Juin 2032 – Partie I
J'aurais dû comprendre que mes séances avec Margaret Royalmind allaient devenir de véritables tortures, à présent que les Invisibles reprenaient le devant de la scène. Harry m'assurait que cela allait se calmer, que les sorciers allaient bientôt nous oublier, une fois de plus, mais je n'arrivais pas à avoir les mêmes convictions que lui – certainement parce que je vivais avec mon statut d'Invisible depuis des années, et que j'avais conscience que les sorciers n'oubliaient pas aussi facilement ce qui les marquait.
C'est ce que je me disais alors que je m'apprêtais à passer du monde des Moldus à celui des sorciers.
Je pénétrai dans l'auberge du Chaudron Baveur, et entendis un sifflement masculin saluer mon entrée. Je fis glisser ma capuche qui dissimulait mon visage, et me tournai vers le malotru.
- Je suis une ancienne Invisible, toujours intéressée, face de Troll ? sifflai-je en le fusillant du regard.
Les rares couleurs de son visage disparurent immédiatement, et je ne pus empêcher un sourire satisfait d'orner mon visage.
- Elle est cinglée, celle-là, murmura quelqu'un sur mon passage.
- Tu n'as pas idée, lui répondis-je en quittant le pub sans plus m'arrêter.
La séance avec la Psychomage m'avait épuisée. Elle insistait pour que je me rende sur la tombe de Jill, sur la mienne, sur celles de mes parents. Je ne voulais pas. Et lorsqu'elle ne parlait pas de mes parents, elle s'intéressait à Harry, et au fait que nous discutions à nouveau, aussi facilement que le feraient deux proches.
Régulièrement, Harry me faisait part des avancées sur le dossier des Invisibles et des Rapaces Nocturnes. J'étais intimement convaincue qu'il n'avait aucun droit de faire cela, et que c'était pour cette raison qu'il venait toujours jusque chez moi, et qu'il ne m'informait de rien par écrit. J'appréciais le geste, bien entendu, mais ses venues impromptues interrompaient régulièrement des moments où Stiles était également présent. Outre le fait que je n'avais aucune envie que mon beau-père s'immisce dans ma vie privée, j'avais bien conscience que Stiles n'appréciait pas particulièrement d'être mis à l'écart de nos conversations, et ce de manière régulière.
Et Stiles… Stiles était patient, bien plus que ne l'avait jamais été James. Sauf que parfois, il était trop patient. Parler des Invisibles avec Stiles relevait de l'impossible, et si j'avais d'abord cru que cela allait être un soulagement pour moi, cela devenait finalement une vraie plaie. Dès lors que je souhaitais lui faire part d'un de mes trop nombreux traumatismes en lien avec cette organisation, il trouvait immédiatement une occupation bien plus importante à faire, me laissant seule à ronger mon frein. Je perdais alors le peu de patience que je possédais – je n'avais décidément pas la patience d'un sphinx.
Je pourrais insister, bien sûr, mais notre relation était, je crois, bien trop jeune et fragile pour que je tente d'aller à l'encontre de sa volonté de ne pas discuter.
Je soupirai, essayant de chasser de mon esprit les pensées qui l'encombraient, sans y parvenir. Mon quotidien me posait souci, ces temps-ci. J'avais besoin…
En réalité, je n'étais pas certaine de ce dont j'avais besoin pour être au mieux de ma forme. De calme, ou, à l'inverse, d'agitation ? C'était une bonne question.
Je pénétrai dans mon immeuble, et entrai dans mon appartement rapidement.
- Tu repars chez le voisin ? s'enquit l'horloge en râlant.
- Tu pourrais au moins faire semblant de ne pas me juger, soufflai-je.
- J'y arrive pas.
Je levai les yeux au ciel, et dispensai une rapide caresse à Fléreur, qui miaula immédiatement de mécontentement, me faisant comprendre que je ne m'occupais pas assez de lui – et je devais reconnaître qu'il avait raison. Cela me fendait le cœur de le laisser aussi souvent seul, mais Stiles n'appréciait pas spécialement la compagnie des créatures magiques – et l'horloge était incapable de se tenir correctement en sa présence.
- Et je ne repars pas chez Stiles, ajoutai-je en poursuivant la conversation comme si de rien n'était. Je vais jouer au Quidditch.
- Bah, le voisin pense que tu vas chez lui ce soir.
Je sortis la tête de ma chambre, mon haut de sport à peine enfilé.
- Ah ?
- Ouais, il a sonné plusieurs fois cette après-midi.
- Comment tu sais que c'est lui ? soupirai-je en continuant de me changer.
L'horloge inventait souvent des événements. Son imagination était débordante.
- Parce que la porte de son appartement s'ouvrait et se refermait régulièrement, au même rythme que les coups de sonnette, me dit l'horloge.
- Oh. C'est possible. Je vais le voir avant de partir, alors, lui assurai-je.
Nous n'étions pas censés nous voir ce soir, avec Stiles, mais j'avais peut-être mal compris notre organisation des prochains jours.
Je glissai le balai de Roxanne sous mon bras, en me demandant une fois de plus si j'allais trouver le courage de récupérer le mien chez James.
Une petite voix dans ma tête m'affirma que je ne trouverais jamais le courage nécessaire, et je la fis taire rapidement en secouant la tête, et en sortant de mon appartement, allant frapper à la porte de celui de Stiles.
La porte s'ouvrit en moins de cinq secondes, me surprenant énormément.
- Salut ! Oh.
Le sourire de Stiles avait disparu aussi rapidement en voyant que j'avais mon équipement de Quidditch qu'il avait surgi en me reconnaissant.
- Tu vas jouer au Quidditch ce soir ? grimaça-t-il.
Une petite pointe d'agacement se faisait entendre dans le ton de sa voix, me faisant comprendre que lui et moi avions des attentes totalement différentes pour la soirée.
- Oui, je…
- Tu crois que tu peux annuler ? m'interrompit-il immédiatement.
Je détestais être interrompue. Comme beaucoup de personnes, certes. Mais alors que j'étais sur le point d'expliquer pourquoi j'allais au Quidditch, me faire interrompre m'était insupportable.
- Pas vraiment, non, dis-je sèchement.
L'air de Stiles s'adoucit un peu. Il avait certainement compris que je n'avais pas apprécié son intervention.
- C'est juste que… Je pensais qu'on allait passer la soirée ensemble. Tu sais, comme tu m'as dit que tu allais travailler de nuit principalement lors des prochaines semaines, je me suis dit qu'avant que tes horaires soient complètement en décalés des miens, ça serait bien qu'on arrive à avoir du temps pour nous, et…
Je me mordis la lèvre inférieure, me sentant soudainement très stupide. Stiles avait raison, et son souhait était compréhensible.
Sauf que, de mon côté, je ne me sentais pas capable d'annuler au dernier moment un rendez-vous de Quidditch. Tous les sorciers et toutes les sorcières qui jouaient ne me faisaient pas encore confiance, et j'avais conscience qu'au moindre faux pas de ma part, les joueurs allaient m'en vouloir. Carolingien continuait à faire des piques sur mon absence de constance de ces dernières années, et je refusais de lui donner la satisfaction d'avoir eu raison en me défilant au dernier moment.
Le problème, c'est que ce genre de pensées, je n'arrivais pas à les partager avec Stiles. J'avais essayé, à plusieurs reprises, ces dernières semaines, mais il était incapable de me comprendre. À chaque fois que je lui faisais remarquer que des personnes que nous avions tous les deux connues à Poudlard n'avaient aucune confiance en moi, il me conseillait de laisser le temps faire son effet.
Sauf que c'était bien plus complexe que cela, et qu'il refusait de le voir.
- Cela ne va pas être possible ce soir, dis-je à Stiles. Mais tu sais, ce n'est pas parce que je vais travailler de nuit que je vais être moins disponible. J'ai déjà eu l'habitude de travailler avec des horaires différents, je sais m'adapter…
J'attendis que Stiles acquiesce, sous-entende qu'il avait conscience que j'aie eu des rythmes différents suite à mon passage chez les Invisibles. J'attendis en vain. Encore une fois, il préféra feindre l'ignorance, et ne pas chercher à enclencher la conversation sur cette période de ma vie.
- D'accord, soupira-t-il. Je comprends…
- Désolée, ajoutai-je. Mais promis, on va se voir autant que d'habitude.
Il ne paraissait pas convaincu, sauf que je n'avais pas le temps de le convaincre – et pas l'envie, non plus.
Je me hissai sur la pointe des pieds, l'embrassai rapidement, et me reculai.
- Bonne soirée !
- Essaie de ne pas te blesser ! me lança-t-il alors que je tournai les talons.
Je lui répondis par un simple signe de main, avant de dévaler l'escalier. J'avais, effectivement, eu la bonne idée de recevoir un Cognard en plein genou lors de notre dernière session de Quidditch, ce qui m'avait gênée pendant quelques jours, malgré les soins appliqués à peine rentrée chez moi. Même la magie ne peut soigner plus rapidement que le corps en a besoin… Et puis, j'étais de toute façon limitée en magie de soin, et ne pouvais pas soigner entièrement une blessure trop grave.
Les autres joueurs de Quidditch m'acceptaient avec plus ou moins de réticence, selon les jours. Moi qui avais cru que ma première séance avec eux serait la plus ardue, j'avais pris conscience, suite aux dernières révélations sur les Invisibles, que je me trompais lourdement. Depuis, même les joueurs qui avaient voulu faire partie de mon équipe rechignaient. Seule Léana, Pete et Liz restaient fidèles à leur envie de jouer avec moi – certainement un reste du respect qu'ils avaient eu pour leur capitaine, lorsque j'avais eu ce rôle.
J'arrivai sur le terrain de Quidditch avant tout le monde, me permettant de profiter du calme avant la tempête. Je grimpai dans les tribunes, posai mon balai à mes côtés, et regardai le stade désaffecté, songeant aux différents matchs qui avaient pris place sur cette surface – notamment un match de finale opposant l'équipe des Canons de Chudley aux Harpies de Holyhead, à une époque où les Canons avaient une équipe digne de ce nom.
Venu de je ne sais où, un souvenir de mes derniers jours – ou presque – à Poudlard me revint soudainement. James m'avait annoncé que ses parents avaient une place pour moi pour la finale de la Coupe du Monde de Quidditch. J'avais sauté de joie, ce jour-là.
C'était si lointain, comme souvenir… Elle aurait été comment, ma vie, si je n'avais pas rejoint les Invisibles ? Si Will et Jones ne m'avaient pas contactée ? Oh, bien sûr, je me doutais que ma vie n'aurait pas été toute simple. Je comptais rejoindre les Aurors, et avec le recul d'aujourd'hui, je réalise que j'avais toutes mes chances de les rejoindre. Je réalisais sans peine également que, vu mon lien de parenté avec les Rapaces Nocturnes – merci mes parents – j'aurais certainement dû croiser cette organisation à un moment ou à un autre, et que nos rencontres auraient pu mener à ma mort – parce que l'entraînement des Aurors n'était pas à la hauteur pour un affrontement avec les Rapaces Nocturnes. Peut-être que James et moi, c'était une histoire qui n'aurait pas fonctionné, même sans les Invisibles. Mais est-ce que nous en serions là aujourd'hui ? Être arrivés à un point où je repousse les rares moments où nous devons nous croiser, car j'ai trop peur de dire ce qu'il ne faut pas ? Est-ce que je jouerais au Quidditch avec des personnes que je connais à peine ?
Je n'étais pas férue de Divination, ni d'aucune de ces magies obscures et incertaines, mais je le regrettais presque, soudainement. J'aurais peut-être pu étudier mes différentes options de vie, et découvrir ce qui me serait arrivé, si mes choix avaient été autres…
Je soupirai. Ma vie me semblait bien compliquée, soudainement. Est-ce que je prenais la bonne direction ? Est-ce que je n'étais pas en train de me conformer à ce qu'on attendait de moi – travail, soutien psychologique, rentrer dans les rangs, petit-ami – simplement parce que cela était plus simple à gérer pour moi ? Si je décidais de tout envoyer se briser contre un mur, avec un bon vieux sortilège de Bombarda, est-ce que les conséquences seraient si désastreuses que cela ? Est-ce que je me sentirais plus perdue que je ne l'étais aujourd'hui ? Je n'en étais pas certaine.
Un léger pop ! se fit entendre en bas des gradins, et à mon grand soulagement, je reconnus la tignasse de Pete. Il se tourna vers moi instantanément, et m'adressa un signe de main avant de grimper les escaliers branlants pour me rejoindre.
- Salut, Astrid. C'est vraiment pas sécuritaire, de monter par ici…, dit-il en désignant les escaliers.
- J'aurais bien fait des réparations, mais je n'en ai pas le droit, soupirai-je.
- Oh.
Il parut soudainement confus, et je dus sortir mon meilleur sourire pour le rassurer. Pete avait clairement des difficultés à me parler des Invisibles, même s'il semblait ne pas vouloir éviter le sujet pour autant. Il ne savait simplement pas comment en parler, certainement parce qu'il ne s'était pas intéressé à l'affaire plus que nécessaire.
- Bon, en même temps, on vient ici pour jouer, pas pour regarder des matchs, dit-il maladroitement. Tu as passé une bonne semaine ? enchaîna-t-il rapidement.
- Pas vraiment, grimaçai-je.
- Super. Je ne vais plus rien dire, j'ai l'impression de me comporter comme un Éruptif dans un magasin de porcelaine ensorcelée, souffla Pete.
Je ris doucement.
- Ne t'inquiète pas. J'aime autant ça.
Il fit une moue que je ne compris pas, comme incapable de trouver les mots justes pour relancer la conversation. Mais j'avais l'habitude, c'était souvent le cas avec moi, depuis que j'avais quitté les Invisibles.
- Et toi, ta semaine ? m'enquis-je.
Il haussa les épaules, et je ne cherchai pas à en savoir plus. Heureusement pour nous et pour le malaise ambiant qui menaçait de s'installer, d'autres de nos camarades de Quidditch finirent par transplaner sur le terrain de jeu, nous évitant de nous retrouver aussi timides que deux Noueux incapables de discuter.
- Eh, vous n'avez pas envie de jouer ? se moqua Léana en nous voyant confortablement installés. Allez, on se dépêche, il faut qu'on joue !
Pete se leva, et me tendit la main pour m'aider à me redresser. Nous descendîmes prudemment les escaliers, lui devant moi.
- Je suis désolé, chuchota-t-il soudainement.
- Désolé… Pour quoi ?
- Pour toutes les fois où je n'arrive pas à te parler. Je ne sais pas quoi faire des informations que j'ai eues te concernant, par des biais différents…
Je soupirai.
- Comme beaucoup de personnes, Pete. Mais si tu veux savoir quoi faire de ces informations, le mieux, c'est que tu m'en parles, pour que je te confirme qu'elles sont vraies…
Nous arrivâmes sur le stade, et il se tourna vers moi.
- Ouais. T'as raison. Ça sera plus agréable… Allez, on va jouer au Quidditch !
Et aussi vite que le malaise avait menacé de s'installer, il disparut. Je souris, pris mon balai, et grimpai dans les airs.
J'avais l'habitude que les joueurs, autres que Léana, Liz et Pete, n'entament pas la conversation avec moi, aussi, je fus plutôt surprise lorsqu'en fin de partie, Irina Silvestrov s'approcha et se planta devant moi.
- Oui ? demandai-je sans réussir à dissimuler la pointe de surprise qui se dégageait de ma question.
Elle désigna mon nez.
- Il ne t'a pas raté.
Je portai la main à mon nez, en grimaçant dès lors que je l'effleurai. Il était vrai que j'avais reçu un sacré coup, une fois de plus. Je devais avoir des potions chez moi pour arranger cette blessure, du moins en partie.
- Pourquoi est-ce que tu ne l'as pas encore soigné ? ajouta-t-elle.
- J'ai pas les droits.
Elle haussa un sourcil de surprise, et je me sentis obligée d'expliquer ce que je voulais dire.
- C'est un peu plus grave que ce qu'un simple Episkey peut soigner.
Je le savais, parce que j'avais déjà lancé un Episkey sur mon nez, et cela n'avait pas arrangé grand-chose.
- Et les sortilèges du dessus ne me sont pas autorisés. Parce que je suis une Invisible, ajoutai-je au cas où cela ne soit pas clair.
La baguette d'Irina Silvestrov surgit si rapidement que, dans un réflexe propre aux Invisibles, je sortis également la mienne. Je le regrettai dès le moment où j'aperçus de la crainte dans son regard, sans pour autant ranger ma baguette.
- Je n'allais pas te blesser, ou quoi que ce soit ! se défendit-elle. Je suis Guérisseuse. J'allais te soigner.
- Oh.
Je me sentis particulièrement bête, soudainement.
- Pourquoi ?
- Je viens de te le dire, souffla-t-elle en levant les yeux au ciel. Je suis Guérisseuse.
- J'ai entendu la première fois. Sauf qu'aujourd'hui, c'est la première fois que tu me le dis. Tu n'avais pas jugé nécessaire de m'informer de ce fait te concernant, la dernière fois que j'ai reçu un Cognard en plein genou, et que celui-ci s'est brisé.
Sale moment à passer, si vous voulez tout savoir.
Irina parut légèrement gênée, et un fard colora doucement ses joues.
- Disons qu'on m'a convaincue de te laisser une minuscule chance, grommela-t-elle. Je te le soigne, ton nez ?
- Qui t'a convaincue de cela ?
J'étais méfiante, et je n'étais pas certaine de souhaiter la laisser me lancer le moindre sortilège avant d'être certaine que ses intentions n'étaient pas mauvaises.
- Jason Seek, grommela Irina.
Et cette fois, ses joues prirent une teinte plus rouge.
- Jay ? Tu corresponds avec Jay ?
- Cela m'arrive. Je peux te soigner ou non ? demanda-t-elle pour la troisième fois.
J'hésitai encore un bref instant, avant d'acquiescer. Irina observa mon nez plus attentivement avant de lancer le moindre sortilège.
- Tu étais proche de Jay, alors ? À Poudlard, précisai-je. Comme vous continuez de discuter…
Elle haussa les épaules.
- On était tous les deux attrapeurs, et dans la même année. On avait beaucoup de cours en commun, et il m'a aidée plus d'une fois à rattraper mon retard dans des cours, ou pour des tactiques de Quidditch. Jason dans toute sa splendeur, en somme. Toujours prêt à aider tout le monde, sans aucune arrière-pensée.
Un sourire presque moqueur vint orner mes lèvres.
- Et toi, tu avais des arrières pensées ?
Elle me lança un regard noir et, d'une torsion de poignet, lança son sortilège. Mon nez craqua en se remettant difficilement en place, et je retins un gémissement de douleur. En revanche, je ne parvins pas à éviter que les larmes me montent aux yeux.
- Il est possible que j'aie imaginé que quelque chose soit possible entre lui et moi lorsqu'il a rompu avec son ex petite-amie.
Irina se tourna vers Léana Raven, en train de discuter avec ferveur avec Masako, avant de me regarder à nouveau.
- Disons que Léana m'a fait comprendre que ne m'appelant pas Lily Potter, mes chances étaient nulles. En restant optimiste. Elle a toujours su être réconfortante, cette Léana, grommela Irina.
- C'est amusant. Elle était bien plus réservée, lorsque je la connaissais à Poudlard.
- T'as pas idée d'à quel point ils ont tous changé, après ta fausse mort. Et pas forcément en bien. Voir des Serdaigle dans un tel état de détresse, c'était dur pour tout le monde.
Sur ces dernières paroles, elle me tourna le dos et s'éloigna vivement, rejoignant Steven Carolingien, qui m'adressa un regard noir, avant qu'ils ne transplanent ensemble.
- Eh bien, moi qui avais cru qu'on allait pouvoir devenir plus proches…, murmurai-je pour moi-même. Eh ! appelai-je. Je pars, à bientôt !
Tout le monde ne répondit pas à mon salut d'adieu, mais cela ne me gêna pas. L'indifférence était moins pire que les injures ou les mots blessants.
Nous avions joué pendant longtemps, plus longtemps que d'habitude, et je renonçai à passer voir Stiles, si cela n'était que pour quelques minutes avant qu'il n'aille se coucher – il avait besoin de beaucoup d'heures de sommeil chaque nuit, ce qui n'était plus mon cas depuis les Invisibles. Je rentrai directement à mon appartement, réfléchissant à ma dernière séance avec Margaret Royalmind – la Psychomage avait une nouvelle fois tenté de me faire aller sur la tombe de Jill, et la mienne, si cette dernière existait toujours. J'avais terminé la séance les nerfs à vif, prête à bondir comme un Sphinx à qui on aurait donné une mauvaise réponse à son énigme.
J'ouvris la porte de mon appartement en me demandant quand ma Psychomage allait laisser tomber cette idée ridicule de m'envoyer sur la tombe de ma tante.
- T'as du courrier, m'annonça l'horloge dès lors que la porte se fut refermée.
- Je préfère ça à un Épouvantard, soufflai-je, bien que je me demandai qui pouvait m'avoir envoyé une lettre aussi tardivement. C'est passé par un hibou postal prioritaire ? m'enquis-je.
- Oui, hibou prioritaire. Le fléreur a failli lui arracher quelques plumes…
Étrange, songeai-je en m'approchant de la fenêtre et en voyant l'enveloppe en question. Fléreur arriva à cet instant pour se frotter à mes jambes. Je le caressai d'une main, tandis que de l'autre, je me saisis de l'enveloppe.
- Rien à signaler ?
- Si par-là, tu me demandes de te dire que la bête à poils s'est hérissée comme elle le fait lorsqu'il y a un danger, alors, la réponse est non. Rien à signaler.
Le ton de l'horloge s'était fait quelque peu méprisant.
- Je sais que tu n'apprécies pas Fléreur, mais reconnais qu'il a déjà su se montrer efficace lors d'un danger. Plus que toi, qui étais figée…
- Eh ! Ce n'est pas de ma faute si je ne peux pas me défendre lorsqu'on me jette un sort ! Ta bestiole ne peut pas non plus attaquer ses agresseurs avec de la magie, à ce que je sache…
Je ne répondis pas, refusant de me lancer dans cette discussion perdue d'avance avec l'horloge. Elle avait toujours les mêmes arguments, qui finissaient par se heurter à mes affirmations, mais elle détestait toujours autant Fléreur.
Je me reconcentrai sur l'enveloppe. Qui pouvait donc bien me contacter ainsi ? Je décachetai la lettre, et récupérai le minuscule bout de parchemin à l'intérieur. Rien n'était lisible.
- Bordel. J'ai pas que ça à foutre, ce soir, grommelai-je.
- Ton langage !
- Ouais, bah ça va, t'es pas la plus polie de cet appartement, raillai-je en direction de l'horloge.
J'hésitai un instant à laisser le parchemin reposer jusqu'à demain matin, mais j'étais en même temps très curieuse d'en savoir plus. Cela m'intriguait assez pour que je me décide finalement à résoudre l'énigme dès ce soir.
- T'as l'air des Invisibles sur le visage, m'avertit alors l'horloge.
Je me figeai, hésitante.
- Qu'est-ce que tu veux dire ? finis-je par demander.
- Eh bien… Tu as l'air d'intense réflexion des Invisibles. Celui que tu prenais toujours avant d'étudier un dossier avec… Comment tu disais, déjà ? Tu prenais de la hauteur ?
J'acquiesçai, la gorge soudainement sèche.
- Voilà. Bah, là, actuellement, tu as exactement le même air…
- Et donc ? m'impatientai-je.
- Bah, rien. Je dis juste ça comme ça. Tu as le même air. Tu fais ce que tu veux de cette information.
L'horloge avait sûrement raison. Je devais avoir le même air, parce qu'au fond de moi, j'avais l'impression qu'une énigme d'Invisible venait de m'être fournie. Je ne ressentais pas cette adrénaline, celle des Invisibles, dans le cadre de mon travail au Museum – et si jamais Théodore Meadowes ne parvenait pas à m'obtenir des sorties exceptionnelles du territoire, je ne ressentirais plus jamais cette adrénaline, j'en avais l'intime conviction.
Dans un coin de ma tête, j'en avais conscience, j'espérais que cette lettre avait un lien avec les Invisibles, et que j'allais avoir de leurs nouvelles.
Je savais aussi que si cet espoir devenait réalité et que cela devait se savoir, cela ferait le plaisir de A. H., qui finirait par en entendre parler, et en profiterait pour proférer de nouveaux mensonges à mon sujet. Enfin, de nouveaux mensonges… A. H. passait son temps à affirmer que j'en savais plus que ce que je disais au ministère de la Magie, et que je devrais aider les Aurors à arrêter les Invisibles le plus rapidement possible. En soi, le fond de ses écrits ne variait jamais. C'était surtout la forme qui était sujette à variation.
Et alors que je prenais conscience de cela, je réalisai que ce que j'avais entre les mains n'avait rien à voir avec les Invisibles. Je poussai un soupir de déception.
Lorsque j'avais vu Bethany Jones, à la cérémonie de commémoration du deux mai, je lui avais demandé de m'expliquer comment contacter A.H., ce qu'elle avait fait rapidement. J'avais ensuite pris la décision la plus sensée qui puisse être suite à cela. Je n'avais pas prévenu Harry que j'avais le moyen de savoir qui était A. H., et j'avais envoyé une lettre via le moyen détourné de communication qu'il utilisait.
Mon instinct – et même pas celui d'Invisible, simplement celui de sorcière – me laissait sous-entendre que j'allais savoir si A. H. avait mordu à l'hameçon, ou s'il ne m'avait pas cru un seul instant.
Je pris ma baguette, posai le parchemin sur un meuble, et lançai un simple sortilège de Révélation.
Pour ma plus grande déception, cela suffit à faire apparaître des caractères sur le parchemin.
Chère G.,
Je vous remercie de m'avoir contacté. Je constate que vous me dites avoir des renseignements concernant Astrid Smith, et les Invisibles, à me donner, pour corroborer mes divers articles sur le sujet.
Je dois reconnaître que je suis intrigué par vos affirmations, et j'aimerais en discuter de vive voix avec vous. Toutefois, je ne fais cela qu'avec des personnes dont je connais le prénom. Pourriez-vous signer votre parchemin de votre prénom ? En gage de bonne foi, je m'engage à vous rencontrer le jour qui vous convient, à l'heure qui vous arrange, et dans le lieu que vous souhaitez.
Contactez-moi dès que vous le pouvez.
Cordialement,
A. H.
Je me mordis la lèvre inférieure.
- Des bonnes nouvelles ?
- Peut-être… Ou peut-être pas. Je dois réfléchir.
Je portai une main à ma bouche, et rongeai l'ongle de mon pouce gauche, ma main droite tenant toujours le parchemin reçu.
J'entendis vaguement l'horloge qui essayait d'attirer mon regard, mais je ne lui portai aucune attention. J'allai me coucher, l'esprit embrouillé par ce que j'avais lu dans cette lettre, hésitant sur la marche à suivre.
Le lendemain matin, je me réveillai tôt. Plus tôt que nécessaire, mais j'avais pris une décision.
J'aurais pu aller voir Harry. J'aurais pu lui donner la lettre, et lui dire de se débrouiller. Ou lui proposer de l'aider, de travailler conjointement. Mais je devais être honnête envers moi-même. Je ne faisais pas entièrement confiance aux Aurors, et je savais également qu'on ne me proposerait pas de travailler avec eux. Harry pourrait éventuellement m'accorder sa confiance, mais les autres ? Certainement pas.
Non.
Je devais faire cela toute seule.
Je me levai, pris mes affaires de sport. J'allais courir un peu. Et ensuite, je répondrais à A. H. Et il fallait également que je discute avec Thésée Meadowes.
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Margaret Royalmind fit battre ses cartes sur un rythme extrêmement régulier, et me regarda avec intensité. Cela m'agaça profondément, comme à chaque fois.
- Vous êtes certaine que c'est une bonne idée ?
- Qu'est-ce qui pourrait mal tourner ?
- Un millier de choses, me fit remarquer Margaret. Comme, notamment, le fait que les Aurors n'apprécient pas que vous enquêtiez sur une personne pour en savoir plus sur elle, alors que vous n'avez aucun droit de le faire.
- Les Aurors n'apprécieront pas uniquement s'ils l'apprennent, n'est-ce pas ?
- Vous comptez vous comporter comme une adolescente à chacune de mes interrogations, ou bien vous comptez devenir plus sérieuse ?
Je me tus, vexée.
- Voyons, Astrid ! Vous avez décidé d'agir ainsi uniquement pour vous prouver que vous avez encore de bonnes compétences pour enquêter, comme lorsque vous étiez une Invisible. Et également, pour vous sentir utile, n'est-ce pas ? Un autre Rapace Nocturne vient d'être retrouvé mort, et vous vous sentez inutile, en comparaison à vos anciens collègues, n'est-ce pas ?
Je me renfrognai sur mon siège. Bien entendu, Margaret Royalmind était loin d'avoir tort. Elle avait même entièrement raison.
- Vous devriez réfléchir un peu plus à vos motivations, Astrid. À pourquoi vous faites tout cela. Et à ce que vous voulez, et ce que vous ne voulez pas.
Je me crispai.
- Je sais ce que je veux.
- Non. Vous ne savez pas. Vous croyez, mais vous ne savez pas. C'est d'ailleurs pour cela que vous venez me voir avec autant de régularité. Vous pensez savoir, vous vous persuadez savoir, mais en réalité… Vous ne savez pas. Et ce n'est pas grave. C'est le cas pour beaucoup de personnes. Et moi, je suis là pour vous aider à savoir ce que vous voulez, et ce dont vous avez besoin.
- Et nous y voilà, murmurai-je avec ironie.
Un sourire froid vint habiller le visage de Margaret Royalmind.
- Vous savez déjà ce que je vais dire. Pourtant, à chaque fois, la conversation arrive au même stade, et vous ne faites rien pour m'en empêcher.
- Oh, allons. Vous faites toujours en sorte que cette conversation arrive à ce stade, vous aussi…
Elle ne rebondit pas sur ma perche.
- Vous devez faire le deuil de votre famille, Astrid. Réellement.
- Je croyais qu'il fallait que j'aille de l'avant, pas que je regarde en arrière…
- Sauf que pour avancer, vous devez laisser votre passé derrière vous, et pas seulement l'ignorer. Vous devez accepter qu'il a existé, et pour cela…
- Ouais, ouais, je connais la rengaine.
- Alors, pourquoi n'êtes-vous pas encore allée à Eastbourne ? Ni à… Où sont enterrés vos parents, déjà ?
- Ne parlez pas d'eux, grognai-je.
Un sourire satisfait vint orner les lèvres de Margaret Royalmind, qui jeta alors un coup d'œil à sa montre.
- On va continuer à parler d'eux, Astrid, je vous en fais la promesse. Mais pour le moment, nous allons arrêter cette séance, nous avons déjà bien trop parlé, et j'ai d'autres patients après vous. Mais nous reviendrons sur le sujet de vos parents, et ce sous peu.
- Plutôt mourir, murmurai-je en me levant.
- Oui, vous l'avez déjà fait une fois, en tout cas pour la majorité du monde sorcier, et cela ne vous a pas aidée à vous débarrasser d'eux pour autant…
J'eus une folle envie de l'insulter, mais je sus me retenir.
Je sortis de ma séance avec Margaret Royalmind en étant encore plus agacée qu'avant notre rendez-vous. Pour mon plus grand plaisir, je ne croisai aucun sorcier qui me regarda étrangement, ou qui m'insulta parce que j'étais une Invisible. Cela changeait de mon quotidien.
J'arrivai devant l'appartement de Stiles, et entrai sans frapper.
- Hey ! T'es déjà rentrée ? s'étonna Stiles.
Je m'approchai de lui, l'embrassai, puis me jetai sur le canapé.
- Ouais. T'as fini ton rapport pour le ministère de la Magie de Biélorussie ? demandai-je.
- Quasiment. Tu peux attendre ? Je prépare le repas ensuite.
- Pas de problème, le rassurai-je.
J'attendis patiemment, regardant le plafond, les bras croisés sur mon estomac.
- Tu as eu des nouvelles du ministère pour tes prochains voyages ? demandai-je à Stiles.
Il soupira.
- Oui, je vais devoir partir une semaine avant la fin de l'été. Ça m'ennuie, j'aurais préféré rester ici pour qu'on passe l'été ensemble… Tu as de la chance que ton travail ne t'oblige pas à partir !
Je me crispai.
- Je te rappelle que Thésée Meadowes fait tout pour que je puisse partir en déplacement, justement, pour rejoindre les archéomages.
Stiles se leva, et m'adressa une moue entendue.
Sauf que je ne compris pas ce qu'il essayait de me faire comprendre par cette expression.
- Qu'est-ce qui t'arrive ? Pourquoi tu fais cette tête ?
- Parce que… Tu as dit toi-même que tu n'aurais jamais l'opportunité de partir, que le ministère de la Magie ne t'accorderait jamais de partir. Alors, que tu me dises que Thésée Meadowes fait tout pour t'aider, j'ai du mal à y croire. On est d'accord que cela n'arrivera jamais, pourquoi est-ce que tu t'obstines à dire que tu finiras par partir ?
Je me redressai rapidement, m'installant en position assise sur son canapé.
- Tu… plaisantes, pas vrai ? demandai-je d'une voix blanche.
- Eh bien, non. Tu l'as dit toi-même. Il y a peu de chance que tu partes. Pourquoi est-ce que tu te fais de faux espoirs, comme ça ?
- Et pourquoi est-ce que toi, tu n'essaies même pas de me soutenir, et d'être plus positif ? De me dire que les choses vont peut-être changer, que je vais peut-être pouvoir sortir du territoire, à un moment ou à un autre, sans que ce ne soit un problème pour les sorciers ?
Stiles soupira, affligé. De mon côté, je sentis monter une colère sourde en moi, détestant ce que j'entendais de la part de mon petit ami. Pourquoi était-il aussi peu encourageant ? Aussi terre à terre ?
- Je suis certain qu'un jour ça ira mieux, mais… Je ne vais pas te donner de faux espoirs ! Vu la situation actuelle, cela ne va pas s'arranger tout de suite. Cela ne sert à rien de crier sur tous les toits que tu mérites de sortir du territoire, alors que…
- Je ne te demande pas de le crier à tout le monde ! m'énervai-je.
- Non, mais tu voudrais que je plaide en ta faveur, à mon niveau, pas vrai ? rétorqua-t-il. Auprès de mes amis, de mes collègues, que je leur dise que ton… passé ne devrait pas influencer ton futur, c'est cela ?
Je me tus, mouchée par son argument qui était entièrement vrai.
- Tu sais très bien que ce n'est pas dans ma nature ! poursuivit-il. Je crois sincèrement qu'il vaut mieux faire profil bas, pour qu'ensuite, les sorciers se rendent compte que tu n'es pas un danger, que tu n'as plus rien à voir avec ce que tu as… été, buta-t-il. Et ensuite, peu à peu, tu pourras demander d'obtenir des avantages, et…
- Des avantages ? Ce ne sont pas des avantages, dans mon cas, ce sont des droits ! m'insurgeai-je. Et de pouvoir travailler dans les meilleures conditions possibles ! Par Merlin, Stiles, tu pourrais au moins être neutre, pas me dire de faire profil bas. Ceux qui me rabaissent dans les journaux ne font pas profil bas, eux…
- Justement ! Laisse-les parler, et attends qu'ils se lassent.
- Tu ne veux pas comprendre ! m'exclamai-je en le faisant sursauter. Ils ne se lassent jamais. J'ai déjà vécu cela, tu comprends ? Cela ne se termine jamais. Ils ne veulent pas me laisser tranquille.
Stiles secoua la tête, apparemment dépité et incapable d'ajouter le moindre argument. Il se leva alors, et pendant un bref instant, je crus sincèrement qu'il allait venir me rejoindre, me prendre dans ses bras, et me rassurer. Me consoler. Je n'attendais que cela. J'avais besoin de cela, j'avais envie que, pendant un instant, mon petit ami puisse être le soutien dont j'avais besoin.
Sauf que c'était utopique. Invisible un jour, Invisible toujours, n'est-ce pas ? J'avais tendance à oublier que les autres sorciers estimaient que je n'avais pas besoin d'être consolée. Qu'ils devaient me laisser tranquille, tout le temps.
Oui, j'ai cru que, pendant un instant, Stiles allait me rejoindre.
Mais il m'avait prévenu qu'il devait préparer le dîner. Alors, au lieu de s'arrêter à côté de moi, il se contenta de me serrer l'épaule rapidement, avant de disparaître dans la cuisine.
Et moi, je restai sur son canapé, complètement frustrée de ne pas réussir à avoir une conversation complète avec Stiles sur mon passé d'Invisible. Il finissait toujours par fuir la conversation, ou par détourner le sujet. Nous n'allions jamais jusqu'au bout de notre désaccord. Cela devenait pesant pour moi.
- Stiles ? appelai-je.
- Oui ?
- Est-ce que tu les crois ?
- De quoi est-ce que tu parles ?
Il ne sortit pas de la cuisine, m'agaçant au plus haut point. S'il voulait m'éviter, il ne s'y prendrait pas autrement. Il savait très certainement que je n'avais pas terminé notre conversation, et ne voulait pas être face à moi pour cela.
- Les journalistes, enfin, A. H… Est-ce que tu le crois, lorsqu'il dit que j'aide les Invisibles ?
Le silence de Stiles fut très long. Mon cœur battit plus fort, attendant et craignant sa réponse. Je ne savais pas ce que j'espérais de sa part à ce moment-là.
- L'important, c'est surtout que tu arrives à faire front face à ce qu'ils racontent sur toi, tu ne crois pas ? me répondit Stiles.
Non, je n'étais pas certaine de ce que j'attendais comme réponse de la part de Stiles. Mais au plus profond de moi, j'étais certaine que ce n'était pas cette absence de réponse. Une bile amère me remonta le long de l'œsophage.
- Ouais. Tu as peut-être raison…
Sauf qu'en même temps que je disais cela, je réalisai que ce n'était pas ce que j'avais envie de dire. J'attendais plus de sa part, et Stiles ne me le donnait pas. Et je n'étais pas certaine qu'il serait capable de me le donner à un moment ou à un autre. Sauf que sur le long terme, cela allait forcément poser un problème. Mon passé me rattrapait toujours, et si j'avais appris à me blinder contre les critiques comme j'avais appris à esquiver les Cognards, j'avais tout de même besoin d'aide pour supporter tout cela. Comme les poursuiveurs ont besoin des batteurs sur le terrain pour repousser les balles meurtrières. Et Stiles n'était pas un bon batteur.
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- Mais qu'est-ce que je fous là…, marmonnai-je en sortant de la ruelle de transplanage, et de la seule rue sorcière de la ville.
L'odeur des embruns frappa mon odorat en moins d'une seconde. La seconde suivante, c'est la nostalgie qui me percuta de plein fouet.
Eastbourne avait changé, sans avoir entièrement changé. Je reconnaissais l'agencement des rues, mais des immeubles avaient repeint leur façade. Certaines boutiques étaient les mêmes, et d'autres avaient entièrement changé de produits mis en vente.
Qu'est-ce que je fichais à Eastbourne, par Merlin ? J'avais juré que je n'y mettrais jamais les pieds.
Ou, plutôt, j'avais juré que je n'irais jamais sur la tombe de Jill. Ou sur la mienne. Sauf que…
J'avais transplané pour cette raison, n'est-ce pas ? J'avais envie d'aller au cimetière.
J'avais rendez-vous avec Thésée Meadowes, et je m'apprêtais à le rejoindre, lorsqu'un hibou postal était arrivé pour me prévenir que le rendez-vous était finalement reporté de plusieurs jours. Sauf que j'avais terminé l'inventaire de tous les artefacts envoyés ces derniers jours, et ceux que j'attendais étaient envoyés par l'équipe Thêta. Je m'attendais donc à du retard, et à des objets manquants. Je devais d'ailleurs discuter avec Thésée Meadowes de cette équipe, je ne pouvais décemment pas continuer à travailler avec eux alors qu'ils n'avaient aucune conscience professionnelle.
- Eh ! Regardez où vous marchez !
Je présentai mes excuses à l'adolescent qui avait manqué me foncer dessus sur sa planche à roulettes.
- Sympa, ta planche.
- Merci, m'dame, mais on dit skate, quand on est jeune.
Je grimaçai, et il m'adressa un sourire d'excuses avant de repartir, ses amis l'attendant plus loin en riant de sa dernière réflexion.
C'était quand, la dernière fois que j'avais croisé un adolescent qui n'avait pas peur en me voyant ?
C'était avant les Invisibles. C'était uniquement dans le monde Moldu, aujourd'hui, que les inconnus que je croisais s'adressaient à moi pour ce que j'étais : une personne croisée dans la rue.
J'hésitai un instant. J'avais envie de profiter de la ville, j'avais envie de redécouvrir Eastbourne… mais je sentais aussi que j'étais attirée par le cimetière.
- Bordel, pestai-je.
Je détestais que Margaret Royalmind ait raison à ce point. J'avais besoin de me rendre sur la tombe de Jill pour aller de l'avant.
Enfin, je crois ?
Je n'étais certaine de rien, de toute manière.
- Je vais avoir l'air stupide, là-bas…
- Franchement, m'dame, pas plus qu'en parlant toute seule dans la rue…
Je sursautai. L'adolescent qui avait manqué me renverser un peu plus tôt repassait devant moi sur son skate, et il m'adressa un sourire moqueur.
- T'as raison ! lui lançai-je au moment même où je prenais ma décision.
J'avais la journée devant moi. J'aurais le temps de découvrir Eastbourne un peu plus tard. Mais je devais aller au cimetière.
Peut-être que j'allais pouvoir prouver à Margaret Royalmind qu'elle avait tort. Je n'allais rien ressentir de particulier en allant sur cette tombe. J'allais simplement dire au revoir, une bonne fois pour toutes, à ma tante. Et rien de plus.
Le cimetière de la ville était éloigné de la zone où j'avais transplané, et je décidai d'y aller à pied. J'avais envie de profiter de cette promenade pour redécouvrir la ville où j'avais grandi, et je pris mon temps pour traverser cette ville que j'avais parcourue des dizaines de fois. Je résistai à l'envie de tourner dans la rue qui m'aurait permis de me rapprocher de la maison de Jill, et je continuai tout droit, le dos crispé par la tentation de me retrouver dans la rue où j'avais appris à faire de la bicyclette.
Quelques habitants étaient dehors, profitant du beau temps, et je me demandai pourquoi les jeunes que j'avais croisés n'étaient pas en cours.
Je mis presque une heure à rejoindre le cimetière, traînant autant que possible sur ma route. Je commençais à croire que Margaret Royalmind avait peut-être raison, et que me retrouver devant la tombe de Jill allait peut-être me remuer plus que je ne le souhaitais.
Lorsque j'entrai dans le cimetière, je réussis immédiatement à me repérer, et je laissai mes jambes me guider jusqu'au lieu où j'avais vu la tombe s'enfoncer sous terre. Jill n'avait pas souhaité être incinérée, parce que tous ses frères l'avaient été. Je n'avais jamais compris sa logique, et il était à présent trop tard pour que je lui demande ce qu'elle voulait dire par-là.
J'enfonçai les mains dans les poches de mon pantalon, et m'arrêtai finalement, avant de me tourner légèrement sur ma gauche. Je fermai les yeux, les rouvris.
« Jill Smith. Née le 19 mars 1955. Décédée le 27 octobre 2021. »
Aucune citation. Jill m'avait dit qu'elle voulait la citation d'un film, sinon rien, et je n'avais pas été en capacité de choisir, à l'époque. J'étais dans un brouillard bien trop épais pour prendre la moindre décision.
Je tournai la tête sur la droite, essayant de me remettre de mes émotions, et je me glaçai.
« Astrid Geneviève Smith. Née le 5 janvier 2004. Décédée le 3 juillet 2022. Tu disais toujours : Ne renonce jamais. »
La pierre avait été enlevée de l'emplacement initial, et posée à côté de la pierre tombale de Jill, comme abandonnée là. Je ne savais pas qui l'avait déposée ici, mais cela me fit l'effet d'un coup de poignard. Je déglutis difficilement, et reportai mon regard sur la pierre de Jill.
Qu'est-ce que j'étais supposée faire, en cet instant précis ? Dire tout ce qui me passait par la tête ? Pleurer toutes les larmes de mon corps ? Faire le bilan de ma – courte – vie ? Essayer de me pardonner ? Oh, Merlin, je détestais toutes ces idées. Et en même temps… Jill et moi avions toujours beaucoup parlé. Il n'y avait pas de sujet tabou, entre elle et moi. La vie était trop courte pour cela, d'après elle, et la suite des événements nous avait prouvé qu'elle avait eu raison de penser ainsi.
Mais même si nous avions toujours beaucoup parlé, il y avait des choses que je n'avais jamais pu lui dire, après son décès.
Il était peut-être temps que je répare ce manque.
- Je suis désolée, Jill, soufflai-je. Désolée pour toutes les erreurs que j'ai faites après ta mort. Désolée de mes mensonges, désolée de ne plus être la nièce que tu as élevée. J'aurais voulu que tu sois encore fière de moi, et si…
Je haussai les épaules.
- Si jamais tu vois quoi que ce soit, si jamais tu as des nouvelles de moi là où tu es, même si tu n'y as jamais cru, à tout ça, bah… je me doute que tu n'es pas fière. Que tu te demandes ce que j'ai fait. Que tu te demandes ce que tu as fait pour hériter d'une nièce comme moi. Il y a tellement de choses que j'ai apprises une fois adulte, sur ton frère et ta belle-sœur… enfin, mes parents, quoi. J'ai appris des trucs moches. J'espère que ça, tu n'en as jamais entendu parler, cela te détruirait.
J'étais incapable de me taire, à présent. Les mots sortaient de ma bouche sans que je ne réussisse à m'en empêcher. Certaines phrases n'avaient aucun sens, mais je les prononçais. Et cela me faisait un bien fou. J'avais l'impression de retrouver, pendant un bref instant, la complicité que j'avais eue avec Jill, en lui disant tout ce qui me passait par l'esprit, et qui me pesait sur le cœur.
Je ne sais pas pendant combien de temps je parlai. Mais à la fin, lorsque j'arrivai à la fin de mon discours décousu, j'avais la gorge asséchée, et le souffle court.
- Et merde, jurai-je. Margaret Royalmind avait raison.
Cela m'avait fait un bien fou. Je n'aurais pas parié là-dessus, mais je me sentais étrangement libérée, en ayant terminé de dire tout ce que j'avais à dire.
Je ris nerveusement, comprenant que la Psychomage me comprenait bien mieux que je ne réussissais à me comprendre. C'était très agaçant.
Je regardai autour de moi, réfléchissant. Est-ce que j'avais l'autorisation de faire de la magie au sein du cimetière Moldu ? J'en doutais, pour être honnête, mais je ne voulais pas passer à côté de l'occasion. Je ne risquais pas de revenir de sitôt, du moins, je n'en avais pas l'intention. Sauf que j'étais venue les mains vides, et que je ne pensais pas être en capacité de repartir sans laisser un petit quelque chose à ma tante. Je sortis donc ma baguette, et lançai un sortilège silencieux. Aussitôt, une gerbe de fleurs apparut sur la pierre tombale. J'attendis ensuite quelques minutes, mais aucun hibou ou Auror ne débarqua soudainement pour m'embarquer à Azkaban. Apparemment, j'avais le droit de rendre des hommages.
- Je ne crois pas que je reviendrai, Jill, murmurai-je. Je ne trouverai pas la force de venir une nouvelle fois…
Je ne regardai pas la pierre qui m'avait été dédiée, et je ressortis du cimetière. Je me sentais vidée de toute mon énergie physique, et mentale. Comme si ce simple passage avait tout drainé.
Je redescendis tranquillement vers la ville, et cette fois, je m'autorisai à flâner dans les différentes rues. Dans les rues où j'avais l'habitude d'aller courir, dans celles où je traînais avec Jenna, la fille des marchands de glace avec qui je travaillais chaque été… Est-ce que leur boutique existait toujours ? J'avais le temps d'aller vérifier, pas vrai ?
Je fis un nouveau détour, prenant le chemin que j'avais parcouru des dizaines de fois dans mon adolescence. L'estomac noué par le stress à l'idée que la boutique n'existe plus, je ne pus retenir un soupir de soulagement lorsque je trouvai la devanture, refaite à neuf, mais toujours avec le même nom apposé dessus. J'hésitai un bref instant avant de finalement entrer dans la boutique.
L'odeur de crème glacée me rappela des dizaines de souvenirs. Mais ce n'était rien en comparaison des souvenirs qui me frappèrent lorsque je reconnus la femme installée dans un coin, un livre de comptes sous les yeux. Elle avait légèrement changé, mais comme moi, après tout.
- Tom, tu veux bien venir ? Il faut s'occuper de quelqu'un… Nous sommes à vous tout de suite, madame…
Elle leva alors rapidement le nez de son livre de comptes, m'adressa un sourire poli, replongea dans son livre de comptes.
Puis releva la tête aussi vite.
- Astrid ?!
Je n'arrivai pas à parler tout de suite. Il me fallut quelques secondes pour reprendre mes esprits.
- Jenna ? soufflai-je. Je pensais que tu étais partie à Londres, c'était ton rêve !
Je me souvenais sans problème des nombreuses fois où ma collègue et amie m'avait dit ne pas vouloir travailler durant des années dans la boutique de ses parents, mettant de l'argent de côté pour pouvoir partir étudier et vivre à Londres.
- Des fois, la vie nous réserve de drôles de surprises, me dit-elle avec un sourire tordu.
À cet instant, un garçon d'une dizaine d'années apparut de l'arrière-boutique.
- Tu peux retourner jouer à ton jeu vidéo, Tom, je vais m'en occuper finalement…
- Je ne joue pas, je lis ! grommela-t-il en levant les yeux au ciel, apparemment agacé du commentaire de Jenna.
Et en l'imitant parfaitement.
Je restai sous le choc.
- C'est beaucoup d'informations d'un coup, pour moi…
- Et moi donc ! s'exclama Jenna. Je pensais te voir plus tôt que cela, moi, tu sais… Depuis que ton truc bizarre est terminé.
Je haussai un sourcil de surprise et, soudainement, réalisai que je n'étais pas du tout préparée à cette rencontre. Je n'avais aucun souvenir précis de ce que je devais faire dans un tel cas de figure, celui où je rencontrais des personnes qui m'avaient connue… du côté des Moldus.
Lorsque les Invisibles avaient été démantelés, et parmi toutes les choses que j'avais apprises sur ce qui s'était passé durant mon absence, il avait bien fallu, à un moment donné, trouver une explication rationnelle aux Moldus pour expliquer pourquoi je réapparaissais. Dans le cas, hypothétique, où j'allais devoir expliquer ma résurrection. Sauf que, dans le déni de vouloir me faire aider psychologiquement, j'avais déclaré que je ne remettrais jamais les pieds dans les coins où on avait pu me connaître, et donc, que je n'avais pas besoin de travailler mon alibi. Soit.
Quoi qu'il en était, les Aurors et le Comité des inventions d'excuse à l'usage des Moldus avaient dû travailler ensemble pour trouver une explication plausible à mon retour à la vie. Qui avait été une histoire abracadabrante sur une protection de ma personne suite à des menaces reçues pour mettre la main sur l'héritage de ma tante.
Franchement, si on avait connu Jill, on savait qu'elle avait un peu d'argent de côté, mais certainement pas assez pour mériter qu'on me menace. Mais les êtres humains sont friands d'histoires de ce genre, et finalement, l'histoire avait été apparemment assez bien reçue par les Moldus. Enfin, je n'en étais pas certaine, puisque j'avais tout fait pour éviter de revenir sur les traces de mon passé.
- Viens t'asseoir ! me pressa Jenna. Je ne pensais pas te revoir un jour, mais maintenant que tu es là…
Toujours incapable de prononcer le moindre mot, je fis ce qu'elle me demandait. C'était très étrange d'être installée face à cette femme, alors que la dernière fois que nous nous étions vues, nous sortions à peine de l'adolescence. Et l'enfant que j'avais vu sortir de l'arrière-boutique…
Je désignai d'ailleurs le lieu.
- Il n'est pas à l'école ? J'ai vu plein d'enfants et d'adolescents dehors…
- Non, fermeture exceptionnelle des écoles aujourd'hui… Ils se croient tous en vacances !
Je souris, ne sachant comment réagir autrement.
- Dommage pour Tom, il ne peut pas aller à la plage avec ses copains, il est coincé ici avec moi… Comme mes parents le faisaient avec moi à l'époque, tu te souviens ?
Je hochai la tête. J'étais sidérée. J'avais presque l'impression que Jenna et moi venions juste de nous quitter. C'est en tout cas l'impression qu'elle me donnait, en me parlant avec autant de naturel.
Sauf que moi, je n'avais pas autant d'aisance à discuter.
- C'est… ton fils ? demandai-je maladroitement.
Jenna acquiesça. Je fis un rapide calcul dans ma tête. Si Tom avait bien une dizaine d'années, cela signifiait que Jenna avait dû être enceinte très peu de temps après ma disparition. Sauf que la dernière fois que j'avais vu Jenna, c'était lorsque j'avais vendu la maison de Jill, durant l'hiver après la mort de ma tante. Et à ce moment, elle m'avait assuré ne pas vouloir d'enfants tout de suite, qu'elle avait bien trop à faire avec ses études.
- Des fois, la vie nous réserve de drôles de surprise… J'ai au moins appris que je pouvais être mère, et aussi que j'avais très mal choisi son père, marmonna Jenna en levant les yeux au ciel.
J'hésitai à poursuivre sur ce sujet, mais vu la morosité qui semblait l'habiter, je préférai éviter.
- C'est pour cela que tu es restée à Eastbourne ?
- Entre autres… Mes parents m'ont beaucoup aidée, évidemment. Et puis, mon père est tombé malade, et il nous a quittés il y a deux ans… Ma mère est partie vivre à Brighton pour s'occuper de la boutique qu'on a ouverte là-bas il y a cinq ans, et moi, j'ai récupéré la boutique d'Eastbourne. Des fois, c'est marrant comme les événements choisissent pour nous un tout autre chemin que celui qu'on prévoyait de suivre…
Cela faisait vraiment beaucoup d'informations à assimiler pour moi.
- Je suis désolée pour ton père.
Jenna haussa les épaules.
- Ce sont des choses qui arrivent. Mais, et toi ? Tu comptes revenir vivre à Eastbourne ? Qu'est-ce que tu fais ici ? Et pourquoi tu es revenue à la boutique ?
- Je…
Je regardai autour de moi.
- Je sais pas vraiment, murmurai-je. J'ai un peu de mal à assimiler tout ce qui m'est arrivé ces dernières années, et on m'a conseillé de venir ici, sur la tombe de Jill, et de faire un tour dans cette ville où j'ai grandi et… du coup, je suis là.
Étonnamment, cette explication parut rationnelle à Jenna, alors que moi-même, je n'étais toujours pas certaine que je faisais bien d'être ici.
- Je suis contente que tu sois passée par ici, alors ! Tu fais quoi, maintenant ?
- Je travaille dans un musée.
- Ah ouais ? Toi qui voulais travailler dans les forces de police…
- Eh bien… Disons que ça n'a pas pu se faire, éludai-je.
Jenna ne chercha pas à en savoir plus, à mon plus grand soulagement.
- Et ça va, ça se passe bien ? Je veux dire, pas que ton travail. La vie, en général… Raconte-moi tout !
Je retrouvai rapidement la joie et la bonne humeur de Jenna – et son exubérance. Chaque fois que je butai, chaque fois que j'hésitai à lui raconter un pan de ma vie, elle insistait pour en savoir plus, pour découvrir toutes les facettes de mon quotidien. Il ne lui fallut que quelques minutes pour me poser des questions sur ma vie sentimentale, et avant même que je ne lui retourne ses questions, elle me détailla la sienne. À chaque fois que j'avais peur que la conversation s'essouffle, elle la relançait immédiatement. J'avais oublié qu'elle était très volubile…
- Oh, la, la, mais je parle, je parle… Tu m'as dit que tu avais un dîner ce soir, tu vas être en retard !
Je la regardai sans comprendre.
- Les trains ! me rappela-t-elle. Tu vas arriver très en retard si tu ne vas pas tout de suite à la gare, non ?
Je regardai ma montre, par acquit de conscience, alors que je n'avais pas du tout prévu de rentrer en train – le transplanage me convenait totalement. Mais cela, je ne pouvais pas le partager avec Jenna.
- Oh. Non, ne t'inquiète pas. J'ai encore un peu de temps, normalement… Mais je vais quand même y aller, je voudrais me balader encore un peu dans la ville.
- Je ne te retiens pas. Tu sais quoi ? Laisse-moi donc ton numéro, et la prochaine fois que l'envie te prend de venir, tu m'appelles. Ou si moi je monte à Londres…
Et voilà. Encore une chose que j'avais laissé dans le passé. Un téléphone portable. J'en avais un avant de partir en chasse avec Camille l'année dernière, mais je ne l'avais jamais récupéré depuis. Et à l'époque, je l'utilisais une fois par an, au mieux. Et jamais pour contacter des Moldus qui n'étaient pas reliés au monde sorcier.
- Euh… J'ai eu un souci dessus, je ne l'ai pas avec moi. Laisse-moi plutôt ton numéro, et je t'enverrai un message, d'accord ? proposai-je maladroitement.
Si cela parut surprendre Jenna, elle ne s'en formalisa pas trop, et accepta volontiers de me laisser son numéro. Après une dernière promesse de la recontacter – « Et même si tu ne viens pas à Eastbourne, on reste en contact, d'accord ? » – je quittai la boutique de glaces, où j'avais travaillé pendant mes vacances, à mon adolescence.
Un mélange très étrange de sentiments m'envahissait, et j'avais du mal à gérer cette vague d'émotions. Mais ce qui me surprit le plus, c'est la joie et l'apaisement qui tiraient leur épingle de ce lot de sentiments, comme si je laissais enfin des sentiments positifs prendre le dessus. Je ne m'étais définitivement pas préparée à ce voyage à Eastbourne, et je savais que Margaret Royalmind allait me le faire remarquer lorsque nous nous verrions. Mais avoir raison face à la Psychomage ne devait pas être ma priorité. Ma priorité, à présent, devait être de me sentir bien.
Oh, doux Merlin, j'avais bien changé, ces derniers mois.
Je jetai un coup d'oeil à ma montre. Si je partais maintenant, je serais en avance. Cela pouvait être une bonne chose de ne pas trop traîner…
Je me décalai pour laisser passer un groupe d'adolescents.
- Trop bien d'avoir pu se baigner aujourd'hui !
- Ouais, enfin, t'as juste mis un orteil…
- Pas de ma faute si je suis frileux !
Je les regardai remonter la rue, et fixai ensuite mon regard sur la mer. Si j'allais mettre les pieds dans l'eau – et plus, si affinités, maintenant que ma frilosité était un lointain souvenir – j'allais certainement être en retard.
Pourtant, mes pas me portèrent à la première boutique qui paraissait vendre des maillots de bain, et je poussai la devanture sans hésiter un seul instant.
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Je sortis des bois, les cheveux encore dégoulinants de l'eau de mer.
- T'es en retard, me reprocha une voix qui me fit sursauter.
- Ouais, désolée, j'ai…
- T'étais où ? Pourquoi t'as les cheveux mouillés ?
- Est-ce que je peux parler ? me moquai-je avec une pointe d'agacement.
Je me tournai vers mon petit ami, adossé à un arbre, les bras croisés sur son torse, et l'air peu amène. Très bien. Ma journée s'était bien passée, mais il semblait qu'elle allait être ternie par une nouvelle dispute entre Stiles et moi.
Stiles se rembrunit, avant d'acquiescer.
- Merci, lui dis-je avec une pointe d'ironie dans la voix. Mes plans pour la journée ont changé, je n'avais presque rien à faire pour le travail, donc j'ai demandé l'autorisation de m'absenter, et ça m'a été accordé.
- Ce qui ne me dit toujours pas où tu étais. Ni pourquoi on dirait que tu t'es baignée.
- J'ai le droit de me baigner, non ? rétorquai-je, franchement agacée cette fois. J'étais à Eastbourne, si tu veux tout savoir, et il y a la mer, là-bas, et donc la possibilité de se baigner. Tu viens ? Chuck et Lola nous attendent, et nous sommes déjà en retard…
Je dépassai Stiles, qui paraissait à présent franchement en colère, sans que je ne sache exactement pourquoi.
- Qu'est-ce que tu faisais à Eastbourne ?
- Je suis allée visiter la ville. Enfin, la redécouvrir, plutôt. Et puis, j'ai été rendre visite à la tombe de ma tante. Bref, j'ai fait du tourisme, rendu hommage à ma tante, j'ai croisé une vieille connaissance, et je suis allée me baigner. C'est bon, on peut y aller maintenant ?
Mais Stiles n'avait apparemment pas terminé de m'en vouloir. Car c'était bien ce que je lisais sur son regard : il m'en voulait. Je levai les yeux au ciel.
- Tu veux qu'on en parle maintenant, ou ça peut attendre qu'on rentre chez nous ?
- Non, je crois qu'on va en parler maintenant.
Merlin. J'avais espéré qu'il repousse la discussion à la fin de soirée. Dommage pour moi.
Je regardai le chemin, et lui désignai un coin en retrait, afin d'être à l'abri des regards, si jamais d'autres personnes devaient venir – je ne savais pas si nous étions les seuls invités ou non, pour ce repas chez Chuck et Lola.
- Bon, qu'est-ce qui ne va pas ? m'agaçai-je.
- Je ne comprends pas pourquoi tu es allée à Eastbourne ! explosa Stiles. On avait pourtant décrété que c'était une mauvaise idée.
- On avait dit ça ? m'étonnai-je sincèrement.
- Oui ! Tu dois arrêter de remuer le passé, tu dois laisser le temps au temps, tu dois avancer, pas revenir en arrière, et…
- Oh, doucement, le calmai-je. Je peux aller à Eastbourne si je le souhaite, et si j'estime que ça me fait du bien. C'était le cas. Qu'est-ce que ça veut dire, je ne peux plus jamais mettre les pieds dans la ville où j'ai grandi ?
- Non !
La violence de sa réponse me surprit tellement que je ne réussis pas à réagir immédiatement.
- Par Merlin, tu as tout ce dont tu as besoin à Londres, et dès que tu en as l'occasion, tu vas à Eastbourne, alors qu'il n'y a rien pour toi, là-bas !
- Il y a beaucoup de choses pour moi, à Eastbourne, tout comme il y en a beaucoup à Londres, rétorquai-je. J'estime que c'était une bonne décision, et que rendre hommage à Jill, et voir aussi la tombe où j'ai été…
- Non, ça, ce sont des mauvais souvenirs.
Nous y étions. Le problème, ce n'était pas que je sois allée à Eastbourne. Je me pinçai la peau du poignet, nerveusement, mais impatiente aussi que nous allions au cœur du sujet de cette dispute.
- Stiles, c'est un fait. Il y a eu un moment de ma vie où il y avait une tombe à mon nom, et…
- Merlin, cette organisation t'a énormément pris de choses de ta vie, et toi, tu reprends une dose de poison en allant voir ta tombe ! C'est glauque, et non nécessaire. Tu n'en as pas besoin.
Je croisai les bras sur ma poitrine, et mon regard se fit noir.
- Laisse-moi déterminer ce dont j'ai besoin ou non, si cela ne te dérange pas, sifflai-je. Je suis allée à Eastbourne aujourd'hui, et j'y retournerai. Est-ce que tu as fini, ou tu as encore autre chose à me reprocher ?
- T'es en retard, et c'est inadmissible.
Je levai les yeux au ciel.
- Chuck et Lola s'en remettront.
- Et c'est irrespectueux pour moi, qui t'attends depuis un moment.
- Et je suis désolée pour cela. Mais ce n'était pas très respectueux de ta part de m'en vouloir d'être partie à Eastbourne. Est-ce qu'on peut aller chez Chuck et Lola, à présent ?
Il ne répondit rien, et je pris son silence pour une réponse positive. Par Merlin, ce qu'il pouvait être agaçant à s'énerver pour si peu ! Je n'avais même pas envie de le reprendre et de faire monter la pression, comme j'avais pu le faire avec James.
Stiles ne m'adressa pas le moindre mot du trajet jusqu'à chez Chuck, et j'entrai dans la maison sans qu'il n'ait ouvert la bouche. Cependant, il se dérida dès lors que nous fûmes repérés par les hôtes de la soirée – et par Timothy et Roxanne, qui étaient apparemment invités également.
- J'ai voulu inviter le jumeau de celle-ci, mais il était occupé, soupira Lola en nous saluant et en désignant Roxanne du doigt.
- Oui, tout comme Mélina, impossible de l'inviter, enchaîna Chuck.
Je manquai m'étouffer.
- Et Paige n'a pas répondu, mais ça, je crois que c'est normal, ajouta Lola. Bienvenue chez nous ! Installez-vous, vous voulez boire quelque chose ?
- On ne pourrait pas passer au repas ? proposa Stiles. On est déjà en retard, on ne veut pas retarder encore plus la soirée.
- Y a pas d'horaires, le rassura Timothy alors que je retenais un soupir. On a le temps. Tu es Stiles, c'est bien ça ?
- L'alerte verte, murmura Roxanne entre ses dents en passant à côté de moi.
Je lui donnai un coup de coude, qu'elle esquiva sans problème. Chuck me prit alors par le bras, et m'entraîna avec lui dans la cuisine, laissant derrière nous les rires de Roxanne.
J'étais certaine que Chuck allait me questionner. Je le connaissais assez pour savoir qu'il me menait à l'écart parce qu'il estimait que quelque chose n'était pas normal.
- Est-ce que ça va ? Stiles a l'air tendu.
- Oh, c'est rien. On s'est disputé à cause de mon retard, et parce que je suis allée à Eastbourne aujourd'hui, il n'a pas apprécié, dis-je en haussant les épaules. Je me sers un verre, tu permets ?
Chuck acquiesça vaguement, l'air confus.
- Tu sembles très détendue, pour quelqu'un qui vient de se disputer avec son petit ami.
- Hum ? Oui, possible. C'est-à-dire que c'est surtout lui qui était agacé, moi, je t'avoue que ça ne me fait ni chaud ni froid… Tu as quoi, comme boisson ? Oh, trop bien. Du vin égyptien. J'adore ça, depuis que j'en ai goûté lors d'une de mes missions avec les Invisibles…
Je me tournai vers Chuck pour lui en proposer, mais je fus tellement surprise de son air que j'en oubliais ma question initiale.
- Quoi, pourquoi tu me regardes comme ça ?
Chuck grimaça.
- Disons que tu ne sembles pas très investie dans votre dispute. C'est… étrange.
- J'ai pas envie de m'agacer pour si peu.
- Ce n'est pas ce que tu disais, lorsque les disputes étaient avec James, et…
Je l'interrompis en levant une main.
- Sauf qu'il ne s'agit pas de James, mais de Stiles. Tu comprends ?
Je fixai Chuck droit dans les yeux, lui faisant comprendre qu'il ne devait pas poursuivre la conversation sur les différences entre Stiles et James. Il hocha la tête.
- Je comprends totalement.
- Tant mieux, alors.
Je terminai rapidement mon premier verre, et m'en resservis un autre. Cette fois, Chuck me tendit son verre pour m'accompagner. Roxanne passa à ce moment la tête par la porte de la cuisine.
- Dites… Soit vous m'invitez à boire en retrait avec vous, soit vous venez me tenir compagnie, parce que je vous assure que Timothy est insupportable lorsqu'il rencontre une nouvelle personne…
Chuck et moi échangeâmes un regard.
- Viens avec nous, et ramène Lola, lui dit Chuck. Sinon, elle va m'en vouloir de l'avoir laissée avec les deux autres.
Un sourire moqueur orna mes lèvres. Je n'étais pas mécontente de laisser Stiles avec Timothy pendant quelques instants, avant de le retrouver.
Lumos
Non, vous ne rêvez pas, c'est bien une revenante qui est là. Je n'ai pas vraiment d'excuses, j'ai été prise par les vacances, tout d'abord, et lorsque l'été s'est terminé, il s'avère que plusieurs nouvelles me sont tombées dessus, et ont pris à peu près toutes les secondes de mon temps libre (pour de bonnes raisons dans l'ensemble)
Mais le calme est revenu, j'ai donc pu me poser, et terminer la rédaction des chapitres du mois de juin. M'étant une nouvelle fois lancée dans le NaNoWriMo (50 000 mots en un mois, rappelez-vous !), je compte bien sur le fait de vous poster d'autres chapitres avant la fin de l'année. Je ne vais pas vous promettre un rythme parfait tout le long, mais on va y croire.
Désolée à tous ceux et à toutes celles qui ont attendu de mes nouvelles, et désolée pour les personnes qui se sont inquiétées ! Les chapitres arrivent.
Merci à toutes et tous pour vos reviews et messages privés. Et bien entendu, on remercie DelfineNotPadfoot pour ses corrections.
Dans le prochain chapitre (bah oui, il est écrit, je peux vous annoncer ce qui va se passer !) Astrid retourne à Eastbourne, on croise également Thésée Meadowes, et… je ne vous en dis pas plus pour ne pas trop en dévoiler !
Nox
