La nuit était tombée aux cinq piques. La brise venait soulever quelques feuilles, les déposant aux pieds du vieil homme. Il les regarda un instant, avant de lever les yeux au ciel. Pas de nuage ce soir, on pouvait percevoir toutes les étoiles. Il ferma les yeux, et après une grande respiration, se leva. Il était temps de rentrer dormir.

Voilà 200 ans maintenant que la Guerre contre Hadès était terminée. 200 ans qu'il était là, à surveiller les étoiles. Il avança vers sa maison, faisant glisser les feuilles à son passage. Sa canne frappait le sol d'un rythme lent, régulier. Presque maussade. Il poussa la porte d'entrée, et la chaleur de l'âtre le réchauffa instantanément. Il referma derrière lui, posa sa canne, et se dirigea vers sa cuisine pour récupérer le bol de riz du midi qu'il n'avait pas terminé.

Il s'installa près du feu, et entama son plat, dans un silence que seul le craquement des flammes brisait.

Seul. C'était le terme parfait pour désigner sa situation actuelle. Il était seul. Il ne s'en plaignait pas, c'était juste un fait. Mais il n'en ressentait pas moins pour autant.

Depuis 50 ans environ, il n'avait plus reçu de nouvelles de Shion. Ou du moins, ils échangeaient de moins en moins, jusqu'à ce que plus aucune lettre n'arrive. Il devait sûrement être bien occupé, avec la nouvelle génération de chevalier. Oui, c'était sûrement ça…

Après tout, lui non plus n'avait plus donné de nouvelles depuis 50 ans. C'était aussi sa faute, s'ils s'étaient éloignés. Le reconnaitrait-il même ? Il avait beaucoup changé en 200 ans, c'était indéniable.

Dohko arrêta de manger pour regarder l'âtre. En ce bicentenaire de la fin de la Guerre, un sentiment, comme un regret, s'installait en lui. La relation et les liens qu'il avait avec Shion avaient disparu, ils avaient évolués chacun de leur côtés. Peut-être que si les choses s'étaient passées autrement, oui peut-être, auraient-ils gardé contact ?

Il posa son bol et regarda le meuble dans lequel jadis il avait rangé les lettres. Il se leva, ouvrit le tiroir et en pris tout le contenu.

Il éteignit le feu, et alla dans sa chambre, avec une bougie. Une petite séance de lecture s'imposait ce soir.

Assis sur son lit, Dohko déposa la 36ème lettre sur le drap. Il avait beaucoup rit, en se souvenant de ces bons moments. Les lettres de Shion et le sarcasme qu'il mettait dans son humour lui plaisait beaucoup. Et il se souvint, à ce moment-là, du début de la relation qu'il avait eu avec son ami. Avant la Guerre Sainte, une ambiguïté s'était créée entre eux. Tendre, subtile et discrète, mais tout de même présente. Il avait presque oublié ce que cela faisait. En relisant les mots que le jeune Shion lui avait écrit, un léger pincement lui prit au cœur. Il repensait mélancoliquement à ce temps-là. Il aurait aimé fêter ce bicentenaire à ses côtés ; Mais comment lui demander de venir ? Shion ne pourrait peut-être même pas, même s'il le voulait aussi. En lâchant un profond soupir, il se laissa tomber en arrière dans son lit, la lettre à la main. Il ferma les yeux, essayant de trouver le sommeil, la bougie l'éclairant encore faiblement.

Le lendemain matin, la chaleur qui lui caressait le visage le réveilla. Il s'étira et poussa un bâillement à s'en décrocher la mâchoire. Il s'assis et se gratta la tête, faisant une moue matinale peu commode. Pour tout avouer, il n'avait plus vraiment le moral. Il devrait probablement ranger les lettres avant de trop les froisser.

Il laissa glisser sa main sur le lit, et ouvrit grand les yeux en ne les sentant plus. Paniquant, il souleva vivement les draps pour voir si elles ne voleraient pas avec la secousse.

C'est à ce moment-là qu'il s'arrêta net : Ses jambes. Ses bras. Ses mains. Elles avaient…rajeunis ?

Il regarda ses doigts et ses paumes de plus près, les caressaient, les trituraient. C'était indéniable. Elles étaient plus jeunes. Beaucoup plus jeunes. Faisant le lien avec son visage, il posa aussi ses mains sur ses joues. Lisses. Fermes. Il prit avec anxiété et appréhension une de ses mèches de cheveux et la mit sous ses yeux : elle était d'un brun magnifique et éclatant.

C'est à cet instant qu'il se rendit compte d'autre chose : il n'était pas dans sa chambre.

La pièce était haute sous plafond, avec une fenêtre d'où rentrait la lumière. Des tapis colorés ainsi qu'une bibliothèque à côté de la porte, il avait l'impression d'être dans une tour, la pièce étant en demi-lune.

Il se leva, tournant sur lui-même pour inspecter chaque recoin. Cet endroit lui disait quelque chose. Il l'avait déjà vu. Il y était déjà allé. Il le connaissait. Mais d'où ? Et quand ? Sûrement trop loin pour s'en souvenir correctement.

Il baissa la tête, remarquant également qu'il ne portait plus les mêmes habits : un haut blanc, un bas d'un vert usé, cet ensemble lui fit ouvrir grand les yeux de stupeur et de nostalgie. C'était le pyjama de son enfance. Il serra le tissu contre lui avec un large sourire, cela faisait bien longtemps ! Jamais il n'aurait cru être si heureux de le revoir un jour.
Il n'eut pas le temps de se poser plus de questions, que des bruits de pas rapides et brusques se rapprochèrent de la porte. Celle-ci s'ouvrit en un grand vacarme, et la silhouette qu'elle cachait bondit dans la pièce en s'exclamant avec frénésie :

-Debout là d'daaaans ! C'est l'grand joouur !

Les poings levés au ciel et un large sourire montant jusqu'aux oreilles, le garçon qui venait l'accueillir était visiblement plein d'énergie. Mais elle ne fut pas transmise à Dohko, qui crut avoir une crise cardiaque en le reconnaissant : Shion.
Mais oui, comment aurait-il pu oublier ça ? C'était la chambre de Shion. Voilà pourquoi elle lui disait quelque chose. Mais que faisait-il à Jamir et pourquoi étaient-ils tous deux si jeunes ?

Un rêve, pensait le jeune chinois en reculant. Cela ne peut être qu'un rêve.

Son ami en face de lui haussa un sourcil en rabaissant les bras. Il pencha la tête sur le côté d'incompréhension :

-C'est le manque d'oxygène qui te fait ramer le cerveau ? Allez viens, le petit déjeuner est prêt, maître Hakurei est déjà parti, et nous, nous devons vite nous mettre en route si nous voulons arriver à temps.

Le jeune atlante fit demi tour quittant la pièce pour prendre les escaliers qui menaient au rez-de chaussé.

-A-attends ! Shion !

Dohko le suivit précipitamment, ne comprenant toujours pas ce qu'il se passait. Il se rua dans les escaliers pour le rattraper, manquant de tomber plusieurs fois avant de le suivre dans la pièce :

-Qu'est-ce que je fais ici ?! J'étais au cinq piques hier à regarder les étoiles et maintenant me voilà au Tibet avec toi qui a… tu as quel âge ?

-Comment ça j'ai quel âge ? Dohko ! Tu es venu pour mon anniversaire, hier soir, pour le fêter ici avec moi !

Tout en parlant, Shion plaçait les bols et quelques pâtisseries locales sur la table. Mais, il se rendit bien compte que son ami ne réagissait vraiment pas normalement. Plus il expliquait, moins il avait l'air de comprendre ce qu'il se passait.

Haussant un sourcil dubitatif, il avança vers lui, jusqu'à être à sa hauteur :

-Tu es sûre que tout va bien, Dohko ?

-...Je…

Le (dorénavant) jeune chinois ne savait quoi lui répondre. Et en plus, il avait la drôle de sensation d'avoir déjà vécu tout ça. Cette journée. La seule fois qu'il était venu voir Shion pour son anniversaire, c'était pour ses 16 ans. Et le corps de l'atlante correspondait en tout point avec l'âge supposé.

Il ferma les yeux un instant. Réfléchissons : où était-il hier ? Dans sa maison, aux cinq piques. Il a lu des lettres, et s'est endormi avec la sensation mélancolique d'un temps maintenant révolu. Et le voilà maintenant projeté en plein dans cette période.

C'était un rêve. Ça ne pouvait être qu'un rêve, obligatoirement un rêve. Indubitablement.

Alors autant en profiter. Qui sait quand il pourra réellement revoir son ami ?

Il rouvrit les yeux et lui sourit :

-Je vais bien. C'est juste le voyage qui m'a épuisé.

Shion retrouva alors son sourire et son enthousiasme, frappant dans ses mains :

-Parfait ! Allez, maintenant vient manger. On va avoir de la route !

Le repas se passa admirablement bien. Étonnement, Dohko n'avait aucun problème pour converser avec Shion, comme si les 50 années sans lui adresser la parole n'avaient eu aucun effet sur leur complicité.

Il en était plutôt ravi et même soulagé. Le Shion de son rêve était particulièrement lucide et perspicace, et il préférait éviter les questions gênantes que le jeune bélier pourrait lui poser.

Il regarda un instant par la fenêtre : le ciel était d'un bleu éclatant. Tout annonçait que la journée serait belle.

La fin du repas arriva, et Dohko se leva pour débarrasser, tandis que Shion mettait déjà son sac sur les épaules :

-Aller, dépêche toi ! Sinon nous n'arriverons pas à temps.

-Mais, à temps pour quoi ?

Répondit le jeune chinois en s'essuyant les mains sur un chiffon avant de prendre son sac qui avait été visiblement préparé la veille. Il avait besoin qu'on lui rafraîchisse un peu la mémoire...

-Hoho, toi, tu as bu en cachette hier soir !

-Non ! Je t'ai dit, je suis juste fatigué...et arrête de te payer ma tête.

-Ha, je ne me paie pas ta tête, tu es juste drôle. Bon, suis moi dehors, je te raconterais en chemin.

C'est ainsi que les deux jeunes garçons commencèrent leur randonnées dans les montagnes du Tibet. Dohko suivait Shion comme son ombre. Il ne le lâchait pas d'une semelle, comme voulant profiter pleinement de son vieil ami. Ce dernier lui avait appris qu'ils devaient se rendre au village voisin, car une fête s'y tenait le soir même. Et ce serait bien dommage de rester seul à la tour de Jamir pour son anniversaire, si une fête était donnée non loin de là.

Petit à petit, il se souvenait de cette journée et de la promenade qu'il avait déjà faite. En réalité, il comprit rapidement qu'il revivait exactement la même chose que dans ses souvenirs. Cela ne laissait donc aucune place à la surprise, mais cela pouvait être aussi une bonne cho-...oh non.

Dohko s'arrêta soudainement, créant de l'écart entre lui et Shion, qui remarqua vite que son ami s'était arrêté :

-Qu'est ce que tu fais ? Tout va bien ? Lui demanda-t-il, rebroussant chemin pour revenir à sa hauteur.

Il rajouta :

-Tu es tout rouge, est-ce que ça va ?

En effet, Dohko s'était soudainement empourpré. Sérieusement, il avait intérêt à plus souvent se pencher sur ses anciens souvenirs pour être sûr de ne pas tomber sur quelque chose de gênant.

Mais comment avait-t-il pu oublier ça ? Ce moment précis de cette journée ?

Lorsqu'ils s'étaient rendus au village, pour les 16 ans de Shion, à la toute fin de la fête, alors que le village sombrait petit à petit dans le sommeil, ils étaient partis se promener un peu plus dans les hauteurs...et ils avaient échangé leur premier baiser, au bord de la falaise. C'était plus de la découverte que des sentiments profonds, mais ils en ont ressentis le besoin. Son rêve allait-il s'étendre jusque là ? Allait-il une nouvelle fois…

Il regardait son ami dans les yeux, qui paraissait de plus en plus inquiet par le silence que lui donnait Dohko :

-Tu sais, si tu ne te sens pas bien, on peut retourner à la tour, nous ne sommes pas loin, si tu as besoin de repos…

-Non. Allons-y. Excuse-moi, j'ai eu … un moment d'absence.

-…D'accord… mais si tu as besoin de faire une pause, dis le moi.

La route jusqu'au village fut tout de même assez longue. Il fallait compter trois bonnes heures de marche, mais cela n'effrayait pas Dohko pour autant : au contraire, il en était ravi. Puisqu'il était revenu à son état de jeunesse, le minophétamenos ne faisait plus effet. Il sentait son cœur battre dans sa poitrine, et partait même parfois en courant lorsqu'ils marchaient en pentes descendantes. Pensant à un simple jeu, Shion le suivait en riant, s'y prenant aussi. Mais pour le chinois, c'était ici une vraie bouffée de liberté.

Ce rêve était bien long, les heures passaient comme si elles étaient réelles. Et Déesse que c'était bon.

A mi-chemin, Shion posa son sac à terre, s'essuyant la sueur de son front avec son bras :

-On fait une pause ? Je vais remplir les gourdes à la rivière d'en bas.

-Déjà ? Bon d'accord, vas-y, je t'attends là.

Interloqué le jeune tibétain tourna la tête vers son ami :

-Tu ne veux pas faire une pause ? C'est vrai que tu es vachement énergique aujourd'hui…

Le jeune atlante eu l'air de réfléchir un instant, puis, levant l'index pour montrer qu'il avait une idée, proposa :

-Ecoutes, si tu veux, tu peux continuer. Continue le chemin, je connais un raccourci partant de la rivière qui mène au croisement, que tu vois là-bas. On s'y retrouve ?

Dohko tourna la tête pour fixer le point que Shion lui montrait du doigt : après la petite descente rocailleuse, une vallée se dessinait : une prairie en son centre, où le chemin de terre se divisait en deux, pour rejoindre nouveau la montagne, ou une petite voie boisée.

Il tourna ensuite la tête vers la rivière qui était juste en contre bas de leur position actuelle.

-D'accord, ça marche, rendez-vous là-bas.

-A tout de suite alors !

Comme une petite bique, Shion sauta de rocher en rocher pour descendre à la rivière. Dohko lui continua son chemin.

Il prit une grande respiration. Ce petit voyage lui faisait vraiment du bien. Tout était parfait, absolument parfait. Les paysages étaient magnifiques, Shion était magnifique, lui était redevenu magnifique, que pouvait-il se passer de mal ?

Il arriva au petit croisement au bout de dix minutes. C'était un drôle d'endroit, tout de même. Pas qu'il soit étrange, au contraire, il était très beau. Mais une sorte d'aura émanait de ce croisement, de cette vallée, Dohko la ressentait comme…pleine d'énergie. Il n'avait pas le souvenir d'un tel endroit avant. C'était sûrement son cerveau qui extrapolait, mais il se sentait comme connecté à chaque brin d'herbe, chaque roche, chaque brise qui venait lui caresser le visage. Il ferma les yeux et respira profondément, comme pour absorber toute cette quantité d'énergie, et profiter de cet instant de communion avec, ce qu'il pensait être, lui-même. Il posa son sac et s'assit sur un rocher attendant son ami. Bien. Il était temps de réfléchir sérieusement : le rêve était plutôt bien parti. Et si tout allait bien, ce soir…

-Hahaha !

Il se mit à rire tout seul, heureux en pensant à cette éventualité. Mais d'un autre côté, il s'interrogea : pourquoi était-il si content à l'idée d'embrasser Shion ? Il est vrai qu'ils ont toujours été très proches. Peut être que ce baiser n'était pas si anodin, finalement… Ils avaient toujours été l'un avec l'autre, et leur relation avait bien failli basculer à un moment.

Il ramena ses jambes en tailleur, toujours assis sur son rocher, un peu plus pensif : que ressentait-il réellement pour Shion ? Est-ce que, après toutes ses années, rien n'était réellement parti ? Et encore, était-il sûr de réellement l'aimer ? N'était-ce pas simplement une amitié fusionnelle entre deux adolescents ?

Ce dont il était certain, c'est que Shion avait une place spéciale dans son cœur. Peut-être bien qu'il l'eût aimé à un moment, peut-être bien… peut-être même que ces sentiments ne sont jamais partis. Oui, sûrement même.

Il releva la tête vers la montagne qu'il venait de descendre. Shion ne lui avait pas dit par où menait son raccourci. Et cela faisait maintenant quelques minutes qu'il était descendu, et il n'y avait aucune trace de son ami. Il balaya des yeux l'horizon, et le vent commença à souffler.

-…Il n'y avait pas ça dans mes souvenirs…

Il se leva et commença à tourner doucement sur lui-même pour inspecter de nouveau les environs. Il leva le nez, et fixa le ciel : des nuages faisaient leur apparition, et commençaient à cacher le soleil.

Non, vraiment, ça n'allait pas du tout. Il y avait un problème.

Il regarda devant lui, toujours en direction de la montée qu'il venait de descendre. Shion n'avait pas pris son sac pour descendre à la rivière, peut-être était-il en haut en train de le prendre ?

Il décida de faire alors demi-tour et de revenir à l'endroit où ils s'étaient arrêtés. Il y alla au pas de course, courant presque en sautant les rochers pour aller plus vite. Arrivé en haut, une angoisse le prit à la gorge : le sac n'était plus là. Il se tourna alors vers le croisement, mais n'y voyait toujours personne…

-…Shion ? Shion, tu es là ?

Il regarda la vallée, la plaine, les montagnes, les arbres… Le vent soufflait de plus en plus fort et le ciel se gâtait de plus en plus. L'angoisse dans sa gorge monta à son visage, crispé par l'inquiétude. Où était-il passé ? Lui était-il arrivé quelque chose ?

La rivière ! Allons à la rivière, il y sera sûrement ! Il ne pouvait être que là.

Il descendit à grand pas vers le point d'eau, ce qui ne lui prit pas plus de deux minutes. C'était la preuve qu'il avait bien assez attendu en bas pour s'inquiéter. Mais une fois sur place, il n'y trouva personne. Pas de Shion, pas de trace du sac, pas de trace de pas. D'ailleurs, aucun chemin menant à un quelconque raccourci n'était présent.

La panique lui prenant, Dohko remonta sur le chemin alors que la pluie commençait à tomber. Il regagna le croisement, et se mit debout sur le rocher de tout à l'heure. Le tonnerre commença à gronder.

Pourquoi lui avoir dit qu'il y avait un raccourci s'il n'y en avait pas ? Pourquoi lui avoir dit d'attendre ? Pourquoi le sac avait-il disparu ? Voulait-il se débarrasser de lui ? Voulait-il le laisser là, seul ?

L'avait-il abandonné ?

Cette dernière pensée lui fit très mal, et la respiration du jeune chinois s'accéléra. Il prit une grande inspiration et se mit à crier, alors que la pluie s'intensifiait :

-Shion ! Shion où es tu ? Reviens ! Revieeenns !

Mais personne ne répondait à son appel. Il était seul. Comme depuis 200 ans, seul. Il avait attendu Shion, comme il y a 200 ans. Il était là, sur un rocher, comme hier, à attendre. A surveiller. Son rêve s'était transformé en cauchemar.

Son rêve s'était transformé en SA réalité.

Il commença à se frapper le visage, les bras, le torse, sa voix coupée de quelques sanglots :

-Réveilles-toi, réveilles-toi, réveilles-toi ! Allez, réveilles-toi bon sang !

Mais ses efforts étaient vains. Aucun moyen de le faire revenir à la réalité. Il se laissa tomber à genoux, les sanglots prenant le pas sur la raison. Comme un enfant, il était à terre, en pleurs. De douleur, de chagrin, mais aussi de peur. Il ne connaissait pas cette route, il ne l'avait faite qu'une fois il y a plus de 150 ans, il était seul, sous l'orage, le vent, la pluie, le tonnerre, seul, sans son Shion pour l'aider.
Il détestait ce rêve. Il n'était que la réflexion de ce qu'il ressentait, de la réalité, la triste réalité. Seul. C'est ce qu'il était. Seul.

Il se leva, malgré tout, et essaya de trouver un abri le temps que la pluie passe. Il trouva une roche creusée au pied de la montagne et s'y réfugia. Au sec mais frigorifié, il se mit en boule et ferma les yeux. Qu'allait-il faire maintenant ? Attendre ? Restez là, à guetter l'horizon ? Encore ?

Réfléchissons… Shion a dit qu'ils devaient aller au village pour la fête de ce soir. Ils ont dû se croiser, et il a dû penser qu'il était parti en direction du village sans l'attendre, ce qui expliquerait qu'il ait repris son sac, et qu'il soit parti sans laisser de traces.

C'était ça, non ? Ça ne pouvait être que ça, pas vrai ?

Ressaisis-toi Dohko, pensait-il. Ressaisis-toi !
Shion est spécial pour toi. Tu l'es pour lui. Il ne t'abandonnera jamais. Il lui est peut-être arrivé quelque chose, qui sait ? Arrête d'attendre que l'on vienne à toi, sur ton rocher. Va vers les autres. Va vers la vie.

Au même moment que ces pensées plus positives prenaient le pas sur son chagrin, le soleil commençait à s'éclaircir. Il sortit de son abri, son sac sur les épaules, et regarda la vallée.

-Je vais te trouver Shion. T'inquiète pas. J'arrive.

Il retourna au croisement, et inspecta les deux voies possibles que lui avait indiqué le tibetain : celle qui remontait vers la montagne paraissait plus logique que celle qui était boisée. Et dans ses souvenirs, ils n'avaient pas traversé d'endroits où il y avait une haute densité d'arbres. Se tenant à cette déduction, il continua son chemin par la montagne.

Il marcha longtemps. Très longtemps. Se rappelant parfois de la route, se rendant compte qu'il s'était trompé, revenant sur ses pas, prenant le bon chemin… Tout en continuant d'appeler Shion.
Evidemment, personne ne répondait. Il fit une grimace plutôt amer lorsqu'il se rendit compte que le soleil commençait à se coucher. Entre le fait qu'ils avaient commencé la randonnée en retard, qu'il y avait eu la pause, l'attente que l'orage passe, et le chemin sinueux qu'il empruntait à l'aveugle, il avait perdu beaucoup de temps.
Mais il fut pris d'un grand soulagement lorsqu'il aperçut au loin le village qui se dessinait, perché sur la montagne. Il accéléra le pas, espérant arriver avant la nuit.
Mais en montagne, les kilomètres étaient sournois : les lignes droites étant rares, nombreux étaient les détours, et il ne connaissait pas les raccourcis que Shion leur avait sûrement fait emprunter lors de la vraie balade.

Pari perdu. Lorsqu'il mit enfin un pied au village, il faisait nuit. Et là, une nouvelle angoisse lui monta à la gorge : pas un bruit. Un silence de mort. Aucune fête, aucun villageois. Seuls des restes de victuailles et de décorations étaient présents dans les ruelles et la place centrale.
Le temps s'était-il accéléré ? Pas impossible, après tout, c'était son cerveau qui créait tout ça.

-...Shion ? Tu es là ?

Il arpenta les ruelles, cherchant son ami du regard. Il monta tout en haut du village. Encore une fois, ses recherches étaient vaines. Il posa son sac à terre, dépité. Est-ce que Shion l'avait vraiment abandonné ?

Il baissa les épaules, poussant un profond soupir tremblant de tristesse et de déception. Il leva le nez vers les étoiles qu'il admira un instant :

-...Qu'est ce que je fais, maintenant ? Je ne me réveille toujours pas.

Soudainement, une envie lui prit. La falaise. Il voulait retourner sur la falaise où ils s'étaient embrassés. Il eut un petit rictus d'égo : il se rendit compte que ce n'était effectivement pas un baiser anodin, ce soir-là. En tout cas, si cela venait à se reproduire, il ne le considérerait pas comme tel. Et bizarrement, ce chemin là, il s'en souvenait, aucun problème pour retrouver le sentier.

Il recommença à crapahuter, et arriva enfin sur le plateau où était le bord de la falaise. La vue sur le village était magnifique d'ici. Et les étoiles étaient tout aussi resplendissantes.
Alors qu'il balayait l'horizon du regard, il se stoppa net : là, au bord de la falaise, juste au bord de la falaise…

-Shion ?

La silhouette qui était assise en boule contre une pierre se redressa brusquement à l'appel de son nom. Elle se tourna vers Dohko, qui pu apercevoir le flot de larme qui coulait sur ses joues.

Décontenancé, le chinois s'approcha rapidement pour le prendre dans ses bras de soulagement et le serrer fort, étreinte rendu au centuple par son ami :

-Mais où étais-tu passé bon sang !?

-Non, toi, où étais-tu passé !?

Les deux adolescents ne se lâchaient pas, les larmes de Shion entraînant celles de Dohko. Il avait tellement eu peur aujourd'hui, qu'il avait rarement ressenti la solitude avec une telle puissance. Il eut envie de vider son sac. Il fit asseoir Shion et se mit à ses côtés, essayant de réguler sa respiration entre chaques hoquetement :

-Tu m'avais dit d'attendre au croisement, je t'ai attendu de longues minutes, pourquoi es- tu es parti sans moi ? Je me suis pris la tempête en pleine face, j'ai eu peur pour toi ! Je…je pensais que tu m'avais abandonné, je…

-Quoi ?

Le coupa l'atlante, le prenant par les épaules :

-Mais c'est moi, qui dès que je suis revenu de la rivière ne t'ai pas trouvé en bas ! Je t'ai cherché partout je t'ai trouvé nul part ! je me suis dis que tu devais t'impatienter et que tu avais rejoins le village, alors j'ai repris la route, et une fois là, tu n'y étais pas, je t'ai attendu toute la soirée ! Je…je pensais que tu étais reparti…que tu préférais être seul, plutôt que d'être avec moi. J'ai eu l'impression que tu m'abandonnais, comme…comme la dernière fois que tu es parti du sanctuaire…pour ne jamais y revenir.

Dohko recula le visage et fronça les sourcils : mais à cet âge là, il n'avait encore jamais quitté le sanctuaire pour ne jamais rentrer, alors de quoi parlait-il ?

-Ecoutes, Shion, quoi qu'il se soit passé, je n'ai jamais voulu partir. Ce n'était pas de mon plein gré… et si vraiment j'étais parti loin pour ne plus jamais revenir, j'aurais aimé que tu viennes me voir.

Le jeune tibétain leva ses yeux brillants vers lui, reniflant. Une sorte de culpabilité s'était installée dans son regard, comme s'il regrettait quelque chose. Il serra fort Dohko dans ses bras, regardant le ciel.
Ils restèrent un long moment ainsi, en silence. Les mains de Shion s'étaient perdues dans les cheveux bruns de son ami, dans un geste berçant et répétitif :

-...Je suis désolé que tu aies cru que je t'avais abandonné. Moi non plus, je n'ai pas voulu t'abandonner. J'aurais aimé passé plus de temps avec toi.

-...Moi aussi. J'aurais beaucoup aimé.

-...

-...Shion, je peux te dire quelque chose ?

-Je t'écoute ?

-Je sais que je ne pourrais certainement pas te le dire en vrai. Mais ce rêve m'a fait réaliser quelque chose d'important, et je voudrais que tu le saches, même si tu n'es pas réel.

Il se défit de l'accolade pour se lever et se mettre debout face à lui, dos au vide de la falaise. Le jeune bélier leva un sourcil ne comprenant pas ce qu'il voulait dire : comment ça, un "rêve"?
Dohko pris alors la parole, un sourire se dessinant sur ses lèvres :

-Je t'aime. Ne l'oublie jamais Shion, peu importe où tu seras quand je me réveillerais, ne l'oublie jamais.

Les joues de l'atlante s'empourprèrent brusquement, alors que sa bouche s'ouvrait en grand de stupeur. Il se leva alors à son tour, faisant face à son ami. Il lui fit un petit sourire mi heureux mi gêné, s'approchant un peu de lui :

-Alors…c'est ça, mon cadeau d'anniversaire ?

-En espérant que ça puisse rattraper la journée foireuse.

-Mh, tu sais… je pense que du coup j'aimerais bien qu'il y en ai d'autres des journées foireuses si elles se terminent toutes comme ça.

-Haha !

Dohko s'esclaffa un peu, avant de reprendre son sérieux et de demander :

-Mais…du coup, et toi ?

-Moi ? Je crois avoir compris certaines choses, aujourd'hui…dont celle-ci.

Shion se rapprocha encore, faisant un peu reculer Dohko, qui ne savait pas vraiment à quoi s'attendre. Le jeune bélier continua :

- Je pense que j'ai envie de t'en donner un deuxième…

-Un deuxième ?

-Oui, un deuxième…

Il s'avançait toujours, sous les yeux de Dohko qui finit par comprendre ses intentions. Le baiser… Sans vraiment se poser la question du "deuxième" employé par Shion, il ferma les yeux en attendant de le recevoir.

Il était heureux. Tout s'était arrangé, finalement. Et il sentait la chaleur du soleil réchauffer sa peau, le chant des oiseaux siffler à son oreille, la lumière l'éblouir un peu malgré ses paupières fermées…attendez..quoi ?

Il ouvrit les yeux. Il était allongé dans un lit. Au-dessus de lui, un plafond qu'il connaissait très bien : le sien. Pris de panique il se redressa subitement. Autour de lui, les cartes postales qu'il n'avait pas rangées.

Il s'était réveillé.

C'était fini.

Une vague de frustration lui monta à la gorge.

-Et merde !

S'exclama-t-il, tapant du poing sur le lit.

-Juste au meilleur moment !

Il se leva, rangea les cartes, et partit se faire un thé dans le salon.
Toutefois, malgré tout, il se sentait soulagé. Libéré d'un poids. Il avait pu tout dire à Shion, même si ce n'était pas le vrai. Et il était soulagé que dans son rêve, il ressentait la même chose que lui.

Soudain, quelqu'un frappa à la porte. Avec frénésie et force. Surpris, Dohko fronça les sourcils et s'empressa d'aller ouvrir. Qui donc pouvait venir le voir à une heure pareille et avec tant d'entrain ?

En ouvrant la porte et en voyant la personne qui était derrière, il faillit faire un énième arrêt cardiaque :

-Shion ?!

-Tais-toi ! Faut qu'on parle.

Se taire, ça, c'était actuellement dans les cordes du chinois. De toutes manières, plus aucun mot ne sortait de sa bouche.

Shion lui, paraissait très perturbé, et peu sûr de lui, ce qui était encore plus inhabituel chez le Grand Pope. Ce dernier continua :

-Hier soir, ça faisait 200 ans que la Guerre était finie. Et que t'étais parti. J'ai fait un rêve. Un rêve…extrêmement réel. Vraiment. J'y ai compris énormément de choses, et tu étais dedans. Et… quelque chose me dit que tu étais littéralement dedans. Alors…au vu de ce que j'ai pu y ressentir et de ce que tu m'as dis dedans, je me suis téléporté ici pour te voir. Oui je sais, ça fait 50 ans que l'on ne s'est pas parlé. Tu dois peut-être m'en vouloir, peut-être même que tu ne me considères plus comme un ami auquel cas je comprendrais totalement, mais là, comme j'avais le doute, et comme c'était important, je suis venu.

Dohko le laissait parler, l'écoutant de plus en plus sur le cul. Le deuxième baiser. Le DEUXIÈME BAISER. Mais voilà pourquoi Shion avait dit ça ! Et l'allusion de son départ définitif du Sanctuaire !
C'était vraiment…improbable, fantastique, prodigieux, inexplicable. Mais c'était bien réel.
Pendant ce temps, Shion avait continué de parler, et il finit d'ailleurs sa tirade, demandant alors à Dohko, de manière totalement perdu et paniqué :

-A-alors, est-ce que c'est vraiment ça ? C'était bien toi ? On était vraiment ensemble dans le même rêve ? Qu'est ce que tu en penses ?

-...Ce ..que j'en pense ?

-Oui.

-...Tu en veux un troisième ?

Shion rougit subitement face à l'air dragueur que venait de prendre Dohko. Après tout, ça n'était pas vraiment leur retrouvaille, ils s'étaient déjà retrouvés hier soir dans le rêve. Alors il pouvait bien mettre un peu d'humour dans la situation non ? Et puis t'en qu'à faire, si on pouvait gratter le baiser pas eu la nuit passée…

Le Grand Pope laissa place à un petit sourire mi gêné mi amusé, devant le vieux Dohko dragueur :

-Si tu acceptes que je reste pour quelques jours ?

-Tu n'es pas débordé au Sanctuaire ?

-Je peux déléguer. J'ai laissé un mot avant de partir. Et puis je pense avoir plus important à faire aujourd'hui.

Il se pencha à hauteur de Dohko, son visage à quelques centimètres du sien :

-Je tiens à m'excuser. Pour mon absence.

-Ah, tu l'as déjà fait, ça. Et moi aussi je m'excuse de ne pas avoir cherché à te retrouver.

-Tu l'as déjà fait, ça. Et tu m'as retrouvé Dohko.

-C'est vrai…

Ils se regardèrent ainsi quelques secondes, avant que l'hôte ne se décale pour laisser son invité entrer chez lui :

-Si tu veux bien te donner de la peine…

-Merci, preux chevalier.

-Hey, je suis pas à la retraite moi depuis ?

Ils se mirent à rire et Dohko referma la porte derrière eux.
Comme il y a 50 ans. Rien, absolument rien, n'avait changé. Mise à part leur amour qui était enfin avoué. Et plus jamais ils ne laisseraient le temps les éloigner.

Fin