Janvier 2032 – Partie II
Mes nuits étaient de plus en plus agitées.
Mais, surtout, elles étaient de plus en plus courtes.
Il était quatre heures du matin, et je venais, une nouvelle fois, d'être réveillée suite à un cauchemar lié au souvenir du décès de Camille.
C'était toujours la même rengaine, je connaissais par cœur les pensées qui m'agitaient chaque nuit, j'anticipais les réactions qui allaient me tourmenter à mon éveil et, pourtant, je continuais à vivre tout cela.
J'étais en sueur, j'étais épuisée et, en même temps, mon cerveau tournait à plein régime.
Parce qu'au moins, une fois que mon esprit était éveillé, je pouvais rationaliser mes détresses. Je pouvais les empêcher de m'emporter trop loin dans mes tourments, dans mes souvenirs, dans mes cauchemars.
Endormie, j'étais faible. Éveillée, je pouvais me battre.
En partie, du moins.
Je ne savais plus quoi faire pour soigner mes démons, pour ne pas, une nouvelle fois, replonger dans le monde des Invisibles, pour rebasculer de leur côté, celui où je n'avais pas à me préoccuper du regard des autres, où personne ne me jugeait - du moins pas directement.
Hagarde, mon regard tourna autour de la pièce, à la recherche de quelque chose qui pourrait me faire oublier ce dont je venais de me rappeler, une fois de plus.
La chute de Camille me donnait des frissons.
Il fallait que je l'oublie. Il fallait que je m'épuise, encore plus que je ne l'étais déjà. Ma fatigue psychologique ne suffisait pas, après tout, c'était elle qui abaissait mes barrières mentales, et m'empêchait de dormir sereinement.
Mes jambes, mes membres… Tout mon corps me criait son besoin de se dépenser pour oublier ce que je venais de vivre, une nouvelle fois. Tout mon corps exigeait une fatigue physique qui serait telle qu'elle me plongerait dans un sommeil sans rêve, un sommeil sans conséquence, sans cauchemar, sans souvenir. Je voulais les effets d'une potion de sommeil sans rêve, mais sans avoir à la demander à un Médicomage – je ne voulais avouer à personne que mes nuits étaient agitées. Que tous s'en doutent était un problème, certes, mais cela serait pire de le reconnaître verbalement. Je refusais d'être considérée comme une personne fragile, qui n'arrivait pas à dormir seule.
J'avais besoin de sortir. De répondre positivement aux besoins de mon corps.
C'est alors que mes yeux tombèrent sur des habits dont j'avais oublié l'existence, car je ne les avais plus portés depuis des années.
Je repoussai les couvertures, me levai et allai vers mon placard entrouvert, ce qui avait attiré mon oeil, afin d'en sortir des baskets et un jogging.
Lorsque j'étais à Poudlard, je faisais du Quidditch toute l'année, ou presque. En dehors de Poudlard, j'étais dans une maison Moldue - avec quelques accréditations obtenues par Jill auprès du ministère de la Magie car elle hébergeait une sorcière qui suivait des études et devait garder des affaires typiquement sorcières - et je ne pouvais pas voler durant l'été. Il n'y avait aucun terrain de Quidditch dans les alentours d'Eastbourne. Afin de garder une certaine forme physique, Jill, qui avait été une grande sportive, m'avait toujours entraînée dans toutes ses activités sportives, jusqu'à m'initier à la course à pied. J'en avais fait pendant des années, y prenant presque goût au bout d'un moment.
Rien que de penser aux sports que j'avais pratiqués avec Jill, je me sentis frémir, des souvenirs tapant à la porte de ma mémoire, essayant de se frayer un chemin jusqu'à mon subconscient. Je me secouai pour les chasser. Ce n'était pas le moment de me laisser submerger par d'autres souvenirs dévastateurs.
Lorsque j'avais rejoint les Invisibles, j'avais abandonné la course à pied, il s'agissait d'un sport trop risqué pour nous - en extérieur, seuls, nous étions une trop belle proie pour les Rapaces Nocturnes. J'avais donc appris à faire du sport d'intérieur, sous les conseils de Darren. Il tenait à ma vie, malgré la distance qu'il mettait avec tous les autres Invisibles, et il aurait été peiné, autant qu'il pouvait l'être tout du moins, si je devais mourir parce que j'étais partie courir… ou parce qu'un Rapace Nocturne m'avait donné un coup physique que je n'aurais pas su parer.
Penser à celui qui avait presque été un mentor pour moi, et qui était décédé en se battant contre des Rapaces Nocturnes afin de me protéger d'eux, fit se serrer ma gorge.
Une fois les Invisibles tombés, l'activité sportive m'avait manquée, évidemment, mais malgré James qui m'avait offert cet ensemble de sport moins d'un an après mon retour à la vie sorcière, je n'avais jamais pu reprendre la course à pied. J'étais trop ancrée dans la culture des Invisibles, et je craignais toujours qu'un Rapace Nocturne s'attaque à moi alors que je partais courir.
Songer à James en pleine nuit n'était pas une bonne idée non plus.
Il fallait définitivement que je vide mon esprit.
Or, courir avait toujours eu le don de me vider la tête. Je ne pensais qu'à mon rythme, qu'à mes foulées. Je ne pensais pas au reste. Et si je courais assez longtemps, je serais assez fatiguée pour réussir à m'endormir, enfin, d'épuisement. Si j'y allais à cette heure-ci, je ne risquais pas de croiser de sorciers qui me jugeraient, en tant qu'ancienne Invisible, pour être dehors à une heure si indécente.
Je pris une profonde inspiration, et me changeai.
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Je reposai la troisième lettre que Ginny m'avait envoyée cette semaine. Je n'aurais bientôt pas d'autre choix que d'accepter que nous mangions ensemble. James n'étant jamais mentionné, au contraire de Harry, j'avais fini par me rendre à l'évidence que les parents de James ne cherchaient pas à me tendre un piège pour que je me retrouve à un repas avec leur fils. Ils voulaient réellement me voir. Je finirais certainement par accepter.
J'avais également une lettre de Mélina, qui me proposait une nouvelle fois que nous nous voyions, avec Roxanne qui avait signé le parchemin en disant qu'elle serait ravie d'être présente également - pourquoi et comment Roxanne avait réussi à dérober le parchemin de Mélina pour écrire ces mots, cela restait un mystère. Mais c'était monnaie courante, lors de notre temps à Poudlard, que Roxanne s'immisce dans nos affaires personnelles pour s'inviter à nos sorties.
Il y avait également une lettre de Chuck, mais je savais déjà ce qu'elle contenait : une invitation, que James avait également reçue, afin que nous discutions de son mariage. Je ne pris même pas la peine d'ouvrir ce dernier parchemin, et je m'occupai de ma correspondance professionnelle. La dernière fois que j'avais vu Chuck et Lola, la discussion s'était terminée de manière houleuse.
Lola, une nouvelle fois, avait cherché à me convaincre d'aller consulter une collègue. Une Médicomage psychologue réputée. Sauf qu'à chaque fois qu'elle abordait le sujet, je commençais d'abord par m'enfoncer dans une profonde mélancolie, en admettant intérieurement que j'avais besoin d'aide, avant de me mettre en colère, pour me montrer sous une facette inquiétante pour mes amis. Et, surtout, en colère de savoir que Lola ne me croyait pas capable de traverser cette phase de ma vie sans aide.
J'avais été une Invisible, j'avais tué, j'avais torturé, j'avais utilisé des Détraqueurs, j'avais su renouer une fois avec la vie, et elle estimait mieux savoir que moi ce dont j'avais besoin pour aller de l'avant, alors qu'elle-même n'avait pas la moindre idée de ce que c'était que vivre tout ceci. Cela me mettait dans une rage folle.
Chuck avait essayé de temporiser nos éclats de voix. Il y était arrivé à plusieurs reprises, personne ne pouvait le nier. Mais lors de notre dernière rencontre, il n'avait rien pu faire pour empêcher ma rage d'éclater, ma colère de déverser des mots que je regrettais d'avoir prononcés, en partie tout du moins. Il n'avait pas non plus pu empêcher Lola de me reprocher mon égoïsme de me complaire dans la situation dans laquelle je me trouvais, ni de lui interdire de me faire remarquer tout ce qui n'allait pas dans mon mode de vie actuel.
Je poussai un profond soupir. Cette dispute était assez impressionnante pour me dissuader de retourner voir Chuck et Lola pendant quelque temps, afin qu'elle comme moi puissions nous calmer.
Heureusement, j'avais tout de même de quoi m'occuper, jour après jour, pour que ne pas rendre visite à mes amis ne me donne pas la sensation d'être soudainement oisive.
Chaque jour, je recevais des courriers du British Museum. Soit il s'agissait de nouveaux artefacts à m'occuper, soit de documents que j'avais demandés qui étaient liés aux artefacts dont je devais déjà faire le recensement. Étant donné que je n'avais pas d'artefacts trop complexes à m'occuper ces jours-ci, je doutais que des documents soient arrivés par la chouette du matin. Il devait donc s'agir d'un nouvel artefact à référencer.
J'appréciais beaucoup ce pan de mon travail. Je n'avais jamais eu réellement l'occasion de m'y consacrer à temps plein ces dernières années, et lorsque j'étais chez les Invisibles, bien que je fasse des recherches sur chacun des artefacts que je rencontrais au cours de mes enquêtes, rien n'était référencé puis réutilisé. J'avais appris à passer moins de temps sur les objets que je découvrais au fil des années. Il y avait trop de Rapaces Nocturnes à chasser, et pas assez de personnes intéressées pour que je perde trop de temps sur des inventaires d'artefacts.
Je pris ma tasse de thé, bus une gorgée et posai devant moi le paquet du British Museum. Une note l'accompagnait, que je pris le temps de lire avant de me lancer dans mon travail du jour.
« L'objet que vous devez examiner est soumis à une ancienne malédiction. Elle est actuellement contenue dans le boîtier transparent dans lequel se trouve le bijou. Veillez à ne pas le sortir de ce boîtier, et à ne surtout pas le porter. »
Le nombre d'objets magiques soumis à une malédiction était tel que je ne me méfiai pas outre mesure de cette mise en garde. J'avais croisé plus d'un objet maudit au cours de mon existence, et j'en croiserais encore beaucoup, surtout en ces temps où j'inventoriais les artefacts qui rejoignaient les collections de la section magique du British Museum.
Oui, j'avais l'habitude de croiser des objets maudits.
Peut-être que ce matin, j'aurais dû me méfier plus, réalisai-je lorsque, d'un coup de baguette magique, je fis s'ouvrir le paquet.
Ma tasse se fracassa au sol dès que mon cerveau réalisa ce qu'il avait devant les yeux.
- C'est quoi ?! s'exclama l'horloge, qui était bien plus silencieuse qu'auparavant.
Je n'arrivai pas à lui répondre. Fléreur cracha vers moi, alors que le thé se répandait sur le sol de l'appartement, mais je ne réalisai que vaguement ce qui était en train de se passer.
Je regardai l'anneau avec fascination, et dégoût.
Des années plus tôt, j'avais cru qu'il ne croiserait plus jamais ma route. Qu'il faisait partie des archives des Invisibles, que jamais il ne serait sorti de la caisse dans laquelle il était enfermé, que jamais sa vision ne serait à nouveau imposée à mes yeux.
J'avais tort.
L'anneau Andvaranaut, celui de l'enquête qui m'avait rendue stérile, trônait sur ma table de travail, dans un bel écrin transparent. Comment est-ce qu'un si bel étui pouvait contenir un objet aussi mauvais ?
J'eus soudain la nausée, comme je l'avais eue lorsque je m'étais réveillée, après avoir été tabassée par les Rapaces Nocturnes, et que j'avais hérité de mon premier marquage par eux, imprimant à vie le nombre cent trente-sept au creux de mon coude gauche.
- Oh, Astrid, t'es toute pâle…, m'avertit l'horloge.
Je l'entendis à peine. Je vis du coin de l'œil que Fléreur feulait toujours et reculait, jusqu'à sauter par la fenêtre que j'avais laissée ouverte. Les aiguilles de l'horloge s'affolaient, preuve que je devais vraiment l'effrayer – elle n'avait presque jamais ce comportement. Mais ma vision devint légèrement trouble, et je ne me concentrai plus sur ces détails, uniquement sur moi-même.
Je reculai difficilement jusqu'à ce que mes jambes tapent contre une chaise, et je me laissai tomber dessus, prenant ma tête dans mes mains, essayant difficilement de retrouver mon calme, de reprendre le dessus sur mes pensées, sans y parvenir. Sans cesse, des souvenirs me revenaient de cette enquête maudite, où j'avais agi naïvement, stupidement, où j'avais été tabassée par trois Rapaces Nocturnes, où je m'étais réveillée dans un lit de l'infirmerie des Invisibles, où Darren m'avait annoncé que j'étais stérile, où il m'avait tendu l'anneau Andvaranaut en m'expliquant que j'avais mené à bien ma mission. Mais à quel prix ?
C'était à cause de cette foutue mission que j'avais en moi une douleur qui ne partirait jamais naturellement, car causée par de la magie noire, et qui, régulièrement, pulsait dans mon corps pour me tordre de douleur. Les blessures dues à la magie noire étaient les plus fourbes, les plus impérissables. Celles qui se rappelaient toujours à notre esprit, encore plus lorsque celui-ci n'était pas au calme.
D'ailleurs, était-ce la présence de l'anneau, ou bien mon esprit était simplement torturé par tous ces souvenirs ? Toujours fut-il que, soudainement, une douleur fulgurante me prit. Je me tordis, et je tentai de tendre le bras vers la veste qui était négligemment posée sur le dossier de la chaise sur laquelle j'étais assise, et dans laquelle se trouvait la potion que Paige avait préparée pour ce genre de douleurs. Je n'y arrivai pas.
J'aurais pu utiliser ma baguette si elle n'était pas restée sur la table. Or, elle me semblait à présent inatteignable. Et aurais-je eu la force de lancer un sortilège d'Attraction pour obtenir la potion salvatrice ? Je n'en étais pas certaine.
J'attendis de longues minutes que ma respiration soit plus posée, que mon souffle se fasse moins saccadé, avant de pouvoir me redresser un peu, et me saisir, enfin, de la fiole. J'avalai quelques gouttes de potion, oubliant les instructions de Paige, qui me conseillait de ne pas la boire sans la diluer, mais tant pis. L'amertume et la nausée n'étaient rien en comparaison à la douleur causée par la magie noire.
Je me redressai vaillamment lorsque la douleur reflua un peu plus, me levai lorsque je fus certaine que mon corps et mon esprit ne me trahiraient pas une nouvelle fois. Je jetai un œil à l'anneau Andvaranaut qui trônait toujours sur mon bureau, bien scellé dans son écrin transparent, et pris un torchon qui traînait, avant de le lancer sur l'anneau. Je ne supporterais pas sa vue, pour le moment.
Je pris la lettre qui accompagnait le colis, ainsi que les documents permettant d'avancer le travail de recherche sur l'artefact. Les parchemins où l'écriture était le plus visible - les plus récents, certainement – étaient couverts d'une écriture que je connaissais bien, puisqu'il s'agissait de la mienne. Tous ces documents devaient me permettre de créer une fiche descriptive de l'anneau.
Comme si j'en avais besoin. Je connaissais par cœur l'anneau Andvaranaut. Tout ce qui lui était arrivé. Sa création, sa malédiction, ses différents propriétaires à la suite de celle-ci, ses disparitions successives, son retour dans la vie des sorciers, tout ce qui faisait de l'anneau ce qu'il était, je le connaissais sur le bout des doigts.
Parce que j'avais déjà fait ces recherches, huit ans auparavant. Lorsque j'avais dû m'occuper de récupérer l'anneau Andvaranaut avant que les Rapaces Nocturnes ne le lâchent dans le monde Moldu, ce qui aurait provoqué à coup sûr des centaines de décès. Je connaissais par cœur la fiche descriptive de l'anneau Andvaranaut, elle était dans ma tête depuis des années. La seule personne qui pouvait en faire une meilleure description, c'était la personne qui avait créé cet anneau, et elle n'existait plus. Andvari était décédé depuis plusieurs centaines d'années.
Je pris une profonde inspiration, lus avec attention le parchemin. Pendant un bref instant, je crus que des Rapaces Nocturnes avaient trouvé mon adresse, et m'envoyaient ce cadeau empoisonné, pour se rappeler à moi, mais je réalisai rapidement que ce n'était pas possible. Les archives des Invisibles étaient à présent gardées par des dragons, dans les plus vieux coffres de Gringotts, et même si je savais qu'il était possible de passer au-delà de la surveillance des Gobelins et de leurs dragons, je doutais sincèrement que les Rapaces aient le temps de mener une opération d'une telle envergure, alors que leur nouveau chef était décédé depuis même pas un an.
Non, les Rapaces Nocturnes n'avaient pas le temps de monter un plan comme celui-ci en ce moment. De plus, ils avaient toujours préféré les attaques frontales, plutôt que les attaques psychologiques. Même si tous les Rapaces Nocturnes n'étaient pas encore décédés, ils étaient certainement en pleine désorganisation, en pleine fuite. Ils avaient perdu leur premier chef, Cole, six ans auparavant. Dylan, le fils de Cole, avait cherché à les regrouper, mais ils étaient moins de vingt à être invités au mariage, en juin dernier. Les Rapaces Nocturnes n'avaient certainement pas le temps, ni la discipline, pour monter un tel plan. Encore moins alors que j'étais sortie de prison depuis peu de temps.
Je vérifiai la lettre du British Museum, mais il s'agissait bel et bien d'une lettre authentique. Je n'avais pas été flouée, personne ne tentait de me piéger.
À part l'univers, qui adorait me lancer des rappels de ce genre, et mettre à rude épreuve ma patience.
Je posai la lettre du British Museum, résistant à l'envie de la froisser, ainsi que les documents qui l'accompagnaient, et je me baissai pour commencer à nettoyer les morceaux de porcelaine qui s'étalaient au sol.
- Pourquoi tu n'utilises pas ta baguette ? me suggéra l'horloge.
Je ne répondis pas. Je craignais que ma voix ne tremble trop, et je souhaitais à tout prix éviter de montrer ma faiblesse, mon absence de stabilité, en ce moment précis. J'avais besoin de croire, même si ce n'était qu'illusoire, que j'étais capable de traverser cela sans montrer la moindre émotion. Si j'étais capable de garder le contrôle pour moi, pour les objets qui m'entouraient, peut-être que j'arriverais par la suite à garder le contrôle devant des personnes qui me connaissaient bien, et même devant des inconnus.
J'avais un besoin viscéral de me persuader que j'étais capable de cela.
Je me levai, allai chercher un torchon, des morceaux de porcelaine entre les mains. Je réalisai que j'avais dû me couper, en voyant quelques gouttes de sang qui perlaient, mais cela ne me fit aucun effet. Je n'arrivais pas à ressentir quoi que ce soit. Mon esprit était embrumé, perdu dans l'ère des Invisibles, rejouant sans cesse mon enquête de l'anneau Andvaranaut.
Si seulement je n'avais pas paru aussi stable, en sortant du pub.
Si seulement j'avais mieux su feindre l'ivresse.
Si seulement je n'avais pas poursuivi ma quête.
Si seulement j'avais compris qu'ils étaient plusieurs.
Si seulement j'avais pu me saisir de l'anneau avant qu'ils ne s'emparent de moi.
Si seulement j'avais eu plus de temps pour me préparer.
Si seulement je n'avais pas été seule sur cette enquête.
Si seulement j'avais été meilleure.
- Merde, murmurai-je en prenant une compresse et en l'appliquant contre ma plaie.
Je cherchai du sparadrap, en mis sur ma main pour tenir la compresse, avant de prendre de quoi éponger le thé qui s'étendait toujours sur mon sol.
- Mais utilise ta baguette ! me somma l'horloge.
J'en étais incapable. Utiliser ma baguette, c'était me rappeler qu'elle ne m'avait servi à rien lorsque les Rapaces Nocturnes m'étaient tombé dessus. C'était me rappeler qu'elle n'avait pas toujours pu me sauver, me protéger. Que ma magie était faillible, que je ne pouvais compter sur elle quotidiennement.
Je sentis une larme rouler sur ma joue, et me rappelai soudainement que tout ceci n'était pas censée m'affecter. Je devais garder le contrôle. Je devais être maîtresse de mes émotions.
Les larmes qui roulaient sur mes joues, et le tremblement incontrôlable de mes mains prouvaient que j'en étais incapable.
- Merde ! jurai-je une nouvelle fois.
- Ah, bah ça y est, tu es à nouveau de mauvaise humeur. Cela ne m'avait pas du tout manqué…
Et soudain, je n'en pus plus. Je ne supportais pas de l'entendre commenter chacun de mes faits et gestes, chacune de mes faiblesses, chacune de mes réactions, de mes sursauts. Je me retournai vivement vers elle, la fusillant du regard.
- Oh, ferme-la, toi ! pestai-je contre l'horloge. J'ai pas besoin de ton avis, de tes remontrances, de ta bien-pensance… J'ai besoin que tu me foutes la paix !
Pour une fois, elle ne me répondit pas. Cela m'enragea encore plus que je ne l'aurais imaginé. J'avais besoin qu'on me réponde, qu'on me rentre dedans, qu'on me pousse au-delà de mes limites, pour que je puisse exprimer toute ma colère, toute ma frustration.
Mais l'horloge s'enfonça dans son mutisme, et, sans pouvoir laisser ma rage se déclencher suite à ses paroles, je n'arrivai pas à m'énerver contre elle comme j'en avais besoin.
Je ravalai mon amertume, ma colère, et j'évacuai autrement mes émotions trop intenses, trop Invisible.
Je passai mes nerfs sur mon sol, jusqu'à ce que disparaissent toutes les traces de ma maladresse.
Lorsque je me relevai, je mis un peu d'ordre sur mon bureau, pour m'occuper un peu plus l'esprit avant de devoir me pencher réellement sur mon travail. Si je m'attelais trop rapidement à mes tâches, je finirais trop rapidement, et serais obligée de m'occuper de l'anneau Andvaranaut.
Je n'en avais pas envie.
Par Merlin, pourquoi est-ce que les archives des Invisibles devenaient soudainement publiques ? Pourquoi est-ce que cet artefact arrivait justement chez moi ? Pourquoi maintenant ? J'avais toujours cru que les affaires des Invisibles resteraient sous scellé, ne sortiraient jamais de Gringotts, tellement elles étaient sensibles pour la communauté sorcière.
De toute évidence, j'avais eu tort.
Mais pourquoi atterrissaient-elle chez moi ? N'était-ce pas contraire à mon contrôle judiciaire ? N'était-ce pas trop dangereux, trop délicat de confier à une ancienne Invisible le soin d'inventorier tous les artefacts qui pouvaient rejoindre un musée ? Je ne comprenais même pas que cela ait été autorisé.
J'hésitai à me rendre au ministère de la Magie pour demander des éclaircissements, avant de réaliser que je n'avais pas la force de transplaner jusqu'à la cabine téléphonique, pas plus que je ne me sentais le courage de monter, une nouvelle fois, dans cette cabine qui me rappelait amèrement la fin de mon périple en compagnie de Camille et Cassy. Je n'avais pas la force physique, ou mentale, de m'enfermer dans cette cabine téléphonique. Je risquais trop la crise de nerfs.
D'un autre côté, j'avais envie, et même besoin, de comprendre pourquoi cette archive arrivait chez moi.
Je me rappelai soudainement la lettre de Ginny, et son invitation, une fois de plus, à passer les voir, elle et Harry.
J'hésitai un bref instant, me demandant si j'étais en état de les voir aujourd'hui, avant de balayer les doutes que j'avais encore à l'esprit et de prendre une plume pour leur répondre.
Harry serait la personne la plus à même de me fournir les explications dont j'avais besoin.
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Je poussai le portillon des Potter naturellement, avant de me rappeler que je n'étais plus aussi proche d'eux qu'auparavant, et que c'était pour cela que le portail ne s'était pas ouvert automatiquement à mon approche. La politesse aurait voulu que je prenne la peine de faire sonner leur cloche.
Trop tard.
Leur hibou grand duc venait déjà me saluer et se percher sur mon épaule.
- Fancy, tu devrais dormir, à cette heure-ci, reprochai-je au volatile.
Il ulula doucement, et posa ses grands yeux ambrés sur moi, dans l'attente.
- Je n'ai rien à te donner à manger, l'avertis-je.
Comme s'il avait compris, le volatile s'envola immédiatement, retournant à son perchoir, à l'arrière du jardin. Les hiboux de cette famille avait toujours été trop gâtés – je me souvenais du hibou de James qui passait son temps à quémander des friandises.
Par réflexe, en passant à côté d'un arbre fruitier trop chargé, je pris un fruit d'hiver qui me parut mûr. Avec Lily qui n'habitait plus en Angleterre, les fruits du verger des Potter avaient moins de chance d'être engloutis à peine mûrs. Arrivant à la porte des Potter, je frappai deux coups secs.
La porte s'ouvrit immédiatement.
- Entre, Astrid ! m'avertit la voix de Ginny.
Je ne me fis pas prier.
Si la maison de Jill restait pour moi la définition du foyer familial, la maison des Potter était, à mon sens, sa plus grande concurrente. Il se dégageait toujours une ambiance familiale, douce, chaleureuse de leur maison. Je comprenais pourquoi Lily avait mis autant de temps à en partir, préférant osciller entre l'appartement de Jay et la maison de ses parents - même si, de l'avis de Ginny et Harry, cela faisait déjà des années que Lily était plus visiteuse qu'habitante de leur maison.
Harry et Ginny étaient tous les deux dans la cuisine, à préparer un repas. Ils levèrent la tête en m'entendant entrer dans la pièce, et sourirent franchement en me voyant. Je leur rendis difficilement le sourire.
- Tu nous prends un peu de court, me dit Harry. On ne pensait pas que tu accepterais cette fois…
- Et encore moins aussi rapidement, avoua Ginny. Mais on est ravis de te voir !
Je ne répondis pas immédiatement à leurs salutations. J'avais la gorge serrée depuis ce matin, depuis que, dans le courrier, était arrivé l'anneau Andvaranaut.
Je fouillai dans ma veste, sortis le torchon que j'avais lancé sur l'étui de l'anneau avant de l'envelopper dedans, puis le posai sur l'îlot où s'affairaient Ginny et Harry.
- Qu'est-ce que c'est ? s'enquit Ginny avec nervosité.
Mon attitude devait la surprendre. Elle surprenait également Harry, que je sentis sur la défensive. Je n'avais pas encore prononcé la moindre parole. Je pris une profonde inspiration, pensant que j'allais réussir à parler normalement. J'échouai lamentablement.
- Un anneau, dis-je d'une petite voix.
Je détestai instantanément ma voix, et je sus qu'elle devait être effrayante pour Harry et Ginny, qui parurent s'inquiéter immédiatement de mon état. Ne souhaitant pas m'attarder sur ce détail qui ne permettait pas de régler mon problème, je préférai défaire le torchon, afin que l'étui qu'il renfermait apparaisse à leurs yeux.
Les épaules de Harry se redressèrent, tandis que Ginny se penchait en avant pour mieux observer ce que je venais de dévoiler devant eux.
- L'anneau Andvaranaut, murmura Harry.
Ginny le regarda avec surprise. Harry me paraissait peu rassuré de voir cet anneau aussi proche de lui.
- Ses effets sont bloqués par l'écrin, il ne peut pas lancer sa malédiction, le rassurai-je. La malédiction ne sera effective que si j'ouvre l'écrin, ce que je ne compte définitivement pas faire.
Je baissai les yeux sur l'anneau. Je détestais le fait qu'il soit aussi beau, aussi poli, aussi attractif, alors qu'il était aussi mauvais. Les derniers rayons de soleil qui filtraient par la fenêtre vinrent s'accrocher sur la couleur dorée de l'anneau.
Je le haïssais d'être si parfait, alors qu'il n'apportait que malédiction.
- Pourquoi les archives des Invisibles ressortent, Harry ? Et pourquoi est-ce que ce foutu anneau arrive chez moi, sans que personne ne prenne la peine de me prévenir ? terminai-je dans un filet de voix.
Et je haïssais cet anneau de montrer les pans les plus faibles de ma personnalité, de montrer mes fêlures, de m'empêcher de croire que j'étais passée au-dessus de cette affaire. De me rappeler que j'avais toujours cette blessure en moi.
- Assieds-toi, me dit-il tranquillement.
Je ne parvenais pas à défaire mon regard de l'anneau. Harry dut s'en rendre compte, car, de lui-même, il replaça le torchon sur l'anneau, pour que je ne puisse pas le voir.
Il m'incita une nouvelle fois à m'asseoir, mais sa voix venait de si loin que je n'étais pas certaine de l'avoir réellement entendue. Il fallut qu'il s'approche et m'appuie fortement sur l'épaule pour que je me décide enfin à lui obéir, avant qu'il ne reprenne sa place aux côtés de Ginny.
Laquelle commençait sincèrement à se demander ce qui me mettait dans un tel état, et pourquoi son mari n'était pas surpris que j'aie une telle réaction.
- Qu'est-ce que c'est, exactement ? s'enquit Ginny en désignant le torchon qui dissimulait Andvaranaut.
- Tu ne lui as pas dit ? demandai-je à Harry.
Ma voix était légèrement plus ferme, ce qui me rassura. Peut-être n'était-ce dû qu'au fait que je sois assise, mais j'avais déjà la sensation de me maîtriser un peu plus que lorsque j'étais arrivée chez les Potter.
- Toi non plus. Je ne savais pas si James était lui-même au courant, à vrai dire…
- Il l'a su lors du procès de Cole, dis-je d'une voix sourde. Avant… avant la chute des Invisibles. Cole a dit reconnaître qui j'étais, qu'il était au courant que j'étais l'Invisible sur l'affaire de l'anneau Andvaranaut. Tout se sait, dans le milieu des pourritures du monde sorcier, qu'il soit au courant sans être un Rapace Nocturne était étrange, mais pas improbable. Depuis, j'ai appris que c'est lui qui avait demandé à ce que ses hommes s'en prennent à moi, de cette manière. Avant de savoir qui j'étais, évidemment. Sinon, jamais ils n'auraient fait cette opération. S'ils avaient su qui j'étais, je n'aurais jamais été opérée, encore moins libérée, j'aurais déjà été enchaînée à Dylan, et…
Un vertige me prit. Je savais tout cela depuis bien longtemps, évidemment, depuis que j'avais appris l'existence de Dylan, mais je n'avais jamais pris la peine de l'exprimer à voix haute.
Pourtant, c'était la vérité.
Si les Rapaces Nocturnes avaient su qui j'étais, lors de l'affaire de l'anneau Andvaranaut, jamais je n'aurais été opérée, ni libérée. J'aurais été soumise à l'Imperium immédiatement, et j'aurais rejoint leurs rangs pour épouser Dylan, et lui donner tous les enfants qu'il fallait pour assurer la pérennité des Rapaces Nocturnes.
La fille d'Isabella et David Smith qui épousait le fils du chef des Rapaces Nocturnes. C'était le meilleur scénario pour que l'organisation ne s'éteigne jamais. En me faisant l'une des leurs, même sous Imperium, ils auraient changé leurs rapports avec les Invisibles. Kidnapper et garder une Invisible aurait été une première, une raison suffisante pour ébranler notre propre organisation.
Tout ce qui aurait pu se produire si jamais les hommes de Cole avaient su que j'étais Astrid Smith. La colère qui grondait en moi fut engloutie par le vertige qui me prit lorsque je réalisai ce que ma vie aurait pu être.
- Harry, un thé avec du sucre pour Astrid. Tout de suite ! le pressa Ginny.
Elle vint s'asseoir à mes côtés, et posa une main rassurante dans mon dos, me rattachant également à la réalité, par ce simple geste. Je clignai des paupières, me rappelant que cette réalité n'avait pas eu lieu.
- Qu'est-ce que c'est que cet anneau ? demanda Ginny lorsque j'eus une tasse de thé chaude entre les mains.
Je pris une profonde inspiration. Harry voulut voler à mon secours.
- Est-ce que tu veux que je le raconte ?
- Non, coupai-je Harry immédiatement. Surtout pas. L'anneau Andvaranaut, c'est… ma pire affaire chez les Invisibles, dis-je pour Ginny. Pire affaire dans le sens où elle a été la plus difficile à vivre, avec le plus de conséquences.
Je pris une gorgée de thé avant de reprendre le fil de mon récit. J'avais la sensation que Harry aurait préféré être partout ailleurs qu'ici, mais je ne lui laissai pas l'occasion de sortir de la pièce.
- Je devais récupérer l'anneau Andvaranaut, qui était en possession des Rapaces Nocturnes, qui comptaient le vendre à un antiquaire Moldu. Cela aurait eu pour conséquence de relancer la malédiction de l'anneau, étant donné qu'un Moldu n'aurait pas lancé les sortilèges nécessaires à l'annihilation de ses pouvoirs. J'avais pisté le Rapace, j'allais l'attraper, et… j'ai merdé. J'étais censée être ivre, mais je marchais presque sans tituber, j'avais des gestes assurés. Le Rapace l'a su, et comme ils ne se déplacent jamais seuls ou presque, il a pu alerter ses compagnons. Ils m'attendaient dans une ruelle, j'ai reçu assez de coups pour me mettre hors combat, et puis, ils…
Je pris une profonde inspiration. L'air de Ginny était assez horrifié pour que je réalise qu'elle n'appréciait pas ce qu'elle entendait, mais pas assez pour que j'oublie qu'elle-même avait vu quelques horreurs – la deuxième guerre des sorciers n'avait pas été de tout repos, et elle avait perdu un frère lors de la bataille du deux mai.
Je pouvais me permettre de donner des détails sans qu'elle ne tourne de l'œil.
- J'ai ensuite été opérée.
- Quelle opération ? me demanda Ginny, doucement.
Je fixai le rebord de ma tasse.
- Tu sais que je ne peux pas avoir d'enfants, pas vrai, Ginny ?
- Oui, bien sûr. Mais quel est le…
Elle se tut, comprenant soudainement le rapport. Elle posa une main sur mon poignet, le pressa doucement.
- Je croyais que c'était génétique, m'avoua-t-elle. James ne s'est jamais étalé sur le sujet, et toi non plus, alors je pensais…
- C'était ma volonté de ne pas trop en parler.
Je levai les yeux vers Harry.
- Je suppose que tu l'as su rapidement ?
- Lors de la chute des Invisibles, et avant que tu ne te remettes avec James, me confirma-t-il. J'étais alors en charge du dossier des Invisibles. Une fois que vous vous êtes remis ensemble, j'ai été démis de l'affaire. Conflit d'intérêts. À présent que vous n'êtes plus ensemble, j'ai pu récupérer le dossier, une nouvelle fois.
Je hochai la tête, et, de ma main libre, je pris le torchon qui cachait l'anneau, et le dévoilai une nouvelle fois à nos yeux.
- Je pensais ne jamais le revoir. J'espérais ne jamais le revoir… Pourquoi est-il sorti des archives des Invisibles ?
Harry toussota, apparemment gêné. Était-il gêné parce qu'il s'en voulait que je sois la personne en charge de l'inventorisation de cet objet, ou pour autre chose ? Je n'allais pas le savoir aujourd'hui. Je n'avais aucune envie de creuser le sujet.
- Eh bien… Nous manquons de place, tout d'abord. Il a fallu que je trie les affaires des Invisibles, et que je détermine lesquelles étaient définitivement classées, et ne seraient plus jamais rouvertes. Celle de l'anneau Andvaranaut en faisaient partie. Je ne pensais cependant pas que le British Museum ferait la demande de le récupérer, et encore moins que tu serais en charge de son inventaire…
J'acquiesçai. C'était l'explication qui commençait à se frayer un chemin dans mon esprit. Il n'y avait pas d'autre explication logique. Le British Museum allait demander à récupérer un certain nombre des objets saisis par les Invisibles lors de nos diverses affaires. D'autres musées également, c'était certain, mais je risquais d'être confrontée à d'autres objets liés aux affaires des Invisibles.
- Le coffre que nous avons à Gringotts pour ce genre d'archives sensibles est plus que rempli, et si certains artefacts n'en sortiront jamais, certains ont toutefois droit de retourner dans le monde des sorciers. Nous devons offrir la possibilité aux sorciers de connaître tous les objets qui ont fait notre Histoire.
Harry prit une profonde inspiration.
- On m'a également demandé de me charger personnellement de ces dossiers, et d'en faire le tri le plus rapidement possible. C'est une demande qui vient d'au-dessus.
De ses supérieurs, donc. Certainement du ministre. À quoi s'attendait Burton ? À ce que Harry fasse du travail d'archiviste, et classe rapidement les dossiers des Invisibles pour libérer de la place dans les archives des Aurors ? Harry devrait avoir mieux à faire.
- Pour quoi faire ? grommelai-je. Ce n'est pas comme si ces dossiers avaient la moindre chance d'être rouverts. Les Rapaces Nocturnes ne vont pas chercher à s'emparer des objets contenus dans ce coffre, cela n'a pas grand intérêt pour eux. Quant aux Invisibles encore en fuite, ils sont passés au-dessus de ces affaires…
- C'est plus complexe que cela, bougonna Harry.
Je levai les yeux au ciel.
- C'est complexe ou cela ne l'est pas, m'agaçai-je.
Harry, buté, détourna le regard. Je me triturai la peau du poignet, cherchant à calmer ma nervosité par ce moyen, sans y parvenir.
Ginny se leva brutalement.
- Bien. Tu restes dîner ce soir, et on ne parle pas du travail, ni des Invisibles, ni de rien qui puisse te mettre dans un état d'esprit négatif.
- J'ai pas besoin de…
- Non, tu n'as pas besoin de nous, mais c'est mieux si nous sommes là, me coupa sèchement Ginny. Je t'avais dit de ne pas t'isoler, me rappela-t-elle, sauf que j'ai l'impression que c'est exactement ce que tu fais. Laisse-moi être la figure maternelle qui te secoue lorsque tu agis de manière stupide.
- Cela fait toujours plaisir de me faire disputer quand je viens ici, bougonnai-je.
Ginny haussa les épaules, amusée de ma réaction. Je jetai un œil à Harry, qui m'adressa un clin d'œil, et je me détendis soudainement. Ne pas être chez moi ce soir était peut-être la meilleure chose qui puisse m'arriver. Je n'allais pas me morfondre, seule. J'allais passer un bon moment, Harry et Ginny sauraient sûrement me faire penser à autre chose qu'aux Invisibles, à défaut de ne pas me faire penser à James, et à tous les moments que j'avais passés dans cette maison en tant qu'invitée et belle-fille.
Et peut-être même que mes souvenirs n'allaient pas s'éveiller lorsque je m'endormirais.
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Mes nuits étaient toujours aussi courtes, mon esprit toujours aussi encombré. Heureusement pour moi, Mélina passait énormément de temps avec moi, et Roxanne m'avait même invitée à venir chez elle et Timothy - je n'aurais jamais cru qu'elle m'inviterait, et j'étais si surprise de l'invitation que je n'avais pas encore pensé à l'accepter.
Je sentais que je n'étais pas isolée, que je pouvais compter sur mes proches, et sur les amis que j'avais eus dans la première partie de ma vie – celle avant les Invisibles, celle où ma vie n'était pas entachée de diverses épreuves et découvertes perturbantes.
Sauf que cela ne suffisait pas à apaiser mon esprit. Cette attention autour de moi ne suffisait pas à distraire mon esprit, qui me jouait des tours en permanence.
Chaque jour ou presque, je devais lutter entre les crises de colère qui m'envahissaient à chaque fois que je réalisais que je ne pouvais pas utiliser ma baguette magique pour des actes simples – tout cela à cause des restrictions qui m'étaient imposées. Chaque jour, je devais un peu plus renouer avec la vie Moldue, dans un appartement sorcier où rien ou presque n'était adapté pour ce mode de vie. Chaque jour, je devais lutter contre mes instincts de sorcière qui me poussaient à utiliser ma baguette magique pour tout et n'importe quoi, et cela m'énervait au plus haut point. Et ensuite, je me plongeais dans une drôle de mélancolie teintée d'amertume, en pensant au fait que je ne pouvais demander à personne, au sein de mon appartement, de m'aider à effectuer ces tâches qui m'étaient interdites.
Mais cela, c'était la journée. C'était difficile de contrôler mes humeurs, mais j'apprenais à faire avec. De toute façon, j'étais seule la plupart du temps, avec personne sur qui me défouler. N'ayant pas envie de détruire mon appartement, je rongeais mon frein. Et, finalement, j'appréciais presque ma colère, car elle, au moins, je pouvais la contrôler, en partie.
Mon cerveau et sa faiblesse nocturne étaient incontrôlables en revanche.
Chaque nuit ou presque, je me réveillais en sueur, au sortir d'un cauchemar qui me replongeait dans mes pires enquêtes, mes échecs, l'anneau Andvaranaut, la mort de Camille… Je n'étais jamais tranquille. Toujours, mon esprit me réveillait, m'empêchait de trouver un sommeil réparateur.
Lorsque j'étais chez les Invisibles, ce n'était pas tant un problème. J'avais l'habitude des nuits courtes, et j'avais même pris l'habitude de me réveiller toujours très tôt. Mais c'était dans le cadre de ma vie chez les Invisibles, et dans le cadre où des missions dangereuses pouvaient soudainement m'être octroyées. Cela n'avait jamais été parce que le sommeil ne venait pas lorsque j'en avais besoin.
Aujourd'hui, alors que les Invisibles devraient faire partie de mon passé, comme les Rapaces Nocturnes, je me comportais toujours comme si ces derniers pouvaient me tomber dessus à tous les coins de rue.
Or, je devais passer au-dessus de cette angoisse. Je devais réussir à penser à autre chose, à changer le cours de mon quotidien, et à reprendre une vie normale, une vie où je ne sursautais pas tous les trois matins, où la vue d'un anneau ne me donnait pas la nausée, où l'on ne me dévisageait presque plus dans la rue.
Je serrai le poing, glissai ma baguette dans ma manche droite, et claquai la porte de mon appartement. Aussitôt, je me tendis. Il y avait du mouvement dans le couloir, du mouvement qui n'avait pas lieu d'être, surtout à cette heure-ci.
Je n'allumais jamais la lumière de l'immeuble – j'étais toujours seule ou presque, et même si j'étais une Invisible qui craignait l'obscurité parce que les Rapaces Nocturnes avaient l'habitude de s'y cacher, la lumière des lampadaires de la rue était suffisante pour éclairer la cage d'escalier.
Sauf que le noir, cette fois-ci, m'empêchait de voir à quoi était dû le mouvement que je percevais.
- Bonj…
- Lumos maxima !
Bien d'autres sortilèges auraient été plus utiles, mais étant donné que je n'y avais pas le droit à cause de mes restrictions, et que la personne qui me faisait face semblait plutôt prête à me saluer qu'à m'attaquer, je préférai l'aveugler que lui lancer un sortilège de Désarmement.
J'aurais été bien en peine d'expliquer aux Aurors pourquoi j'avais désarmé un sorcier qui ne semblait pas sur le point de m'attaquer.
- OK, c'est une drôle de manière de vous présenter…
La voix, apparemment masculine, me disait vaguement quelque chose, sans que je ne parvienne réellement à mettre un nom sur cette voix. Le visage était caché par la lumière de ma baguette.
- Est-ce que vous pourriez baisser votre baguette ? La lumière du couloir est suffisante...
- Oh, oui. Bien sûr. Nox !
Je rangeai ma baguette en baissant la tête, légèrement gênée de la situation. Il fit un mouvement, sûrement pour me tourner le dos, et je compris que c'était pour allumer les lumières de la cage d'escalier lorsque la lumière se fit. Je gardai obstinément les yeux sur mes chaussures, ne souhaitant pas qu'il me repère immédiatement comme étant une ancienne Invisible.
Cela arriverait bien assez vite, et je voulais profiter des quelques secondes où mon voisin me prendrait pour une personne normale.
- C'est donc vous la nouvelle voisine ! On n'a pas eu l'occasion de se croiser encore, et… Astrid ?!
Je levai la tête à l'entente de mon prénom. Et je réalisai alors pourquoi cette voix me disait vaguement quelque chose. Pendant presque une année, j'avais tout fait pour éviter son propriétaire, qui tentait de sortir avec moi par tous les moyens, alors que j'étais totalement et irrémédiablement attirée par James.
- Oh, Merlin, Astrid Smith ! Si j'avais su qu'on finirait par être voisins…
- Stiles Stuart.
J'étais incapable de dire quoi que ce soit de plus.
Mon voisin n'était nul autre que Stiles Stuart.
L'alerte verte de mon adolescence, celle qu'on chuchotait pour que je trouve une échappatoire afin qu'il ne puisse pas me demander une nouvelle fois de l'accompagner à Pré-au-Lard. Celui que j'évitais en allant travailler à la bibliothèque, car il était allergique aux acariens. Celui avec qui Roxanne m'avait coincée dans une salle de classe déserte.
Stiles et moi aurions pu être amis plus tôt que notre septième année, et plus proches, s'il n'avait pas été tant intéressé par moi, alors que je faisais tout pour le fuir.
- C'est fou ! continua-t-il, pas du tout perturbé par ma réaction déplacée.
Comment pouvait-il agir comme si je n'avais pas cherché à l'éblouir, quelques secondes auparavant ?
Il s'approcha de moi, et me serra dans ses bras, comme il l'aurait fait pour n'importe quelle autre connaissance perdue de vue et sur laquelle il tomberait soudainement dans la rue.
Cela me tendit immédiatement. Je l'avais réalisé depuis quelque temps déjà, mais je ne supportais plus que l'on me touche. Cela me ramenait toujours à Dylan qui posait ses mains sur moi, comme si j'étais sa chose, comme s'il me possédait. Je détestais cette sensation. Je ne pouvais accepter qu'on me touche sans qu'on ne m'ait prévenue, ou demandé la permission.
Stiles ne s'en rendit pas compte, selon toute vraisemblance, car l'étreinte dura le temps réglementaire pour des retrouvailles avec une camarade perdue depuis longtemps. Et même un peu plus longtemps que cela.
- Qu'est-ce que tu deviens ? s'enquit-il, sincèrement intéressé.
C'était une plaisanterie, pas vrai ? J'écarquillai les yeux, stupéfaite de l'entendre me poser réellement cette question, comme s'il ne savait rien de ce qui se passait dans ma vie.
Sauf qu'il semblait réellement déconnecté de ma réalité. Il n'avait eu aucun mouvement de recul, il ne paraissait pas se demander ce que j'avais pu faire en tant qu'Invisible, comme s'il ne savait même pas que les Invisibles avaient existé. Comme s'il ne savait pas que j'en avais été une, que j'avais agi illégalement pour la protection de la communauté sorcière.
Sa réaction me surprit tellement que, sous le choc, je répondis comme si cette conversation devait être banale. Comme s'il n'y avait pas tout un pan de ma vie à propos duquel il devrait se questionner.
- Oh, eh bien. J'ai déménagé ici, il y a peu. Dans l'appartement voisin du tien. Et, euh… Il s'est passé deux, trois petites choses de mon côté, ces dernières années, dis-je évasivement. Et toi, alors ?
Il poussa un long soupir.
- Je travaille à l'Office des Portoloins, et je vais souvent sur le terrain pour vérifier les zones d'atterrissage et de décollage de ce moyen de transports… C'est pour cela que je ne suis pas souvent là. Mais maintenant que je sais que tu es ma voisine, je vais faire en sorte d'être plus souvent dans le coin !
Il éclata de rire, et je me joignis à lui avec un peu plus de retenue. Cette conversation était vraiment étrange.
- Mais, au fait… Il est quatre heures du matin, qu'est-ce que tu fais dehors en tenue de sport ?
Stiles me détaillait des pieds à la tête, réellement intrigué, et très surpris par ma tenue. Si la situation avait dû être inversée, je l'aurais sûrement été tout autant que lui.
- Oh, euh… Je…
Je me creusai le cerveau à la recherche d'une excuse qui soit à peu près potable.
- Je suis une adepte de la miracle morning.
Cette excuse n'était pas du tout potable.
- La quoi ?
- Un concept hérité de ma tante Moldue.
Pardon Jill de t'associer à ce mensonge.
- Cela consiste à se lever très tôt. Entre autres.
Stiles ne paraissait pas du tout emballé par le concept. À vrai dire, je ne l'étais pas réellement non plus, et je me demandais si la vérité n'aurait pas été moins étrange à entendre pour lui que cette excuse complètement bancale que je lui servais actuellement.
- OK… Bon, écoute, je suis crevé, il faut vraiment que j'aille me coucher, mais ça serait sympa qu'on arrive à se croiser de temps à autre pour discuter de nos vies, t'en dis quoi ? Je suis sûr qu'on a plein de choses à se raconter !
J'étouffai un rire à peine discret. Oh, c'était certain, j'avais beaucoup de choses à raconter. Mais généralement, les sorciers ne voulaient pas entendre ce que j'avais à raconter. Ce qu'ils avaient lu dans les journaux, et qui détaillait surtout nos méthodes, leur suffisait amplement pour décréter qu'ils ne voulaient rien savoir de moi.
La réaction de Stiles Stuart était on ne peut plus déconcertante.
- Oh, oui, je suis certaine qu'on a plein de choses à se raconter, murmurai-je.
- Super, c'est noté ! Bon sport, du coup… Tu me raconteras les détails de la miraculeuse morning !
- Miracle morning, corrigeai-je machinalement. Ouais, on fera ça…
Stiles me lança un dernier regard intrigué, avant d'entrer dans son appartement en me faisant un dernier signe de la main.
Par Merlin.
Mon voisin n'était nul autre que Stiles Stuart.
L'ironie de la situation était assez folle.
Je descendis mes escaliers, en me disant que j'allais sûrement courir plus longtemps que les autres jours, mon esprit étant encore plus encombré, du fait de cette rencontre.
L'idée qu'il ne soit pas du tout dégoûté en me voyant, pas du tout intrigué par mon passé chez les Invisibles, c'était une nouvelle sensation pour moi. Cela faisait des années que je n'avais pas croisé un seul sorcier qui soit aussi indifférent à mon passé, et je ne savais pas quoi faire de cette information.
Et, par Merlin. Stiles Stuart !
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.
Le bruit commença alors que j'étais en train de terminer la notice descriptive d'une pierre précieuse ayant appartenu à Cléopâtre. Sa momie serait contente de retrouver sa pierre, une fois que j'aurais renvoyé celle-ci au British Museum. Je m'acharnais à m'occuper de toutes les autres notices que je devais rendre au musée plutôt que de m'atteler à celle de l'anneau Andvaranaut, même si je connaissais si bien cet artefact que cela ne m'aurait pas pris plus d'une heure pour rédiger cette fiche.
Aujourd'hui, en plus de m'occuper de l'émeraude de Cléopâtre, je pouvais également mettre mon retard sur le compte du bruit qui se faisait entendre.
Fléreur avait redressé la tête, alors qu'il dormait sur le canapé. Il feula, les oreilles plaquées en arrière. Un fléreur était un animal perspicace, c'était bien la seule chose que j'avais retenue concernant les créatures magiques. Si Fléreur était sur ses gardes, je devais l'être également.
Je me levai, et pris ma baguette, pestant contre mes restrictions qui m'empêchaient d'utiliser une magie puissante. Je ne savais pas quel était ce bruit, mais je me disais que, si j'avais besoin de magie pour m'en débarrasser, je risquais d'être rapidement coincée.
Je m'approchai du bruit, sans réellement réussir à en déterminer la source.
Et puis, je compris que le bruit était provoqué par quelqu'un.
Un homme se tenait, dos à moi, dans la penderie de l'appartement où se trouvaient des vêtements dont j'avais rarement besoin. La porte qui fermait ce placard était grande ouverte, je l'avais ouverte plus tôt dans la journée, avant de réaliser que je n'avais pas besoin du vêtement qui s'y trouvait. Le reste du temps, la porte restait soigneusement fermée - sinon, Fléreur y passait son temps, et ressemblait plus à un chat qu'à un fléreur, à grimper sur toutes les étagères et à faire tomber tout ce qui s'y trouvait.
- Qu'est-ce que vous faites là ?
Je levai haut ma baguette, analysant la situation, cherchant à comprendre comment cet homme avait pu entrer dans l'appartement alors que j'étais présente également, et réveillée depuis cinq heures du matin. À moins qu'il ne soit entré alors que j'étais partie courir ? Mais pourquoi ne l'aurais-je pas entendu en rentrant ?
Fléreur m'avait suivi, et, le poil hérissé, feulait toujours.
- C'est quoi ce bordel ? s'enquit l'horloge.
Je regrettai soudainement qu'elle ne soit pas humaine, ou dotée d'autres capacités magiques que la parole. Elle m'aurait été très utile.
L'homme se retourna alors, et un cri se coinça dans ma gorge.
Le fils de Cole se tenait face à moi. Dylan était présent en face de moi.
Je respirai fortement, incapable du moindre mouvement, alors qu'il s'approchait de moi, en souriant, la main tendue.
Je ne pouvais pas bouger, mais mon cerveau, lui, tournait à plein régime. S'il était là, pour s'en prendre à moi, il pouvait également aller chez James ensuite. James qui n'avait pas déménagé, et dont l'appartement était connu de Dylan, vu que ce dernier s'y était déjà rendu, lorsqu'il me cherchait. Ensuite, Dylan n'aurait qu'à remonter à ceux qui étaient proches de moi, et les blesser, voire les tuer, afin que je sois définitivement seule, et avec lui comme seul repère.
Il était de plus en plus proche de moi. Il allait presque me toucher. J'étais toujours incapable du moindre mouvement.
Et je sentis soudain une vive douleur à mon mollet, alors que Fléreur me griffait.
- Aïe, bordel !
Je détournai le regard, et les contours de Dylan se firent plus flous.
Les contours se firent plus fous.
Dylan était tombé d'une falaise, je l'avais vu. Dylan était mort. Ce n'était pas Dylan. C'était un Épouvantard.
Et je n'avais pas les moyens de m'en débarrasser.
Je sautai en arrière.
- Collaporta !
La porte de la penderie se ferma, empêchant l'Épouvantard de trop s'approcher de moi.
Je me laissai glisser contre la porte, le corps tremblant. Derrière moi, j'entendais gratter contre la porte, et cela m'assourdissait.
Je tentai d'analyser ce qui venait de se produire.
J'avais, une fois de plus, totalement perdu pied avec la réalité. J'avais laissé mon cerveau me mener sur une fausse piste, me tromper, me duper.
Sauf que cette fois, ce n'était pas parce que j'étais endormie, et l'esprit plus affaibli.
J'étais bien réveillée, au beau milieu de ma journée.
Et j'avais complètement perdu toute notion de réalité.
Oh, Merlin, qu'est-ce qui m'arrivait ? Je ne pouvais pas devenir complètement folle, pas lorsque j'étais réveillée. Il fallait que j'arrive à me ressaisir.
Les grattements derrière me crispaient de plus en plus. Je remontai mes genoux sous mon menton, et pris ma tête entre mes mains. Il fallait que je me calme, avant de penser à la suite des événements.
Tout d'abord, réfléchir à ce que contenait la penderie qu'occupait cet Épouvantard. C'était principalement des vêtements, que je portais peu – mais je pouvais tout de même en avoir besoin, par la barbe de Merlin ! Le problème principal, toutefois, résidait dans la capacité de Fléreur à ouvrir chacune des portes de cet appartement. L'Épouvantard avait dû se glisser dans la penderie après un des passages de Fléreur, et était sorti aujourd'hui pour me faire cette frayeur.
Maintenant, il fallait tout de même que je me débarrasse de cet Épouvantard. Sauf que je n'étais pas en capacité magique de le faire. J'allais donc devoir demander de l'aide aux services compétents, ce qui risquait de prendre un certain nombre de jours.
J'attendis encore dix minutes, afin d'être certaine que mes jambes ne me trahiraient pas lorsque je me lèverais, et rejoignis finalement mon bureau, où je rédigeai une lettre pour le service des Esprits, du Département de contrôle et de régulation des créatures magiques, leur expliquant la présence d'un Épouvantard chez moi, et mon incapacité à m'en débarrasser sans leur aide.
J'appréciai pleinement de sortir dans l'air frais de janvier pour aller au service postier du Chemin de Traverse. Cela me permit de rassembler mes idées, et de me sentir plus à même d'affronter le reste de ma journée. Je pris le temps, une fois ma lettre partie pour le ministère de la Magie, de me promener plus que nécessaire sur le Chemin de Traverse. En pleine après-midi, peu de sorciers étaient de sortie, me permettant de me balader sans recevoir trop de regards inquisiteurs, et de ne presque pas être vexée en voyant les quelques sorciers qui me reconnaissaient changer de trottoir.
J'hésitai à rendre visite à Mélina ou aux jumeaux, mais je devrais alors leur expliquer pourquoi je m'octroyais une pause dans ma journée, et rien que cette idée me fit ravoir des tremblements. Je décidai de rentrer rapidement. Ils auraient pu me proposer leur aide, mais je ne me sentais pas à l'aise de devoir dépendre de mes amis pour cette situation.
Lorsque je pénétrai dans mon appartement, j'entendis le grattement de l'Épouvantard qui souhaitait sortir de sa cachette. J'y fis abstraction autant que possible, surtout qu'une chouette du ministère de la Magie était déjà de retour. Je pris la missive qu'elle me tendait, avant de la laisser s'envoler à nouveau.
Chère Mrs Smith,
Vous nous faites part de la présence d'un Épouvantard dans votre appartement, et de votre incapacité magique à vous en débarrasser, du fait des restrictions magiques qui vous sont imposées (niveau deux de la magie comme déterminé selon le Conseil International de l'Éducation et de la Sorcellerie Internationale, décision prise suite à l'affaire Invisible de janvier 2026 et aux ajouts à celle-ci de juillet 2031).
Nous avons bien pris en compte votre demande, et vous annonçons qu'un agent du ministère se rendra chez vous dans les meilleurs délais afin de faire partir cet Épouvantard.
Au vu des nombreuses sollicitations auprès de nos employés, sachez que votre demande pourra être traitée dans un délai de cinq à dix jours.
Salutations distinguées,
Curtis Forms
Service des Esprits
Ministère de la Magie.
Cinq à dix jours pour envoyer un employé du ministère de la Magie lancer un sortilège Riddikulus chez moi ? Par Merlin, les sorciers étaient si empotés qu'ils demandaient tous de l'aide aux agents du ministère ?
L'idée d'avoir cet Épouvantard chez moi pendant encore cinq jours minimum me mit dans tous mes états. Je n'étais pas certaine que j'allais pouvoir rester calme et, surtout, réussir à dormir alors que je songerais à cet Épouvantard, présent à quelques mètres seulement.
C'était au-dessus de mes forces.
Je réalisai alors que ce n'était pas normal.
Je ne devrais pas me mettre dans de tels états pour un Épouvantard. Je ne devrais pas trembler en voyant Dylan. Dylan ne devrait pas être mon Épouvantard. Je ne devrais pas écourter mes nuits, je ne devrais pas avoir à m'épuiser chaque jour en allant courir pour espérer avoir un semblant de sommeil réparateur. Je ne devrais pas vivre comme cela. Ce n'était pas sain.
Et une personne m'avait déjà dit que ce n'était pas sain.
Pour la seconde fois de la journée, je sortis de mon appartement alors que j'aurais dû y rester pour travailler. Je me rattraperais un autre jour et puis, de toute façon, le British Museum n'était pas pressé.
Je me dirigeai vers la zone de transplanage, et disparus dans un pop ! rassurant. Enfin un bruit qui était normal, dans ma journée.
J'arrivai non loin de Plymouth, dans un petit bois désert. La tranquillité de la région me permit de me calmer un peu, ce qui n'était plus arrivé depuis la vision de Dylan dans mon appartement. Je pris une grande inspiration, avalant avec joie la bouffée d'air frais qui frappa mes poumons. Elle me permit, une fois de plus, d'être plus en phase avec la réalité.
Je sortis du bois, vérifiant autour de moi que personne ne se trouvait dans les environs. Bien évidemment, la zone était déserte.
Le toit d'une maison était vaguement visible. Je savais qu'elle se trouvait dans le creux d'un vallon. Je m'approchai lentement, un peu honteuse, un peu perdue. Et, surtout, incapable de vraiment mettre des mots sur mes pensées. J'avais peur de ne pas être capable de parler, une fois devant la personne que je venais voir.
Je m'approchai de la maison. Le portillon s'ouvrit à mon approche, et je m'avançai vers la porte.
Mes coups ne furent pas assurés contre le bois, mais ils furent tout de même entendus par la personne qui était à l'intérieur.
Lola ouvrit la porte, Alicia dans les bras.
Elle me regarda froidement.
Lola ne m'avait jamais regardée froidement, tout du moins, pas avant d'apprendre ce par quoi j'étais passée. À présent, elle m'offrait toujours des regards froids. C'était sa manière de me signifier qu'elle n'était pas d'accord avec ma manière d'agir, et qu'elle estimait que je ferais mieux de l'écouter, et de demander de l'aide.
- Chuck n'est pas là, m'apprit-elle.
- C'est pas lui que je suis venue voir, avouai-je du bout des lèvres.
Lola regarda rapidement sa fille, comme se demandant si j'étais venue simplement pour saluer ma filleule, puis reposa son regard sur moi.
- T'es venue pour qui, alors ?
- Pour toi.
Lola haussa un sourcil.
- Ou, plutôt, pour ta collègue. Celle dont tu m'as parlé.
Le regard de Lola s'adoucit immédiatement, comme soulagée de réaliser que je rejoignais son point de vue, comme apaisée de comprendre que j'acceptais ce qu'elle m'avait prédit un mois auparavant.
- Je dors même pas cinq heures chaque nuit, j'ai des hallucinations, l'idée qu'on me touche me hérisse parce que j'ai peur que ce soit contre ma volonté, je ne supporte plus le transplanage d'escorte, je…
Lola leva la main.
- Arrête. Je ne veux pas les détails, je ne veux pas être ta psy, seulement ton amie.
Je me tus, penaude.
- Entre, Astrid. Je vais te donner son contact.
Elle se décala, et je m'engouffrai rapidement dans la maison, comme craignant que, si je traînais trop, Lola ne me claque la porte au nez.
- Je suis contente que tu prennes enfin soin de toi, me dit-elle doucement.
Je hochai la tête, incapable de parler. Je n'étais pas certaine de ce dans quoi je venais de m'embarquer.
Lumos
Alors, avant d'oublier, deux petites choses.
La première, peut-être que vous ne recevez pas vos messages privés, cela arrive à beaucoup d'usagers du site, depuis plusieurs années maintenant. Mais promis, je réponds à chaque review ! Et par ailleurs, merci à tous d'en laisser, elles me font extrêmement plaisir.
La deuxième chose concerne cette histoire. Comme vous le constatez, Astrid va finalement se décider à voir un (ou une) psy. On va voir un bout des séances dans les prochains chapitres, vous pouvez vous en douter. Je préviens par avance (et préviendrai chaque fois qu'une séance aura eu lieu) : je ne suis pas une professionnelle de la santé mentale. Donc non, les séances ne correspondront pas à l'idéal, à ce qui se dirait dans un véritable cabinet.
Et sinon, concernant ce chapitre. Il m'aura pris la tête pour la partie concernant la penderie où se trouve l'Épouvantard, je ne vais pas vous mentir. Au moins une personne avait deviné que Stiles Stuart ferait à nouveau son apparition, félicitations pour cette bonne prédiction ! Est-ce que d'autres avaient deviné ?
Un énorme merci à DelfineNotPadfoot pour ses corrections, surtout que là, il y avait un sacré paquet d'erreurs glissées dans ce chapitre...
Au prochain chapitre, on va voir plusieurs Potter, et rencontrer la personne qui va aider Astrid à se sortir de ses cauchemars (enfin, là, je m'avance un peu, pas dit que les cauchemars s'arrêtent de sitôt). Oh, et puis on va revoir Stiles, hein, tant qu'à faire.
Nox
