Le bonheur à Guernesey

Après avoir revu une énième fois ce magnifique film qu'est "le Cercle littéraire de Guernesey", en l'appréciant à chaque fois un peu plus (et après avoir relu dans la foulée le bouquin "Le Cercle littéraire des amateurs d'épluchure de patate" duquel le film est librement adapté, bien différent par bien des aspects, mais très bien également…), comme d'habitude, des scènes tournent et retournent dans ma tête. Parfois, le simple fait de lire les fanfictions d'autres suffit à me contenter, mais là, j'en ai trouvé vraiment peu qui collaient à ce qu'il y avait dans ma tête. Du coup, j'ai commencé à me remettre à écrire, et ce qui devait être quelques fragments de vie de Juliet et Dawsey s'est transformé en OS beaucoup plus long que prévu, avec des reprises des scènes respectivement du point de vue de la ravissante Juliet Ashton incarnée par Lily James, et du point de vue du -très !- charmant Dawsey Adams, incarné par le séduisant Michiel Huisman…

Je vous conseille évidemment avant toute lecture de vous plonger ou replonger vous aussi dans ce délicieux film, romantique à souhait comme je les aime.

Je m'excuse d'avance pour les scènes de guimauve sucrées qui jonchent ce One-Shot et pour le Lemon très acidulé qui vous attend à la fin, et je vous souhaite néanmoins une excellente lecture !

Juliet Ashton avait longuement et désespérément cherché la demeure de Londres qui lui conviendrait sans y parvenir : les innombrables appartements qu'elle avait visités avaient beau être les plus luxueux du monde, ils n'évoquaient rien à ses yeux. Elle n'y ressentait rien, ils la laissaient de marbre – pire, parfois, ils l'effrayaient… Leur blancheur immaculée, leur perfection ne reflétaient que le vide de sa propre vie, une vie certes parfaite, à leur image, mais une vie étriquée, conditionnée, étouffée. Elle parcourrait le long chemin déjà terni, plat, au tracé rectiligne et sans but, aux côtés de Mark Reynolds … L'image de ce ballon, qu'elle avait contemplé dans le hall de la dernière grande réception à laquelle elle avait assistée à Londres, lui revint alors en mémoire : le ballon voulait s'élever vers le ciel et suivre son propre chemin, mais il s'était vite retrouvé coincé par le plafond, incapable d'aller plus loin. Juliet se sentait prisonnière, à l'image de ce ballon acculé…

Lorsque Juliet s'était rendue pour la première fois à la réunion du cercle littéraire des amateurs d'épluchures de patate, son regard avait été attiré sur le chemin par une grande bâtisse grise aux murs de pierre taillés grossièrement couverte de lierre et aux fenêtres blanches, à demi cachée par les arbres encore sans feuilles de ce début de printemps, et Juliet avait presque pu sentir dans sa poitrine son cœur attiré vers elle comme un aimant : la vieille maison semblait l'appeler… Un sentiment indescriptible l'envahit, mélange de familiarité, de plénitude et de sérénité. Elle réfréna sa pulsion d'aller la voir de plus près, mais se jura de se renseigner plus tard sur ce mystérieux cottage, et la raison de cet écho si singulier dans son cœur. Depuis, chaque fois qu'elle passait devant lui, à ses allers et retours pour les réunions du cercle chez Amélia, le cottage semblait l'appeler, plus fort à chaque fois…

Ce ne fut que plus tard durant son séjour qu'elle eut la réponse, qui lui sembla ensuite une évidence : ce cottage avait appartenu à Elisabeth McKenna. Ce n'était pas une coïncidence, Juliet aurait pu le jurer : Elisabeth avait mis sur le chemin de Juliet cette maison, ainsi que Dawsey et Kit, afin de donner un foyer à sa fille orpheline…

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Dawsey Adams devait se l'avouer, il était tombé amoureux de Juliet Ashton avant même de la rencontrer. Sa gentillesse, sa générosité, son écriture délicieuse et drôle, la simplicité avec laquelle ils avaient communiqué tous les deux l'avaient irrémédiablement séduit : il aimait leurs conversations dans les lettres pleines d'humour et de passion qu'elle lui envoyait. Lorsqu'il avait pu enfin la rencontrer chez Amélia, il n'avait pu dissimuler son étonnement à sa vue. D'abord celui de reconnaitre la charmante demoiselle que son collègue et lui avaient failli assommer d'une chute de tuile accidentelle au pied de l'hôtel, et qu'il avait ensuite renseignée. Et ensuite - et surtout - celui de se rendre compte que Juliette Ashton n'était pas la femme adipeuse, grisonnante, binoclarde, aux grandes dents et à la tenue austère que son imagination avait pu lui représenter : Juliet Ashton était tout simplement… parfaite ! Ses cheveux châtains et brillants ondulaient gracieusement sur son front, ses yeux noisette semblaient pétiller de malice, et ses lèvres roses et pulpeuses souriaient sans cesse, même lorsqu'elle sembla embarrassée de le rencontrer et de le reconnaitre à son tour. Quant à son corps de rêve, caché sous une tenue sobre mais élégante, il appelait tout simplement le péché de luxure, et ses hanches semblaient une invitation pour les mains de Dawsey à ses poser sur elles pour la rapprocher de lui. Dawsey rougit à cette idée, se réprimandant intérieurement pour cette folle pensée…

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Juliet Ashton avait adoré les échanges épistolaires qu'elle avait eu avec Dawsey Adams. Si elle n'était pas persuadée qu'il ressemblait à un vieux fermier, certes drôle et cultivé mais sûrement vieux garçon et peu argenté, elle aurait pu culpabiliser par rapport à sa relation avec Mark. Mais leurs échanges ressemblaient à ceux qu'auraient pu avoir deux amis de longue date, aux échanges certes intimes, mais toujours respectueux, cordiaux et sincères.

Lorsqu'il avait fait son entrée chez Amélia, et qu'elle l'avait vu pour la première fois, elle avait d'abord cru à une méprise, et que cet homme qui avait failli la tuer était quelqu'un d'autre, mais ensuite, quand elle avait compris qu'il était bel et bien le fameux Dawsey Adams, avec lequel elle correspondait depuis des mois, elle eut l'impression de basculer dans une autre dimension, et de traverser le miroir vers un autre monde, telle Alice suivant le lapin blanc. D'abord Dawsey Adams était séduisant, c'était indéniable, même habillé de ses vêtements usés et rapiécés. Ensuite, Dawsey Adams était intimidant. Mark Reynolds l'était sans doute aussi, à sa manière, mais c'était davantage un respect qu'il imposait du fait de sa prestance et son assurance liées à sa position sociale et financière. Dès qu'on le connaissait un peu mieux, on se rendait compte qu'il était parfois imprévisible, et manquait de confiance en lui, et en un sens, c'était rassurant. Au contraire, derrière l'apparente naïveté de Dawsey Adams, et de ses yeux bleus doux comme ceux d'un enfant mais qui semblaient néanmoins lire à travers elle, Juliet pouvait ressentir une force brute et volontaire, et une grande volonté, nées des souffrances de sa vie passée, qu'elle devinait aux contractions involontaires de sa mâchoire carrée et solide, estompée par la courte barbe brune qui recouvrait sa peau. Son regard glissa malgré elle vers la pomme d'Adam qui marquait sa gorge cachée par le col de sa chemise blanche soigneusement fermée. Elle baissa les yeux, soudain intimidée, tandis qu'il s'approchait pour lui tendre une poignée de main et deux branches de fleurs de lilas mauves fraichement cueillies – ses fleurs préférées…

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La première fois que Kit était parue à Juliet, le premier soir de sa venue au cercle, elle avait éprouvé comme un pincement au cœur en Isola expliquer que Kit était la fille d'Elisabeth et en entendant la petite fille blonde blottie dans les bras de Dawsey l'appeler "papa"… Elle s'était alors rendue compte qu'elle ne le connaissait pas si bien que ça, malgré leurs longs échanges par courrier… Et curieusement, elle se sentit déçue d'imaginer le cœur de Dawsey pris par une autre femme, dusse-t-elle être la fondatrice du Cercle littéraire…

Ce ne fut que plus tard qu'elle entendit par Dawsey lui-même l'histoire qui expliquait la naissance de Kit, l'histoire d'amour entre cet Allemand, Christian, et Elisabeth. Le soir, elle corrigea de sa plume l'arbre généalogique de Kit, rajoutant le nom de Christian à côté du nom d'Elisabeth et raturant le lien qui reliait Elisabeth à Dawsey. Mais qui avait le cœur de Dawsey ? Avec un espoir qu'elle essayait d'enfouir au fond de son cœur, Juliet plaça un point d'interrogation en face de son nom…

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Leur rencontre au pub du village les avait rapprochés : leurs confidences intimes sur ce qu'ils avaient imaginé ou ressentaient l'un pour l'autre, le partage d'un verre de bière et d'un toast au nom de Charles Lamb avaient définitivement soudé leur amitié dans le monde réel. Leur premier contact physique réel fut involontaire mais électrique : alors qu'Eli Ramsey lisait un passage de son livre favori et que son monologue ayant bercé Kit sur les genoux de Dawsey avait fini par l'endormir d'un sommeil profond, son lapin doudou maintes fois reprisé avait glissé aux pieds de leurs deux chaises respectives, et alors qu'ils esquissèrent simultanément le même geste pour le récupérer au sol, leurs mains se frôlèrent, et leurs regards se croisèrent. Dawsey recula, toujours galant, et Juliet termina alors son geste pour lui rendre la peluche, mais l'intensité de ce moment d'échange, même bref, n'avait pas échappé à l'œil avisé d'Amélia… Elle était la seule à avoir remarqué ce qui naissait entre eux, le reste du cercle était bien trop occupé à écouter la lecture appliquée d'Eli, qu'ils applaudirent vivement à la fin de son temps imparti…

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Lorsque ce jour-là, Juliet avait ramené Kit chez Dawsey, elle avait sincèrement apprécié le long moment qu'elle avait passé avec elle, à jouer, voir son coffre aux trésors et découvrir son monde. Elle avait pu mettre un visage sur le nom d'Elisabeth McKenna. Kit lui ressemblait par bien des traits : c'était une petite fille si adorable ! Dawsey l'élevait du mieux qu'il pouvait, et il s'en sortait visiblement parfaitement bien. Elle l'imagina accomplir toutes les tâches qui revenaient habituellement à la mère d'un enfant : coiffer Kit le matin, la baigner, lui raconter des histoires, choisir ses vêtements, les rapiécer, la consoler si elle se blessait, la soigner lorsqu'elle était malade… Le rôle de père lui allait comme un gant, et si elle n'avait appris qu'il n'était pas le père de Kit, jamais elle n'aurait pu s'en douter.

Quand Kit s'endormit contre elle, terrassée par la fatigue de leur longue promenade sur la lande de Guernesey, elle décida de la laisser et d'aller attendre le retour de Dawsey dans la pièce principale, qui semblait faire office à la fois d'entrée, de cuisine et de salle à manger. Elle s'apprêtait à descendre l'escalier, lorsqu'elle vit une porte ouverte sur ce qui devait être la chambre de Dawsey : la chambre d'un homme… Elle hésita à y entrer, ne sachant ce qu'elle pouvait y trouver, de son intimité. Elle avait presque honte de se trouver là : le lit n'était pas fait et la vue des draps froissés fit apparaitre l'image de Dawsey y dormant, et Juliet rougissante, détourna les yeux vers la table de chevet : elle y vit une pile de livres, et reconnut en souriant parmi eux son livre de Charles Lamb. Elle le prit dans ses mains et caressa doucement de ses doigts sa couverture. Juliet aurait pu jurer que le destin avait placé entre les mains de Dawsey ce livre afin qu'un jour il puisse lui écrire et faire sa rencontre. Ouvrant le livre, elle y trouva d'abord son nom et son adresse manuscrites sur la première page intérieure, et une bouffée soudaine de nostalgie l'envahit, souvenirs de l'époque où elle vivait heureuse avec ses parents encore vivants… Feuilletant ensuite le livre, elle tomba sur la totalité de ses lettres tapées à la machine sur le papier fétiche de couleur bleue myosotis qu'elle utilisait pour toutes ses correspondances, et que Dawsey avait soigneusement conservées… Ce simple constat lui fit plaisir ! Elle s'apprêtait à les relire, quand des pas dans les escaliers l'interrompirent, la faisant sursauter : Dawsey était revenu et montait, et elle n'aurait pas le temps de redescendre… Refermant le livre, tremblante et le cœur battant, elle chercha en vain une justification pour être rentrée sans autorisation dans sa chambre, mais rien ne lui venait à l'esprit. Elle le sentit derrière lui et resta immobile quelques secondes, le souffle court, puis renonçant à trouver une excuse, laissa parler son cœur qui battait encore la chamade :

- Si peu de choses… un simple livre... Mais il m'a mené jusqu'ici.

Elle se tourna doucement vers lui, le regard baissé vers le livre, puis elle osa le regarder, rougissante : il se tenait droit devant elle, le col de sa chemise salie par le labeur largement ouvert sur le début d'un torse musclé et couvert de poils foncés… Une flamme sembla la parcourir de bas en haut et la consumer tout entière, alors qu'elle vit sa langue sortir brièvement de sa bouche ouverte pour humidifier ses lèvres, comme s'il allait lui parler… Mais il ne dit rien, et s'approchant d'elle, semblant s'excuser d'un léger sourire, il tendit la main vers ses cheveux…

Juliet ne comprit pas tout d'abord ce qu'il faisait, mais la proximité de cet homme faisait naitre des sentiments spéciaux dans son cœur et dans son corps qu'elle n'avait jamais ressentis avec Mark Reynolds, même dans leurs baisers les plus ardents… Quand elle sentit qu'il posait la main sur elle et tirait quelque chose accroché dans une des mèches, elle se souvint de la fleur séchée que Kit lui avait glissée en guise de décoration et de cadeau. Elle releva la tête et plongea son regard dans ses yeux bleus. Il avala sa salive, comme s'il s'apprêtait à lui parler…

C'était trop : trop intense ! Les émotions entre eux étaient si perceptibles qu'on aurait dit que de l'électricité passait dans l'air… Elle devait faire quelque chose, elle devait rompre ce moment, sinon elle allait se perdre… Comme ce ballon qui aurait réussi à traverser le plafond et serait parti librement dans l'atmosphère…cet homme : il la libérait… Et ça lui faisait peur… peur et envie à la fois… En fait, cette envie lui faisait peur… Et elle devait fuir, fuir cette envie avant de commettre un acte de non-retour :

- Kit est dans sa chambre, elle dort, expliqua-t-elle en se glissant – s'échappant - vers la porte.

Il s'écarta pour la laisser passer. Elle lui en fut reconnaissante : elle ne savait pas ce qu'elle aurait fait s'il l'avait retenue, ou embrassée, ou même allongée sur son lit. La bienséance l'interdisait, et pourtant, elle était sûre qu'elle aurait été parfaitement consentante, dans tous les cas…

- Merci de vous en être occupée.

- On s'est bien amusées.

- Elle vous aime beaucoup.

Juliet leva les yeux vers lui : était vraiment Kit ou plutôt Dawsey qui parlait ? Elle n'avait pas à le savoir : elle était fiancée à Mark Reynolds. Et elle le regrettait à ce moment précis. Pour ne pas faire face à ses sentiments, elle préféra partir :

- Il faut que je rentre.

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Dawsey n'avait pas hésité une seconde avant de confier Kit à Juliet : cela avait évité à la fillette de l'attendre pendant qu'il avait aidé au délicat déchargement de la grande vitre de la serre municipale. Certes, il savait que Kit aurait été parfaitement sage, elle l'était toujours pendant qu'elle l'attendait, mais pour une fois qu'elle avait pu éviter cet ennui, autant profiter de l'occasion.

La tâche n'avait pas été facile, et ils n'avaient pas été trop de douze hommes, plus trois ou quatre autres moins costauds qui guidaient les pas des porteurs. La vitre était lourde et la manœuvre plus que délicate puisqu'au moindre faux pas, elle pouvait se briser, mais au terme d'une bonne heure, elle fut mise en sécurité dans la serre.

Dawsey revint d'un bon pas jusque chez lui, espérant ne pas avoir trop fait attendre Juliet. Lorsqu'il arriva à la maison, il vit les chaussures de Kit en bas des escaliers, comme à son habitude. Elle devait être à l'étage, avec Juliet. Il monta les marches, mais lorsqu'il arriva sur le palier, il aperçut la silhouette de Juliet dans sa propre chambre, lui tournant le dos. Même de dos, sa silhouette était aussi gracieuse que de face ; ses cheveux retombant sur son pull jaune pâle, sa taille frêle, lui donnèrent envie de la protéger et de la prendre dans ses bras dans un geste rassurant… Il entra, presque gêné, malgré le fait qu'il s'agissait de sa propre chambre.

- Si peu de choses, un simple livre. Mais il m'a mené jusqu'ici…

Elle se retourna lentement, et osa lever les yeux vers lui. Elle tenait son livre de Charles Lamb dans ses mains, le livre par lequel tout avait débuté. C'est alors qu'il la remarqua : la fleur blanche accrochée dans ses cheveux…

Il s'approcha lentement, humidifiant par réflexe ses lèvres, le regard perdu dans les magnifiques yeux de Juliet. Quelques secondes interminables, où le seul bruit était celui de leurs deux respirations, et où on aurait pu entendre leurs cœurs battre la chamade… Dawsey espérait : il espérait ardemment que Juliet ferait le premier pas, qu'elle lui déclarerait sa flamme, son amour, car lui était incapable de le faire… Comment pourrait-il espérer rêver à une étoile si brillante, si lumineuse, alors qu'il n'était rien, rien qu'un pauvre éleveur de cochons gagnant tout juste de quoi subvenir aux besoins de Kit. Il ne méritait même pas de rêver de Juliet, et pourtant, son cœur était déjà tout à elle… Ravalant ses rêves et étouffant son amour grandissant, il rompit la magie de l'instant en tendant lentement sa main vers la fleur, et la décrocha délicatement…

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Juliet avait écouté Dawsey lui raconter comment Elisabeth McKenna avait été arrêtée, pourquoi c'était lui qui avait hérité de la garde de sa fille, et elle avait entendu ses remords de ne pas avoir su retenir Elisabeth… Comme elle aurait voulu consoler Dawsey, le rassurer, lui dire qu'il n'y était pour rien, que la guerre était injuste, et qu'il avait déjà fait tant pour Kit en devenant son père d'adoption…

- Mais je l'aime… J'aime Kit !

Cet aveu enflamma l'esprit de Juliet : comme elle aurait aimé qu'il lui adresse ces mêmes mots ! Mais sans doute l'amour qu'il portait à Kit reflétait-il l'amour secret qu'il avait porté à Elisabeth, espérant et attendant son retour depuis des années ?

Elle attendait une seule réponse à la question qui la taraudait depuis des jours et qu'elle osa enfin poser, avec audace et anxiété :

- Vous aimez Elisabeth ?

Il ne répondit rien, mais elle pouvait sentir la chaleur transmise sur ses mains qu'il avait posé les siennes au-dessus. Elle était incapable de dire si son regard voulait dire "oui je l'aime", ou "non c'est vous que j'aime", ou peut-être les deux à la fois, pourtant il lui sembla qu'un éclair d'incompréhension passa dans ses yeux à l'idée qu'elle pouvait penser qu'il aurait pu aimer Elisabeth.

Il sembla s'apprêter à lui répondre enfin, quand Juliet entendit le bruit d'une calèche et reconnut une voix familière, celle de son fiancé Mark Reynolds, cria son nom…

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- Vous aimez Elisabeth ?

Juliet, les mains dans les siennes, le regardait avec des yeux qui semblaient appeler une réponse négative. Oh, comme Dawsey aurait voulu que ce soit le cas ! Plus que tout au monde Dawsey voulait que cette merveilleuse femme soit amoureuse de lui ! Pourrait-il avoir sa chance ? Pouvait-il espérer ?

"Non, c'est vous que j'aime ! C'est vous !" voulait-il hurler.

Il se décida et s'apprêtait à lui faire enfin sa déclaration, quand un bruit de calèche et un autre homme criant le nom de celle qu'il aimait les interrompit …

- Mark ? Juliet, semblant stupéfaite, lâchant aussitôt les mains de Dawsey pour le rejoindre.

La vue de Juliet enlacée dans les bras d'un autre que lui anéantit les espoirs secrets de Dawsey… Comment avait-il pu croire qu'une femme aussi parfaite que Juliet pourrait vouloir passer sa vie avec lui, un insignifiant et pauvre fermier de Guernesey ? Comment avait-il pu penser qu'elle n'était pas engagée auprès d'un autre homme que lui ? Il s'était bercé de douces illusions… Et son cœur lui faisait mal, tellement mal…

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C'était l'heure des adieux : le cercle au complet était venu dire au revoir à Juliet.

Kit tendit poliment la barrette à Juliet, qu'elle avait oublié sur son lit lorsqu'elle était venue chez elle la fois précédente, mais celle-ci refusa et demanda à Kit de la garder. Kit éprouvait une si grande tristesse : elle devait sans le comprendre faire un double travail de deuil, le premier celui de savoir sa mère morte ne jamais revenir, et le deuxième, celui de voir la seule personne qu'elle avait pu identifier comme une figure maternelle depuis ces quelques jours à Guernesey la quitter… Kit se blottit dans les bras de Juliet, essayant sans y parvenir de retenir ses larmes…

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Dawsey essayait de contenir ses larmes lui aussi : il était incontestablement et irrémédiablement amoureux de Juliet Ashton. Et pourtant, il devait la laisser partir, sans rien dire, en acceptant cette dure réalité.

- M. Adams, j'ai été ravi…

Mark Reynolds, toujours élégamment vêtu, lui tendit une main gantée de cuir que Dawsey serra sans rancune : Juliet ne lui avait jamais été destiné, malgré toute sa volonté. Mark semblait effectivement ravi de récupérer Juliet à Dawsey, le petit sourire qu'il esquissa à la fin de leur poignée de main ne laissa aucun doute à Dawsey sur le sentiment de victoire remportée qui animait cet homme… Ce Mark ne se rendrait sûrement jamais compte de la chance qu'il avait d'épouser une femme aussi merveilleuse que Juliet.

- Vous continuerez à m'écrire ? demanda Juliet d'une voix tremblante.

- Oui, bien sûr Dawsey répondit poliment, mais d'une voix plus froide que ce qu'il voulait. Non, bien sûr qu'il ne lui écrirait plus, son futur époux ne le permettrait certainement pas, il avait perçu le danger dans le cœur de sa fiancée, le danger d'une perte imminente, et il ne prendrait pas le risque de jouer cet enjeu à nouveau… Juliet et lui ne seraient bientôt qu'un lointain souvenir d'une correspondance sympathique avec un étranger qu'elle avait eu un jour… Elle serait bientôt mariée, avec des enfants, ceux d'un autre que lui. Il retint ses larmes en la regardant : elle semblait aussi triste que lui et se retournant, lui dit au revoir en étouffant un sanglot…

Cet amour, l'avait-il imaginé ? Ou avait-il été réel ?

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Dawsey avait compris en lisant la lettre sur l'habituel papier bleu, mais cette fois manuscrite qu'elle leur avait écrit : "elle avait reconnu les vieux visages familiers parmi eux", "elle leur appartenait sans les avoir jamais vu avant"… Le cœur de Juliet appartenait à Guernesey, son cœur l'invitait à y revenir, elle n'attendait qu'un appel, qu'un geste, qu'un signe, de leur part… Ce signe, c'était lui, Dawsey qui allait le lui apporter en personne. Il allait prendre le bateau de onze heures pour partir à Londres, et la ramener à Guernesey…

Une fois sur le ferry qui devait le conduire au port de Weymouth, il eut tout le temps d'angoisser : et s'il s'était trompé ? Et si Juliet ne l'aimait pas ? et si Juliet elle était finalement mariée ? Il eut tout le temps aussi, durant les cinq heures que durait la traversée, de réfléchir longuement à la façon d'expliquer à Juliet sa venue : la prise de parole n'était pas son point fort, malgré les entrainements réguliers au cercle littéraire ; il craignait de perdre ses mots, d'oublier des points essentiels et de ne pas être convainquant. Aussi décida-t-il d'utiliser le moyen de communiquer qui lui avait le mieux réussi jusque-là : une lettre. Il réussit à se procurer sur le ferry une feuille de papier blanc et un crayon, et tant bien que mal, malgré les mouvements de balancements répétitifs du bateau qui déstabilisaient son écriture, il réussit à la terminer :

Chère Juliet,

C'est avec une grande surprise et une immense joie que nous avons reçu ce matin votre lettre ainsi que votre manuscrit. Le fait que vous ayez dédié ce dernier à Kit montre ce que vous vouliez en faire : lui raconter l'histoire de sa mère, donc la sienne. Elle aura un jour besoin d'apprendre, de comprendre, de savoir d'où elle vient… Grâce à vous, elle pourra aller sereinement vers l'avenir en connaissant son passé. Je vous en remercie pour elle.

Dans votre lettre vous dites appartenir à Guernesey et nous tous. Sachez que si vous nous appartenez, nous vous appartenons en retour.

Kit vous appartient bien plus encore : elle a besoin d'une mère, vous pourriez être la sienne.

Je vous appartiens, depuis nos premiers échanges de courriers, et mon cœur est à vous.

Aussi, si vous acceptiez d'être ma femme en même temps que vous deviendriez cette mère pour Kit, vous combleriez mes attentes au-delà de toute espérance.

Avec ferveur et amour, votre dévoué

Dawsey Adams

Durant l'heure qui termina la traversée, Dawsey lut et relut la lettre et ne la rangea dans la poche de sa veste que lorsqu'il aperçut enfin les côtes anglaises.

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Pour la deuxième fois, Juliet Ashton se préparait à embarquer sur le ferry qui la conduirait à Guernesey : la première fois, elle y été partie sans aucun à priori, ne sachant pas ce qu'elle trouverait sur cette île. Aujourd'hui, c'était l'amour qui la guidait. Elle avait quitté Mark, elle ne pouvait épouser un homme qu'elle n'aimait pas, alors qu'elle en aimait un autre. Mais cet autre homme l'accepterait-il ? Elle avait besoin de sa réponse, même si c'était un non catégorique et définitif. Elle s'y préparait, déterminée comme toujours mais pleine d'espoir…

Le port de Weymouth était bondé, il lui restait à peine quinze minutes avant le départ du ferry qui naviguerait jusqu'à la tombée de la nuit... Courant le plus vite qu'elle pouvait, elle vérifia son billet, et trouva enfin l'embarcadère. Mais alors qu'elle s'apprêtait à reprendre son souffle sur le pont en attendant le départ du bateau, elle aperçut sur le quai le dos d'une silhouette à la démarche et aux vêtements qui lui semblèrent familiers :

- Dawsey ? murmura-t-elle.

Puis criant, elle répéta son nom. Il tourna la tête cherchant en vain d'où venait l'appel et elle le reconnut avec certitude cette fois : c'était bien lui ! L'appelant en vain, le cœur battant, Juliet parcourut l'embarcadère en sens inverse, se faufilant à contre-sens parmi les passagers. Sur le quai, elle scruta la foule, plissant les yeux. Plus elle criait son nom, plus la silhouette semblait disparaitre. Elle allait perdre tout espoir quand un grand filet de chargement se leva du quai, le dévoilant à l'arrêt, retourné. Il l'avait entendue !

Elle l'appela à nouveau et leurs regards se croisèrent enfin. Juliet n'en revenait pas : elle voulait aller à Dawsey, et c'était lui qui venait à elle…

Ils coururent l'un vers l'autre, puis s'arrêtèrent, conscients de ce que leurs présences respectives pouvaient impliquer :

- Bonjour, salua-t-elle.

Elle prit soudain conscience qu'elle n'avait rien préparé de ce qu'elle allait lui dire, elle avait compté y réfléchir durant la traversée…

Aussi préféra-t-elle le questionner, ce qui lui laisserait un temps supplémentaire de préparation :

- Où allez-vous ?

- Je m'apprêtais à vous rejoindre, avoua-t-il.

- Moi ? Vraiment ?

- Oui.

Juliet ressentit aussi l'espoir, il voulait la voir, il voulait la voir malgré le fait qu'il avait appris qu'elle était fiancée, malgré le fait qu'elle soit repartie, qu'elle l'ait laissé.

- Je vous ai écrit une lettre sur le bateau, expliqua- t-il. Je voulais être sûr de ne rien oublier. Tout ce que j'aurais dû dire depuis longtemps…

- Eh bien, ça tombe bien car je m'apprêtais aussi à venir vous rejoindre, avoua Juliet.

Solennellement, Dawsey ôta sa casquette et commença à parler :

- Juliet…

Mais il ne put aller plus loin… Cet homme : il était tout dont que Juliet avait toujours eu besoin, tout ce dont elle avait inconsciemment rêvé et qu'elle avait cherché. Il était comme la maison d'Elisabeth, il l'appelait…

Sans réfléchir, elle le coupa :

- Voulez-vous m'épousez ?

Elle ne se rendit compte de l'énormité de ce qu'elle lui demandait qu'une fois que les paroles furent sorties, mais c'était trop tard… Une femme qui faisait le premier pas ? Où avait-elle l'esprit ?

Il ne répondait rien, la bouche entrouverte, semblant presque choqué par sa question… Aussi essaya-t-elle de se justifier :

- Je suis amoureuse de vous, d'où ma demande…

Elle le regardait anxieuse, s'attendant à la pire des réactions : un refus…

Mais un léger sourire éclaira le visage de Dawsey, se rajoutant à son expression de stupeur :

- Eh bien, mon Dieu…

Les centièmes de secondes semblèrent des heures à Juliet, dont le cœur semblait s'être arrêté de battre, en suspens :

- Oui … Oui !

- Oui ? demanda Juliet, voulant être sûre d'avoir bien entendu et de ne pas avoir rêvé.

Pour toute réponse, cette fois, Dawsey rapprocha son visage du sien : il voulait l'embrasser - il allait l'embrasser… Juliet sentit une immense flamme chaude parcourir ses entrailles, tandis que leurs souffles se mêlaient. Elle ferma les yeux et sentit les lèvres de Dawsey entrer en contact avec les siennes. Certes Mark l'avait déjà embrassée de nombreuses fois, mais la sensation physique qui la parcourut fut décuplé, magnifié par le sentiment de plénitude qu'elle rencontra : elle était chez elle, elle était complète, elle était vivante, elle était elle-même… Tout ça à la fois… Et cette sensation dépassait tout ce qu'elle avait jamais connu…

Dawsey accentua son baiser, entrouvrit ses lèvres, et la sensation physique se fit plus ardente encore : la flamme se transforma en brasier qui enflammait tout son corps, et elle laissa malgré elle échapper un soupir de désir, le retenant contre elle de son bras. Elle aurait voulu que ce baiser ne s'arrête jamais… Peu importait où ils étaient - au milieu de la foule, sur le quai…

Il la souleva, et ils rirent tous deux à leur bonheur infini qui commençait : contrairement à Charles Lamb, ils se contentaient de peu mais ne souhaitaient rien de plus…

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- Dawsey !

Il crut entendre son nom, prononcé par une voix familière et se retourna : explorant du regard les alentours, il ne vit rien, et croyant avoir rêvé, reprit son chemin à travers le quai encombré.

Mais le nom, répété plus fort et plus près ne lui laissa aucun doute : il s'arrêta, et alors qu'il se retournait, un grand filet de chargement se souleva, et laissa apparaître la silhouette de… Juliet !

Croyant rêver, il s'élança vers elle, le cœur battant, slalomant entre les passants, et murmurant son nom, un sourire se formant sur ses lèvres à l'idée de la retrouver.

Mais lorsqu'ils furent l'un en face de l'autre, son sourire s'effaça : il allait devoir lui dire ce qu'il ressentait, et la demander en mariage, sans savoir si elle accepterait de l'épouser, lui, un simple et pauvre paysan éleveur de porc et homme à tout faire sans le sou, avec une enfant à charge… Il allait devoir se lancer et cela lui donnait la sensation d'être au bord d'un précipice et de devoir y sauter sans savoir ce qu'il y aurait en bas… Dawsey Adams avait peur - encore plus peur que lorsqu'Elisabeth McKenna lui avait demandé de prendre soin de sa fille et qu'il savait au fond de lui qu'elle ne reviendrait pas…

- Bonjour, le salua- t-elle encore essoufflée, où allez-vous ?

- Je m'apprêtais à vous rejoindre, avoua-t-il en préambule.

- Moi ? Vraiment ?

Elle plongea les yeux dans ses yeux, interrogative.

- Oui… Je vous ai écrit une lettre sur le bateau, essaya-t-il d'expliquer. Je voulais être sûr de ne rien oublier : tout ce que j'aurais dû dire depuis longtemps…

Il pensa que tout le temps qu'il avait mis dans cette lettre ne servirait à rien, il ne pouvait plus lui donner comme ça maintenant, il allait devoir se lancer sans filet et improviser…

- Eh bien, ça tombe bien car je m'apprêtais aussi à venir vous rejoindre, expliqua Juliet.

Cet aveu redonna du courage à Dawsey : leur rencontre ici à Weymouth ne devait pas être une coïncidence, si elle venait le voir, il y avait un peu d'espoir, non ? Il décida de se lancer, et ôta nerveusement sa casquette pour mieux respecter la solennité de sa demande, essaya de se lancer quelques secondes sans que rien ne sorte de sa bouche, puis il se décida :

- Juliet…

Mais il fut aussitôt coupé par cette question :

- Voulez-vous m'épouser ?

Si durant une fraction de seconde, il crut à une plaisanterie, le regard de Juliet était sérieux : pour confirmer sa question, elle précisa :

- Je suis amoureuse de vous… d'où ma demande…

Dawsey crut que son cœur allait exploser dans sa poitrine :

- Eh bien, mon Dieu…

Il ne croyait pas en sa chance, en son bonheur : cette femme si merveilleuse, si parfaite, voulait de lui, Dawsey Adams, pour partager sa vie ? Bien sûr qu'il était d'accord, bien sûr !

- Oui… Oui, répéta-t-il pour être sûr qu'elle avait bien entendu et qu'elle ne changerait pas d'avis…

- Oui ?

Juliet répéta sa réponse interrogativement et d'une voix tremblante, comme si elle n'était encore pas sûre ou qu'elle ne réalisait pas. Dawsey devait lui faire comprendre, lui montrer combien il l'aimait. Et il ne connaissait qu'un moyen de le faire… Certes, ils étaient en public, mais peu lui importait. Certes, c'était le premier baiser qu'il donnerait de toute sa vie, mais peu lui importait aussi, l'urgence du moment était trop grande et le désir de concrétiser ces mots par un geste était irréfrénable.

Il approcha son visage, perçut d'abord le parfum floral et envoûtant de Juliet, puis sentit le souffle tiède de sa respiration et enfin - enfin ! - la chaleur de ses lèvres moelleuses contre les siennes. Enivré par ses sensations, il ouvrit la bouche pour un baiser plus profond. En réponse, un gémissement lascif de Juliet parvint à ses oreilles : l'enlaçant, il la porta tout en poursuivant son baiser, et il sourit : après toutes ces années horribles de guerre, de privations, de tristesse, le bonheur l'attendait enfin, et il donnerait tout le bonheur possible à Juliet et à Kit : ils allaient fonder une famille, Guernesey les attendait…

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- Et maintenant ? demanda Dawsey à Juliet après l'avoir reposée, encore abasourdi par ce qu'il venait de vivre et étourdi par leur premier baiser.

- Maintenant, il nous reste exactement cinq minutes pour embarquer vers Guernesey : je propose que vous repartiez avec moi tout de suite, vous pourrez acheter le billet sur le bateau.

- Vous comptez quand même vous rendre à Guernesey ?

- Oui, venez vite, Dawsey, ou nous allons manquer le départ !

Il la suivit parmi la foule et ils eurent tout juste le temps de prendre le ferry, l'équipage s'apprêtait à détacher l'embarcadère… Ils trouvèrent une place sur un banc, à l'abri du vent.

Dawsey tourna un regard interrogatif vers elle, en attente d'explications

- Dès notre arrivée, il faut annoncer officiellement nos fiançailles à tout le monde. Mon Dieu, j'espère que Kit sera contente !

- Croyez-moi, Kit sera ravie, elle me parle tous les jours de vous, et vous lui manquez, sourit Dawsey. Vous nous avez manqué à tous…

- Je dois aussi téléphoner à Sidney pour l'informer de mon mariage. C'est lui me conduira à l'autel, à la place de mon père, je suis sûre qu'il ne lui en tiendrait pas rigueur… Isola sera ma témoin, et naturellement Kit ma demoiselle d'honneur.

Dawsey sourit en l'écoutant réfléchir à voix haute : jamais il n'avait vu Juliet aussi excité ni prolixe…

- Il y a plein de choses à organiser dès à présent : il faut faire publier les bans dès que possible, ils durent quatre semaines, cela vous convient-il pour la date du mariage ou est-ce trop tôt ?

Dawsey grimaça, et eut soudain honte, essayant d'imaginer Juliet vivre dans sa maison, qui ne disposait nullement du confort moderne d'une maison de Londres : pas d'eau courante, mais un simple puits, des latrines à l'extérieur de la maison, derrière la grange, pas de salle d'eau mais un broc et une cuvette dans chaque chambre et un bac en ferraille tous les dimanches près du poêle pour un unique bain complet hebdomadaire, quant à son vieux lit, il était large pour une personne, mais pour deux, il serait sûrement trop étroit et inconfortable.. Il se sentit rougir à l'idée de Juliet à ses côtés dans son lit.

- Je pense qu'un peu plus de temps serait nécessaire pour essayer d'arranger un peu la maison avant votre arrivée : j'ai bien peur qu'un mois soit un peu court, j'ai quelques économies que j'avais faites pour Kit, je pourrais faire quelques achats mais je devrai réaliser la majorité des travaux par moi-même…

Juliet prit quelques secondes avant d'oser lui expliquer :

- En fait, j'avais une autre idée, si vous êtes d'accord avec ça bien sûr…

- Je vous écoute, Juliet.

- Eh bien, j'aimerais acheter la maison d'Elisabeth.

- Quoi ?!

- L'ancienne maison d'Elisabeth, elle est inhabitée, et si c'est possible, j'aimerais l'acheter : elle reviendrait à Kit plus tard, et c'est une maison qui est assez grande, de quoi nous loger tous les trois, et peut être plus si nécessaire…

Juliet rougit à l'idée prématurée d'un enfant avec Dawsey. Dawsey dissimula son propre embarras à l'idée de la conception d'un enfant sous un toussotement maladroit.

- La maison d'Elisabeth ?

- Oui…

- Eh bien, je ne sais même pas si elle est à vendre, et honnêtement, même si elle l'était, je n'ai absolument pas les moyens de vous offrir une telle demeure, Juliet, s'excusa Dawsey en secouant la tête.

- Je le sais bien, mais moi j'ai les moyens, ne vous inquiétez pas : j'ai beaucoup d'argent de la vente de mon dernier livre, que j'avais mis de côté pour acheter un appartement à Londres. Je voudrais que vous acceptiez que j'achète cette maison pour nous, pour Kit, pour notre famille. S'il vous plait, Dawsey…

Dawsey soupira : il savait que l'image d'une femme subvenant aux besoins d'un mariage ne serait pas conventionnelle à Guernesey, et ferait encore jaser beaucoup de monde, comme Charlotte Stimple, mais peu lui importait. Après tout, c'était Juliet qui venait de faire sa demande en mariage, leur union commençait sous ce signe du destin, et l'essentiel était qu'ils soient ensemble et heureux…

- Vous êtes sûre de votre décision ?

- Parfaitement certaine : même si vous aviez refusé ma demande en mariage, j'aurais acheté cette maison… Je voulais vivre à Guernesey…

- Moi, refuser votre demande ?! Juliet, c'est impossible !

Juliet rit au regard offusqué de Dawsey et il ne put s'empêcher de rire avec elle.

Ils continuèrent le trajet en réfléchissant à tous leurs projets d'avenir, pour le mariage, la maison, Kit jusqu'à leur arrivée au Port de Guernesey…

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En arrivant au port, le jour commençait à tomber, et il faisait nuit noire quand ils vinrent frapper à la demeure d'Amélia, guidés sur le chemin par une faible lumière de lune décroissante. Amélia venait de finir de diner avec Kit, Isola, Eben et Eli. C'est Isola qui vint leur ouvrir : elle essaya de retenir ses cris de joie à la vue de Juliet qui se tenait devant elle à côté de Dawsey et ses cris attirèrent tous les autres membres du cercle. On les fit entrer, Amélia leur proposa aussitôt une soupe chaude et une part de tarte aux pommes, mais Isola les somma de s'expliquer sur ce retour précoce inattendu et inespérée. Lorsque Dawsey annonça leurs fiançailles, la salle à manger se remplit de cris de joie, et quand on lui eut expliqué en quoi cela consistait, c'est-à-dire que Juliet allait se marier avec Dawsey et vivre avec eux, Kit sauta au cou de Juliet, manifestant ainsi sa joie…

- Je suis désolée Isola, mais je vais devoir encore m'inviter dans ton lit pendant le temps des bans, si cela ne t'ennuie pas, demanda Juliet.

- Invite-toi autant que tu veux, tu peux même rester après ton mariage, sourit Isola. Tu seras toujours la bienvenue chez moi, tu le sais.

- Mais j'y pense, interrompit Amélia se tournant vers Juliet, la bague ?

- Quelle bague ?

- La bague de fiançailles ! Il n'y a pas de fiançailles officielles sans une bague…

Dawsey toussota, gêné :

- Amélia, je… je ne crois pas que j'aurai les moyens d'offrir une bague à Juliet, même la moins chère, s'excusa-t-il.

- Je m'en doute, Dawsey, mais… une minute !

Amélia s'interrompit et quitta la pièce : on l'entendit grimper les escaliers, une porte grinça à l'étage, puis se referma, et Amélia réapparut peu de temps après, tenant une bague en or sertie d'une fine perle nacrée.

- Elle n'a pas une grande valeur, mais si vous êtes d'accord, elle remplira son rôle : c'était la bague de fiançailles de ma Jane… Acceptez-la en sa mémoire, s'il vous plait.

Dawsey et Juliet se regardèrent : Juliet allait refuser mais aux derniers mots d'Amélia, elle changea d'avis et d'un signe de tête à Dawsey, lui signifia son accord.

Il se tourna alors vers Amélia et prenant la bague, la remercia chaleureusement.

- Qu'attendez-vous Dawsey, passez-la-lui au doigt…

Amélia semblait presque trépigner d'impatience. Tous le regardaient, alors qu'il saisit la main gauche de Juliet et lui glissa la bague à l'annulaire. La bague lui allait parfaitement.

Dawsey lui sourit tandis que tous les applaudissaient.

Se tournant alors vers Isola, Juliet lui demanda :

- isola, j'ai quelque chose à te demander ? Serais-tu d'accord pour être ma témoin ?

Pour toute réponse, Isola se jeta à son cou, ravie.

- Et toi, Eben, demanda Dawsey, si tu le veux bien, tu seras le mien…

Un large sourire éclaira le visage d'Eben, et il lui lança une solide accolade en guise d'accord.

- Quant à toi, ma chérie, ajouta Juliet en se tournant vers Kit, si tu es d'accord tu seras ma demoiselle d'honneur, tu veux ?

- C'est quoi ?

- La demoiselle d'honneur suit la mariée, l'aide, la réconforte, reste tout près d'elle toute la journée, tu veux ?

- Oh, oui alors !

L'enthousiasme de Kit faisait plaisir à voir : Juliet et Dawsey rayonnaient…

- Bon, il est temps d'envoyer tout le monde au lit, nous avons plein de préparatifs à faire dès demain, conclut Amélia. Nous avons un mariage à organiser !

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Le lendemain, accompagnés d'Eben et d'Isola, Dawsey et Juliet demandèrent la publication officielle des bans par le pasteur. Juliet se rendit ensuite au bureau de poste et contacta Sidney par téléphone, qui fut ravi de cette annonce et réitéra son accord de la conduire à l'autel. Par ailleurs, en cadeau de mariage, il se proposa de payer les alliances, qu'il commanderait chez un bijoutier réputé de Londres, si Juliet voulait bien lui donner sa confiance en termes de goût !

Puis, accompagnée de Kit et Dawsey, elle se rendit à la mairie se renseigner sur l'achat de la maison :

- Cette maison est au nom d'Elisabeth McKenna, expliqua d'abord l'employée qui les y accueillit.

- Mais Elisabeth McKenna est morte, nous avons une confirmation et des écrits formels.

- Dans ce cas, il faudra que vous me les apportiez afin que j'enregistre son décès officiellement.

- Et la maison ?

- La maison revient à ses descendants : elle a une fille, il me semble…

- Oui, c'est elle, Kit McKenna…

- Dans ce cas, la maison lui sera remise à sa majorité, pas avant.

- C'est idiot, elle ne peut pas en profiter maintenant ?

- Je ne vois qu'une solution : si vous adoptez officiellement Kit, l'autorisation d'occuper les lieux avec elle en attendant sa majorité vous reviendra automatiquement.

- L'adopter ?

- Oui, elle porterait votre nom et serait légalement votre fille.

- Tu serais d'accord, ma puce ? demanda Juliet en se tournant vers Kit.

- ça veut dire qu'on ferait vraiment une vraie famille ?

Dawsey acquiesça d'un hochement de tête.

- Tu serais notre vraie fille à Juliet et moi…

- Oui, je veux, je veux !

- Je vais vous donner l'imprimé à envoyer : depuis la fin de la guerre, les démarches d'adoption ont été facilitées pour placer les enfants orphelins. Vous êtes bien mariés ? questionna-t-elle.

- Nous nous marions dans un mois, précisa Juliet.

- Alors je vous conseille de revenir après votre mariage : les demandes sont toujours rapidement acceptées pour un couple marié, mais l'acceptation est beaucoup plus difficile pour une personne célibataire.

- Mais… nous avons besoin de cette maison…

- Vous n'avez pas d'endroit où habiter en attendant ? l'employée fronça les sourcils.

- Si bien sûr, mais…

- Alors vous pouvez attendre un peu : le délai sera rapide, à peine quelques mois, j'ai eu le cas il y a peu pour un couple de la ville qui devait adopter leur petite nièce.

- Bon, très bien, nous reviendrons dès que le mariage aura eu lieu, conclut Dawsey pas contrariant.

Une fois sortis de la mairie, Kit sauta en l'air partout : elle laissa exploser sa joie à l'idée d'être la vraie fille de Juliet et Dawsey. Juliet quant à elle avait beau se réjouir de cette adoption, quelque chose la gênait et elle n'arrivait pas à mettre le doigt sur ce que c'était… Et cela l'énervait encore plus. Si Dawsey vit qu'elle était contrariée, il ne laissa toutefois rien transparaître …

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Si Juliet se réjouissait de ses promenades quotidiennes le long des falaises ou sur la plage chaque après-midi avec Dawsey et Kit, les soirées partagées avec Isola la réjouissaient tout autant : elle profitait de ces moments pour échanger des confessions intimes avec elle, car Isola avait une manière de poser des questions telle que Juliet était obligée de répondre. De plus, aucune question n'était taboue pour Isola, elle n'avait aucune barrière. C'est ainsi qu'elle aborda le sujet délicat de la nuit de noce, pensant que Juliet avait déjà clôturé toute l'affaire avec Mark :

- Dawsey aura de la chance : pour sa nuit de noces, il aura affaire à une femme expérimentée…

- Comment ça, expérimentée ? s'étonna Juliet.

- D'après ce que tu m'avais laissé entendre, tu as expérimenté avec ton ancien fiancé, ce Markham Reynolds que tu fréquentais avant…

- Grand Dieu, non ! Enfin, Isola ! Je n'ai jamais évoqué une telle chose ! s'offusqua Juliet indignée.

- Ah bon, mais… cet élan de passion dont nous avions parlé… J'ai cru que…

- Mark était un gentleman, nous n'avions jamais été plus loin que des baisers… Ce fut pour moi l'unique élan de passion que j'ai partagé avec lui…

- Donc ce sera votre première fois pour tous les deux…

- Comment peux-tu affirmer avec certitude que ce sera la première fois pour Dawsey ? rougit Juliet

- J'en suis certaine, j'entends tous les ragots pendant le marché. Certaines filles du village ont tenté leur chance, mais la seule qui aurait peut-être pu l'avoir était Elisabeth… Et son cœur était pris par Christian…

- Peut être serait-elle en vie si elle avait épousé Dawsey, soupira Juliet avec regret.

- Mais on ne l'a jamais vu la courtiser, ni entendu parler d'une quelconque demande en mariage… Et si ça avait été le cas, tu ne l'épouserais pas bientôt… Et pense aussi que Kit n'existerait pas, elle ne serait pas née…

Le cœur de Juliet se réchauffa à la pensée de Kit, mais Isola revint à la charge :

- Du coup, tu n'es pas trop anxieuse ?

Juliet haussa les épaules pour tenter de camoufler son embarras chaque fois qu'elle pensait à ça : bien sûr, elle savait à peu près dans la théorie ce qui se passerait. Mais elle ignorait tout de la pratique : comment se comporter, les gestes acceptables, ce qu'il convenait de dire ou de faire ? Et comment Dawsey se comporterait-il ? Elle essayait de se résonner : Dawsey était une personne bien, il l'avait prouvé maintes fois… Mais se raisonner ainsi n'ôtait qu'une petite partie de son appréhension…

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Le mariage eut lieu un dimanche matin, juste après la messe : Juliet avait revêtu une robe blanche très simple, sans froufrous ni dentelle qu'Isola et Amélia lui avaient confectionnée, Eben avait prêté un vieux costume trop étroit pour lui à Dawsey, qui lui allait comme un gant.

Sidney était arrivé deux jours avant : il était logé à l'hôtel. Comme promis, il conduisit Juliet à l'autel. Kit porta avec solennité les alliances qu'il avait choisies, deux anneaux d'or finement ciselés nouées sur un petit coussin blanc.

Le pasteur fit échanger les vœux entre Juliet et Dawsey, et ils s'embrassèrent après avoir respectivement passé la bague à l'annulaire de l'autre, sous les applaudissements de l'assemblée. Ensuite, on partagea un bon repas chez Amélia, qui avait la maison la plus grande, autour de plusieurs savoureux cochons de lait rôtis : on lut des passages de Charles Lamb, on improvisa des danses au son des joueurs amateurs invités et auxquels on avait demandé d'apporter leurs instruments. Eben se révéla un joueur tout à fait honorable d'harmonica et Eli l'accompagnait en frappant avec un excellent sens du rythme le coin de la table !

Les danses et festivités durèrent jusqu'à tard dans la nuit, éclairées par plusieurs dizaines de bougies et lampes à huile. Petit à petit, les invités s'éclipsèrent, la musique s'arrêta : Kit était à moitié endormie, affalée sur un fauteuil dans un coin du salon…

- Je pense qu'il est temps de clôturer cette merveilleuse journée, conclut Amélia, étouffant un bâillement, et d'aller tous nous coucher.

Puis se tournant vers Dawsey, elle ajouta :

- Bien sûr je garde Kit pour cette nuit, vous aurez un peu plus d'intimité : je vous la ramènerai demain soir, vous pourrez profiter de votre journée. Je peux même la garder plusieurs jours, si vous…

Dawsey s'apprêtait à accepter, quand Juliet coupa vivement, les sourcils froncés :

- Il n'en est pas question, Kit fait partie de la famille, nous ne la laissons pas, ce serait cruel de l'exclure ainsi ! Elle ne comprendrait pas…

- Mais enfin, essaya de protester en vain Amélia.

- Elle vient avec nous, point final ! conclut Juliet

Amélia se tourna vers Dawsey, secouant la tête d'incompréhension : on n'avait jamais vu ça, une enfant présente à une nuit de noces…

- Kit vient avec nous, confirma Dawsey en baissant le regard.

Quoi que désirait Juliet, il désirerait la même chose si cela faisait son bonheur.

- Comme vous voulez, soupira Amélia secouant la tête en signe de désapprobation.

Dawsey recouvrit Kit de son manteau, puis la souleva dans ses bras.

- Eli va vous ramener avec le chariot, ça vous évitera de marcher, proposa Eben.

- C'est gentil Eben, je n'osais pas vous le demander…

Pendant le retour à la maison de Dawsey – LEUR maison – corrigea-t-elle mentalement, Juliet sentait une tension monter en elle… De savoir qu'ils allaient dans cette maison au lieu de celle d'Elisabeth comme elle l'avait prévu au départ la perturba de nouveau. Ce n'était pas le fait que la maison soit vieille ou pauvre, non c'était autre chose : silencieuse, elle profita de ce trajet pour y réfléchir, essayant d'expliquer le curieux sentiment qu'elle éprouvait. Elle aurait tellement voulu passer sa nuit de noce avec Dawsey dans la maison d'Elisabeth. L'absence de Kit l'aurait moins dérangée. Mais pourquoi ? Et soudain elle comprit : dans la maison d'Elisabeth, Dawsey et elle auraient tout découvert ensemble ; dans sa propre maison, Dawsey n'était pas en terrain inconnu, il était sur son territoire, il était le maitre des lieux : il aurait donc un net avantage sur elle… Voilà pourquoi Juliet avait d'instinct tenu à ce que Kit soit présente : sa présence la rassurait et rééquilibrait un peu les choses - Juliet ne serait pas seule face à l'inconnu… Non, Dawsey Adams n'était pas un inconnu ! Et pourtant… Ils allaient se connaitre d'une autre façon ce soir, allant plus loin, beaucoup plus loin que les baisers déjà passionnés qu'ils avaient échangés durant leurs promenades quasi quotidiennes pendant la période de leurs fiançailles. Elle sentait l'angoisse monter au fur et à mesure que la ferme de Dawsey se rapprochait.

Ce fut pire quand ils entrèrent dans la grande maison silencieuse, après avoir salué Eli. Dawsey tenait toujours Kit endormie dans ses bras, Juliet tenait une chandelle qu'Amélia leur avait prêtée.

- Suivez-moi, chuchota Dawsey, il faut coucher Kit.

Juliet l'éclaira dans l'escalier jusqu'à la chambre de Kit. Lorsque Dawsey déposa kit dans son lit, pourtant précautionneusement, Kit se réveilla :

- Juliet ! s'exclama-t-elle d'une voix ensommeillée en l'apercevant assise sur son lit à côté de son père. Tu restes là ?

- Oui, je reste là, ma chérie, la rassura-t-elle en lui prenant les mains, tandis que Dawsey lui ôtait délicatement ses chaussures et la recouvrait de ses couvertures.

- Juliet, tu crois que je pourrai t'appeler maman, maintenant que tu es mariée à papa ?

Juliet tourna les yeux vers Dawsey, touchée de cette demande mais pas sûre de la réponse à donner. Dawsey lui sourit et fit un signe d'approbation de la tête.

- ça me ferait extrêmement plaisir, ma chérie ! se réjouit Juliet.

- Alors bonne nuit, maman ! Je t'aime !

- Oh ! Moi aussi, je t'aime, mon cœur ! répondit Juliet émue en la serrant contre elle.

- Dis, tu connais une berceuse ? Tu peux m'en chanter une ? Papa m'en chante toujours une pour m'aider à m'endormir….

- Vraiment ? Je serais curieuse d'entendre ça, sourit malicieusement Juliet en se tournant vers Dawsey. Mais pour ce soir, je peux bien sûr t'en chanter une…

Et la voix de Juliet s'éleva, douce et mélodieuse :

Lullaby, and goodnight,

In the sky, stars are bright,

Round your head, flowers gay,

Set your slumbers till day.

Close your eyes now and rest,

May these hours be blest,

Go to sleep now and rest,

May these hours be blest.

Kit sourit : malgré toute sa volonté ses yeux commençaient à papillonner. Tandis que Juliet continuait à fredonner doucement la mélodie, Kit finit par s'endormir. Juliet resta là, à lui tenir ses mains, s'émerveillant de son joli visage apaisé qui partagerait ses jours et rendrait sa vie plus belle. Elle aurait pu rester toute la nuit à la contempler…

Un raclement de gorge discret finit par l'interrompre : elle tourna la tête, elle en avait presque oublié Dawsey.

- Elle va dormir jusqu'au matin. Nous pouvons la laisser, Juliet.

Il se leva et à regret, après avoir déposé un ultime baiser sur la chevelure blonde de Kit et rajusté avec soin sa couverture, elle lui emboita le pas. Il referma doucement sa porte derrière eux.

- Vous voulez sans doute un moment d'intimité ? dit Dawsey en ouvrant la porte de sa chambre dans laquelle Juliet était déjà rentrée une fois.

Rien n'avait changé, à part le lit qui était soigneusement fait cette fois. Sa valise, déjà apportée par Isola le matin même, l'attendait soigneusement dans un coin de la pièce.

- J'ai changé les draps du lit ce matin, vous trouverez un pot de chambre dans chaque table de nuit, cela évite de redescendre en pleine nuit ou le soir lorsqu'il fait nuit, car les commodités sont à l'arrière de la grange, je vous montrerai demain. J'ai rempli le broc avec de l'eau fraiche si vous voulez faire un brin de toilette. Il y a du savon et des linges de toilette sous le meuble, servez-vous… Vous avez besoin d'autre chose ?

- Non, je crois que ça devrait aller…

- Je vais allez faire un tour de mes bêtes, prenez votre temps…

Et Dawsey la laissa seule. Juliet se prépara, le cœur battant, se demandant si elle devait déjà se mettre en tenue pour la nuit ou l'attendre en robe de mariée. Elle hésita si longtemps que lorsqu'elle entendit à nouveau les pas de Dawsey dans l'escalier, elle avait juste eu le temps de défaire son voile et les épingles à cheveux qui retenaient le joli chignon fait par Isola.

Dawsey entra, et se figea, intimidé. Comme toujours lorsqu'il était embarrassé, Juliet le vit passer sa langue sur ses lèvres pour les humidifier.

- Vous… Vous voulez vous coucher ? demanda Dawsey d'une voix tremblante…

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- Vous … Vous voulez vous coucher ?

Dawsey se gifla mentalement. C'était beaucoup trop direct. Il n'était pas un animal, bon Dieu ! Il précipitait les choses ! Et à la vue de Juliet rougissante et tremblante, il sut qu'il l'avait effrayée. Il s'approcha d'elle doucement. Il pouvait entendre sa respiration rapide. Doucement, il lui prit la main et la porta à ses lèvres :

- Je suis heureux que vous ayez accepté de m'épouser, Madame Adams…

Juliet sourit en entendant son nouveau nom.

- Monsieur Adams, il me semble pourtant que c'est vous qui avez accepté !

Dawsey sourit : Juliet n'avait pas perdu l'humour qui l'avait séduit lors de leurs premiers échanges de courrier. Et ce soir, elle était sa femme, elle était sienne. Il approcha son visage du sien et l'embrassa. S'enhardissant, il approfondit son baiser, osant mêler sa langue à celle de Juliet qui lui répondit après quelques secondes d'hésitation. Il sentit son désir monter d'un coup, et s'astreignit à se maitriser, tandis qu'instinctivement, il la guidait vers le lit. Il se tourna pour éteindre l'une des deux lampes à huile, plongeant la pièce dans un peu plus de pénombre. La robe blanche de Juliet semblait épouser divinement ses formes. Penchant son visage, Dawsey glissa ses lèvres sur son cou : il la sentit frissonner à ce contact et respira son parfum floral qu'il aimait tant. Il sentit ses propres mains trembler, mais affrontant sa timidité, il les glissa derrière son dos et tâtonnant, détacha un à un les nombreux boutons qui fermaient la robe de Juliet puis dénuda ses épaules. La robe de satin qui n'était plus retenue glissa aux pieds de Juliet, dévoilant un corset blanc et une gaine de la même couleur. Dawsey sentit son souffle s'accélérer et se passa à nouveau la langue sur les lèvres.

Oserait-il continuer ? Sans détacher son regard de la vue de ce corps céleste, il s'approcha à nouveau, et détacha les agrafes qui fermaient le corset, qui retomba à côté de la robe.

Juliet croisa aussitôt les bras autour de sa poitrine, mais Dawsey prit doucement ses mains afin d'écarter ses bras et la contempla longuement, émerveillé.

- Dawsey, je…

- Juliet, tu es magnifique ! s'extasia Dawsey, le souffle coupé.

Juliet inspira profondément, s'apprêtant à dire quelque chose, mais se retint, tandis que Dawsey détachait maintenant la gaine de ses hanches et faisait glisser ses bas… Elle se tenait debout, en simple slip de coton blanc et incapable de résister, il posa sa main sur un de ses seins. L'autre main rejoignit bientôt la première, et il caressait sa poitrine, si blanche, si douce, si voluptueuse… Il l'entendit pousser un gémissement tandis que son pouce effleurait accidentellement un téton, et ce son le ravit tant qu'il renouvela volontairement l'expérience sur les deux seins à la fois. Juliet retenait de petits cris étouffés qui confirmèrent à Dawsey qu'elle aimait ce qu'il lui faisait. Doucement, il l'allongea sur le lit. De ses lèvres, il parcourut toute la surface de son corps, de son cou et ses épaules jusqu'à son ventre, traçant un chemin imaginaire sinueux et sensuel. Remontant vers sa poitrine, il osa embrasser ses seins, allant jusqu'à effleurer un téton de ses lèvres. Cette fois, Juliet ne put retenir un cri de plaisir, et Dawsey sentit son érection qui se faisait impérieuse. Pourtant, il voulait encore s'occuper d'elle. La voir ainsi, offerte, pleine de désir et aimant ce qu'il lui faisait était la plus belle des récompenses, et il aurait voulu continuer ainsi toute la nuit jusqu'au lever du jour… Glissant ses pouces entre les hanches de Juliet et l'élastique de son slip, il l'abaissa doucement. Les yeux clos, les boucles brunes étalées sur les couvertures, Juliet respirait fébrilement. Dawsey déposa des baisers fiévreux sur son ventre plat et doucement, saisit les chevilles de Juliet et écarta ses jambes. Il ignorait comment, mais il savait ce qui plairait à Juliet, guidé par son seul instinct. Glissant sa tête entre ses cuisses, il respira les odeurs enivrantes de son sexe, ce qui raviva son propre désir. Enfin, doucement, il embrassa le sexe de Juliet et s'enhardissant, le lécha doucement du bout de la langue, découvrant avec délectation le goût son intimité.

- Dawsey !

Il ne s'était aucunement attendu à une réaction aussi vive : dans un cri de panique, Juliet s'était redressée, le regardant de ses yeux grands ouverts…

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Jusque-là, Juliet avait réussi à supporter toute cette nouveauté : elle avait supporté la chaleur qui avait parcouru son corps lorsque Dawsey l'avait embrassée, déshabillée, contemplée avec un désir non dissimulé … Elle avait enduré ses caresses, y compris les plus osées lorsqu'il avait touché l'extrémité de ses seins, lui prodiguant des sensations qui avaient embrasé tout son être. Elle avait dissimulé sa gêne et ses réactions involontaires, tentant d'étouffer les gémissements indécents qu'il lui arrachait si facilement.

Mais ce contact, dans cet endroit si osé, lui procura une sensation si violente et si puissante que cela l'effraya : c'était trop, trop fort, elle ne pouvait plus le supporter…

- Dawsey !

Elle se redressa dans un cri, affolée, le souffle court et le cœur palpitant…

Dawsey la regardait, le regard interrogatif mais imperturbable malgré tout : comment pouvait-il être si calme alors que tant d'émotions et de sensations galopaient en elle ? C'était injuste !

- Juliet, murmura-t-il d'une voix rauque. Il semblait chercher à comprendre…

- Je suis désolée, gémit-elle. Elle se sentit soudain au bord des larmes.

- De quoi vous excusez-vous ? questionna-t-il doucement, lui caressant le dos de la main de son pouce en de petits caresses circulaires rassurantes.

- Je ne voulais pas… vous interrompre…

- Alors pourquoi l'avoir fait ? sourit-il.

- C'est que j'ai…C'était trop… trop…

Juliet ne parvenait pas à trouver les mots pour exprimer ce qu'elle ressentait. Elle vit Dawsey sourire : toutefois, ce n'était pas un sourire moqueur, mais plutôt un sourire de satisfaction.

- Si vous me faites confiance, pouvez-vous le supporter encore un peu pour moi, Juliet ?

Juliet déglutit et acquiesça d'un hochement de tête. Bien sûr qu'elle lui faisait confiance !

Alors Dawsey, du plat de sa main posé sur son ventre, l'invita à l'allonger de nouveau, et cette fois, glissa ses bras autour de ses cuisses : il la sentit aussitôt trembler à ce contact.

- Je suis là, Juliet, n'ayez pas peur, la rassura-t-il d'une voix grave et apaisante.

Juliet gémit à la sensation de sa langue qui revint se poser au centre de son être, sur ce minuscule petit point, si sensible, faisant monter en elle une vague chaude qui grandit, grandit encore, l'envahit et soudain, la submergea dans un cri de plaisir pur…

Comme elle redescendait doucement du sommet de sa vague, gravie si vite, elle sentit Dawsey l'embrasser et lui souffler à l'oreille :

- Je vous aime, Juliet Adams et je vous remercie de votre confiance !

- C'est moi qui devrais vous remercier ! sourit-elle encore essoufflée.

Mais son sourire disparut en voyant Dawsey se lever, et, sans la quitter du regard, se déshabiller.

Il se tenait désormais debout, nu, dressé… Juliet pouvait deviner son désir rien qu'à la façon dont il respirait et à la façon dont il humecta ses lèvres de sa langue. Il vint entre ses cuisses, et elle posa ses mains sur son torse couvert d'une fine toison brune. Elle pouvait sentir la large musculature de ses pectoraux se contracter sous la pulpe de ses doigts. Elle sentit son ventre se contracter à l'idée de l'accueillir en elle.

- Juliet, prononça-t-il, mais cela sonnait comme une supplication.

Juliet passa ses mains autour de son cou :

- Dawsey, je vous aime !

Prenant cet aveu comme une autorisation, Dawsey se guida doucement en elle d'une main…

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Dawsey vit au froncement de sourcils arqués de Juliet, plus qu'au gémissement de douleur qu'il entendit, qu'il lui avait fait mal. Aussitôt, prévenant, il s'arrêta :

- Juliet ? Vous voulez que je… ?

- Non, non ! le coupa-t-elle impérieusement, continuez !

- Mais...

- Dawsey, venez, je vous en prie ! supplia-t-elle cette fois.

Dawsey obéit, mais il étouffa d'un baiser fougueux le cri de douleur qu'elle poussa alors qu'il faisait céder la dernière barrière qui les séparait encore.

- Je suis désolé, Juliet ! Est-ce que ça va ?

- Je … Je ne sais pas…

Juliet cherchait à apprivoiser les sensations nouvelles qui venaient de son intimité : elle se sentait remplie, pleine, entière…

- Je t'aime, Juliet, murmura-t-il contre son cou.

Elle sourit malgré la douleur, qui s'estompait déjà, en l'entendant passer du vouvoiement au tutoiement.

- Dis-moi… quand je pourrai bouger…

- Bouger ? Co… comment ça ? s'étonna Juliet qui pensait que cela allait déjà être terminé.

- Comme ça…

Et Dawsey, lui montrant, doucement, lentement, se retira, puis revint en elle. Prévenant, il s'appuyait sur ses mains pour ne pas l'écraser de son poids. Mais la chaleur humide qu'il ressentait autour de lui, et l'étroitesse qui l'enserrait menaçait de lui faire perdre le contrôle à tout moment :

- Juliet, oh ! Juliet ! Tu es tellement….

Sentant les mains fines de Juliet se plaquer dans son dos, il ouvrit les yeux, et la regarda : elle le contemplait de ses grands yeux noisette ouverts et il se perdit dans son regard. C'était si bon de la voir ainsi, offerte pour lui.

- Juliet, je… Je ne peux plus… gémit-il sentant l'imminence de son plaisir qu'il ne pourrait bientôt plus retenir.

- Dawsey ! Oui, Dawsey ! le coupa-t-elle.

Ce fut ce oui qu'elle prononça, comme une autorisation, qui ouvrit les digues du barrage qui céda dans sa tête et dans son corps. Ses allers-retours s'accélérèrent et s'amplifièrent, sans espoir de retour. Et il vint dans un râle de plaisir avant de s'effondrer sur elle, le souffle court et rapide, perdu dans cette joie universelle infinie et indescriptible…

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Juliet caressait doucement de sa main la peau moite du dos de son époux. Elle était entièrement à lui désormais, comme il était à elle. Ils s'appartenaient l'un l'autre. Doucement, elle le sentit qui glissait sur le côté :

- Désolé, je dois être trop lourd, s'excusa-t-il.

- Non, reste encore… et Juliet le retint sur elle, le contact de sa peau, son odeur la grisant. Elle avait la sensation que jamais elle ne se lasserai de ça, de sa présence, de sa peau, de son contact, de son amour.

- Je t'aime, Dawsey Adams, conclut-elle amoureusement.

- Je t'aime aussi, Juliet, ma Juliet...

Ils se glissèrent sous les couvertures, se blottissant l'un contre l'autre, Juliet dans le creux de son bras, et ils s'endormirent ainsi, respectivement comblés…

Ce fut dans cette position que Kit vint les réveiller le matin, et Dawsey et Juliet eurent toutes les peines du monde à lui expliquer pourquoi ils se trouvaient tous les deux nus sous les couvertures… Dawsey dut expliquer qu'ils avaient eu trop chaud en dormant ainsi tous les deux, et ils durent lui demander d'attendre sur le palier afin de se vêtir décemment et de l'autoriser à entrer de nouveau pour le premier câlin du matin, qui en appellerait de nombreux autres tout au long de leur nouvelle vie de vraie famille.

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Cela faisait à peine deux mois que Juliet avait emménagé avec Kit et dawsey dans le cottage d'Elisabeth, et pourtant, c'était comme si elle avait habité ici depuis toujours… Elle s'était occupé d'aménager l'intérieur, conservant la plupart des meubles d'Elisabeth qui avait très bon goût aussi, rajoutant des rideaux, des voilages, des fleurs, des tableaux, et enrichissant la bibliothèque déjà fournie de ses propres livres qu'elle avait fait envoyés de son meublé de Londres par Sydney. Dawsey s'était occupé des extérieurs, taillant les arbres, arbustes, replantant des fleurs, redonnant vie au jardin abandonné depuis ces quelques années. De la fenêtre ouverte de la cuisine, elle pouvait voir Dawsey et Kit au milieu du jardin, et entendait Dawsey lire un de ses contes favoris de Shakespeare par Charles et Mary Lamb, le songe d'une nuit d'été.

Ouvrant la porte, elle les rejoignit, une couverture sur le bras, au cas où Kit aurait froid en cette fin d'après-midi de septembre. Elle déposa la couverture sur le dossier du fauteuil en bois dans lequel Kit était installée, occupée à partager une tasse de thé avec sa poupée favorite tout en écoutant d'une oreille son père lui lire la fin de l'histoire, et déposa un baiser sur le sommet de sa tête. Puis elle vint s'allonger au côté de Dawsey, songeant déjà à son prochain livre qu'elle allait commencer, venant à peine d'en faire publier un autre. Sa tête fourmillait d'idées et ses doigts la démangeaient déjà de reprendre sa machine à écrire. Elle glissa sa main gauche dans celle de Dawsey, l'or de leurs deux alliances brillait dans le soleil de cette fin d'été. Entre deux phrases, il porta sa main à ses lèvres, y déposant un doux baiser, puis repris sa lecture. Juliet le regarda lire : elle aimait l'écouter quand il lisait.

" Et ils commencèrent à parler des aventures de la nuit, se demandant si ces choses s'étaient vraiment passées, ou s'ils avaient fait tous les deux le même rêve insensé…"

Fermant les yeux, le front contre le front de Dawsey, elle savoura l'instant présent, le soleil sur sa peau, le chant discret des oiseaux, la brise chaude soufflant contre sa nuque : si c'était bien réel, son bonheur était parfait, entre l'homme qu'elle aimait, la fille qu'elle aimait, dans la maison qu'elle aimait, sur l'île qu'elle aimait… Et si c'était un rêve, il ne devrait jamais, jamais s'arrêter…

FIN