Ecrit pour ladiesbingo sur le thème "The Age or Reason". Spoilers sur tout le manga. Comme dans le manga, on trouve des thèmes de pensées suiidaires et d'homophobie, internalisée ou non.


Les parents d'Alice ont demandé à Eliza de quitter l'Angleterre.

Elle en a honte, mais la première chose qui lui vient à l'esprit est la terreur. Elle se sent comme assise juste sous une lame tranchante qui se balance de plus en plus bas, condamnée à un sort terrible si elle ne saute pas, rapidement, soit d'un côté, soit de l'autre.

Est-ce que j'aime la petite Alice de cete façon ? Non.

Est-ce que je pourrais l'aimer ? Oui.

Est-ce que je le veux, un bonheur furtif qui coûterait sa réputation et peut-être la mienne ? Est-ce qu'il vaut mieux avoir aimé et perdu que de ne pas avoir aimé du tout ?

Eliza est une personne raisonnable. Eliza a toujours voulu voyager, alors quand on lui donne l'argent pour son billet et son installation, en signe de générosité méprisante, celui lui fait oublier un peu les amis qu'elle ne verra plus qu'à travers leur écriture.

Alors elle s'enfuit, laisse à d'autres le soin de veiller sur la tombe de sa mère (qui ne saura jamais sa honte - oh, Eliza est si lâche, la lâcheté est simple - dont le fantôme n'a pas pu voir la tragédie qui se jouait)

Au Japon, Eliza se plait plus qu'elle l'aurait cru. Mais elle découvre une chose.

Elle a pu fuir l'amour aisément. Elle est une adulte. Mais elle ne peut pas fuir sa responsabilité, pour exactement la même raison. Et quand elle pense à la solitude d'Alice, elle s'en sent coupable, d'autant plus coupable qu'elle ne la partage pas autant qu'elle aurait pu.

Quand Hanako se passionne pour le livre d'Alice, elle se dit : peut-être que cette solitude peut toucher à sa fin. Et elle ne lui dit rien, parce qu'en cette instant, ce qu'elle veut le plus au monde est s'effacer de leur amitié qu'elle imagine.

Peut-être peut-elle payer la moitié de ce qu'elle doit au coeur blessé d'Alice.


Le Japon, comme toutes les contrées lointaines, a toujours été pour Alice un pays fait plus de rêves que de réalité.

Depuis qu'elle sait qu'Eliza s'y trouve, elle pose un regard plus appuyé sur tout ce qui en vient, les estampes, les vases, les livres qui en parlent surtout. Parce que les livres sont toujours la route qui mène directement vers son coeur.

Elle lit un texte sur les centaines de dieux qu'on y trouve et éprouve le besoin d'adresser une minuscule prière sacrilège à son jardin de roses, pour qu'il la protège, à Eliza elle-même, une déesse des amours interdits dans un lieu distant, qui est pourtant plus accueillant pour elle que la froide Angleterre.

Elle lit un article sur les samouraïs, et leur façon de rejoindre la mort pour éviter le déshonneur, un ami fidèle leur coupant la tête une fois qu'ils ont montré leur résolution. Le texte parle de barbarie, et tout ce qu'elle y voit est la possibilité de ne pas mourir seule.

Alice pense à la mort trop souvent, sans effroi, juste comme une porte de sortie. Comme de cesser de lire un livre parce qu'il ne lui plait plus, comme de brûler les dernières pages qu'elle a écrites. Comme un lac très paisible dans lequel s'endormir.

Quand elle rencontre Hanako, venue depuis le Japon pour elle, elle pense qu'elle apporte la mort qu'elle cherchait. C'est un rêve qui se réalise. Sous ses yeux lumineux elle ne sera pas seule.

Mais Hanako apporte aussi de nouveaux principes, de nouveaux dieux, peut-être aussi de nouvelles amours, ce qui est, après tout, presque la même chose.

Si Alice vit, elle devra faire des choix.

Sous le soleil d'Hanako, cela devient peu à peu une promesse au lieu d'une menace.

Alice a l'impression d'avoir été seulement une pousse en germe, de devenir enfin une fleur.


Hanako est la fille la plus heureuse du monde, dans la chaleur du coeur d'Alice. Elle se sent coupable, quand elle pense à tous les bonheurs qui manquent à Alice - sa maison, sa famille, son jardin...

Elles ont un tout petit jardin, dans la toute petite maison où elles vivent actuellement. Ce n'est pas la même chose.

Aussi, quand Alice demande à Hanako si elle a été malheureuse dans sa vie, Hanako espère que cela les rapprochera encore plus, jusqu'à ce que rien ne puisse jamais les séparer.

Elle parle de son élève Chôko, de sa tentative de suicide.

Elle dit combien sa quête pour retrouver Victor Franks a été aussi une fuite.

"Oh." dit Alice, et elle lance au fond des yeux d'Hanako un regard d'émotion brûlante.

"Quand je t'ai demandé de me tuer, je ne savais pas..."

"Ce n'est rien !" s'exclame immédiatement Hanako. (Elle ne veut pas faire souffrir Alice. Mais aussi, elle veut panser toutes les plaies du coeur d'Alice, et elle ne regrette rien.)

Puis Alice lui embrasse le poignet avec révérence, d'une façon qui lui fait tourner la tête.

"Je t'ai dit que ton sourire n'était que pour moi," dit-elle. "Et la chaleur de tes yeux de soleil, elle m'appartient aussi. Mais la foi en la vie que tu m'as donnée, je sais que tu veux la partager. Je sais
qu'elle est pour l'univers entier. Elle sera dans tes livres, dans ton enseignement, et tu sauveras bien plus de vies que seulement moi."

Et elle murmure, comme un secret honteux. "Si tu veux prouver que tout est possible, tu peux même parler de moi."

Elles se serrent l'une contre l'autre, et Hanako savoure avec joie la force de l'amour d'Alice.

Hanako est la femme la plus heureuse du monde, et rien ni personne ne les séparera, pas même la mort qu'Alice a tant aimée autrefois.