Décembre 2031 – Partie III


- Pourquoi est-ce que ça prend toujours autant de temps d'aller à Gringotts ? se plaignit Mélina alors qu'on quittait le bâtiment des Gobelins.

Je poussai un profond soupir. Mon amie rajusta son bonnet, et me lança un regard en coin.

- Je sais que cela fait des années à présent, mais je ne m'habitue toujours pas au fait que tu ne craignes plus le froid. Enfin, presque plus, se corrigea-t-elle.

Il fut un temps où j'accumulais les couches de vêtements pour que le froid ait le moins de prises possibles sur ma peau durant les mois d'hiver. À présent, j'étais tout à fait capable de sortir avec une petite veste et une simple écharpe en plein mois d'hiver.

C'est d'ailleurs ce que j'avais manqué de faire, en début de journée, avant que Mélina ne me fasse remarquer que ce n'était vraiment pas adapté à une journée enneigée. J'avais pris une cape d'hiver, mais je l'avais à peine boutonnée, et, pour autant, je n'avais pas froid.

- Il faut t'habituer, je suis moins frileuse qu'auparavant. Quant aux Gobelins, c'est entièrement de ma faute, lui avouai-je en grimaçant.

Nous nous éloignâmes de la banque des sorciers, mettant aussi rapidement que possible de la distance entre nous et les Gobelins. Lorsque ce fut fait, et après qu'une dizaine de sorciers eurent détourné le regard de nous après avoir réalisé que j'étais bel et bien une ancienne Invisible, Mélina reprit le fil de notre conversation.

- De ta faute ? Je ne savais pas que les Gobelins se mêlaient autant à nos affaires. Pourquoi est-ce qu'ils seraient aussi peu agréables avec une ancienne Invisible ?

- Hein ? Oh, non, ça n'a rien à voir avec mon statut d'Invisible. C'est parce que mes parents détournaient de l'argent chez eux, et qu'en juin dernier,j'ai provoqué une émeute devant la banque avec deux anciens collègues Invisibles. C'était juste avant d'être kidnappée par un Rapace Nocturne. C'est vrai qu'au final, cela a dû leur faire une mauvaise publicité… Mais le fait que je sois la fille de mes parents a beaucoup pesé dans la balance. Déjà, lorsque j'étais à Poudlard, mes paiements prenaient toujours des retards, c'était agaçant, mais je n'ai compris pourquoi qu'une fois que j'étais devenue une Invisible… Mélina ? Tu vas bien ?

Mon amie s'était arrêtée quelques pas derrière moi, et semblait choquée. Je regardai autour de nous, mais ne vis rien qui pouvait expliquer son air stupéfait.

Et alors, je compris que ce n'était pas ce que Mélina avait pu voir qui la choquait.

C'était ce qu'elle venait d'entendre.

Lorsque j'étais revenue des Invisibles, j'avais raconté très peu de choses concernant mon passé chez eux. James avait tout su, car il me l'avait demandé avant même que les Invisibles ne soient finis, et que je savais que c'était une condition sine qua non pour que notre relation débute une nouvelle fois. J'avais donné quelques informations supplémentaires à nos amis, mais j'étais restée très vague sur ce que j'avais vécu.

Je m'approchai de Mélina.

- Je croyais que James vous avait expliqué les raisons de notre rupture, avouai-je à Mélina en lui prenant le coude.

Elle se dégagea rapidement et fermement, ce qui, de sa part, signifiait un vrai agacement.

- Non, s'énerva-t-elle. Il ne nous a pas tout dit, il a simplement précisé que tu étais repartie avec des Invisibles, et que tu avais des démons de ton passé à exorciser avant de reprendre la moindre relation avec lui. Mais on pensait que c'était lié à ton passé chez les Invisibles. Tu ne nous as jamais rien dit concernant tes parents et ce que tu avais pu apprendre, seulement que c'était derrière toi et que cela ne servait à rien de remuer le passé !

Le ton de sa voix avait augmenté, et des passants commençaient à se retourner sur notre passage et à chuchoter.

- Mélina, s'il te plaît, est-ce que tu peux baisser la voix ? la suppliai-je.

Elle ferma les yeux un bref instant, avant de hocher la tête.

- Ce n'est pas vraiment le lieu pour discuter de tout ça, expliquai-je.

- Ce n'est jamais le lieu, me fit-elle remarquer, me rappelant amèrement qu'à chaque fois qu'elle avait voulu en savoir plus sur mon passé, j'avais tout fait pour l'en dissuader.

- Ce n'est pas simple d'en parler, Mélina…

- Ce n'est pas simple pour nous non plus, me dit-elle sèchement.

Incapable de savoir comment répondre à cela, je n'ajoutai rien. La mention d'un « nous » me perturba également, me faisant me questionner sur qui elle incluait dedans. C'est sûrement mon silence qui la poussa à poursuivre, et à lâcher tout ce qu'elle avait sur le cœur. Et le fait qu'elle se comporte avec aussi peu de délicatesse qu'un hippogriffe vexé me fit réaliser qu'elle était réellement énervée.

- Tu crois que c'est simple, pour nous, Astrid ? Pour Chuck, pour Roxanne, pour Fred, pour Paige ? Pour tous ceux qui t'ont connue, tous ceux qui t'ont pleurée, tous ceux qui ont fait ton deuil avec plus ou moins de succès ? Un jour, t'es revenue dans nos vies, et sans aucune explication ! On a tous écouté et cru James. « Laissez-lui du temps, elle se confiera si elle s'en sent le courage », ou bien « Elle a vécu des choses pas faciles, c'est compliqué pour elle de se confier ». Mais nous, dans tout ça ? Tu crois que c'était facile ?

Je la laissai parler, fascinée. Mélina montrait si peu souvent son caractère de dragonne que je ne me sentais pas la légitimité de l'empêcher de l'exprimer aujourd'hui.

- Tu nous as tourné le dos, tu t'es fait passer pour morte, et quand tu es revenue, il fallait accepter tes silences, tes sautes d'humeur, et en plus, on ne devait pas émettre le moindre jugement. Et puis tu disparais une nouvelle fois, et on doit, encore une fois, paraître contents de te revoir. En début de mois, j'apprends par Paige que tu as besoin d'une potion pour contrer des effets de magie noire qui sortent de je ne sais où, et je dois accepter cette information qui me tombe sur le coin du nez alors que nous n'en avons jamais parlé auparavant. Et là, tu m'annonces que les informations que tu as apprises concernant tes parents sont leurs pratiques d'actes illégaux et leur appartenance à une organisation criminelle ? Comme si j'étais censée le savoir ?

- Je ne…, tentai-je, mais elle me coupa aussitôt la parole.

- T'es pas la seule pour qui ça a été compliqué, Astrid. Mais j'ai fait avec la complexité, parce que je me disais que j'avais retrouvé mon amie. Sauf que maintenant, j'apprends que cette amie n'a même pas pris la peine de me parler de ce qui lui a manqué pendant toute sa vie. Je crois que j'ai le droit d'être en colère.

Elle croisa les bras sur sa poitrine et moi, je laissai pendre mes mains le long de mon corps.

- Je suis désolée, finis-je par dire du bout des lèvres. Vraiment, sincèrement, désolée. Je n'en ai jamais parlé parce que je me suis confortée dans l'illusion que James vous l'aurait dit. Mais… non. C'est une très longue histoire, Mélina. Et tu mérites de la connaître.

- Oui, je crois que je mérite de la connaître, en effet.

- Mais pas aujourd'hui. Je n'aurais pas la force de la répéter à tout le monde individuellement, alors je préfère attendre que Chuck au moins soit avec toi, si cela te convient.

Elle me jaugea du regard, de toute évidence indécise. Je la comprenais, je ne lui avais pas donné beaucoup de raisons de me croire, ces dernières années.

- Tu me le promets ?

J'avais fait beaucoup de promesses, dans ma vie, et beaucoup n'avaient pas été tenues. Mélina le savait, certaines de ces promesses lui étaient destinées. Pour autant, elle semblait prête à prendre ce risque.

- Oui, affirmai-je. Dès que nous aurons l'occasion d'en parler avec Chuck, je vous tiendrai informée de tout ce qui m'est arrivé chez les Invisibles. Je te préviens seulement que tout n'est pas simple à entendre.

- D'accord.

Je fronçai les sourcils, surprise qu'elle accepte la difficulté de cette discussion sans plus se questionner, mais je finis par accepter. Après tout, Mélina était assez grande pour juger par elle-même de sa capacité ou non à accepter une conversation difficile.

- Bon, il faut qu'on s'occupe des cadeaux de Noël pour les Barrow ! s'exclama-t-elle joyeusement.

Elle avait toujours adoré Noël, ce qui m'étonnait, sachant à quel point son père détestait cette fête et avait tout fait pour qu'elle n'apporte aucune joie à Mélina ou à son frère.

- Ellie et Wyatt veulent un nouveau service à thé, j'en ai vu un qui devrait leur plaire.

- Parfait, marmonna Mélina. Les sœurs Moldues de Chuck adorent toujours autant les friandises sorcières, on peut leur offrir ça.

- Oui, cela leur a toujours fait plaisir. Dès que ça vient du monde sorcier, cela leur plaît, j'ai passé mon adolescence à leur offrir tout et n'importe quoi qui provenait du Chemin de Traverse. Il reste à trouver des cadeaux pour Lola, Chuck et Alicia.

- Et pour Lisa, me rappela Mélina. Et elle, c'est une sorcière. On ne va pas s'en sortir avec une boîte de Chocogrenouilles.

- Elle n'a pas besoin de quelque chose pour Poudlard ?

- Euh… Si, avoua Mélina.

Elle me lança un regard en coin. Je soupirai.

- De quoi est-ce qu'elle a besoin, et pourquoi est-ce que tu me regardes de cette manière ?

Mélina toussota avant de reprendre la parole, son débit de paroles se faisant plus intense, comme si cela serait moins compliqué pour moi d'entendre ce qu'elle allait me dire.

- Eh bien, tu sais, quand tu es allée avec les Invisibles te cacher à Poudlard, vous êtes repartis à dos de Sombrals, et en fait, les Sombrals qui sont restés à Poudlard n'ont pas trop apprécié d'être séparés, et ils sont allés s'attaquer aux serres. Le professeur Londubat était enragé, d'ailleurs, certaines espèces de plantes vont mettre des années à repousser, et…

- Mélina, viens-en au fait s'il te plaît.

- Les élèves ne peuvent plus se fournir aux serres, ils sont obligés d'aller dans des boutiques d'apothicaire ou d'herboriste. Et sur le Chemin de Traverse, la meilleure c'est...

- Non.

- Astrid, c'est ridicule, répliqua aussitôt Mélina, qui s'était certainement attendue à ce que j'aie cette réaction.

- Peut-être. Mais je n'irai pas.

- Il va bien falloir que James et toi vous reparliez, vous avez plein d'amis en commun !

Je croisai les bras sur ma poitrine, butée. Et vexée, je devais le reconnaître.

- Il est rentré il y a deux semaines de son tour du monde, et il n'a pas pris la peine de me le notifier, que ce soit pour me dire de ne toujours pas lui parler ou, au contraire, pour qu'on se reparle. C'est pas moi qui ai rompu, c'est lui.

- Oh, Merlin, donne-moi la patience nécessaire, grommela Mélina.

- J'irai pas.

- Il faut des plantes pour Lisa.

- Eh bien, on va aller en acheter chez Plantovent, c'est une très bonne boutique.

- Astrid… Ils n'ont pas la moitié des produits qu'il y a dans la boutique de James, et tu le sais.

- J'irai pas.

- Mais par Merlin, vous allez devoir vous voir au baptême d'Alicia ! s'énerva Mélina. Tu comptes faire comment pour l'éviter ?

- Je serai devant, en tant que marraine, il ira au fond, en tant qu'invité.

- Il ne sera pas simple invité, il est le parrain, rétorqua-t-elle.

Ah. Là, elle parvenait à me faire taire. Et à me rendre curieuse.

- Mais… Je croyais que c'était le frère de Lola qui était le parrain ?

- Le père de Lola a quasiment coupé les ponts avec elle ces derniers mois, et son frère n'ose pas aller contre son père en venant au baptême et en étant le parrain de la petite, m'avoua Mélina. James sera le parrain. Je pensais que Chuck te l'avait dit le jour de la naissance d'Alicia…

- Il avait d'autres choses à penser, fis-je remarquer avec justesse.

Sauf que maintenant, j'apprenais que j'allais être au même niveau que James lors du baptême de la petite et, comme me le disait Mélina, ne pas nous parler risquait d'être complexe.

Mélina semblait en être arrivée à la même conclusion que moi, car elle parut se détendre un peu. Sauf que je n'avais toujours pas prévu d'aller dans la boutique de James aujourd'hui.

- On va se séparer, dis-je finalement. Tu vas faire les achats pour Lisa, Lola, Chuck et Alicia, et moi, je m'occupe des parents et des autres soeurs, d'accord ?

- Par Merlin, ce que tu es têtue… Très bien, souffla-t-elle. On fait comme ça. On se retrouve dans une heure devant ma boutique, tu es d'accord ?

Je hochai la tête, et elle partit immédiatement dans la foule. Je ne pus m'empêcher de penser qu'elle faisait cela pour échapper à notre conversation, qui ne faisait que foncer dans des murs - et pas celui du Chemin de Traverse, que nous pouvions ouvrir et donc traverser sans nous blesser.

Les Invisibles étaient un sujet sensible, les Gobelins étaient un sujet sensible, mon ancienne relation avec James était un sujet sensible…

Je soupirai. Définitivement, les conversations faciles n'étaient pas pour moi. En tout cas, pas pour le moment.

Et je n'étais pas certaine d'avoir envie que mes conversations deviennent faciles.

Depuis que j'étais sortie d'Azkaban, j'avais revu du monde, bien sûr. J'étais allée chez Chuck et Lola, où j'avais toujours été accueillie les bras ouverts. J'avais croisé Fred Weasley le jour où il revenait d'Australie, et nous avions pris le temps de discuter un long moment, et même d'aller manger ensemble. J'avais vu, de loin, d'anciennes connaissances de Poudlard, qui n'avaient pas paru prêtes à décamper lorsqu'elles m'avaient reconnue - mais qui n'avaient pas non plus fait l'effort de venir me voir.

Moi non plus, cela dit.

La dernière fois que j'avais vu Lola, elle avait insisté pour me conseiller des collègues, pour que j'aille discuter avec des professionnels, plutôt qu'avec mes amis.

J'avais rétorqué que si je n'étais déjà pas en mesure de discuter avec des personnes que j'avais côtoyées des années durant, je ne voyais pas comment je serais capable de discuter avec des personnes que je ne connaissais pas, même si m'écouter et me parler faisaient partie de leur métier. De toute façon, avais-je conclu, ce que j'avais vécu était trop complexe, trop dur à vivre, pour qu'un professionnel, quel qu'il soit, puisse me comprendre.

Cette fin de conversation avait manqué la faire pleurer, et Chuck m'avait quelque peu disputée lorsqu'il avait appris la teneur de notre conversation.

Je soupirai. Non, définitivement, les relations sociales n'étaient pas mon fort. J'avais certainement cru que je n'avais aucun problème avec elles durant mes années passées avec James car il canalisait mes réactions et celles de nos connaissances, mais à présent que j'étais toute seule…

Je me secouai.

Est-ce que je comptais réellement passer l'heure qui venait à me morfondre parce que Mélina n'était pas à côté de moi pour me changer les idées ?

Mauvaise idée. Des têtes commençaient à se tourner en passant à côté de moi, se demandant pourquoi je ne bougeais pas, alors que nous étions en pleine période d'achats des cadeaux de Noël.

Les cadeaux furent achetés très rapidement. Trop rapidement. Dans les magasins, les sorciers et sorcières dans les magasins me laissaient volontiers leur place pour que je ne m'attarde pas trop en leur présence. Les vendeurs regardaient à peine s'ils avaient bien la somme demandée, et certains ne gardaient même pas la monnaie lorsque je leur proposais.

Cet aspect ne m'avait pas manqué. Pendant un bref instant, je me rappelai que lorsque j'étais une Invisible, certes, personne n'avait conscience de mon existence mais, au moins, personne ne me signifiait clairement qu'il me détestait à chaque fois que je les voyais. À part les Rapaces Nocturnes, mais je leur rendais bien cette haine.

Cette précipitation à me servir et à me faire sortir des rayonnages bondés eut le mérite de me faire terminer bien plus rapidement que prévu mes courses. La boutique de Mélina ne semblait pas être ouverte, me faisant comprendre qu'elle était sûrement encore perdue dans diverses boutiques - à moins qu'elle ne se soit arrêtée pour discuter avec James, espérant peut-être que, si l'attente devenait trop longue pour moi, je finirais par les rejoindre.

Ce qui était exclu, évidemment.

Je songeai alors à faire un tour à la boutique des jumeaux Weasley. Leur père avant eux avait créé une boutique avec son frère jumeau, qui avait été par la suite remplacé par leur plus jeune frère. Les jumeaux Weasley de ma génération, eux, avaient suivi l'exemple de leur père, et leur boutique de balais prenait un essor de plus en plus grand, ce que je constatai une nouvelle fois en arrivant devant.

La file d'attente pour entrer dans leur minuscule boutique traversait toute la rue principale du Chemin de Traverse. Je souris, ravie pour eux, même si j'étais également un peu déçue de ne pas pouvoir aller les voir aujourd'hui. Leur bonne humeur, parfois entachée par les quelques piques qu'ils pouvaient me lancer sur mon passé, était un baume au cœur pour moi.

Heureusement, je n'allais pas rester seule bien longtemps.

- Eh, cap' !

Je me retournai à temps pour qu'un joueur de Quidditch m'étreigne dans ses bras sans que je ne sois trop surprise.

- Jay le Vif ! Tu es déjà en Angleterre ?

Il se détacha de moi, et hocha la tête. Son teint était hâlé, ses cheveux châtains s'étaient éclairci avec le soleil. J'imaginai que les taches de rousseur de Lily devaient engloutir son visage, à présent.

- On est arrivés hier, avec Lily. Elle est dans la boutique de ses cousins, pour passer commande, maintenant que son équipe prend définitivement les Weasley comme sponsors. Dis donc, tu as une petite mine !

- Azkaban, dis-je simplement en haussant les épaules. C'est pas là-bas que tu peux obtenir le même bronzage que toi…

Il rit nerveusement, avant de se frotter les bras.

- Ouais, en revanche, je n'étais pas prêt pour les différences de température. Mes sortilèges pour me réchauffer ne sont pas au point…

Je sortis ma baguette pour l'aider, avant de me raviser. Je n'étais pas certaine que ces sortilèges soient autorisés pour moi, sauf en cas d'extrême urgence. Jay loucha sur ma baguette, avant de comprendre ce qui me retenait.

- Ouais, Harry nous a dit que tu avais certaines restrictions…

- C'est une façon de dire les choses, dis-je simplement en rangeant ma baguette, feignant la nonchalance. Raconte-moi plutôt comment ça se passe, pour toi, là-bas. Et pour Lily ! ajoutai-je.

Même si la petite sœur de James ne me portait pas vraiment dans son cœur, je l'appréciais tout de même - nous n'avions pas besoin que notre attachement soit réciproque, après tout.

- Pour moi, c'est vraiment super ! Il y a une bonne dynamique, les joueurs sont cool, j'ai été très rapidement intégré. On a déménagé, aussi, il faudra que tu nous rendes visite !

Quelque chose me disait que Lily n'avait pas approuvé cette invitation mais, par politesse, j'approuvai cette proposition de Jason Seek. Et puis, son enthousiasme faisait tellement plaisir à voir, j'aimais tellement le voir prêt à tout me pardonner et à discuter avec moi comme si rien n'avait changé ou presque que je ne me voyais pas devenir le Sinistros de cette conversation et lui rappeler pourquoi sa proposition ne pourrait jamais se concrétiser.

- C'est un peu plus compliqué pour Lily, m'avoua mon ancien attrapeur en baissant la voix.

Des passants commençaient effectivement à le reconnaître et à le montrer du doigt.

- L'équipe qu'elle entraîne sort d'une période complexe, l'entraîneur était très difficile, et, en même temps, comme il avait été un ancien joueur international, les joueurs avaient tendance à lui faire confiance. Malgré les résultats de Lily avec les Harpies, les joueurs ne lui font pas entièrement confiance…

Je hochai la tête. Je n'étais pas surprise. Je n'avais pas encore eu le temps de me pencher entièrement sur les informations sportives des derniers mois, mais à plusieurs reprises, j'avais remarqué que les journaux anglais s'étonnaient du départ de Lily Luna Potter, et du choix de l'équipe qu'elle entraînait. Une équipe en fin de classement, qui n'évitait le changement de catégorie que par des coups de chance assez énormes, à tel point que certains journalistes se demandaient même si une enquête pour triche ne révélerait pas certains biais.

- Enfin, tu connais Lily. C'est un nouveau défi pour elle, et ça lui permet de s'occuper l'esprit toute la journée. Même si elle comme moi, on est très contents d'être là pour Noël et le Nouvel An ! Ginny nous a dit que tu ne serais pas là à Noël, d'ailleurs…

- Je te rappelle que je ne suis plus avec James, dis-je doucement.

- C'est pas vraiment une excuse, dans leur famille, me fit remarquer Jason.

Je m'esclaffai. Il était vrai que les Weasley et les Potter invitaient toujours tout le monde à leurs repas, même, parfois, les ex compagnons. Cela avait mené à une drôle de situation lorsque Bethany Jones, l'ancienne petite amie de Fred - enfin, ancienne était un bien grand mot, je n'avais jamais été certaine qu'ils avaient vraiment rompu, vu comme elle tournait toujours autour de lui - avait été invitée, au printemps dernier, alors que Fred annonçait qu'il fréquentait quelqu'un. Un vrai esclandre avait failli éclater, mais le pire, c'est que cela amusait tout le monde plus que cela ne les gênait. Il avait fallu des trésors de patience, et que Fred quitte le repas en compagnie de Bethany, pour que l'on puisse réellement se mettre à manger.

- Je pense quand même que dans mon cas, ce n'est pas une bonne chose, lui assurai-je. Mais ne t'inquiète pas, je suis certaine qu'on aura l'occasion de se revoir avant votre départ ! Et tu ferais bien d'y aller, il y a de plus en plus de sorciers qui veulent un autographe, mais ils n'osent pas s'approcher parce que je suis là…

Jason se retourna, pour constater que ce que je disais était vrai. Il soupira.

- Tu es plus efficace que n'importe quel Auror, m'avoua-t-il. Cela faisait longtemps que je n'avais pas été aussi tranquille dans la rue. À bientôt, cap', j'espère vraiment qu'on se verra avant que je ne reparte !

- Je ne suis plus ta capitaine, murmurai-je doucement.

Mais il était déjà parti dans la foule, et il ne m'entendit pas prononcer ces quelques mots. L'innocence de Jason m'avait toujours plu, et sa simplicité également. J'avais été une Invisible, d'accord. J'avais fait des choses horribles, très bien. Mais est-ce que, pour autant, il n'avait pas le droit de se rappeler de nos bons souvenirs, et de choisir de les mettre en avant, plutôt que de penser à mes erreurs ?

Il partageait ce point de vue avec James, et avec quelques autres personnes de notre entourage. Je savais que Lily, la petite sœur de James et petite amie de Jason, n'avait pas du tout la même vision des choses. Elle faisait beaucoup d'efforts en ma compagnie pour ne pas le montrer, mais pour elle, mes actes avaient été bien au-delà de ce qui était acceptable, et elle n'avait jamais compris pourquoi James et moi nous étions remis ensemble.

Dire que j'avais connu Lily et Jason à Poudlard, lorsqu'ils n'étaient obnubilés que par une chose : les résultats de l'autre. Jay avait manqué se consumer de jalousie après le premier match de Lily Potter, alors que toute l'école ne parlait que d'elle et de sa rapidité sur le terrain. Rapidement, et comme il n'était pas capable de réellement en vouloir à quelqu'un simplement parce que cette personne était douée au Quidditch, Jay avait fini par préférer partager avec elle des astuces de Quidditch.

Ensuite, il y avait toute une partie de leur amitié que je ne connaissais pas, car je me faisais passer pour morte. Mais lorsque j'étais revenue dans la communauté sorcière, Lily Luna Potter et Jason Seek n'étaient plus uniquement des amis. Je n'aurais jamais cru que leur relation évoluerait dans ce sens mais, après tout, ils avaient quatorze et quinze ans lorsque je me suis fait passer pour morte. Ils avaient sûrement d'autres choses à penser que se tourner autour.

Je me dirigeai vers la boutique de papeterie de Mélina, Aux couleurs magiques. Elle avait enfin abandonné son poste à la maison d'édition dont dépendait Chuck, avait abandonné son rôle d'agent auprès de notre ami, pour faire ce qu'elle faisait de mieux : laisser parler son imagination. Elle avait d'abord sorti une gamme de crayons de couleurs qui changeaient de couleurs selon l'envie de la personne qui les avait posés sur le parchemin. Puis, petit à petit, elle avait développé du matériel pour les dessinateurs comme elle. Un parchemin plus épais, qui supportait mieux les modifications, les ratures. Des plumes plus solides, malgré leur finesse. Des carnets solides, mais qui ne pesaient pas lourd dans le sac de leur propriétaire.

Mélina aurait pu être détestée par toutes les papeteries du Chemin de Traverse, au vu de la concurrence qu'elle leur faisait, mais elle était si polie, si sympathique avec tout le monde, et toujours prête à rediriger ses clients vers les autres boutiques si jamais elle savait qu'elle ne pouvait pas les satisfaire entièrement que personne n'avait longtemps réussi à lui en vouloir.

Je n'attendis Mélina qu'une dizaine de minutes avant qu'elle n'apparaisse au milieu de la foule et vienne m'ouvrir la porte de sa boutique.

- Tu as tout trouvé ? me demanda-t-elle rapidement.

J'acquiesçai, avant de la suivre à l'intérieur de la papeterie. La chaleur fit soupirer de joie Mélina.

- J'étais en train de me congeler, m'avoua-t-elle.

- Comment ça se fait ? m'étonnai-je. Les boutiques que tu as visitées étaient trop remplies, tu as dû patienter à l'extérieur ?

- Non, mais j'ai dû aller chez les Weasley.

- Aux Farces et Attrapes ?

- Non. Chez les nôtres, de Weasley. Pour du matériel de Quidditch.

Cette conversation devenait de plus en plus étrange. Certes, j'avais été absente quelques mois, mon amie avait pu changer ses habitudes, mais Mélina ne mettait jamais les pieds dans un magasin de Quidditch. Pourquoi est-ce qu'elle y serait allée aujourd'hui ?

- Tu avais un cadeau à acheter chez eux ?

Elle ne me répondit pas immédiatement, s'occupant à envoyer ses sacs derrière le comptoir et à enlever sa cape d'hiver. Je dus répéter la question pour qu'elle s'intéresse à nouveau à moi, me regarde et me réponde.

- Du cirage.

- Pourquoi faire ?

- Le leur est de très bonne qualité, je l'utilise également pour mon comptoir ici, ou ma rampe d'escalier, m'expliqua-t-elle. Une noisette, et ton bois est nourri pour l'année à venir ! Fred m'en avait laissé un échantillon, cet été. Mais ils n'en avaient plus. J'ai dû en commander. Il y avait beaucoup de monde… Enfin bref. J'ai patienté un moment dehors avant de pouvoir entrer.

Je fronçai les sourcils.

- Je ne t'ai pas vue dehors.

- Hum ?

- J'étais devant la boutique des jumeaux, j'hésitais à entrer, et je ne t'ai pas vue.

- Je devais déjà être à l'intérieur.

- Je suis restée longtemps, insistai-je. Et Jay m'a rejointe, il ne t'a pas vue non plus.

Mélina me regarda, légèrement agacée.

- Qu'est-ce que tu veux que je te dise, Astrid ? J'étais dans la boutique des jumeaux, j'ai dû y entrer avant que tu arrives et en ressortir après, c'est tout !

Pour une raison que j'ignorais, mes questions et doutes l'agaçaient réellement. C'était la troisième fois de la journée que j'énervais Mélina, et je n'étais pas certaine d'avoir envie de continuer sur cette voie. Je respirai profondément.

J'étais rarement calme, lorsque la personne en face de moi s'énervait également. C'était un reste des Invisibles, un reste qui m'avait souvent poussée à me disputer avec James. Je n'avais plus James pour m'énerver à présent, je ne pouvais pas m'énerver sur Fléreur, il ne me répondait pas.

Là, j'avais Mélina en face de moi. Elle était agacée. Potentiellement, je pouvais m'énerver avec elle. Hausser le ton, répondre, chercher la petite bête, comprendre pourquoi elle tenait tant à me dire qu'elle était dans la boutique alors que j'étais persuadée qu'elle n'y était pas.

Je respirai profondément.

C'était une mauvaise idée que de m'énerver contre Mélina. Elle était une des personnes les plus douces et patientes que je connaissais, et si elle était agacée aujourd'hui, elle avait sûrement ses raisons, même si elle ne me les partageait pas.

- OK, on a dû se rater, capitulai-je.

Elle parut surprise de mon retrait de cette bataille, mais accepta sans peine que je sois plus clémente.

- Tu as croisé d'autres personnes que Jason ? me demanda-t-elle en sortant une marmite qu'elle mit à réchauffer d'un simple mouvement de baguette.

- Non, même si beaucoup de gens se sont retournés sur mon passage. Et toi ? À part les jumeaux, tu as vu du monde ?

- James, évidemment.

Elle me jeta un regard en coin, guettant ma réaction, mais je ne bronchai pas. Je n'en voyais pas l'intérêt, pour le moment, et je craignais qu'elle ne veuille relancer notre conversation concernant mon ex-compagnon si je montrais le moindre intérêt.

- J'ai aussi vu Murray McGonagall.

- Il t'a une nouvelle fois demandé d'aller boire un verre ? me moquai-je.

Mélina me lança un regard noir.

- Ce n'est plus drôle ! Murray n'a jamais eu aucune chance avec moi, et il s'acharne à m'inviter à sortir…

- Ce n'est pas toi en particulier, il fait ça avec tout le monde, lui rappelai-je avec justesse.

- C'est pas pour autant que je n'ai pas le droit de m'en plaindre, grommela-t-elle.

J'éclatai de rire, amusée, même si mon amie semblait plus mitigée.

- La finesse ne fait pas partie des qualités de Murray McGonagall, conclus-je.

- Ni de celles d'Emily Macmillan, ajouta rapidement Mélina. Je l'ai croisée aussi. Elle rendait visite à James.

Je pris l'assiette que me tendait Mélina.

- Oh.

- Je crois qu'elle aura toujours l'espoir qu'il revienne vers elle.

- Est-ce qu'on est obligées de parler d'Emily Macmillan, qui me déteste depuis notre adolescence ? Jason a l'air de vraiment se plaire en Australie, cela faisait plaisir à voir !

- Et nous, à présent, on a un excellent joueur en moins, se morfondit Mélina. Si seulement l'équipe d'Angleterre l'avait recruté, je suis certaine qu'il serait resté chez les Faucons…

Je secouai la tête.

- Ce n'est pas certain. Il avait besoin de changer d'air, et puis, jouer en Australie ne l'empêchera pas d'être appelé pour jouer au sein de l'équipe d'Angleterre.

Mélina avait toujours suivi avec assiduité les évolutions des anciens joueurs de Poudlard lorsqu'ils s'étaient mis à jouer au niveau professionnel. Jason Seek, bien sûr, avait son affection bien plus que les autres, car il avait été recruté par moi, et nous avait permis de jouer nos plus beaux matchs.

Après un long moment à parler de Quidditch et des derniers matchs que nous avions vus, je questionnai Mélina sur les finances de sa boutique, ce qui lui fit penser qu'elle-même ne m'avait pas demandé ce qui se passait de mon côté, d'un point de vue professionnel.

- Alors, qu'est-ce que ça a donné, ta discussion avec le responsable des artefacts magiques du British Museum ?

J'avais vu mon responsable un peu plus tôt dans la semaine, pour discuter des modalités de mes nouvelles fonctions.

- Eh bien… Je crois que ça aurait pu être pire. Même s'il a été aussi ouvert et patient que possible, j'ai senti que je ne pouvais pas être trop exigeante. Je sens qu'il voulait que notre entretien se termine rapidement, et qu'il craignait que je me mette à agir comme une Invisible, peu importe ce que cela pouvait vouloir dire pour lui.

Je haussai les épaules pour montrer que cela ne m'avait pas trop touchée, même si, dans les faits, j'avais trouvé son insistance à loucher sur ma baguette assez agaçante. Comme s'il craignait que, tout à coup, je me décide à lui lancer un Sortilège Impardonnable, ce qui avait peu de chance de se produire, d'abord parce que je n'en pas avais le droit, ensuite parce qu'il n'était pas un Rapace Nocturne et, enfin, parce que je ne lançais pas ce genre de sortilèges par plaisir, lorsque j'étais une Invisible.

- Mais il n'a tout de même pas expédié votre réunion ? s'inquiéta Mélina. Tu sais ce que tu vas devoir faire, concrètement ?

Elle craignait que le British Museum me donne peu d'informations, voire de fausses informations, sur les tâches qui m'étaient octroyées, espérant ainsi que je commettrais une faute professionnelle qui justifierait un renvoi ou une mise à pied.

- Il a été très clair, la rassurai-je immédiatement. Comme le British Museum récupère beaucoup d'artefacts magiques anciens, il a été convenu que je recevrai les artefacts directement chez moi, et que j'aurai en charge leur traitement complet jusqu'à leur exposition au musée. J'en ferai l'inventaire, décèlerai les sortilèges éventuellement posés dessus, ferai leur description, détaillerai leur histoire, expliquerai leurs conditions de conservation… Je n'aurai pas à mettre les pieds au musée. En tout cas, pas pour le moment.

- Et tu commences quand ? s'enquit Mélina.

- Bientôt… J'ai déjà commencé à recevoir des artefacts et les documents qui m'aideront à retracer leur histoire, seulement, on doit demander une autorisation spéciale au Magenmagot pour que je puisse finalement employer certains sortilèges qui me sont, actuellement, interdits…

- Quel bazar, souffla Mélina.

- Je confirme. Si je peux te donner un conseil, fais en sorte de ne jamais enfreindre la loi de manière trop drastique comme moi. C'est vraiment agaçant, une fois que tu es brimée par le Magenmagot.

- Je prends note, dit Mélina avec un petit sourire gêné.

Un silence plana dans sa boutique, que je finis par briser en désignant une plume à écrire multicolore.

- Qu'est-ce que c'est ?

- Une nouvelle plume, extrêmement rare !

La voix de Mélina s'était égayée tout à coup, et elle se leva d'un bond pour me montrer sa nouvelle acquisition. Elle me la mit entre les mains, et je l'observai, appréciant les nuances de couleurs qui variaient tout du long de la plume d'une quarantaine de centimètres. Elle était très légère en main, mais semblait solide.

- C'est une plume d'une espèce très rare, le paon multicolore. Aucun magizoologiste n'en avait croisé avant l'année dernière, et ses plumes sont fascinantes. Elles permettent d'écrire de toutes les couleurs, selon le sortilège qu'on lance avant de commencer l'écriture, y compris l'écriture invisible ! Mais ce sont des animaux très rares, et très peu de plumes sont disponibles à la vente. Je garde celle-ci en exposition, en attendant de savoir si l'exploitation de ces plumes ne met pas en danger l'espèce…

Je souris, attendrie. Mélina me lança un regard interrogateur.

- Tu es toujours prête à tout pour ne blesser personne, Mélina. Même les personnes qui peuvent te faire du mal, soufflai-je en guise d'explications.

- T'es pas la seule à me le dire…, dit-elle en rougissant.

Surprise, je m'attendis à ce qu'elle développe plus son sous-entendu, mais elle n'en fit rien. Elle se releva doucement, tendit la main pour que je lui rende la plume, ce que je fis, et partit la reposer sur son présentoir. L'horloge au-dessus du comptoir sonna au même moment, pour prévenir la propriétaire de l'établissement qu'il allait être temps d'ouvrir.

D'un coup de baguette magique, Mélina fit disparaître les restes de notre repas.

- Je ne veux pas te chasser, mais…

- Aucun problème, Mélina, lui assurai-je. Il faut bien que tu travailles.

Je remis mon blouson, pendant que Mélina préparait sa boutique pour l'ouverture. J'allais sortir, après l'avoir saluée, lorsque Mélina me rappela.

- Tu ne vas vraiment pas me demander comment allait James ?

Je serrai les dents.

- Non.

- Mais…

- Mélina. Il a demandé à ses parents de ne pas me donner de ses nouvelles. Je suppose qu'il t'a demandé la même chose, n'est-ce pas ?

Je guettai sa réaction, espérant sans trop y croire qu'elle allait démentir ma supposition. Elle n'en fit rien, et même si je m'en doutais, cela me fit tout de même mal.

- Je pense qu'il vaut mieux respecter sa volonté.

- D'accord… Mais je trouve ça ridicule ! persista-t-elle à me dire.

Je ne répondis rien. Cela l'était certainement, mais je n'avais pas envie d'en discuter. J'ouvris la porte de sa boutique.

- Oh, encore une chose !

- Oui ? demandai-je en me retournant.

- Est-ce que…

Mélina prit une profonde inspiration, comme hésitant à poursuivre sa phrase. Mais j'attendais à présent de savoir ce qu'elle avait voulu me dire, et je ne comptais pas partir tant que je n'aurais pas tiré au clair ce qu'elle avait en tête.

- Est-ce que tu as croisé ton voisin ?

Je ne m'étais pas du tout attendue à cette question. Pour être honnête, mon étage était tellement silencieux que j'avais fini par oublier que j'étais censée avoir un voisin. L'horloge m'avait bien avertie qu'elle avait parfois entendu du bruit lorsque je n'étais pas présente, ou que je dormais, mais la personne dans l'appartement d'à côté était très discrète, et l'horloge n'arrivait pas à deviner quoi que ce soit concernant cette personne. C'était un vrai mystère.

- Non, toujours pas. Mais c'était normal, d'après la propriétaire, non ?

Mélina parut sur le point d'ajouter quelque chose, mais elle se ravisa. Elle hocha simplement la tête, me souhaita une bonne journée, et je compris que j'étais congédiée.

.

.

.

Lola, Chuck et Mélina avaient arrêté ce qu'ils étaient en train de faire, et me regardaient à présent avec un mélange de surprise, d'horreur et de pitié.

Je connaissais ces regards, je les avais déjà expérimentés. Mais jamais par trois personnes en même temps, qui exprimaient toutes les trois ces trois sentiments à la fois.

Nous avions passé une très bonne soirée. Noël s'était très bien déroulé, et cela n'avait presque pas été bizarre lorsque Lisa s'était enquis de savoir ce que cela m'avait fait d'être revenue à Poudlard illégalement - nous avions même réussi à en rire. D'un rire d'abord jaune, certes, mais nous avions fini par voir la dimension comique que cela avait pu être pour les élèves, au mois de juin. Cette partie de notre soirée n'avait duré que quelques minutes. Il y avait bien plus intéressant et important à traiter : Alicia, le futur des filles,... Je n'étais qu'un second plan de la conversation, et cela me convenait très bien. Surtout, je constatais la différence d'ambiance. Dans une pièce composée majoritairement de Moldus, je n'étais pas considérée comme une Bombabouse à retardement. J'étais simplement Astrid, cette personne qui avait disparu puis qui était revenue. Cela ne gênait presque personne.

Alors oui, nous avions passé une bonne soirée. Et puis, lorsque la soirée s'était terminée, que Mélina, Chuck, Lola et moi nous étions proposés de tout ranger car nous ne restions pas sur place pour aider le lendemain, j'avais pris mon courage à deux mains. J'avais demandé à mes amis s'ils étaient prêts à m'écouter, parce que j'avais quelque chose à leur confier, et c'était tout ce qu'ils ignoraient de moi. Tout ce qui concernait les Invisibles, et dont je ne leur avais jamais parlé.

La conversation s'était étirée. D'une heure, nous étions passés à trois heures. Et à présent, à quatre heures du matin, le jour de Noël, j'achevais un récit que je n'avais raconté, dans sa totalité, à personne.

Et lorsque je finis par expliquer ce qu'il était advenu de Camille, comment il était mort, seul le silence me répondit.

Je pris une profonde inspiration, voulus ajouter quelque chose pour détendre l'atmosphère ou, tout du moins, la rendre moins solennelle, mais aucun mot ne franchit la barrière de mes lèvres.

Ce récit avait le don de me mettre dans le même état qu'après un combat contre trois vampires affamés - et j'avais déjà expérimenté ce genre de combat, j'en ressortais épuisée, vidée de toute énergie et réflexion.

Je m'attendais à ce que Chuck soit le premier à prendre la parole - après tout, il était rarement capable de tenir plus de cinq minutes sans parler mais, à ma grande surprise, le premier bruit qui brisa le silence fut le sanglot ravalé de Mélina.

Le second bruit, ce fut Lola qui le fit.

- Tu ne peux pas traverser ça toute seule.

Aussitôt, l'ambiance changea dans la pièce. À présent que nous avions terminé d'écouter mon expérience chez les Invisibles, il était temps de passer aux avis de chacun. Il n'était plus temps d'assimiler ce que j'avais vécu mais, selon Lola, de m'aider à aller au-delà - elle était psychologue, c'était son métier que de conseiller les personnes qui avaient à démêler les démons de leur passé.

- Je l'ai déjà fait, rétorquai-je.

- Pour quel résultat ? répondit sèchement Lola. Pour finir par repartir en croisade avec deux Invisibles, menant à la mort de l'un et, d'après ce que monsieur Potter t'a dit après ta libération, à la disparition d'une autre.

- Cela n'a rien à voir.

- Tu en es certaine ?

Son ton était péremptoire, celui d'une professionnelle, pas d'une amie. J'imagine qu'elle avait déjà imaginé une dizaine de fois m'accueillir dans son cabinet, ou dans celui d'un collègue, pour que je me libère de tout ce poids sur mes épaules. Sauf que je n'avais aucune envie de passer mon temps libre à discuter avec quelqu'un qui ne savait rien de ce que j'avais pu vivre. Personne ne pouvait comprendre la vie d'une Invisible, à part un autre Invisible.

- Lola, murmura Chuck. Ce n'est pas le moment.

Il traversa la pièce rapidement, et me serra dans ses bras, à ma grande surprise. J'acceptai son étreinte et la lui rendis, après un petit moment d'hésitation et de tension.

- J'ai perdu, me grommela-t-il à l'oreille.

- De quoi tu parles ?

- Notre jeu stupide, dans le train. Le premier septembre de notre première année. Quand on a joué à raconter nos vies de famille, pour savoir qui de nous deux avait la famille la plus étrange et détraquée. Franchement, tu m'as battue à plate couture.

J'étouffai un rire peu discret, qui alerta Lola et Mélina, qui ne paraissaient pas comprendre ce qui me prenait, tout à coup. Pourquoi me serais-je mise à rire alors que Chuck me prenait dans ses bras pour me réconforter ?

- Je suis dégoûté, ajouta-t-il en pestant.

Cette fois, je n'arrivai pas à me retenir. J'éclatai franchement de rire, pendant que Chuck me libérait.

- On en plaisante ? s'offusqua Mélina, dont les yeux étaient encore brillants des larmes qu'elle avait réussi à refouler.

- Non, on n'en plaisante pas, soupira Lola. J'imagine que c'est lié à un détail de leur amitié, on ne pourra pas comprendre.

Elle se tourna vers moi.

- Je savais que tu ne pouvais pas tomber enceinte, mais je ne savais pas que c'était à cause d'un événement aussi… traumatisant.

Je haussai les épaules, peu désireuse d'en discuter plus longtemps. Ce n'était pas une bonne chose, pour moi. Je ruminais ensuite ce souvenir, cette mission et, surtout, généralement, les douleurs devenaient plus oppressantes lorsque je pensais trop à l'anneau Andvaranaut.

- Je sais que ça fait beaucoup d'informations à emmagasiner, certaines que vous connaissiez via les journaux, d'autres parce que j'avais pu les sous-entendre… Mais je ne me sentais pas la force de vous raconter ce pan de ma vie en plusieurs fois, avouai-je. J'ai aussi compris qu'il fallait que je vous en parle réellement parce que Mélina m'a fait comprendre que notre amitié ne pouvait pas réellement redevenir ce qu'elle avait pu être si je ne me montrais pas plus franche avec vous.

Lola fronça les sourcils, et il me fallut un dixième de seconde pour comprendre qu'elle comptait m'inciter, une nouvelle fois, à consulter un confrère.

Chuck et Mélina durent le comprendre également, et la seconde se chargea de prendre la parole avant Lola.

- Si tu le souhaites, je peux en parler aux jumeaux. Si jamais tu ne t'en sens pas le courage… Je crois que cela leur ferait beaucoup de bien d'apprendre tout ça. Et puis, tu sais comment est Roxanne, elle déteste ne pas être mise dans les confidences…

Je souris. Oui, je me rappelais de ces fois où nous avions tenté de dissimuler des choses à Roxanne, et qu'elle nous en avait voulu pendant des jours.

La tentative de Mélina de passer au-delà de la volonté de parler de Lola se révéla toutefois infructueuse. Lola ne comptait pas me laisser m'en sortir aussi facilement.

- Cela fait plus que beaucoup à emmagasiner pour nous, mais surtout, cela fait beaucoup à vivre pour toi ! souffla Lola.

Je lançai un regard lourd de reproches à Chuck. Sa fiancée cherchait beaucoup trop à faire sortir les Doxys de leur cachette.

- Lola…, l'avertit Chuck.

- Oh, par Merlin, Chuck, ne détourne pas le regard comme le ferait un Noueux devant du lait ! Pour ma part, je ne compte pas me taire sous le prétexte d'une sacro-sainte amitié qui date d'il y a des années et qui a déjà manqué être brisée une fois ! siffla Lola.

La violence de Lola me surprit, car je n'étais pas habituée à la voir en action. En fait, je pense que personne n'avait jamais subi cette virulence qu'elle m'adressait à présent.

- Tu réalises ce que tu as vécu, au moins ? Tu t'es fait passer pour morte, pendant ce temps, tu as combattu les pires personnes que notre monde semble avoir porté, tu as été capturée une fois et on t'a opéré pour que tu ne sois jamais enceinte, ce qu'ils ont ensuite regretté quand ils ont réalisé à qui ils s'attaquaient, mais cela ne s'est su que des années plus tard. Tes parents faisaient partie de l'organisation que tu as combattue, et tu as, pendant des années, cru que tu n'étais qu'une couverture pour eux. Tu as vu des collègues mourir, tu as utilisé des Sortilèges Impardonnables !

Sa voix partit légèrement dans les aigus à ce moment de la conversation, et je craignis qu'elle ne réveille la famille de Chuck, mais elle s'en rendit compte et se calma.

- Tu as des effets secondaires de ton opération des années plus tard, parce que l'opération a été enduite de magie noire. Tu t'es fait tabasser à mort, avant de finalement pouvoir quitter cette organisation, et ce, par un coup du sort assez incroyable. Tellement incroyable que Chuck lui-même n'aurait pas pensé à le mettre dans le dénouement d'un de ses romans.

- En réalité, j'avais songé à une intrigue de ce genre pour mon premier roman. Mais on va faire comme si je n'avais rien dit, marmonna-t-il lorsqu'il reçut un regard noir.

- Tu as repris ta vie malgré les syndromes post-traumatiques plus qu'évidents que tu as eus, en refusant de te confier à qui que ce soit. Et il y a quelques mois, tu es repartie dans une quête parce que tes anciens collègues se faisaient assassiner, que tu as cru reconnaître quelqu'un, et parce qu'un Invisible te l'a demandé. Tout ça pour apprendre qu'en fait, tes parents ne te considéraient pas uniquement comme une couverture, que tu étais prédestinée à te marier avec le fils du chef de tes parents, que c'est pour cela que ta mère s'est sacrifiée, en sacrifiant également ton père, qu'elle a modifié ta mémoire, qu'elle a caché tout ce qu'elle ressentait pour toi des années durant. Et tu as choisi, de toi-même, qu'elle reçoive le Baiser du Détraqueur !

Lola se tut soudainement, comme incapable de poursuivre, de terminer ce résumé de ce qu'avait été réellement ma vie ces dernières années.

- En tant qu'amie, mais aussi en tant que psy, je suis désolée, mais je ne peux pas accepter que tu te malmènes à ce point. Tu as vraiment besoin que quelqu'un t'aide, au moins pour que tu puisses en parler avec une personne qui n'est pas impliquée émotionnellement avec toi.

- Je n'en n'ai pas besoin, soupirai-je.

- Ah oui ? On en reparlera dans quelques mois, quand de nouveaux syndromes post-traumatiques seront apparus, me répondit-elle sèchement.

Un nouveau silence s'abattit dans la pièce. Mélina le brisa.

- Je crois que nous sommes tous fatigués, et que le récit d'Astrid nous a échauffés. Il vaut mieux qu'on rentre, et on en rediscutera à tête reposée, proposa-t-elle.

J'ouvris la bouche en même temps que Lola. Et Chuck nous lança à toutes les deux un sortilège de mutisme.

- C'est une très mauvaise idée de poursuivre cette discussion maintenant, affirma-t-il. Effectivement, nous en reparlerons quand nous serons tous un peu calmés, Mélina a raison. Je ne lèverai le sortilège de Mutisme que lorsque je serai sûr qu'aucune de vous ne va dire quelque chose qu'elle pourrait regretter…

Je le fusillai des yeux, mais il évita de croiser mon regard, comme il évita celui de Lola. Il ne nous libéra de notre sortilège que lorsque Mélina et moi fûmes sur le perron de la maison des Barrow, prêtes à rejoindre notre zone de transplanage.

- Passez un bon Nouvel An ! nous souhaita-t-il. Et si jamais la fête de Murray n'est pas géniale, n'hésitez pas à venir nous rendre visite, nous on sera chez nous, avec une enfant d'un mois à surveiller…

Nous lui en fîmes la promesse, avant de nous éloigner dans la nuit profonde. Les Barrow habitaient Londres depuis des années, et leur maison était en plein quartier Moldu, avec quelques autorisations spéciales accordées par le ministère de la Magie, comme il s'agissait d'une maison où vivaient également des sorciers.

- C'est à droite, avertis-je Mélina, qui continuait plus loin.

J'avais utilisé cette impasse réservée au transplanage et à l'atterrissage des Portoloins des centaines de fois, adolescente.

Elle me rejoignit, et s'engouffra dans l'impasse sans un mot.

- Est-ce que ça va ? lui demandai-je.

- J'ai pas envie d'aller au repas de demain, en famille, m'avoua-t-elle. J'ai pas envie d'entendre mon père me rabaisser parce qu'il ne supporte pas le fait que je sois une sorcière alors que mon frère est un Cracmol, j'ai pas envie que mon frère prenne ma défense mais que ça lui retombe dessus…

Je lui serrai le bras, mais elle se dégagea doucement mais fermement.

- Alors t'entendre dire que tu as été capable de tourner le dos définitivement à ta mère, ça m'a fait un électrochoc. Mais c'est rien. Comme d'habitude, je vais ruminer, et puis, ça ira mieux ensuite.

Elle m'adressa un sourire éblouissant, comme elle savait si bien le faire, et qui me fit instantanément oublier qu'elle ne se sentait pas bien. Elle était ainsi, Mélina. Elle offrait des sourires parfaits pour qu'on ne voie pas qu'elle se sentait mal au quotidien. Beaucoup n'y voyaient que du feu.

- On se voit au Nouvel An ! me dit-elle avant de disparaître dans un petit pop !

Je soupirai, et transplanai à mon tour, arrivant dans l'impasse du Chemin de Traverse réservée au transplanage. Il n'y avait que quelques sorciers dans les rues, soit ceux qui avaient passé Noël seuls, soit ceux qui devaient travailler tôt ce matin.

Les mains enfoncées dans les poches, j'entrai dans la rue des Botrucs, réfléchissant à ce qu'avait dit Lola, à peine vingt minutes auparavant.

J'étais en colère qu'elle soit persuadée de mieux savoir que moi ce que j'allais ressentir dans les prochaines semaines, ou les prochains mois. J'étais déjà passée par différentes phases d'acceptation de ce qui m'était arrivée, et me promettre des troubles dans un futur proche n'était pas ce que j'avais envie d'entendre. J'avais déjà assez vécu, ces dernières années, et ces derniers mois également. Il était hors de question que mon cerveau ne se repose pas à présent, que des démons reviennent me hanter, et que je sois obligée de vivre avec eux.

Je grimpai les escaliers de mon immeuble, m'arrêtant quelques secondes sur le palier, essayant d'entendre du bruit chez mon voisin mais, une nouvelle fois, seul le silence me répondit. En revanche, dans le troisième appartement, du bruit se faisait entendre - les Épouvantards avaient dû revenir s'y installer. J'espérai qu'ils ne viendraient pas trop rapidement me saluer, la procédure pour les chasser étant extrêmement longue - je l'avais étudiée, et je n'avais aucune envie de passer une semaine à attendre la venue d'un agent du ministère alors qu'un Épouvantard se trouverait dans mon appartement.

Je soupirai.

J'espérais sincèrement que mes plus gros problèmes à venir ne seraient que des problèmes liés à des Épouvantards. Rien de plus complexe, par Merlin.

.

.

.

Je serrai les dents en réalisant que la musique était trop forte, que je ne connaissais pas la moitié des sorciers qui étaient présents dans la pièce et que les boissons qui étaient servies ce soir n'étaient pas du tout à mon goût.

Qui avait eu la bonne idée de laisser Murray McGonagall organiser un Nouvel An ?

Pire, qui s'était dit qu'il n'y avait pas besoin de le superviser ?

Murray était le roi de la désorganisation, invitait toutes les personnes qu'il croisait, ne gérait absolument rien.

Je haïssais cette soirée.

De plus, lorsque je reconnaissais quelqu'un dans la foule, il avait la fâcheuse tendance à détourner le regard pour ne pas que je m'approche.

Ah, quelle belle ambiance.

Et puis, j'avais perdu Mélina dans la foule.

Minuit n'était même pas encore passé, pourtant, j'avais envie de m'enfuir d'ici.

Au loin, on m'adressa un signe de la main. Je reconnus Jason Seek, mais il était entouré d'une dizaine de personnes, dont certaines que je ne connaissais même pas. Je n'avais aucune envie de me présenter à elles. Je n'imaginais que trop bien la scène : « Bonjour, moi c'est Astrid, celle qui s'est faite passer pour morte, une ancienne Invisible. Et toi, tu es qui ? »

Définitivement, cette soirée ne me plaisait pas du tout. Je sursautais à chaque mouvement brusque, ma baguette me démangeait férocement, et je réalisai tout à coup que je me comportais comme si j'étais en mission d'Invisible.

Je me morigénai. J'affirmais haut et fort que je n'en étais plus une, que j'étais capable de vivre normalement, mais mes réflexes d'Invisible prenaient le dessus.

Je me forçai à traverser la foule sans paraître sur le point de sauter sur ma baguette magique, jusqu'à m'approcher des boissons, à la recherche de whisky Pur Feu.

Et je n'en trouvai pas.

Par Merlin, Murray passait son temps, à Poudlard, à relever les boissons sans alcool avec du whisky Pur Feu alors que je ne buvais pas d'alcool, et à présent que j'en avais grandement besoin, aucune bouteille de cet alcool ne traînait sur la table.

Plus jamais je ne fêterais un Nouvel An préparé par Murray McGonagall.

Je tentai de déterminer quel breuvage serait le plus fort, regardant les autres invités se servir, me saluer rapidement avant de repartir dans la foule.

Et Mélina n'était toujours pas visible.

- Bordel, mais c'est pas croyable, il n'y a rien de plus fort que du vin de Gobelins ?! grommelai-je pour moi-même.

Un reniflement à moitié amusé, à moitié agacé, me répondit, me figeant sur place, car je le connaissais trop bien. Je fermai les yeux une seconde de plus qu'il n'était nécessaire, avant de difficilement relever la tête.

James Sirius Potter me faisait face, de l'autre côté de la table. Il avait clairement passé les mois de son voyage à travers le monde dans des parties ensoleillées du globe. Ses yeux s'attardèrent sur mon visage, que je savais émacié par mon séjour à Azkaban, avant de descendre sur mes bras, au niveau de mes tatouages des Rapaces Nocturnes, que j'avais dissimulés sous une couche de vêtements.

La dernière fois que nous nous étions parlés, il rompait, me rappelait qu'il avait été sur le point de me demander en mariage, et m'expliquait qu'il ne voulait plus rien avoir à faire avec moi tant que je ne prenais pas la décision de me soigner psychologiquement. Ah, et j'allais partir à Azkaban.

De superbes souvenirs, en somme.

Le silence m'étouffa. Pas le silence de la pièce, non, la musique était toujours trop forte. Mais le silence entre James et moi allait me consumer lentement, aussi sûrement que le ferait du venin de Basilic.

Il le brisa comme il savait très bien le faire. Sans délicatesse, sans prendre de pincettes, sans se demander s'il faisait bien de me parler.

Comme si rien n'avait changé, ou presque.

- Salut, Astrid.

- T'as pris le soleil.

J'étais incapable de le saluer naturellement. Je ne pouvais pas faire comme si nous nous revoyions tranquillement, comme si nous étions de simples amis qui se croisaient par hasard. Je ne pouvais pas agir avec James comme j'agissais avec, par exemple, Murray McGonagall.

- Ouais. Plus que toi, en tout cas.

- Y avait pas l'option bronzage dans mon séjour à Azkaban, rétorquai-je sur la défensive.

Il leva les mains en signe d'apaisement.

- C'était juste une plaisanterie, rien de plus. Pas de bon goût, de toute évidence.

- Non, tu crois ?

Je croisai les bras sur ma poitrine. Je savais que je commençais à agir puérilement, mais pour ma défense, James était la seule personne qui m'adressait la parole correctement dans cette pièce et qui était disponible pour m'écouter. De plus, il avait l'habitude de gérer mes humeurs changeantes, et j'avais une furieuse envie de laisser s'exprimer mes sautes d'humeur.

- Vu ton attitude, j'imagine que tu n'as pas commencé à suivre une thérapie…, soupira-t-il.

- Il me semble me rappeler que tu as rompu, et que ce genre de sujets ne te concerne pas. J'ai même entendu dire que tu n'avais aucune envie d'avoir de mes nouvelles, ni même que j'en reçoive de toi, ajoutai-je en levant un sourcil.

Il soupira, soudainement las. Il n'allait pas à l'affrontement verbal avec moi, ne cherchait pas à me pousser dans mes retranchements, à me faire réagir. Cela allait être comme cela, à présent, entre nous deux ? Moi me raccrochant à ce que nous avions l'habitude de faire, et lui se détachant de notre passé ?

- Pourquoi est-ce qu'on ne pourrait pas simplement discuter, comme deux personnes civilisées ? suggéra-t-il.

- J'ai besoin de digérer la rupture. Tu as peut-être pris le recul nécessaire en faisant le tour du monde, mais moi, j'étais coincée dans une cellule, et j'ai plus ressassé que digéré notre rupture.

Je vis dans son regard que ce n'était pas la réponse qu'il attendait. Il voulait une marque de résilience de ma part, il souhaitait que je me montre plus conciliante, moins Invisible, plus Astrid Smith, moins Astrid.

Il m'en demandait trop.

- Merlin, pourquoi est-ce que tout devient aussi compliqué dès lors qu'il s'agit de discuter avec toi ? gronda-t-il.

- Peut-être parce que ce n'est pas une bonne idée pour nous deux de discuter, pour le moment ? ironisai-je.

- Ouais, c'est ce que Lily a sous-entendu lorsque je l'ai vue, plus tôt dans la soirée…

J'avais également croisé sa petite sœur, qui avait réussi à se montrer polie avec moi, malgré ce qu'elle pensait de moi depuis des années. Cela aurait dû me mettre le Doxy à l'oreille, Lily devait certainement savoir que son frère prévoyait de m'adresser la parole, et que je n'allais pas réagir calmement.

- Tu devrais commencer à écouter ta sœur, elle a toujours été la plus sensée des trois enfants Potter dans ses relations amoureuses, grommelai-je vertement.

Sa mâchoire se crispa. Si James avait écouté sa sœur, quelques années plus tôt, jamais lui et moi ne nous serions remis ensemble. Lily ne l'aurait pas toléré. Mais James ne l'avait pas écoutée. James n'écoutait jamais personne, ou presque. Il n'en faisait qu'à sa tête.

- Est-ce qu'on peut faire l'effort de se parler normalement ? me demanda-t-il. Au moins pour nos amis, lorsque nous sommes dans la même pièce, ou aux mêmes événements…

- Tu penses au baptême d'Alicia ?

- Oui, confirma-t-il. Mais aussi à ce soir…

Je claquai la langue, agacée.

- Je ne savais pas que tu étais là, lui dis-je. Murray m'avait affirmé que tu étais ailleurs. Je ne serais pas venue, sinon.

James parut gêné.

- Murray m'avait dit la même chose.

Je levai les yeux au ciel.

- Super. Murray ne sait pas choisir les boissons pour une soirée mais, en plus, il se permet de créer de telles situations. Je vais lui expliquer quelques petites choses, la prochaine fois que je le croise.

- Il ne pensait pas mal faire…

- Tu as raison, nous mentir était la meilleure chose à faire !

- Ce que je veux dire, reprit James en faisant un effort pour rester calme, c'est que son mensonge partait d'un bon sentiment.

Je le fusillai du regard.

- C'est ironique, tu ne trouves pas ?

- De quoi ? me demanda-t-il, visiblement perdu.

- Les mensonges de Murray, ce n'est pas un problème pour toi. En revanche, moi qui te mens, ça devient une véritable affaire ministérielle…

Cette fois, je sus que j'avais franchi la limite de cette conversation. Mais c'était exactement ce que je recherchais. J'avais besoin de m'énerver, de m'exprimer, et la seule personne qui savait comment gérer mes crises, c'était James.

J'avais simplement omis le fait qu'il ne voulait plus avoir à gérer mes sautes d'humeur.

- Les mensonges de Murray n'impliquant aucune organisation secrète, ne mettant en danger la vie de personne et n'étant pas illégaux, je crois que la comparaison est assez malvenue.

- Bien sûr, sifflai-je. J'ai adoré mon retour chez les Invisibles, principalement le moment où j'apprenais que ma mère n'était pas celle que je croyais. À moins que ce ne soit le moment où des collègues sont morts pour moi. Oh, non, j'oubliais le moment où j'ai failli épouser le fils de Cole sous Serment Inviolable. C'était vraiment chouette, comme moments !

Il se passa une main dans les cheveux, l'air franchement énervé, à présent.

- Alors ça va être ça, nos conversations, à chaque fois ? Chacun campé sur ses positions pour rejeter les torts sur l'autre ?

- Encore une fois, je n'avais pas prévu qu'on se reparle ce soir. Je voulais respecter ta volonté de ne pas me parler avant que tu ne sois prêt…

- Et je pensais l'être !

- De toute évidence, ni toi ni moi ne le sommes !

- Pour une fois que c'est toi la plus raisonnable de nous deux…

Je pris la remarque en plein dans la poitrine. Je savais que ce raisonnable ne faisait pas réellement allusion à notre relation, plutôt à tous mes choix de vie depuis la fin de Poudlard. James savait choisir les mots pour me blesser.

C'était sûrement le problème de chaque relation de couple. L'autre savait comment nous complimenter, mais il savait aussi comment nous rabaisser - et en ce moment, James et moi étions dans la deuxième configuration.

- Oh, je ne savais pas que vous étiez à nouveau ensemble !

James et moi tournâmes la tête en même temps vers la personne qui venait se servir un verre. Vraiment imprudente, comme sorcière, de choisir ce moment pour prendre une nouvelle boisson. Elle pâlit d'ailleurs légèrement en remarquant notre réaction.

- On n'est plus ensemble, répliquai-je sèchement.

- Et on était en train de terminer notre rupture avec les honneurs. Avec des cris, des reproches, ce genre de choses, ajouta James.

La sorcière parut attendre que l'un d'entre nous détende l'atmosphère, ou prenne au moins le temps de la saluer correctement. Mais je n'avais pas envie de le faire, et j'étais persuadée que James ne le ferait pas, car il ne se rappelait sûrement pas de son prénom.

- Je vais voir ailleurs s'il n'y a pas un Kelpy à coiffer, marmonna la jeune femme en déguerpissant aussi vite qu'elle était arrivée.

James soupira, et prit un verre de vin de Gobelins.

- C'est quoi, son prénom, déjà ? me demanda-t-il par réflexe.

Et moi, stupidement, comme j'avais toujours eu l'habitude de lui donner ces informations, je le fis.

- Grace Smart. Une amie de ta cousine Rose et de ta belle-sœur Faith. Fais l'effort de te rappeler de son prénom, elle était témoin au mariage de ton frère.

- Ah ouais. Le mariage d'Albus…

Il parut sur le point d'ajouter quelque chose, mais je le coupai immédiatement.

- Arrêtons les frais pour ce soir, James. Tu n'es pas prêt à me parler tant que je n'ai pas commencé une thérapie, et je persiste à te dire que je n'en ai pas besoin. Et même si j'avais dû en commencer une, tu ne serais pas au courant. Parce que ce qui me concerne ne te concerne plus, depuis notre rupture, et que je ne suis pas prête, actuellement, à discuter de tout ça avec toi.

Il était vexé, cela m'était visible. Je connaissais trop bien ses réactions pour ne pas le remarquer, mais je ne voulais pas soulager sa gêne, ou diminuer mes paroles.

J'avais besoin que ce soit franc, entre nous. Il ne voulait pas de moi actuellement, soit. Qu'il accepte que je ne puisse pas être dans un entre-deux où personne n'a le droit de me donner de ses nouvelles, mais où je devais accepter qu'il vienne me parler dès lors que l'envie lui prenait.

- Je vais aller présenter mes excuses à Grace pour ne pas l'avoir saluée correctement.

- Fais donc ça, marmonnai-je alors qu'il disparaissait dans la foule.

Je tentai de me calmer, sans succès. Cette minuscule discussion, ou plutôt cette dispute, m'avait mise dans tous mes états. James avait été la seule personne au monde capable de me remuer aussi rapidement, et par sa simple présence. Je voulais être à côté de lui, je voulais le voir, le croiser, plaisanter avec lui, reprendre notre relation là où elle en était, ne pas gâcher ce que nous avions construit, même si ce n'était pas sur des bases saines, mais je réalisais que j'en étais tout simplement incapable.

J'étais incapable d'agir normalement avec James, car je réalisais soudainement que si j'étais encore amoureuse de lui, je lui en voulais aussi énormément.

Je lui en voulais d'être capable de s'adresser à moi presque normalement.

Je lui en voulais d'être parti faire son tour du monde alors que j'étais à Azkaban.

Je lui en voulais de n'avoir pas pris la moindre nouvelle pendant ces derniers mois.

Je lui en voulais d'avoir refusé que nos proches me donnent de ses nouvelles.

Je lui en voulais de réussir à passer au-delà de notre ancienne relation.

Je lui en voulais d'être toujours amoureuse de lui.

Je le repérai dans la foule, alors que je ne voulais pas être attirée par lui, mais rien à faire. Il discutait avec d'anciens camarades de Poudlard, qui étaient à Gryffondor avec lui. Jay était également avec lui, parlant avec animation avec Grace Smart - l'un et l'autre ayant été au mariage d'Albus plus ou moins contraints et forcés, ils devaient avoir des choses à se dire, même si cela datait de quelques années.

- Hey, ça va ? On dirait que t'as vu un fant…

Je sursautai, mais Mélina s'était déjà tue. Elle avait suivi mon regard, et ses sourcils s'étaient froncés.

- Murray est vraiment un imbécile, grommela-t-elle en fixant James. Je te promets que je n'étais pas au courant. Vous vous êtes parlés ?

Je hochai la tête, la gorge serrée.

- Et alors, qu'est-ce que ça a donné ? me demanda-t-elle, légèrement anxieuse.

- J'aurais préféré être face à un sphinx sans connaître la réponse à son énigme, soupirai-je.

- Ah oui. Quand même.

Je ne voulus pas m'étendre sur le sujet.

- T'étais où ? Je te cherche depuis un moment, impossible de te trouver !

- Ah ? Surprenant, je te cherchais aussi, m'avoua-t-elle. J'ai été accaparée par Murray, je voulais te trouver pour que tu me sortes de cette situation, mais impossible de m'en débarrasser !

Je l'observai plus attentivement. Elle me mentait, clairement. Elle sut que je l'avais deviné, et changea de sujet encore plus rapidement que moi qui ne voulais pas parler de James.

- Est-ce qu'on n'accepterait pas la proposition de Chuck et de Lola de les rejoindre chez eux ? me supplia-t-elle. Cette soirée m'énerve, et il n'est pas encore minuit. Allons à un endroit plus calme…

Elle évitait la conversation, je le sentis immédiatement, mais en même temps, j'évitais également des dizaines de conversations désagréables, pour moi ou pour mes proches. Je n'étais pas en mesure de la juger, ou d'exiger des réponses à mes questions.

Je la suivis dans la foule, évitant les sorciers sur mon passage - ce qui n'était pas compliqué, une bulle de vide se créait presque automatiquement autour de moi. Je réalisai soudainement que je ressentais plus fortement cette distance que les sorciers et sorcières mettaient entre eux et moi car je n'avais plus l'aura de James à mes côtés. Lorsque j'étais avec James, il était socialement admis qu'on pouvait me tolérer, me parler. Mais à présent, la majorité des sorciers ne voulaient plus rien avoir à faire avec moi.

C'était un plaisir de réaliser cela juste avant la nouvelle année.

Mélina me tira soudainement plus en avant, pour que nous sortions plus rapidement encore de la pièce.

- Mélina, détends-toi, on est… Eh ! m'interrompis-je. C'est pas Bethany Jones, là-bas ? Le but de Murray, c'est de mettre tous les ex dans la même pièce pour créer une dispute généralisée pour sa soirée ?

- Hein ? Ah, oui, c'est Jones…

- Fred est au courant qu'elle est là ?

- Aucune idée ! Je ne l'ai pas vu, m'affirma Mélina.

- Ouais, bizarre, moi non plus je ne l'ai pas vu de la soirée… Et Roxanne n'est même pas là pour éviter un trop grand esclandre.

Mélina m'adressa un regard entendu.

- Roxanne, éviter un esclandre ? Tu ne confonds pas plutôt avec son mari ? Roxanne n'est pas réputée pour être la voix de la sagesse…

Je grimaçai. Il était vrai que la sœur jumelle de Fred avait plutôt tendance à envenimer les disputes plutôt que les apaiser. Toutefois, elle ne supportait plus Bethany Jones depuis des années, ne pouvant accepter que l'ancienne Poufsouffle passe son temps à revenir dans la vie de son frère pour s'assurer qu'il était toujours intéressé par elle, avant de disparaître une nouvelle fois. Roxanne avait tendance à défendre son frère, et à l'éloigner de Bethany Jones, plutôt qu'à provoquer une nouvelle dispute, Fred ayant pris la décision, depuis plus d'un an, de réellement tourner la page.

- C'est vraiment pas la soirée des couples, ce soir, grommelai-je en voyant que Bethany cherchait de toute évidence quelqu'un.

- Ouais, et j'ai pas envie de voir ça, m'annonça Mélina en désignant Bethany d'un signe de tête. On file.

Je ne me fis pas prier. La soirée chez Chuck et Lola serait bien plus sympathique. Et cela me permettrait de réellement profiter de mon passage à la nouvelle année.


Lumos

Bon, je suis en vacances, donc je ne vais pas vous mentir, je poste un peu en quatrième vitesse. J'espère que cette FF vous plaît toujours (en tout cas, je vous ai retrouvé il y a 15 jours pour le dernier chapitre, donc je pense que oui !)

Merci à tous pour vos reviews, je suis ravie de voir passer vos pseudos dans ma boîte mail suite à vos passages sur cette histoire :) J'espère que la direction prise vous conviendra tout du long. Cette histoire va encore être différente des précédentes histoires écrites sur cet univers, mais elle est nécessaire pour l'évolution des personnages.

Un énorme merci à DelfineNotPadfoot pour ses corrections, vous n'avez pas idée des horreurs qu'elle vous épargne grâce à sa relecture.

Sur ce, je ne m'attarde pas plus.

Je vous préviens simplement que dans le prochain chapitre, Astrid et James vont devoir se parler à nouveau (et je ne vous donnerai pas plus d'indices quant à ce dialogue, s'il sera bienveillant ou non), on va revoir presque tous les Serdaigle de l'année d'Astrid, et nous allons également parler d'autres camarades de classe d'Astrid…

Nox