Aujourd'hui Stan n'arrive pas à se lever. Il regarde inlassablement son plafond, la notion du temps lui a échappé depuis un moment déjà. Va-t-il se briser, s'effondrer sur sa tête ? L'amas de béton finira-t-il par bouger à force d'être fixé comme ça ? Stan esquisse un sourire au fond de sa couche, c'est complètement stupide. Tout est bon pour faire passer le temps du moment que ça ne lui demande pas d'effort.
Se lever, mettre un pied devant l'autre, ces actions pourtant si naturelles et machinales sont devenues d'horribles épreuves quotidiennes pour Stan. Tout comme son corps, son cerveau fonctionne au ralentit. Ses membres sont lourds. Il a du mal à articuler dernièrement, faire des phrases complètes l'essouffle. Depuis combien de temps n'a-t-il pas eu de réelle conversation?
Tout ça n'est pas bon pour lui. Il le sait parfaitement. Et ça l'énerve quand on lui fait ce genre de remarque parce qu'il a juste envie de hurler. Hurler que c'est plus fort que lui, que plus il lutte, plus il s'enfonce. C'est un cercle vicieux dans lequel il est prit au piège depuis des années. Mais il ne peut plus hurler.
Soudain, les battements de son cœur accélèrent. Il porte une main à sa cage thoracique, il la sent trembler, c'est très désagréable. Ca a pour effet de faire remonter une angoisse en lui. OK, il faut qu'il sorte du lit maintenant. Sinon ça risque de s'empirer et de le rendre fou. Le montant de la porte et ses phalanges s'en souviennent encore.
Stan pousse un lourd soupir en se redressant. Il balaye sa chambre des yeux, c'est un foutoir. Bien qu'il ait une penderie à disposition, ses vêtements jonchent le sol. Il y a aussi des cadavres de bouteilles, des assiettes, des paquets de clopes vides... Sans oublier l'épaisse couche de poussière qui alourdi l'air.
Sans s'attarder sur l'état tout aussi désastreux de sa table de chevet et son bureau, il enjambe les nombreux obstacles de sa piaule et en sort.
La lumière du couloir brûle sa rétine à tel point que Stan garde les yeux plissé tout le long de sa descente au rez-de-chaussée. Il entend des bruits de couverts dans la salle à manger et la télé aussi. Il reconnait la voix du présentateur des infos. Putain, il est quelle heure ? On est quel jour ? Quel mois ? Stan sent un violent vertige l'affaiblir, l'angoisse lui tord les boyaux sans qu'il ne sache pourquoi.
Puis, une voix le sort momentanément de ses tourments.
"Bouge toi l'déchet, j'veux passer." Shelley ne lui adresse même pas un regard. Très vite, elle s'agace de son manque de réaction et le bouscule.
Sa sœur avait parlé assez fort pour que ses parents l'entendent. Néanmoins leur manque de réaction est habituelle pour Stan. Tout comme la véhémence de sa sœur. En fait, il se poserait sûrement des questions le jour où ils décideraient d'intervenir. Stan ne bronche pas, descend les quelques marches restantes et se dirige à pas lourd dans la cuisine. Sans même un regard pour sa mère, qui s'attelait à faire la vaisselle, il se place à ses côtés. Non pas pour lui adresser la parole mais pour allumer la bouilloire. Ce serait en vain de toute manière, elle ne lui parle plus depuis un moment.
Quand il avait fait sa première dépression, à dix ans, Sharon s'était beaucoup inquiétée pour lui. Tout de suite, elle avait contacté un spécialiste, elle voulait que son fils soit prit en charge par les meilleures personnes. Malheureusement, hormis rendre sa progéniture alcoolique et lui coûter un bras, ça n'a pas changé grand chose.
Au bout d'un moment, Stan s'en était quand même sortit. Il était encore innocent, il avait le droit de croire ça irait mieux pour toujours. Et puis ses parents s'étaient remis ensemble, finalement il lui suffisait juste de retrouver ses repères.
Si seulement c'était si simple.
Le "clic" de la bouilloire électrique s'éteignant dissipe ses pensées. Stan prend une tasse dans le placard et saisit un sachet de thé dans le paquet à côté des récipients en céramique. Il y verse l'eau fumante, attrape une plaquette de paroxétine et la fait craquer pour en récupérer le contenu.
Pour se distraire de la brûlure causée par l'eau bouillante dans sa gorge, il lit les inscriptions du sachet de thé; Passiflore, contre les angoisses et les insomnies.
Foutaises. Comme si une plante à la con allait l'aider à s'endormir alors que même ses médocs ne le font pas. Ils sont vraiment trop cons ces médecins. C'est sûrement les mêmes connards qui prennent un coca zéro avec leur menu Mcdo. Ca lui donne envie de pendre un deuxième comprimé. Il n'hésite pas une seconde. Puis, il tourne les talons. Laissant derrière lui le cadavre de la plaquette et du sachet de thé. C'est en entendant sa mère les jeter violement à la poubelle qu'il se rend compte de son oubli. Pauvre Sharon, elle mérite beaucoup mieux que l'épave qui lui sert de fils.
Non sans manquer de renverser le contenu de sa tasse, Stan remonte jusqu'à sa chambre. L'odeur est un mélange de beuh, de transpiration et de poussière. Elle lui agresse les narines dès qu'il pénètre dans la pièce. M'enfin, c'est juste l'histoire de quelques secondes. Il s'y réhabitue rapidement. On peut clairement voir aux froissements de ses draps où il a l'habitude de se poser.
Alors, comme tous les jours depuis... Depuis quand déjà ? Il ne sait plus. Stan s'assoit en tailleur sur son lit. L'effet des médicaments commence à lui cogner la tête. Il ignore cette sensation et saisit de quoi se rouler un joint, sur sa table de chevet. Comme il fonctionne au ralentit, il lui faudra cinq minutes pour terminer cette putain de mèche. Mais une fois cette dernière entre ses lèvres, tandis qu'il s'allonge, il se dit que ça en valait la peine. Rapidement, Stan jette un œil à son téléphone. Il le déverrouille et, finalement, bug dessus avant de le verrouiller à nouveau. Aussi bête que cela puisse paraître, il n'a plus une seule foutre idée de pourquoi il l'a prit.
"De quelle couleur était le ciel quand je suis allé dans la cuisine ?" Se demande-t-il intérieurement. Mais a-t-il même regardé le ciel ? Les rideaux étaient tirés ? Pourquoi sa tête est une telle passoire ?
Il est quelle heure ? Ah, voilà pourquoi il avait prit ce foutu téléphone.
Un faible soupir s'échappe de ses lèvres tandis qu'il constate que rien ne s'affiche sur son portable. Plus de batterie. Le chargeur doit être sur le bureau, ou quelque chose comme ça. Stan guette la surface du coin de l'œil. Tant pis, de toute façon il n'arrive pas à se lever.
