Un magnifique temps printanier éclairait le ciel éternellement bleu de l'anneau du Présidium. Un temps tout aussi artificiel que le reste sur ce vaste cercle de privilèges et de beauté factice... Pour les deux agents du SSC en armures banalisées qui en remontaient les vertes allées, la différence était plus que frappante – littéralement abyssale! – entre la décrépitude matérielle et morale des quartiers déshérités du Secteur Zakéra qu'ils venaient de laisser derrière eux, et la majesté paisible de cette immense cité-jardin circulaire, refermée sur elle-même au sens propre comme au figuré.
Harrius Kallaghian avait posé sa navette de patrouille sur l'aire de service du SSC la plus proche de l'Hôpital Mémorial de Huerta, l'étape suivante dans son enquête sur le trafic de Hallex frelaté. L'élément le plus immédiatement visible de la structure hospitalière était constitué par la longue passerelle vitrée, reliant les deux bords opposés de l'anneau du Présidium, vers laquelle se dirigeaient l'Inspecteur et son équipier humain. L'Hôpital Mémorial de Huerta était l'une des plus prestigieuses institutions médicales de l'espace concilien. Durant l'Invasion des Moissonneurs, cet établissement s'était couvert d'honneur en offrant gracieusement ses soins aux centaines de blessés de guerre et de réfugiés traumatisés qui étaient passés entre ses murs. Aujourd'hui, il n'ouvrait plus ses lits qu'aux patients les plus fortunés de la Citadelle, ceux qui étaient capables de s'offrir les soins des médecins parmi les meilleurs de toute la galaxie. Voilà au moins un lieu où le racisme n'avait pas cours: peu importait l'espèce, du moment que l'on pouvait allonger les crédits...
En longeant à pied les terrasses panoramiques des zones commerciales et des cafés de plein air, on pouvait encore mieux ressentir l'abîme insondable existant entre ce microcosme d'aisance et de pouvoir, et les ghettos en ruines des laissés-pour-compte du rêve concilien, vivotant à seulement quelques kilomètres de là. Là-bas régnaient en maîtres la désespérance et le fatalisme, la pénurie et la peur de son voisin, quand on ne croisait ici que l'orgueil et l'autosatisfaction, l'insouciance du lendemain et l'étalage indécent des richesses matérielles superflues. La seule préoccupation vitale des locaux semblait être la fréquentation assidue des boutiques de vêtements de marque, une occasion comme une autre pour eux d'étrenner leur toute dernière navette urbaine, et d'arborer leurs tenues de sports en salle à la mode du moment.
Une amertume facilement discernable marquait la voix de l'officier Jordan Washington, lorsqu'il fit observer:
-–- Dans les reportages diffusés sur Terre, on ne voyait jamais que cette partie de la Citadelle; et du coup, on avait l'impression que toute la station ressemblait à ce petit paradis. Mais après avoir visité le ghetto de Zakéra, il n'est pas difficile de voir où sont allées se concentrer toutes les priorités en matière de reconstruction urbaine. Certains ici doivent vraiment avoir le bras long...
L'Inspecteur Kallaghian acquiesça d'un ton maussade:
-–- Avec l'Invasion des Moissonneurs, bien des fortunes se sont effondrées; et nombre de ceux qui les possédaient sont morts. Mais avec l'économie de guerre et la Reconstruction, d'autres fortunes se sont édifiées entre les mains cupides de nouveaux venus sur la scène concilienne. Des parvenus pires encore que ceux qui les avaient précédés, car la Guerre a balayé toute forme d'éthique tacite qui pouvait encore réguler l'ancienne génération... En ce qui me concerne, j'essaie autant que possible de rester sur Zakéra, afin d'éviter d'avoir à fréquenter ce genre de monde-là. Même avec ma retenue légendaire, il y a vraiment des jours où je pourrais être tenté de tirer dans le tas!
En dépit de ses affirmations, Kallaghian semblait prendre quelque malin plaisir personnel à venir effaroucher les résidents timides de ce secteur privilégié de la Citadelle, à troubler leur confort béat et à déranger leur train-train trop paisible à son goût. Ces honnêtes citoyens n'étaient certes guère habitués à croiser la route d'un individu à la mine aussi patibulaire, et dont l'armure de combat semblait avoir déjà encaissé plus de dégâts qu'un mécano décent ne saurait en rafistoler. Cadres humains en costumes, Asari aux robes échancrées, et dalatraces galariennes encapuchonnées tendaient tous à s'écarter précipitamment devant le pas autoritaire du vétéran turien, tel un troupeau d'herbivores encore craintifs sur le passage d'un varren repu. L'Inspecteur semblait réellement goûter cette sensation de se retrouver ici au sommet de la chaine alimentaire...
Ce divertissement bien innocent n'allait toutefois pas sans quelques inconvénients, bien sûr. Depuis qu'il avait débarqué sur l'anneau du Présidium, le duo de flics désassortis avait déjà subi pas moins de six contrôles d'identité musclés de la part des unités de la Division des patrouilleurs du SSC. La plupart du temps, les agents en uniforme qui les avaient arrêtés étaient visiblement jeunes et peu expérimentés. De fait, d'autres flics plus chevronnés dont ils avaient croisé la route avaient su identifier à distance l'Inspecteur Harrius Kallaghian, la légende noire de la Division Criminelle: certains d'entre eux l'avaient discrètement salué de loin, tandis que d'autres en revanche avaient soigneusement évité de croiser son chemin. Qu'il soit respecté, craint, ou méprisé, la personnalité très controversée de l'Inspecteur semblait décidément ne laisser personne indifférent au sein des services de police de la Citadelle.
Les deux enquêteurs aux armures douteuses furent accueillis avec la même hostilité méfiante par le service de sécurité privé de l'Hôpital Mémorial de Huerta, lorsqu'ils se présentèrent à ses portes. Leurs identifiants du SSC n'aidèrent guère les vigiles à se détendre, bien au contraire: après tout, personne sur la Citadelle, que ce soit sur le Présidium comme à Zakéra, n'aime se retrouver impliqué dans une enquête de la Division Criminelle. Le responsable du point de contrôle, un Turien aussi aimable qu'un Krogan au régime, téléchargea rapidement un identifiant visiteur sur l'Omnitech de chacun des deux enquêteurs, avant de se débarrasser d'eux en leur libérant le passage.
Au bout de seulement quelques pas dans le couloir d'accès, Harrius s'arrêta pour activer sur son Omnitech une application illégale qu'il y avait installée: celle-ci allait lui permettre d'intercepter les communications entre le poste de garde de l'entrée, et les locaux hospitaliers proprement dits. L'Inspecteur mit le haut-parleur, afin que son équipier humain puisse également entendre en quels termes le responsable de l'accueil allait prévenir de leur arrivée ses collègues en poste quelques étages plus haut. Ce que les deux agents parvinrent à capter fut assez édifiant:
-–- Bon les les gars, il va vous arriver deux drôles de zigotos par l'ascenseur; évitez de les allumer à vue, okay?... Ils auront l'air de sortir d'une poubelle pour mercenaires recyclés, mais ce sont bien des flics de la Criminelle de Zakéra... Eh ouais, armés, et leurs armures ont l'air d'avoir été récupérées dans des surplus de guerre des Systèmes Terminus... En tout cas, ces deux-là nous débarquent bel et bien du trou du cul des Secteurs, aucun doute là-dessus... Pensez à décontaminer derrière eux!
-–- Sévère, mais juste, admit l'officier Washington avec philosophie, en abaissant le regard sur sa propre armure bien défraîchie.
L'Inspecteur Kallaghian, de son côté, ne semblait pas prendre aussi bien la critique, lorsqu'il rétorqua en foudroyant du regard l'agent de sécurité turien derrière lui:
-–- Je connais un sergent de la Division Réseau qui me doit quelques services. Je vais lui demander de lancer un contrôle fiscal complet sur ce connard prétentieux! On verra bien s'il en mènera toujours aussi large, quand il en sera réduit à bouffer de la pâte alimentaire dextro bas de gamme pour Quariens!
La cabine d'ascenseur qu'empruntèrent ensuite les deux agents les déposa bientôt au niveau principal. Le vaste hall d'accueil, largement vitré sur ses deux bords, n'était guère fréquenté à cette heure de la journée que par des convalescents, essentiellement des Humains ou des Galariens – ainsi qu'un Hanari, que l'Inspecteur gratifia au passage d'un regard de travers. Pas de personnel hospitalier en vue, en dehors de l'agent de sécurité butarien qui s'efforçait d'ignorer les deux flics en civil. Kallaghian et Washington durent donc se rabattre sur un terminal d'informations de modèle générique Avina, située près d'une des grandes baies panoramiques. On trouvait ce genre de borne interactive d'usage très simple, destinée à renseigner les touristes et visiteurs occasionnels, dans à peu près tous les quartiers et lieux un peu importants de la Citadelle. Dès que nos deux agents s'en approchèrent, un hologramme bleuté s'activa, reproduisant les formes gracieuses d'une Asari. Les Humains continuaient à prendre une place toujours grandissante dans bien des aspects de la vie sur la Citadelle – à se montrer de plus en plus envahissants, aurait dit Kallaghian. Mais pour tout ce qui concernait les terminaux publics d'interaction sociale, l'aspect et la voix plus universellement sympathiques et tranquillisants des Asari étaient toujours privilégiés. La silhouette artificielle commença à gazouiller d'une voix enjouée:
-–- Bonjour et bienvenue à l'Hôpital Mémorial de Huerta. Mon nom est Avina, et j'ai l'honneur d'être votre guide virtuelle pour...
-–- Abrège, machine! l'interrompit Harrius d'un ton impatient. Je suis l'Inspecteur Kallaghian, Division Criminelle du SSC, matricule 88.2211-Tu, et je veux parler à un responsable organique, sans délai. Du rang d'administrateur ou de médecin-chef, au minimum. Même un imbécile d'Humain fera l'affaire.
La voix synthétique de l'hologramme ne se départit à aucun moment de son ton aimable et bienveillant, lorsqu'elle répondit joyeusement:
-–- Je suis désolée: tous nos personnels organiques du rang minimum de: – administrateur ou médecin-chef – sont actuellement indisponibles. Mes bases de données m'informent par ailleurs que le terme "imbécile d'Humain", employé par un non-Humain, peut être considéré comme offensant et socialement dévalorisant. La politique langagière de la Citadelle en la matière précise que...
-–- Stupide machine, calibrée par une bande d'idiots! siffla Harrius entre ses mandibules.
-–- Je vous prie de m'excuser si mes services ne vous ont pas donné satisfaction, admit Avina d'une voix toujours égale. Veuillez adresser toute plainte expresse par écrit au...
-–- Mais tu ne vas donc pas la fermer, et finir par m'envoyer enfin quelqu'un de bien réel?! commença à gronder l'Inspecteur d'un ton menaçant. Intelligence Virtuelle de mes deux, maudit ectoplasme en silicone, fichue graine de Geth...!
L'officier Washington ne manqua pas l'occasion d'intervenir derrière son chef, sur un ton narquois:
-–- On dirait bien que vous avez aussi des problèmes relationnels avec les IV, Monsieur? Est-ce qu'il faut ajouter "technophobe" à toute la longue liste d'adjectifs en -phobe qui vous caractérise?
Le Turien renifla de mépris face à la remarque du jeune Humain:
-–- Mes ancêtres utilisaient déjà des IV pour diriger leurs cuirassés stellaires contre les Krogans, Chimpo, quand les tiens pensaient encore que les orages électriques sur ta planète de merde étaient les manifestations de la colère de leurs dieux! N'échange pas le rôle de l'arriéré de service, tu seras gentil...
L'hologramme d'Avina se rappela à ce moment au bon souvenir des deux policiers, en annonçant de sa voix pimpante:
-–- Excusez-moi de vous déranger, messieurs. Il m'a été signalé que le docteur Baaltis, du service de xéno-cardiologie, vient de se rendre disponible et devrait vous rejoindre ici sous peu. À bientôt, et merci d'avoir utilisé Avina!
L'interface holographique se désactiva, au moment même où une Asari en tenue médicale fonctionnelle et aseptisée pénétra dans le hall, et se dirigea vers eux avec le sourire commercial d'une experte en relations publiques. Ce premier contact laissa aux agents l'impression troublante d'avoir affaire à un énième clone d'Avina, de chair et d'os cette fois-ci:
-–- Bonjour et bienvenue à l'Hôpital Mémorial de Huerta, messieurs. J'ai été prévenue de votre arrivée. Ainsi qu'a dû vous le dire Avina, je suis le docteur Edessa Baaltis. Puis-je faire quoi que ce soit pour aider la Division Criminelle du SSC?
-–- Bonjour, Doc, salua rapidement Harrius. Inspecteur Kallaghian, et officier Washington. Vous êtes cardiologue ici, j'ai cru comprendre? Parfait, exactement ce qu'il me fallait. Qu'est-ce que vous pouvez me dire au sujet de ceci?
Tout en parlant, Harrius Kallaghian brandit entre deux de ses serres le petit emballage blanc saisi lors de la descente dans le ghetto de Zakéra. L'Asari récupéra l'élément incriminant, qu'elle fit tourner avec vivacité entre ses doigts gantés:
-–- Une tablette de Tonicardiol. Un vasopresseur très efficace, présenté ici sous forme de dose universelle pour adultes asari, humains ou butariens. Celle-ci provient d'ailleurs des stocks de notre établissement, observa-t-elle lorsqu'elle nota la présence du H gris-bleu gravé au laser sur l'emballage. En principe, un médicament aussi puissant n'est administré que sur place, sous strict contrôle médical lors des séjours hospitaliers. Mais il peut occasionnellement être fourni à certains patients sortants, sur prescription exclusive du médecin-chef de notre service, le docteur Veltrin.
-–- Et peut-on rencontrer ce docteur Veltrin? demanda Kallaghian sur un ton qui impliquait clairement que la réponse attendue ne pouvait être que positive. Je ne vous cache pas que c'est assez pressé...
-–- Son emploi du temps est très chargé, Inspecteur. Mais je vais voir ce que je peux faire, conclut le docteur Baaltis sur un dernier sourire prometteur, pendant qu'elle activait son communicateur.
L'Asari en blouse blanche semblait s'être mise en veine de séduction, ainsi qu'en témoignait son ton léger et roucoulant, ainsi que les œillades discrètes qu'elle alternait à l'intention de l'un ou l'autre des deux agents en civil. Sans doute cherchait-elle davantage à détendre une atmosphère passablement électrique, qu'à faire réellement une touche. De toute manière, si tel avait été le cas, ç'aurait été peine perdue en ce qui concernait l'Inspecteur Kallaghian: son attitude toujours aussi revêche laissait en effet à penser que le vétéran turien était totalement insensible aux charmes légendaires de Thessia!
Il n'en allait toutefois pas de même pour l'officier Jordan Washington... Alors même qu'il n'avait jamais été particulièrement attiré par les femmes, le jeune Californien ne pouvait s'empêcher d'être profondément troublé par le numéro de charme de l'Asari. Le velouté de sa voix, l'élégance naturelle de ses gestes, le galbe de ses tentacules crâniens, d'un si magnifique bleu saphir... Washington dut se retenir de se flanquer une bonne gifle pour se remettre les idées en place: cela aurait été admettre son émoi aussi bien devant la splendide doctoresse, que devant son propre supérieur turien déjà si mal disposé à son endroit. Le natif terrien qu'il était dut faire un sérieux effort de volonté pour se convaincre qu'après tout, en dépit de leur apparence sexuée, les Asari n'étaient pas réellement des femmes: juste les aliens les plus universellement sexy de toute la galaxie!
-–- Le docteur Veltrin est en route vers le hall, confirma le docteur Baaltis sur un nouveau sourire. Évitez de la retenir trop longtemps, Inspecteur: comme je vous l'ai dit, son planning est très chargé.
Une nouvelle venue franchit effectivement bientôt les portes coulissantes du grand hall, en provenance de l'aile de réanimation: une Turienne en chasuble médicale immaculée, dont le pas long et autoritaire, ainsi qu'il est de règle chez les Turiens, était censé confirmer intuitivement sa position élevée dans la hiérarchie locale. Elle paraissait plutôt grande, même pour son espèce, et d'aucuns auraient même pu définir sa plastique comme particulièrement élancée. Quant à son regard doré, terriblement pénétrant, il mit Jordan Washington assez mal à l'aise: à titre personnel, le jeune Humain trouvait en effet les femelles turiennes plus intimidantes encore que les mâles, et cela tenait sans doute au fait que leurs yeux, moins enfoncés dans leurs orbites que ceux de leur congénères masculins, révélaient de manière encore plus immédiatement visible la parenté troublante de leur espèce avec les oiseaux de proie tels qu'on les connaissait sur Terre. Se retrouver en ligne de mire d'un regard si invasif tendait à vous placer dans la peau d'un simple rongeur comestible, impression qui n'avait certes rien de réconfortant!
En jetant un regard en coin vers son supérieur, l'officier Washington nota chez lui un mouvement spasmodique du mandibule gauche qu'il avait déjà remarqué auparavant, et qu'il avait déjà appris à interpréter: si le numéro de charme du docteur Baaltis avait laissé l'Inspecteur de glace, celui-ci semblait à présent nettement plus troublé, pour ne pas dire sous l'emprise totale de cette apparition qui se dirigeait droit sur lui à grandes enjambées.
-–- Refermez la bouche, Monsieur, plaisanta le jeune Humain à mi-voix. On voit votre grosse langue bleue, et c'est carrément moche!
-–- Ta gueule, Chimpo! râla Harrius. Me fous pas la honte devant les blouses blanches...
La grande Turienne vint bientôt compléter le groupe déjà hétéroclite formé par l'Asari, le Turien, et l'Humain. Visiblement soucieuse de ne pas perdre de temps, elle attaqua directement en éludant les formules de politesse superflues. Sa voix vibrante et sure d'elle-même n'était pas moins intimidante que son regard:
-–- Je suis le docteur Tanyd Veltrin, responsable du service de xéno-cardiologie pour cet établissement. Le docteur Baaltis me dit que vous êtes du SSC?
-–- Inspecteur Harrius Kallaghian, de la Division Criminelle, confirma le vétéran turien d'une voix un peu empruntée. Euh, et voici l'officier...
-–- Inspecteur Kallaghian? Attendez un peu... Oh oui, bien sûr, je vous connais de nom: on nous dépose très régulièrement ici plusieurs de vos cibles! En général, la plupart d'entre elles ne sont plus en état d'être ramenées à la vie... Au fait, l'usage de munitions incendiaires est-il réellement toléré au sein des forces de police?
Le Turien tenta d'éluder la question par un raclement de gorge embarrassé. Cette réaction inhabituelle surprit et amusa son équipier humain à côté de lui. D'ordinaire, l'Inspecteur passait en effet pour se montrer plutôt fier de son investissement total dans la lutte contre le crime, et totalement décomplexé quant aux méthodes radicales qu'il employait dans ce noble but. Le voir ainsi abdiquer sa morgue habituelle face à une congénère en blouse blanche était un spectacle rare, auquel Washington se sentit privilégié d'avoir pu assister.
-–- Et vous, officier? poursuivit la Turienne en se tournant vers l'adjoint de Kallaghian. J'ai cru entendre l'Inspecteur vous appeler Chimpo, voilà un nom bien étrange... Je connais un peu les cultures humaines, mais je n'arrive pas à en distinguer l'origine... C'est hispanique? coréen? ou bien...?
-–- En fait, mon nom est Washington, Docteur. Officier Jordan Washington, pour vous servir. Chimpo est un surnom dont m'a aimablement gratifié l'Inspecteur. C'est un diminutif pour, euh, eh bien...
Le jeune Humain laissa sciemment au docteur Veltrin le temps de deviner par elle-même de quel terme d'argot raciste pouvait bien être tiré ce sobriquet. De fait, la Turienne émit bientôt un: «Ho!» choqué, avant de tourner un regard courroucé vers Kallaghian:
-–- Vous appelez un officier de police assermenté "Chimpo", le chimpanzé!? Vous réalisez bien que vous le décrédibilisez totalement en public?
Harrius tenta de se justifier d'une voix bourrue:
-–- Je bizute juste un peu le gamin, c'est tout. On ne m'a refilé ce morceau de minerai brut que depuis hier seulement; il faut bien que je le raffine un peu...
-–- Et quand bien même, poursuivit le docteur Veltrin avec véhémence, le SSC est censé incarner les plus hautes valeurs conciliennes d'universalité et d'ouverture! Par les Esprits, quelle sorte d'agent êtes-vous donc?
Comme on pouvait s'y attendre, l'Inspecteur se brusqua assez rapidement: le vieux flic macho qu'il était n'aimait guère être remis en question, et spécialement pas par une femelle plus instruite que lui:
-–- Vous serez priée de baisser d'un ton, ma jolie! Évitez de monter sur vos grands chevaux... Et puis surtout, ne me dites pas comment faire mon boulot; moi je ne vous donne pas de leçons pour faire le vôtre...!
-–- Alors ça, j'espère bien! Je n'ai aucune leçon à recevoir d'un flingueur avec un holo-badge! La seule différence entre un flic comme vous, Inspecteur Harrius Kallaghian, et un quelconque tueur à gages d'Oméga, c'est...
-–- ...Ma paie minable, et la reconnaissance éperdue du grand public pour la protection que je lui assure contre le crime? Ah ben non, en fait, il semble que même ça, je doive m'asseoir dessus!
Pendant que le ton continuait à monter entre les deux Turiens, les patients présents dans le hall commencèrent à regagner précipitamment leurs chambres. Quant à l'officier Washington et au docteur Baaltis, les regards sidérés qu'ils avaient d'abord échangés se mirent bientôt à pétiller d'amusement. S'étant rapprochés épaule contre épaule, les deux adjoints en vinrent même à échanger à voix basse quelques commentaires quant à ce consternant duel d'égos entre leurs patrons respectifs:
-–- Je crois qu'on est en train d'assister à la naissance d'un grand amour! plaisanta l'Humain.
-–- Heureusement qu'on est déjà dans un hôpital, soupira l'Asari.
Le docteur Veltrin revenait d'ailleurs déjà à la charge, en assénant d'un ton glacial:
-–- ...Et juste pour votre gouverne, Inspecteur, il y a déjà bien longtemps que je ne me laisse plus appeler "poupée", "trésor", ou "ma jolie" par les premiers connards venus...
-–- Ah ouais? ironisa Kallaghian. Depuis que votre maman vous a laissé croire que vous étiez une grande fille, prête à voler de ses propres ailes dans cette galaxie féroce?
Le docteur Veltrin écarta un pan de sa blouse blanche, pour dévoiler la présence sur sa poitrine d'une petite étoile d'argent à trois branches. Sa réponse à l'Inspecteur du SSC fut particulièrement sèche:
-–- Non. Depuis que la Hiérarchie turienne m'a décorée de l'Ordre Pour la Cause de 2ème Classe, pour bravoure au combat.
-–- L-L'Ordre Pour la Cause?! bégaya presque Harrius, les yeux rivés sur l'étoile d'argent. Vous, sérieusement? Mais pour quelle ...?
-–- Pour avoir éliminé à moi seule vingt-six soldats de Cerberus lors d'un affrontement sur Agebinium, en commençant au fusil de précision et en finissant à l'Omni-lame, en passant par la grenade et le Carnifex... Une arme très efficace, pas vrai? ajouta la Turienne en pointant une griffe vers le pistolet lourd arrimé bien en vue à la hanche de l'Inspecteur.
En parlant de ce dernier, son attitude semblait avoir changé du tout au tout. Il n'avait pu se retenir que de justesse d'effectuer le salut militaire dû aux héros Pour la Cause – un réflexe conditionné par ses nombreuses années passées au service de l'armée turienne. Son ton s'était également très notablement adouci, lorsqu'il tenta de faire repartir la conversation sur de meilleures bases:
-–- Agebinium, hein? Vous avez tâté du merdier, vous aussi... Quelle unité?
-–- 43ème Division de Marines, se rengorgea la vétérane turienne. Les meilleurs!
-–- Moi, j'étais dans la Garde Noire, renchérit Harrius avec une immodestie marquée. Les meilleurs des meilleurs! Mais je n'ai rien contre la 43ème, vous savez...
-–- C'est vraiment trop aimable de votre part, Inspecteur. Bon, j'adore papoter faits de guerre et gros flingues, mais là, j'ai un boulot sérieux qui m'attend. Alors maintenant, si vous me disiez comment je peux aider le SSC dans son enquête?
C'est avec des gestes prévenants, presque délicats, que Harrius remit au médecin-chef la tablette de Tonicardiol qu'il avait récupérée sur le Vortcha Shesak. Le ton qu'il adopta était également bien moins incisif qu'il n'aurait pu l'être en la circonstance: une façon de faire amende honorable, sans pour autant devoir présenter des excuses explicites...
-–- Docteur Veltrin, ceci provient des stocks de cet hôpital; nous sommes bien d'accord là-dessus? Nous sommes également d'accord sur le fait que la circulation de ce type de médicament est très strictement réglementée? Et pourtant, cette tablette-ci vient tout juste d'être saisie dans un coin paumé des Secteurs, où elle n'aurait jamais dû se retrouver, entre les doigts griffus d'une sous-merde où elle n'aurait jamais dû finir! Qu'est-ce que vous pourriez m'apprendre à ce sujet?
Le docteur Veltrin était à coup sûr assez intelligente pour faire un bon médecin-chef. Mais elle l'était apparemment assez également pour faire une enquêtrice tout à fait honorable. Pour preuve, la réflexion qui lui vint immédiatement à la bouche après que l'Inspecteur eût évoqué un possible trafic de Tonicardiol:
-–- Est-ce que votre enquête aurait un rapport avec ces patients atteints de brusques accès de tachycardie, que l'on achemine sur mon service en nombre alarmant depuis deux semaines? Je sors justement d'en traiter un tout dernier cas: une jeune demoiselle asari amenée en urgence, que je n'ai pu sauver que de justesse. Sur le coup, je n'avais pas fait le rapprochement avec une surdose d'un vasopresseur aussi puissant que le Tonicardiol; mais à présent que vous m'en parlez...
-–- Désolé, Docteur, s'excusa poliment Kallaghian. Vous comprendrez qu'il me soit impossible d'évoquer l'avancement d'une enquête en cours avec...
-–- ...Avec une suspecte potentielle, c'est bien cela que vous n'alliez pas dire? Ça ira, Inspecteur: j'ai compris l'idée. Bon, grâce au numéro de série sur cet emballage, je devrais pouvoir reconstituer l'historique de cette tablette au sein de notre établissement – et savoir ainsi à qui elle a été remise sur ordonnance, en tout dernier lieu...
-–- Votre planning est très serré pour la journée, Docteur, intervint le docteur Baaltis. Souhaitez-vous que je me charge moi-même des recherches?
-–- Non merci, Edessa, répondit calmement le médecin-chef, tout en activant son Omnitech. Je te rappelle que je dispose d'un accès permanent et privilégié aux archives du service. Alors donc... La prescription remonte à il y a trois semaines, au nom de... Taufiq Ismail Bintang, un Humain vivant sur le Secteur Kithoi. Étrange... C'est bien ma signature électronique, mais je ne me souviens pas de ce nom. Et le fichier photo semble avoir été corrompu, il est illisible. Quant aux quantités prescrites pour un patient sortant, par les Esprits! elles sont proprement délirantes! Jamais je n'aurais signé un pareil torchon!
-–- Hum, vous pourriez...? s'aventura Washington en levant l'Omnitech flamboyant autour de son propre avant-bras.
-–- ...Vous transmettre le dossier de ce patient? interpréta intelligemment la Turienne. En principe, ces données sont couvertes par le secret médical. Mais comme je vous l'ai dit, ce dossier m'a tout l'air d'être une complète fumisterie! Et puis, le temps joue contre nous: en ce qui me concerne, je refuse de voir débarquer ici davantage de nouveaux cas critiques ou désespérés, si je peux faire quoi que ce soit pour l'éviter... Alors j'en prends toute la responsabilité...» affirma-t-elle d'un ton décidé tout en effectuant le transfert vers les Omnitechs des deux agents, avant de conclure: «...Bon, si je suis virée après ça, il ne me restera plus qu'à me reconvertir dans la médecine de guerre dans les Systèmes Terminus! Ils recrutent bien toujours des Turiennes, chez les Soleils Bleus?
L'officier Washington salua d'un sourire entendu le trait d'autodérision du docteur Veltrin. Harrius Kallaghian, lui, semblait subjugué d'admiration par la vitesse et la facilité avec laquelle le médecin-chef avait su prendre la bonne décision, en dépit de tous les protocoles et règlements qui s'imposaient à elle – chose plus particulièrement exceptionnelle encore, s'agissant d'une Turienne. Pour mieux dissimuler son trouble, l'Inspecteur préféra se recentrer sur l'une de ses activités les plus familières: houspiller son adjoint humain:
-–- Tu connais la procédure, Chimp... Euh, officier? Tu sais ce qu'il te reste à faire?
-–- Oui M'sieur, confirma le jeune flic en pianotant vivement sur son Omnitech. Je transmets les données au siège central du SSC. J'envoie une équipe de patrouille du Secteur Kithoi à l'adresse de ce gars, Bintang – enquête de voisinage, mise sous surveillance... Surement une adresse bidon, mais au moins, on sera fixés. Et enfin, je mets les gars de la Division Réseau sur la recherche concernant l'ensemble de ses historiques...
Harrius acquiesça, avant d'ajouter d'une voix rude:
-–- File-leur aussi mon indicatif perso... Histoire que ces grosses têtes pigent bien que la demande est ultra-prioritaire, s'ils ne veulent pas me voir débouler de mauvaise humeur dans leur putain de cave de geeks!
-–- Bon, eh bien messieurs, intervint le docteur Veltrin, à présent que vous avez les renseignements que vous étiez venus chercher, me permettrez-vous d'aller enfin retrouver mon service et mes patients? En plus, j'ai maintenant aussi une enquête interne à lancer, pour découvrir qui a bien pu pirater mes accréditations.
Le bafouillement pénible de l'Inspecteur fut un exemple d'anthologie en matière de non-professionnalisme:
-–- Oh, euh, oui, bien sûr, je vous en prie... Au nom du SSC, encore merci pour l'aide, hum, pour l'aide précieuse que vous nous avez apportée sur cette affaire, Docteur. Vous... Vous faites vraiment un boulot formidable, hein!...» Kallaghian effectua une dernière transmission fébrile depuis son Omnitech, à destination de celui de la doctoresse turienne: «...Hum, je... Je vous laisse mes coordonnées , au cas où... Où vous souhaiteriez me recontacter, vous voyez... Enfin, au sujet de votre enquête interne, bien sûr...!
Les changements très peu subtils dans l'attitude de l'Inspecteur n'avaient bien sûr pas échappé à l'officier Washington. Son supérieur d'ordinaire si âpre semblait à ce point être brusquement retombé en adolescence, que l'Humain ne put réprimer qu'à grand peine un pouffement malvenu. Si celle qui était la cause de son trouble l'avait elle aussi remarqué, elle n'en laissa en tout cas rien paraître. Et c'est sans se retourner une seule fois qu'elle reprit le chemin de son service de xéno-cardiologie, en compagnie du docteur Baaltis. Kallaghian la regarda s'éloigner, sans parvenir à détacher les yeux de sa démarche souple et élastique si propre aux femelles turiennes. Tout juste parvint-il à murmurer sans desserrer les mâchoires:
-–- Grand Esprit! Ça, c'est une femme...
-–- Vous êtes bien conscient que vous n'avez pas la moindre chance avec elle, M'sieur? intervint Washington en masquant mal un sourire en coin.
Kallaghian se retourna brusquement en lançant avec colère:
-–- Qu'est-ce qu'une lopette dans ton genre peut bien connaître aux femmes, Chimpo?!
-–- Pas grand-chose, je le reconnais, admit l'Humain en souriant toujours. Par contre, votre fréquentation m'a fait faire de réels progrès en matière de gros machos imbuvables. Et croyez-moi sur parole, vous êtes pas du tout son genre!
L'Inspecteur foudroya l'impertinent d'un regard de fureur muette. Mais l'attitude toujours goguenarde de son jeune équipier semblait montrer que ce dernier ne se sentait plus aussi écrasé qu'auparavant par la réputation légendaire, par la présence physique, ni par la personnalité oppressante de son ainé turien. Ce n'était peut-être pas une si mauvaise chose, après tout: Kallaghian n'avait jamais pu encaisser les larves et les lèche-culs!
-–- Vous avez noté, Monsieur? releva encore Washington. Le docteur Veltrin vient de traiter le cas d'une jeune Asari, apparemment victime elle aussi de notre Hallex frelaté. On dirait qu'il n'y a plus exclusivement que des Humains à être impactés sur le Présidium...
-–- ...Ce qui invalide la thèse de l'attentat politique à caractère xénophobe. Bien vu, Chimpo... On en revient donc à ce que nous avait suggéré Shesak: un stupide réseau de gros neuneus incapables de doser correctement leur came pour gamins friqués! C'est quand même assez décevant comme affaire, finalement...
-–- Bah, on ne peut pas déjouer des conspirations galactiques de Cerberus tous les jours, Monsieur, conclut Washington avec philosophie.
À ce stade de leur enquête, les deux flics de la Criminelle auraient dû quitter l'hôpital. Mais l'Inspecteur Kallaghian s'était mis en tête de profiter de son passage dans ces murs pour trouver un moyen – plus officieux qu'officiel – de renouveler son petit stock personnel d'anti-douleurs, pour une vieille blessure de guerre qui le faisait parfois souffrir du crâne. Jordan Washington se demandait quel moyen au juste son supérieur allait bien pouvoir mettre en œuvre; mais commençant à déjà bien le connaître, il aurait été prêt à parier un paquet de crédits sur l'intimidation! Le jeune Terrien, lui, comptait juste profiter de l'occasion pour découvrir de plus près les couloirs aseptisés d'une si illustre institution médicale. Après tout, si quelqu'un leur posait des questions, leurs identifiants du SSC étaient censés leur ouvrir plus de portes que leurs simples accréditations de visiteurs...
L'Humain suivait si fidèlement les pas de son supérieur turien, qu'il manqua de peu de l'emboutir lorsque tout à coup, celui-ci pila net au niveau de la porte entrebâillée d'une salle de repos du personnel médical. En tendant l'oreille, l'officier Washington comprit sa réaction, au moment où il reconnut la voix du docteur Tanyd Veltrin en grande conversation avec le docteur Edessa Baaltis. D'après leurs tons respectifs, la Turienne paraissait très remontée, tandis qu'en face, l'Asari semblait proprement hilare; les gloussements de rire de l'une faisaient contrepoint aux rugissements ulcérés de l'autre:
-–- Par la Déesse, on dirait bien que tu as encore tapé dans l'œil d'un beau ténébreux aujourd'hui, Tanyd...
-–- Edessa! Non mais tu es sérieuse, là?! Tu l'as seulement entendu, cet abruti de flicard?! Ce type ne se prend vraiment pas pour de la merde de pyjak...!
-–- Oh, allez, Tanyd, pas de ça avec moi: je te connais trop bien! Sans rire, il a tout pour te plaire: vétéran en service; direct et sans détours; doué avec les armes; une légende dans sa branche... Et je dirais même qu'il à l'air bien balancé, et plutôt beau mec pour son âge, selon des critères turiens!
-–- Par les Esprits, Edessa! Tu peux me croire sur parole, il te poussera des couilles bleues avant que je ne sorte avec un trou de balle de ce calibre!
Harrius Kallaghian sentit à ce point le regard moqueur de Washington peser sur sa nuque, qu'il préféra éviter de se retourner pour ne pas perdre le peu de contenance qu'il lui restait encore après cette douche froide. Il prit donc le parti de se diriger vers l'ascenseur permettant de quitter l'hôpital, en faisant d'assez grandes enjambées pour tenter de semer l'Humain derrière lui. Ce n'est qu'en atteignant les portes de la cabine, que le Turien finit par desserrer les mâchoires en grognant sourdement:
-–- Oh, par les putains d'Esprits...!
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