Harrius Kallaghian pilotait souplement son véhicule de patrouille dans les couloirs aériens du Secteur Zakéra: une navette citadine classique de type X3M, un engin banalisé d'un modèle déjà ancien, qui se fondait parfaitement dans le trafic. Il y avait bien longtemps déjà que l'Inspecteur ne s'attachait plus à un véhicule de patrouille en particulier. Il en avait déjà perdu tellement, détruits lors de courses-poursuites périlleuses dans les Secteurs, ou de tentatives de rétorsion ratées de la part de criminels revanchards...
La Citadelle de la période de Reconstruction était certes loin d'être l'endroit idyllique et policé qu'elle avait pu être avant la Guerre contre les Moissonneurs. L'afflux anarchique de réfugiés avait attiré tout autant d'organisations criminelles dans leurs pas, et l'insécurité s'était étendue jusqu'à des zones résidentielles ou commerciales des Secteurs autrefois tout à fait fréquentables. Zakéra était sans doute d'ailleurs le district le plus cruellement touché par ce phénomène. Seul le Présidium était à peu près épargné par les statistiques officielles, tout au moins en ce qui concernait la criminalité la plus visible; mais officieusement, chacun savait que la consommation de stupéfiants et la gangrène de la corruption y étaient en expansion constante.
Assis à la droite de Kallaghian, l'officier de police Jordan Washington, son nouvel équipier, regardait pensivement les tours et les avenues du Secteur Zakéra défiler sous sa portière. Comme le lui avait ordonné l'Inspecteur, le jeune Humain avait troqué son armure d'uniforme bleue pour d'autres effets, qui ne l'identifieraient pas immédiatement comme un agent du SSC. En fait, il avait même positivement surpris Harrius en faisant le choix intelligent d'une armure légère de technicien, qui venait compléter très harmonieusement l'armure noire de vieux briscard que portait le Turien. L'Inspecteur et son équipier renvoyaient à présent l'image d'un duo bien assorti: le soldat de métier, flanqué de son Ingénieur en soutien – une association parfaitement complémentaire sur le terrain, et donc d'autant plus redoutable à affronter.
Le vétéran turien n'était guère loquace, et le jeune Humain ne se montrait pas très entreprenant non plus. Sans doute était-il autant intimidé par l'aura écrasante de son ainé, que découragé par la froideur de leurs tous premiers échanges. Ce fut cependant lui qui fit la première tentative polie pour rompre la glace:
-–- Monsieur, étant donné qu'on va être amenés à travailler ensemble, je suppose qu'il faudrait qu'on apprenne à se connaître un peu mieux. J'ai parcouru votre dossier, bien sûr; très impressionnant! Mais il y a beaucoup de points...
-–- Écoute, Chimpo, l'interrompit rapidement Kallaghian, on va se mettre d'accord sur un truc: tu me racontes pas ta vie, et moi en échange, je te raconterai pas la mienne. Je n'ai aucune envie de savoir ce qui t'a poussé à entrer dans la police, ni à quel âge un Humain devient propre, ni si tu as tiré ton premier coup avec ta sœur... On est raccord là-dessus? Bien. Tiens, résume-moi plutôt ce que tu as retenu du briefing du lieutenant T'Ralli, sur l'affaire qu'elle nous a confiée. Vas-y, je t'écoute.
Le bleu rassembla rapidement ses idées, avant de réciter d'une voix neutre:
-–- De nombreux cas de tachycardie brusques et alarmants ont été relevés ces deux dernières semaines sur l'anneau du Présidium, tous chez des résidents humains influents: diplomates, hauts fonctionnaires, cadres de firmes importantes... ou plus exactement, la plupart du temps, chez les jeunes fils et filles de ceux-ci. Trois de ces cas ont déjà eu une issue fatale. Les bilans sanguins des victimes survivantes ou décédées ont tous révélé l'usage de Hallex, un puissant euphorisant, mais à dose insuffisante pour causer à lui seul de tels cas d'emballement cardiaque. Bien qu'aucune autre substance toxique n'ait pu être détectée, on soupçonne donc la présence d'un additif encore mystérieux. Il n'a pas été possible de remonter le circuit d'achat des substances pour les victimes décédées; et en ce qui concerne les autres, les avocats de ces familles riches et puissantes usent de toutes les astuces juridiques pour éviter l'implication légale ou médiatique de leurs clients dans une affaire de stupéfiants. Cependant, les quelques pistes qui ont pu être mises au jour pointent toutes en direction du Secteur Zakéra. Voilà pourquoi l'enquête a été confiée à notre Division Criminelle. Aurais-je oublié quelque chose d'important, Monsieur?
-–- Bon singe, le félicita Harrius, sur le même ton que l'on emploierait pour dorloter son animal de compagnie.
Jordan Washington jeta un regard de travers sur le vétéran turien, qui pilotait pour l'heure sans quitter des yeux ses écrans d'interface holographique. Le jeune Humain tentait encore de se convaincre que son chef d'équipe ne faisait que jouer avec ses nerfs pour le pousser à bout, probablement dans une optique de bizutage tel qu'il en existe dans tous les services de police. Après tout, se disait-il, il ne serait pas humainement possible autrement d'être aussi con! D'un autre côté, toutefois, Harrius Kallaghian n'était pas un être humain...
-–- Question subsidiaire pour toi, Chimpo, reprit l'Inspecteur. À ton avis, pourquoi nous refile-t-on cette affaire de stups qui n'a touché qu'une poignée de parasites friqués du Présidium, avec au cul une pression hiérarchique pas possible, alors qu'en parallèle, les circuits de revente d'un sable rouge de qualité bas de gamme font des ravages dans plusieurs quartiers de Zakéra, dans l'indifférence et la résignation de notre hiérarchie bien-aimée?
Le jeune officier de police s'était déjà fait sa petite idée sur la question, qu'il se fit un plaisir d'exposer à son aîné:
-–- Le sable rouge à prix abordable est plus ou moins consommé dans toutes les couches de la société; mais l'addiction la plus irréversible ne touche généralement que des empoudrés de la plus basse condition – de ceux dont l'extinction sociale ou physique ne dérangerait guère nos dirigeants. Le Hallex, lui en revanche, est une drogue récréative assez chère, qui n'est commercialisée qu'au sein d'une élite sélective d'intellectuels, d'hédonistes... ou encore de leurs rejetons privilégiés déjà blasés par la vie. Les autorités de la Citadelle ne tiennent pas à ce que l'image de plusieurs de nos concitoyens les plus en vue, ceux qui sont censés servir de modèles en cette période de Reconstruction, soit altérée par toute une série de sordides affaires d'usage de drogues au dénouement macabre. En outre, tant qu'on ignore l'origine de ce Hallex frelaté, il existe peut-être un soupçon que ce soit l'élite de la communauté humaine de la Citadelle qui soit spécifiquement visée par une opération de déstabilisation politique.
-–- Pas mal, Chimpo; je vois que tu as oublié d'être idiot. Pour un péquenaud de Terrien, tu as au moins l'air d'avoir saisi comment marche cette galaxie de merde. Ta conversation pourrait même être supportable, si tu parlais pas tout le temps comme un putain de livre... Sans rire, j'ai eu l'impression d'écouter un reportage d'Emily Wong, c'est dire!
L'officier Washington décida de prendre ce dernier commentaire comme un compliment, bien que ce ne fût sans doute pas son intention première. En regardant par la vitre de sa portière, il s'aperçut que la navette avait laissé derrière elle les tours des quartiers d'affaires, et survolait à présent l'une des zones urbaines les plus déshéritées du Secteur Zakéra: l'une de celles qui avaient subi les dommages les plus conséquents lors de l'activation du Creuset, quelques années plus tôt. L'onde de choc qui avait mis un terme à la menace des Moissonneurs, avait causé ici des ravages défiant toute description. La plupart des tours qui dessinaient l'horizon ordinaire des Secteurs avaient purement et simplement disparu du paysage, qu'elles se soient effondrées sur elles-mêmes, ou bien affalées sur le quartier environnant. Et pourtant, cette vaste zone n'avait encore visiblement fait l'objet d'aucuns travaux, ne serait-ce que de déblaiement des décombres...
Après la Victoire, les efforts de reconstruction s'étaient concentrés sur les districts les plus immédiatement réhabilitables, et sur ceux dont la remise en état avait semblé prioritaire – comprendre là: l'anneau du Présidium, et les quartiers où se situaient les résidences de luxe et les sièges sociaux des plus grosses fortunes de l'espace concilien. Parallèlement, de nombreux quartiers populaires des Secteurs, dont la réhabilitation avait été cyniquement et constamment différée, étaient progressivement tombés dans l'oubli et la désaffection. À l'entrée de telles zones, de grands affichages holographiques avertissaient ceux qui auraient été tentés d'y pénétrer de l'état de délabrement, d'insalubrité, et d'insécurité qu'ils allaient trouver sur place, ainsi que de l'absence de protection à attendre de la part du SSC. Cela n'avait pas empêché pour autant nombre de fugitifs, de sans-logis, de réfugiés, réprouvés et désespérés de tout poil, de venir trouver asile dans ces zones de non-droit, à leurs risques et périls.
La navette banalisée remontait à présent à vitesse lente et à basse altitude l'une des principales artères du quartier. Comme sur tous les grands axes des Secteurs, commerces et habitations s'y étaient autrefois superposés sur plusieurs niveaux en hauteur, desservis par des galeries longitudinales en surplomb, elles-mêmes complétées de nombreuses passerelles transversales. Mais la plupart de ces plates-formes s'étaient affaissées depuis, ce qui avait conduit à la désaffection généralisée des étages supérieurs, et limité ainsi en pratique l'habitabilité aux niveaux les plus proches de la base des bâtiments – également les moins bien éclairés. Seules quelques passerelles de fortune faites de matériaux de récupération permettaient de maintenir un semblant de vie dans les niveaux supérieurs; mais l'existence n'y semblait pas vraiment plus radieuse que dans les profondeurs de la rue elle-même.
L'officier Jordan Washington détaillait ce triste panorama depuis son siège. L'impression de déchéance et d'abandon total qui baignait ce malheureux quartier prenait réellement aux tripes. La rue était jonchée de détritus divers, et de débris massifs qui n'avaient jamais été déblayés depuis la fin de la Guerre. Les quelques commerces encore actifs semblaient avoir été transformés en véritables bastions, protégés par des gangs ou des milices privées. Peu de gens circulaient dehors, et les passants non-armés avaient d'ailleurs tendance à s'y déplacer d'un pas rapide, en rasant les murs défraichis et graphés. Même vue d'en haut, cette ambiance déprimante mettait mal à l'aise le jeune policier terrien: elle lui rappelait trop bien l'atmosphère de certains quartiers de San Francisco, avant même que l'invasion des Moissonneurs ne vienne transformer l'essentiel de la mégalopole californienne en champs de décombres peuplés de survivants effarés.
-–- Qu'est-ce qu'on peut bien venir chercher dans un ghetto pareil, Monsieur? demanda-t-il d'une voix serrée.
-–- On fait le tour des dernières adresses connues de mon indic le mieux indiqué pour le genre d'affaire qui nous occupe... Ah, ça y est, je crois qu'on vient de mettre la main dessus!
L'Inspecteur Kallaghian réduisit vitesse et altitude, de manière à se diriger vers une aire d'atterrissage vertical située à proximité immédiate de l'endroit qui avait retenu son attention. Ce carré très relativement dégagé avait d'ailleurs dû servir de parking à navettes par le passé; aujourd'hui, détritus et gravats n'y laissaient plus guère d'espace libre pour poser un véhicule aérien. Le pilote turien parvint pourtant à y faire atterrir sa navette d'une main très sûre. Verrière et portières se relevèrent rapidement, permettant aux deux agents de mettre pied à terre.
D'un geste muet, Harrius invita son équipier à le suivre, lorsqu'il se dirigea vers le groupe d'une demi-douzaine d'individus qu'il avait repéré durant son survol. Il s'agissait à l'évidence de squatters et de vagabonds, qui s'étaient rassemblés autour d'un petit feu allumé à même le sol, dans un des recoins les plus obscurs de la rue à l'entrée d'une venelle de service. À la lumière des flammes, Jordan Washington réalisa bientôt avec effarement qu'il s'agissait là de Vortchas, occupés à faire cuire leur dîner! L'Humain préféra éviter d'imaginer de quelle chair ce repas tribal pouvait bien se composer... La scène renvoyait en tout cas une image digne des bas-fonds d'Oméga, bien éloignée de celle que les gestionnaires de la Citadelle souhaitaient promouvoir dans l'espace concilien.
Les Vortchas étaient reconnaissables de très loin au fait qu'ils ne portaient jamais qu'un minimum de vêtements, en dehors des ceinturons et bandoulières qui leur permettaient de transporter sur eux leurs maigres possessions personnelles. Ce dénuement vestimentaire laissait largement apparaître leur peau grisâtre tendue sur une musculature sèche. Réfugiés de guerre souvent arrivés sur la Citadelle en tant que passagers clandestins, ces réprouvés entre tous n'avaient guère eu d'autres choix que de se regrouper dans les quartiers désaffectés des Secteurs comme celui-ci, où ils avaient fini par faire souche.
Avec leur navette banalisée, leurs armures de combat dépareillées, et leurs pistolets lourds bien visibles, Kallaghian et Washington n'étaient pas immédiatement identifiables en tant que flics; mais ils ne passaient pas non plus pour d'honnêtes citoyens inoffensifs – tout au plus pour une menace de niveau modéré, à l'échelle de ce quartier. Un couple d'Humaines dont ils croisèrent le chemin s'écarta d'ailleurs avec des mines méfiantes ou craintives. Les deux agents firent en sorte de sembler d'abord passer très au large du groupe de squatters vortchas. Mais lorsqu'il parvint à seulement vingt mètres d'eux, Harrius leva le bras en lançant d'une voix forte:
-–- Hé, Shesak! On peut se parler deux minutes...?
Les Vortchas tournèrent la tête. Dès qu'il reconnut le Turien, l'un d'eux se lança dans un démarrage sur place fulgurant. Étonnammant, ses compagnons demeurèrent quant à eux à la place même que chacun occupait autour de leur feu, têtes baissées et regards fuyants, une fois qu'ils eurent compris qu'eux-mêmes ne faisaient pas l'objet des attentions du SSC. Harrius écarta ses longs bras d'un air goguenard:
-–- Shesak, mon pote! Sérieux, là? T'es conscient que c'est très mauvais pour ta santé?
Le Turien activa son Omnitech, et tendit son avant-bras nimbé d'un gantelet flamboyant en direction du fuyard. L'instant d'après, ce dernier s'effondra, fauché en pleine course, en raclant dans son élan les détritus qui jonchaient le sol. Le Choc neural que venait de charger Harrius était assez puissant pour terrasser un Elcor. L'Inspecteur savait que la résilience surprenante des Vortchas leur permet de récupérer rapidement d'à peu près n'importe quel traumatisme, et il tenait à ce que sa cible ne se rétablisse pas avant qu'il ait trouvé le moyen de l'empêcher de prendre à nouveau la tangente.
-–- Je t'avais bien dit que c'était mauvais pour ta santé, plaisanta-t-il en se rapprochant du fugitif inconscient. Avec les grandes oreilles que tu te payes, pourquoi t'écoutes jamais rien?
Les autres Vortchas n'avaient toujours pas bronché, demeurant placidement blottis autour du foyer et de leur maigre repas à venir. Ce comportement insolite ne manqua pas d'étonner Jordan Washington. Avant de s'aventurer dans le vaste univers, le jeune Terrien s'était informé des grandes lignes des cultures stellaires majeures ou mineures. Or, parmi ces cultures marginales, les Vortchas passaient pour agressifs, querelleurs, et dotés d'un solide instinct de clan. Et là, ils semblaient abandonner l'un des leurs à son triste sort, sans remords ni sans la moindre velléité de résistance. À croire que le désespoir et le pragmatisme sordide dans lesquels marinait ce ghetto étaient parvenus à triompher de leurs instincts belliqueux les plus ataviques...
Quelques curieux désœuvrés commençaient à s'attrouper sur les lieux de l'interpellation. Cette foule encore clairsemée comprenait essentiellement des Butariens, quelques Humains, ainsi qu'une paire de Quariennes; pour l'heure, tous paraissaient encore plutôt inoffensifs dans l'ensemble. L'officier Washington exécuta donc obligeamment son petit numéro de flic modèle, après avoir décliné son identité de la même voix ferme et claire que recommandait le manuel:
-–- Allons, circulez Mesdames-Messieurs. Ceci est une opération du SSC. Veuillez circuler dans le calme.
Au reste, les résidents de ce quartier oublié ne semblaient pas réellement s'intéresser à ce qui se déroulait sous leurs yeux. Après tout, cette intervention policière à très petite échelle ne les concernait pas directement, pas plus qu'elle ne menaçait d'embraser le quartier ou de tourner à la fusillade généralisée. Quel que soit le gang mineur qui revendiquait actuellement le contrôle de cette rue, il n'aurait pas pris l'initiative absurde de s'opposer par la violence à l'une des très rares descentes de police dans le coin – presque une visite de courtoisie! –, au risque de voir débarquer en retour toute la puissance de feu de la Division Intervention du SSC. Comme le disait parfois l'Inspecteur Kallaghian, en citant à sa manière un dicton de Palaven: «Quand le soleil brûle, les cafards se planquent, ou crament!» Et Les Esprits savent que Trebia, le soleil de Palaven, brûle vraiment très fort...
Entretemps, Harrius Kallaghian avait prestement emmené le Vortcha groggy jusqu'à l'intérieur d'une petite boutique désaffectée, en le traînant sans plus de façon sur le sol par une patte. Puis une fois à l'abri des regards, il le releva sans douceur, avant de le menotter tout aussi rapidement au comptoir, mains derrière le dos, à l'aide d'une paire d'Omni-pinces scintillantes. Les gestes fluides et précis du Turien révélaient de sa part une longue habitude de ce genre d'intervention. Le Vortcha commençait déjà à revenir à lui, et à bredouiller d'une voix rauque et chuintante:
-–- Pas taper, 'Sssspecteur... Shesak coopère! Hssss...
L'officier Washington rejoignit bientôt les deux aliens à l'intérieur des vestiges de la boutique. Le Terrien n'avait encore jamais vu d'aussi près de Vortcha en chair et en os, et semblait fasciné, presque hypnotisé par le masque satanique de cruauté vorace qui tenait lieu de visage au prisonnier. Le physique à la fois rugueux et tranchant des Turiens passait pour être généralement intimidant auprès des Humains; mais les Vortchas les surpassaient de beaucoup sur ce point! D'un ton joyeux, l'Inspecteur Kallaghian fit rapidement les présentations d'usage:
-–- Chimpo, je te présente Shesak. Il a pas l'air comme ça, mais c'est un chimiste clandestin de grand talent, et une petite célébrité parmi la pègre de ce coin de Zakéra. Shesak, je te présente mon nouveau Chimpo.
-–- Vous arrivez réellement à distinguer ces... ces êtres les uns des autres?! s'étonna le bleu.
Harrius hocha sa tête à piques en soupirant:
-–- Et après ça, on vient dire que c'est moi qui tient des propos racistes...
Washington s'empourpra, sur le point de s'insurger: ce n'était pas ce qu'il avait voulu dire! Mais pour un natif de la Terre, ces créatures difformes présentaient un aspect si cauchemardesque, et si instinctivement menaçant, qu'il semblait difficile de se concentrer sur les menues différences physiques qui pouvaient éventuellement exister entre elles. L'Inspecteur Kallaghian poursuivait déjà:
-–- Ta réflexion est parlante, Chimpo... Un flic normal de la Citadelle, c'est-à-dire un type qui n'aurait pas passé toute sa vie sur une planète paumée au milieu de sa seule espèce, un tel flic donc ne serait pas impressionné par la sale gueule et les grandes dents de notre ami Shesak. Non, par contre, il serait impressionné par le fait qu'une sale petite raclure de Vortcha, un parasite, un charognard né pour vivre au milieu des poubelles, possède des compétences en biochimie assez remarquables pour intéresser nombre de réseaux de trafiquants de drogues. Mais Shesak ici présent n'est pas le premier Vortcha venu, mon bon Chimpo, oh ça non...
Le Turien commença à détailler sur un ton complaisant, tout en caressant longuement de sa serre effilée le sommet du crâne dentelé de son prisonnier rétif:
-–- ...En fait Shesak, qui n'est plus tout jeune aujourd'hui, est l'un des très rares survivants de cette génération de Vortchas que les Asari avaient patiemment éduqués sur leur colonie minière de Parasc, avant l'Invasion des Moissonneurs. Il avait alors fait montre de capacités intellectuelles hors du commun, en de nombreux domaines scientifiques; la xéno-pharmacologie et la biochimie, tout spécialement. Après la Guerre et la destruction de Parasc, il a bien fallu que Shesak trouve de nouveaux moyens de subsistance. Le crime bas de gamme dans les bas-fonds d'un monde-poubelle, le lot ordinaire du Vortcha moyen, très peu pour lui... Mais l'élaboration de drogues inédites à destination des milieux huppés de la Citadelle, plus transcendantes, plus addictives, ça oui, ça relevait davantage de ses compétences. Shesak a donc travaillé ponctuellement avec l'un ou l'autre circuit de revente de stups au carnet d'adresses bien fourni, lui se chargeant de la confection, et eux de l'écoulement. Tu m'arrêtes quand je me trompe, Shesak, tu veux bien?
-–- Alors pour vous, en déduisit Washington, ce Vortcha aurait quelque chose à voir avec cette vague d'accidents cardiovasculaires liés à du Hallex frelaté?
L'Inspecteur hocha négativement la tête, en laissant tomber un regard peu amène sur le malheureux squatter entravé:
-–- Si je pensais que notre brave Shesak avait un lien direct avec cette abomination, il serait déjà bouclé dans une pièce insonorisée du SSC, en train de passer un entretien confidentiel hors présence d'un avocat. Non, aujourd'hui Shesak a raccroché, ou presque; il se limite à quelques contrats ponctuels, pour de petits volumes, qui lui permettent de subsister tout en demeurant sous le niveau des radars. C'est que c'est un futé, notre gueule d'ange! Il ne prendrait plus le risque de tremper dans une affaire aussi mal ficelée que celle qu'on nous a refilée, ni surtout aussi susceptible de retenir l'attention des huiles de la Citadelle et du SSC. Par contre, pousuivit Kallaghian, ses oreilles ont tendance à traîner partout, dès qu'on parle de trafics rentables. Je suis sûr que tu as déjà compris de quoi je suis en train de parler, Shesak, pas vrai? Alors dis-moi voir ce que tu sais sur ce nouvel arrivage de Hallex qui circule depuis peu sur le Présidium, cette merde qui tend à causer de sérieux problèmes cardiaques aux chimpanzés friqués des beaux quartiers, sans que nos grosses têtes de chimistes parviennent à détecter ce qui cloche...
Le captif vortcha émit un feulement sauvage, où perçait assez nettement une note craintive:
-–- Ssshhh...! Shesak peut rien dire, 'Sssspecteur... Beaucoup de gens dangereux sssur ce coup-là... Dangereux pour Shesak!
-–- Là, je te le demande poliment, Shesak, insista Harrius. Après, ça va commencer à devenir douloureux...
-–- Vortchas, très endurants à la douleur, rétorqua le prisonnier avec bravade. Résilients... Régénèrent très vite... Infligez douleur: sssera très vite oublié!
Ainsi mis au défi, l'Inspecteur répliqua sur un ton amusé, en imitant le chuintement caractéristique de son interlocuteur:
-–- Ouais-ouais, je sais: Vortchas, très endurants... Mais Vortchas, très combustibles, aussi! Raconte-moi donc un peu, l'épouvantail, comment vous vous régénérez face au feu? Pas terrible, hein?
Sans laisser à son captif le temps de répondre, le Turien tira d'un compartiment de son armure une grenade Inferno lisérée de rouge, qu'il accrocha sur l'avant du ceinturon de Shesak, pendant au niveau de son pelvis. Le Vortcha ouvrit des yeux plus immenses encore qu'à l'ordinaire, le souffle coupé. L'Inspecteur Kallaghian, lui, poursuivait déjà:
-–- Ce modèle dispose d'un retard de mise à feu de cinq secondes. Ce qui me laisse tout juste le temps de l'amorcer, de me reculer à l'écart sur le pas de la porte, et de craquer un paquet de chips pour profiter du spectacle son et lumière. Non, pas de chips dextro pour toi, Chimpo!
Le prisonnier impuissant commença à s'agiter en feulant de panique, et en tirant en vain sur les Omni-pinces qui le maintenaient dos au comptoir de la boutique. D'abord figé de stupeur, l'équipier de l'Inspecteur finit également par réagir en hoquetant d'indignation:
-–- Merde, vous pouvez pas faire un truc pareil, Monsieur! Ce... C'est inhumain!
-–- Jusqu'ici, tu m'avais donné l'air d'un enquêteur presque potable, Chimpo. Est-ce que par hasard il t'aurait échappé que justement, je ne suis pas humain? Toi par contre, Shesak, t'es un Vortcha intelligent, tu sais ce qui est bon pour toi. Alors tu vas me dire ce que je veux savoir, ou bien alors... Dis adieu à tes couilles de monstre!
-–- Monsieur...! s'écria l'officier Washington en tentant de retenir l'avant-bras du Turien, qui se dégagea d'un coup sec:
-–- Chimpo: tu la fermes. Shesak: toi tu l'ouvres. Dernière chance...
S'avouant visiblement vaincu, le Vortcha finit par baisser la tête en bredouillant un unique nom:
-–- Tonicardiol...
-–- Quoi? J'ai pas bien entendu, Shesak. Tu peux développer?
-–- Tonicardiol... Hormone de synthèse, brevet de Fondation Ssssirta, conçue pour Asari, Humains et Butariens... Foncttttionne aussi sur Vortchas, mais jamais utilisée: médicament coûteux, trop cher pour être adminissstré sur vermines de la rue telles que nous! Hssss...
-–- Et qu'est-ce que cette hormone de synthèse a à voir avec nos cas d'intoxications au Hallex?
-–- Hallex, pas directement en cause... Tonicardiol, puissant vasopresseur... Accélère rythme cardiaque, effet presssque instantané... Démultiplie effets grisants du Hallex: mélange très recherché par connaisssseurs... Molécule vite assssimilée puis éliminée par organissssme: normal qu'analyses aient rien trouvé... Mais effets secondaires: danger mortel à brève echhhéance, si trop dosé lors préparation... Dosage doit être fait sur mesure ssselon métabolisssme clients: essspèce, âge, poids, sssanté... Travail subtil... Criminels que vous recherchhhez emploient chimissstes au rabais! Auraient dû faire appel à Shesak!
-–- Et qui serait capable de synthétiser une molécule pareille? intervint à son tour l'officier Washington.
-–- Impossssible à ssssynthétiser hors labos Sirta... Trop complexxxe. Shesak sait: Shesak a essssayé! Mais disssponible dans hôpitaux, cliniques agréées... Hors budget pour petites cliniques et cabinets médicaux: réduit le champ de vos recherchhhes... Hum, Shesak peut partir, maintenant?
Jordan Washington tendait déjà la main pour libérer le prisonnier, mais Harrius le stoppa dans son élan. Le Turien vint ensuite rapprocher son visage de pierre de l'oreille du Vortcha pour mieux susurrer:
-–- Je sais que tu peux faire mieux que ça, Shesak... Allez, balance tout, tu te sentiras plus léger!
Le Vortcha connaissait vraisemblablement l'Inspecteur depuis assez longtemps pour savoir qu'il aurait été inutile de tenter de négocier, et plus dangereux encore de tenter de l'entortiller. Il se décida donc assez vite à cracher le morceau:
-–- Petit nombre de tablettes Tonicardiol circule dans la rue depuis peu... Probablement détournées à titre persssonnel par membres organisation que vous recherchhhez, pour se faire quelques crédits de pochhhe... Shesak a été approchhhé: vu cinq tablettes, toutes identiques, même provenance... Bon prix... Shesak a acheté une pour, euh, pour compositions persssonnelles... Ici, dans bandoulière...
Kallaghian préleva l'objet sur son prisonnier. Le petit emballage blanc arborait le nom du produit, le logo de la Fondation Sirta – un grand S vert –, ainsi que diverses données médicales. La tranche de la tablette était en revanche plus instructive. Un H gris-bleu y avait en effet été incrusté au laser: le logo de l'Hôpital Mémorial de Huerta, l'un des plus illustres centres médicaux de la Citadelle, situé sur l'anneau du Présidium! L'Inspecteur glissa la pièce à conviction dans l'une des poches à cartouches thermiques de son armure:
-–- Je vais garder ça, Shesak. Je te fais pas un reçu, on est d'accord?
Harrius estima qu'il avait à présent obtenu tout ce qu'il désirait apprendre. Après avoir procédé à une dernière fouille du harnachement de Shesak par acquis de conscience, il décrocha enfin la grenade incendiaire du bas-ventre de son prisonnier, avant de désactiver les Omni-pinces qui entravaient ses poignets. Il aurait été difficile de définir à quel point le regard de Shesak était ou non chargé de haine, tant le faciès d'un Vortcha n'exprime généralement guère que rage et menace. Les adieux du flic turien et de son indic malgré lui furent en tout cas rapides, à défaut d'être chaleureux:
-–- Bon, ben ç'aura encore été un plaisir, Shesak... À la prochaine!
-–- Ssshhh... Va mourir, 'Sssspecteur!
-–- Moi aussi je t'adore, l'affreux...
Grelottant encore sur ses pattes, le Vortcha alla rejoindre ses compagnons de misère toujours regroupés autour de leur foyer. Ceux-là n'avaient pas levé le petit doigt pour le défendre, même lorsque sa vie avait été menacée. Pourtant, il ne semblait aucunement leur en porter rancune: lui-même en aurait vraisemblablement fait tout autant, si ç'avait été un autre parmi eux qui avait fait les frais du zèle du SSC. Par réalisme ou fatalisme, ces parias parmi les parias avaient visiblement pris l'habitude de faire le profil le plus bas possible face aux descentes du police, ou aux gangs trop puissants pour eux, et ce au prix même de leurs instincts claniques et guerriers les plus enracinés. D'une manière ou d'une autre, les Vortchas sont par nature des survivants...
L'officier Jordan Washington ne semblait pas très assuré sur ses jambes non plus, au moment de regagner la navette posée à l'écart. Il traîna d'un pas assez indolent sur les traces de Kallaghian, et sembla même éprouver quelques crispations d'estomac, au moment de se rasseoir à sa droite dans le véhicule. L'Inspecteur lui en fit d'ailleurs la remarque:
-–- T'as pas l'air dans ton assiette, Chimpo. Si tu dois dégueuler, t'es gentil, tu vas faire ça dehors!
-–- Monsieur, déglutit l'officier Washington d'une voix blanche, j'ai... J'ai besoin de savoir. Vous l'auriez fait? La grenade, est-ce que vous l'auriez vraiment fait?
Harrius prit la question de son jeune équipier sur le ton de la plaisanterie:
-–- Oh ben... J'avais gardé une autre grenade à plasma en réserve, au cas où il aurait fallu incinérer les restes de cette espèce de gueule de piranha. Toujours prévoir le double de munitions, c'est ce que...
-–- Merde! explosa brutalement l'Humain. Vous répondez pas à ma question, là: vous l'auriez fait, oui ou non?!
-–- Quelle importance, maintenant? commenta l'Inspecteur d'un ton indifférent. Ce qui compte, c'est que lui ait été persuadé que je l'aurais fait... Et toi aussi, apparemment.
Jordan Washington se recula au fond de son siège, en passant et repassant la main sur son visage couvert de sueur. Le pauvre garçon semblait être au bord de la crise de nerfs. Il finit par lâcher en une seule expiration:
-–- Monsieur, je ne... Je peux pas continuer comme ça! Je... je vais demander à être assigné auprès d'un autre inspecteur... Trouvez-vous un autre équipier, un avec qui vous pourrez partager votre goût pour les brutalités policières et les menaces de mort...!
Le Turien dévisagea son adjoint comme s'il venait seulement de réaliser que ce dernier était en train de perdre les pédales. Loin de calmer le jeu, sa réaction verbale fut même extrêmement agressive:
-–- Merde, j'y crois pas, tu me fais tout un tintouin pareil pour une foutue crevure de Vortcha!? Tu vas pas chialer, là, quand même?! Mais bordel, c'est quoi le problème avec toi, Chimpo? T'es pédé, ou quoi?!
L'officier Washington avala une grande bouffée d'air pour se calmer les nerfs; puis il entreprit de répondre le plus posément possible:
-–- Je vis effectivement une relation stable avec un compagnon du même sexe, si tel est le sens de votre question. Cela vous pose-t-il également un problème, Monsieur?
La mâchoire pendante du Turien fut une réponse muette, mais tout à fait interprétable par un Humain quant à son degré de stupéfaction. Une fois remis de sa surprise, Harrius finit par grommeler à mi-voix en fixant son pare-brise:
-–- Alors comme ça, t'es réellement pédé, pour de vrai... Putains de primates dégénérés... Mais qu'est-ce que j'ai donc fait aux Esprits, pour me retrouver obligé de partager ma navette de patrouille avec une foutue tantouze poilue?!
Ce dernier commentaire fut la goutte d'eau qui fit déborder le vase. Piqué au vif, l'officier Washington commença rapidement à monter dans les aigus:
-–- Sauf votre respect, Monsieur, cette fois il faut que ça sorte! Depuis que je vous côtoie, je dois subir votre condescendance insultante, vos débordements de violence hors de tout cadre légal, vos réflexions primaires, racistes, xénophobes, et maintenant homophobes! Vous êtes humainement ...! Enfin, pardon, j'ai mal choisi mes mots, je veux dire, vous êtes... juste insupportable! Les gens d'héritages génétiques et culturels, de croyances religieuses, ou de comportements sexuels différents des vôtres ont tout de même des droits, garantis par les lois de l'espace concilien! Nous sommes à l'aube du 23ème Siècle, bon sang! dans une galaxie largement unifiée, et guidée par les idéaux progressistes que le Conseil s'attache à promouvoir. Vous rendez-vous seulement compte qu'un type dans votre genre y fait figure de véritable... dinosaure?!
De manière assez surprenante, Harrius se contenta d'observer fixement son équipier durant toute la longueur de sa tirade, sans dire un mot ni l'interrompre en aucune façon. Lorsqu'il eût fini, le Turien laissa encore planer quelques secondes de silence, comme pour s'assurer que tout ce que l'Humain avait sur le cœur était bien sorti, avant de rétorquer avec un aplomb déconcertant:
-–- Deux choses, Chimpo. Preumio: on sort peut-être péniblement du 22ème Siècle sur ta planète de primates arriérés; mais dans ce bon vieil espace concilien, on est déjà largement entré dans le 30ème Siècle, Calendrier Galactique Standard. Quand on a le privilège de pouvoir vivre dans une galaxie unifiée et progressiste, comme tu dis, on s'y intègre et on en adopte les règles communes, point barre. Putains de macaques humanocentristes...!
Jordan Washington serra les lèvres: il devait bien admettre que sur ce point-là au moins, l'Inspecteur n'avait pas tort. Après tout, lui-même n'avait encore guère quitté San Francisco depuis bien longtemps; et il devait toujours se faire à l'échelle démesurée de cette galaxie encore si nouvelle pour lui. De son côté, Harrius poursuivait déjà avec verve:
-–- Deuzio: les lois dont tu me parles m'accordent à moi aussi des libertés, et en particulier celle de détester qui j'ai envie de détester. Et je m'en prive pas... Chimpanzés, danseuses, lézards, méduses, sacs à pets ou brutosaures, ils se valent tous pour moi: soit des criminels, soit des emmerdeurs...
Les termes d'argot de la rue "méduses", "sacs à pets" et "brutosaures", montraient que Kallaghian ne portait pas davantage dans son cœur les Hanari, Volus et Krogans, qu'il n'avait d'affection pour les Humains, Asari, ou Galariens. Jordan Washington en déduisit rapidement:
-–- Si j'ai bien compris, vous détestez en fait tout ce qui n'est pas 100% turien, c'est bien ça?
Harrius jubila intérieurement: il avait bien sûr vu venir de très loin cette interprétation facile de ses propos, qui ferait de lui le vilain xénophobe de base. Ce cliché était pourtant bien loin de définir au mieux toute l'ambiguïté de sa personnalité, que lui-même aurait d'ailleurs peiné à cerner – à supposer qu'il s'en fût donné la peine. En tout cas, le moment était venu pour lui de remettre les pendules à l'heure:
-–- Chimpo, est-ce que tu m'as jamais entendu dire quoi que ce soit qui laisserait entendre que je préfère les crânes-de-piques aux autres? Eh ben nan: mes semblables sont même les pires emmerdeurs de tous! Toujours à me prendre la tête, pour un oui ou pour un non... Aux yeux du crétin galactique moyen, les Turiens passent pour le peuple le plus efficace, et aussi pour celui qui respecte le plus les lois et les règlements qu'il s'impose. Tu parles! Moi, j'ai toujours trouvé que ces deux aspects des choses sont justement en totale contradiction l'un avec l'autre: soit on suit les règles, soit on fait ce qui doit être fait.
-–- Laissez-moi deviner, insinua l'officier Washington. Vous, vous êtes de ceux qui préfèrent l'efficacité aux règles. Je me trompe?
La question était de nature purement rhétorique; l'Inspecteur ne prit donc même pas la peine d'y répondre. C'est en donnant habilement l'illusion de laisser une porte ouverte que le Turien choisit de clore la polémique, sur un ton dénué d'animosité ou de sarcasme, presque purement informatif:
-–- Si le vrai boulot de la rue te débecte tant que ça, tu devrais aller en toucher deux mots à notre cher capitaine Dak Annlee. Si tu lui ressors le genre de gentil petit laïus bien-pensant que tu viens de me servir, je suis sûr qu'il pourra même te trouver un poste bien peinard d'agent de liaison du SSC auprès du Comité de Défense des Minorités. Une bonne planque en uniforme, bien payée... Ça te dirait vraiment, d'aller passer tes journées à huiler le cul de Hanari qui n'ont rien d'autre à foutre que de se plaindre à longueur de temps des officiers de police qui assurent leur sécurité au quotidien?!
Là encore, la question était purement rhétorique. Malgré ses réticences face aux méthodes radicales employées par Harrius, le jeune Humain avait la fibre d'un véritable enquêteur de terrain; et cela, le Turien l'avait très bien perçu, même s'il voulait donner l'impression contraire. Le ton avait graduellement baissé au cours de cet échange de vues, et l'orage était vraisemblablement passé. Un silence pesant était à présent retombé dans l'habitacle de la petite navette, que l'Inspecteur ne semblait pas se décider à faire redécoller. Jordan Washington en profita pour se risquer à une ultime mise au point:
-–- Monsieur?
-–- Ouais, Chimpo?
-–- Avant que ça ne finisse par tomber dans la conversation... Je suis aussi végétarien.
Harrius dévisagea longuement son équipier en silence, comme s'il essayait de deviner si celui-ci cherchait juste à le mettre en boite, ou s'il était réellement sérieux. Son tic nerveux s'était à nouveau emparé de son mandibule gauche. De guerre lasse, le Turien finit par se laisser lourdement retomber dans le fond de son siège, en laissant juste échapper dans un soupir:
-–- Oh, par les putains d'Esprits...!
.
[ ... ]
