Dans la cabine se faisaient face deux banquettes bleu pétrole, avec un motif carreau usé dont les lignes tiraient sur le vert bouteille. Des éclairages à l'ancienne révélaient un môme aux cheveux roux indisciplinés, portant une chemise blanche sous un haut rouge. Il lisait calmement un livre, seul. Le jaune de cobalt produit par les lampes faisait ressortir ses traits faciaux émaciés, et étonnamment allongés pour quelqu'un de son âge. L'enfant était littéralement happé par son ouvrage au titre équivoque : Sorcellerie de l'Égypte ancienne. Du moins, c'était jusqu'à ce qu'un balèze ouvre — de façon trop bruyante aux oreilles du rouquin — la porte du petit havre de paix. Le bruit métallique du coulissement avait été désagréable, et le lecteur se rendit compte que Rubeus Hagrid était manifestement accompagné par deux élèves de première année.
- Oh... Salut, Hagrid, lâcha le petit gars, encore assis au fond du velours vieillissant. Tu as besoin de quelque chose ?
- Ah, ce n'est pas moi qui ai un besoin, mais ces jeunes gens que voici. Il leur faut un endroit au calme, d'accord ? Luc, Egon, je vous présente Bill Weasley. Bill, je crois que tu vas devoir partager ta cachette !
Puis, le garde-chasse poussa les intrus à s'installer auprès du bouquineur. Ce dernier leur semblait distant, mais lorsque l'homme au long manteau fut parti, ce fut lui qui brisa la glace en même temps que le silence.
- Dis, demanda-t-il au blessé, tu vas bien ? Qu'est-ce que tu as à ton nez ?
Sperenza regarda ailleurs, en émettant un petit bruit de machine à vapeur. Bæteman, gêné, se sentit obligé de répondre à la place de son camarade hargneux.
- Ah, ça, il ne faut pas s'en faire ! C'est juste un peu de sang. Il a été blessé à cause de... Enfin, c'est compliqué, bredouilla Luc, par crainte d'attirer de nouveaux ennuis à Egon. Mais Hagrid s'en est déjà occupé. C'était un sortilège informulé, si j'ai bien compris. Par contre, c'était curieux, il a utilisé son parapluie. Je ne savais pas qu'on pouvait faire de la magie avec.
- Ouais, on aurait un peu dit Mary Poppins, plaisanta Egon, sortant de son mutisme.
Luc ne put s'empêcher de pouffer de rire. Bill ferma son livre et le posa sur ses genoux.
- Non... C'est pas vraiment un parapluie. Enfin, si, mais pas tout à fait. Dans tous les cas, il ne faut parler de ça à personne.
- Comment ça ? C'est illégal, de soigner des blessés dans le train ? interrogea le blond.
- Non, mais... Enfin, c'est un truc que mes parents m'ont raconté. Officiellement, Hagrid n'a pas le droit de jeter des sorts, mais sans ça, il n'aurait pas pu aider à battre Vous-Savez-Qui. Je crois qu'il a mis des bouts de sa baguette dans son pépin, ou quelque chose dans le genre. De toute manière, c'est une bonne chose qu'il puisse faire ça. Vous n'en parlerez à personne, hein ? insista Bill.
- Ça, ça m'étonnerait, assura Luc. Je le trouve vraiment sympathique, pas vrai, Egon ? Dis... On la fait, cette partie de bataille explosive ?
Avec un regard gentil, la tête blonde était penchée vers celui qui avait été le souffre-douleur de Meadowes. Le petit bougon avait en effet promis à Luc de jouer, lorsqu'ils étaient encore dans les couloirs du Poudlard Express. Avec l'air de vouloir se soustraire à sa tâche, le gosse têtu bredouilla :
- D'accord, mais ça va sûrement te gêner de partager ton jeu en deux. J'ai pas mes propres cartes.
- J'ai un paquet, intervint amicalement Bill. Egon, je pourrais te le prêter, qu'est-ce que tu en penses ?
- Ok, fit simplement le concerné, résigné.
L'enfant aux cheveux châtain accepta nerveusement le paquet que Bill lui tendait, et se positionna avec le blond du côté des fenêtres, pour jouer sur les surfaces rabattables. Egon se mit à mélanger frénétiquement les cartes, comme si sa vie en dépendait.
- Hé ! Et si vous ajoutiez un petit enjeu, les demi-portions ? proposa un Bill goguenard. La sorcière à chariot ne devrait pas tarder à passer. Elle frappe aux portes des cabines, et propose de succulentes friandises... Comme je suis votre aîné, je pense que l'un de vous devrait m'inviter, ce serait la moindre des choses ! Vous n'avez qu'à faire en sorte que le perdant me paie une Chocogrenouille.
Luc releva un sourcil, partagé entre l'amusement et l'exaspération. Physiquement, Bill n'avait pas l'air bien plus haut que lui. Egon, lui, avait carrément poussé un cri de protestation. Bill était, selon toute vraisemblance, un drôle de bonhomme.
- Comment ça, t'es notre aîné ? N'importe quoi ! s'indigna Egon. T'as quel âge ? T'es bien en première année, non ?
- Possible, traîna le fier Weasley, mais je suis prêt à mettre ma main à couper que je suis plus vieux que vous. Ça s'entend à votre façon de parler, les jeunes pousses. Vous êtes nés en quelle année ?
- En 1971, répondit Luc sans réfléchir.
- Pareil, bougonna Egon.
- Je suis né en 1970. Donc, même si je suis un première année, je suis votre aîné, c'est comme ça. Et vous me devez le respect, ainsi qu'une ou deux sucreries.
- Toi, tu vas avoir des marrons, pas des bonbons, pesta Sperenza en se rapprochant dangereusement du rouquin.
- Je plaisantais, ricana Bill pendant que Luc retenait son comparse. Faites votre partie, les gars. Je vais continuer à lire mon livre. Si jamais la vendeuse pointe le bout de son nez, c'est moi qui invite.
Les minutes qui suivirent furent probablement les plus amusantes de la journée pour Luc Bæteman. L'objectif était simple : faire des paires en touchant le sommet des cartes correspondantes avec la baguette. Egon s'avérait être un adversaire de talent, qui plaça sa paire dès le début et répliquait à chaque tour sans la moindre hésitation. Il avait même créé des diversions vicieuses pour faire choisir les mauvaises cartes au blond, à deux reprises, causant de terribles pétarades dans la cabine qui, au grand désespoir de Bill, n'alertèrent aucun adulte. Les enfants rirent abondamment, puis, grâce à un réflexe surhumain couplé à une veine insolente, Luc empêcha Egon de contrer sa paire de Manticores, et remporta ainsi la rencontre face à un rival boudeur.
- Zut, j'y étais presque ! râla Egon. Soit tu joues depuis longtemps, soit t'as bu de la chance liquide.
Luc mit sa main à l'arrière de son crâne en raclant ses cheveux clairs. Il n'avait compris qu'à moitié ce qui semblait être une plaisanterie d'Egon, mais préféra ne rien dire.
- Ah, je n'ai aucun mérite ! Mon cousin m'a appris il y a trois ans. Il est très fort, et il connaît toutes les variantes. À une époque, il a même gagné de l'argent pendant des tournois, avec les règles bavaroises. Mais tu es le premier à me donner autant de mal, depuis les raclées qu'il me flanquait.
- Revanche, et je te jure que t'auras plus de sourcils, cette fois, sourit malicieusement Egon.
- Si ça te plaît de perdre, répondit Luc du tac au tac.
- Oh, j'entends le chariot ! interrompit Bill, profitant d'une occasion inespérée pour faire cesser la compétition.
Ils dégustèrent ensuite des Chocogrenouilles, des Patacitrouilles et des dragées surprises dans le plus grand des calmes, après avoir remercié au passage la vieille dame aimable — qui leur avait proposé toutes ces confiseries — et Bill Weasley, qui avait littéralement sacrifié tout son argent de poche pour faire plaisir aux deux joueurs de cartes passionnés.
- Au fait, commença Bill entre deux bouchées, pardonne-moi mon impolitesse, mais tu as un léger accent, Luc... Tu ne viens pas de Grande-Bretagne, pas vrai ? On te comprend bien, mais ta prononciation est un peu hachée. Tu n'es pas obligé de me répondre, mais je suis curieux.
- Ça s'entend tant que ça ? fit Luc avec un ton d'excuse. Mes parents ont emménagé à Londres l'an dernier, mais avant ça, j'ai vécu en Norvège. Presque tout le reste de ma famille s'y trouve. Mon père est norvégien, ma mère est britannique. Du coup, je sais parler les deux langues... La plupart du temps. J'espère que mon anglais n'est pas trop maladroit, d'ailleurs. En fait, de ce que j'ai compris, on a bougé pour deux raisons. De un, mon père a obtenu une promotion. De deux, personne ne voulait que j'aille à Durmstrang, donc, Poudlard a été un choix assez naturel, pour moi. Je sais des choses, mais pas assez pour tenir une longue conversation ou discuter des actualités.
- Oh, les actualités, c'est plutôt barbant, affirma Bill. Moi, je préfère l'Histoire. Et l'Histoire des Sciences. Je suis aussi assez à l'aise, avec les chiffres. Je trouve qu'il y a une forme de magie, là-dedans.
- Regardez-moi ces futurs premiers de classe qui se la jouent, lâcha Egon avec un rictus moqueur.
Le temps que les trois garçons partagèrent fut paisible. Luc pensa à Hagrid et à sa façon spontanée de guider les autres, et se dit qu'effectivement, ses parents avaient bien fait, au final, de l'envoyer à Poudlard, même si le jeune Bæteman ne partageait pas de grands moments avec ses géniteurs, les rares fois où ils parlaient d'autre chose que de son avenir.
Plus tard, le train s'arrêta. La nuit était tombée et envoûtait Luc autant qu'elle l'effrayait. De ce que ce dernier pouvait observer, c'était pareil pour Egon. Par la fenêtre, les montagnes et les forêts avaient laissé place à une gare assez rustique. Tous les adolescents furent invités à descendre et suivirent l'immense Hagrid, qui les guidait grâce à une lanterne. Aux côtés du titan marchait un homme longiligne à la peau excessivement pâle, vêtu d'un manteau noir, aux longs cheveux gras et à l'aspect sinistre. Luc croisa par mégarde le regard de l'adulte blafard, et en frissonna. Ce type lui filait les chocottes, sans qu'il ne sache rationnellement pour quelle raison. Des instructions furent données par d'autres adultes, plus loin. Mais la voix du grand barbu se détacha clairement pour parvenir jusqu'aux oreilles de Bæteman, Sperenza et Weasley, qui avaient commencé à errer sans but entre les mioches.
- Les première année, vous allez nous suivre, moi et le professeur Rogue ! cria Hagrid. Nous allons emprunter un chemin qui vous permettra d'apercevoir le château ! Allez ! On reste groupés !
