Janvier 2032 – Partie I
L'ambiance était lourde et pesante. Un poids semblait s'être abattu sur ma poitrine. Je ne respirais pas normalement. J'étais dans une atmosphère cotonneuse, irréelle, inadaptée à mon rythme de vie habituel. J'étais perdue, je sentais que je me déplaçais, mais je ne comprenais pas comment. C'était comme si mes souvenirs étaient diffus, comme si mon opinion ne comptait pas, comme si je n'avais plus de volonté. Des bribes de souvenirs venaient jusqu'à moi, parfois une émotion essayait de se mettre en avant, de se frayer un chemin dans ma conscience, mais elle était toujours tue par cet environnement cotonneux. Rien ne me touchait. Rien ne venait jusqu'à mon cerveau. Mon esprit critique était éteint. Je ne vivais pas, je subissais. J'étais soumise, totalement.
Et puis, soudainement, je ne l'étais plus. Et alors, tout s'enchaîna rapidement. Une scène, sur le surplomb d'une falaise. Les souvenirs m'envahirent à nouveau, j'avais à nouveau la faculté de réfléchir et d'agir, je réalisai que j'étais en mauvaise posture, je cherchai ma baguette pour me défendre sans la trouver, je vis Camille, je vis Dylan. Ce dernier qui tombait de la falaise. Et Camille l'accompagna dans sa chute, alors que je criais son nom.
Je me réveillai en sursaut, une brûlure au visage. Allongée dans mon lit, un poids me bloquait toujours la poitrine, mais cette fois, je sus déterminer qui il était. Fléreur était assis sur mon torse, et il venait de me griffer le visage pour me réveiller. Ses poils étaient hérissés sur son dos, comme s'il cherchait à effrayer quelqu'un, ou comme si lui-même avait peur.
Je poussai un profond soupir, et lui caressai le pelage, l'entendant ronronner immédiatement. Fléreur avait toujours été très doué pour réveiller les personnes avec qui il vivait, dès lors qu'il estimait qu'elles étaient en danger. James lui devait d'ailleurs certainement la vie.
- Merci, Fléreur…
J'étais trempée de sueur. Depuis combien de temps est-ce que je me complaisais dans ce cauchemar ?
Je jetai un œil à mon réveil. Il était cinq heures du matin, et j'étais déjà pleinement réveillée.
- Quelle bonne façon de commencer ma journée d'anniversaire, soupirai-je. Avec un cauchemar…
Je me mentais, bien évidemment. Il ne s'agissait pas que d'un cauchemar. Il s'agissait de souvenirs traumatiques, et ils s'emparaient de moi au moment où j'étais la plus vulnérable : dans mon sommeil. J'avais entendu parler d'une dizaine d'Invisibles qui avaient déjà vécu ces nuits fatigantes, celles où ils n'arrivaient pas à se reposer parce que les erreurs de leur passé venaient les hanter, parce que les souvenirs les plus horribles qu'ils avaient en mémoire les dérangeaient, nuit après nuit.
J'étais en train d'expérimenter la même chose.
Je me secouai.
Non. Cela n'avait rien à voir.
Il ne s'agissait de rien de plus qu'un cauchemar. Un cauchemar qui prenait ses racines dans la réalité, mais un cauchemar tout de même.
Dans un coin de ma tête, une petite voix me rappela ce que Lola m'avait promis : des syndromes post-traumatiques. Je chassai cette voix rapidement. Si je devais en avoir, ils auraient déjà dû apparaître, durant mes mois à Azkaban. Pourquoi est-ce que ce ne serait qu'à présent qu'ils feraient leur apparition ?
Je fis taire toutes les raisons logiques qui expliqueraient leur arrivée que j'estimais tardive, et réfléchis à me lever, malgré l'heure matinale.
Sauf que mon envie de me lever fut interrompue par un autre souvenir – un souvenir que j'aurais voulu oublier, mais qui se rappelait toujours à moi dans les pires moments.
Une douleur déchira mon bas-ventre, me coupant une nouvelle fois le souffle, et me faisant serrer ma main dans les poils de Fléreur, lui arrachant un feulement de mécontentement.
Foutue magie noire des Rapaces Nocturnes.
Le sortilège d'Attraction ne m'étant pas autorisé, je dus attendre que la douleur s'estompe un peu avant de pouvoir me lever et chercher la fiole contenant la potion fournie par Paige, un peu plus d'un mois auparavant. Elle faisait effet, même si ce n'était pas efficace à tous les coups. Disons que j'avais moins souvent des douleurs qui me fusillaient le bas-ventre qu'auparavant, et que les douleurs duraient moins longtemps.
Le temps que la douleur disparaisse, je retrouvai un rythme cardiaque plus serein, et pus rationaliser ce qui s'était produit dans ma nuit. Je pensais à Camille et à sa mort, c'était normal. Ma réaction était un peu disproportionnée, c'était certain, mais cela ne voulait pas dire que je devais m'inquiéter. J'allais bien.
Et si je me le répétais assez souvent, cela finirait sûrement par devenir vrai.
Je finis par me lever, prendre la fiole, et en avaler quelques gouttes. Je voyais Paige le lendemain, je lui dirais mon premier ressenti sur cette potion, ce que j'en tirais de positif, et ce qu'il serait possible d'améliorer.
Un mouvement à la fenêtre attira mon regard. Une chouette attendait patiemment que je lui ouvre.
- À cette heure-ci ? m'étonnai-je.
- Et ça fait déjà une heure qu'elle patiente ! m'apprit l'horloge. Ta nuit, ça a été ? T'as fait un boucan pas possible, grommela-t-elle, comme si j'avais dérangé son sommeil par le bruit que j'avais provoqué.
Je ne pris pas la peine de lui répondre, car je n'avais aucune envie d'entendre ses reproches et suggestions qui se rapprocheraient sûrement de ce que Lola m'avait déjà dit, et allai ouvrir à la chouette. Une bourrasque de vent accompagna mon geste, et je laissai la fenêtre ouverte. J'appréciais le froid bien plus qu'auparavant, c'était certain.
Un paquet était accroché à la patte du volatile, et je le pris rapidement. La chouette repartait déjà dans l'obscurité de la fin de nuit d'hiver.
Un paquet le jour de mon anniversaire, cela n'était pas inhabituel. D'un autre côté, il était extrêmement tôt, et le paquet n'était pas signé, ce qui était bien plus surprenant.
Peut-être était-ce dû à la nuit que j'avais achevée en avance, ainsi qu'aux douleurs qui refluaient tout juste, mais je m'en voulus d'avoir pris aussi rapidement ce paquet. Je le lâchai sur le rebord de fenêtre, et fis un pas en arrière. Une colère sourde se mit à pulser en moi, alors que je m'en voulais d'avoir, naïvement, pris ce paquet comme s'il était banal.
Il ne l'était sûrement pas.
J'hésitai un instant, reculant encore d'un pas. Est-ce que je faisais bien d'ouvrir ce paquet ? Il n'y avait pas de nom dessus, je ne savais pas de qui il provenait. Rien ne me disait que ce n'était pas un cadeau des Rapaces Nocturnes qui m'auraient retrouvée. Ils avaient des ressources que je ne possédais plus, et vouloir éliminer des Invisibles était leur quotidien. La colère enflait, j'étais en train de réfléchir à ce que je pourrais faire pour me protéger d'une attaque aussi frontale des Rapaces Nocturnes quand je réalisai soudain ce que j'étais en train d'imaginer.
Je pensais réellement que les Rapaces Nocturnes m'avaient envoyé un colis. Un colis dangereux, cela allait de soi. Mais si ce paquet avait réellement été de leur part, je n'aurais pas eu le temps de me poser toutes les questions que je me posais actuellement. J'aurais déjà été blessée – ou tuée.
Je me morigénai. J'avais cru que ce paquet était un cadeau des Rapaces Nocturnes uniquement parce que je sortais d'un cauchemar. Les Rapaces Nocturnes faisaient partie de mon passé, je n'avais plus à m'en préoccuper.
Pourtant, dans un doute, je repris le paquet avant de le poser sur ma table, m'approchai de la fenêtre pour être prête à sauter par là si la situation s'envenimait, baguette en main, et levai le bras.
- Tu ne crois pas que tu en fais un peu trop ? râla l'horloge.
Elle avait raison, mais je refusais de l'admettre. Le bon sens devrait obliger les sorciers à se méfier dès lors qu'ils recevaient un colis.
- Revelio !
J'aurais voulu lancer plus de sorts et contresorts, mais je n'en avais pas la possibilité. Toutefois, j'estimai que ce simple sortilège était suffisant, et j'étais contente d'avoir droit à ce sortilège qui me permettait de dévoiler la nature dissimulée de ce qui m'entourait.
Rien ne se produisit. Je respirai plus sereinement, et m'approchai du paquet. Je l'ouvris avec de nombreuses précautions, m'attirant les râlements de l'horloge, qui estimait que j'en faisais beaucoup trop.
Lorsque je repérai le logo de la boutique des jumeaux sur la boîte à l'intérieur du colis, je relâchai la tension accumulée dans mes épaules, et retrouvai enfin un rythme normal de respiration. Ce n'était pas un piège, seulement un cadeau de Roxanne et Fred.
Il pouvait arriver que leurs cadeaux soient de mauvais goûts, mais ils n'étaient pas dangereux à proprement parler - pas autant que ce qu'auraient pu envoyer des Rapaces Nocturnes.
Mais je penserais à disputer les jumeaux pour ne pas signer leur paquet cadeau.
J'ouvris la boîte, et y trouvai une paire de gants de Quidditch, de parfaite qualité, avec un petit mot de leur part : « Il paraît que tu ne crains plus le froid, mais nous, on a froid pour toi sans gant. Joyeux anniversaire ! R & F »
Cela me touchait plus que je ne voulais l'avouer de recevoir un cadeau des jumeaux dès mon réveil - qui était très matinal, et j'étais d'ailleurs surprise qu'eux-mêmes le soient. Depuis mon retour à la vie, nous étions dans un entre-deux dans notre relation. Nous nous tolérions, nous plaisantions parfois, nous nous rappelions de bons souvenirs et puis, un jour, rien n'allait plus. Une distance se mettait entre nous, nous empêchant de profiter pleinement du moment passé ensemble. Alors, le fait qu'ils prennent la peine, cette année, de m'offrir quelque chose alors que je n'étais plus en couple avec leur cousin me toucha plus que je ne l'aurais prédit.
Le reste de la journée se passa de la même manière. Je prenais du temps pour moi, travaillais sur les quelques artefacts que le British Museum m'envoyait - les archéomages n'avaient pas beaucoup de travail en ce moment, l'heure n'était pas à l'envoi de sorciers archéologues dans le monde entier - puis je recevais un paquet avec un cadeau à l'intérieur. Jay m'avait offert une reproduction d'un Opalœil des Antipodes - pourquoi ? Il faudrait que je lui demande lorsque je le verrais - et si la carte était signée de son prénom et de celui de Lily, je doutais tout de même qu'elle ait mis beaucoup de volonté à m'offrir un cadeau. Harry et Ginny m'avaient offert deux places pour le prochain match des Harpies de Holyhead, même si je n'avais pas la moindre idée de qui j'emmènerais avec moi. Chuck et Lola m'offraient un miroir à double-sens, ce qui allait simplifier nos échanges, étant donné que j'étais limitée dans mes déplacements avec mes restrictions d'ancienne Invisible, et qu'eux-mêmes étaient trop occupés avec l'arrivée d'Alicia dans leur quotidien. Mélina m'offrait une de ses peintures, à accrocher dans mon appartement - ce qui était le meilleur cadeau qu'elle puisse me faire, j'avais toujours adoré qu'elle m'offre ses propres créations. Je reçus même en cadeau le traditionnel pull tricoté par Molly Weasley, avec un mot s'excusant de n'avoir pu me l'offrir à temps pour Noël, et qui était attristée de mon absence aux fêtes de Noël – sûrement parce que j'étais la personne qui connaissait le plus le monde des Moldus, et qui pouvait en discuter des heures durant avec son mari.
Toute la journée, j'attendis.
Et en fin de journée, je compris que mon attente était vaine.
James ne m'offrirait rien.
Il ne me donnerait pas de signe de vie, aujourd'hui.
Il n'avait plus à le faire.
- Cette journée est vraiment nulle, grommelai-je en mordant une part dans le gâteau que m'avaient envoyé les Barrow.
Le père de Chuck voulait sûrement s'excuser de ne pas pouvoir m'offrir un vrai anniversaire. Il avait bien essayé de m'inviter à passer la soirée chez les Barrow, lorsque j'avais passé Noël chez eux, mais j'avais réussi à éviter l'invitation, en prétextant trop de travail. De fait, toutes mes autres connaissances étaient parties du principe que je n'étais pas disponible, et je n'avais personne avec qui fêter mon anniversaire.
Ce qui m'allait bien, évidemment.
Même si, dans un coin de ma tête, encore une fois, l'image de James vint s'imposer, alors que je ne lui avais rien demandé.
Nos retrouvailles m'avaient forcément laissé un goût doux-amer. J'avais apprécié le tact de Mélina de ne pas aborder le sujet une fois chez Chuck et Lola, et la délicatesse qu'elle avait eue de les avertir de ce qui s'était produit entre James et moi - le peu qu'elle en savait, en tout cas - lorsque j'étais sortie de la pièce, afin qu'ils ne mettent pas les pieds dans le plat en voulant savoir si nous avions eu l'occasion de nous croiser.
Lors de cette soirée, Lola avait, une nouvelle fois, tenté de me pousser à la consultation d'un professionnel de la santé mentale - j'avais une nouvelle fois refusé, et Chuck avait habilement détourné la conversation. J'espérais qu'elle ne tenterait pas une nouvelle fois de m'en parler lors du baptême de sa fille.
Je m'installai dans mon canapé, Fléreur sautant immédiatement à côté de moi pour se coucher sur mes genoux.
- Cet animal est toujours aussi malpoli, grommela l'horloge.
- Je ne comprends vraiment pas ce qu'il a pu te faire pour que tu le détestes autant, dis-je à l'horloge.
- Lui, il peut se déplacer, et pas moi, m'informa-t-elle simplement.
J'étais surprise. L'horloge n'avait jamais pris la peine de répondre à cette question, jusqu'à présent. Elle devenait plus conciliante, cela ne lui ressemblait pas.
Encore une fois, la petite voix dans ma tête me rappela qu'elle était le reflet de moi-même, et que si l'horloge était capable de se remettre en question, je devrais l'être également.
Fléreur se mit à ronronner. J'étais étonnée de sa capacité d'adaptation à un nouveau lieu et à de nouvelles personnes. Mais peut-être que c'était normal, pour un fléreur qui avait vécu avec les Invisibles, et donc qui avait vu défiler des centaines d'individus différents.
Lui, en tout cas, ne semblait pas perturbé par l'absence de James. Moi, à l'inverse, je passais mes journées entre l'acceptation de notre rupture, l'espoir qu'elle ne soit pas définitive et l'amertume de notre dernier échange. J'étais en boucle sur ces trois pensées, et j'avais beau tenter par tous les moyens de faire abstraction, de passer à autre chose, d'éloigner James Sirius Potter de mes pensées, il réussissait toujours à se frayer un passage.
Et dire que j'allais devoir passer un long moment en sa compagnie ce week-end, lorsque nous serions au baptême d'Alicia… La journée promettait d'être longue.
- Tu comptes manger autre chose qu'un bout de gâteau ? grommela l'horloge.
- Toi, je t'ai pas parlé.
- Ce qui est d'ailleurs un vrai problème, enchaîna l'objet. Tu passais ton temps à me parler, auparavant, et maintenant, tu te tais en continu. Le temps chez les Invisibles me manque presque, même si tu passais ton temps à m'insulter…
- Tu me le rendais bien ! protestai-je.
Nous avions eu de violentes disputes avec l'objet, ce qui, avec le recul, ne me semblait pas très sain, mais qui avait eu le mérite de ne pas me rendre totalement sénile lorsque j'étais chez les Invisibles. J'avais besoin de parler, et qu'on me réponde, lorsque j'étais chez moi.
Je chassais mon passé chez les Invisibles de mon esprit.
En fait, mon esprit était trop encombré. Il fallait que j'arrive à faire le vide, à faire le point sur ma vie, pour réussir à avancer, et être certaine de ne plus faire aucun cauchemar. Être certaine de ne plus jamais croiser Camille dans mes nuits, ne plus ressentir la culpabilité de sa mort.
Ma vision se troubla un bref instant, à ma grande surprise. Comme si je me déconnectais de la réalité, les images qui m'entouraient se firent floues, s'éloignant de plus en plus de mes rétines, comme si je partais ailleurs, dans un autre lieu. Puis, aussi soudainement que mon environnement avait commencé à disparaître, tout redevint comme avant.
Il s'agissait certainement de la fatigue due à ma nuit écourtée.
Pourtant, un doute subsista dans mon esprit.
Et si mon cerveau commençait sérieusement à débloquer ?
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- T'as une sale tête, m'avertit Paige en me voyant arriver à la cérémonie du baptême d'Alicia.
- Je sais, marmonnai-je en retenant difficilement un bâillement.
Mes nuits étaient bien trop courtes depuis le jour de mon anniversaire. J'avais beau tenter par tous les moyens de me vider l'esprit avant d'aller dormir, rien n'y faisait. Je finissais à chaque fois par cauchemarder, me réveiller en sursaut, et passer la journée à réfléchir à ce qui m'arrivait. Impossible de penser à autre chose qu'à ma dernière mission chez les Invisibles, ou à ma rupture avec James, ou aux multiples regards méprisants que je recevais, jour après jour, des sorciers qui me reconnaissaient comme étant une Invisible.
Je passais mes journées entre la colère de ma situation et mon acceptation de celle-ci, à me morfondre sur mon sort avant de, soudainement, m'énerver que personne ne m'accorde plus de droits que je n'en avais actuellement. J'oscillais sans cesse entre la mélancolie et l'enragement, et cela m'épuisait tout autant que mes nuits trop courtes, mes cauchemars épuisants, mes pensées trop sombres.
J'essayais tant bien que mal de me persuader que ce n'était que passager, mais je songeais de plus en plus sérieusement à demander à Paige une potion pour un sommeil sans rêve. Je savais que cette potion n'était pas forcément efficace, j'en avais déjà testé les effets, mais je m'en moquais. Je rêvais simplement d'une nuit complète, sans cauchemar, sans réveil impromptu, sans Invisible mort qui venait me hanter, et peut-être que cette potion pourrait me la procurer, cette fameuse nuit. Ce n'était pas trop demander, si ?
- Je confirme ce que dit Paige, t'as vraiment une sale tête, m'annonça Roxanne sans songer une seule seconde à prendre des pincettes – mais il s'agissait de Roxanne, cela ne m'étonnait donc pas le moins du monde. Tu sais que la nuit, ça sert à dormir ? ajouta-t-elle.
- Très drôle. Pourquoi t'es pas avec ton cousin ? lui demandai-je en m'étonnant de la voir seule.
Les Potter et les Weasley étaient réputés pour être toujours collés les uns aux autres aux événements qui les rassemblaient.
- Parce que c'est James, il est en retard. Et tu peux l'appeler par son prénom, c'est pas Celui-Dont-On-Ne-Doit-Pas-Prononcer-Le-Nom, ajouta-t-elle en levant les yeux au ciel.
Nommer James était au-dessus de mes forces aujourd'hui, surtout alors que j'allais devoir passer du temps en sa compagnie et faire comme si cela ne me gênait pas du tout. Alors que cela me gênait bien plus que cela n'aurait dû.
Ah, avoir des amis en commun était très pratique, lorsque nous étions en couple. Cela devenait beaucoup plus complexe à présent que nous étions séparés.
- Fred n'est pas là ? s'étonna Paige.
Tiens. Il était vrai que si voir Roxanne sans James était surprenant, la voir sans Fred l'était encore plus.
- Non, dit Roxanne. Mélina non plus, d'ailleurs, ajouta-t-elle en nous regardant, Paige et moi, comme réalisant seulement maintenant que nous étions deux, et non pas trois. C'est pas elle, la plus ponctuelle de notre bande ?
- Si, confirma Mélina en arrivant à ce moment-là. Et je suis ponctuelle, ce n'est pas encore l'heure ! protesta-t-elle alors que nous regardions toutes les trois nos montres.
Roxanne parut sur le point de vouloir répondre quelque chose à cela, avant de finalement hausser les épaules pour abandonner le sujet – preuve qu'elle était devenue bien plus mature avec les années.
Je revins à ce qui nous réunissait aujourd'hui, avant que chacune prenne des nouvelles des uns et des autres.
- Vous avez déjà fait un baptême sorcier ? demandai-je à mes amies. J'ai été une fois à un baptême Moldu, mais j'avais sept ans et je n'en ai aucun souvenir… Et en plus, à l'époque, je n'étais pas la marraine de l'enfant !
Paige m'adressa un regard vide, habituel chez elle. Elle ne devait pas comprendre pourquoi je me posais cette question.
- Père Cracmol qui ne supporte pas sa situation et nous le fait payer bien assez souvent, on n'allait sûrement pas se rendre à un baptême sorcier, me rappela rapidement Mélina.
Je me tournai vers Roxanne, mon dernier espoir.
- Ouais, j'en ai fait quelques uns, avec toute ma famille. Mais je passais mon temps à faire des blagues avec Fred et James, donc je ne crois pas que mon expérience te soit vraiment utile… James saura mieux te renseigner, il était invité à un baptême pendant son tour du monde.
- Super, soufflai-je. Fantastique, c'était exactement ce dont j'avais besoin, demander à ton cousin des renseignements…
- Je t'ai déjà dit que ce n'était pas Tu-Sais-Qui ! s'exaspéra Roxanne.
Mélina retint un rire, tandis que Paige demandait sérieusement si Vous-Savez-Qui était revenu d'entre les morts, et pourquoi est-ce qu'il me recherchait.
- J'ai le droit de pas avoir envie de le nommer, j'ai des raisons valables, bougonnai-je puérilement.
Roxanne ne me laissa pas m'apitoyer davantage sur mon sort, avant de lever les yeux au ciel puis de sourire légèrement en voyant quelque chose dans mon dos.
Ou, plutôt, quelqu'un.
- Celui-Dont-On-Ne-Doit-Pas-Prononcer-Le-Nom vient d'arriver, se moqua-t-elle. Allez, va lui demander !
Elle me poussa du coin où nous étions, m'obligeant à sortir de l'ombre. Je la fusillai du regard, mais elle n'en avait rien à faire. Il était loin, le temps où je pouvais lui faire peur avec ce simple regard. Cela dit, mon regard ne fonctionnait que lorsque nous étions sur un terrain de Quidditch et que j'étais sa capitaine, jamais en dehors. Autant dire que je n'avais plus aucune autorité sur elle depuis dix ans – le fait que j'aie été une Invisible ne l'impressionnait pas, cela ne faisait que l'énerver, parce qu'elle ne supportait pas que j'aie disparu de sa vie des années durant en me faisant passer pour morte.
Je me dirigeai vers James comme je me dirigerais vers un Détraqueur. Ces derniers jours, les cauchemars avaient ruiné mes nuits, et l'absence de James pour me rassurer au réveil s'était davantage fait ressentir. Et même s'il n'avait pas de remèdes miracles à mes douleurs abdominales, il avait toujours été un soutien à chacune de mes crises – son absence pour m'aider à traverser mes crises douloureuses était également difficile à supporter.
J'avais besoin de sa présence tout autant que je détestais son attitude de notre dernière rencontre. Je recherchais sa présence rassurante tout autant que j'avais la fierté de le vouloir loin de moi, pour apaiser la rancœur de notre rupture. Je cherchais à le voir tout autant que j'avais besoin de rayer les détails de son corps de mon esprit. J'espérais un geste de sa part tout en ayant envie de repousser ce même geste.
Je tentai de faire taire toutes mes émotions contradictoires au moment où j'arrivais à ses côtés. Il me lança un regard de côté, avant de se concentrer sur moi lorsqu'il comprit que je venais le voir.
- Salut, lançai-je avec le moins de naturel possible.
- Salut…
Il m'observa quelques secondes, comme cherchant une émotion quelconque sur mon visage. Bon courage à lui, je devais avoir la tête d'une personne qui voudrait être n'importe où ailleurs qu'à cet endroit – ce qui était d'ailleurs le cas. Il poussa un profond soupir lorsque je ne répondis pas à son faible sourire.
- Je n'ai pas oublié ton anniversaire. Je pensais simplement qu'il était plutôt malvenu de te le souhaiter, vu la manière dont s'est terminé notre dernier échange… Mais je n'ai pas oublié ton anniversaire, m'assura-t-il.
J'hallucinais. Est-ce qu'il était sur le point de s'excuser de ne pas m'avoir donné signe de vie le jour de mon anniversaire ? Certes, j'avais eu du mal à accepter son silence, mais pensait-il réellement qu'aujourd'hui, j'étais là pour discuter de cela ?
- Je ne venais pas pour ça, le coupai-je rapidement.
Je n'avais aucune envie de l'entendre me fournir des excuses vaseuses.
- Ah ?
Il paraissait très confus que je ne paraisse pas émue plus que de mesure par son oubli – de toute évidence intentionnel – de me souhaiter mon anniversaire.
- Non. Je venais te voir pour aujourd'hui.
- Aujourd'hui ?
James me paraissait de plus en plus perdu, comme si je lui parlais une autre langue que la nôtre. J'aurais voulu qu'il soit plus réactif, et qu'il arrive à lire entre mes phrases sibyllines ce que je tentais de lui faire comprendre – comme à cette époque, pourtant pas si lointaine, où il devinait mes pensées, où il terminait mes phrases.
Alors, cela aussi, je devais tirer une croix dessus ?
- Je n'ai jamais été à un baptême sorcier, lui appris-je doucement. Sauf que je suis la marraine de la petite. Et toi le parrain.
- Oh. Pour ça ! Oh, d'accord.
Cette conversation était si peu naturelle. J'avais envie de me cacher dans le terrier d'un Niffleur et de n'en ressortir que dans un siècle ou deux. Mon intuition me souffla que James était aussi peu à l'aise que moi. La journée s'annonçait splendide, remplie de moments de gêne et de non-dits.
J'en regrettais presque que les Invisibles soient finis - si j'étais toujours une Invisible, je ne serais pas en train de vivre cette journée…
James dut décréter que la mascarade avait assez duré, car il prit enfin le temps de me répondre. Il passa d'abord une main dans ses cheveux, avant de l'enfoncer dans la poche de sa tenue de cérémonie - nous l'avions achetée ensemble presque un an auparavant, et je ressentis un petit pincement au cœur à ce souvenir, tout comme je ressentis un pincement au cœur en le voyant agir comme il le faisait à chaque fois qu'il cherchait à se mettre à l'aise avant de répondre à une question.
- En fait, il n'y a pas grand-chose à faire. On va signer un contrat magique pour dire qu'on s'engage à prendre soin d'Alicia si jamais elle devait perdre ses parents, et c'est tout. Après, on va passer notre après-midi à manger, parce que Chuck et Lola ont prévu un énorme buffet.
- C'est tout ? m'étonnai-je.
- Ouais, me confirma James. Fais juste en sorte de ne pas te tromper de prénom au moment où tu t'engages à prendre soin d'elle, à bien la nommer Alicia Barrow, et tout ira bien…
- Alicia Jill Barrow, corrigeai-je machinalement. T'as jamais été capable de retenir un prénom, c'est fou tout de même.
Qu'il ait retenu le premier prénom de la fille de Chuck relevait d'ailleurs d'un miracle. Est-ce qu'il l'avait écrit sur son poignet, comme il l'avait fait pour moi, des années auparavant ?
- Qu'est-ce que tu as dit ?
- Que tu n'étais pas capable…
- Non, m'interrompit nerveusement James. Son deuxième prénom.
Je me tus, et levai les yeux vers lui. James paraissait réellement surpris.
- Le deuxième prénom de leur fille, c'est Jill. Ils m'ont demandé si j'étais d'accord le jour de la naissance de la petite.
- Mais c'était aussi le jour de ta…
Il se tut soudainement, comme incapable d'ajouter le moindre mot. Je haussai les épaules pour diminuer l'importance de cette journée - alors qu'en réalité, il s'agissait d'une journée qui m'avait énormément remuée, et pour laquelle j'aurais eu besoin de sa présence.
Je me haïssais d'avoir tant besoin de lui. Je devais me détacher. J'étais capable de passer au-dessus de notre rupture.
Je pris sur moi pour oublier toutes les émotions qui faisaient battre à tout rompre mon cœur, et pris un air détaché.
- De ma sortie d'Azkaban, oui. C'est rien. J'ai accepté. C'est leur fille, et leur choix. Du moment qu'ils l'assument lorsqu'elle leur demandera pourquoi ils ont choisi ce deuxième prénom…
- C'est… insensé, grommela James. Est-ce qu'ils se rendent compte de l'impact que ça peut avoir ?
Je souris faiblement, contente de constater qu'il pensait comme moi.
- C'est exactement ce que je leur ai dit.
- Mais pourquoi est-ce que tu as accepté ?!
Je le fusillai du regard, ne supportant pas le reproche que j'entendais dans sa voix. Il pensait que c'était aussi simple que cela, de refuser cette demande à Chuck ?
Et voilà.
En quelques secondes à peine, je passais de la tristesse de notre rupture à la colère qu'il me reproche une décision sur laquelle je n'avais que peu de prise, finalement.
- Tu plaisantes, j'espère ? Tu crois que j'étais en position de refuser ? Si tu n'es pas content de ce choix, c'est trop tard, lui rappelai-je vertement. Tu n'avais qu'à être là le jour de la naissance, plutôt que d'être je ne sais où à travers le monde, du moment que c'était un endroit aussi éloigné que possible de moi, pour que tu ne sois pas sur le territoire anglais au moment de ma libération…
Le reproche le frappa directement, mais c'était voulu, et j'imaginais qu'il le blessait d'autant plus que c'était la vérité. Il plissa les yeux, sa mâchoire se crispa comme elle le faisait à chaque fois que nous allions nous disputer. Et malgré la peine que cela me faisait de le voir dans un tel état, le fait qu'il ne cherche pas à fuir la dispute, qu'il soit prêt à me répondre, pour ne pas rompre le contact, me plut. Il ne cherchait pas à me fuir, et je prenais cela comme un point positif.
Sauf que je voulais aussi que nous puissions, de temps à autre, discuter sans que cela ne se transforme en dispute en moins de dix minutes.
Heureusement pour nous, l'arrivée de Chuck en grande pompe à nos côtés évita une nouvelle discussion houleuse.
- Alors, vous deux, je vous en supplie, aucune dispute aujourd'hui ! nous prévint-il sans même nous saluer. Lola est dans tous ses états parce que personne de sa famille ne fait le déplacement à cause de son père qui refuse toujours notre relation, elle a pleuré toute la matinée, et il est hors de question que votre rupture gâche cette journée !
James et moi fûmes incapables de répondre quoi que ce soit à cela. Chuck continuait déjà sur sa lancée.
- Astrid, si tu commences la moindre dispute, je te lance un sort, et tu ne peux pas te défendre actuellement, tu es limitée au niveau deux de magie.
Je croisai les bras sur ma poitrine, peu ravie qu'il me rappelle cela. Il avait raison, c'était certain, mais je n'avais pas envie de me remémorer ma faiblesse magique.
- Et toi, James, si je t'entends faire la moindre réflexion déplacée à Astrid, j'appelle ton père pour qu'il t'envoie à Azkaban, gronda-t-il en le menaçant de son index.
James leva les yeux au ciel, mais il ne poussa pas l'insolence à sourire à cette menace - sûrement parce que son père serait vraiment capable, non pas de l'envoyer à Azkaban, mais au moins de le remettre vertement à sa place s'il gâchait la journée du baptême d'Alicia.
- Très bien, souffla Chuck. On va pouvoir commencer.
Il se tourna vers Lola, qui entrait dans la pièce, avant de se tourner une nouvelle fois vers nous.
- Pas une seule réflexion sur les yeux rougis de Lola. Et pas le moindre regard de travers, c'est clair ? Et vous venez me voir après la signature du contrat, j'ai encore quelque chose à vous demander. Merlin, donne-moi la patience pour cette journée…
Il s'éloigna à grand pas de nous, nous laissant dubitatifs.
- Il m'a semblé légèrement tendu, tu en penses quoi ? me questionna James lorsqu'il fut certain que Chuck ne pouvait pas nous entendre.
- C'est sûrement le fait de devenir père. Il devient enfin responsable. Du coup, toute la nonchalance accumulée depuis sa naissance lui revient soudain en plein visage, et il s'énerve pour un rien, répondis-je aussitôt.
J'avais répondu naturellement, taquine, comme je le faisais avant, lorsque nous étions un couple, chaque fois que James ironisait. Je me rendis compte trop tard de ma répartie trop soudaine, mais James ne parut pas m'en vouloir.
Il éclata de rire, et je réussis à rire également, quoiqu'avec plus de retenue que lui. Il m'adressa un franc sourire lorsqu'il se calma.
- On fait en sorte de ne pas se disputer pour aujourd'hui ?
- On évite tous les sujets qui fâchent, on ne juge pas les choix de l'autre, on évite les reproches et on ne revient pas sur ce qui a été dit ou fait ces derniers mois ? proposai-je.
- Cela me semble bien, confirma James. J'ai pas la force de me disputer avec toi, m'avoua-t-il avec gêne.
- Moi non plus, murmurai-je.
Il parut surpris de la confidence, ce que je comprenais. J'avais recherché le conflit de nombreuses fois les derniers mois de notre relation - cela me faisait sentir vivante, donnait du relief à notre relation, m'obligeait à stimuler mon cerveau, et ce n'était que de cette manière que j'avais la sensation que notre relation prenait du sens.
Sauf que mes nuits raccourcies me rattrapaient, et que je ne me sentais pas la force de lancer une autre dispute. Cela risquait de puiser dans mes dernières forces, et je craignais que, de fatigue, je ne lui reproche des choses que je ne lui avais jamais reprochées - et dont il ne devait pas se sentir coupable. Or, si je franchissais cette limite, je dépasserais forcément un point de non-retour dans notre relation, aussi fragile cette dernière soit-elle à l'heure actuelle.
J'eus la bonne surprise de constater que James ne m'avait effectivement pas menti : un baptême sorcier était une procédure très simple, et une fois qu'on eut promis qu'on s'occuperait d'Alicia Jill Barrow si jamais il arrivait malheur à ses parents - je vis que le sorcier qui menait la cérémonie me lançait un regard entendu, comme s'il savait que mes promesses ne valaient pas grand-chose, ou que le danger ne pouvait venir que de moi - puis signé un contrat magique, Chuck et Lola nous poussèrent à aller manger toute la nourriture qu'ils avaient achetée.
- C'est pour ça que j'adore ce genre d'événements, souffla Fred en passant près de moi. Pour la nourriture !
Je ne l'avais même pas vu arriver.
- Je vais chercher Timothy, il ne pouvait pas être présent pour la cérémonie en tant que Moldu, mais il n'y a aucun problème pour le buffet, je reviens vite ! nous dit Roxanne en transplanant.
- Vous venez ? nous appela Mélina, qui semblait très surprise de nous voir côte à côte et, surtout, pas encore en train de s'écharper.
J'allais répondre, mais Chuck me prit de court.
- Non, ils doivent d'abord régler quelque chose avec moi !
Chuck vint se planter à côté de nous. Il attendit que tout le monde se soit éloigné, Lola également, avant de satisfaire notre curiosité, et de nous expliquer pourquoi il tenait tant à nous parler.
- Vous êtes capables de vous voir sans vous sauter à la gorge ? s'enquit-il.
- Pour le moment, ça fonctionne, répondit prudemment James en me jetant un regard circonspect.
J'acquiesçai simplement pour confirmer que nous en étions capables.
- Est-ce que vous pensez que vous pourrez refaire ça ?
Je fronçai les sourcils, et James également.
- Nous voir sans nous sauter à la gorge ? voulus-je expliciter.
- Non. Être à un événement de ce genre, avec le même niveau d'importance, et réussir à rester polis, courtois, et tout ce qu'il faut pour être des personnes civilisées…
- Sûrement…, hasarda James.
Moi, j'étais plus perplexe. Je me demandais pourquoi Chuck avait besoin de cette confirmation, et je n'avais pas envie de m'engager dans quoi que ce soit sans avoir un minimum de visibilité sur ce qu'il voulait nous demander. J'avais appris à me méfier de ce genre de questions qui ne dévoilaient pas immédiatement le but réel de la demande.
Chuck prit une profonde inspiration.
- Le père de Lola ne viendra pas au mariage, nous apprit-il.
Je fus choquée de la violence de cette information, mais pas si surprise que cela, connaissant la piètre opinion qu'avait le père de Lola de Chuck. Toutefois, mon instinct me souffla que, cette fois, Chuck n'était pas la seule cause qui poussait le père de Lola à ne pas faire le déplacement pour le mariage de sa fille.
James, lui, était bien plus estomaqué, et n'avait sûrement pas le même recul que moi sur la situation.
- Quoi ?! s'exclama James. Mais non, il ne peut pas…
- Si, il peut, répondit vertement Chuck. Il a déjà annulé sa venue au baptême, et refusé que son fils soit là pour être le parrain d'Alicia. Mais ce matin, il a en plus annoncé qu'il ne viendrait pas au mariage…
- Pourquoi ? s'énerva James. Quelle raison peut justifier qu'il ne vienne pas au mariage de sa propre fille ? Même s'il ne t'apprécie pas, il n'a pas à annuler sa venue…
Chuck ne répondit rien.
- Cela n'a rien à voir avec toi, pas vrai ? soupirai-je. Enfin, pas uniquement avec toi…
James se tourna vers moi, surpris que je comprenne quelque chose qui lui échappait. Chuck prit un air sombre. Je n'avais pas besoin qu'il le verbalise. Je savais très bien ce qui poussait le père de Lola à décliner l'invitation.
C'était mon passé.
- C'est moi, le problème, expliquai-je à James. C'est le fait que je sois la marraine de sa petite-fille qui lui pose problème, et le fait qu'il ait été dit publiquement, dans la semaine qui vient de s'écouler, que je serai présente au mariage de l'écrivain populaire et de la fille du ministre de la Magie espagnol. Je suis l'ennemie à abattre, rappelai-je à James. Et en tant que ministre, il sait ce que j'ai pu faire en tant qu'Invisible. Ce que j'ai vraiment fait, pas uniquement ce qui a été dit dans les journaux. Il a trop peur que des articles paraissent sur moi, et puissent entacher sa réputation. C'est bien ça ?
- Il ne l'a pas dit de cette manière, mais c'est bien ça, confirma Chuck.
- C'est stupide. Ma tante se présente en tant que ministre de la Magie, et elle s'est portée garante d'Astrid.
- La popularité d'Hermione Granger-Weasley n'est pas comparable à celle du père de Lola, lui rappela Chuck. Et ta tante a tout de même pris un coup dans l'aile en se positionnant du côté d'Astrid…
Je soupirai. Je connaissais ce débat, il faisait rage depuis des années, mais il avait eu le don de s'affaiblir un peu ces derniers temps. Le voir renaître de ses cendres comme un phénix me désespérait.
- Alors, c'est quoi, le but de cette conversation ? soupira James. Tu veux qu'Astrid annule sa venue ? ajouta-t-il sur la défensive.
Il parlait à ma place comme s'il devait encore prendre ma défense. Cela aurait pu être touchant dans d'autres circonstances.
- Hein ? Non, pas du tout. Je n'aurais pas demandé si vous étiez capables d'être côte à côte sans vous écharper, si Astrid avait dû annuler sa venue. Non, je pensais plutôt à rétablir l'ordre des choses.
Chuck affichait à présent un immense sourire, et je compris soudainement ce qu'il allait demander.
- Oh, non…, soufflai-je.
J'étais certaine que James n'allait pas apprécier ce que Chuck allait nous proposer.
- Je peux avoir deux témoins ! nous rappela Chuck. Vous deux. Et Lola est d'accord, et puis, elle, elle peut demander à une deuxième personne d'être témoin. En fait, ça nous arrange carrément. Vous en pensez quoi ?
Je me triturai la peau de mon poignet, soudainement très nerveuse. Chuck ne réalisait pas ce qu'il venait de déclencher.
Quelques mois plus tôt, avant que je ne parte avec Camille pour chasser des Rapaces Nocturnes, Chuck nous avait annoncé que lui et Lola allaient se marier, et qu'ils allaient devenir parents. J'avais été désignée comme marraine de l'enfant, et James comme témoin au mariage. À l'époque, il était hors de question que je sois mise en avant au mariage de Chuck, que je sois sa témoin devant tous les invités qui seraient présents.
Nous n'en avions jamais discuté, mais c'était établi. Je ne serais pas sa témoin. Trop de conséquences, trop de commérages, trop de risques. Trop de colère pour le père de Lola, ministre de la Magie en Espagne, de voir à côté de sa fille une meurtrière de l'ombre.
Sauf que le père de Lola ne serait pas là, car il ne supportait pas Chuck – et moi encore moi.
Et Chuck se proposait de bousculer les conventions pour son plaisir.
- Tu es sérieux ? murmura James d'une voix tendue.
- Oui, bien sûr ! Pourquoi ? s'étonna Chuck.
- Parce que je suis une ancienne Invisible, soufflai-je.
- T'es aussi ma meilleure amie, rétorqua Chuck.
- Et les journaux n'en ont rien à faire de cela ! lui rappelai-je vertement. Tout comme le père de Lola !
- Non, mais c'est une plaisanterie, Chuck, pas vrai ? insista James.
- Pas du tout, arrête de penser que c'est une plaisanterie, je suis très sérieux ! s'insurgea Chuck.
- Ce que James veut dire, c'est que ça pose énormément de problèmes, que je sois ta témoin. D'un point de vue image publique, ajoutai-je.
- Oui, mais ça, je n'en ai rien à faire.
- Sauf qu'il n'y a pas que toi à prendre en compte ! s'exclama James. Il y a des répercussions sur ta famille, sur la mienne…
- Ouais, il n'y a que moi pour qui ça n'a pas de répercussions, mais c'est parce que toute ma famille est morte, dis-je dans une vaine tentative de détendre l'atmosphère.
Autant vous dire que ma blague ne fut pas du tout appréciée à sa juste valeur. À ma décharge, je n'avais jamais su manier l'humour noir.
James paraissait soudain furieux, et je pouvais comprendre pourquoi. Le fait que je me sois rapprochée de sa famille avait toujours fait les choux gras des journaux qui voulaient faire tomber son père et sa tante de leur haute position au ministère de la Magie. J'avais commis des actes qui, s'ils avaient été commis en tant que sorcière, m'auraient valu un aller simple pour Azkaban mais qui, parce que je les avais commis en tant qu'Invisible, ne me donnaient qu'une mauvaise réputation.
Chuck se tendit à mes côtés, et je sentis basculer son opinion en ma faveur. Lui qui nous avait mis à égalité dans son cœur et dans sa vie ces dernières années semblait vouloir me refaire passer en priorité. Je me mordis la lèvre inférieure, touchée par cette indéfectible amitié, mais aussi nerveuse de ce que cela représentait pour son amitié avec James.
- Astrid sera témoin également. Et si cela ne te convient pas, James, eh bien…
- Chuck, ne dis pas quelque chose que tu pourrais regretter, le suppliai-je.
Étonnamment, Chuck m'écouta et ne termina pas sa phrase. La mâchoire de James s'était toutefois contractée, et il avait sûrement deviné ce que Chuck s'apprêtait à dire.
- On en reparlera une autre fois, insistai-je en prenant le bras de Chuck. Merci de ta proposition, je l'accepterais avec plaisir, mais il faut vraiment qu'on prenne d'abord le temps de discuter sereinement de ce que cela implique pour chacun d'entre nous. Mais pas maintenant, dis-je en regardant James droit dans les yeux. Ce n'est vraiment pas le bon moment pour cela. On ne va pas déclencher un esclandre aujourd'hui. Est-ce que c'est bien compris ?
Je prenais énormément sur moi pour ne pas attiser le conflit, mais j'estimais que Chuck n'avait pas à se retrouver mêlé aux disputes qui pouvaient éclater entre James et moi.
Chuck acquiesça. Pour lui, le problème était réglé. Il avait donné son avis, il avait fait sa proposition, il n'y avait plus matière à discuter. James, en revanche, était bien moins disposé à accepter que la conversation s'arrête là. Mais il savait également que s'il poursuivait sur cette voie, il ne vaudrait pas mieux que moi qui cherchais toujours à enclencher le conflit avec lui.
- S'il te plaît, James. Du monde commence à nous regarder, et à se demander pourquoi on ne les rejoint pas. Je subis déjà, tous les jours, les regards des sorciers qui ne supportent pas mon retour à la vie sorcière. Je n'ai aucune envie de leur donner plus de raisons de médire à mon sujet. On ne va pas recréer une dispute comme au Nouvel An…
C'était la première fois que je mentionnais ce que je pensais de notre conversation au Nouvel An devant témoin. Est-ce que James comprit à quel point cela me coûtait ? Je ne le saurais sûrement jamais, mais il parut abandonner le sujet. Il s'éloigna rapidement de nous, l'air décontracté - même si ce n'était qu'un air, et sûrement pas ce qu'il ressentait au fond de lui.
Je poussai un soupir de soulagement lorsqu'il s'éloigna enfin.
- Eh bien, je ne m'attendais pas à ce qu'il soit aussi peu coopératif, m'avoua Chuck.
Je secouai doucement la tête.
- Tu n'as pas idée de ce que tu viens de déclencher, Chuck. C'est une vraie bataille médiatique, chez les Potter, de ne pas me mettre en avant dans les journaux, cela fait depuis la fin des Invisibles que c'est comme ça. Ils avaient le contrôle sur ce qui était dit lorsque je sortais avec James, parce que cela touchait à sa vie privée, mais à présent, c'est fini. Hermione Granger-Weasley a admis à demi-mots qu'elle était de mon côté, Harry Potter est garant de mon appartement, et tu veux maintenant que je sois témoin à ton mariage ? J'ai peur des articles qui vont paraître dans les prochaines semaines. Heureusement que les élections ministérielles approchent et que les journalistes ont tout de même cet événement à couvrir, sinon, tu ne verrais que ma tête en première page, marmonnai-je. Ce n'est vraiment pas la publicité dont j'ai besoin…
- Désolé, me dit sincèrement Chuck. Je pensais bien faire…
Je secouai la tête, même pas agacée. Chuck avait réellement cru bien faire.
- Ce n'est rien.
- James va se faire à l'idée, m'affirma Chuck.
Je haussai les épaules.
Oui, James se ferait à l'idée. Mais ce n'était pas pour autant qu'il allait l'accepter facilement et qu'il serait conciliant. Ni même que cela allait arranger notre relation, plus que fragilisée par nos derniers échanges.
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Paige virevoltait autour de moi, me frôlant à chacun de ses passages, et je craignais toujours qu'elle finisse par me rentrer dedans. Pourtant, elle réussissait toujours à m'éviter, comme par miracle. Ou par magie. Elle s'approchait de moi, m'étudiait sous différents angles, me posait une question, repartait vers son chaudron, revenait, recommençait son manège, encore et toujours. Avec n'importe quelle autre personne, j'aurais été dubitative, mais avec Paige, je ne m'inquiétais que peu. C'était sa manière de travailler depuis toujours, et elle n'avait jamais tué personne ainsi.
- Tu me disais que les effets de la potion étaient plus efficaces lorsque tu la bois lors d'une crise qui avait lieu en fin de journée ?
- Oui, confirmai-je. Mais en général, le lendemain matin, la douleur est revenue, tout aussi violente ou presque.
- Intéressant…
Je n'arrivais pas à croire que Paige soit aussi concentrée dans son travail, elle qui avait toujours eu l'esprit ailleurs. Elle s'endormait en tailleur sur nos lits dans notre dortoir à Poudlard, elle passait son temps à se perdre dans les couloirs, et à présent, dès lors qu'elle devait créer une potion, elle se concentrait bien mieux que n'importe qui d'autre.
C'était fascinant, même si, parfois, je doutais de pouvoir lui faire entièrement confiance - je l'avais trop vue dans ses phases perdues pour ne pas avoir un léger a priori. Je devais cependant lui accorder le fait que sa potion, jusqu'à présent, était plus efficace que tout ce que j'avais pu expérimenter.
Des mois plus tôt, juste avant de partir pour Azkaban, alors que James venait de rompre et que mes journées à Ste Mangouste s'étiraient, lentement, Paige était venue me rendre visite, après avoir appris par le père de Chuck, avec qui elle travaillait, que j'avais en moi des restes d'une opération illégale, qui me faisaient souffrir. Elle s'était proposée de trouver une solution, et c'était ainsi qu'elle avait fini par me proposer cette potion, à ma sortie d'Azkaban.
Moi qui avais toujours cru que le Médicomage des Invisibles avait raison de me dire que je n'aurais jamais la paix avec mes douleurs, j'étais ravie, pour une fois, qu'il ait eu tort et que Paige cherche des solutions.
- Il faudrait ajouter un peu de tue-loup pour annihiler les effets de la lune, marmonna Paige.
- Si tu ajoutes de l'aconit, je ne pourrai jamais préparer la potion par moi-même, lui appris-je.
Paige me regarda avec de grands yeux, comme si ce que je lui disais était inconcevable. Elle conserva cet air perdu avant de se rappeler à quoi je faisais allusion.
L'aconit étant le principal ingrédient de la potion Tue-Loup, que je n'avais bien entendu pas le droit de confectionner, il était certain qu'on me refuserait l'achat de cet ingrédient. De plus, il était de notoriété publique que les Invisibles avaient travaillé avec des loups-garous, ou en avaient combattu certains. Personne ne me laisserait acheter de l'aconit.
- Ah oui, c'est vrai, murmura Paige comme si je lui annonçais qu'il pleuvait alors qu'elle comptait sortir sans parapluie. Pas d'aconit, alors. C'est quoi, déjà, la liste ?
Je me demandai à quoi elle faisait allusion, mais Paige ne me laissa pas le temps de lui poser la question. Elle se détourna une nouvelle fois de moi, virevoltant sans difficulté dans le local.
Elle partit fouiller dans un amoncellement de papiers, que je croyais destinés à la corbeille, avant d'en sortir un parchemin froissé que je crus être vieux de plusieurs années.
- Monsieur Potter m'a envoyé ça hier, en prévention de ta visite d'aujourd'hui.
Au temps pour moi, le parchemin n'avait même pas quarante-huit heures. Je crus voir l'alter ego féminin de James, avec son incapacité à prendre soin de ses affaires.
Par Merlin, il fallait vraiment que j'arrête de tout rapporter à James.
Paige étudiait le parchemin. La lecture de celui-ci ne la passionnait de toute évidence pas du tout, étant donné qu'elle arrêtait de lire toutes les dix secondes, me regardait, avant de reprendre sa lecture en poussant un profond soupir d'ennui.
- Ah oui, j'avais arrêté sa lecture parce que ça m'ennuyait, toutes ces restrictions, se rappela-t-elle soudainement. Bon. Je vais voir ce que je peux faire…
Elle se tourna vers son chaudron. Je crus qu'elle allait reprendre son rituel, s'occuper de sa potion, venir me voir pour me poser une question, mais au bout de dix minutes, elle n'avait toujours pas quitté son chaudron, et paraissait même avoir totalement oublié ma présence.
- Est-ce que tu veux que je te laisse ? proposai-je, en me sentant de trop.
- Non.
La réponse avait le mérite d'être claire.
Je patientai sur le tabouret sur lequel j'étais installée dans la pièce où Paige préparait des potions pour les patients de Ste Mangouste, jetant de temps à autre un œil par la porte ouverte pour voir si du monde passait, mais l'étage était désert. Paige était concentrée sur sa préparation, et je n'osais pas la déranger - surtout qu'elle faisait cela pour me rendre service, et qu'elle n'avait aucune obligation de prendre du temps pour moi sur ce projet. Je me doutais que ses collègues, mis à part le père de Chuck, ne devaient pas voir d'un bon œil qu'une telle faveur soit faite à une ancienne Invisible. La plupart des Médicomages de Ste Mangouste n'avaient pas envie que je sois soignée. Quand j'avais eu droit à ma chambre individuelle, en juillet dernier, j'avais entendu à plusieurs reprises le reproche qui m'était fait de monopoliser une pièce à moi seule.
Connaissant Paige, elle ne devait même pas avoir conscience que ces commérages existaient. J'étais une patiente presque comme une autre, la différence résidant dans le fait que j'étais une amie à elle. Paige, de toutes mes connaissances, était celle qui se moquait le plus du fait que j'ai été une Invisible. Tout au plus s'était-elle interrogée sur mon désir de me faire passer pour morte, mais à présent que j'étais de retour dans sa vie, elle l'acceptait, tout simplement.
Je regardai les minutes défiler sur l'horloge que Paige ne regardait jamais, m'en voulant de ne pas avoir apporté de lecture pour passer le temps, avant de me souvenir que je détestais lire pour le plaisir, et que les livres d'Histoire que j'avais chez moi pesaient plusieurs kilogrammes – assez peu pratiques à transporter et à lire en étant en équilibre précaire, même avec l'aide de la magie.
- Tiens, une nouvelle version, m'annonça-t-elle au bout d'une heure. Je te conseille d'en diluer trois gouttes dans une tasse de thé, la boire pure risque de te dégoûter. Le mieux serait que tu en consommes tous les jours, pour le moment. On avisera ensuite s'il est possible de diminuer les doses.
Elle me tendit une grande fiole qui contenait un liquide argenté, et non plus ambré, ainsi qu'un parchemin.
- Qu'est-ce que c'est ? demandai-je en prenant les deux objets et en désignant le parchemin.
- Les instructions pour cette potion. Elle va faire effet.
Je fronçai les sourcils. Sa certitude me surprenait et m'inquiétait également.
- Comment est-ce que tu peux en être certaine ? Je n'en ai pas bu encore une goutte, et c'est expérimental…
Paige haussa les épaules. Je sentis que je n'aurais pas plus d'explications que cela. Je jetai un oeil plus sérieux au parchemin. Cela semblait assez simple, mais la potion devait reposer un long moment avant d'être consommée. En tout, j'en avais pour presque un mois de préparation.
- Tu devrais te dépêcher, tu vas être en retard pour ton repas avec Mélina, m'avertit Paige.
- Comment est-ce que tu sais que je mange avec Mélina ?
Paige haussa une nouvelle fois les épaules, sans me donner de réponse. C'était perturbant. Par moments, je me demandais même si elle n'avait pas des dons de voyance qui n'avaient jamais été exploités.
Déjà, mon amie ne faisait plus attention à moi, elle était repartie dans sa bulle et dans ce qu'elle devait faire de sa journée de travail. Perturbée mais pas trop surprise – les années m'avaient appris à faire avec le comportement étonnant de Paige -, je partis, traversant l'hôpital Ste Mangouste en évitant les couloirs les plus empruntés, et en sortant par la porte arrière, afin de rejoindre Mélina, qui m'attendait déjà dans la ruelle.
- Paige était étrange à quel point, aujourd'hui ? s'esclaffa Mélina.
Elle avait certainement deviné à mon air éberlué que j'avais eu droit à une démonstration de notre amie et de ses états étranges.
- Pas autant que la fois où elle était persuadée qu'on était en 1857, en pleine guerre de vampires, mais plus que la fois où elle était persuadée qu'on avait déjà remporté la Coupe de Quidditch de Poudlard en octobre.
Mélina éclata encore plus franchement de rire. C'était une de ses plus grandes qualités, celle de s'amuser des petits riens. Personnellement, je n'y arrivais pas, en ce moment.
- Elle est fantastique. Allez, viens, on va manger dans le coin.
- Un restaurant Moldu ? m'étonnai-je.
Mélina avait beau être d'une famille où il y avait deux Cracmols – son père et son frère -, elle ne le disait que rarement. C'était du côté de son père qu'elle avait hérité de son habitude de passer dans le monde Moldu, et leur relation étant complexe, elle ne passait presque jamais du temps du côté des Moldus. Je n'avais, pour ma part, appris pour son père et son frère que lorsque j'étais revenue à la vie – et c'était même James qui avait demandé à Mélina de m'en parler. Je me souvins avoir été plutôt jalouse d'apprendre que James et Mélina s'étaient rapprochés au point que cette dernière se soit confiée à lui sur des aspects de sa vie personnelle dont elle n'avait jamais parlé à ses camarades de dortoir.
- Mon petit frère me l'a fait découvrir il y a quelques mois, c'est un restaurant mexicain, je suis sûre que tu vas adorer.
Mes yeux s'illuminèrent. Bien sûr que j'allais adorer ce restaurant ! C'était mon type de nourriture préféré, et ce depuis mon adolescence. Mais aussitôt, un doute s'empara de moi.
- Qu'est-ce que tu veux m'annoncer ?
Mélina, qui m'entraînait dans les rues de Londres, me jeta un coup d'œil par-dessus son épaule, surprise.
- Qu'est-ce que tu veux dire ?
- Eh bien, si tu m'emmènes dans un bon restaurant, que je vais apprécier, c'est sûrement pour m'annoncer une nouvelle qui va me surprendre, voire me déplaire… Je me trompe ?
Mélina me lança un regard neutre.
- Pourquoi est-ce que tu es toujours aussi soupçonneuse ?
- C'est dans ma nature, rétorquai-je.
- Non, c'est dans ton passé d'Invisible. Tu n'as pas toujours été comme ça, me contredit-elle.
Je me retins de lui répondre vertement, réalisant à temps qu'elle avait raison. Je n'avais pas toujours été comme cela. J'avais même été trop gentille, à une époque, laissant Emily Macmillan me marcher sur les pieds - elle, et tant d'autres. Mais je n'étais plus comme cela.
- Je n'ai rien à t'annoncer, m'assura Mélina.
Je me demandais si c'était vrai, ou si elle me disait cela à présent que j'avais cru qu'elle voulait me dire quelque chose.
Mélina semblait être une personne simple à appréhender, de premier abord, mais en réalité, elle savait dissimuler beaucoup de choses, se montrer enjouée quand elle était triste, paraître en forme quand elle ne rêvait que d'une chose : se cacher sous un plaid et ne pas sortir.
Mélina tourna subitement dans une rue, avant de pousser la porte d'un restaurant, coupant court à toutes mes interrogations.
Je n'étais pas la personne la plus observatrice, ces dernières années, je devais le reconnaître, j'avais trop à régler de mon côté, mais je réalisais qu'à force de me préoccuper uniquement de moi, je ne remarquais plus ce qui n'allait pas chez les autres. J'étais tellement centrée sur ce que j'avais vécu, sur les Invisibles et ma vie avec James que je ne considérais que d'un œil peu attentif ce qui se passait chez mes amis.
- Chuck m'a annoncé qu'il t'avait demandé d'être témoin…, commença Mélina lorsqu'on s'installa à notre table.
- Ouais… Il t'a parlé de la réaction de James, également ?
Elle grimaça, me donnant un semblant de réponse.
- J'ai essayé d'en parler avec lui, mais il a refusé, m'avoua-t-elle.
- Laisse tomber. Cela ne sert à rien de s'en mêler. On se débrouillera pour en discuter, lui et moi.
Mélina m'adressa un regard plein de sous-entendus. Je levai les yeux au ciel.
- Ou on se débrouillera pour nous disputer à ce sujet, si tu préfères.
- Cela me semble plus proche de la vérité, oui…
J'esquissai un sourire un peu amer, et Mélina changea de sujet avec tact.
Je n'avais pas eu la moindre nouvelle de James depuis le baptême d'Alicia. En revanche, j'en avais eu de ses parents, et j'avais été incapable de leur répondre. Ginny et Harry semblaient vouloir me revoir, m'inviter chez eux, mais j'avais trop peur, suite au Nouvel An, que ce ne soit qu'une tentative de plus de nous rassembler dans un même lieu, sans nous prévenir à l'avance de ce qui allait se passer.
Or, je devais reconnaître que j'étais de moins en moins en état de subir ce type de discussions arrangées.
Tout d'abord, je ne supportais pas d'être piégée d'une telle façon. Ensuite, je savais que ce n'était pas la bonne approche pour que James et moi finissions par nous reparler normalement. Enfin, je dormais si peu que j'étais dans un état de nervosité assez intense, qui ne pouvait mener à rien de bon.
Mes nuits étaient toujours aussi courtes, ponctuées de divers souvenirs, tous désagréables, liés aux Rapaces Nocturnes, mais également aux Invisibles. Bien sûr, je voyais toujours la mort de Camille, mais ce n'était pas l'unique chose que je subissais. Parfois, mes nuits m'emportaient dans des réalités parallèles, où James n'était pas réveillé par Fléreur, où aucun Auror ne venait le retrouver à son appartement, et où le fait qu'il soit lié à moi lui coûtait la vie, face à Dylan. D'autres fois, mes nuits me ramenaient à ce jour où j'avais lancé un Détraqueur sur ma mère, sauf que je savais ce qu'elle avait fait pour me protéger et, pourtant, je la laissais tout de même recevoir le Baiserdu Détraqueur. Et puis, parfois, je revivais des enquêtes d'Invisible. Ou, plutôt, je revivais une seule enquête : celle de l'anneau Andvaranaut. Les souvenirs qui me revenaient, vrais ou inventés, variaient chaque nuit. Le résultat de ces nuits, en revanche, était toujours le même.
J'étais épuisée, j'avais des difficultés à comprendre où je me trouvais à mon réveil, je devais plonger dans mes souvenirs pour démêler le vrai du faux. J'étais si confuse de ce que je vivais chaque nuit que j'en étais venue au point où je notais tous mes souvenirs, lorsque j'étais bien éveillée, pour les lire ensuite au réveil, afin de confronter mes cauchemars à ce que j'avais réellement vécu. J'avais également du mal à tenir de vraies conversations au fil de la journée, trop épuisée par mes nuits mouvementées, et mon niveau de concentration était extrêmement bas. Je n'avais pas de délais pour rendre les inventaires des objets que le British Museum recevait, toutefois, le temps que je prenais pour certains artefacts était indécent, au vu de mes connaissances sur les objets que je traitais.
- Tu sais qui j'ai croisé la semaine dernière sur le Chemin de Traverse ?
Mélina me sortit de ma transe par cette simple question. Je pris mon verre d'eau pour me donner une contenance.
- Non. Qui ?
- Liam Pierce.
Je manquai recracher la gorgée d'eau que j'étais en train de boire.
Liam Pierce était un ancien camarade de Poudlard, qui était en cours la même année que nous. C'était tout ce que nous avions en commun. Il ne m'appréciait pas, notamment parce que nous étions adversaires au Quidditch, lui à Serpentard et moi à Serdaigle, mais également parce que son plus proche ami, Stiles Stuart, était intéressé par moi, qui m'intéressais à James. Cela s'était terminé par Liam qui me lançait un Cognard en plein match de Quidditch, alors qu'il était trop proche de moi pour me le lancer à une telle puissance, et que je n'avais même pas le Souafle en main.
J'avais quand même eu la mâchoire déboîtée.
Ah, que de souvenirs…
- Tu lui as parlé ?
- Non, me répondit Mélina en haussant les épaules. Mais j'ai vu qu'il était avec un enfant, et vu la ressemblance, ça devait être le sien…
Je haussai un sourcil. Cela me rappelait ce que Ginny m'avait raconté, lorsqu'elle était venue chez moi pour déposer Fléreur. De toute évidence, notre ancien camarade qui avait un enfant n'était nul autre que Liam Pierce.
- Je crois que je suis soudainement contente de ne pas pouvoir avoir d'enfants, murmurai-je. Ma progéniture ne pourra jamais croiser celle de Liam Pierce.
Ce fut Mélina qui, cette fois, manqua de s'étouffer avec un bout de viande. Elle me regarda avec de gros yeux.
- Quoi ? C'est vrai ! Tu aimerais que tes enfants soient en cours avec le fils de Liam Pierce ? S'il leur enseigne sa manière d'être loyal envers ses amis, il risque d'y avoir plein d'élèves de Poudlard à l'infirmerie avec une mâchoire déboîtée !
Mélina rit nerveusement à ce souvenir.
- Merlin… Liam Pierce a un fils.
- Ouais. Et ça ne nous rajeunit pas, grommela Mélina.
Pendant un bref instant, j'eus l'impression que Mélina allait ajouter un commentaire à cette nouvelle, qu'elle me parlerait de ce qui semblait la tracasser. Un petit je-ne-sais-quoi dans la manière de mordiller sa lèvre, un regard légèrement fuyant.
Et puis, cette impression disparut aussi vite qu'elle était apparue, et mon amie redevint la femme joyeuse et secrète qu'elle était toujours.
Et moi, je me sentais minable de ne pas être capable de la mettre assez en confiance pour qu'elle se confie à moi.
Tout comme je me sentais minable de ne pas lui parler de mes cauchemars de plus en plus récurrents, de mes heures de sommeil de plus en plus réduites, de mon humeur qui n'allait qu'en se dégradant. De ma colère qui grondait en moi, de la mélancolie qui manquait de m'engloutir.
De toutes les chimères contres lesquelles je me battais, de plus en plus faiblement.
Lumos
Me voici de retour, comme promis, pour ce quatrième chapitre ! Et je me rends compte au fur et à mesure des chapitres que pour vous, ça doit être extrêmement frustrant, ce « peu » d'avancement, en comparaison à ce que j'ai pu vous fournir sur les tomes précédents (pour explication : les chapitres sont coupés en deux, car je n'ai décemment plus le temps pour écrire au même rythme qu'au début d'Invisible)
Peut-être que certains s'en rappelaient, j'avais dit d'Arthur Weasley qu'il était décédé dans Héritage. En fait, en ressortant mes calculs, j'ai réalisé que je l'avais vieilli de quarante ans, d'où mon choix à l'époque. Sauf que ça ne change rien à Héritage qu'il soit en vie ou non, et que ça change beaucoup pour cette histoire. (Ou peut-être que ça ne change rien, vous ne le saurez qu'en lisant les prochains chapitres, eh, eh)
Rien de particulier par ici, on voit bien qu'Astrid ne va pas bien, heureusement, elle commence à s'en rendre compte, il était temps.
Un énorme merci à DelfineNotPadfoot qui a pu relire ce chapitre pour que vous l'ayez à temps. De mon côté, je vous remercie infiniment pour vos reviews, elles me font toujours autant plaisir !
Dans le prochain chapitre, nous rencontrerons le voisin d'Astrid (d'ailleurs, vous êtes plusieurs à avoir deviné de qui il s'agissait. Ou pas, eh, eh, faudra attendre le prochain chapitre pour en avoir la certitude !), notre héroïne va prendre une décision sûrement décisive, et on va revoir des Potter ("Mais lesquels ?!" se demande la foule en délire).
Nox
