Avril 2032 – Partie I


Par réflexe, je tendis le bras vers la fiole de potion, et bus une gorgée de la potion confectionnée par Paige. Je n'avais toujours pas racheté de quoi la fabriquer par moi-même, mais mon amie m'avait dépannée pour quelques jours.

Je savais que je devais aller chez un apothicaire, mais je savais également que la boutique Plantovent n'aurait pas tous les ingrédients dont j'avais besoin, et je ne me sentais pas la force mentale d'aller jusqu'à la boutique de James.

Nous ne nous étions toujours pas reparlés depuis qu'il était venu chez moi pour discuter de son père, et je doutais qu'il ait la force de passer outre ce que j'avais été sur le point de faire. Je comprenais son point de vue, bien sûr. Je n'étais pas sûre, en revanche, qu'il comprenne l'état dans lequel je me trouvais, et qu'il soit en état d'accepter mes faiblesses. Et j'avais mes raisons d'avoir été sur le point de repartir, sans prévenir personne.

Cela ne m'empêchait pas d'avoir un nœud à l'estomac en repensant à notre dernière rencontre, et de regretter ce qui s'était passé. Dans un tel état d'esprit, je n'étais décidément pas prête de passer le pas de sa boutique, craignant trop la réaction de James en me voyant apparaître.

Fléreur miaula non loin de moi, attendant que je le nourrisse.

- Bon sang, dire que tu te débrouillais tout seul à l'époque des Invisibles, tu es devenu un vrai fléreur d'intérieur ! grommelai-je en fixant mon regard sur le fléreur.

Il me fixa simplement, attendant que je me décide à m'occuper de lui comme il le souhaitait.

- Franchement, cet animal mériterait de retrouver la vie sauvage, pour qu'il réalise la chance qu'il a d'être généreusement abrité chez nous !

- C'est chez moi, rappelai-je à l'horloge. Pas chez nous. Ou alors, si tu veux dire nous, tu devras inclure Fléreur…

L'horloge se mit à bougonner dans son coin, m'arrachant un léger sourire en coin. Si j'avais vécu une mauvaise période après ma visite à Harry, et la venue de James chez moi, je devais reconnaître qu'avoir croisé des anciens élèves de Poudlard, ainsi qu'avoir eu la sensation d'être intégrée à leur groupe m'avait fait du bien. J'avais, certes très légèrement, remonté une pente que j'avais dégringolée plus rapidement que n'aurait couru un Niffleur qui voulait attraper de l'or. Même Margaret Royalmind avait paru étonnée de me voir presque vaillante la dernière fois que nous nous étions vues.

J'ouvris en grand une fenêtre, et Fléreur vint se percher immédiatement sur le rebord, regardant les volatiles, sorciers ou Moldus, qui s'agitaient dans le ciel, au-dessus du Chemin de Traverse. Un hibou l'évita habilement pour entrer dans mon appartement. Se posant sur le dossier d'une chaise, il me tendit sa patte, et je récupérai les quatre lettres qui étaient attachées.

L'une d'elles venait du British Museum. Je l'ouvrirais plus tard, décidant que je commencerais ma journée de travail après avoir bu une tasse de thé. Je lançai ma bouilloire, et en attendant que l'eau soit chaude, je regardai les autres lettres qui m'attendaient.

La deuxième m'était certes adressée, mais je ne reconnaissais pas l'écriture. Curieuse, mais également un peu méfiante, je décidai de m'en occuper immédiatement, laissant la troisième lettre, qui portait l'écriture de Chuck, pour plus tard. Quant à la quatrième lettre, réalisai-je en comprenant de quoi il s'agissait certainement, c'était obligatoirement une erreur.

Je décachetai la lettre qui m'intriguait le plus, portant une écriture inconnue.

Astrid,
Nous nous voyons dans deux jours pour jouer au Quidditch. Tout le monde est presque d'accord pour que tu sois présente. Deux personnes sont légèrement réticentes – dont une que tu connais. Tu le verras ce week-end, si tu le souhaites bien. Es-tu d'accord pour te joindre à nous, malgré ces deux personnes ?
Masako pense que tu préfères éviter de croiser des personnes qui ne veulent pas de toi, mais j'ai tendance à croire que plus tu leur imposeras ta présence, plus ces personnes finiront par comprendre que tu n'es pas aussi horrible que les journaux ont pu le dépeindre.
Réponds-moi dès que possible.
Léana.
PS : C'est normal que tu ne sois joignable qu'en passant par des hiboux postaux, et que mon hibou ne puisse pas venir chez toi ?

Je grimaçai. C'était effectivement normal. Après avoir appris que des Rapaces Nocturnes étaient pourchassés par Cassy, j'avais préféré prendre quelques précautions, et empêcher d'être jointe directement. Je préférais que mon courrier soit posté dans un bureau de poste sorcier, plutôt que de laisser tous les volatiles entrer chez moi, sans être certaine de leur provenance.

Certains diraient que j'étais légèrement paranoïaque, mais les Rapaces Nocturnes m'avaient déjà trouvée à plusieurs reprises, et alors que je pensais être en sécurité. Aujourd'hui, je n'étais pas certaine d'être en sécurité, et rien ne me garantissait qu'ils ne chercheraient pas à s'en prendre à moi pour se venger de Cassy qui les chassait.

Je rédigeai une réponse rapide pour confirmer que je viendrais jouer au Quidditch. Deux personnes ne voulaient pas de moi ? Tant pis. J'étais, de plus, curieuse de savoir qui était cette personne que je connaissais et qui ne paraissait pas vouloir passer outre mon passé d'Invisible. L'assurance de Léana m'avait motivée, et je me sentais de taille – peut-être à tort – d'affronter toutes les personnes qui ne voulaient pas de moi.

En revanche, je n'avais toujours pas de matériel de Quidditch, et je n'avais pas envie d'aller voler n'importe comment.

Je fronçai les sourcils, me demandant si j'étais prête à affronter James pour lui demander où pouvaient se trouver mes affaires, mais je réalisai rapidement que je n'étais définitivement pas prête à subir cette épreuve. Je décidai plutôt que j'irais voir les jumeaux pour le matériel technique.

Et pour le balai… J'avais encore quelques jours pour y réfléchir, décidai-je.

L'eau était chaude, et je me servis une tasse de thé avant de prendre la lettre de Chuck, qui était lapidaire et pressante.

Il faut qu'on parle, c'est au sujet de James. Je viens manger avec toi ce midi.

Rien de plus. Je haussai un sourcil, me demandant à quel point mon meilleur ami était perturbé pour m'écrire cette lettre aussi peu détaillée. Pas de salutations, pas de formule de politesse. Et il venait manger ici, qui plus est ! Mon frigo était, heureusement, rempli des restes du repas de la veille – partagé avec Stiles Stuart, qui m'avait invitée une nouvelle fois depuis le retour de son voyage professionnel.

Je grommelai pour la forme que Chuck s'invite aussi facilement chez moi, mais un léger nœud d'angoisse me serra l'estomac quand je me mis à réfléchir à ce dont il voulait me parler. Pourquoi venir aussi rapidement chez moi pour me parler de James ? Cela me paraissait très étrange.

Je me secouai, refusant de me torturer l'esprit pour cela. Ce ne devait pas être aussi grave que je me l'imaginais, sinon, Chuck serait sur le pas de ma porte, plutôt que de me prévenir qu'il passerait me voir.

Je pris ma troisième lettre, celle avec le sceau du British Museum, et la parcourus rapidement des yeux, avant de pousser un grognement peu aimable.

Miss Smith,
Nous avons terminé les fouilles du tombeau du gobelin Garbuk. L'inventaire des objets que vous recevrez sous peu pour catalogage est le suivant :
- Une armure
- Deux coupes
Contrairement à vos suggestions, aucune arme ne se trouvait dans le tombeau.
Cordialement,
L'équipe Thêta d'archéomages du British Museum.

Je pestai longuement.

Ces archéomages étaient ridicules et incompétents, par Merlin. Il y avait forcément des armes dans un tombeau de gobelin, le plus naïf des Botrucs le savait. Mais ces archéomages n'avaient même pas dû prendre la peine de vérifier si des sortilèges de dissimulation étaient posés sur le tombeau, et ils avaient certainement dû rater un nombre incroyable d'artefacts qui se trouvaient dans le tombeau.

Je tapotai des doigts sur la table, réfléchissant à la meilleure manière de procéder. Mon impulsivité me donnait envie de partir tout de suite en Bulgarie, ce que je ne pouvais pas faire pour une demi-douzaine de raisons, la première étant que je n'avais pas l'autorisation de quitter le territoire sur un coup de tête.

La solution la plus raisonnable était d'avertir le British Museum du courrier que j'avais reçu, et de les prévenir que je doutais que les fouilles aient été effectuées correctement. Sauf que j'avais déjà fait cela le mois dernier, et que cela n'avait mené à rien. Le British Museum n'était pas en capacité de demander à ce que d'autres archéomages ou historiens vérifient le travail de l'équipe Thêta. Nos équipes étaient trop occupées partout dans le monde.

Et les membres de cette équipe faisaient un travail digne d'une fée – ce qui n'était définitivement pas un compliment. Aucune conscience professionnelle.

Je tapotai sur la table, me demandant comment je pouvais formuler mon inquiétude au British Museum, en insistant sur le fait qu'il fallait qu'on vérifie le travail de l'équipe d'archéomages. Cette situation allait vraiment finir par être problématique sur le long terme. Lorsqu'il s'agissait d'artefacts d'êtres magiques, c'était moins grave, dans le sens où les Moldus ne s'approchaient pas de leurs sépultures, ne les connaissant pas. Mais dans le cas où il s'agissait de lieux de fouilles Moldus où se trouvaient également des traces de magie, le moindre oubli par négligence mettait en danger le Code International du Secret Magique.

J'aimais bien mon travail dans l'ombre, mais je devais reconnaître que je préférais presque accueillir des groupes de sorciers qui me regardaient avec méfiance car j'étais une ancienne Invisible plutôt que de continuer à travailler avec cette équipe incompétente d'archéomages.

Je décidai que ce serait mon premier travail du jour : prévenir le British Museum du travail que j'estimais insuffisant de ces archéomages.

Je pris la dernière lettre avec un sentiment d'incompréhension. Dessus était apposé le sceau du ministère de la Magie, et je ne comprenais pas pourquoi.

Ou, plutôt, je refusais de comprendre.

Je la décachetai lentement.

Miss Astrid Smith,
En tant que membre d'une famille dont des membres ont perdu la vie lors de la deuxième guerre des sorciers en s'opposant au mage noir Voldemort et à ses partisans les Mangemorts, vous êtes invitée à la commémoration du 2 mai, qui se tiendra à Godric's Hollow.
Votre présence est souhaitée à partir de 11h.
Hermione Granger-Weasley,
Ministre de la Magie.

- Et merde, pestai-je.

J'avais oublié.

Durant des années, j'avais été présente à cette cérémonie en tant que conjointe de James, car Ernie Burton refusait d'inviter une ancienne Invisible, malgré les liens de parenté que je possédais avec des personnes décédées lors de la guerre. Toutefois, Hermione Granger-Weasley n'allait pas oublier de m'inviter.

Et la liste des invités était publique.

- Bordel ! m'exclamai-je une nouvelle fois.

Je n'avais aucune envie de me présenter à Godric's Hollow pour cette fichue cérémonie – même si, je devais bien le reconnaître, l'avantage principal était que nous y mangions extrêmement bien.

Mais ne pas y aller alors que j'allais être notée sur la liste des invités, c'était snober la nouvelle ministre de la Magie, qui avait fait partie de ceux cherchant à me réhabiliter. Si je n'y allais pas, tous mes détracteurs allaient s'en donner à cœur joie.

Mais y aller seule… Hors de question.

Est-ce que je pouvais tenter une réconciliation avec James pour lui proposer qu'on y aille ensemble, ou bien risquais-je de me faire repousser ?

Il y avait de grandes chances qu'il refuse d'y aller avec moi.

- Mais je ne les connaissais même pas, moi, ceux qui sont morts ! m'exclamai-je rageusement.

Le pire, c'est que c'était vrai. Je ne les connaissais pas, je connaissais simplement leurs prénoms – Ernie et Michael. Jill m'en avait parlé un petit peu lorsque j'étais jeune, m'expliquant que ses deux frères avaient combattu dans la guerre contre Voldemort, et qu'ils y avaient perdu la vie. Mon père avait survécu, mais il avait rejoint les Rapaces Nocturnes, qui avaient débuté leurs manœuvres dans l'ombre à cette période.

Lorsque j'étais petite, Jill allait à cette cérémonie sans moi, refusant que je m'approche trop de la communauté sorcière, préférant que je me fasse une opinion des membres qui la composaient lorsque je les découvrirais au cours de mes études à Poudlard. Pour être honnête, je n'avais jamais émis l'envie d'être présente, car je ne savais pas comment me comporter dans une telle cérémonie, et je n'avais jamais eu l'impression d'être légitime à m'y rendre.

Je soupirai.

Il allait falloir que je trouve une solution pour que cette cérémonie ne soit pas un véritable calvaire pour moi, mais je ne savais pas encore comment j'allais m'en sortir. Je ne connaissais même pas les faits de guerre de mes oncles, pas plus que je ne savais comment ils étaient décédés. Tués par des Mangemorts, d'accord, mais c'était le cas de tous les autres sorciers. Je ne connaissais rien d'autre des circonstances de leur mort.

J'avais besoin d'aide pour qu'on me retire cette épine du pied.

Je passai la matinée à réfléchir à la bonne tournure de phrases pour informer le British Museum des doutes que j'émettais concernant les compétences de l'équipe Thêta, tout en gardant dans un coin de ma tête la lettre d'invitation à la commémoration du deux mai.

À l'heure du repas, Chuck frappa à ma porte avec une vigueur qui m'alarma presque. Je venais tout juste de terminer de rédiger la lettre pour le British Museum – après cinq essais non concluants – quand il arriva.

- Salut Astrid.

Je le saluai, ainsi qu'Alicia, tout sourire, à l'inverse de son père qui avait un air sévère.

- Tu ne viens plus sans elle, à ce que je constate, me moquai-je.

Il me répondit à peine. Je fronçai les sourcils.

- Je vais faire réchauffer la nourriture. Installe-toi.

- Merci.

Il paraissait réellement distrait, et je commençai à m'inquiéter. Pourquoi paraissait-il autant perdu dans ses pensées, lui qui voulait me parler de James ? Qu'est-ce qui pouvait tant le préoccuper ?

Je cherchai un sirop d'ortie, et allai lui servir. Il prit le verre avec gratitude, et finit d'installer Alicia.

Il mettait beaucoup trop de temps pour cela.

- Chuck, il se passe quoi, exactement ? J'ai essayé de ne pas trop m'inquiéter, mais tu commences réellement à me faire peur, lui avouai-je.

Il poussa un profond soupir, se redressa lentement, et me fixa dans les yeux.

- James m'a demandé de te…

Il se tut. Je le connaissais assez pour savoir qu'il était incertain de la suite de sa phrase. Il allait devoir la recommencer autrement pour faire passer son idée.

Ce qu'il fit à cet instant.

- Tu te souviens de Grace Smart ?

Surprise par ce changement de sujet, je mis quelques secondes à me rappeler de qui était Grace Smart.

- Euh… Oui. L'amie de Faith et Rose, qui était le témoin de Faith à son mariage avec Albus. Pourquoi cette question ?

Je me rappelai d'ailleurs que nous l'avions croisée au Nouvel An avec James, alors que nous étions en train de nous disputer. Mais je ne réalisai pas immédiatement pourquoi je devrais me rappeler de cette personne.

- Ouais, elle-même.

- Eh bien ? Quel est le rapport avec James ? m'enquis-je distraitement.

Alicia nous regardait avec grande attention. Je me souvins de la jalousie qui m'avait dévorée quand j'avais réalisé que je ne serais jamais enceinte alors que Lola l'était, mais j'étais à présent bien plus sereine avec cette idée. J'étais la marraine de cette enfant, et je ne comptais pas quitter son entourage. Je voulais voir grandir ma filleule, à défaut de voir grandir mes propres enfants.

- Elle et James sortent ensemble.

Alicia donnait de grands coups de pied, ce qui m'amusa, et me fit perdre quelques secondes le fil de ma conversation avec Chuck.

Et puis, le choc me frappa soudainement. Je ne fis pas qu'entendre ce que Chuck me disait, je compris ce qu'il me disait.

Je pâlis à une vitesse fulgurante.

- Grace Smart ? murmurai-je d'une petite voix.

- Et James. Ils sortent ens…

Je l'interrompis d'un geste de la main. J'avais déjà compris la première fois, je n'avais pas besoin qu'il le répète.

Je restai immobile et silencieuse durant un long moment, jusqu'à ce que Chuck me sorte de ma léthargie.

- On dirait que ça sent le brûlé, non ? renifla-t-il comme si de rien n'était.

Mais il était tendu comme un centaure, je pouvais le voir.

Je me levai comme une armure ensorcelée, et partis vers ma cuisine pour sauver notre repas, même si je n'en avais plus rien à faire.

Je servis mon meilleur ami à ma table.

- Alicia a déjà mangé ? demandai-je d'une voix d'automate.

- Oui, avant de venir, me dit Chuck.

Il agita sa baguette, et un lit apparut pour sa fille, dans lequel il l'installa.

- Astrid…

Je l'interrompis une nouvelle fois.

- Mangeons.

Il ne m'écouta pas, préférant poursuivre son discours.

- Je… Écoute, j'ai l'habitude de te laisser dans tes états d'âme, mais là, je ne peux pas accepter de le faire, poursuivit-il. Tu dois comprendre que…

- Je dois comprendre qu'il n'y a même pas un mois, James était ici, prêt à me reprendre dans sa vie, et qu'à cause d'une décision stupide de ma part, décision que je n'ai même pas suivie jusqu'à son accomplissement, il a préféré me tourner le dos. Et que, de toute évidence, Grace Smart était dans les parages…

Chuck grimaça.

- Grace était dans les parages depuis un moment, je crois bien. C'est simplement que James ne s'en est pas rendu compte, parce que tu étais là… Mais lorsque tu as eu ta rechute, il a réalisé la présence de Grace, et…

Il se tut, ne sachant comment achever son idée. Je n'avais pas envie de l'entendre prononcer une nouvelle fois cette vérité qui était en train de me faire souffrir.

James fréquentait quelqu'un, et ce quelqu'un n'était pas moi.

Lorsqu'il était sorti avec Emily Macmillan, à Poudlard, j'avais été déçue, parce que je n'étais pas amoureuse de lui.

Lorsqu'il était sorti avec d'autres femmes pendant ma fausse mort, j'avais été jalouse de l'apprendre, mais la situation était différente et, dès lors que j'étais revenue dans sa vie, j'étais passée devant toutes ces femmes en un claquement de doigts.

Mais là…

J'étais présente, je pouvais retourner dans sa vie, et pourtant, il ne s'intéressait pas à moi.

Je ne faisais plus le poids. Grace Smart, elle, pouvait être dans la vie de James.

La main de Chuck se posa sur mon avant-bras, et je pris sur moi pour ne pas me dégager. Mon meilleur ami voulait être présent pour moi en ce moment, et je ne pouvais pas le repousser comme je le faisais à chaque fois que je voulais me comporter comme une Invisible, en ne dépendant de personne.

Je pris une profonde inspiration.

- Pourquoi est-ce que tu viens me l'annoncer ?

J'avais plein d'autres questions à lui poser concernant cette relation, mais les réponses me faisaient peur, et je craignais trop les blessures que cela me provoquerait.

- Parce que… Vous allez devoir vous revoir pour mon enterrement de vie de garçon, et à mon mariage, me rappela Chuck. James voulait que tu sois au courant avant que vous ne vous croisiez pour en discuter.

Je compris alors que James savait que cette information allait me blesser, et qu'il voulait que je l'apprenne par quelqu'un d'autre pour ne pas voir la douleur que cela allait me provoquer.

Parce qu'il savait que j'allais être blessée.

J'avais envie de me mordre la joue jusqu'au sang.

Je me retins grâce à la présence de Chuck.

- Je ne m'attendais pas à ça, finis-je par dire à mon meilleur ami. Quand tu m'as dit que tu voulais parler de James, je m'attendais à…

En fait, je ne m'attendais pas à grand-chose. Mais qu'il existe une réalité où James sortait avec quelqu'un qui n'était pas moi alors que j'étais présente dans son entourage me paraissait impossible. J'avais l'impression que c'était une erreur de l'univers.

J'avais la sensation que mon esprit était incapable d'accepter cette idée. Plus j'essayais de faire coller l'image de James avec celle de Grace Smart, plus mon corps rejetait cette idée, me provoquant systématiquement une nausée comme je n'en avais plus expérimenté depuis des années. J'imaginais que si je n'avais pas la potion de Paige pour me soulager, une douleur fulgurante me traverserait l'abdomen.

- Astrid ?

La voix de Chuck me parvint de très loin, et je ne réussis pas à faire semblant de l'entendre, de m'intéresser à ce qu'il voulait me dire.

James Sirius Potter sortait avec Grace Smart.

Et cette douleur mentale était plus violente que toutes les douleurs physiques que j'avais déjà pu expérimenter par le passé.

.

.

.

J'entrai dans le cabinet de Margaret Royalmind à reculons, tellement je craignais ce qui allait en découler. Je n'avais pas subi de cauchemars la nuit dernière, mais c'était plus dû au fait que je n'avais pas fermé l'œil de la nuit plutôt qu'à une évolution de mon état psychologique. Car j'avais conscience que mes défenses étaient au plus bas, ces temps-ci. J'étais à peine remise de ma dispute avec Harry, de James qui claquait la porte de mon appartement, ou du choc d'apprendre qu'il se mettait en couple avec Grace. Bien sûr que j'étais faible. Bien sûr que mes démons nocturnes n'attendaient que cela pour me détruire.

J'avais eu le choix, la veille au soir, de me coucher la peur au ventre, ou de faire une nuit blanche.

J'avais choisi la nuit blanche.

Ce qui me donnait un air hagard ce matin. Mes yeux étaient cerclés de noir, mon teint était blafard, mais j'avais passé la nuit sans cauchemar pour me réveiller en sursaut.

Cependant, je n'avais plus l'endurance pour assumer une journée de travail après une nuit blanche. L'adrénaline, celle qui m'accompagnait durant mes années parmi les Invisibles, m'avait quittée, et j'avais des difficultés à supporter une carence de sommeil. Mais au moins, j'avais évité mes cauchemars.

Je crois qu'il était difficile à concevoir, pour quelqu'un qui n'avait pas connu de terreurs nocturnes, de comprendre à quel point mes cauchemars pouvaient me traumatiser. Être réveillée en pleine nuit en ayant perdu tous ses repères étaient une expérience que je ne souhaitais à personne – à part aux Rapaces Nocturnes.

J'entrai dans le cabinet de Margaret Royalmind en retenant difficilement un bâillement, mais elle ne fit aucun commentaire désobligeant sur mon état de fatigue apparent.

Je m'installai à la place qui était la mienne et fermai délicatement les yeux, me demandant si je pouvais m'endormir en moins de trois minutes.

- Évitez de vous endormir, j'aimerais bien savoir ce qui vous a mis dans un tel état, me dit la voix sèche de la Psychomage.

Je rouvris les yeux, et la fusillai du regard. Ou, du moins, je tentai de la fusiller du regard. Je réalisais bien que je n'étais pas convaincante, ce qui avait encore moins d'effets sur Margaret Royalmind que lorsque je n'étais pas trop épuisée.

Les objets sur les étagères bougeaient doucement, s'entrechoquant les uns aux autres, comme s'ils étaient eux-mêmes en proie à une grande fatigue. Je jetai un bref coup d'œil à la fenêtre, et vis un coucher de soleil gâché par de nombreux nuages sombres – définitivement, cette fenêtre était magique, étant donné qu'il était le milieu de l'après-midi et que le ciel était dégagé, en tout cas, c'était le cas lorsque j'étais dans la rue. Je soufflai du nez, agacée par l'environnement qui m'entourait.

- Eh bien, vous me semblez d'une humeur exceptionnelle aujourd'hui, ironisa Margaret Royalmind. Que me vaut un tel déferlement de joie et de bonne humeur ?

- Ma nuit blanche, grommelai-je en croisant les bras sur ma poitrine.

- On en a déjà parlé, les nuits blanches ne sont pas franchement recommandées pour vous.

- Ah, parce que ça l'est pour d'autres sorciers ? m'étonnai-je sarcastiquement.

- Pour ceux qui cherchent à déployer leur créativité, étonnamment, oui. Même si je ne le prescris bien évidemment pas, je dois reconnaître que pour certains patients, une nuit blanche leur permet de remettre leur productivité en route.

Je me méfiai soudainement.

- Rassurez-moi, vous n'avez jamais poussé Chuck Barrow à faire des nuits blanches pour qu'il écrive un nouveau roman qui se vendra par milliers ?

- Vous avez conscience que je ne peux bien entendu pas vous donner le nom de patients éventuels, et encore moins discuter avec vous de ce qui se dit entre eux et moi dans l'enceinte de ce cabinet ?

Je grommelai quelques paroles pour me reprocher mon manque de clairvoyance, avant de décroiser les bras, les étirer au-dessus de mon cou en faisant craquer quelques vertèbres par la même occasion, puis de les poser sur les accoudoirs.

- Bon, alors. Cette nuit blanche ? s'enquit Margaret Royalmind.

Elle prit son foutu paquet de cartes, et se mit à les battre. Cela me délia aussitôt la langue.

- Mon ex est avec une nouvelle personne. Et puis, l'histoire avec mon ex beau-père qui veut partir après les Rapaces Nocturnes, ça me pollue l'esprit. J'étais dans un tel état que je craignais de passer une nuit horrible si je fermais les yeux ne serait-ce qu'une petite seconde, alors j'ai préféré faire une nuit blanche.

- Et cela au détriment de votre santé physique, constata Margaret Royalmind.

- Mais à l'avantage de ma santé mentale ! rétorquai-je, fière de moi.

- Oh, par Merlin, ne me faites pas baisser l'opinion que j'ai de vous.

- Comment ça ? m'étonnai-je.

- Vous n'êtes pas stupide au point de croire qu'une nuit blanche ne va pas nuire à votre santé mentale ! Vous perdez en réflexe, en rapidité, en clairvoyance. Vous vous complaisez dans votre fatigue et vous laissez porter par le quotidien en ne cherchant pas à affronter vos peurs et vos souffrances, car vous êtes trop fatiguée pour cela. Votre nuit blanche, ce n'était pas pour éviter des cauchemars, c'était pour vous prémunir de réfléchir réellement à ce qui se passe dans votre tête en ce moment.

Butée, je ne sus pas quoi répondre, et Margaret Royalmind profita de mon absence de réaction pour me décocher sa flèche finale.

- Tout ça parce que vous avez trop peur d'aller de l'avant…

Je laissai passer une minute entière sans prendre la parole. Je tapotai toujours l'accoudoir de la main droite, me demandant quels mots employer pour ne pas paraître éviter la confrontation avec mes démons.

- Ce n'est pas que j'ai peur d'aller de l'avant, commençai-je doucement. Mais aller de l'avant est difficile dans mon cas…

- Pourquoi cela ?

Sa question me prit de court. Je m'attendais plutôt à ce qu'elle me reproche mon manque de combativité, ou qu'elle me fasse un discours bien-pensant sur la difficulté de la vie, et qu'il fallait bien que je me décide à affronter les murs qui allaient s'élever sur ma route.

- Eh bien… Je suis une Invisible, et il faut passer outre cette partie de ma vie. Je dois me racheter, jour après jour, pour ce que j'ai été, en espérant qu'un jour, on oubliera enfin que j'ai fait partie de cette institution. Et c'est difficile d'aller de l'avant alors qu'on me rattachera toujours à ce passé. C'est dur aussi d'aller de l'avant alors que mon ex beau-père est prêt à se lancer à la chasse aux Rapaces Nocturnes. C'est difficile d'aller de l'avant uniquement parce que mon ex s'est remis avec quelqu'un, alors que moi, avant que je ne rencontre quelqu'un d'autre, eh bien…

Je pris une ou deux secondes pour moi, essayant de rassembler mes idées. J'étais épuisée, et cela se ressentait clairement dans mes paroles incohérentes. Mais je tentai tant bien que mal d'aller jusqu'au bout de mon raisonnement.

- Il faut que je me débarrasse totalement de mon passé d'Invisible, que je sois une petite souris pour que le monde entier oublie mon existence et ce que j'ai pu faire, pour espérer aller de l'avant, finis-je par dire. Vous voyez ce que je veux dire ?

J'avais posé cette question d'une voix suppliante que je détestai aussitôt. Elle ne me correspondait pas du tout. Margaret Royalmind plissa les yeux, et son battement de cartes était plus saccadé qu'habituellement, m'étonnant passablement.

- Je ne suis pas certaine de comprendre, m'avoua-t-elle.

Cela me surprit. C'était bien la première fois qu'elle ne suivait pas mon cheminement d'idées, et j'avais pris l'habitude de ne pas avoir besoin de me répéter.

- Vous voulez faire oublier à tout le monde votre passé d'Invisible ? C'est simplement en faisant en sorte que votre passé se volatilise de l'esprit des autres que vous espérez pouvoir aller de l'avant ?

- Eh bien… C'est mon passé chez les Invisibles qui me donne ces terreurs nocturnes, c'est mon passé chez les Invisibles qui a mis le foutoir dans mes relations, c'est mon passé chez les Invisibles qui m'oblige à travailler chez moi, c'est mon passé chez…

- Mais arrêtez vos conneries, par Merlin !

Son éclat de colère me laissa béate. Je n'avais pas été chez un Psychomage auparavant, mais je n'étais pas certaine que cette méthode soit très conventionnelle.

- Arrêtez de vouloir plaire à tout le monde, arrêtez de vouloir oublier ce que vous êtes !

- Ce que j'ai été, la corrigeai-je.

Elle claqua le paquet de cartes sur son bureau, et sa voix se fit menaçante.

- Ce que vous êtes, insista-t-elle. Ce n'est pas parce que vous pensez qu'il faut que vous vous débarrassiez de votre passé que cela va devenir vrai. C'est parce que vous refusez d'affronter ce passé que vous êtes en proie à tous ces tourments ! Votre vie a été mouvementée, Astrid, acceptez-le ! Mais ne le niez pas, n'oubliez pas cette vie, par Merlin ! C'est ce qui fait de vous ce que vous êtes, c'est ce qui vous rend unique…

- Et c'est ce qui m'empêche d'avoir des relations saines, et…

- Non ! Vous n'avez pas de relations saines parce que vous vous battez contre votre passé, essayez de l'étouffer, de faire comme s'il n'avait jamais eu lieu !

- Pas du tout, seulement, lorsque j'en parle, les gens…

- Mais arrêtez de vous mentir, par Merlin ! Lorsque vous en parlez, jusqu'à présent, vos amis et vos connaissances sont soulagés parce qu'ils apprennent enfin ce qui vous est réellement arrivé, et ils sont plus que compréhensifs avec vous !

Je n'étais pas entièrement d'accord avec elle, principalement parce que je n'en avais pas encore parlé à tout le monde, et que je savais que certaines personnes ne seraient pas aussi compréhensives que l'avaient été Chuck, Lola, Mélina, les anciens joueurs de Quidditch.

- Arrêtez de vous lamenter ! Arrêtez de vouloir plaire à tout le monde car, pour votre information, même si vous n'étiez pas passée par la case Invisible, vous ne seriez pas appréciée de tout le monde ! Vous vous complaisez dans votre entêtement, vous vous persuadez que ce sont les Invisibles qui vous empêchent d'avancer, mais ce n'est pas le cas. C'est vous uniquement !

La violence de ses paroles me plaqua dans le fond de mon fauteuil. Je n'avais pas souvent été remise à ma place d'une telle manière, et ce n'était définitivement pas agréable.

- Arrêtez de vouloir vous débarrasser de votre passé, reprit-elle plus calmement. Il vous définit, et il vous définira jusqu'à votre mort. Acceptez-le, apprenez à vivre avec, mais, par Merlin, ne l'oubliez pas. C'est parce que vous avez tenté de l'étouffer que vous avez fini par passer la porte de mon cabinet, même si vous êtes persuadée que c'est à cause de lui. Non. C'est uniquement parce que vous avez essayé de le faire disparaître.

Je soufflai.

- Il ne disparaîtra pas, jamais. Et encore heureux, ajouta Margaret Royalmind.

Elle reprit le paquet de cartes et se remit à les battre. De mon côté, j'étais, à ma grande surprise, plutôt détendue suite à cette conversation. Personne ne parlait de mon passé chez les Invisibles en le mettant sous un jour positif, et ce changement de prise de position me faisait un bien incroyable.

- Vous vous sentez mieux ? voulut savoir Margaret. Prenez le temps d'y réfléchir un peu avant de me répondre, ajouta-t-elle alors que j'étais sur le point de lui répondre immédiatement.

Je fis ce qu'elle me conseillait, tentant de rassembler mes pensées. Je devais reconnaître que c'était un exercice plutôt difficile, notamment parce que je n'avais jamais pris la peine de concevoir ma vie actuelle en considérant que les Invisibles n'étaient pas ce qui m'empêchait d'avancer, mais également parce que j'étais fatiguée, et que cela altérait ma capacité de réflexion.

- Je crois que je me sens mieux, confirmai-je. Mais j'ai du mal à me dire que je vais réussir à avancer dans ma vie en acceptant mon passé d'Invisible. Comment est-ce que je peux faire cela ?

Margaret Royalmind repoussa légèrement ses lunettes sur son nez, un sourire froid sur le visage. Les cartes entre ses mains se mélangeaient avec un rythme bien mieux cadencé que quelques minutes auparavant – sa précision en devenait magique.

- Eh bien, en assumant ce passé, tout d'abord.

Je me crispai, devinant sans peine ce qu'elle allait dire ensuite.

- Ne laissez personne dans le flou concernant votre vie chez les Invisibles. Vous savez ce que cela signifie, n'est-ce pas ?

Je ne répondis pas, restant particulièrement silencieuse, alors que le sérieux de la conversation m'obligeait à prendre part à la discussion.

- Voyons, Astrid, ne m'obligez pas à insister, soupira la Psychomage. Nous avons tout de même bien avancé, ces derniers mois. Vous êtes plutôt ouverte avec moi, ce qui n'était pas gagné d'avance. Vous avez appris à vous confier, et ce, peu importe l'état dans lequel vous vous trouviez : triste, contente, joyeuse, en colère, agacée, stressée… Je crois que nous avons partagé assez de vos moments de vie pour que vous ne me preniez pas pour une imbécile en feignant ne pas savoir à quoi je fais allusion. N'est-ce pas ?

- Pour être honnête, je suis surtout celle à s'être confiée. Je ne sais rien de votre vie.

- Je trouve que vous en savez bien assez, rétorqua Margaret Royalmind. Et vous n'en savez pas plus parce que vous avez eu la délicatesse de ne pas rechercher d'informations me concernant. Mais vous avez été une Invisible. Vous savez comment tout connaître de la vie d'une personne, et vous ne l'avez pas fait.

- Eh bien, oui, mais c'est surtout parce que c'est illégal.

- Tiens, cela vous dérange, à présent ? se moqua Margaret Royalmind.

Elle faisait bien entendu allusion à mes enquêtes parmi les Invisibles. J'avais commencé à lui en détailler certaines, c'était nécessaire pour qu'elle comprenne ce qu'avait été ma vie chez les Invisibles, et c'était certainement parce qu'elle connaissait autant ma vie chez eux qu'à présent, elle insistait pour que je ne laisse pas ce passé derrière moi, mais que je l'assume.

Et que je l'assume auprès d'une personne en particulier.

Je soupirai, me penchai légèrement en avant. Je posai mes coudes sur mes cuisses, et, les mains croisées, posai ma tête dessus.

- Vous voulez que je confronte mon voisin, Stiles Stuart. Parce qu'à l'heure actuelle, il semble ne rien savoir de ma vie chez les Invisibles.

- Sauf qu'il est impossible qu'il n'en sache rien, au vu du retentissement de l'affaire.

Je fermai les yeux, et hochai lentement la tête.

- Sauf qu'il est impossible qu'il ne sache rien des Invisibles, confirmai-je.

C'était une certitude que j'avais acquise au fur et à mesure des semaines où j'avais passé du temps avec Stiles, à discuter sur notre palier, ou à dîner ensemble. Je me mordillai la lèvre inférieure, avant de rouvrir les yeux.

- Il faut que je le confronte, confirmai-je. Que je sois certaine qu'il est au courant pour les Invisibles.

- En effet. Vous ne pouvez pas continuer à passer autant de temps avec lui alors qu'aucune allusion aux Invisibles n'a encore été faite. Ce serait avoir une relation biaisée avec lui, me rappela Margaret Royalmind.

Je soupirai. Je comprenais ce qu'elle voulait dire, bien entendu, mais je n'étais pas certaine d'être capable de confronter Stiles comme elle aurait voulu que je le fasse.

Elle jeta un œil à sa montre.

- Nous avons légèrement dépassé le temps habituel de nos consultations, m'apprit-elle. Dommage, j'aurais bien aimé que nous discutions de votre esprit combatif.

- Mon esprit combatif ? m'étonnai-je.

Elle acquiesça.

- Oui. Je vous trouve bien plus combative qu'il y a quelques semaines, lorsque vous avez appris que votre ex beau-père voulait chasser les Rapaces Nocturnes, et rechercher votre ancienne collègue Invisible. Vous avez rapidement remonté la pente, et je trouve cela bien.

Je haussai les épaules.

- C'est vos séances qui m'aident.

- Ne croyez pas cela. Nous n'avons pas eu de séances depuis que vous avez appris que votre ex petit-ami a une nouvelle copine, et cette information, qui semble vous perturber, ne vous empêche pas de vivre votre vie. Vous n'étiez pas dans le même état d'esprit, il y a un mois. Je trouve cela bien.

- Vraiment ?

J'étais surprise. J'aurais plutôt cru qu'elle préférerait que je sois incapable de m'en sortir sans elle, et elle devina sans peine mes doutes.

- Mon but n'est pas de vous suivre jusqu'au bout de votre vie, ou de ma carrière, Astrid. Je suis là pour vous donner les clefs pour réussir à affronter les étapes difficiles de votre vie, qui n'est pas la plus sereine qui soit. Plus vous réussissez à vous en sortir sans moi, et mieux je m'en porte. Cela veut dire que je suis en capacité de vous aider.

J'étais étonnée de sa prise de position, mais avant que je ne puisse m'attarder sur le sujet, elle me chassa d'un signe de la main. Il était temps que je quitte son cabinet, ce que je fis immédiatement.

Une fois dehors, retrouvant l'air frais, j'hésitai un instant. Je pouvais rentrer chez moi en transplanant, le trajet entre chez moi et le cabinet de Margaret Royalmind faisant partie de mes déplacements autorisés, mais je pouvais aussi rentrer comme n'importe quelle Moldue, en marchant ou en prenant les transports en commun.

Ayant besoin de réfléchir et de prendre du temps pour moi, je choisis la seconde option, espérant que le trafic londonien ne serait pas trop saturé – je détestais les embouteillages.

Bien entendu, il n'en fut rien, et je profitai d'un trajet exceptionnellement long, avant de descendre le plus proche possible du Chemin de Traverse.

- La prochaine fois, je prendrai le métro, grommelai-je en franchissant le passage. Ou plutôt, je transplanerai.

Au vu du monde présent sur le Chemin de Traverse, je décidai de continuer à pester dans ma tête plutôt qu'à voix haute, afin de ne pas passer pour une folle accomplie – ce que, de toute façon, les sorciers pensaient déjà.

J'hésitai un instant en passant devant la boutique de Mélina, me demandant si je ne pouvais pas m'arrêter pour la saluer et pour essayer de savoir ce qui lui passait par l'esprit ces derniers jours, étant donné qu'elle n'avait toujours pas répondu positivement à mes invitations, mais je vis que de nombreux clients se baladaient dans son échoppe. Je n'avais pas envie de la déranger alors qu'elle avait des clients à satisfaire, et je ne souhaitais pas la mettre mal à l'aise par ma simple présence. Je rentrai directement chez moi.

Alors que nous étions en pleine journée, quelle ne fut pas ma surprise de tomber sur Stiles, en plein milieu de la cage d'escalier.

- Oh, salut Astrid !

- Salut, Stiles.

Ma séance avec Margaret Royalmind m'avait épuisée, et je ne me sentais pas d'humeur très sociable.

D'un autre côté, Stiles était typiquement une personne que j'estimais être dans le flou concernant mon passé d'Invisible, et Margaret Royalmind m'avait dit, à peine une heure plus tôt, que je ne devais laisser personne dans le flou en ce qui concernait mon passé. Peut-être était-il temps d'appliquer ses conseils ?

- Je viens justement de frapper chez toi, je voulais te proposer de venir boire un verre chez moi, quand je reviendrai du ministère de la Magie. Encore des affaires de Portoloins à régler, soupira-t-il en levant les yeux au ciel. Ça te tente ?

- Euh… Oui. Enfin, je voulais savoir si…

Nerveuse, je me mis immédiatement à triturer la peau de mon poignet. À ma grande surprise, je ne semblais pas être la seule personne de cet échange à être nerveuse. Stiles ne tenait pas en place.

- Oui ? s'enquit-il rapidement.

Trop rapidement, par ailleurs, notai-je dans un coin de ma tête. Il jeta un œil à sa montre, et j'hésitai un instant à le retenir alors qu'il semblait être pressé.

Sauf que j'avais presque le courage suffisant pour lui demander s'il savait pour mon passé chez les Invisibles, et que je n'étais pas certaine d'avoir un autre jour le courage nécessaire pour poser cette question délicate.

Je pris une profonde inspiration.

- T'es au courant que j'ai été une Invisible, pas vrai ?

Peut-être que j'aurais pu y mettre plus de formes, mais je n'étais jamais dans les meilleures prédispositions pour être pleine de tact, lorsque je sortais d'une séance avec Margaret Royalmind.

Stiles pâlit quelque peu, mais ne détourna pas le regard.

- Oui… Oui, je sais. Enfin, je veux dire… Tout le monde le sait, non ?

Je penchai légèrement la tête.

- Justement, je n'en étais pas certaine. Tu…

Je bégayai, doutant de la manière que je devais privilégier pour aborder le sujet qui me gênait.

- Tu ne te comportes pas vraiment comme une personne qui est au courant que j'ai été une Invisible, lui avouai-je. La plupart des personnes sont plutôt… virulentes à mon égard. Et ces personnes ne cherchent pas spécialement mon contact. Ou alors, elles me posent des questions, enfin…

Je me mordis la lèvre, essayant de mettre plus d'ordre dans mes pensées, sans réellement y parvenir.

- Tu aurais voulu que je me comporte autrement ? s'enquit Stiles.

Il paraissait vraiment mal à l'aise à l'idée de s'être mal comporté.

- Qu'est-ce que tu aurais voulu que je te dise ? insista-t-il. Je ne voulais pas parler de ton passé qui a dû être mouvementé avec les Invisibles, ni te rappeler de mauvais souvenirs…

Je compris alors qu'il cherchait à me parler et à aborder uniquement des sujets qui ne me mettraient pas mal à l'aise. Étonnamment, cela me toucha.

- Enfin, je pense que tu as beaucoup d'autres choses à raconter que… ce qui a pu t'arriver au sein des Invisibles. C'était une expérience difficile, je suppose.

Ce n'était peut-être pas la manière dont j'aurais décrit ma vie chez les Invisibles, mais j'étais déjà extrêmement soulagée d'apprendre que Stiles connaissait mon passé chez les Invisibles et que, malgré cela, il acceptait de me parler. Même plus – il souhaitait quand même passer du temps avec moi.

Cela me soulagea énormément, et je réalisai soudainement que j'avais, depuis un moment, un nœud à l'estomac qui se dénoua enfin lorsque je pris pleinement conscience que Stiles m'appréciait tout de même. Sa réaction n'était pas celle que j'avais l'habitude de rencontrer, du moins par moi-même. Généralement, lorsque je croisais des personnes dans la rue, ou d'anciennes connaissances, les réactions étaient plutôt hostiles – même si je commençais à revenir sur cette opinion. Au mieux, on m'ignorait, mais on n'allait pas jusqu'à vouloir passer du temps avec moi.

Stiles se comportait totalement différemment des autres sorciers.

Et cela me faisait beaucoup de bien.

Je me détendis complètement, réussis même à sourire franchement.

- OK, super… En fait, ça me soulage. Je n'étais pas certaine que tu avais conscience de ce que j'avais vécu, et… Enfin, ça devenait un peu bizarre pour moi de ne pas être certaine que tu connaissais les Invisibles, et que j'en avais fait partie.

Je laissai échapper un petit rire de soulagement, et Stiles sourit, amusé. Il jeta un œil à sa montre, et se redressa rapidement.

- Je vais vraiment être en retard, réalisa-t-il. Un verre chez moi ce soir ?

- Oui, bien sûr ! répondis-je machinalement.

- Super. Je passe te voir quand je suis rentré. Passe une bonne journée !

J'attendis d'entendre la porte d'entrée de notre immeuble se refermer pour entrer dans mon propre appartement. Fléreur vint immédiatement se frotter à mes jambes.

- Alors, tu acceptes toutes ses invitations, maintenant ? se moqua l'horloge.

Je levai les yeux au ciel, avant de me diriger dans la cuisine pour nourrir Fléreur et ouvrir les fenêtres.

- Est-ce que tu comptes commenter chacune de mes sorties, à présent ? m'enquis-je.

- C'est plus ou moins l'idée. Je ne suis pas certaine de comprendre pourquoi tu le laisses entrer dans ta vie. Il n'est pas spécialement intéressant…

- Eh ! Tu ne le connais absolument pas. Et je ne suis pas sûre que je devrais être en train de justifier mes fréquentations avec toi. Tu es une horloge…

- Et je suis une extension de ta personnalité.

- Alors, ça, j'en viens à douter, grommelai-je.

Je partis vers mon bureau, observant la masse de travail qui m'attendait. Un colis était arrivé la veille depuis l'Égypte. La section magique du British Museum récupérait des objets ayant appartenu à une des momies que nous avions au musée, et il fallait en faire l'inventaire et le catalogage. Je devais également donner les conditions magiques de conservation – et même faire un cartel de présentation.

Cela faisait longtemps que je n'avais pas eu une telle charge de travail – chaque objet était protégé par de puissants enchantements, la tombe de cette momie étant soumise à plusieurs malédictions. Lorsque la momie avait été extraite de son tombeau, beaucoup de sorciers étaient décédés des suites de leur expédition, et il avait fallu des années pour que des Archéomages acceptent de retourner dans ce tombeau avec des Briseurs de sorts d'exception, ainsi que des historiens magiques extrêmement pointus dans le domaine de l'égyptologie.

Je devais avouer que, lorsque j'avais entendu parler de cette expédition et de la nécessité de la présence d'historiens sur place, j'avais ressenti un léger pincement au cœur en comprenant que je ne pourrais pas y prendre part, à cause de toutes mes restrictions magiques. La seule consolation que je voyais, c'était que ce n'était pas l'équipe Thêta qui était en charge de cette fouille archéologique, ce qui me garantissait une fouille correcte, sans oubli de reliques.

Je sortis un médaillon, le posai sur le bureau, et me saisis de ma baguette magique, prête à lancer les sortilèges qui me permettraient de déterminer les protections qui l'entouraient.

- On ne va vraiment pas parler de ton verre avec Stiles Stuart ce soir ?

Je soupirai, me retenant de lancer un regard noir à l'horloge.

- Non, définitivement pas.

- Et de ta séance avec Margaret Royalmind ?

- Non plus. Cela me concerne, ce ne sont pas tes affaires.

- Oui, mais…

- J'ai du travail, l'horloge, la coupai-je sèchement. Je ne vais pas perdre de temps à discuter avec toi, nous n'aurons pas la même opinion, et je ne vais pas perdre de temps à discuter avec toi pour avoir une discussion stérile.

L'horloge bougonna dans son coin, pendant que je m'attelais à mes tâches professionnelles.

Penser à Stiles Stuart m'empêchait de penser à James et à Grace.

Et c'était ce dont j'avais le plus besoin, en ce moment.

.

.

.

Je secouai les deux peluches que j'avais dans chaque main, mais rien à faire. Alicia continuait de pleurer, apparemment inconsolable.

- Laisse tomber, soupira Lola en venant s'installer à côté de moi à même le sol. Elle pleure, tous les jours à la même heure, et il n'y a rien à faire.

Je grimaçai.

- Pas de chance pour toi…

- Ni pour Chuck, grimaça Lola. Personnellement, j'ai repris le travail partiellement, je ne suis parfois pas à la maison lorsqu'elle a ses crises. Mais pour Chuck, qui travaille depuis la maison…

Je regardai Alicia, qui pleurait toujours sans cesse, inconsolable pour une raison ignorée de tous.

- Vous devriez la faire garder dans la journée, lui suggérai-je.

Lola haussa les épaules.

- Sûrement. Mais tu connais Chuck…

Après avoir jeté un coup d'œil au bureau de Chuck, elle baissa légèrement la voix, même si les pleurs d'Alicia couvraient de toute façon sa voix.

- Il ne veut pas qu'on soit des parents qui ne s'occupent pas de leur fille. Il craint trop qu'on…

Elle se tut, se mordit la lèvre inférieure.

- Qu'on fasse le parallèle avec Heather, qui ne s'est jamais occupée de lui. Personne ne pensera cela, lui rappelai-je.

- Je sais, soupira Lola.

- Mais Chuck le pensera, et ça lui suffira pour s'en vouloir toute la journée, ajoutai-je. Si ce n'est toute la vie.

Elle me jeta un regard rempli d'étonnement.

- Je connais Chuck, lui rappelai-je. Presque autant que toi. Et concernant sa relation avec Heather, je pense même que je connais mieux que toi ses sentiments à son égard, ajoutai-je doucement.

Elle acquiesça lentement, absolument pas vexée par cette vérité que j'énonçais. Lola n'aurait jamais été jalouse du fait que je puisse connaître mieux qu'elle une facette de la personnalité de Chuck. Elle nous connaissait depuis de trop nombreuses années pour avoir ce sentiment à mon égard.

- Je me demande souvent ce qu'aurait été ma vie avec Chuck, si Heather avait cherché à garder contact avec lui, même de manière occasionnelle, murmura Lola. Il aurait sûrement préféré, mais il refuse de me parler de ce qu'il voudrait vraiment, la concernant…

Je secouai la tête.

- Franchement, non. Il n'aurait pas préféré. Ses passages chez elle, lorsqu'il était adolescent, étaient une véritable torture. Elle l'accueillait comme on accueillerait un lointain parent, il en revenait plus triste qu'autre chose, me rappelai-je.

Et je réalisai, au regard surpris de Lola, que Chuck n'avait jamais dû lui parler de cela. Elle était au courant de sa relation complexe avec sa mère, mais pas de tous les détails, de toute évidence.

Je détournai le regard, et me concentrai sur Alicia, qui pleurait toujours, sans aucune raison valable. Je ressentis un légèrement pincement au cœur en me rappelant que je ne connaîtrais pas la joie d'être mère – foutu anneau Andvaranaut, foutus Rapaces Nocturnes – avant de me consoler en me disant que je pourrais toujours profiter de la présence des enfants de mes amis.

J'allais devoir pousser les uns et les autres à avoir des enfants, d'ailleurs. Histoire de ne pas me reposer que sur Chuck et Lola pour étoffer mon besoin de passer du temps avec les enfants des autres.

- Tu veux un thé ? s'enquit Lola en se redressant.

- Volontiers !

- Je reviens tout de suite.

Elle s'éloigna, me laissant avec Alicia, qui commençait à se calmer. Je pris une peluche qui traînait, l'agitai devant elle, et commençai à lui raconter la seule comptine que je connaissais du monde sorcier, celle du Demiguise qui ne voulait plus jamais disparaître. Jill me l'avait racontée jusqu'à mes huit ans, lorsque j'avais décrété que je ne voulais plus écouter ou lire des histoires inventées, seulement des histoires qui avait réellement eu lieu. Je n'avais jamais su si c'était une comptine qu'elle entendait dans son enfance, ou si elle l'avait totalement inventée, mais elle avait toujours fait en sorte que j'aie conscience de mon héritage magique, et cette comptine était une manière efficace de ne pas perdre ce lien.

Lola ne tarda pas à revenir avec les tasses de thé promises, et elle revint s'installer à côté de moi. Elle posa une assiette remplie de scones entre nous.

- J'adore cette comptine, m'avoua-t-elle avec un sourire attendri, et répondant par là-même à mon interrogation. C'est une des premières que j'ai apprises en anglais, lorsque j'apprenais votre langue pour pouvoir échanger plus facilement avec Chuck. Qu'est-ce qu'on peut faire par amour, quand on est adolescent… J'étais complètement obsédée par lui ! s'esclaffa-t-elle.

- C'était pareil pour Chuck, me rappelai-je. Et il a fait beaucoup moins d'efforts que toi, pour apprendre l'espagnol, grimaçai-je.

Les quelques efforts de Chuck, pendant les vacances scolaires, s'étaient toujours soldés par des échecs – et par beaucoup de rires de mon côté.

- Sers-toi, me proposa-t-elle en montrant les scones.

Je regardai l'assiette avec réticence.

- Ce n'est bien évidemment pas moi qui les ai cuisinés, me rassura-t-elle. C'est Ellie…

Je poussai un soupir de soulagement. La belle-mère de Chuck était une bien meilleure pâtissière que Lola, j'avais pu m'en assurer au fil des années.

Je mordis dans mon scone.

- Comment est-ce que tu te sens, depuis que Chuck est venu te rendre visite ? s'enquit soudainement Lola.

Je haussai les épaules. Je n'avais pas une folle envie de discuter avec elle de mes sentiments contradictoires, de mon mal-être permanent, et de mes séances avec Margaret Royalmind pour me changer les esprits.

Est-ce que je pouvais dire que j'avais fini par accepter le fait que James soit en couple avec une personne qui n'était pas moi ? Oui, en effet, je l'avais accepté. Est-ce que je me sentais pour autant très mal à l'aise en y pensant, et est-ce que je faisais tout pour ne pas laisser mes pensées vagabonder vers James ? Bien entendu.

J'étais venue chez Lola pour passer du temps avec une personne qui ne me parlerait pas de James. J'étais venue jusqu'ici en me persuadant qu'à aucun moment, le souvenir de James allait se rappeler à moi.

C'était un échec total.

J'essayais, tant bien que mal, jour après jour, de me sortir James de la tête, et je n'y arrivais pas. Je savais qu'il allait de l'avant, et moi, inlassablement, je retournais à mes souvenirs, et j'essayais de refaire notre histoire, depuis le début, pour empêcher qu'elle se finisse d'une telle manière.

Bien évidemment, cela ne fonctionnait pas.

J'avais réussi à me donner l'illusion que tout allait bien mais depuis que Chuck était venu me voir, je ne cessais de me morfondre, de ressasser le passé, et de m'empêcher d'avancer.

Je me faisais du mal et, pour une fois, ce n'était même pas volontairement.

Une fois de plus, mon sommeil en pâtissait, et courir le matin était devenu une nécessité. Je craignais chaque jour que quelqu'un d'autre que Margaret Royalmind me fasse remarquer que mon rythme de vie n'était pas sain, car je craignais de ne pas réussir à rester calme devant cette hypothétique réflexion – et perdre alors une personne de mon entourage qui aurait bien voulu m'adresser la parole.

Je tournais en rond, revenant sans cesse au point de départ, alors que tout autour de moi, je ne voyais que des personnes qui avançaient.

Sauf que je n'avais jamais été une personne qui tournait en rond, et je ne savais pas comment sortir de ce cercle infernal.

- Je ne me sens pas très bien, avouai-je à Lola, du bout des lèvres. Mais ça va aller, pas vrai ?

Je souris vaillamment, et j'eus la sensation que je réussissais à convaincre Lola de mon état émotionnel stable.

Comme quoi, mes séances chez Margaret Royalmind m'avaient au moins appris cela – savoir mentir de mieux en mieux, et que plus personne ne soit en mesure de discerner mes mensonges.

Lola passa un long moment à me changer les esprits, ce jour-là. Elle avait un don pour ne pas aborder les sujets qui pouvaient mettre mal à l'aise une personne, lorsqu'elle estimait qu'il n'était pas nécessaire de mettre quelqu'un dans une telle situation. Elle me parla de sa vie en Espagne, du fait que sa famille lui manquait. Elle aborda le sujet de Mélina, qui lui semblait très étrange ces derniers temps, et je rebondis en lui avouant que pour ma part, je n'avais plus eu de nouvelles de Mélina depuis plusieurs semaines, ce qui commençait à m'inquiéter sérieusement. Je ne vis pas le temps passer, et c'est uniquement lorsque Chuck émergea de son bureau, le regard égaré et les yeux rougis, que je réalisai que j'étais là depuis très longtemps – assez longtemps pour que Chuck ait écrit plusieurs pages de son futur roman.

- Il est temps pour moi de vous laisser, conclus-je en me levant du fauteuil où je m'étais réfugiée.

- Tu ne veux pas rester manger avec nous ? proposa Chuck en se penchant pour prendre sa fille dans ses bras.

Je secouai la tête.

- C'est gentil de m'inviter, mais je crois que vous n'avez pas besoin d'une personne en plus à table.

Ils me jetèrent un regard surpris, et je les désignai d'un vague geste de la main.

- Sans vouloir être malpolie, vous paraissez vraiment négligés et épuisés. Si je mange avec vous, je vais rester tard, vous allez vous coucher encore plus tard… Vous n'êtes clairement pas en état d'avoir des invités chez vous en ce moment ! me moquai-je. Entre Alicia et les préparatifs du mariage, vous n'avez pas le temps de vous poser, et ça se voit, grimaçai-je.

Ils voulurent protester, mais c'était si faible que cela ne faisait que renforcer mon opinion. Je les pris rapidement dans mes bras chacun à leur tour, embrassai Alicia sur le front, et repartis de chez eux.

J'étais sincèrement heureuse de ce moment passé avec Lola, durant l'après-midi. Je n'avais pas souvent l'occasion de passer du temps seule avec la conjointe de Chuck, et je profitais de ces moments lorsqu'ils se produisaient. De plus, j'avais pu me laisser aller à la mélancolie sans culpabiliser, et cela m'avait fait énormément de bien.

C'est pour cela que lorsque je vis Ginny Potter sur mon palier, alors que je n'avais définitivement pas envie d'avoir une conversation délicate, ce n'est pas le calme qui s'empara de mon esprit.

Ce fut plutôt une tempête enragée.

- Salut, Astrid.

- Qu'est-ce que tu fais là ? demandai-je sèchement à la journaliste sportive.

- Je t'attendais…

Je jetai un œil à ma montre. Les horaires de Ginny n'étaient pas fixes, mais vu l'heure, elle m'attendait peut-être depuis plus d'une heure.

- J'étais sortie.

- De toute évidence… Comment vas-tu, Astrid ?

Le ton de Ginny était avenant. Suppliant. Intéressé.

Et cela ne fit qu'augmenter ma colère.

Son mari était prêt à partir chasser les Rapaces Nocturnes, ainsi que mes anciens collègues Invisibles, cela n'aurait aucune répercussion sur sa réputation, cela allait le mettre en danger, elle savait pertinemment que j'étais contre cette décision, et elle osait venir me voir pour me demander comment je me portais ?

Le culot des Potter n'avait pas fini de me surprendre.

- Il est tard, Ginny, soufflai-je en guise de réponse. Qu'est-ce que tu fais ici, sur le palier de mon appartement ? Ou, plutôt, pourquoi est-ce que tu m'attendais ?

Elle parut comprendre qu'il ne servait à rien, aujourd'hui, de s'encombrer de politesse avec moi.

- Pour discuter. Tu n'as répondu à aucune de mes lettres, ces derniers jours.

- C'est-à-dire que je ne les ai pas toutes lues, lui avouai-je.

- Oh…

Elle semblait sincèrement peinée de ce que je lui disais, mais cela ne me provoqua rien de plus qu'un très vague pincement au cœur.

J'avais décidé de m'éloigner des Potter. James ne voulait plus de moi, Harry voulait se sacrifier dans sa grande bonté, et Ginny voulait tenter de garder du lien avec moi pour se donner bonne conscience ? Très peu pour moi.

Ginny parut rassembler son courage pour me convaincre. Elle avait certainement eu le temps de répéter ce qu'elle allait me dire, en m'attendant sur le pas de ma porte. Dommage pour elle, je ne comptais pas être réceptive à ce qu'elle allait me dire.

- Écoute, Astrid, je comprends que la décision de Harry te surprenne et, même, te mette en colère. C'est normal d'être en colère, c'est une réaction normale, chez certains, lorsqu'une personne qu'ils apprécient se met en danger. On se met en colère pour ne pas paniquer. Mais ce n'est pas une raison pour nous tourner le dos, m'assura-t-elle dans un sourire timide. Encore une fois, tu as fait partie de la famille, et je pense sincèrement que…

Je ricanai, l'interrompant sans le vouloir réellement.

Ou peut-être que si. Peut-être que j'avais envie d'être méprisante, au point de faire taire Ginny.

- Une famille… Ginny, par Merlin. Me parler de famille. À moi. Sincèrement ? Je suis la personne de ton entourage qui doit avoir la famille la plus dysfonctionnelle et, par Merlin, t'as connu une guerre, alors des familles dysfonctionnelles, t'en as croisé quelques unes.

- Oh, Astrid, tu sais bien que ce que je voulais dire…

- Non, l'interrompis-je. Non, je ne sais pas. Et tu sais quoi ? Je m'en moque, à présent. J'ai dit ce que j'avais à dire, lorsque j'ai vu ton mari, il y a quelques semaines. Est-ce que tu es là pour m'annoncer qu'il renonce à se lancer à la poursuite des Rapaces Nocturnes ?

Ginny ne répondit rien – son silence valait tous les discours.

- Alors, tu sais quoi ? Oublie-moi. Je ne veux pas faire partie de cette famille, et encore moins dans ces conditions. Si tu arrives à passer au-dessus de ce que Harry fait au travail, grand bien te fasse. Mais le fait qu'il soit un héros de guerre ne devrait pas t'autoriser à tout lui pardonner.

- Ce n'est pas ça, c'est…

- Bien sûr que c'est ça ! m'énervai-je, et j'aperçus un éclair d'angoisse dans les yeux de Ginny. Si je prenais la même décision que Harry, tout le monde sorcier me tomberait dessus, et on m'enverrait tout de suite à Azkaban, et tu le sais très bien !

Je crois que je passais pour une folle auprès de mon ex belle-mère. Et vous savez quoi ? Je m'en moquais. Sincèrement.

J'en avais marre des faux semblants. Marre d'être la parfaite Invisible en rédemption, docile et sage. Marre de devoir rester calme en toute circonstance, car c'était ce qu'on attendait de moi.

J'avais des émotions. Et peut-être qu'elles étaient devenues bien trop intenses pour bon nombre de sorciers depuis que j'étais passée chez les Invisibles, mais je m'en moquais.

- C'est tout ce que tu es venue faire ce soir ? Voir si j'étais en forme, parce que je ne répondais pas à tes lettres ?

Le regard que Ginny posa sur moi me fit comprendre que je l'avais blessée. J'enfermai mes sentiments dans une petite cage, et empêchai l'émotion de prendre le dessus pour me laisser attendrir par sa peine.

Je refusais d'être blessée en me rapprochant une nouvelle fois des Potter. Je devais commencer à me protéger.

- Harry voudrait que tu prennes le temps de venir lui parler, me dit-elle enfin. Je crois qu'il a besoin de ça, après votre dernier échange…

Je lui jetai un regard froid.

- Eh bien, moi, j'ai besoin que vous me laissiez reprendre ma vie. Sans vous pour interférer au milieu de chacune de mes journées. Non, je n'irai pas voir ton mari et, une fois de plus, par Merlin, arrête de m'envoyer des lettres. Je n'y répondrai pas.

Ginny paraissait de plus en plus peinée par ce que je lui disais, mais je parvins à ne pas céder à l'apitoiement.

- Est-ce que tu voulais autre chose ? m'enquis-je sèchement.

Elle secoua doucement la tête.

- Alors, merci de te décaler. J'aimerais rentrer chez moi.

Ginny soupira, avant de faire ce que je lui demandais.

- Je te jure sincèrement, Astrid, que quoi que tu penses de nous, quoi que tu penses des décisions de Harry, quoi que tu penses être le mieux pour toi… Tu seras toujours la bienvenue chez nous.

Je posai une main sur ma poignée de porte, ouvris mon appartement, et posai un pied à l'intérieur avant de me retourner vers elle.

- Ginny… Je suis sortie de votre vie. Au lieu de vouloir à tout prix que je reste proche de vous, tu ferais mieux de t'occuper de ta nouvelle belle-fille. Arrête de t'accrocher à moi, alors que je ne veux plus être liée à vous.

Dans son regard, je vis la blessure que provoquaient mes paroles. Je notai qu'elle se sentait offensée, vexée que je la mette à l'écart. Et profondément touchée, également, que je ne veuille pas d'elle dans ma vie. Mais j'avais conscience, au plus profond de mon être, qu'il valait mieux que les choses se déroulent ainsi. Ginny ne pouvait pas rester proche de moi, pas alors que son mari voulait chasser les Rapaces Nocturnes. Elle ne réalisait certainement pas ce que cela signifiait, ni les risques inconsidérés que prenait Harry, mais moi, j'en avais totalement conscience, et je voulais m'en prémunir. Alors, j'enfonçai le clou, espérant que mes mots la dissuaderaient de jamais venir frapper une nouvelle fois à ma porte.

- Tu vaux mieux que ça. Tu vaux mieux que de rester proche d'une Invisible, je t'assure.

Et sur ces dernières paroles, je franchis réellement le pas de mon appartement, et claquai la porte derrière moi.


Lumos

Eh bien le bonjour ! Je n'avais pas menti, il s'est passé tout ce que je vous avais dit qu'il se passerait.
Comment allez-vous ? J'espère mieux qu'Astrid qui, vraiment, a besoin de se reconstruire, là. On croise bien évidemment les doigts pour que ça arrive rapidement, parce que, tout de même, elle n'est pas obligée d'être dans un sale état tout le temps. Bien sûr, une fois de plus : je ne suis pas psychologue, et ne prenez pas comme conseils ce que peut dire Margaret Royalmind à Astrid, tout ceci est fiction.
Merci à toutes et tous pour les reviews, vous êtes géniaux :) ! Je crois que j'ai répondu à toutes, j'ai eu un doute… Si ce n'est pas le cas, faites-le moi savoir, sinon, vous avez toutes et tous une réponse dans votre messagerie privée du site :)
Un immense merci à DelfineNotPadfoot pour ses corrections, et grâce à qui la lecture est plus fluide, semaine après semaine.
Je vous dis à la prochaine pour un nouveau chapitre. Cette fois, Astrid va recroiser nos jumeaux favoris, mais également un autre Potter (ils ne la lâchent définitivement pas…). Et il paraît qu'elle va pratiquer le sport favori des sorciers…
À très vite, merci encore d'être là pour chaque chapitre :)

Nox