Le gamin ne savait pas où s'installer. Ce premier septembre de l'année 1982, il prenait un nouveau départ, tout en se sentant géographiquement un peu perdu. Ses cheveux blonds, coupés court, dépassaient de la masse de jeunes gens à un rythme aléatoire. Le train n'était même pas encore parti qu'il avait déjà mal à l'estomac, la faim n'arrangeant pas grand chose. Dans le petit couloir à moitié éclairé par une lumière terne, des adolescents se bousculaient et laissaient les visages des plus petits pressés contre les carreaux du Poudlard Express. Heureusement, Luc Bæteman ne faisait pas partie des plus petits. À onze ans, sonmètre soixante lui assurait de pouvoir au moins poser la main sur une poignée de porte à la fois. Mais depuis le début de son inspection, Luc avait vu que toutes les cabines étaient bondées. C'était le troisième compartiment qu'il parcourait et dans cette jungle, il était déjà difficile de faire valoir les lois de la sélection naturelle. Même les premières années semblaient déjà se connaître, et le mouflet n'avait aucune envie d'avoir à négocier avec qui que ce soit.
Alors qu'il entrait dans le quatrième compartiment, il entendit un brouhaha intense vers le fond de l'étroite allée. La foule semblait en effervescence et circuler devenait un véritable supplice. En se mettant sur la pointe des pieds, Luc vit, de dos, un garçon noir en robe de sorcier, clairement plus grand que la moyenne, qui frappait quelqu'un de bien plus petit. Les autres passagers du train, présents sur les bords, encourageaient visiblement un combat inégal, qui risquait d'être de courte durée si personne n'intervenait pour séparer les deux impliqués. Le nabot qui avait été attaqué avait le visage ensanglanté mais affichait un sourire mauvais. Luc vit ses cheveux châtain clair en pagaille et ses grands yeux malicieux vert noisette, qui fixaient fermement l'agresseur.
- Ah... Qu'est-ce qu'il y a, Meadowes ? T'as trop peur de sortir ta baguette face à un première année ?
Nouveau coup de poing. La tête du provocateur cogna violemment contre la porte de sortie du compartiment, déclenchant des acclamations de l'attroupement.
- MAIS FERME-LA, SPERENZA ! Je sortirai ma baguette face à un sorcier ! Toi, t'es un sous-homme ! Toute ta famille mérite de mourir ! COMMENT T'OSES TE POINTER ICI ?
- Chiale tant que tu veux, Meadows, tenta d'articuler le nabot entre deux filets d'hémoglobine, ça fera pas revenir ta mère. Ni personne, d'ailleurs.
- TUE-LE, CARL ! cria une des étudiantes en robe, galvanisée par la situation.
- HÉ ! risqua Luc, ne supportant plus l'injustice. ARRÊTE !
Le dénommé Carl Meadows se retourna brusquement, surplombant Luc de toute sa hauteur. Malgré un air juvénile, il faisait presque vingt centimètres de plus que Bæteman et avait les yeux presque jaunis par la colère. Une ride du lion était même apparue sur son front, signifiant à quiconque lui faisant face son besoin d'en découdre.
- Qu'est-ce qu'il t'a fait ? interrogea patiemment le blond, tentant de ne pas afficher sa peur. Pourquoi tu lui as dit que toute sa famille méritait de mourir ?
- SON FRÈRE EST UN MANGEMORT ! hurla Carl au visage de Luc. SA FAMILLE, TOUS DES SALAUDS DE SERPENTARDS ! DES TUEURS LÂCHES QUI PRÔNENT LE RÈGNE DES SOI-DISANT SANG-PUR ! IL A RIEN À FAIRE ICI !
Beaucoup firent ensuite part de leur adhésion alors que le pauvre bougre, dont le corps avait ployé sous la force des coups, tentait de se relever. Meadows reporta son attention sur Sperenza, se préparant à le brutaliser de nouveau. Le conflit semblait absurde aux yeux de Luc, même s'il avait entendu parler de Celui-Dont-On-Ne-Doit-Pas-Prononcer-Le-Nom et de ses fidèles jusque dans sa Norvège natale. Aussi, il ne put s'empêcher de répliquer, en tirant la manche du géant.
- Qu'il soit le frère d'un mangemort ou pas, ça ne change rien au fait que le lâche ici, c'est toi. Tu continues à le frapper alors qu'il n'est même plus en état de se défendre !
Luc tentait, malgré sa force insuffisante, de retenir le forcené pour que le drame ne puisse pas s'aggraver. Aucun des deux ne vit l'homme adulte barbu qui s'avançait derrière eux, dont la tête frôlait le plafond du compartiment. Meadows criait de plus belle.
- LÂCHE-MOI, TOI, OU JE TE REFAIS LE PORTRAIT, À TOI AUSSI ! D'AILLEURS, JE REFERAI LE PORTRAIT À TOUS LES ENFOIRÉS DE CE WAGON DONT LES FAMILLES MANGENT DANS LA MAIN DES SANG-PUR !
- CARL, ON SE CALME !
La voix du barbu avait grondé comme le tonnerre. Luc et Carl s'étaient retournés, figés dans une attitude grotesque. Comme le remous des vagues au pied d'une falaise, la nuée d'élèves en colère se désordonnait et éclatait. Tous découvrirent qu'un titan vêtu d'un long manteau en peau de castor s'était frayé un chemin jusqu'à l'affrontement sans la moindre difficulté, prêt à rétablir l'ordre dans dans le Poudlard Express. Au bout d'un moment, l'adulte plia le genou, pour se mettre au niveau des jeunes.
- Bon, tu peux m'expliquer ce qui se passe ? demanda le velu d'un ton moins autoritaire. Monsieur Carl Meadows... Je sais que tu es une tête de mule, mais ce n'est pas ton genre de chercher des noises à quelqu'un qui n'a rien demandé. Pour inaugurer ta cinquième année, je me serais attendu à mieux que ça.
Luc fut frappé par l'attitude paternaliste de l'inconnu. Le garçon se dit sur l'instant qu'il émanait de cet homme robuste une force tranquille, mais qu'il ne fallait pas mettre à l'épreuve.
- M'sieur Hagrid, qu'est-ce que vous faites là ? fit d'abord Meadows, ignorant la question. Vous prenez le train ? Je croyais que vous attendriez à la gare de Pré-au-Lard, comme chaque année !
- De bien des points de vue, cette année apporte son lot de changements, résuma Hagrid. Le professeur Dumbledore m'a demandé d'accompagner le nouvel enseignant en potions, qui remplacera Horace Slughorn. J'espère que toi et les autres, vous lui témoignerez du respect. Maintenant, réponds.
- Je... J'y comprends rien ! Ça n'a juste aucun sens ! s'indigna le sanguin. Il vient d'une famille de suprématistes, et son grand frère est un Mangemort en fuite ! Un partisan de Voldemort, avec lequel j'ai cru bon de jouer aux échecs ! Un tueur d'enfants de moldus et la pire des raclures ! Un instant, il m'aide à réviser mes cours de botanique et l'instant d'après, c'est un salaud de fanatique ! Et maintenant, c'est son frère qui se pointe... On devrait même pas le laisser monter à bord de ce train !
Le corps de Carl était agité par des tressaillements. Hagrid s'impatienta et prit fermement le gaillard par les épaules, observé par un public médusé.
- Écoute attentivement. Je comprends ce que tu ressens, mais ce n'est pas une raison pour tourmenter les autres, vu ? J'ai bien connu Nathaniel Sperenza quand il était encore élève ici. C'était un garçon apprécié, sociable et généreux. Ça nous a tous anéantis quand il a été identifié par les Aurors. Je vais même t'apprendre une chose de plus. Nathaniel détestait être obligé de quitter le château pendant les vacances de Noël, et à l'école, il traitait tous ses camarades avec équité. Alors imagine bien que tu n'es pas seul à souffrir de la situation, et fais la part des choses. Oui, celui qui a aidé Voldemort à tuer ta mère mérite d'être jugé. Mais non, son petit frère n'est pas responsable des atrocités qui se sont produites.
- Ouais...
Carl avait répondu d'une voix éteinte. Le jeune Sperenza, lui, avait l'air tout aussi étonné que Luc de la facilité avec laquelle le poilu avait raisonné l'élève de cinquième année. Lentement mais sûrement, la marée humaine se dispersa. Hagrid, lui, se redressa autant qu'il le put, tout en invectivant les derniers gosses trop curieux.
- Allez, tous à vos cabines maintenant, la fête est finie ! Bande de nigauds ! Vous ne voulez tout de même pas que j'aille vous enfermer moi-même jusqu'à votre arrivée au collège ! Mince, alors...
Une fois que Sperenza et Bæteman furent les seuls élèves dans le couloir, Hagrid s'adressa d'abord au blond.
- C'est gentil de l'avoir aidé... Pas mal d'élèves lisent la Gazette. Beaucoup ont perdu de la famille ou des proches pendant cette guerre, et certains comme Carl ont un désir de revanche. Tu t'appelles comment ?
- Luc, monsieur... Luc Bæteman.
- Et poli, avec ça. Je n'ai jamais entendu ton nom... Tu dois être nouveau, non ?
- Oui, répondit timidement le gamin en regardant ses chaussures.
- Eh bien, enchanté, Luc. Je suis Rubeus Hagrid, le gardien des clés et des lieux à Poudlard. Je suis aussi le garde-chasse. Si tu as un problème avec quoi que ce soit, n'hésite pas à venir me voir.
Le costaud bienveillant se tourna ensuite vers le petit gars qui avait été brutalisé, lui tendant la main pour l'aider à se relever. Le chétif accepta avec un air renfrogné, visiblement contrarié d'avoir besoin d'une assistance quelconque.
- Et toi, tu es Egon, c'est bien ça ? risqua Hagrid face au teigneux.
- Exact, confirma l'enfant en essuyant le sang sur sa bouche d'un revers de main. Le même prénom que mon grand-père, parce que mes parents n'ont rien trouvé de mieux.
- Tu devrais rester avec Luc. Carl n'est pas un mauvais bougre, mais beaucoup de gens peuvent être dans l'erreur, comme lui. Surtout ceux qui ont connu ton frère pendant leurs études. Je... C'était un gentil garçon, et je suis désolé pour tout ça. Si on avait su... Je... J'aurais dû... J'aurais dû l'aider. Je...
La voix du garde-chasse se faisait incertaine.
- Non, Meadows a raison. Mon frère un salaud, pas une victime, trancha Egon. Et j'ai pas besoin d'un chaperon non plus, d'ailleurs.
Luc était intrigué par le côté impertinent de son futur condisciple. Il s'approcha d'Egon Sperenza, passant devant Hagrid. Les deux garçons se fixèrent, dans un moment d'étrange incrédulité. Puis d'un ton mal assuré, le blond posa une question à son semblable.
- Dis... Tu joues à la bataille explosive ?
