La pêche avait été fructueuse. Une fois de retour au siège du SSC pour le secteur Zakéra, il avait tout de même encore fallu compléter toute la paperasse pour l'arrestation et l'inculpation de Gontar Mulon et de ses gardes du corps. L'Inspecteur Kallaghian avait tenu à se charger de tout: à la grande surprise de l'officier Washington, le Turien était parvenu à remplir et à valider un volume hallucinant de formulaires en ligne, en un temps record. C'est un fait, Harrius traînait au sein du SSC la sinistre réputation d'un électron libre, d'un franc-tireur qui n'en avait rien à carrer des lois et des règlements; et pourtant, pour ceux qui le connaissaient mieux, son expérience et sa maîtrise des procédures policières et juridiques étaient proprement stupéfiantes. Bien des avocats de la Citadelle étaient parvenus à le prendre en défaut sur ses actes contestables; mais presque aucun sur la teneur de ses rapports. Jordan Washington peinait décidément de plus en plus à cerner avec précision la personnalité de son supérieur turien.
Durant leur arrêt au poste, les deux agents avaient appris que le docteur Edessa Baaltis avait disparu de la circulation avant qu'on n'eût pu l'arrêter. L'Asari ne s'était pas présentée sur son service à l'Hôpital Mémorial de Huerta depuis la veille, et une visite à son domicile avait permis d'établir qu'elle avait déjà pris le large, avec un minimum de bagages. Ses comptes bancaires avaient également été vidés. On pouvait supposer qu'après la visite à l'hôpital des deux enquêteurs de la Criminelle, et leur conversation avec le docteur Veltrin, la complice de Gontar Mulon au sein même du service de xéno-cardiologie avait dû comprendre que ses jours étaient comptés, et que le mieux pour elle était de prendre les devants et de disparaître. Peu importait après tout: elle n'était à présent plus en état de nuire; et pour l'Inspecteur Kallaghian, de ses propres mots, l'Asari avait désormais une cible dans le dos. Washington soupçonnait toutefois le Turien de se la représenter davantage avec un drap mortuaire sur le visage.
La journée touchait à présent à sa fin. Les deux agents furent encore envoyés sur une scène de crime potentielle, mais ne purent finalement guère faire plus qu'y corroborer les conclusions de l'unité de proximité arrivée la première sur les lieux: un banal et tragique accident de la circulation, dû à l'inconscience d'un crétin imbibé qui avait délibérément désactivé les systèmes d'assistance au pilotage de sa navette urbaine! Le crétin en question n'ayant pas survécu, le dossier serait probablement très vite bouclé. Une enquête de routine – voisinage et comptes messagerie – établirait si l'on avait affaire là à un suicide, tout au plus. Bref, une affaire d'une tristesse et d'une stupidité à pleurer...
Harrius Kallaghian avait tenu à finir leur service, à Washington et à lui-même, sur une note plus positive, en sacrifiant à une tradition enracinée de longue date – un crochet par le stand de ravitaillement le plus incontournable des flics de cette partie de Zakéra: "Le péché mignon de la Matriarche"! Cette enseigne bien connue de pâtisseries à emporter asari avait en effet déjà ensoleillé les pauses de plusieurs générations de patrouilleurs, depuis bien avant que les Humains ne viennent grossir les rangs du SSC. L'Inspecteur avait posé sa navette banalisée sur une aire voisine de la zone commerciale, et avait envoyé son bleu ramener les commandes pendant que lui-même demeurait au poste de pilotage. L'officier Washington revint bientôt avec un gros gobelet en polymère dans chaque main. Au moment de reprendre place sur le siège bas du véhicule, l'Humain nota que son chef d'équipe était en train d'éteindre son Omnitech; apparemment, il venait tout juste de mettre fin à une communication.
-–- Rupture de beignets, Monsieur! annonça Washington de but en blanc. Mais j'ai ramené les cafés: bande jaune, lévo-aminé pour moi; bande rouge, dextro pour vous. Évitez d'échanger les gobelets, okay? Sinon, là, vous venez de recevoir un appel pour nous?
-–- Appel perso, contredit Kallaghian sur un ton étonnamment gai. J'ai été recontacté le docteur Tanyd Veltrin; tu sais, cette beauté sauvage de l'Hôpital de Huerta. Elle habite le Secteur Zakéra, tu aurais imaginé ça?! Bref, elle voulait savoir où on en était, sur cette affaire de détournement de Tonicardiol...
-–- J'imagine que la nouvelle de la trahison de sa collègue le docteur Baaltis a dû la faire tomber de haut, supposa Washington.
-–- En tout cas, poursuivit Harrius toujours plus enthousiaste, ça la titillait assez pour que j'aie pu la convaincre d'accepter une invitation pour discuter de tout ça, ce soir devant une bonne table, au Ryuusei Sushi Bar sur l'avenue Stellargent. Ce resto pour chimpanzés est hyper-select; mais j'ai pu faire jouer mes contacts, et là, je viens tout juste de dégager deux réservations vite fait bien fait. Elle aussi vient de finir son service au Présidium: le temps de rentrer me changer, et je passe la prendre chez elle d'ici deux heures. Pour moi, tout ça ressemble déjà furieusement à un vrai rencard. On dirait bien que tu t'es méchamment planté sur ce coup-là, Washington...
-–- Mazel tov, patron, souhaita l'Humain d'un ton peu convaincu.
Jordan Washington était bien conscient qu'avec la personnalité détestable de son supérieur, rien n'était encore joué d'avance. Mais il eut le tact de ne pas exprimer cette opinion à voix haute. Puis brusquement, il écarquilla les yeux avant de s'exclamer:
-–- Hey, j'ai pas rêvé, là? Vous venez vraiment de m'appeler par mon nom, Monsieur?
Le museau dans son gobelet, le vieux flic turien prit grand soin de ne pas croiser le regard de son équipier, lorsqu'il répondit d'une voix indifférente:
-–- Mmm... Ça doit être le café sans alcool qui ne me réussit pas, passé une certaine heure. Bon, okay, mettons que tu t'appelles officiellement Washington, maintenant... Là, t'es content? Mais que ça n'aille surtout pas te monter à la tête, vu? Va pas t'imaginer qu'on soit potes ou quelque chose comme ça, ou qu'on va échanger nos histoires de régiment, ni que tu vas pouvoir m'attirer sous la douche et me tenir par les piques crâniennes... Rien de tout ça n'arrivera jamais. On est juste collègues, et on va juste boucler ensemble cette saleté d'affaire de Hallex. Ça marche pour toi, ça, Washington?
Le jeune Humain s'amusa à surjouer intentionnellement son enthousiasme quant à cette complicité nouvelle, lorsqu'il tendit au Turien son poing fermé à l'horizontale en lançant joyeusement:
-–- Pour sûr, Harrius! Tu m'en tapes cinq, mon pote?
-–- Hé! se défendit le Turien avec véhémence. Je viens juste de te dire qu'on n'était pas potes! Et on est loin d'en être encore aux familiarités: pour toi, ça reste encore "Monsieur", reçu?
-–- Fort et clair, Monsieur, confirma Washington en souriant toujours. Il n'en reste pas moins que j'ai pu assister à l'improbable, à l'inenvisageable: j'ai vu votre carapace se fendiller! Et je suis sûr qu'à la longue, je pourrais même finir par entrevoir la petite fleur qui sommeille en vous, loin, très très loin sous la surface... Hum, en même temps, je crois me souvenir que ce qui ressemble le plus à une fleur sur Palaven, s'apparenterait plutôt à une sorte de cactus chromé! Remarquez, ça expliquerait pas mal de choses, vous concernant...
-–- Tu parles décidément toujours trop, Washington, soupira Harrius avec lassitude. Et pour ce qui est de l'avenir... Eh bien on verra! conclut-il sobrement.
Les deux équipiers continuèrent à boire leur café brûlant, côte à côte, sans plus échanger un mot ni un regard durant de longues minutes. Le jeune Humain sirotait son gobelet par petites gorgées prudentes. Le Turien, lui, faisait un bruit répugnant en lampant le sien, sortant de temps à autre sa grosse langue bleue pour évacuer la chaleur, sans la moindre discrétion. Jordan Washington s'efforçait de ne pas regarder dans sa direction, afin de s'épargner ce spectacle immonde.
Une fois n'est pas coutume, Kallaghian fut le premier à rompre le silence:
-–- Esprits, ce truc crame vraiment trop la gueule!... Tiens, Washington, le temps qu'on laisse refroidir, si tu me racontais un peu ce qui t'a amené à quitter la police de San Francisco sur Terre, pour monter voir ici si les étoiles y brillaient plus fort?
-–- Mmm? s'étonna l'Humain en levant un sourcil. Je croyais que vous ne vouliez pas qu'on partage nos histoires de...?
-–- J'ai changé d'avis, trancha fermement Harrius. Réponds à la question, maintenant.
L'officier Washington consacra un bref moment à réorganiser ses souvenirs, avant de débuter son récit:
-–- Il y a encore trois mois, j'étais sergent à la Criminelle de San Francisco. La ville dépend toujours pas mal de l'aide galactique d'urgence, aussi la disparition régulière d'assez gros volumes de ces approvisionnements indispensables avait-elle suscité l'inquiétude. Les palettes détournées provenaient toutes d'un organisme caritatif asari, et la partie humaine locale de la chaine logistique avait été assez rapidement mise hors de cause. C'est moi qu'on a placé sur l'affaire, en me précisant bien de marcher sur des œufs: beaucoup d'espèces conciliennes présentes sur Terre étaient impliquées, qu'il s'agisse d'observateurs, de militaires ou de bénévoles, et il valait mieux éviter d'en froisser une. J'ai finalement pu détecter l'origine de ces détournements: un petit groupe de bénévoles asari, qui revendaient les marchandises escamotées au marché noir de Frisco...
-–- Putains de danseuses, hypocrites et manipulatrices! grogna Harrius pour lui-même.
Jordan Washington ignora le commentaire xénophobe de l'Inspecteur, qui songeait sans doute encore en cet instant précis au docteur Edessa Baaltis, et poursuivit le fil de son récit:
-–- Je suis revenu à la tête d'une petite unité d'intervention, de manière à procéder à des arrestations individuelles; mais au final, on a dû se confronter à toute la bande de malfaitrices asari réunie, sans avoir pourtant recherché l'affrontement direct. Si ç'avaient été des guerrières biotiques réellement entraînées, on y serait certainement tous restés! Heureusement, leurs attaques étaient espacées, et leurs frappes faiblardes et plutôt mal ciblées. Je peux dire qu'on ne s'en est pas trop mal tirés... En tout cas, j'avais bien tapé dans l'œil de mes chefs: je venais de régler une affaire délicate, impliquant des membres de plusieurs espèces xéno, et j'étais parvenu à l'emporter dans une bataille rangée contre des combattantes biotiques, sans avoir jamais reçu aucun entraînement pour ça. Bref, j'étais mûr pour une promotion au grade supérieur...
-–- Mouais, jusque là c'est pas trop mal, admit Kallaghian, qui n'était pourtant guère facile à impressionner.
-–- ...Mais j'avais déjà fait deux demandes de mutation pour la Citadelle auparavant, poursuivit l'Humain. Sans rire, j'en rêve depuis tout gosse! Alors j'ai eu le choix entre trois options: rester à la Criminelle de San Francisco et y passer lieutenant; être muté sur la Citadelle en tant que sergent de la Division Proximité, où débutent presque tous les nouveaux arrivants; ou bien entrer directement à la Division Criminelle du SSC, mais au plus bas de l'échelle, en tant que simple officier. Et... Bon, ben enfin, me voilà, quoi! conclut le jeune Humain en descendant ses paumes le long de sa vieille armure de modèle non-réglementaire.
Harrius hocha la tête d'incrédulité, avant de laisser choir avec dépit:
-–- Esprits... C'est quand même pas possible d'être aussi con! Refuser une promotion au grade de lieutenant, quitter le monde de tes semblables, et tout ça pour quoi? Pour venir te retrouver ici, flicard de base sous les ordres d'un vieux Turien aigri, lui-même dirigé par une petite couille molle de Volus, quant à lui à la botte de toute une clique de grosses huiles aliens plus pompeuses et insupportables les unes que les autres...! T'aurais aussi bien fait de rester sur Terre, et d'y faire gardien de zoo, tiens: au moins, la merde diverse que tu aurais eu à y ramasser aurait été moins nauséabonde que celle qu'on doit se coltiner ici, à la Criminelle des Secteurs!
-–- C'était et c'est toujours mon choix, Monsieur, trancha calmement l'Humain. Alors on ne critique pas... Tiens, si vous me parliez plutôt de votre parcours, à vous? Ça marche bien dans les deux sens, notre petite conversation, non?
Harrius se renversa au fond de son siège, de manière à fixer le plafond vitré de la navette lorsqu'il répondit sur un ton neutre:
-–- Parcours classique: je suis entré au SSC en tant que vétéran de l'armée turienne. Quinze ans de service, dont huit dans la Garde Noire, les meilleurs commandos d'infiltration de la Hiérarchie. J'ai jamais pu y grimper plus haut que sergent... En fait, j'ai même été rétrogradé deux fois par des têtes de cons de l'état-major; insubordination, tu le crois, ça?! Mais les deux fois, j'ai réussi à regagner mes galons à la force du poignet, quand mes exploits sur le terrain en ont foutu plein la vue à ces mêmes têtes de cons de l'état-major! C'était trop marrant, de les voir faire la gueule dans leurs jolies armures toutes proprettes, quand ils ont dû me rendre mes épaulières sur le front des troupes... Hah! sans rire, le spectacle valait vraiment plus cher qu'une médaille! Bref, avec toutes mes citations, même les taches sur mon dossier militaire n'ont pas pu m'empêcher d'intégrer le SSC. Je suppose qu'aujourd'hui, des ronds-de-cuir surpayés comme notre cher capitaine Dak Annlee regrettent ce choix de la commission de recrutement...
Jordan Washington demeura un long moment sans répondre. Kallaghian l'observa discrètement du coin de l'œil: le jeune homme était silencieux, mais néanmoins légèrement agité au niveau des extrémités. L'enquêteur chevronné avait appris depuis assez longtemps à interpréter les indices dans le comportement physique des Humains, pour deviner que son adjoint hésitait à lui dire ou à lui demander quelque chose. L'hésitation de celui-ci ne dura d'ailleurs guère plus longtemps:
-–- Permission de vous livrer le fond de ma pensée, Monsieur?
-–- T'as pas l'air du genre à garder tes idées pour toi, petit, l'encouragea le Turien. Alors vas-y: fais-toi plaisir...
-–- Monsieur, le prenez pas mal, mais... Vous êtes de très loin le flic le plus exécrable que j'aie jamais connu! Et pourtant, je pensais avoir déjà côtoyé le fond du panier, à San Francisco... En revanche, je suis certain que vous pourriez être formidable comme agent Spectre, sans règles pour vous entraver! Bon sang, comment ça se fait que personne ne se soit encore rendu compte d'une pareille évidence?!
-–- Tiens ouais, t'as raison, comment ça se fait? ricana Harrius pour lui-même.
Le bleu n'avait pas encore rejoint le SSC depuis assez longtemps, ni été suffisamment exposé à ses bruits de couloir, pour savoir que justement, le conseiller turien bataillait depuis des mois pour faire de l'Inspecteur un agent Spectre à part entière. L'ingénuité de sa remarque n'en fit que davantage sourire Kallaghian, d'un sourire amer...
-–- Vous pensez qu'on arrivera à remettre la main sur le docteur Baaltis, Monsieur? demanda encore Washington.
Harrius dodelina de la tête en sirotant une nouvelle gorgée de son café:
-–- Je doute qu'elle aille chercher refuge auprès de Berzhek et de son gang de mercenaires des rues. D'abord, parce qu'elle n'est quand même pas assez idiote se suicider de cette manière, à présent que le Butarien est hors de contrôle. Ensuite, parce que de toute façon, elle ignore sans doute comment les joindre: c'était son petit fumier de complice galarien qui était en contact direct avec Berzhek et sa bande...
-–- Hum, euh... C'est comment leur nom, déjà, Monsieur? demanda le jeune Terrien, qui avait encore des problèmes avec tous ces dialectes aliens.
-–- Jebag nar An'Jebag, lui rappela l'Inspecteur avec patience.
-–- "La vertu au service du vice", se souvint Washington. Pourvoyeurs de dépravations en tous genres... Je comprends mieux maintenant pourquoi les avocats de toutes ces riches familles du Présidium leur avaient conseillé de ne pas coopérer avec le SSC. Quel nid de pourriture et de décadence, c'est à peine croyable!
Harrius confirma sur un ton désabusé:
-–- Alors tu comprends mieux maintenant aussi pourquoi je me tiens le plus éloigné possible de toute la merde du Présidium: pour moi, tout cet endroit pue encore plus que des toilettes vortchas! Enfin, si les Vortchas utilisaient des toilettes...
Le Turien vida bruyamment le fond de son gobelet, qu'il fit ensuite passer par-dessus son épaule vers le siège arrière de la navette banalisée.
-–- Termine ton café, mon gars, encouragea-t-il son équipier. Il faut encore que je rentre me mettre à mon avantage. Ce soir, j'ai rendez-vous avec un menu sushi, et avec le plus beau canon de toute la 43ème Division de Marines! Elle est pas belle la vie?
Washington leva les yeux au plafond en soupirant discrètement. Même si le docteur Tanyd Veltrin semblait avoir bel et bien réussi à envoûter les sens de son supérieur turien, l'Humain aurait tout de même été surpris d'entendre celui-ci parler d'elle avec respect et poésie... Un point le troublait toutefois encore, qu'il se mit en devoir d'éclaircir:
-–- Désolé si la question vous semble indiscrète, Monsieur, mais... Vous avez déjà été marié?
Harrius acquiesça sans grand enthousiasme:
-–- Il faut croire que les héroïnes de guerre décorées, c'est un genre qui branche bien certains Turiens; car mes deux épouses précédentes en étaient déjà... De la bravoure à revendre, toutes les deux! La première en est morte, d'ailleurs. Quant à la seconde... J'aurais préféré!
Jordan Washington laissa passer un moment de silence sur cette dernière révélation avant de poser sa question suivante, celle qui menait là où il voulait vraiment en venir:
-–- Monsieur, loin de moi l'idée de me mêler de... enfin, de votre vie personnelle, mais... Concernant le docteur Veltrin, vous n'envisagez pas qu'elle puisse être complice de quelque manière dans toute cette affaire, et qu'elle cherche à tirer parti de... eh bien de l'influence qu'elle pourrait avoir sur vous pour vous tirer les vers du nez, et savoir ainsi exactement où nous en sommes dans notre enquête?
-–- Je ne t'ai pas attendu pour prendre ça en compte, petit malin, rétorqua l'Inspecteur d'un ton plein d'assurance. Et si tel est le cas, alors ce ne sera pas aussi facile qu'elle voudrait le croire: je ne suis plus un petit jeunot guidé par ses hormones, figure-toi, même si j'ai pu te donner l'impression du contraire! Quant à tirer les vers du nez de l'autre, ça marche dans les deux sens: je suis moi-même assez fortiche pour deviner où quelqu'un essaie d'en venir, ou ce qu'il s'efforce de dissimuler, rien qu'à partir de ses contradictions, de ses non-dits, des blancs et des incohérences dans la conversation... Alors crois-moi, je...
Un signal d'appel se mit soudain à clignoter sur le poignet osseux de l'Inspecteur, qui en identifia rapidement l'origine:
-–- Ah! C'est justement Tanyd... Enfin, le docteur Veltrin. Tu peux aller attendre dehors, officier Washington? On a bien droit à un peu d'intimité, non?
La réponse muette du jeune Humain se limita à un sourire complice. Il avait déjà relevé sa portière et s'apprêtait à quitter la navette, lorsqu'un geste du bras de son équipier turien, un geste tout à la fois impérieux et tendu, l'incita à venir se rasseoir. La nervosité croissante de l'Inspecteur transparaissait également dans le ton de la conversation qu'il menait sur son Omnitech:
-–- Hé, qui parle, là? Par les Esprits, où est le docteur Veltrin?! Quoi...? Comment?! Vous voulez que je...? Non mais vous êtes malades ou quoi? Je veux parler au docteur Veltrin, tout de suite! Que...? J'ai dit: passez-moi Tanyd, bordel! Je vous jure que si vous lui avez fait le moindre mal, je...! De quoi? Ça te fait marrer, enflure de mercenaire de...?! C'est ça, rigole: t'auras moins envie de rire, quand je t'aurais chié du dextro dans tes quatre putains d'orbites crevées, encu...!
Le reste du discours décousu de Kallaghian dura encore un moment, sur un volume de plus en plus sonore et sur un registre de moins en moins expurgé. Washington en conçut à plusieurs reprises l'envie irrépressible de sortir, ou de se faire le petit possible sous le siège de la navette. Il savait qu'il aurait sans doute vu le visage du Turien prendre des teintes cramoisies, si son sang avait été rouge, et si la chair de son visage n'avait pas été dissimulée sous sa carapace faciale. La communication s'acheva enfin – ainsi que le calvaire de l'officier Washington! –, lorsque Kallaghian réalisa que son interlocuteur avait déjà raccroché depuis longtemps. La respiration de l'Inspecteur était alors sifflante, et la tonalité de sa voix totalement égarée:
-–- Berzhek et ses ordures... Ils... Ils ont enlevé Tanyd! Ils veulent qu'on aille récupérer le reste de leur stock de Hallex frelaté planqué sur l'anneau du Présidium, et qu'on le leur rapporte ici sur Zakéra... Sinon...
-–- Mais comment ont-ils su, pour le docteur Veltrin et nous? Enfin, et vous, surtout...? corrigea rapidement Washington.
-–- Mystère, soupira Harrius encore épuisé. Mais on verra ça plus tard... Pour l'instant, il va falloir décider de ce qu'on va faire. Berzhek m'a désigné les lieux et les intermédiaires chez qui passer récupérer les doses de Hallex... avec un délai très court, avant qu'il ne me recontacte pour me donner le lieu d'échange sur Zakéra!
-–- Nous savons bien sûr tous les deux qu'il n'y aura pas vraiment d'échange, n'est-ce pas? établit Washington d'une voix résignée. Berzhek ne laissera pas passer l'occasion de faire d'une pierre deux coups: récupérer son stock infecté afin de préserver ses meilleurs clients... et se débarrasser de tous les gêneurs trop proches de sa trace, et trop au fait de ses petits trafics!
Harrius Kallaghian hocha la tête en silence, avant de commencer à triturer son menton corné d'une serre fébrile – un geste de pure nervosité, que son adjoint ne l'avait encore jamais vu effectuer auparavant. L'interjection que lâcha ensuite l'Inspecteur, en revanche, le jeune Humain ne l'avait déjà que trop souvent entendue:
-–- Oh, par les putains d'Esprits...!
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