One-shot écrit dans le cadre de la cent-cinquantième nuit d'écriture (du Chaos) du FoF (Forum Francophone), avec pour contraintes Celui-dont-on-ne-doit-pas-prononcer-le-nom et (15 minutes après le lancement du thème) Interdiction d'utiliser la syllabe "pro".
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Ce qui était censé être une preuve de délicatesse commençait à énerver Montaigne. À l'énerver et à le rendre encore plus triste.
Depuis que La Boétie était mort, non seulement il avait l'impression de se traîner, le cœur alourdi de chagrin, mais en plus, tout le monde s'efforçait de lui rappeler, à chaque seconde, que son frère d'alliance avait bel et bien disparu pour toujours.
Ses collègues au Parlement de Bordeaux, quand il était là, s'efforçaient soigneusement de ne pas faire mention du jeune magistrat, même quand il était clair que ses regrettées compétences, les affaires qu'il avait laissées inachevées ou simplement sa personnalité si appréciée étaient l'objet de la conversation.
Sa famille évitait tous les sujets qui pouvaient lui rappeler son ami disparu. L'ennui, c'était qu'ils étaient nombreux, très nombreux. La Boétie et lui avaient été à la fois si différents et si semblables que tout ce qui avait trait au droit, aux travaux des Anciens, à la paix entre Catholiques et Calvinistes, à Bordeaux, à la poésie, aux livres, à l'amitié, tout cela lui faisait penser à la Boétie. En conséquence, on cessa de lui adresser la parole à table.
Même ses amis avaient cessé d'évoquer leur compagnon disparu ! Pourtant, Montaigne aurait cru qu'ils feraient preuve d'un peu moins de réserve. N'étaient-ils pas censés affronter le deuil ensemble ? Mais non, ils parlaient de tout avec lui, sauf de son frère d'alliance. Ce qui était encore plus désespérant, choquant et glaçant que la discrétion des magistrats de Bordeaux ou le silence de sa famille.
Son ami était littéralement devenu celui dont on ne doit pas évoquer le nom devant lui, jamais. Un peu comme si, tous, ils s'étaient entendus pour effacer La Boétie de sa mémoire le plus vite possible.
C'était absolument insupportable. Qu'on veuille faire preuve de compassion et de délicatesse par-devers lui, soit. Mais La Boétie avait existé, il avait mérité d'exister et ils avaient puisé tellement de force dans leur amitié ! Alors pourquoi penser qu'il souhaitait le voir chassé aussi vite de sa vie ?
Montaigne, après avoir vécu des mois dans un état de douleur quasi-permanent, décida qu'il en avait assez. La Boétie ne devait pas disparaître, jamais. Il fallait qu'il continue de lui parler, même s'il ne le pouvait plus…
Alors, le magistrat s'attela à la rédaction de ses Essais. Avec l'espoir que, peut-être, quelque part, son frère d'alliance pourrait l'entendre…
