Chapitre 30 : Nightmare

"ACTIVEZ-VOUS, BANDE D'INCAPABLES, SI VOUS NE SOUHAITEZ PAS QUE GARUDA SE CHARGE LUI-MÊME DE VOUS RAPPELER LA RAISON DE VOTRE PRÉSENCE ICI !"

Eliott demeurait fasciné par le maniement des fouets, semblant se gaver du claquement sec des lanières sur les chairs fatiguées.

"Brûlerais-tu d'essayer ?..." questionna Aiacos, notant l'expression intriguée du jeune Spectre.

Eliott hocha la tête.

Aiacos se leva. Minos se préparait à un beau spectacle, prenant du recul pour mieux l'admirer, se positionnant aux côtés de Violate.

Aiacos s'empara d'un fouet, le tenant fermement, faisant couler la lanière le long de son avant-bras guindé par le surplis.

"Chacun sa façon, le principal étant de frapper le point le plus faible."

La lanière glissa avant la frappe, vive, emportant le pan entier d'un corps et quelques côtes.

"Le tout est de ne guère hésiter." lui présentant l'arme.

"Ne pas hésiter ?..."

"Jamais."

Eliott se saisit du fouet, le fit claquer au sol avant d'aviser la masse grouillante de l'œil, cherchant celui qui se ferait dévorer.

Aiacos patientait, bras croisés.

Ne pas hésiter. Ne pas hésiter. Jamais. Frapper. Fort. Vite.

Eliott arma avant d'abattre le châtiment sur l'un d'eux, au hasard.

L'impact ne fut guère équivalent au coup porté par Garuda lui-même mais il satisfit le maître des lieux.

A Eliott d'y prendre goût, perfectionnant sa technique.

"HAHAHAHAHA !... Bien vu, jeune Spectre !..." rit Garuda, finissant par lui tapoter l'épaule.

Minos souriait à n'en plus finir de voir les deux Spectres s'entendre ainsi.


Aiacos posa son pied botté sur la table, manquant de peu de la faire céder, piochant le premier dans les plats servis.

"Je suis délecté." avoua Minos, n'ayant d'yeux que pour son bel Oiseau sauvage.

"Il t'en faut peu, Minos." moqueur, accrochant un moment son regard. "Je t'en prie, prends ce qui te fait plaisir."

"Ce qui me ferait plaisir se tient au bout de cette même table." avisant la position suprême de Garuda.

"Veux-tu que je te prenne sur cette même table, Griffon ? Au milieu de plats ?..."

"Je n'y trouverai guère à redire tant tu t'appliques à faire enfler mon appétit."

"Tu seras donc à point pour le dessert." follement amusé par cette conversation à double sens évident, l'avisant d'un regard explicite sur ce qui attend son magnifique partenaire.

"J'ignore si ma patience sera suffisante pour attendre que tu en aies terminé." grattant furieusement la table de ses ongles à l'ovale parfaite.

"Ooooh. Je vois. Une urgence ?..." amusé.

"D'ailleurs, je trouve que tu traînes."

Petit rire en face. "Tu es bien le seul Spectre en ce monde à qui je permets un tel ton, mon beau Griffon."

Le concerné se mordit la lèvre presque au sang, tempes animées par l'afflux de sang que la fière silhouette d'Aiacos faisait naître en lui.

"Pour te faire patienter, je t'encourage à me narrer ce que tu reproches tant aux larves pieuses."

"De croire en de fanatiques niaiseries."

"Uh ? Je pense plutôt que ça a un trait avec ta vie d'avant." ciblant dans le mille.

Comment s'y prenait-il, par Hadès ?... Ah oui, ce n'était pas un Juge pour rien, sourit Minos.

"Alors ? J'écoute." mordant dans une cuisse juteuse.

"Ma... mère." sur un reniflement. "Qui nous obligeait, ma sœur et moi, à nous plier à l'exercice de la confession en sa présence, à des séances interminables de prières qu'elle présidait... tout en trompant mon père." sur une moue de parfait dégoût. "Elle m'a écœuré à tout jamais de la moindre notion religieuse."

"Je vois. J'ai, à dire vrai, de moins en moins d'égard à l'avoir scellée. Elle en a causé, des dégâts."

"Si elle savait que son cher et irréprochable fils fréquente à présent un être de son sexe..." sur un regard provoquant.

"Et que nous avons des relations charnelles hors de tout cadre légal." lui emboîtant le pas. "Fort heureusement, notre Seigneur Hadès ne s'arrête pas à ce genre de considérations stériles."

"Elle te répudierait sans tarder !..." amusé.

"Je lui tournerai le dos bien avant qu'elle n'y procède et tu l'emporterais dans un flash énergétique." souriant à l'idée.

"Oui. Sans doute, Minos." lui assurant son soutien. "Si j'étais déjà Juge et toi humain, le blasphème n'en serait que plus vif."

"Tu y penses parfois ?..."

"Toi faisant encore partie des larves et moi Juge de Sa Seigneurie ?... Oui. Souvent."

"Je veux tout savoir." se penchant sur la table.

"Je serai sans doute allé jusqu'à la compromission."

"Je me délecte de l'entendre." régalé jusqu'en son sexe. "Et... y aurais-je répondu favorablement ?"

"Tu en doutes ?..."

"Tu aurais de quoi impressionner le jeune homme que j'ai été, Garuda, toi, le fils des cieux. Oh, oui, j'aurai tremblé un long moment !... Avec les idioties que ma mère m'avait mises en tête, à savoir cette histoire insensée de châtiment divin, je t'aurai sans doute pris pour un de ces pièges : une apparence désirable qui camouflerait une justice implacable."

"Tu étais donc superstitieux, Sindre ?..."

"A l'époque, on avait tendance, malgré les progrès des sciences, à mettre les événements inexpliqués sur le compte des émotions divines."

"J'aurai donc été à la fois ton amant et ton... bourreau ?... C'est intéressant comme concept. Cela mérite d'être creusé." sur un petit lever de sourcils.

"Termine ton repas, Garuda. Je meurs d'envie de me donner à toi."

"Tu t'es entendu, Griffon ? Qu'en penserait ta pieuse mère ?..."

"Et toi, ton père ?" du tac-au-tac.

"Il dirait que... c'était écrit. La seule chose qu'il ne me pardonnerait pas serait de ne point lui offrir de descendance pour assurer la lignée des Shaan." sur un petit rire.

"Ton père se tromperait fort. Eliott demeure notre plus belle réussite."

"Je dois avouer qu'il m'a impressionné au maniement du fouet."

"Évidemment, tu t'es bien gardé de le lui signifier." croisant les bras.

"Je suis avare en compliments, tu le sais bien." rinçant son repas avec du nectar, enfin repu.

"J'ai bien failli attendre." ironisa Minos.

"Et cela en valait la peine, selon toi ?..." joueur, l'invitant à s'installer sur ses cuisses solides.

"Je sais que si Garuda a le ventre plein, il se trouve plus enclin à honorer d'autres appétits."

"J'ai d'ailleurs un joli Griffon qui se propose de conclure mon repas."

Minos venait de prendre place à son aise sur les cuisses de son amant, paumes se posant sur le torse non moins avantageux d'Aiacos. Ce dernier perdit derechef les doigts dans les mèches argentées, sur un soupir épris.

"Un magnifique, superbe Griffon..."

"La digestion te rend flatteur." s'amusait Minos.

"Je ne fais que rendre gloire à la réalité." s'insurgea mollement Garuda, connaissant l'humeur de son partenaire qui aimait faire mine de ne pas apprécier le compliment à sa très juste valeur.

Aiacos glissa quelques doigts doux dans la bouche de Minos. "Aussi doué pour embrasser, gâter que proférer les grossièretés les plus abjectes." rêveur. "J'en ai rêvé ma vie durant et notre Seigneur l'a fait."

"Que... préfères-tu de moi, Cos ?..." curieux et surpris lui-même qu'il n'ait jamais questionné son amant à ce propos.

"Si je devais choisir ?... Tes cheveux. J'en suis dingue, Minos." en profitant pour les humer.

Petit rire de la partie adverse. "Mes cheveux ?... Moi qui pensais la taille."

"Aussi." dévorant du regard son Griffon. "Surtout lorsqu'elle est soulignée par un accessoire."

"Je vois." amusé.

Aiacos glissa le pouce dans la jolie bouche, immédiatement accueilli par une langue chaude et audacieuse.

"Viens, Griffon." se défaisant.

"Hmm ?... Beg."

Aiacos ouvrit la bouche, incrédule.

"Beg, Aiacos."

La lueur charnelle quitta rapidement ses prunelles pour quelque chose de beaucoup plus dangereux.

"Never."

Minos se releva, remettant en ordre sa tenue.

Garuda l'attrapa par le poignet pour le jeter sur lui, redessinant ses lèvres de doigts affirmés.

"Not... fair." gloussa Griffon, reins pris dans un étau monstre.

"Fair enough." tomba immédiatement en réponse.

Les paumes de Garuda cheminèrent sur les fesses de son partenaire. Clac ! Clac !

Minos émit un hoquet de surprise, ne s'attendant pas à pareille faveur.

Il frappait et massait l'instant d'après, faisant voyager Minos dans une contrée bien agréable.

L'amour l'instant d'après, à s'appeler inlassablement par leurs noms présents et passés.


Eliott se repéra rapidement aux Enfers. Il fut d'ailleurs fort surprenant qu'en tant que nouvel arrivant, il ne s'y soit jamais perdu.

Alors qu'il cheminait le long du palais d'Hadès, Eliott distingua un être fort beau arriver en contresens.

Ses traits somptueux, son port de tête altier et sa blondeur plurent immédiatement au jeune Spectre.

A l'évidence, l'aura de ce guerrier surpassait de loin celle des Juges.

Eliott fit d'emblée la courbette.

Hypnos plissa le regard, devinant la jeune recrue étroitement liée à Minos et Aiacos.

"Ainsi donc voici le... trophée de guerre que deux des Juges de Sa Grandeur exhibent ?..."

Eliott déglutit, finissant par esquisser un fin sourire. "Si tel est votre bon plaisir de me définir ainsi, je l'accepte bien volontiers."

"Tss. Tu ne vaux décidément guère mieux qu'eux." passant son chemin.


En l'absence de sa tendre moitié, Hadès passait énormément de temps à la forge des Enfers, tenue par le cousin maudit d'Héphaïstos : Timophélès.

C'est par l'entremise de Zeus que le demi-dieu Timophélès, dont le talent commençait à faire de l'ombre au dieu en titre, se retrouva aux Enfers. Hadès avait pensé, à juste titre, à un cadeau empoisonné. Or, il s'avérait que Timophélès y trouva ses marques et fournit en armes une grande partie des Spectres affectés à la garde rapprochée d'Hadès et de son domaine.

Il arma les gardes squelettes en faux et conçut bon nombre d'autres armes.

Hadès, en l'occurrence, lui demanda de lui confectionner une épée qui serait issue du brasier même des Enfers.

Hadès la voulait majestueuse et menaçante. Elle pourfendrait ainsi tous ceux et celles qui oseraient se dresser sur son chemin.

Timophélès en dessina plusieurs modèles, les soumettant à approbation à Hadès. Il était extrêmement complexe de deviner la façon dont le Souverain infernal se la représentait et Timophélès y plancha durant une très longue période, désireux de faire honneur à celui qui lui avait offert l'hospitalité.

Hadès était exigeant et pointilleux. La tâche demeurait donc ardue.

Enfin, l'épée jaillit du feu galvanisant des profondeurs infernale, s'offrant d'emblée à la main d'Hadès.

Le dieu la jaugea d'un œil sûr, finissant par esquisser un sourire fugace. "Ma compagne de guerre. Voilà bien longtemps que je te cherchais. Maintenant que je t'ai trouvée, il y a fort à parier que les malheurs que nous ferons pleuvoir sur cette maudite Terre n'auront d'équivalents dans toute mémoire divine."

L'épée était frappée d'une inscription sur la lame permettant à Hadès de s'en servir comme vecteur pour lancer ses malédictions, notamment en direction de la Terre qu'il méprisait davantage encore puisqu'elle le privait de son épouse.

Malgré la période relativement sereine qui avait suivi le mariage royal, la rancœur qu'Hadès nourrissait envers la Terre nourricière semblait avoir décuplé.

Hadès demeurait l'un des dieux les plus belliqueux, se servant souvent d'Arès pour déclencher des conflits meurtriers sur Terre et ainsi narguer sa cible ultime : Athéna.

Allez savoir pourquoi, depuis les temps immémoriaux, Hadès avait toujours nourri une rancœur particulière à l'égard Athéna. Aucune réincarnation d'Hadès n'y faisait exception.


"Mon fils, que t'arrive-t-il ? Je te sens rêveur."

Le terme ne plaisait guère à Minos car, généralement, l'état de rêverie faisait la guerre à l'application requise pour prospérer dans les armées du Souverain des Enfers.

Eliott se mordit la lèvre, incapable de camoufler quoi que ce soit à son père adoptif qui était au fait, étant le premier Juge en titre d'Hadès.

Minos s'installa aux côtés d'Eliott, égarant les doigts dans la chevelure châtain. "Allons, dis-moi..."

"Voilà, je..." petit rire gêné. "... je pense beaucoup à un Spectre dont j'ai croisé le chemin voilà quelques jours."

Minos eut une moue amusée. "Tiens, tiens. Quelqu'un est donc parvenu à faire perdre la tête à notre fils ?..."

"Perdre la tête est un bien grand mot !..."

"Et qui, dans notre royaume, pourrait se glorifier d'un tel exploit ?..."

"J'ignore son nom..."

"Voilà qui est fâcheux."

"Il possède néanmoins plusieurs signes distinctifs dont une magnifique chevelure blonde et une étoile sur le front."

Minos se raidit instantanément, retirant ses doigts des cheveux d'Eliott comme s'il venait de s'y brûler. "Oh."

"Savez-vous... de qui il s'agit, père ?..."

Minos se leva, faisant quelques pas en maudissant le sort qui s'acharnait à dresser Hypnos sur sa route alors qu'il la pensait dégagée de tout obstacle !...

"Père ?... Vous m'inquiétez..."

"Je ne puis malheureusement guère exulter ni partager ton enthousiasme." s'installant sur la couche en face d'Eliott, regard dans le vide.

"Père ?..." le rejoignant derechef. "Ne me laissez pas ainsi, je vous en prie... parlez-moi. De... qui s'agit-il et pour quelles raisons vous chagrine-t-il autant ?..."

"Il s'agit d'Hypnos, le dieu du Sommeil. Proche conseiller de notre Seigneur. Hypnos et moi disposons d'un très lourd passif sur lequel je ne souhaite absolument pas m'attarder car c'est au-delà de mes forces, fils."

"Vous a-t-il fait... du mal, père ?..."

La façon dont Minos darda Eliott de ses améthystes fit trembler le jeune Spectre des pieds à la tête tant le regard était intense. "Plus que tu ne peux te l'imaginer."

"N'êtes-vous pas encore à table ? Je dois avouer que cette chasse à l'âme déchue m'a ouvert l'appétit !..." s'exclama Aiacos, prêt à s'attabler, notant soudain le regard triste de Minos. "Quelque chose... ne va pas ?..."

Eliott baissa le regard.

"Faites sans moi. Je vais me coucher. La journée a été harassante au Tribunal." quittant les lieux.

Aiacos entrouvrit la bouche. "Min... os ?..."

Eliott fit signe aux servantes de servir le repas.

Le bel appétit d'Aiacos, cependant, venait de s'envoler.

"Pourrait-on m'expliquer ?" grogna Aiacos.

"Je pense être la cause de son tourment." annonça Eliott.

"Explique-moi cela." passablement agacé.

"J'ai dit quelque chose qui a fortement déplu à père."

"Il me semble aussi. Qu'était-ce ?"

"Il s'agit d'un Spectre dont j'ai croisé le chemin et qui m'a laissé une forte impression."

"Un Spectre ? Lequel ?"

"Enfin, je pensais qu'il s'agissait d'un Spectre... Père m'a signifié qu'il n'en était rien. Il s'agit en fait d'un Conseiller de Sa Seigneurie."

"Pas... Hypnos. Par pitié, tout sauf Hypnos." rabattant une paume sur sa cuisse solide.

Eliott baissa la tête sur un silence d'aveu.

"Petite mise au point : ne prononce plus jamais ce nom en présence du Griffon, pas même la moindre allusion concernant ce bâtard. Et surtout ne te laisse pas troubler par sa beauté. Crois-moi, ce qu'il a fait subir au Griffon défie l'imagination."

"Pro... promis." d'une petite voix.


"Hypnos. Minos."

"Seigneur Hadès." d'une seule voix.

Il avait été accordé de regagner à nouveau un corps pour Hypnos afin de "purger" sa peine.

"L'heure est venue pour vous de vous racheter une conduite. Cette tâche aura pour action de vous obliger à coopérer pour le bien commun."

Hypnos serra les dents. Griffon attendait, résigné.

"Voilà bien longtemps que Rune me demande de lui octroyer l'aide nécessaire afin de transvaser les archives dans une pièce plus spacieuse."

"C'est... une plaisanterie... mon Seigneur ?" bégaya Sommeil.

Hadès fronça.

"Par... pardon."

"Vous connaissez comme moi la précision qu'exige pareille tâche. Je veux que vous l'exécutiez à la totale satisfaction de Rune."

"Nous... serons sous les ordres du... Balrog ?"

"Une objection, Hypnos ?..."

"N... non, Seigneur."

Minos parut soulagé. Finalement l'idée avait du bon. Il était vrai que le local devenait exigu.

Visiblement la tâche semblait poser plus de problèmes à Hypnos qu'à Minos.


"Tu vas... travailler sous les ordres de... ton Procureur ?..." cligna Aiacos.

Eliott suivait l'échange avec intérêt.

"C'est là une peine bien légère. La sanction aurait pu être bien plus redoutable."

"C'est bien suffisant. Rien que l'idée que tu doives subir Sommeil m'est intolérable."

Minos tiqua et posa une main réconfortante sur celle d'Aiacos.

"Rune ne me lâchera pas d'une semelle. C'est lui qui est en charge."

"Ça ne me convient pas non plus. J'aurai préféré y veiller par moi-même." bougon.