La Division Réseau du SSC avait fait de l'excellent travail: à partir de l'unique nom et des références associées livrés par le docteur Tanyd Veltrin, les petits génies de l'informatique policière étaient parvenus à remonter une piste tout à fait intéressante. Ce n'était en effet pas la première fois que l'identité factice de Taufiq Ismail Bintang, ainsi que ses historiques forgés de toutes pièces, étaient employés dans une affaire d'escroquerie ou de détournement de biens. Or, lorsqu'on avait remonté les pistes de sociétés-écrans et autres prête-noms sur chacune de ces autres occurrences, on en était toujours revenu au même individu: un Galarien du nom de Gontar Mulon, un trafiquant au panel d'activités très varié, dont Bintang n'était que l'un des très nombreux prête-noms. L'individu était bien connu des forces de police de la Citadelle; mais hélas, nul n'était jamais parvenu à lui mettre la main dessus: cette petite crapule avait la réputation d'une ombre parfaitement insaisissable.
"Insaisissable" n'était pas toutefois un mot qu'employait ou même tolérait l'Inspecteur Harrius Kallaghian, de la Division Criminelle, lorsqu'il s'était assigné une cible à capturer ou à neutraliser. De fait, le Turien s'était consacré à sa traque avec nettement plus d'obstination et de vigueur que les autres enquêteurs qui s'étaient précédemment succédés jusqu'alors sur la piste du Galarien. Il avait bien dû abimer quelques crânes et quelques articulations, lors de certains des interrogatoires qui s'étaient succédés à un rythme frénétique dans les bas-fonds les plus mal famés du Secteur Zakéra. Complices, prestataires, et fournisseurs plus ou moins officiellement recensés du trafiquant étaient passés tour à tour entre ses serres indélicates, chacun d'entre eux livrant bon gré mal gré les quelques bribes d'informations qui permettaient de passer au chaînon suivant.
L'Inspecteur Kallaghian était resté flanqué de l'officier Jordan Washington alias "Chimpo", son nouvel équipier humain, tout au long de ces trois journées éreintantes de chasse à la vermine. Trois journées durant lesquelles Harrius avait bien dû faire confiance à cette bleusaille si prude pour protéger ses arrières, lors de ces plongées répétées dans les milieux interlopes les moins fréquentables de Zakéra. Contre toute attente, le gamin avait plutôt bien assuré. Il n'avait plus élevé d'opposition aux méthodes particulièrement coercitives de l'Inspecteur, et avait même fait montre d'une collaboration de plus en plus active au fil des tabassages et autres séances de confessions spontanées. Kallaghian avait tout de même bien cru à un moment que le bleubite allait encore craquer, lorsqu'il avait suspendu ce minable petit indic volus dans le vide, en le tenant par les chevilles tête en bas à cinquante mètres au-dessus d'une voie rapide pour navettes citadines! Mais non: le jeune Humain avait consciencieusement assuré le rôle de couverture qui lui était dévolu, garantissant ainsi que son supérieur turien ne serait pas dérangé durant son interrogatoire; et il n'avait pas non plus émis la moindre objection, ni manifesté davantage de tension que ne doit en éprouver un équipier sur le qui-vive, prêt à réagir. Le petit chimpanzé s'endurcissait décidément bien plus vite que l'Inspecteur ne l'aurait envisagé. Peut-être bien l'avait-il sous-estimé, qui sait?
Tous ces interrogatoires en série n'avaient finalement pas débouché sur grand-chose. Ce n'était décidément pas pour rien que Gontar Mulon avait la réputation d'une véritable anguille. Un type comme lui n'était certes pas facile à retrouver, s'il n'avait pas d'habitudes particulières: après tout, les Galariens ne dorment qu'une heure par jour au même endroit, ils ne sont pas réputés entretenir de maîtresses, et ne courent pas non plus les lieux de plaisir fréquentés par la plupart des autres espèces bipèdes... Fort heureusement, l'un des sales types avec lesquels Harrius avait "conversé" avait été en mesure de lui apprendre la véritable faiblesse du trafiquant: ce Gontar était un joueur passionné de Kepesh-Yakshi, un jeu de plateau holographique asari à la mode. Il ratait rarement un championnat, même s'il ne s'y inscrivait jamais que sous un pseudonyme: il ne concourait pas pour la gloire, mais pour le seul plaisir d'affronter en compétition les meilleurs joueurs et joueuses du circuit.
Or un tournoi important allait justement se tenir sous peu dans le quartier des divertissements du Secteur Zakéra. Washington avait fait quelques recherches sur Extranet: cette rencontre sponsorisée par Saronis Applications devait compter pour le championnat galactique; et on notait parmi les participants inscrits la présence de noms tels que ceux de Polgara T'Suzsa, une joueuse professionnelle asari de grande renommée dans le milieu, ainsi que Sam Traynor, une Humaine réputée pour ses stratégies audacieuses, tenante du titre depuis déjà plusieurs années consécutives. Impossible que Gontar Mulon passe à côté d'une telle rencontre... On allait donc pouvoir le trouver à une date bien précise, sur un secteur bien localisé de Zakéra – c'est-à-dire en pleine juridiction de l'Inspecteur Harrius Kallaghian. Et ça, ce n'était vraiment pas de chance pour lui!
Par instinct, Harrius avait parié que sa cible arriverait sur les lieux du tournoi par l'itinéraire comptant le moins de caméras, et dans le plus bref délai possible avant le début de la rencontre, de manière à ne laisser que la plus faible trace de son passage dans ce lieu public. Or, il existait un accès de service discret qui n'était couvert par aucun dispositif de surveillance officiel. Ce serait donc sur ce parcours que Kallaghian et Washington se placeraient en embuscade, avec leur navette banalisée garée à proche distance. Par acquit de conscience, l'Inspecteur avait également délégué la surveillance sur écran des caméras couvrant l'ensemble des autres accès du quartier à trois collègues sûrs de la Division Réseau, avec lesquels il demeurait en contact permanent. À cet effet, il leur avait fait parvenir une description physique assez précise du trafiquant galarien.
Il n'existait en effet pas d'autres fichiers photo de Gontar Mulon, que quelques captures d'écran floues récupérées aux archives du SSC – d'où la supposition de Kallaghian que ce malfaiteur recherché avait pour habitude de se méfier des caméras de surveillance urbaine. Fort heureusement, il avait été possible de compléter avantageusement ces maigres éléments à l'aide des descriptions concordantes fournies par les truands qui avaient approché Gontar au plus près, parmi tous ceux qu'avait interrogés l'Inspecteur. Partant de là, ce dernier avait pu établir un portrait-robot exploitable du trafiquant galarien: la corne gauche nettement plus forte et plus avancée que la droite, une carnation rouge saumon avec des nuances carmin, et surtout, une double marque encéphalique parfaitement symétrique, en forme de quadruple griffe – un palmier sur le front, avait suggéré le Terrien Washington en ses propres termes. Mais peu importait par quelle image interpréter cette marque: grâce à elle, l'Inspecteur reconnaîtrait à coup sûr le Galarien lorsqu'il l'aurait en face de lui.
Harrius Kallaghian et Jordan Washington s'étaient dissimulés en embuscade le long des parois de cette allée de service sombre et étriquée, agenouillés derrière deux gros conteneurs à déchets: une position de planque inconfortable, bien peu valorisante, et particulièrement malodorante; mais tel est souvent le lot des agents en civil de la Criminelle... Au bout de trois heures d'attente pénible, alors que dans le bâtiment derrière eux l'on était à quelques minutes seulement du coup d'envoi du tournoi de Kepesh-Yakshi, Harrius vit pénétrer dans l'allée un Galarien élégamment vêtu, flanqué de deux solides Butariens armés – vraisemblablement ses gardes du corps privés. L'Inspecteur identifia Gontar Mulon au moment où le petit groupe entra dans la zone faiblement éclairée par l'un des rares luminaires publics de ce passage étroit.
Sur un signal de Kallaghian, lui-même et son équipier humain émergèrent de leurs positions d'embuscade en travers du chemin des trois individus, avec une tranquillité affectée et leurs mains bien visibles: l'Inspecteur tenait pour l'instant à suggérer aux deux cerbères butariens que ces nouveaux venus en armures banalisées ne représentaient pas une menace immédiate. Le Turien entreprit de s'annoncer d'une voix claire et puissante:
-–- Gontar Mulon? Inspecteur Kallaghian et officier Washington, Division Criminelle du SSC. J'aurais deux mots à vous dire... Sans qu'il soit nécessaire de recourir aux armes de part ou d'autre, si possible.
Le Galarien demeura d'un calme olympien, même lorsqu'il sut à qui il avait affaire. En revanche, l'attitude des deux Butariens s'était nettement raidie, après que l'Inspecteur eût fait état de son appartenance au SSC: il s'agissait donc probablement là de mercenaires de la pègre plutôt que de véritables gardes du corps certifiés. Tous deux étaient équipés de pistolets Phalanx portés bien en vue à la taille. En apparence, ils n'étaient pourvus d'aucune protection blindée au-dessus ou au-dessous de leurs vêtements civils; mais quelques légères distorsions visuelles autour de leurs silhouettes révélaient la présence de barrières cinétiques activées. Kallaghian et Washington étaient logés à peu près à la même enseigne: en cas d'échanges de tirs, il leur faudrait compter moins sur les faibles blindages de leurs armures légères que sur leurs propres champs gravitationnels, sachant toutefois que ces derniers n'absorberaient guère que les premiers impacts avant de se désactiver.
Le dandy galarien adopta une pose offensée et un ton hautain, au moment de répondre au Turien de sa voix de fausset:
-–- Vous devez faire erreur, Inspecteur. Mon nom est Maelon Oddell. Je suis inscrit au tournoi de Kepesh-Yakshi qui se tient dans ce bâtiment derrière vous, et je crains d'être déjà en retard. Ce serait malséant, car voyez-vous, il se trouve que je suis l'un des participants les plus attendus.
Harrius prit un malin plaisir à parodier le ton suffisant du pseudo-Maelon, lorsqu'il répartit:
-–- Une drôle d'entrée en scène pour un joueur vedette, que de rejoindre la compétition par l'allée des poubelles... Vous ne trouvez pas, Monsieur... Maelon, dites-vous? Et aussi, pourquoi vous faire accompagner de deux gorilles armés, juste pour aller bouger quelques frégates virtuelles sur un plateau de jeu, au milieu de bêcheuses asari qui n'ont jamais appris à se battre pour de vrai?
-–- Je suis un homme d'affaires prospère, Inspecteur, piailla le Galarien en passant ses longs doigts sur les revers ourlés du costume sur mesure qui enveloppait sa poitrine creuse. Et malheureusement, cela attire bien des convoitises. Certains quartiers de Zakéra sont particulièrement peu sûrs, comme vous le savez certainement, je suppose. J'ai donc besoin d'une protection rapprochée pour assurer ma sécurité, puisque les forces de police locales sont incapables de la garantir. Si le SSC faisait correctement son travail, cela se saurait, n'est-ce pas? Ne le prenez pas forcément pour vous, Inspecteur...
C'était avec une idée bien précise derrière la tête que Harrius continuait à avancer un pas après l'autre en direction du Galarien, tandis que celui-ci pérorait, réduisant ainsi lentement mais surement la distance entre les deux groupes. Et c'était également à dessein que ni lui ni Washington n'avaient encore produit la preuve officielle de leur appartenance au SSC. Le Turien devinait par anticipation à quel moment il ferait un pas de trop en avant, à quel moment les gardes du corps se sentiraient menacés et forcés de réagir. Il sut donc lui-même réagir de manière appropriée, au moment où les deux cerbères portèrent en même temps la main à leur arme. Celui qui lui faisait face eut tout juste le temps de dégainer, mais pas celui de le mettre en joue: le Butarien fit un formidable bond sur place avant de s'abattre au sol, raide et figé comme un Geth qui serait tombé à court de batteries! Devant lui, Harrius pointait au bout de son bras illuminé l'Omnitech dont il avait fait usage. Une fois encore, l'Inspecteur avait surchargé au maximum le Choc neural qu'il venait de libérer.
De son côté, Jordan Washington s'était rué droit sur le second garde du corps, et était parvenu à engager celui-ci au corps-au-corps avant qu'il n'ait pu faire usage de son arme. Le combat fut bientôt si rapproché qu'il ne permettait plus guère l'emploi que des genoux, des coudes, et de la tête. Le Butarien semblait compétent dans ce genre d'affrontement direct, mais l'Humain se révéla plus vif encore. À un moment donné, Washington amorça un pas de recul afin d'esquiver le coup de boule de son adversaire, et sut habilement profiter de l'espace acquis pour riposter d'un vigoureux coup de latte dans l'entrejambe, qu'il compléta par un coup de coude décisif sur la nuque lorsque le Butarien meurtri se replia sur lui-même. La sureté et la précision de ses attaques semblaient démontrer que le jeune Humain maîtrisait plutôt bien les techniques de combat de rue, qu'il les aient apprises à San Francisco sur Terre ou ailleurs. Harrius avait su apprécier le spectacle en connaisseur. Peut-être avait-il mal jugé le gamin, après tout...
Gontar Mulon, le trafiquant galarien, était resté figé sur place durant toute la durée de l'affrontement. De toute évidence, lui-même ne portait aucune arme sur lui, et la déconfiture aussi rapide qu'inattendue de son escorte de professionnels l'avait totalement pris de court. Son talent d'embobineur était toutefois assez manifeste pour qu'il parvienne à maîtriser le ton indigné de sa protestation sans laisser échapper le moindre bégaiement:
-–- Ces violences sont inacceptables, Inspecteur – à supposer que vous soyez réellement du SSC, d'ailleurs, ce dont votre comportement me fait grandement douter! Je suis un honnête citoyen de la Citadelle, tout comme mes gardes du corps, qui n'ont fait que me protéger contre une menace indéfinie: à aucun moment vous n'avez transmis vos identifiants officiels, ni...
Le visage de Kallaghian se fendit d'une horrible grimace dentue, qui équivalait sans doute à un sourire chez les Turiens, lorsqu'il se rapprocha de Gontar avec son Omnitech toujours actif. Il plaça alors son poing droit nimbé de lumière juste devant le visage du Galarien, de manière à ce que celui-ci ne puisse ignorer aucun détail de l'holo-badge qui s'était matérialisé au-dessus de son poignet. L'instant d'après, le poing du Turien partit en un direct fulgurant, qui envoya le malfaiteur poids plume s'étaler sur le dos deux mètres en arrière.
-–- Et là, tu l'as vu d'assez près, mon putain d'identifiant?
L'Inspecteur tourna ensuite la tête vers son équipier humain. Celui-ci venait de se pencher tour à tour sur les corps inanimés des deux Butariens à terre, de manière à leur passer rapidement des Omni-pinces de contention. Et à présent, il se consacrait à scanner leurs Omnitechs à l'aide du sien. Les conclusions du jeune officier furent exactement celles auxquelles s'était attendu l'Inspecteur. Le petit chimpanzé s'avérait décidément assez débrouillard, à l'usage. Oui, peut-être bien Harrius l'avait-il mal jugé, en fin de compte...
-–- D'honnêtes citoyens, hein? lança Washington d'un ton caustique. Des truands bas de gamme, oui, je dirais... Leurs permis de port d'armes sont des faux; et même pas de bonne qualité, en plus! Et je parierais que leurs identifiants sont bidons aussi...
Gontar Mulon s'était péniblement relevé, en flageolant encore sur ses jambes maigres. Il s'apprêtait apparemment à répondre quelque chose, lorsque Harrius le fit retomber sur ses genoux d'un brusque fauchage derrière les jambes. En deux temps trois mouvements, il l'avait déjà menotté à l'aide d'Omni-pinces scintillantes, avant même que l'interpellé ait pu comprendre ce qui lui arrivait. Ceci fait, l'Inspecteur rapprocha son visage au plus près d'une des minuscules entrées auditives du Galarien, pour murmurer d'une voix sinistre:
-–- J'ai deux nouvelles pour toi, le lézard: une bonne, et une mauvaise. La bonne, c'est qu'on va pas vous emmener vous expliquer au poste, tes larbins et toi. La mauvaise, c'est que tu vas devoir t'expliquer de toi à moi, ici et maintenant.
Le ton employé par le Turien était lent, articulé à dessein, et extrêmement menaçant. Le Galarien agenouillé, lui, serrait ses lèvres minces comme pour prouver sa décision à ne pas lâcher un seul mot, en défiant l'Inspecteur du regard dans une tentative de démonstration de courage. Une tentative bien pathétique toutefois, tant il était visible comme le nez au milieu de la figure que sa résolution avait encore moins d'épaisseur qu'une robe de Sha'ira la Favorite...
-–- Parmi tous tes petits trafics minables, poursuivait déjà Kallaghian, il y en a un qui m'intéresse tout spécialement. Je parle bien sûr du Tonicardiol qui tu as fait sortir en fraude de l'Hôpital Mémorial de Huerta, et qui a fini mêlé à du Hallex frelaté – ce même Hallex qui renvoie maintenant la jeunesse dorée du Présidium dans ce même Hôpital de Huerta, on peut dire que la boucle est bouclée. Ça y est, ça te parle, ça, ordure? Bien... Alors maintenant, tu vas me dire à quelle espèce d'empoisonneur tu as refourgué ces médocs, et aussi qui t'a aidé à les sortir de l'Hôpital. Deux options seulement, enfoiré: ou tu balances tout... ou je te troue!
Harrius venait de plaquer contre le front du trafiquant le canon de son Carnifex, qui était apparu dans sa main comme par enchantement. Le déclic d'armement tint lieu de conclusion à l'ultimatum de l'Inspecteur. Le Galarien mit presque deux secondes à comprendre ce qui était en train de lui arriver, avant que ses grands yeux ne commencent à faire des bonds dans leurs orbites:
-–- Maismaismaismaismais... Qu'est-ce que vous faites, là? Vous... Vous n'avez pas le droit! Vous êtes flic, enfin...!
On aurait presque pu entendre les mandibules de Kallaghian crisser contre la corne de ses mâchoires, lorsqu'il appuya sa menace physique d'une tirade bien sentie, en prenant grand soin de détacher ses mots. Le grondement sépulcral émis par la gorge du Turien était en lui-même une promesse de mort:
-–- Ceci est un M-6 Carnifex, tuné de mes propres mains jusqu'au dernier rivet, l'arme de poing la plus puissante de la galaxie. Un seul tir peut t'arracher tout le milieu de la gueule, et envoyer jusque sur le mur du fond là-bas la merde verte qui te sert de cervelle, et laisser juste le haut de tes cornes venir reposer sur tes épaules maigrichonnes de pédale amphibienne, pour faire joli. Là, je suis en train de te raconter ce qui va t'arriver d'ici cinq secondes, si tu ne réponds pas à mes questions. Et maintenant, je commence à compter: Un...
-–- Merde, arrêtez ça! balbutia le Galarien. Je... Je veux un avocat!
-–- Deux, poursuivait déjà le Turien.
-–- Mais enfin, vous êtes flics, tous les deux! Vous avez pas le droit... Vous êtes êtes flic vous aussi, Humain! supplia le malfaiteur en lançant un regard implorant vers l'officier Washington. Vous pouvez pas laisser faire ça!
-–- Trois, continuait à compter Harrius.
L'équipier de l'Inspecteur présenta ses deux paumes vides au Galarien, en accompagnant son geste d'impuissance d'un sourire féroce:
-–- Hey, me regarde pas comme ça, mec: moi, je ne suis même pas là! C'est uniquement entre le Turien et toi... Pas de caméras ici, tu te rappelles?
-–- Quatre...
Kallaghian écrasa plus fermement encore le canon de son arme contre le visage du malheureux trafiquant. Celui-ci laissa échapper une plainte stridente: il était prêt à passer aux aveux:
-–- C'est bon, ne tirez pas! Ne tirez pas! Le Tonicardiol, c'était un contrat de fourniture: je devais en procurer une quantité bien précise à un petit gang très actif de Zakéra, du nom de Jebag nar An'Jebag...
-–- ..."La vertu au service du vice", en dialecte butarien de Camala, traduisit Harrius d'une voix dégoûtée. Tout un programme... J'ai déjà vaguement entendu parler d'eux, je crois me souvenir.
Gontar Mulon confirma sans se faire prier:
-–- Ils se vendent comme pourvoyeurs de vices divers pour la clientèle la plus riche et la plus pourrie du Présidium; la dépravation la plus abjecte, c'est ça, leur fond de commerce. Ils fournissent leurs abonnés directement sur le Présidium, ou leur servent de guides et de gardes du corps lorsqu'ils descendent s'encanailler dans les bas-fonds de Zakéra: drogues, combats illégaux, esclaves mineurs à abuser ou à maltraiter, il n'y a pas un secteur du vice qu'ils ne couvrent pas...
-–- Ça ne te dégoûte visiblement pas plus que ça, reprocha Jordan Washington, de faire affaire avec des ordures pareilles!
-–- C'est qu'on ne leur dit pas facilement non, se justifia piteusement le Galarien. Pas même un type aussi difficile à trouver que moi... La structure de leur organisation est nettement paramilitaire. En interne, ils sont extrêmement disciplinés: c'est pour ça qu'ils se définissent eux-mêmes comme "la Vertu"... On peut dire qu'ils tiennent plus de mercenaires que de simples voyous des rues. Ils sont dirigés par un Butarien du nom d'Elam Berzhek, débarqué sur Zakéra depuis deux ans. Un ancien des Soleils Bleus, à ce qu'on dit. Son groupe compte généralement entre dix et douze membres, essentiellement d'autres Butariens, avec une poignée de Turiens. Pour la plupart, d'ex-mercenaires des Soleils Bleus eux aussi: bien équipés, bien entraînés, et très efficaces; les autres gangs du coin évitent de leur chercher des ennuis... D'autant que Berzhek a aussi un garde du corps, sans lequel il ne se montre jamais nulle part: un mercenaire krogan, une bête de guerre monstrueuse... Son nom est Strom, et c'est à peu près tout ce qu'on sait de lui.
-–- Strom tout court? releva judicieusement Washington. Alors c'est un hors-clan?
-–- Les plus gros fils de pute entre tous les mercenaires brutosaures, confirma Harrius. Aucune attache, aucun code d'honneur, aucune valeur morale. Les descendre à vue est le meilleur service qu'on puisse rendre à la galaxie...
L'idée d'affronter un guerrier krogan semblait avoir quelque peu refroidi l'enthousiasme de l'officier Washington. Harrius préféra donc balayer le problème et embrayer directement sur sa question suivante:
-–- Au diable le Krogan: ton Berzhek pourrait aussi bien se cacher derrière toute la Compagnie Aralakh elle-même, que ça ne m'empêcherait pas de venir le chercher par la peau des bourses! Dis-moi juste où je peux le trouver, si tu veux pouvoir encore respirer quand je me mettrai en chasse...
-–- Je l'ignore... Si si, je vous jure que je ne vous mens pas! Par pitié, ne tirez pas, c'est la vérité! J'essaie de me tenir le plus à l'écart possible de Berzhek et de ses gars depuis une semaine, comme la plupart de ceux qui bossaient avec eux: le Butarien est devenu complètement incontrôlable, depuis que le dernier lot de Hallex qu'il a fait passer en contrebande sur le Présidium décime ses meilleurs clients! Apparemment, il a tenté d'y mêler un nouvel ingrédient, le tonifiant cardiaque qu'il m'avait demandé de lui procurer, et qui devait décupler ses effets euphorisants; mais le résultat n'a pas vraiment répondu à ses attentes... Depuis, Berzhek est carrément parti en vrille: il a liquidé ses chimistes et plusieurs de ses intermédiaires, et maintenant il rumine sa colère en tentant de sauver ce qui peut l'être, et de récupérer les doses encore en circulation. Mais à peu près tous ses contacts sur le Présidium ont coupé les ponts avec lui, après son coup de sang meurtrier... Qui sait de quoi il pourrait encore être capable à présent?
-–- Dis-moi juste où je peux le trouver, répéta Harrius avec obstination. Tu dois bien avoir une petite idée, non?
Le Galarien soupira en hochant sa longue tête:
-–- Je pourrais vous indiquer au moins quatre planques de ma connaissance, et autant de caches de stockage dans la zone industrielle et les quartiers désaffectés de Zakéra. Mais ça ne servira à rien: je peux vous garantir qu'aucune d'entre elles n'est plus en activité. Berzhek et ses ex-Soleils Bleus pensent comme des commandos: ils sont habitués à bouger souvent, et à voyager léger...
Kallaghian semblait écumer de frustration. Il ramena brusquement le poing armé du Carnifex vers son épaule, comme s'il s'apprêtait à asséner un coup de crosse en pleine face du Galarien. Ce dernier poussa aussitôt un cri effarouché, très aigu. Mais le Turien se calma presque aussi vite, ramenant bientôt son poing à sa position initiale. Peut-être avait-il juste voulu maintenir la pression psychologique sur son prisonnier... C'est sur un ton d'ailleurs plus froid et posé que l'Inspecteur poursuivit son interrogatoire:
-–- Laisse tomber Berzhek pour l'instant. On verra plus tard pour les planques que tu connais...Dis-moi plutôt qui est ton contact au sein de l'Hôpital Mémorial de Huerta? Celui qui t'a procuré les doses de Tonicardiol que tu as refourguées au Butarien – ou plutôt, celui qui a validé les prescriptions pour les patients bidons que tu lui as présentés?
À ce stade de l'interrogatoire, Gontar Mulon ne voyait vraisemblablement plus l'utilité de dissimuler encore les derniers de ses secrets à la brute turienne incontrôlable qui semblait prête à le désosser cartilage par cartilage sans plus de façon. Il avoua donc sans détours:
-–- Oui, c'est vrai, j'ai un complice sur place. Je suis en contact de longue date avec un médecin du service de xéno-cardiologie, qui aime jouir d'un train de vie au-dessus de ses moyens, et qui m'aide régulièrement à sortir des substances réglementées moyennant finances...
-–- Un médecin? demanda Harrius d'un ton soudain nerveux. Quel médecin? Son nom? Mais tu vas parler, fumier?!
-–- Je la contactais sous le nom de code d'Avina, répondit précipitamment le Galarien effrayé. C'est une Asari, à la peau d'un bleu saphir très soutenu, avec des marques faciales violettes assez denses. Son véritable nom est...
-–- ...Le docteur Edessa Baaltis, compléta Harrius, visiblement soulagé que le docteur Veltrin soit hors de cause.
-–- Elle n'aurait pas pu choisir un meilleur pseudo qu'Avina, commenta l'officier Washington d'un ton sentencieux. Derrière un joli sourire de façade, pas plus de sens moral qu'une IV préprogrammée!
Harrius estima en avoir assez entendu. Il recensa encore sur son Omnitech les adresses de l'ensemble des planques de Jebag nar An'Jebag connues de Gontar Mulon, que ce dernier lui livra sans rechigner, avant de se tourner finalement vers son adjoint humain:
-–- Chimpo, appelle une navette de la Division Proximité pour récupérer ces trois-là. Pour le lézard: mandats d'arrêt Zk91-18.939–Abs, Zk93-02.445–Frd, et Zk93-10.066–Frd, entre autres. Pour les deux autres: flagrance de port d'arme illégal, avec recherches d'ADN et d'antécédents divers...
-–- Hey! protesta le Galarien. Je croyais que vous ne deviez pas m'emmener au poste?
-–- J'ai menti, asséna Kallaghian sur un ton d'une dureté sans appel. Là, je ne viens d'énumérer que quelques uns des nombreux mandats que tu as toujours au cul; t'avais quand même pas oublié ça, pauvre cloche? En outre, toi et ton "Avina", vous voilà maintenant complices dans au moins trois cas d'intoxication mortelle. On pourrait surement aussi relever deux-trois trucs intéressants, quand on aura épluché les pedigrees de tes deux gorilles butariens. Oh, bien sûr, je pourrais te lire tes droits; mais pour moi, ils se résument à ça: tu n'en as aucun, sale petite crevure d'empoisonneur!...
L'Inspecteur avait déjà commencé à marcher à pas lents, en cercles concentriques de plus en plus rapprochés autour du Galarien agenouillé, tel un squale resserrant son emprise sur sa proie:
-–- ...Je suis pleinement conscient qu'un type malin comme toi pourra faire appel aux meilleurs avocats, plaider les violences policières, jouer sur tout un paquet d'arguties juridiques pour se retrouver dehors plus tôt qu'il ne le devrait... Mais alors, dis-toi bien une chose: tu finiras par me retrouver sur ta route, à un moment ou à un autre, que ce soit ici, ou sur Illium, ou dans le dernier trou du cul des Systèmes Terminus; et cette fois-là, crois-moi, ce sera la dernière où on se croisera, toi et moi! Seuls les murs d'une prison concilienne pourront te protéger de moi... et surtout de lui!...» ajouta Harrius en passant à nouveau le canon de son Carnifex sur les narines frémissantes de l'amphibien, avant de conclure: «...Réfléchis bien, et fais le bon choix.
L'Inspecteur tourna les talons, et rejoignit l'officier Washington qui venait d'éteindre son Omnitech après avoir passé ses appels. Tous deux se dirigèrent alors du même pas vers la sortie de l'allée de service.
-–- Je crois bien qu'il va devoir changer de pantalon, Monsieur, fit remarquer Washington en désignant du pouce le Galarien menotté qu'ils abandonnaient derrière eux.
-–- Pas mon problème, grogna Harrius. Ch'uis pas blanchisseuse!
-–- La Division Proximité est prévenue, poursuivit l'Humain. C'est l'équipe de patrouille du sergent Ghazi qui va passer prendre livraison de ces trois-là. L'odeur du Galarien va leur empoisonner leur navette pour pas mal de jours!
-–- Tant mieux: j'ai jamais pu encaisser cet empaffé de Ghazi...
-–- Ah, au fait, ajouta encore Washington, j'ai aussi pris la liberté de joindre les collègues du Présidium, pour faire établir un mandat d'amener à l'encontre du docteur Baaltis. Ce serait quand même dommage qu'elle nous glisse entre les doigts, non? Ceci dit, je doute qu'elle ait grand-chose à nous apprendre: c'est Gontar qui était en contact avec Jebag nar An'Jebag; pas elle...
L'Inspecteur afficha sa confiance, en tapotant affectueusement le pistolet Carnifex retourné sagement à sa hanche:
-–- Quoi qu'elle sache, je parie qu'elle passera aux aveux sans un pli, si cette fois c'est en mauve que je menace de repeindre le mur derrière elle. Après tout, elle a nettement plus de siècles devant elle à perdre que ce Galarien de merde...!
Washington pouffa de rire en se pinçant les narines:
-–- ...De merde? Ouais, je crois que c'est le mot juste!
Harrius continuait à avancer au même rythme sans avoir relevé la blague; mais le jeune Humain aurait juré avoir vu ses mandibules s'écarter légèrement, comme sous l'effet d'un sourire qu'il n'aurait pu totalement contenir. Au bout d'un bref moment, le Turien finit d'ailleurs par laisser échapper un esclaffement bien plus franc, comme peu de ses anciens équipiers l'en avaient jamais entendu émettre:
-–- Pfffrrt... Hawh! Par les putains d'Esprits!
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