Mot de l'auteur
/!\ Cette histoire est une réécriture en version boy x boy de "La quête des Livres-Monde" de Carina Rozenfeld, l'histoire et les personnages lui appartiennent ! Les livres peuvent être acheter sur amazon, fnac et en librairie ! (Environ 5 à 14 euros le livre et environ 30 euros l'intégrale) pour soutenir l'auteur et la financer dans ses projets ! /!\
PS : Les personnages autres que Nathan, Zayn, Lia et Aela ne m'appartiennent pas ! Ils sont de Carina Rozenfeld, une écrivaine très talentueuse que j'admire !
LE BLOG DU BRIC À BRAC !
Un dernier message
Est-ce que vous avez déjà connu la peur ? Je veux dire la vraie peur ?
Je ne parle pas d'être inquiet comme on dit « Oh ! j'ai peur d'avoir une mauvaise note ! » ou « Oh ! j'ai peur d'être en retard ! » ou encore : « Oh ! j'ai peur que la fille de mes rêves ne veuille pas de moi ! »
Non, je veux dire vraiment peur. Peur pour sa vie, peur de mourir.
Depuis peu, je connais cette peur. Elle est près de moi quand je m'endors et m'assaille dès que j'ouvre les yeux le matin. Elle m'accompagne à chaque instant de ma vie, depuis qu'il s'est réveillé.
J'imagine que vous ne comprenez rien du tout à cet article. C'est normal. Mais, moi, je sais de quoi je parle et, croyez-moi, vous n'aimeriez pas être à ma place.
Si jamais je ne devais plus rédiger ce blog, alors vous saurez que j'avais raison d'avoir peur…
- C'est sympa ici, approuva Zayn en prenant place dans la petite crêperie où l'avait invitée Nathan.
Il leva les yeux vers les poutres de bois sombre soutenant un plafond à la peinture craquelée, d'où pendaient des lanternes colorées. Des tableaux et des maquettes de bateaux qui ornaient les murs contribuaient à donner une atmosphère chaleureuse à la minuscule pièce.
Les deux adolescents étaient assis dans un coin, isolés. C'était parfait.
Nathan lui fit un petit sourire. C'était la première fois qu'il invitait un mec dans un restaurant et il s'étonnait de sa propre audace. C'est Lia qui l'avait convaincu de se jeter à l'eau. « Il te plaît ? » Vague hochement de la tête de Nathan. « Alors fonce ! C'est l'été ! Les vacances ! On est cool ! Dans le pire des cas, il te met un vent, dans le meilleur, tu passes THE soirée de ta vie. » Pour finir, Nathan avait laissé un message sur le téléphone de Zayn, qui l'avait rappelé pour lui dire qu'il acceptait son invitation. Au grand étonnement du garçon...
Au début, il n'osa pas croiser son regard, alors il tripota de ses longs doigts fins la serviette qu'il finit par poser sur ses genoux. Il remplit les deux verres d'un peu d'eau de la carafe ternie par les nombreux lavages. Puis, enfin, il détailla le visage de son ami. Il avait toujours ses incroyables cheveux ondulés, bruns et dorés. Ses yeux couleur de miel étaient voilés par des paupières qu'il baissait sous l'effet de la timidité. Il n'avait pas changé depuis leur dernière rencontre, à part ses joues, plus creuses, signe de l'inquiétude qui le rongeait lui aussi.
- On ne s'est pas revus depuis... l'ouverture du livre et je m'inquiétais pour toi, murmura Nathan.
C'était la vérité. Même s'ils avaient pris la décision de poursuivre leur aventure malgré la menace latente qui pesait sur leurs épaules depuis cet événement, il voulait savoir comment il se sentait. Il se demandait également si lui aussi avait ressenti... l'intrus.
- C'est gentil. Zayn détourna le regard et rougit.
Dix jours, déjà, s'étaient passés depuis qu'ils avaient ouvert le premier Livre-Monde, censé ressusciter Chébérith, un monde parallèle disparu depuis des années dont ils étaient tous deux originaires. Ils avaient découvert qu'ils n'étaient pas Terriens quand des ailes leur avaient poussé dans le dos. À la suite de cet événement traumatisant, un enchaînement de révélations les avait lancés sur la trace des trois Livres-Monde. Ils avaient déjà mis la main sur le premier et, par curiosité, avaient soulevé sa lourde couverture dorée. Ce faisant, ils avaient réveillé l'Avaleur de Mondes, l'entité destructrice qu'ils espéraient justement contrer. Alors que la recherche du premier livre s'était déroulée dans une atmosphère plutôt sereine, il était probable que les choses seraient à présent moins faciles.
Eyver n'avait pas donné signe de vie non plus, forcé de se reposer après le choc du réveil de l'Avaleur de Mondes. Évidemment, Nathan avait croisé Lia, le dernier élément de l'équipe, à plusieurs reprises, puisqu'ils étaient voisins, mais Zayn lui manquait et il voulait lui poser la question qui le taraudait depuis qu'il l'avait senti...
- Quoi de neuf depuis la fois... la dernière fois ? lui demanda-t-il en attaquant sa crêpe.
Zayn prit le temps de goûter lui aussi à son plat avant de répondre.
- Pas grand-chose. J'ai passé du temps avec ma famille. Je me suis reposé. Quand... on a ouvert le livre et qu'il s'est passé cette chose horrible, je me suis retrouvé vidé de mon énergie, complètement épuisé. J'ai dû faire attention à ce que mon oncle ne s'inquiète pas trop. Il est médecin, et je n'avais pas tellement envie qu'il cherche à m'ausculter.
- Tu m'étonnes... Nathan lui sourit.
Dans son dos, il avait plaqué ses ailes et portait un t-shirt ample afin qu'on ne remarque pas ses omoplates plus saillantes que la normale.
Zayn lui rendit un sourire complice, pensant lui aussi à ses ailes camouflées sous une chemise noire, et replongea dans son assiette. Il trouvait que Nathan avait changé depuis la dernière fois qu'il l'avait vu. Il avait perdu un peu de son air timide et enfantin. Son regard le scrutait d'une façon troublante, accentué par ses yeux bleu/vert. Il semblait plus sûr de lui. Plus grand aussi. Était-il possible de grandir en dix jours ? Il n'eut pas le temps de lui poser la question car il enchaîna :
- Est-ce que tu aurais remarqué des choses... bizarres, ces derniers temps ? demanda-t-il.
Zayn releva la tête.
- Des choses bizarres ? Comment ?
Nathan avala une gorgée d'eau, fronça les sourcils, creusant une ride d'inquiétude sur son front, et passa une main dans ses épais cheveux bruns, les ébouriffant un peu plus.
- Je ne sais pas trop. Depuis quelques jours, j'ai la sensation que... quelqu'un m'observe. Souvent. Comme une présence qui me suit, espionne tous mes gestes, chacune de mes paroles. Je me demandais si j'étais devenu parano ou si toi aussi tu avais ressenti ça.
Zayn se plongea dans ses pensées et mâcha lentement un morceau de crêpe. Avait-il remarqué la même chose que son ami ? Non, pas vraiment. Mais il avait fait des cauchemars. Il était très sensible à ses rêves et était d'ailleurs persuadé d'avoir vu Chébérith en songe, bien que ce monde ait été détruit avant sa naissance. Il lui avait raconté sa théorie à ce sujet la première fois qu'il avait rencontré Nathan.
- J'ai fait des rêves terrifiants, avoua-t-il au bout d'un moment
Le visage de Nathan se figea et son regard se posa avec intensité sur celui de Zayn qui rougit à nouveau. Il le trouvait déjà mignon avant mais, là, il était devenu carrément beau. Ou alors c'était son point de vue à lui qui avait changé, il n'en était pas sûr.
- Quels rêves ?
La question de Nathan le fit revenir à la réalité. Il prit une profonde inspiration et frissonna au souvenir des images qui le hantaient la nuit, le réveillant brusquement, baigné de sueur.
- Dans le premier, je suis allongé sur une pelouse et j'admire le ciel étoilé. Puis, soudain, les étoiles se déplacent à toute allure pour former un visage horrible, aux yeux rouges et à l'énorme bouche ouverte, prête à m'engloutir.
Nathan grimaça.
- Dans le second, je rêve que je vole au soleil, comme à En-Vau. C'est merveilleux. Puis, soudain, un nuage noir, terriblement dense, s'approche de moi, m'entoure, m'étouffe. Mes ailes disparaissent d'un coup et je tombe dans le vide en hurlant.
- Ouais, c'est flippant, murmura Nathan qui déclara d'un coup. Je pense qu'il est là.
Zayn laissa tomber sa fourchette qui tinta sur la porcelaine de l'assiette.
- Déjà ?
- Oui, il est là et il m'a retrouvé. Il m'observe. Je ne sais pas pourquoi il n'a pas encore attaqué.
Le visage de Zayn refléta l'effroi provoqué par les paroles de Nathan.
- Attaqué ? Mais...
- Bien sûr, qu'est-ce que tu crois ? Il est revenu pour achever son travail, comme l'a dit Eyver. Sa mission était d'éliminer Chébérith et tous les Chébériens. Nous sommes chébériens, je te rappelle. Nous ne devrions même pas exister.
- Tu en as parlé à Eyver ?
- Non. Pas encore. Je n'ai aucune preuve. Si ça se trouve, c'est juste moi qui disjoncte. Je ne veux pas l'inquiéter pour rien. Je sais que lui aussi a beaucoup souffert de... de l'ouverture du livre. Il me contactera quand il ira mieux.
Zayn hocha la tête. Il était troublé par ce que lui racontait Nathan. Quand ils avaient ouvert le Livre des Âmes, ils avaient provoqué une distorsion dans l'univers qui, en plus de réveiller l'Avaleur de Mondes, les avait atteints physiquement, engendrant une douleur insupportable, écartelant toutes les cellules de leurs corps. Eyver, déjà affaibli par sa maladie, avait été le plus touché des trois.
Un couple vint s'installer à la table d'à côté, interrompant leur conversation privée. Pas question de parler de Chébérith et d'Avaleur de Mondes trop près d'oreilles indiscrètes ! Ils enchaînèrent alors sur un sujet plus léger : la proposition de Zayn d'inviter, un jour, Nathan et Lia à New York. Nathan avait déjà préparé tout le programme d'un tel voyage et le partagea avec Zayn, ce qui leur permit de terminer leur dîner dans la bonne humeur.
Quand ils sortirent du restaurant, le soleil d'été déclinait sur les toits de la capitale. Le ciel rosissait derrière la tour Montparnasse toute proche. Nathan le contempla, l'ombre noire qui se dressait devant eux, et fut pris d'une inspiration subite :
- Tu es déjà montée tout en haut?
- Non, jamais. Tu ne veux quand même pas...
Nathan eut un rire amusé en comprenant ce que Zayn sous entendait.
- Mais non, on va y aller en ascenseur. Il fait encore trop clair pour voler sans risque. Ça te dit?
- Oui, pourquoi pas ?
Nathan l'attrapa par le coude et l'entraîna dans son sillage, alors qu'il traversait l'avenue en courant. Il contourna la tour et trouva l'entrée de l'attraction. Il n'y avait personne qui attendait au guichet. Il paya leurs deux tickets et ils s'engouffrèrent dans l'ascenseur qui les fit grimper à toute allure jusqu'au cinquante sixième étage. Là-haut, un panorama à couper le souffle les attendait. Sans hésiter, Nathan mena Zayn à l'extérieur, sur la terrasse qui permettait d'admirer tout Paris à près de deux cents mètres d'altitude.
- Ouah ! s'exclama Zayn, le souffle coupé par la vue.
L'horizon se teintait d'orangé, alors que le soleil, énorme globe rouge sang, s'enfonçait par-delà les toits de la capitale. La tour Eiffel paraissait transparente dans cette lumière cristalline. Le dôme recouvert d'or des Invalides reflétait un camaïeu de rose. Il faisait doux et l'air était immobile.
Les deux adolescents s'assirent côte à côte pour s'imprégner du spectacle en silence. Ils admirèrent le soleil qui plongeait sous la Terre jusqu'à devenir un mince trait grenat pour enfin disparaître. Le ciel garda longtemps les couleurs pâles de l'arc-en-ciel après qu'il se fut évanoui.
Zayn soupira de bonheur. Cela faisait longtemps qu'il ne s'était pas senti aussi bien. Depuis leur séjour à la mer dans le sud de la France, en fait, où ils avaient passé quelques jours à la recherche du premier Livre-Monde. Là-bas, ils s'étaient sentis légers. Depuis qu'ils étaient rentrés, les choses avaient, comment dire ?... changé.
Sans réfléchir, il nicha sa tête sur l'épaule de Nathan.
Ce dernier sentit son coeur bondir de surprise au contact des cheveux de son ami dans son cou. Mais il resta immobile. Il ne savait pas comment interpréter le mouvement de Zayn. Était-ce juste de l'amitié ? Ou y avait-il un peu plus ?... Il s'estimait incapable de déceler si un garçon s'intéressait à lui ou non, à moins qu'il se promène avec une pancarte autour du cou ! Il leva les yeux au ciel, se traitant intérieurement d'idiot, et chassa ses interrogations. Pendant quelques instants, il oublia la menace qu'il sentait planer au-dessus de sa tête. Il sourit en respirant le parfum léger et sucré de Zayn.
Ils finirent par se retrouver seuls sur la terrasse. Après le coucher du soleil, les derniers touristes étaient descendus, les laissant immobiles et silencieux sous le ciel qui s'assombrissait doucement
Les lumières de la ville s'allumaient une à une, tissant les rues d'un canevas brillant. Soudain, Nathan plissa les yeux, remarquant quelque chose à l'horizon qui se rapprochait d'eux. Comme une nuée d'oiseaux en vol très serré. Il se tendit. Zayn se redressa.
- Qu'y a-t-il ? demanda-t-il à mi-voix.
- Regarde là-bas ! On dirait qu'un nuage noir se rapproche.
Le jeune homme repéra ce que Nathan lui montrait.
- Ce n'est pas un nuage. Non, je ne pense pas. Mais alors, qu'est-ce que c'est ?
Nathan ne répondit pas. Il se leva très lentement. La nuée gagnait en vitesse. Ce n'était effectivement pas un nuage, mais plutôt de la fumée noire, constituée de particules qui ressemblaient à de la cendre. Elle changeait de forme constamment, comme si ses volutes s'absorbaient elles-mêmes pour resurgir autrement
- Zayn, nous ferions mieux de retourner à l'intérieur.
Il bondit aussitôt sur ses pieds et se dirigea rapidement vers l'entrée de la plate-forme de visite, Nathan sur les talons. Mais c'était déjà trop tard. La fumée fut sur eux avant qu'ils n'aient eu le temps d'atteindre l'abri. Elle fonça sur Nathan et le recouvrit, l'engloba entièrement. Le garçon poussa un hurlement bref. Oubliant toute peur, Zayn se précipita vers son ami pour le sauver et se retrouva si proche de la nuée compacte que cela stoppa son élan, effrayée à l'idée de pénétrer dans ce trou noir repoussant. Mais la pensée de Nathan enfermé dedans le décida à faire un pas de plus. Sa jambe disparut entre les particules et un bras de brume noire se détacha du nuage principal pour s'enrouler autour de sa taille afin de l'attirer en son centre. Il se mit à crier lui aussi, mais, avant que son corps soit complètement englouti, tout s'arrêta...
Nathan courait vers la sortie quand, d'un seul coup, il ne distingua plus rien, juste les ténèbres tombées à une vitesse fulgurante. Les particules de la fumée se resserrèrent autour de ses membres, lui donnant l'impression que des milliers d'insectes voraces grouillaient autour de lui. Des lambeaux de ténèbres, comme des mèches vaporeuses, entrèrent dans sa bouche, son nez, ses oreilles. La douleur fut telle qu'il hurla. Quelqu'un était dans sa tête, essayait de pénétrer dans son cerveau, de le lacérer, l'annihiler ! Il tomba au sol, incapable de crier plus longtemps, paralysé par la douleur.
« Sale anomalie... Je le tiens... Je vais chercher en toi les informations qui me manquent, puis je vais l'anéantir ! » susurrait une voix dans sa tête, reniflant comme un chien à la recherche de quelque chose. Soudain, ce murmure se transforma en gémissement, puis en un cri qui résonna contre les parois de son crâne. « Mais, mais...! Non, c'est impossible ! Cette douleur, cette souffrance ! »
La nuée reflua, s'extirpa de sa tête, le laissant inerte au sol.
Zayn, libéré lui aussi de l'emprise de la chose, se précipita sur lui et prit son visage entre ses mains fraîches.
- Nath ! Nath ! appelait-il, passant ses doigts dans les cheveux sombres de son ami pour dégager son front couvert de sueur.
Le garçon ouvrit péniblement les yeux et croisa le regard paniqué et embué de larmes de Zayn.
Il lui fallut se forcer pour ouvrir sa bouche sèche et pâteuse.
- Zayn, va-t'en ! Va retrouver Eyver, préviens-le qu'il est là.
- Non, je ne te laisse pas !
- Ça va aller. Toi, vole, il fait nuit, va-t'en tout de suite !
- Mais...
Le regard suppliant de Nathan le décida. Il ôta sa chemise légère, dont il noua rapidement les manches autour de sa taille, se retrouvant torse nu. Ses ailes ainsi libérées se déployèrent comme des cascades brillantes de chaque côté de son dos et, lorsqu'il les ouvrit complètement, on eût dit un ange doré se détachant mystérieusement sur le velours de la nuit. D'un bond, il s'éleva dans le ciel nocturne de Paris et disparut.
Nathan, la tête sur le sol dur de la terrasse, ferma les yeux, priant pour que son corps cesse de le faire souffrir. Heureusement, Zayn serait vite à l'abri... Mais il avait espéré trop vite.
Un cri déchira la nuit. C'était lui !
Au prix d'un effort considérable, Nathan se redressa, secoué de spasmes de douleur, une nausée acide remontant le long de son oesophage. Il retira son t-shirt et, à son tour, déplia ses immenses ailes blanches. Il s'élança à la recherche de son ami.
Ses yeux fouillèrent l'obscurité un bon moment avant qu'il ne repère la nuée boursouflée qui tombait en chute libre vers le sol, deux cents mètres plus bas. Zayn était prisonnier du nuage ! Il allait s'écraser !
Oubliant ses crampes, il fonça vers l'Avaleur de Mondes. Il ne savait pas comment le faire lâcher prise, libérer Zayn avant qu'il heurte l'asphalte de la place de la gare, où de rares silhouettes ignorantes du drame qui se jouait plus haut marchaient paisiblement. Mais il n'eut pas à faire cet effort. La fumée se dissipa sous ses yeux en émettant un étrange bruit, comme un gémissement. Zayn était libre, mais, inconscient, il continuait à dégringoler vers le sol qui se rapprochait beaucoup trop vite !
Aussitôt, Nathan se laissa tomber derrière lui. Il tendit les bras et parvint à le frôler. D'un puissant coup d'aile, il fut à son niveau et le saisit par la taille. Son poids l'entraîna malgré lui quelques mètres plus bas et il dut battre des ailes de toutes ses forces pour freiner leur chute et remonter.
Tenant toujours fermement son ami entre ses bras, il fila vers son quartier au sud-ouest de Paris, oubliant toute prudence. Il ne lui fallut que quelques minutes, qui lui parurent déjà trop longues. Les fenêtres de l'appartement d'Eyver étaient allumées. Sans hésiter, il se posa sur le balcon de fer forgé sur lequel le vieil homme faisait pousser ses graines de mémo et frappa au carreau du salon.
Jérôme ouvrit la porte vitrée en grand afin de laisser entrer Nathan et Zayn, toujours évanoui. Il ne parut pas surpris de leur arrivée, le visage placide.
- Eyver est là ? s'écria Nathan en déposant Zayn sur le canapé en douceur,
Il s'assit près de lui, rongé par l'inquiétude, caressa son visage glacé et repoussa une mèche de ses cheveux. Il respirait, mais faiblement.
- Je vais le prévenir tout de suite, répondit Jérôme, en se précipitant dans le long couloir.
Nathan ferma les yeux. Il était épuisé. L'épreuve qu'il venait de traverser secouait toujours son corps de pics de douleur. À cela s'ajoutait l'angoisse de voir son ami inanimé. Il enfouit son visage dans ses longues mains, ses épaules s'affaissèrent, comme si le poids de ses ailes était soudainement trop lourd à porter.
Il entendit les roues du fauteuil d'Eyver frotter contre le parquet et redressa la tête, se forçant à fixer le détail d'un tableau accroché sur le mur en face de lui.
- Nathan, que se passe-t-il ? demanda le Chébérien en plaçant son fauteuil près de l'adolescent.
Eyver se pencha sur Zayn, chercha son pouls dans son cou, passa une main sur son front trempé de sueur froide. Jérôme revint avec un linge humide qu'il posa sur les tempes moites du jeune homme. Il n'eut aucune réaction.
- C'est lui..., souffla Nathan. L'Avaleur de Mondes. Il nous a attaqués.
Nathan raconta dans le détail la scène qui s'était déroulée au sommet de la tour Montparnasse, en continuant à fixer le tableau devant lui, comme s'il avait été en transe.
- Il a essayé de rentrer dans mon esprit, de le détruire. Je pouvais l'entendre chuchoter dans ma tête. Il voulait ma mort !
Eyver soupira et posa une main parcheminée sur l'épaule du garçon.
- C'était à prévoir. Nous savions qu'il était en route, mais je ne pensais pas qu'il serait là aussi vite.
- Il me semblait bien l'avoir ressenti, continua Nathan comme s'il n'avait pas été interrompu. Je me sentais observé, mais je n'étais pas sûr. Pourquoi est-ce qu'il n'a pas réussi à me tuer ? Il est sorti de mon cerveau en hurlant de douleur.
Eyver prit son temps pour répondre. Nathan détacha son regard du tableau et leva enfin les yeux sur le Chébérien. Il tressaillit en le découvrant, espérant que le vieil homme n'ait rien remarqué de son trouble. Certes il avait le même visage émacié, les mêmes yeux profondément enfoncés dans leurs orbites et le même crâne complètement glabre qu'il y a dix jours, mais ses joues s'étaient creusées d'une façon alarmante et sa peau était plus blanche que du papier, tendue à l'extrême sur les os, prête à craquer. Nathan résista à l'envie de lui demander s'il allait bien. Il savait que ce n'était pas le cas, qu'Eyver mourait à petit feu chaque jour qui passait, sous l'effet de l'oubli implanté dans son esprit par l'Avaleur de Mondes, conjugué aux méfaits du mémo sur son organisme. Sans relever le regard effaré que Nathan posait sur lui, il répondit à sa question d'une voix rauque :
- Je t'ai expliqué que sur Chébérith ma femme était généticienne. C'est elle qui vous a créés en laboratoire, Zayn et toi, à partir des cellules reproductrices de donneurs. Elle vous a modifiés pour que vous ne puissiez pas être atteints par l'Avaleur de Mondes, pour qu'il ne puisse pas déposer l'oubli en vous. Visiblement, cette modification vous protège entièrement de ses incursions mentales. C'est ce qui vous a sauvés ce soir, mais il peut trouver d'autres moyens de vous atteindre. Vous restez malgré tout des êtres mortels.
- Et Zayn, comment va-t-il ?
- Il n'a rien, ne t'en fais pas. C'est impressionnant de le voir comme ça, mais il est juste en état de choc. Il va reprendre connaissance dans peu de temps. Jérôme s'occupe de lui. Comment te sens-tu, toi ?
Nathan grimaça et étira ses bras devant lui en gémissant.
- Ça va mieux maintenant, mais j'ai cru mourir de douleur. J'ai vraiment pensé que mon cerveau allait exploser. Ça passe doucement, mais je vais me payer une bonne migraine.
Eyver sourit.
- C'est un moindre mal après ce qui t'est arrivé. Jérôme va te servir de l'aspirine.
Le majordome s'éclipsa et le silence tomba sur le parquet, s'installa entre les lourds canapés Louis XVI et les angelots dorés des tableaux du XVII e siècle. Ici, chaque chose avait sa place et semblait ne jamais en bouger. Jérôme revint rapidement avec un grand verre d'eau et deux comprimés blancs dans une petite assiette.
- Merci, soupira Nathan en les avalant.
Un peu plus tard, alors qu'Eyver et Nathan chuchotaient près de lui, dans la pièce où la lumière avait été tamisée, les yeux de Zayn se mirent à papillonner et il reprit conscience. Il fit mine de se redresser.
- Où...? Son ami se tourna immédiatement vers lui.
- Shhhht… lui dit-il en le repoussant doucement sur les coussins du canapé. Nous sommes chez Eyver, tout va bien.
- Vraiment ? J'ai fait le même cauchemar, tu sais, celui où je tombe...
- Cette fois, ce n'était pas un cauchemar.
- Ow... Zayn ferma les yeux et grimaça. Je me souviens, maintenant. Il était là. Il s'en est pris à nous... Il soupira et rouvrit les yeux. J'ai un de ces maux de crâne...
Aussitôt, Jérôme lui tendit le même traitement que celui qu'il avait servi à Nathan.
Confortablement enfoncée dans le canapé, les traits encore tirés, Zayn se sentait mieux. Un verre d'eau bien fraîche à la main, il écoutait attentivement Eyver qui s'agitait sur son fauteuil roulant. La pâleur morbide que Nathan avait découverte un peu plus tôt sur le visage du vieux Chébérien s'était estompée.
- Il est temps de se mettre à la recherche du second Livre-Monde, déclara-t-il en faisant un signe vers le mur où était camouflé le coffre-fort qui abritait déjà le Livre des Âmes. J'avoue avoir trop traîné. Il m'a fallu plusieurs jours pour me relever de l'horrible douleur ressentie quand nous avons ouvert le premier livre. Quand j'ai commencé à me sentir mieux, j'ai eu... peur, je l'avoue. Je n'ai pas touché aux notes de Mélior une seule fois. J'en suis désolé. Par cette attitude, j'ai permis à l'Avaleur de Mondes de prendre de l'avance sur nous. Vous allez devoir être très prudents, mes enfants. Il ne va pas se contenter de cet échec. Il va chercher à vous atteindre encore.
Nathan grimaça.
- Je vais garder un tube d'aspirine sur moi en permanence.
Eyver eut un bref sourire.
- Rentrez vous coucher, tous les deux, vous en avez besoin. Je vais me replonger dans le carnet de Mélior, et je vous préviens dès que j'ai quelque chose de nouveau.
- Entendu. Bonne chance, murmura Nathan.
- Prenez soin de vous. Bon courage...
Nathan et Zayn se levèrent et retournèrent sur le balcon. Voler était pour eux le moyen le plus rapide de retrouver la sécurité de leurs foyers. Ils disparurent dans la nuit, accompagnés du bruit feutré que faisaient leurs ailes en se posant sur l'air. Eyver poussa un long soupir en les regardant s'éloigner, puis il fit pivoter les roues de son fauteuil et le dirigea vers la table de la salle à manger sur laquelle était posé un vieux cahier recouvert d'une couverture de cuir défraîchie. Il était temps de se remettre au travail…
