PARTIE 1 • Le club

Hermione serrait les jambes fermement l'une contre l'autre, réprimant un tremblement. Ses yeux étaient fixés droit devant elle, ses mâchoires contractées à s'en provoquer des crampes, tandis que Ron ajustait sa tenue suite à leur transplanage. Complètement aveugle de son état, il lui proposa son bras et la guida vers l'entrée de son cauchemar personnel.

La sorcière vacillait sur ses talons hauts, pendue au bras de son mari, tandis qu'elle suivait docilement la cadence enjouée de ce dernier. Elle appréhendait fortement cette soirée. Non, c'était là un euphémisme. Elle se rongeait de l'intérieur et percevait nettement ses entrailles se tordre dans son ventre à la simple idée de franchir ces portes. Si ça n'avait pas été dans le but unique de sauver son couple, jamais, au grand jamais, elle n'aurait mis les pieds dans un tel endroit.

« Ça va être bien, tu verras. » lui promit-il en frottant son bras pour lui insuffler un peu de chaleur.

Hermione grinça des dents et refoula au plus profond d'elle-même l'envie soudaine d'arracher à Ron son sourire béat. Elle en arrivait à se demander pourquoi elle voulait sauver son mariage alors qu'il s'extasiait si ouvertement de la plonger dans le déshonneur. Elle en avait la nausée et sa main dénuée de baguette la démangeait.

Londres avait beaucoup changé depuis la disparition de Voldemort et la fuite des Détraqueurs. Bien plus ensoleillée, la ville semblait aussi plus joyeuse, constamment en pleine effervescence.

Tous étaient concernés - Moldus, Sorciers, jeunes comme vieillards. Déjà réputés épicuriens et fêtards, les citoyens de leur beau pays avaient accentué leurs distractions en tous genre avec tous les inconvénients qu'accompagnent un allégement des inhibitions et des moeurs.

Dans les premiers mois, le taux de décès avait explosé : plus d'accidents de la route, plus d'overdoses, plus de meurtres, plus de suicides. La consommation d'alcool et de substances illicites connurent une hausse historique, donnant aux années sixties l'air d'un camp de vacances catholique.

Le sexe fut pratiquement élevé au rang de sport et les maladies sexuellement transmissibles concourraient avec les femmes enceintes. La plupart des citoyens ayant côtoyé les Détraqueurs durant la guerre, de près ou de loin, eurent soudain besoin d'un plein d'endorphines constant après leur départ. Dans cette nouvelle Angleterre, le mariage n'était point un secteur rentable.

Certains se firent spécialistes et posèrent des diagnostiques, des théories hasardeuses motivées par la volonté d'innocenter les Détraqueurs de cette nouvelle vague de dépravation. Ils pointaient que dans les pays où ces créatures n'avaient jamais existé, la population n'avait jamais atteint un tel niveau d'actes répréhensibles. Étrangement, ces spécialistes étaient tous partisans du retour des Détraqueurs à Azkaban.

Toutefois, ces affirmations tombèrent dans l'oubli, massacrées par un article de la sulfureuse Rita Skeeter. « La présence et l'utilisation des Détraqueurs a rendu les habitants coincés, frustrés et malheureux. » affirmait-elle amèrement, avant de conclure avec force : « Profitons-en tant que nous le pouvons ! Relâchons cette pression. C'était Rita Skeeter pour la Gazette du Sorcier. » Beaucoup admirent la probable véracité de ces arguments et décidèrent alors de se rallier à l'avis de la journaliste la plus influente de la communauté sorcière.

Harry Potter et sa charmante épouse dévouée avaient préféré quitté le pays le temps que les esprits s'apaisent. Ron, quant à lui, avait prié Hermione de ne pas l'obliger à partir loin de sa famille. Le mal était déjà fait mais, par amour, elle avait accepté. Ronald ainsi que Georges, étaient rapidement devenus accros à cette nouvelle vie.

Hermione préférait se plonger dans le déni et son travail - beaucoup, beaucoup de travail. Oui, pour la jeune femme, le déni était mille fois préférable à cette vie-là. Elle était restée sobre, digne et fidèle à elle-même.

Un samedi matin, cependant, elle avait découvert du rouge à lèvres à plusieurs endroits sur les vêtements de Ronald. Des endroits équivoques. Elle s'était laissée glisser à même le sol, chiffonnant la chemise entre ses mains, la triturant, le regard vague. La brume de déni dans laquelle elle s'était enfouie jusqu'alors s'évapora, la laissant chétive et grelottante. Une proie facile pour les craintes qui la dévoraient depuis si longtemps.

Ses yeux s'étaient finalement posés sur le corps endormi de son conjoint, avachi au milieu de leur lit. Épuisé, il s'était étalé de tout son long, à moitié habillé, au-dessus des couvertures. Alors qu'elle détaillait les contours de cet homme qu'elle ne reconnaissait plus, au fond d'elle-même, au creux de son coeur trahi, une lionne s'était éveillée et rugissait de désespérance et de mépris.

Soudain, il fallait qu'elle comprenne, il fallait qu'elle sache, il fallait qu'elle voie de ses yeux. Combien de fois lui avait-il proposé de l'accompagner ? Son menton cessa de trembler, ses lèvres se pincèrent et ses yeux se durcirent. Hermione prit sa décision. Une fois, s'était-elle promise alors, je l'accompagnerais et je lui accorderais une seule dernière chance…avant de le quitter définitivement et de briser ce mariage qui n'en est plus un.

Elle s'avançait donc, enroulée dans une robe outrageusement courte, prête à rompre avec ses principes par amour - elle allait vivre une soirée dans l'univers décadent de son mari. Les néons délabrés de la vieille bâtisse face à eux clignotaient frénétiquement, lui inspirant une répulsion innommable. Elle avait tenté d'imaginer ce lieu sordide tellement de fois, se demandant ce qu'il avait de si spécial, en quoi cet endroit était-il mieux que leur foyer ? Pourquoi Ronald préférait-il y passer ses soirées ? Elle déglutit nerveusement alors qu'ils franchissaient la barrière anti-apparition et anti-moldus.

La magie balaya toute trace d'illusion et la vraie demeure se dessina devant eux. C'était un domaine très sophistiqué qui l'attendait. Surprise, elle découvrit un cadre exotique où se dressaient les palmiers illuminés de couleurs douces d'où s'envolèrent deux créatures rares à leur arrivée.

Cela ne l'apaisa pas pour autant. Elle continua à avancer sans ciller, marchant dans les pas d'un homme qui semblait soudain se détendre et respirer librement.

Quelques sorciers les suivaient et des CRAC sonores retentissaient périodiquement, à chaque nouvelle arrivée. En franchissant le seuil de l'imposant club - tel que Ronald aimait à l'appeler - Hermione tremblait d'être reconnue. Elle se répugnait soudain, se sentait souillée et la crainte d'être un jour associée à cet endroit l'oppressait.

« Respire, 'Mione. Tout va bien. » Chuchota Ron en dégageant sa main de la sienne, cette main qu'elle serrait à la broyer, cette main infidèle.

Ils traversèrent le corridor richement décoré dont les murs de pierres se rejoignaient en ogive au-dessus de sa tête. Étrangement l'ambiance lui rappela Poudlard. Elle oblitéra vivement cette comparaison.

Ils franchirent une sorte de salon d'attente vide et Ron la conduisit d'un pas habitué à l'accueil. Un homme élégant leur tournait le dos derrière un comptoir.

« Salut Jack ! » salua Ron en plaçant dix Gallions sur le comptoir, sans ralentir. Le nommé Jack se retourna et le salua en retour, lui lançant deux bracelets que Ron attrapa au vol avant d'entrainer Hermione vers un nouveau boyau lugubre qui serpentait à travers la bâtisse. Hermione remarqua en passant, les yeux écarquillés sous le choc, que le réceptionniste n'était pas si élégant - il était beau comme un diable, certes, mais sa chemise entrouverte dévoilant un corps sculpté donc les abdominaux plongeaient sous une ceinture basse lui conférait une allure dépravée.

La dépravation est le concept du lieu, songea-t-elle amèrement, la bile lui remontant dans la gorge. Ron s'arrêta devant une porte comportant la même inscription que leurs bracelets.

Il se tourna vers elle et lui saisit délicatement le poignet pour y passer son bijou. Ses gestes étaient doux, tendres. Une fois le bracelet fermé, le symbole se mit à briller. Ron enfila le sien. « BB. Je trouve cela très approprié… mon bébé. » roucoula-t-il, brisant, de par son ignorance, le dernier moment de paix qu'elle pouvait espérer.

« Ce ne sont pas des lettres, mais des runes, Ron ! » s'offusqua Hermione en levant les yeux au ciel. « Tu viens ici depuis plusieurs mois et tu ne t'es jamais rendu compte qu'il s'agissait de runes… » soupira-t-elle en secouant la tête, soudain découragée par son manque de culture générale.

« Je plaisantais 'Mione. » dit-il en soupirant. Il leur ouvrit la porte qui leur était destinée et ils pénétrèrent au cœur d'un petit espace composé d'un fauteuil, une table et une patère.

« Bien sûr que non. Tu n'as jamais rien compris aux runes. » continua-t-elle sur un ton de reproche. Il était tellement plus facile de lui reprocher d'être ignorant que d'être un goujat qui l'obligeait à fréquenter ce genre d'endroit. Elle continua en retirant son manteau. « C'est la rune Berkana qui, oui se prononce « B » mais n'est pas une lettre. C'est une rune. Doublée comme ici, elle réveille la féminité profonde et inconditionnelle chez une femme. Une féminité à laquelle les hommes ne peuvent simplement pas résister… » récita-t-elle avant de se stopper, frappée par ses propres mots. Elle cessa de parler pour de bon, tandis que son regard tombait sur son poignet où la double rune scintillait. Elle refoula une nouvelle nausée.

Soudain, une paire de mains lui frôla ses épaules nues. L'enserrant dans une étreinte désireuse. « Tu as raison, ma brillante sorcière… » souffla Ron en lui caressant la joue. « Je ne saurais pas te résister. »

Hermione releva les yeux et surprit son mari à détailler sa tenue avec envie. Elle portait une robe qu'il lui avait offerte spécialement pour l'occasion, un fourreau noir scintillant dont le décolleté plongeait aussi bien sur ses seins que son dos. La robe courte associée à une paire de talons hauts lui allongeait les jambes et lui donnait un air de prostituée chic. Ron, pour sa part, avait ouvert sa chemise plus que nécessaire. Un miroir leur faisait face et elle observa leur reflet avec mépris.

Jamais, jamais, elle n'aurait dû accepter de ressembler à ça. Elle aurait sûrement mis une culotte en coton et un vieux soutien-gorge pour repousser les éventuels prétendants si Ron ne lui avait pas fait cadeau de la tenue complète, lui signifiant clairement quel genre de fille elle devait être ce soir-là - une traînée. Et elle avait accepté. Pour lui. Pour son mariage. Pour s'extirper du déni qui l'étouffait.

Hermione pressa ses paupières l'une contre l'autre un instant, se remémorant leur accord.

oooOooo

« Je crois que nous devons songer à nous séparer, Ron. » avait-elle annoncé en approchant de la table de cuisine, sa chemise toujours entre ses mains.

Ron était en train d'engloutir son petit déjeuner, il avala de travers. « Quoi, mais pourquoi? »

« Je sais que tu me trompes. » annonça-t-elle aussi froidement que possible. « Je croyais que je pouvais te faire confiance… je croyais… » elle ravala promptement la boule qui se formait dans sa gorge et inspira profondément pour se rendre une contenance. Elle continua avec hargne : « Je pensais bêtement que te soûler en compagnie de ton frère en deuil te suffirait. J'ai été assez stupide pour croire que te rincer l'œil te contenterait. »

« Je suis en deuil aussi, je te rappelle. »

« Ce n'est pas la question, Ronald. »

Il soupira et son regard se fit dur. « Je pensais que c'était évident. Que ton brillant petit esprit n'avait pas besoin d'être éclairé - tu refuses de m'accompagner, tu refuses de partager mes fantasmes, je trouve donc quelqu'un qui le peut. Ce n'est pas comme si j'avais une liaison.»

Hermione ne cilla pas. Elle déploya toute sa concentration pour ne pas réagir. Les dents serrées, le nez retroussé, elle dévoila ses canines et grogna : « Je te donne une seule chance de te racheter. Tes écarts s'achèvent ici ou notre mariage est terminé. » Elle leva sa main pour lui intimer le silence. « Je t'accompagnerais une fois pour assouvir tes fantasmes pervers et ensuite nous partirons en vacances chez Harry et Ginny quelques mois. »

Ron ouvrit la bouche pour protester mais il se ravisa. Une lueur s'était allumée dans son regard. « Trois soirées. »

« Quoi? » S'écria Hermione. Son plan s'écroula à ses pieds dans un vacarme silencieux que seul son cœur entendit. Il voulait me briser, il ne peut m'aimer et exiger cela de moi, songea-t-elle.

« Accorde-moi trois soirées. » Ron déglutit nerveusement, soudainement avide, excité.

Hermione clôt ses paupières rapidement, refoulant des larmes d'humiliation. « Non. »

« Offre-moi une chance de te faire découvrir le club comme il se doit. Nous partirons ensuite, je te le promets. » Souffla-t-il. « Trois soirées, 'Mione. Cela te plaira, fais-moi confiance. »

« Te faire confiance ? » répéta-t-elle pour elle-même, sa voix incrédule inutilement aiguë. Elle leva les yeux vers lui. Il s'était approché et la regardait avec espoir et tendresse.

« Deux soirées et nous partirons ensuite. » dit-elle en fuyant son regard triomphant, cédant à contre cœur le peu de dignité qui demeurait en elle.

Un sourire heureux fendit les lèvres du rouquin. « D'accord. Deux soirées. » accepta-t-il vivement, affichant l'air calculateur d'un homme qui réfléchit à comment humilier publiquement sa femme. « Merci, merci Hermione. » Il la prit dans ses bras puis la relâcha et partit se préparer pour sa journée, tout guilleret.

Alors qu'il s'éloignait, le sol sembla se fendre sous les pieds de l'épouse désespérée. Son monde se mit à tournoyer à travers ses yeux embués tandis qu'elle se laissait engloutir jusqu'à la gorge, figée par la peur soudainement concrète de se rendre au club.

oooOooo

« Tu es prête ? » s'enquit son époux en lui tendant une flute de champagne. Elle la but d'un trait et se réchauffa imperceptiblement, s'emplissant de courage. Il ouvrit la marche.

Lorsque Hermione entra dans la salle de réception, elle se fit violence pour garder une attitude confiante et digne. Autour d'elle, la magie explosait. Les plateaux remplis fusaient dans la pièce qui accueillaient à vue d'œil une cinquantaine de sorciers, allant et venant entre les alcôves plus ou moins discrètes où trônaient des tables. Au bout de la pièce s'étendait un couloir menant à l'étage supérieur.

Des fées minuscules jaillissaient des lustres opulents, créant sur leur passage des traînées de fumées nébuleuses et colorées.

Au milieu de la pièce, une bulle de verre lévitait à hauteur d'homme, à l'intérieur de celle-ci défilaient des apparitions diaphanes de vélanes aguicheuses ou de sorcières dévêtues.

Un large comptoir de marbre noir trônait en maître le long de la salle, derrière lequel des serveurs et serveuses s'affairaient à concocter les commandes des clients. Eux-mêmes étaient vêtus d'une combinaison ample, ceintrée à leur taille, cousue dans un tissu fin miroitant à la lumière tamisée. Le tissu épousait leurs formes et s'accordait à la couleur de leur peau, simulant une presque nudité sophistiquée.

Ils portaient tous un large collier de cuir, fort semblable à un collier de chien selon l'avis de Hermione.

« Allons nous asseoir là-bas » proposa Ron en la tirant à sa suite par le coude.

Ils s'installèrent à une table reculée dans une alcôve discrète. Hermione aperçut une serveuse sortir de l'alcôve voisine en ricanant, soufflant un baiser derrière elle, avant d'ajuster son haut.

« Certains membres de l'équipe sont à disposition des clients, par choix personnel. » lui chuchota Ron, ses yeux suivant le séant de la serveuse un peu trop longtemps à son goût.

Cette fois, face à sa fascination et sa connaissance des détails glauques de ce club, elle ne put retenir sa mine dégoûtée. Était-ce ainsi qu'il la trompait ? Avec une serveuse vulgaire qui avait choisi de vendre son corps pour vivre ? Payait-il pour ces services rendus ?

« Hermione. » la prévint-il durement. « On avait dit que tu ferais un effort. »

Un effort ? N'était-ce pas un effort suffisant pour lui qu'elle soit là, accoutrée comme une fille de petite vertue, dans un endroit où elle était pratiquement invitée à coucher avec d'autres, elle qui n'avait connu comme seul amant dans sa vie que son mari ?

« OK. » grogna-t-elle en peignant difficilement sur son visage un sourire faux.

Il agita sa baguette et un petit chien excité en sorti. Il murmura quelque chose et le canidé de lumière courut jusqu'au bar, sur lequel il bondit pour passer commande. Hermione se pencha légèrement et vit d'autres patronus s'y diriger, s'évanouissant aussitôt la commande passée.

Un plateau s'envola bientôt vers eux et Ron lui tendit un verre à cocktail conséquent, emplis d'un mélange de couleurs qui ne lui inspirait rien qui vaille.

« Bois, fais-moi confiance. »

Elle aurait aimé lui expliquer que ce n'était pas une question de confiance, mais au regard qu'il lui lança – à savoir blasé et froid, comme si sa seule présence l'empêchait de s'amuser –, elle bût le contenu du verre d'un trait.