée.

Il se tourna vers elle et leurs regards se vrillèrent de longues secondes. Il semblait perdu. Presque sous le choc.

-Renée ! hurla Prior un peu plus loin.

-Tu vas bien ? s'enquit-elle.

Roe ne répondit pas. Son visage était fermé.

-Renée ! appela à nouveau Jack.

Elle hésita un court instant avant de rejoindre le médecin.

Elle retrouva Eugene un peu plus tard.

Après avoir enfilé son manteau, elle l'entraina à l'extérieur.

-D'où vient-elle ?

Renée le regarda sans comprendre.

-La femme noir, expliqua Roe.

-Oh, comprit Renée. Elle est originaire du Congo.

-C'est loin d'ici.

-Elle vit à Louvain en Belgique. Ce n'est pas très loin. Elle est venue ici pour aider, tout comme moi.

-Je vois.

-Chocolat ? proposa-t-elle.

Pour seule réponse Eugene sourit. Ses yeux se posèrent sur les mains de Renée qui commença à casser des morceaux de chocolat.

-Quoi ?

-Tes mains, expliqua Roe.

-Mes mains ? répéta Renée sans comprendre.

-Tu es une bonne infirmière, déclara simplement Roe.

-Non, affirma Renée. Je ne veux plus jamais soigner un soldat blessé. Autant travailler dans une boucherie.

-Mais tes mains, elles calment les gens.

-Je ne sais pas Eugene.

-Moi j'en suis sûr.

Renée ne répondit pas, se contentant de manger son morceau de chocolat.

-Infirmière ! hurla soudain un homme.

Renée leva les yeux et se précipita.

-A quel point c'est grave ?

-Lui est blessé à la jambe, et l'autre à l'estomac, l'informa un médic d'un autre régiment que Roe.

Le ballet des blessés recommençait, et le sens du devoir de Renée prit le dessus sur le reste.

Même épuisée et en manque de moyen, elle ne pouvait laisser personne souffrir. Soigner passait avant tout.

-/-

24 décembre 1944.

Une lumière. Une étincelle. Un rayon de soleil. A travers les nuages. Un sourire naquit sur le visage de Renée. Elle n'en avait plus vu depuis des jours. Mais n'étais-ce seulement réel ?

Elle ouvrit les yeux et se levait. En regardant par la fenêtre de sa chambre elle vit qu'elle n'avait pas rêver : il y avait bien une lumière au-dehors. Un rayon d'or avait traversé le ciel nuageux. Comme un espoir. Inattendu.

Renée sourit à nouveau. Non, elle n'avait pas rêvé. Les nuages ne recouvraient plus le ciel d'un manteau opaque. Une éclaircie venait bien de naitre. Et c'était sans doute une des plus belles qu'il lui est été donné de voir.

Elle s'habilla rapidement avant de partir à grandes enjambés vers le poste de secours. En cette veille de noël, cette éclaircie était comme un cadeau tombé du ciel. Et ce jour-là, il ne fut pas le seul. Littéralement. Car enfin des avions américains purent survoler la zone et leur larguer le ravitaillement dont ils avaient cruellement besoin.

Ce jour-là, ce vingt-quatre décembre, l'espoir avait pris la couleur d'un rayon d'or du soleil.

Des bandages, de la morphine, du plasma, des instruments, tout pour soigner un Régiment. L'espoir leur donnait les moyens pour tenir.

-Renée ! appela une voix derrière elle.

Elle se retourna pour faire face à Neal, un soldat qu'elle avait soigné. Lui avait souffert de gelures et s'apprêtait à repartir au front.

Ils firent quelques pas l'un vers l'autre, et Renée remarqua tout de suite un tissu immaculé sous son bras gauche. Son visage encore fatigué s'était paré d'un sourire.

-J'ai trouvé quelque chose pour toi, expliqua-t-il en prenant le tissu entre ses mains. Je pense que tu pourras en faire quelque chose. Peut-être une robe.

Renée pris le tissu qu'il lui tendait et elle lui rendit son sourire.

-Tu es sûr ? Tu ne souhaites pas le garder pour toi ?

-Tu as tant fait pour nous, répondit Neal. Tu le mérite. Tu as été tellement importante. Pour moi, et pour nous tous.

-Je n'ai fait que mon travail, contra Renée. Ce n'était que mon devoir.

-Tu es un ange Renée.

-Je ne sais pas quoi dire.

-Prends juste ce morceau de tissu, lui dit l'homme en face d'elle. J'espère que tu seras heureuse.

-Merci Neal, fit la jeune femme émue.

-C'est bien le peu que je puisse faire, déclara Neal. Je dois y retourner maintenant.

-Fait attention, lui dit Renée, même si cela lui paraissait bien faible face à ce qu'il allait devoir affronter.

Il lui fit un dernier signe avant de monter dans une Jeep.

Renée la regarda démarrer et s'éloigner vers la forêt sombre non loin de la ville de Bastogne. Le bois Jacques. A l'endroit même où petite elle allait se promener le dimanche après-midi avec sa famille. Un lieu désormais sans vie.

Cela sembla si loin. D'elle. Et de sa vie actuelle. Et de celle qu'elle avait construite à Bruxelles. Loin de tout.

Elle sourit en regardant le tissu qu'elle tenait entre ses bras.

-Une robe, souffla Renée pour elle-même. De mariée ?

Oui. De mariée. Quand la vie sera revenue. Enfin.

Elle tourna les talons et s'apprêta à rentrer dans le bâtiment de secours, quand elle croisa Jack du regard.

-Jack ! Regarde ce que l'on m'a amené.

Jack s'approcha d'elle en regardant le tissu qu'elle portait entre ses bras.

-Un parachute, constata-t-il. Et que vas-tu en faire ?

-C'est de la soie ! s'exclama Renée sur le ton de l'évidence. Je vais en faire une robe de mariée !

-Et qui épouses-tu ?

-Peut-être un des soldats qui tombe du ciel, fit-elle en riant.

Renée rentra à l'intérieur de l'antenne de secours, et elle déposa la toile derrière le comptoir avant de s'occuper des fournitures nouvellement arrivées.

Le médic Eugene Roe ne tarda pas à revenir.

-Cette fois-ci il semble que j'ai plus de choses à te donner Eugene, déclara Renée.

-Ce largage tombe vraiment à pic ! répliqua celui-ci en souriant.

-/-

Nuit de la veille de Noël 1944.

Au fur et à mesure que les heures qui s'écoulaient les rapprochait de la nuit, le ciel se couvrit à nouveau, les enfermant une nouvelle fois dans une bulle cotonneuse. L'éclaircie tant attendue n'avait pas durer.

En cette veillée de Noël, Renée s'affairait auprès des blessés, leurs donnant les soins quotidiens. Comme un peu de réconfort dans cette période troublée.

Ce soir-là Renée ne serait pas avec ses proches. Comme souvent avec ce métier. La vie des patients était plus importante que le reste. Ses parents s'étaient faits à l'idée. Même si ce soir-là elle aurait dû être avec eux, comme s'était prévu depuis des mois.

-Vous n'êtes pas avec votre famille ? demanda Dale dont elle s'occupait.

-Non, mais ils ont l'habitude, lui répondit Renée en terminant son bandage.

Ce n'était même pas la première fois que Renée n'était pas avec eux en ce jour si particulier. Chaleureux. Doux.

Soudain une première lumière intense lézarda le ciel. Le bruit ramena Renée à la réalité. Brutalement. D'un seul coup.

Puis tout s'enflamma. En un instant. Il avait suffi d'une seconde pour que le calme de cette veillée de Noël ne se transforme en cauchemar tonitruant.

La nuit sombre et calme avait basculé.

Des bruits. Des tremblements. Plus intenses qu'ils ne l'avaient jamais été. Les murs du bâtiment tremblaient au point que Renée se demandait si les fenêtres de l'ancien restaurant n'allaient pas volées en éclats. Littéralement.

En cette veille de Noël, aucun répit ne venait se présenter à eux. Jamais. Depuis des jours. La peur et la souffrance. Sans cesse.

Quand le poste de secours fut touché la jeune femme sursauta.

Puis le bruit violent fit place à des cris.

Renée tourna la tête et vit qu'une partie du bâtiment avait été réduite en cendre. Il y avait des dizaines de patients dans cette partie. Tous venaient d'être tué. D'un seul coup. L'artillerie allemande avait particulièrement bien visé. Il avait suffi d'une seule bombe. Et d'autres continuaient de tomber dehors.

Sans réfléchir une seule seconde Renée se précipita vers les rescapés et tant bien que mal, les premiers hommes prirent la direction de la sortie. Les blessés légers aidant ceux qui l'étaient plus gravement. Et ils étaient beaucoup. Cent cinquante âmes qui avaient déjà vécues le pire.

Renée sorti un premier patient, puis un deuxième, et un troisième. Il fallait agir vite. Dehors les bombes tombaient sans relâche. Les allemands avaient décider de faire de cette nuit un enfer sur terre.

-Dale vite ! Tu peux marcher ?

-Je pense oui, répondit Dale en se levant dans une grimace de douleur.

Elle se précipita à nouveau dans le bâtiment en ruines. Il lui avait sembler entendre gémir quelque part sur sa droite. En s'approchant elle aperçut un bras qui sortait des décombres. Elle se figeait.

-Faites qu'il soit en vie, murmura Renée. Faites qu'il soit en vie.

Le bras bougea.

Il était vivant.

-Je vais te sortir de là ! cria Renée.

Elle enleva les pierres une à une, manquant parfois de perdre l'équilibre en les jetant un peu plus loin. Une après une, pendant ce qui lui semblait être un long moment, elle prélevait les pierres, arrivant progressivement à l'homme prit au piège. Quand elle vit enfin ses prunelles terrorisées elle accéléra la manœuvre. Elle avait mal aux bras mais elle n'en avait que faire. Une vie était en jeu.

Quand elle parvint enfin à dégager son buste, il put se tirer du piège dans lequel il était tombé. Comme si être blessé dans sa chair n'était pas suffisant.

Il se releva avec difficulté, chancelant dangereusement.

-Merci, souffla-t-il alors que Renée l'aidait à tenir debout.

-On va sortir. Tu penses pouvoir le faire ?

Le soldat répondit d'un hochement de tête positif, et ils commencèrent leur progression vers la sortie.

Dehors, des flammes éclairaient la nuit.

Renée le tenait du mieux qu'elle le pouvait. Ils y étaient presque. Encore quelques mètres. Plus que quelques pas et ils seraient dehors, hors de ce bâtiment qui pouvait devenir leur tombeau d'un instant à l'autre.

Quand soudain tout bascula.

Le toit vola en éclat dans un bruit de bois et de pierres qui résonna tout autour d'eux. Tout tomba au sol dans un bruit sourd et tonitruant. Le poste de secours s'était effondré comme un château de carte.

En une fraction de seconde elle fut séparée du blessé pour atterrir lourdement un peu plus loin.

Cette fois-ci il n'y avait pas eu d'avertissement.

Renée était sur le ventre et elle avait du mal à respirer. Un intense douleur parcourait son torse.

-Sans doute une hémorragie, pensa-t-elle.

Avec difficulté elle porta son regard sur sa droite et elle put voir le soldat mort. Il avait le visage tourné vers elle, son cou contorsionné dans une position pas naturelle. Il avait dû avoir la nuque brisée sur le coup. Il n'avait pas souffert, et il n'aurait plus jamais à souffrir de quoi que ce soit. Renée se rassura avec ça.

Soudain elle fut prise d'une quinte de toux. Du sang. Elle n'en avait plus pour longtemps. Mais elle n'avait aucun regret. Il fallait qu'elle sauve. Ou qu'elle périsse. Il n'y avait pas de place pour les regrets pour elle. Elle pensa à Augusta, sa compagne dans cet enfer.

Une nouvelle frappe toucha le bâtiment, terminant de tout ensevelir sous les gravats. Une tombe de pierre.

Elle se retrouvait là, dans une mince bulle d'air encore vivace, le corps brisé. Sa vue se flouta.

-Je n'ai aucun regret, murmura-t-elle dans un souffle. Aucun.

Et puis elle bascula dans le noir. Sans peur et sans douleur.

Renée avait trente ans, elle avait fait ce qu'il fallait faire, elle avait agi, toujours guidée par la volonté insubmersible de soigner et d'aider. Pour les autres. Comme elle l'avait toujours fait. Jamais elle n'était allée contre sa vocation de soigner, pas même le soir de sa mort où elle aurait pu se mettre à l'abri. Pour se sauver elle. Mais elle avait choisi les autres. Et cela n'aurait pu être autrement. Parce que depuis toujours elle avait choisi de soigner, et de sauver. Les autres.

Jack vit le poste de secours s'effondrer sur lui-même. Son cœur manqua un battement. Renée. Il l'avait vue entrée à nouveau il en était certain. Et si elle y était encore ?

Sans réfléchir, et malgré les bombes qui tombaient toujours, il se précipita vers le bâtiment, mais il ne put rien faire. Simplement constaté les dégâts fait par l'artillerie allemande. Le poste de secours était déjà réduit en morceaux, en un tas de gravats sans forme. Soufflé par l'explosion. Détruit. Il n'y avait plus rien à faire. Les soldats allemands avaient particulièrement bien visée. Et il n'y avait sans doute plus personne à sauver. Pas même Renée.

-Non, non, NON ! Renée ! cria Jack sans réfléchir. RENEE ! Réponds-moi !

Seuls les crépitements des flammes çà et là lui répondirent. Aucune voix. Aucun geste. Aucun signe de vie. Seulement l'air froid.

Soudain Jack se jeta en avant. Comme ça. Pour être sûr. Il ne pouvait faire autrement. Il fallait juste qu'il soit certain. Certain, qu'elle n'était plus là, qu'en une fraction de seconde cet être de lumière n'existait plus. L'ange de Bastogne.

Il souleva chacune des pierres, sans se soucier du danger. Il n'en avait rien à faire.

Et puis il la vis. Ses traits apparurent sous une pierre. Le visage pâle, inexpressif. L'arcade sourcilière ouverte, et des hématomes qui naissaient déjà. Elle ne respirait plus. C'était fini. L'ange de Bastogne, cet être dévoué, ce soldat du bien, sans arme, n'était plus.

Il tomba à genou, la prenant contre lui, désespéré qu'il était de ne rien pouvoir faire pour elle, alors qu'elle avait tant fait pour les troupes américaines. Sans relâche. Pendant des jours. Sans se plaindre une seule seconde. Chaque jour. Le devoir chevillé au corps.

Il la déposa lentement, pour chercher quelque chose. Il était là où elle l'avait laissé le matin même : le parachute.

Il revint vers le corps sans vie de Renée et l'y enveloppait. Elle avait presque l'air de dormir. Presque paisible. En paix. Comme dans un rêve. Si les traces de bleu et de sang n'avaient pas marqué son beau visage. Un rêve qui l'aurait conduite bien loin d'ici, dans un lieu où elle respirait toujours.

Mais le hasard l'avait menée ici, dans la ville où elle avait vu le jour. Et le hasard avait décider qu'elle devait y retourner pour y mourir.

Comme une boucle qui se ferme.

Jack la souleva doucement du sol, et tout en la tenant dans ses bras, il sorti.

Certains soldats qu'elle avait réussi à sauver fondirent en larmes. D'autres posèrent un genou à terre. Cette nuit-là se fut comme s'ils avaient perdu espoir. Le peu qu'il leur restait.

Jack avait le souffle coupé, l'air hagard.

Si dans cet enfer même les anges viennent à mourir, alors à quoi bon ?

Renée était comme sa compagne de carnage. Avec Augusta elles étaient chacune un pilier qui le gardait debout.

Sans dire un mot il se dirigea vers la maison des parents de Renée située à quelques rues de là. Jack arriva rapidement, l'infirmière dans les bras. Il s'immobilisa quelques secondes pour ravaler ses larmes avant de donner un coup de pied dans la porte pour signifier sa présence.

Gustave lui ouvrit. Il comprit aussitôt. Son teint devint livide.

Jack pénétra à l'intérieur et se dirigea vers le salon. Une grande table en bois y trônait. Il y déposa délicatement le corps sans vie de Renée, avant de m'effondrer sur une chaise.

Après un court moment il se releva et laissa les parents de la jeune femme dans l'intimité de leur chagrin.

-Comment ? lui demanda Bertha en larme.

-En sauvant des vies, répondit simplement Jack avant de quitter la demeure.

-/-

En faisant le chemin inverse il se promit de mettre Augusta en sécurité. Il ne pouvait pas perdre les deux.

Il se précipita dans le poste de secours de son Régiment et chercha du regard l'infirmière.

-Augusta ! cria Jack.

La jeune femme tourna la tête vers lui avant de marcher dans sa direction.

-Qui y a-t-il Jack ?

-Vient avec moi. Je te ramène chez tes parents. La situation est dangereuse.

Faisant volteface, Augusta alla rapidement chercher son manteau. Elle n'avait pas posé la moindre question. Le visage de Jack reflétait une chose qu'elle n'avait jamais vue. Ni chez lui, ni chez personne. La terreur avait pris sa place dans ses prunelles.

Elle avait entendu les bombes. Le bruit de leur chute et leur fracas sur le sol. Le bruit du verre qui se brise. Les pierres qui formaient les bâtiments, tombées comme des dominos. Et les cris. Nombreux. Et les flammes qui léchait les immeubles touchés mais encore debout.

Jack donna quelques ordres puis elle le suivit jusqu'à la Jeep.

Sans mot dire ils s'y installèrent en silence avant de commencer à avancer. Augusta avait bien trop de respect pour Jack pour le forcer à s'expliquer. Il y avait encore des blessés à s'occuper, et d'autres arriveraient cette nuit, et pourtant cet homme préférait qu'elle rentre chez elle, loin des bombes et de la mort qui rôdait partout. Pour la protéger.

Voir cet homme frapper au cœur lui donnait du chagrin et la bouleversait. Peut-être plus que de raison. Elle aurait voulu le prendre dans ses bras et le rassurer. Mais elle ne pouvait pas.

-Renée est morte, lâcha Jack après un moment. Ne le dit à personne pour le moment. Et s'il te plait, reste chez toi cette nuit.

Augusta ne répondit rien mais Jack savait qu'elle avait compris.

Et tout comme Renée elle était dotée d'un courage sans borne.

-/-

Augusta regardait le ballet des bombes qui tombaient dehors, éclairant la nuit sombre de cette vieille de noël faite de flammes meurtrières. Jack était reparti vers le poste de secours. Augusta frissonna.

-Faites qu'il ne meurt pas, souffla-t-elle. Faites qu'il ne meurt pas.

-Augusta, que se passe-t-il ?

La jeune femme se retourna lentement pour faire face à son père.

-Renée est morte papa.

Aussitôt l'homme prit sa fille dans ses bras. Triste pour Renée et sa famille, et soulagé que sa fille soit encore en vie.

-Tu es revenue seule ? demanda-t-il en se détachant.

-Jack m'a ramenée.

-Merci Seigneur.

Cette nuit avait été une des pires de toutes. Non. La pire de toutes. Définitivement. Sanglante et cruelle. Quelques heures avant un lourd manteau blanc était tombé, de même que le silence aux alentours. Comment savoir que tout allait basculer ? Que cette veillée de noël sombrerait dans le chao le plus total, fauchant de nombreuses vies.

Augusta ne put fermer l'œil. Renée, son amie venait de mourir. Et elle avait rendu son dernier souffle en faisant ce qu'elle savait faire de mieux : en sauvant des vies. Augusta regardait le plafond au-dessus d'elle. Après la mort de Renée, et après avoir apporté son corps chez ses parents, Jack était revenue pour la mettre en sécurité. Il lui avait dit de monter dans la Jeep, et sans poser de question elle l'avait suivie. Il l'avait mise en sécurité.

La mort de Renée l'avait marqué.

Alors il ne voulait pas en perdre une seconde. Sans lui elle serait encore là-bas. Et peut-être qu'une bombe l'aurait fauchée. Elle pouvait les entendre dehors. Sifflantes et fracassantes. Lui était reparti. Parce qu'il était médecin militaire il ne pouvait laisser des hommes mourir faute de soins. Il avait le pouvoir de limiter les dégâts, de garder cette petite étincelle d'espoir vivace, de faire en sorte que la mort délivrée par les bombes n'emporte pas trop d'âmes.

Cette guerre n'avait pas dit son dernier mot, cette offensive nocturne en était un nouvel exemple. Sanglant et destructeur.

-/-

Quelques semaines plus tard, l'armée allemande libéra la région. Avant de capituler plusieurs mois après.

L'air redevint respirable, et même si beaucoup de choses manquaient, plus aucune bombe ne viendrait lézarder le ciel qu'il soit diurne ou nocturne.

Jack Prior et le reste du 20ème bataillon d'infanterie blindé, parti peu après, et Augusta ne le revit pas.

Tous les ans ils s'écrivaient, le souvenir de ces quelques jours passés ensemble restait vif, les liant à jamais. Ils avaient partagé tant de peines, tant de douleurs.

Augusta se maria, fonda une famille, et continua de soigner toute sa vie. Parce qu'elle était infirmière et rien d'autre.

Quand on lui demandait pourquoi elle s'était portée volontaire en ce mois de décembre 1944, elle avait répondu qu'elle et Renée n'avait fait que leur devoir. Rien de plus. Soigner était leur vocation alors elles l'avaient fait. Jamais Augusta ne s'est considérée comme une héroïne. Jamais. Pour elle, elle n'avait fait que son travail.

Et à ne pas douter, les nombreuses vies qu'elles avaient toutes les deux sauvées ces jours-là, leur serait éternellement reconnaissantes.

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Fin

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