1# Retrouvailles à quai


« Et toi, viking à la peau salée, ricana l'Ami-des-Loups dans le matin levant. Je sens la puanteur d'une douzaine de royaumes dans ta barbe !

- Et ce n'est qu'un début ! »

Réjoui du retour au bercail de Sigurd, son frère d'adoption, Eivor lui offrit la plus belle des embrassades. Le viking aux tresses couleur châtaigne souriait d'une oreille à l'autre en ouvrant ses bras à son ami. C'était l'accueil le plus chaleureux que Sigurd, le prince à la toison de feu, pouvait recevoir, même ! L'étreinte entre les deux hommes dura plusieurs poignées de secondes, bien qu'elle parut plus longue aux yeux d'Eivor. Les embruns exotiques portés par Sigurd lui arrivaient tout droit dans les narines, remplissant chacun de ses souffles d'un air nouveau. Eivor trouvait réconfortant de se voir à nouveau entouré des bras de son camarade après ses deux hivers d'absence. Une absence qui avait pesé autant à Styrbjorn, le roi de Fornberg et père de Sigurd, qu'à tout le village. Mais ce manque de « l'autre » se trouvait encore plus présent chez le « petit dernier » du dirigeant. Dans son embrassade, Eivor voulut dire à quel point le départ de Sigurd lui avait laissé un grand vide au creux du cœur. Il mourait d'envie de garder son ami de toujours auprès de lui, un peu plus longtemps, juste un peu plus longtemps. En vain, le viking à la chevelure et à la barbe rousse brisa l'étreinte, trop occupé à devoir saluer le reste de sa famille venu l'accueillir.

Une fois que les retrouvailles avec Eivor furent finies pour de bon, alors Sigurd se tourna vers celle qu'il appelait, par commodités, sa « douce ». Celle-ci n'esquissa même pas un sourire lorsque son époux s'approcha d'elle pour lui déposer un baiser. Après tout, leur union, fruit d'un arrangement entre deux puissants, ne donnait pas grand chose de bon. Et ce malgré toute la volonté du roi à ce propos.

« Randvi, ma chère femme... »

La guerrière appelée par Sigurd échangea quelques mots avec celui-ci, sous l'œil d'Eivor. Il avait du mal à apprécier cette femme, mais elle faisait partie de la famille, et pour ne froisser ni son « frère », ni son « père », le fidèle drengr du prince ne laissait rien paraître de son animosité. Seulement, le ressentiment qui avait grandi en Eivor à l'encontre de Randvi, ces dernières années, tordit de nouveau l'estomac du viking lorsqu'il l'entendit maugréer à propos de « nouveaux amis » que Sigurd avait amené avec lui. Décidément, il semblait bien qu'elle se trouvait être la seule personne qui ne s'accommodait pas du retour du fils prodigue.

« Oui... Basim et Hytham, répondit avec entrain Sigurd. Nous nous sommes rencontrés à Mikligard, dont ils m'ont montré tous les secrets.

- Nous sommes reconnaissants à Sigurd pour son invitation, et... »

Les deux nouveaux venus s'approchèrent et saluèrent Eivor et Randvi. Celui qui prit la parole connaissait certainement le dialecte par l'intermédiaire du fils de Styrbjorn, seulement un léger accent compliquait quelque peu la compréhension d'Eivor qui devait se concentrer sur les locutions. Sigurd était doué pour se faire apprécier des personnes qu'il rencontrait : d'ailleurs, depuis ses plus lointains souvenirs, Eivor adorait son frère. Et encore bien plus depuis que leurs contacts se faisaient plus rares. Sigurd. Qu'est-ce qu'il lui avait manqué !

Après de brèves conversations sur les quais, le rouquin pria son équipage de finir de débarrasser, d'un signe de main, son navire des richesses amassées. Des pierres, des métaux, des poteries et des bijoux se serraient dans des caisses comblées avec de la paille. Le roi Styrborn serait ravi de découvrir ce butin, pensa l'Ami-des-Loups en regardant les gens de Sigurd faire. Même si le plus beau des trésors n'était autre que la présence de son frère.

« … Je vais aller voir mon père et lui parler de mes voyages... »

Sigurd reprit la parole en attrapant Randvi et Eivor par les épaules, les amenant à la maison longue au même pas. Puis, l'air goguenard, il poursuivit à l'attention de son frère :

« Nous avons fait du troc avec un navire, ce matin et on nous a raconté qu'Eivor l'Ami-des-Loups fut capturé par les hommes de Kjotve.

- Ce n'est pas toute l'histoire, se défendit en riant le viking aux cheveux et à la barbe couleur châtain. J'ai tué mes gardiens et libéré mon équipage. Ce qui m'a valu les reproches de ton père. Mais tu connais mon opinion, mon frère : seule la guerre pourra chasser Kjotve de nos terres. En cela, il n'est pas d'accord.

- Je sais, je sais. Père pense trop et n'agit pas assez... Mais cela va changer, aujourd'hui. Je te le promets.»

Avançant toujours vers le plus grand bâtiment de Fornberg, le prince prodigue assura à ses accompagnants – mais surtout à Eivor – que, sous peu, personne ne prononcerait plus le nom du belliqueux Kjotve, ce même homme qui avait bafoué dix-sept ans auparavant la trêve entre les peuples, et tué le père d'Eivor, Varin. En cela, Sigurd savait que la mort du Cruel tenait à cœur son frère d'adoption : depuis tout ce temps, l'Ami-des-Loups s'était endurci dans le but d'arracher la vie à celui qui avait fait mourir en lâche son géniteur.

Maintenant au seuil de la maison longue, Sigurd se stoppa en apercevant, au loin, la haute silhouette de Styrbjorn. Ce dernier venait d'un pas sûr, content de pouvoir admirer à nouveau son unique fils de sang. Le roi ouvrit ses bras, à proximité de Sigurd, pour lui donner son accueil.

« Mon fils. Bienvenue chez toi.

- Ah, père... »

Le souverain de la bourgade prit son garçon dans ses bras, lui donnant des tapes légères dans le dos. Eivor observait la scène du coin de l'oeil et, même s'il ne pouvait voir distinctement les traits de Randvi, il devina aisément que la femme de Sigurd souriait étrangement – comme à chaque prise de parole « sage » de Styrbjorn, en fait. La brune savait que quelque chose tournerait mal, cela allait de soi. Elle connaissait mieux le roi que son propre mari, et les sautes d'humeur du dirigeant de Fornberg lui étaient désormais plus que familières...

« Ce soir, Sigurd, nous festoierons en l'honneur de ton retour, s'exclama le roi. Les tables seront chargées d'orge et d'agneau, de pain et d'hydromel...

- Et rien d'autre, s'il te plaît, insista Sigurd. Je ne veux que ce que tu offrirais à un esclave. C'est à moi de te rendre honneur. Je rapporte des présents et des récits de contrées lointaines. Après deux hivers d'absence, je n'en manque pas.

- Très bien, très bien. Viens, entre. »

Styrbjorn pensa conclure les retrouvailles avec son enfant de cette manière, s'en retournant vers la maison longue pour mettre en place les préparatifs de la fête prévue pour son fils, mais Sigurd ne l'entendait pas de cette oreille. À peine à quai, le viking aux cheveux de feu était déjà sur le pied de guerre, prêt à s'en prendre à leur ennemi, au Cruel, à Kjotve. Comme Eivor et lui l'avaient évoqué, il fallait frapper, vite et fort, et couper la tête de cette vipère pour en faire tarir le venin.

« … Et une fois rassasiés, père, nous parlerons de Kjotve et de son clan. Et de la manière dont nous mettrons fin à la terreur qu'ils font régner. »

En entendant ces paroles, le roi se stoppa net à l'entrée de la longère, visiblement contrarié par les dernières paroles de Sigurd. Le guerrier roux croisa les bras sur son torse, décidé à rester comme un roc face à son paternel. Eivor admirait cette attitude, lui qui s'opposait à leur souverain d'une façon si différente. Sigurd était du genre frontal, à ne pas se laisser faire, et à répliquer au centuple à ce qu'on lui faisait. Ce qui ne s'avérait pas être le cas de son père.

Styrbjorn se retourna pour se trouver face à son garçon, l'air méfiant. L'Ami-des-Loups redoutait, en quelque sorte, cette attitude : cela voulait dire que leur roi allait camper sur ses positions et que, bien que son fils soit fraîchement revenu, une altercation résulterait de leurs échanges. Et il n'était jamais bon de s'en retrouver dans les parages...

« Il nous provoque depuis trop longtemps, nous insulte depuis tant de saisons, aboya presque Sigurd. Je le sais. Eivor le sait... Il faut que cela cesse.

- Oui, bien sûr, fit le dirigeant sans grande conviction. Lorsque l'heure sera venue.

- C'est ce que tu répètes depuis mon départ pour l'ailleurs. Notre roi est-il devenu un eunuque ?! »

Sigurd fronça les sourcils, foudroyant du regard son propre père, l'invectivant au passage. Puis, voyant que ce dernier restait stoïque face à son acte désapprobateur, le rouquin tourna la tête vers Randvi, cherchant un soutien quelconque. Aide qu'elle ne lui apporta pas, préférant fixer un caillou non loin de ses pieds. La femme de Sigurd suivait scrupuleusement ce que Styrbjorn préconisait. Après tout, elle n'était qu'un arrangement entre deux factions d'un même peuple, et sa protection dépendait du roi de Fornberg. Eivor, de son côté, désirait réagir. Son ami s'en rendit compte, et une lueur soudaine habita sa vitrée. Cependant le père de Sigurd fut plus prompt à donner suite aux paroles de son fils, coupant l'herbe sous le pied d'Eivor :

« Si tu es aussi indigne devant ton père que devant ton équipage, il n'y a nul doute... Tu ne pourras jamais me succéder, mon enfant. »

À ces mots, le viking aux cheveux flamboyants se détourna de son père et de son épouse. L'un était sourd à ses mots, l'autre s'en détachait délibérément. Il n'y avait qu'Eivor qui soit de l'avis de Sigurd, et celui-ci l'avait très vite compris...

« Viens, mon frère, grogna le roux. Rattrapons le temps perdu ensemble, puisque ma présence n'est pas requise avant la fête de ce soir. »