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Jour 3 : Hanahaki Argument
Une fleur pour un cœur qui soupire
Ginga hochait la tête, essayant de se concentrer sur ce que leur disait l'employé de l'AMBB. C'était difficile car ça ne concernait ni un tournoi Beyblade ni le sort du monde. Son regard fut aimanté par son rival. Kyouya ne faisait aucun effort, et il ne s'en cachait pas : il était avachi sur sa chaise, les bras croisés, les paupières closes. Ginga supposait qu'il était au niveau maximal de sa politesse, à rester alors que ça l'ennuyait profondément.
L'AMBB les avait convoqués, lui, ses amis et Kyouya, pour leur parler du futur incertain du Beyblade. Étaient présents : Kenta, Madoka et Benkei, Tsubasa, Yuuki et Hikaru – qui accompagnait son collègue. Ils étaient réunis dans une petite salle, autour d'une table, sûrement pour plus de confort et de convivialité. Même si ça n'empêchait pas Ginga de ne pas se sentir à sa place. Sur les routes, pour combattre, oui, mais dans un bureau à parlementer...
La réunion prit fin. Ginga n'osait plus l'espérer. L'employé les salua respectueusement avant se partir. Tsubasa et Hikaru firent de même, sans doute avec des piles de travail à réaliser. Ils ne se reposaient pas une minute d'habitude, Ginga n'imaginait pas ce que ça devait être avec le bazar causé par la crise Nemesis.
Benkei fut le premier à briser le silence :
- Ça n'annonce rien de bon.
- Vous croyez que ça va s'arranger ? s'inquiéta Kenta.
Kyouya soupira hargneusement. Toute l'attention se reporta sur lui. Contrairement à tout à l'heure, sa posture était tendue avec des épaules droites, presque relevées. Il se mit debout.
- Toutes ces histoires ne me concernent pas. C'est le domaine de l'Association Mondiale de Beyblade. Chacun son travail.
Il leur tourna le dos et sortit. Après un temps d'hésitation, Benkei cria un "Attends-moi Kyouya-san", en se levant brusquement, faisant tomber sa chaise. Ginga observa leurs silhouettes s'éloigner à travers la porte ouverte. Il hésitait, comme à chaque fois que Kyouya partait. Devait-il le suivre ? En avait-il seulement le droit ?
Le dieu du Beyblade savait à quel point il en avait envie.
- Je ne comprends toujours pas pourquoi le fragment d'étoile l'a choisi, commenta Yuuki, perplexe.
Ginga se força à détacher son regard de la porte et à reporter son attention sur ses amis. Ils avaient besoin de lui.
Contrairement à Kyouya.
- Kyouya a raison. Nous ne pouvons pas remplacer l'AMBB. Tout ce que nous pouvons faire, c'est continuer à jouer au Beyblade, comme avant, sans nous laisser démoraliser par le climat actuel.
Des murmures approbateurs suivirent sa déclaration, mais déjà le regard de Ginga s'était reporté sur la porte. Il se demandait si Kyouya était déjà loin. Et, même si ce n'était pas le cas, qu'est-ce que cela changerait ? Ginga ne pouvait pas lui courir après. Il le rattraperait pour quoi ? Lui parler ? Passer du temps avec lui ? Kyouya avait toujours était clair à ce sujet. Il le considérait comme son rival, et non comme un ami. Il ne voudrait pas perdre son temps avec toutes ces "bêtises", comme il les qualifierait sans doute. Ils n'étaient pas amis. Ça ne servait à rien d'espérer des moments paisibles, à juste profiter de la présence de l'autre. Le lien le plus proche qu'ils n'auraient jamais était au cœur des duels Beyblade, quand ils semblaient être les seuls à exister dans l'univers. Ginga devait apprendre à s'en contenter. Non. Il devait apprendre à le chérir. Il avait de la chance d'être aussi proche de Kyouya. Il était le seul auquel le blader de Leone s'adressait sur un pied d'égalité. En un sens, cela faisait de lui une personne spéciale. Pas de la façon dont il le désirait, mais qu'importait. Il ne pouvait pas se montrer difficile. Pas s'il désirait rester aux côtés de Kyouya.
Un poids comprima sa poitrine. Ginga décida de l'ignorer. Ce n'était pas la première fois – et quelque chose lui disait que ce ne serait pas la dernière.
Il se tourna vers ses amis, un sourire plaqué sur le visage, et se glissa dans la discussion, ne soulignant que les aspects positifs, comme l'on attendait de lui, les poussant à aller de l'avant.
Le poids ne le quitta pas.
XXX
Ginga s'étira. Il regarda autour de lui. Il se trouvait dans le sous-sol du B-Pit, encore une fois. Les nuits commençaient à se rafraîchir. Il préférait éviter de les passer dehors, même si le froid à Bey-City était loin d'atteindre celui de Koma.
Ginga quitta son lit de fortune. Il balaya la pièce du regard. Madoka ne s'y trouvait pas encore. Selon l'heure, elle était soit chez elle, soit dans la boutique en train de la préparer pour l'ouverture.
Ginga se dirigea vers les escaliers et les monta tranquillement. Il étouffa un bâillement en atteignant le rez-de-chaussée. Madoka se tenait derrière le comptoir, à faire défiler un inventaire.
- Bonj...
Il fut interrompu par une crise de toux. Il appuya son poing contre sa bouche pour l'étouffer. Madoka releva la tête, inquiète.
- Tu vas bien ?
Ginga lui fit signe de sa main libre pour indiquer que tout allait bien même si sa toux ne faiblissait pas. Sa gorge s'irritait. Les toux s'espacèrent et finirent par s'arrêter. Il se redressa lentement, se demandant d'où ça venait. Il avait l'impression que quelque chose chatouillait l'intérieur de sa gorge. Il l'éclaircit, cherchant à s'en débarrasser, et ne parvint qu'à provoquer une autre quinte de toux. Quand celle-ci se calma, il n'osa pas essayer de déloger ce qui l'embêtait, de crainte de se remettre à tousser, bien que sa gorge continuait de l'irriter et que c'était une sensation très désagréable, du genre impossible à ignorer.
- Ginga ?
Il releva la tête. Madoka avait fait le tour du comptoir et quelques pas dans sa direction. Ses sourcils froncés créaient une multitude de plis sur son front et elle tenait un poing serré contre son cœur.
- Ça va, s'efforça-t-il de répondre.
Sa gorge se comprima. Il fut soulagé de ne pas être assailli par une autre quinte de toux.
- Tu es sûr ?
- Absolument ! Je me disais justement que j'allais éviter de dormir dehors les prochains jours.
- Les prochaines semaines, tu veux dire.
- Oui !
Madoka le toisa sévèrement avant de pousser un soupir las.
- Fais attention à toi s'il te plaît.
- Évidemment.
Ginga sourit. Madoka le dévisagea quelques instants supplémentaires avant de sourire à son tour, visiblement soulagée. Ginga devrait sans doute culpabiliser pour la manipuler aussi éhontément – parce que c'était une forme de manipulation, pas vrai ? – mais il détestait inquiéter ses amis.
- J'ai besoin de ton avis.
- Mon avis ? répéta Ginga, surpris.
Il espérait que ça n'avait rien à voir avec la gestion du B-Pit. Il savait depuis toujours qu'il était nul pour les mathématiques et les sciences, et il avait appris récemment qu'il ne se débrouillait pas mieux avec l'administratif.
Il tremblait rien que d'y repenser.
- On se demandait ce qu'on pouvait faire à notre niveau pour améliorer l'image du Beyblade. Tu as dit qu'on n'avait pas besoin d'employer de grands moyens, comme l'AMBB, mais que nos actions compteraient tout autant.
- Je le pense toujours.
Le sourire de Madoka se fit moins hésitant.
- J'ai pensé qu'on pourrait tous se réunir, avec nos amis des Championnats du Monde et des bladers légendaires, expliqua-t-elle. On pourrait mettre nos idées en commun, parler de nos projets... Ce serait faisable par mail mais j'ai pensé que ce serait plus agréable en face à face.
- Et tu as raison. C'est une excellente idée.
- Merci, répondit Madoka avec un grand sourire.
- J'ai trop hâte !
- Moi aussi ! Nous n'avons pas vraiment eu l'occasion de discuter la dernière fois que nous les avons vus : il fallait trouver les bladers légendaires et arrêter Nemesis.
- Et nous avons manqué une autre chose toute aussi importante, déclara Ginga d'un ton solennel.
Madoka cligna des yeux, perplexe.
- Ah bon ?
Ginga fit un bond enthousiaste, projetant son poing vers le plafond.
- Des combats Beyblade !
- Quoi ?!
Il se tourna vers Madoka, tout sourire, le pouce levé.
- Les réunir, c'est l'occasion idéale pour un tournoi. Je suis trop excité !
- Je t'interdis de transformer ma réunion sérieuse en tournoi Beyblade.
- C'est ce qu'on va voir.
- Ginga !
Il s'enfuit en riant.
XXX
Finalement, la réunion se déroula comme Madoka l'avait souhaité : tout le monde était bien habillé et les conversations se passaient dans le calme le plus absolu – même si ça ne les empêchait pas de se saluer et de se sourire avec chaleur. L'atmosphère était sérieuse, digne... et d'un ennui mortel.
Ginga soupira.
- Tout va bien ? demanda Kenta.
- C'est sympa mais... ça manque de combats.
Kenta le regarda avec incompréhension. Ginga ravala un soupir. Son ami ne voyait pas le problème, évidemment. Il désirait plus que tout se rendre utile et cette réunion remplissait parfaitement cet objectif.
Mais il y a quelqu'un qui me comprendra à cent pour cent !
Ginga se mit à chercher son rival des yeux. Kyouya comprendrait son désir de combattre et son ennui de voir les discussions s'éterniser. Ils étaient sur la même longueur d'ondes quand il était question de Beyblade.
Là ! Le cœur de Ginga s'emplit d'une douce chaleur quand son regard se posa sur Kyouya et son ventre se tordit quand il vit qu'il était accompagné. Son rival était entouré par les anciens Wild Fang. La proximité de Benkei ne dérangeait pas Ginga : il avait l'habitude de le voir suivre Kyouya partout, comme le fidèle admirateur qu'il était. Damure était presque effacé, tant dans son attitude discrète que dans le peu de mots qu'il prononçait. Par contre, la présence de Nile était plus difficile à gérer. Kyouya avait fait équipe avec lui pendant les Championnats du Monde – Ginga avait fini par comprendre qu'il était parti aussi loin pour lui, mais ça ne cessait de lui faire mal – et avait été content de le retrouver pendant la quête des bladers légendaires. D'ailleurs, en ce moment-même, Kyouya affichait un léger sourire et Ginga pouvait voir dans son langage corporel à quel point il était détendu.
La gorge de Ginga se serra. Il eut l'impression que quelque chose le piquait à l'intérieur. Il se couvrit la bouche et commença à tousser. Au lieu de le soulager, la toux aggrava le problème : il sentit quelque chose se déployer dans sa gorge et en occuper presque toute la place, l'empêchant de respirer.
Sa crise de toux fut si violente qu'il se retrouva plié en deux.
- Ginga ?! Ginga, tout va bien ? s'inquiéta Kenta.
La chose remonta dans sa gorge et, par une dernière toux, en fut expulsée. Ginga avait la gorge en feu, mais le soulagement de pouvoir respirer librement atténua cette préoccupation. Il se redressa, prit deux grandes inspirations, abreuvant ses poumons en air et apaisant les battements affolés de son cœur. Il éloigna légèrement la main de son visage et regarda ce qui avait manqué de l'étouffer. Une forme amorphe, rose, tachée de rouge. Ayant grandi au milieu de la nature, Ginga la reconnut tout de suite malgré sa perplexité.
Un pétale ?
- Ginga ? répéta Kenta.
Le blader de Pegasus referma ses doigts sur le pétale. Il tourna la tête vers Kenta et lui adressa un sourire rassurant.
- Tout va bien.
- Tu es sûr ? C'était violent.
Ginga passa sa main libre dans ses cheveux.
- J'ai dû traîner dehors un peu trop tard les derniers jours. C'est peut-être pas plus mal qu'il n'y ait pas de tournoi Beyblade : Pegasus me priverait de mes dernières forces.
Son commentaire ne parvint pas à rassurer Kenta – il était bien plus méfiant de ses paroles et sourires que Madoka – mais elle le mena sur une fausse piste, lui rappelant ce jour où Ginga était littéralement tombé malade peu après leur rencontre. Il ne serait pas dupe longtemps, mais tout ce qui importait à Ginga était de gagner du temps pour comprendre ce qu'il lui arrivait. Il en parlerait à ses amis en temps voulu. Si c'était nécessaire.
- Tu es sûr que tu veux rester avec moi toute la journée ? Nous passons tout notre temps ensemble. Tu devrais en profiter pour discuter avec d'autres bladers.
- ...D'accord.
Kenta s'éloigna de lui. Au bout de quelques pas, il s'arrêta et se tourna à demi, le couvant d'un regard inquiet. Ginga agrandit son sourire et lui fit un signe encourageant de la main. Après un autre temps d'hésitation, Kenta lui tourna le dos et s'éloigna. Ginga baissa la main. Il laissa son sourire s'alléger, mais pas disparaître : il sentait des regards fixés sur lui. Il tourna les talons et traversa la salle, adressant des signes de tête ou des paroles à ceux qu'ils croisaient, se dirigeant vers la sortie.
En passant près des Wild Fang, il ne put s'empêcher de jeter un regard à Kyouya. Son rival l'observait avec inquiétude. Ginga perdit son sourire. Il était incapable de lui mentir.
Il atteignit la sortie sans encombre.
XXX
Le surlendemain, sa situation avait empiré. Ginga avait subi deux autres crises de toux, chacune pire que la précédentes : il avait toussé trois pétales à la première, et une fleur à la deuxième. Il n'avait absolument pas progressé. Quelle maladie faisait tousser des fleurs ? Il n'avait jamais rien entendu de tel. Et comment l'avait-il attrapé au juste ? Ses amis n'avaient pas contracté ne serait-ce qu'un rhume ces dernières semaines.
Il devait découvrir ce qu'il avait et il ne lui restait plus beaucoup d'options. Il devait demander autour de lui.
Ginga rentra au B-Pit après une promenade matinale. Il avait réfléchi à ce qu'il pouvait dire à Madoka pour ne pas l'inquiéter et il était certain d'avoir trouvé les mots justes.
Son amie n'attendait pas dans l'espace boutique. Ginga se rendit au sous-sol et la vit en train de s'affairer autour de sa table de travail, préparant tout le nécessaire pour réparer des toupies.
- Salut !
Elle releva la tête vers lui.
- Bonjour Ginga ! répondit-elle joyeusement.
L'adolescent marcha tranquillement vers les étagères pendant qu'elle se remettait au travail. Il passa en revue les différents articles et outils.
- J'ai entendu parler d'un truc bizarre.
- Quel genre de truc ?
Ginga se retourna. Madoka triait ses affaires, les disposant soigneusement pour pouvoir travailler efficacement.
- Un gars qui s'est mis à tousser des fleurs.
Madoka lâcha ses affaires. Certaines rebondirent sur la table. Ginga rattrapa un outil avant qu'il ne se jette hors de la table et l'immobilisa, le cœur battant. Il ne s'attendait pas à une réaction si violente. Il se demandait ce que ça aurait donné s'il n'avait pris aucune précaution pour son annonce.
La jeune fille se tourna vers lui.
- Tu as entendu parler d'un cas de hanahaki ? demanda-t-elle, soufflée.
- Tu connais ?
Elle opina lentement.
- C'est très rare, heureusement, mais le taux de mortalité est élevé.
Le cœur de Ginga se tordit mais il ne laissa rien paraître. Il n'exprima qu'un vague intérêt.
- Comment quelqu'un peut tousser des fleurs ? Sans avoir essayé d'en manger avant, s'entend.
- Des plantes poussent dans les poumons de la victime. Elles les emplissent peu à peu jusqu'à l'étouffer.
- Quelle mort horrible, commenta Ginga d'une voix atone.
Ce destin ne le tentait absolument pas. Mourir au combat, c'était une chose, ça...
- Le seul moyen de l'éviter est d'avouer ses sentiments à la personne aimée, et qu'elle les retourne.
Ginga manqua de s'étouffer.
- Quoi ?
- Hanahaki est la maladie de l'amour à sens unique. Elle apparaît quand une personne a de vrais sentiments pour une autre et qu'elle les enfouit au plus profond d'elle-même.
- Cette maladie se mêle de la vie amoureuse des gens ? récapitula Ginga.
Ça lui paraissait cruel. C'était quoi ce principe de forcer les gens à se déclarer ? Ils avaient peut-être une bonne raison de garder leurs sentiments pour eux.
- Il n'y a aucun moyen de tricher ?
- Pas que je sache.
Madoka commençait à s'inquiéter. Ginga posait trop de questions sur ce sujet. Cela provoquait des soupçons, même chez elle.
Ginga étira les bras puis les relâcha.
- Je préfère le Beyblade.
Madoka papillonna des yeux. Elle le fixa comme si elle n'était pas sûre de ce qu'elle venait d'entendre.
- Hein ?
- J'ai dit : je préfère le Beyblade.
Elle le dévisagea un instant supplémentaire, inexpressive, avant de pousser un soupir hargneux. Elle lui tourna le dos.
- On ne peut jamais avoir de discussion sérieuse avec toi.
Ginga était on ne peut plus sérieux. Les combats Beyblade, même contre des toupies aux pouvoirs surnaturels, étaient plus simples à gérer qu'une maladie mystique.
Au moins, il avait eu la réponse à une question.
Il ne pouvait pas en parler à ses amis. Ça les inquiéterait trop.
Il devait se débrouiller seul.
XXX
Trois jours plus tard, force était de constater que Madoka avait raison. Le hanahaki ne ressemblait pas à une maladie bénigne, qui se résorbait seule avec le temps. Il empirait de jour en jour.
Les crises de toux de Ginga étaient de plus en plus fréquentes et il crachait davantage de fleurs et de pétales à chaque fois. Il évitait le B-Pit ainsi que tous les lieux fréquentés par ses amis pour qu'ils ne le surprennent pas en pleine crise. Il avait décidé de se débrouiller seul et il le ferait. Même si, pour l'instant, il n'avait pas progressé d'un pas. Il avait même reculé. Ignorer le problème ne le menait nulle-part donc...
- Je vais devoir m'en occuper, conclut Ginga.
Ça ne l'emballait pas. Il avait d'excellentes raisons de garder ses sentiments secrets. Kyouya et lui étaient dans une relation... sûre. Ginga connaissait les limites à ne pas dépasser : ne pas envahir son espace personnel et ne pas le traiter d'ami. En échange, il pouvait compter sur le soutien sans faille de Kyouya quand il en avait besoin et son rival partait de son côté dès qu'il en ressentait l'envie... comme un chat – même si Kyouya détesterait la comparaison.
Et, plus important encore, Ginga savait que Kyouya ne retournait pas ses sentiments.
Oh, Kyouya tenait à lui – Ginga n'en doutait pas – mais il n'y avait rien de romantique dans son attachement. Malgré cette certitude, ne pas se déclarer n'était pas une option. Avouer ses sentiments à la personne concernée et les voir être retournés était la seule façon de se débarrasser de hanahaki. Même s'il n'y avait qu'une chance sur un million pour que ça fonctionne, Ginga devait essayer. Pour lui-même, pour ses amis, pour son rival. Il n'abandonnerait pas sans combattre. Il n'en avait pas le droit et ce n'était pas dans sa nature.
Sans oublier que Kyouya serait le premier à s'énerver s'il n'essayait pas.
Ginga ferma les yeux, essayant de faire abstraction de tout ce qui l'entourait, se concentrant uniquement sur lui-même. Il voulait se lancer avec l'esprit clair et libre, comme quand il se lançait dans un combat Beyblade. Il ne pouvait pas laisser la place au doute.
- Je vais lui dire, déclara-t-il d'une voix enrouée.
Il rouvrit les yeux. Son regard tomba sur les pétales et deux fleurs qu'il avait toussé à sa dernière crise. Il ne tiendrait pas longtemps à ce rythme. Il sentait des racines comprimer ses poumons, réduisant sa capacité respiratoire – ce qui n'allait pas du tout avec son mode de vie. Des picotements désagréables se faisaient sentir dans sa gorge irritée. La toux pouvait reprendre à n'importe quel moment.
- Aujourd'hui. Je lui dirai aujourd'hui.
L'affirmer n'apaisa pas ses symptômes. Quelle saleté.
XXX
Si on voit le bon côté des choses, au moins, hanahaki a attendu que Kyouya séjourne à Bey-City pour se déclencher.
Ginga n'imaginait pas la galère que ça aurait été si c'était arrivé lors de ses entraînements au Wolf Canyon. Kyouya aurait été impossible à retrouver et Ginga serait mort sans avoir pu se déclarer.
Le rouquin marchait dans les rues commerçantes de Bey-City, ignorant les regards qui s'attardaient sur lui et les murmures qui se déclenchaient sur son passage. Il n'était pas à l'aise pour autant. Il risquait à tout moment de tomber sur un ami ou, du moins, une connaissance. Il n'avait pas l'énergie de se laisser embarquer dans des discussions triviales – ni le temps, si cela comptait. Mais c'était aussi le seul quartier où il avait de grandes chances de croiser Kyouya. Il ne connaissait pas son adresse exacte et le blader de Leone évitait de s'épancher sur sa vie personnelle, alors...
- C'est une chasse à l'oie sauvage, soupira Ginga.
Il sentit une boule se former dans sa gorge, l'étrange texture des pétales s'accrochant contre les parois. Il réprima son envie de tousser.
- Je vais le trouver, marmonna-t-il pour s'encourager. Kyouya arrive bien à me trouver quand je suis à l'autre bout du monde, je peux bien le trouver dans une ville.
Surtout dans cette ville qu'il connaissait bien.
- Ginga ?
Ou alors, c'est encore Kyouya qui va me trouver.
Ginga s'arrêta et se retourna. Son cœur manqua un battement. Kyouya se tenait à quelques pas de lui, presque à portée de main. Il arborait une expression confuse, teintée d'inquiétude. Et il était seul. Même Benkei ne l'accompagnait pas.
Comme à chaque fois que leurs regards se croisaient, Ginga se sentit attiré par lui. Il avait envie de franchir la distance qui les séparait et de se blottir contre lui.
Mais Kyouya ne l'acceptera jamais.
La boule envahit la gorge de Ginga. Il se détourna et plaqua une main sur sa bouche. Il fut incapable de réprimer sa toux cette fois. La crise passa. Il prit quelques instants pour reprendre ses esprits. Il referma ses doigts sur une fleur avant de laisser son bras retomber contre son flanc. Il se tourna vers Kyouya. La confusion avait laissé place à une appréhension totale.
Et c'est ma faute.
Le cœur de Ginga se serra.
- Tu es malade ?
- Nous devons parler.
- Tu ne veux pas voir un médecin avant ?
Le regard de Kyouya se posa, insistant, sur ses lèvres. Ginga passa sa main libre sur sa bouche et la regarda. Elle était tachée de sang.
Ses entrailles se tordirent.
Il releva la tête vers Kyouya, faisant de son mieux pour garder son calme.
- Non. Nous devons parler. Seul à seul.
Kyouya acquiesça d'un bref mouvement de tête. Il balaya leur environnement du regard et fronça le nez.
- Viens.
Ginga le suivit. Ils remontèrent la rue commerçante sur quelques mètres avant d'entrer dans un bâtiment. Ginga resta quelques pas derrière Kyouya pendant qu'il traversait l'accueil de l'hôtel. Il demanda une chambre au réceptionniste et lui donna des billets en échange d'une clé. Il la récupéra et se dirigea vers un couloir, sans se préoccuper des regards réprobateurs qui le suivaient. Il exsudait l'assurance, comme toujours.
Ils entrèrent dans une petite chambre au rez-de-chaussée. Kyouya ferma la porte et se tourna vers lui.
- C'est assez privé ?
- Oui.
Ginga devait se lancer. Il le savait. Il regarda Kyouya, ses yeux bleus si attentifs. Et son courage lui manqua. Il n'avait aucune envie de se déclarer. Il avait pris cette décision seulement parce qu'il y était contraint.
Kyouya lui tourna le dos et s'éloigna. Ginga eut l'impression qu'un coup lui était porté au ventre. Même dans ces circonstances, Kyouya ne voulait pas rester près de lui.
Kyouya disparut dans une salle adjacente. La lumière s'alluma. L'eau coula, fut déviée, se referma. Kyouya revint avec un morceau de tissu humide qu'il lui tendit. C'était si attentionné que le cœur de Ginga se serra. Il le remercia d'une petite voix et prit le tissu des deux mains. Il se débarbouilla. Il profita d'un moment d'inattention de Kyouya pour glisser la fleur dans le mouchoir et le refermer dessus.
- Donc tu voulais me parler ? lui rappela Kyouya.
- C'est ça.
Même si c'était bien plus impressionnant maintenant que c'était sur le point de se produire. Ginga avait sous-estimé le niveau de stress.
Les pétales envahirent sa gorge.
Je vais lui dire. Je vais lui dire !
C'était quoi cette malédiction stupide qui prenait le moindre moment d'hésitation pour un renoncement ?
Ginga leva la tête vers Kyouya. Son rival le regardait avec patience, et une pointe d'inquiétude. Il le laissait avancer à son rythme, sans le presser. C'était... parfait.
Alors que Ginga ouvrait la bouche pour se déclarer, une nouvelle hésitation : ne risquait-il pas de faire culpabiliser Kyouya à propos de la non-réciprocité de ses sentiments ? Il ne voulait pas que son rival ait sa mort sur la conscience.
Non. Kyouya n'est pas comme ça. Il sait faire la part des choses.
Il ne culpabiliserait jamais sur quelque chose qu'il ne pouvait pas contrôler – déjà qu'il ne culpabilisait pas même quand il avait des choses à se reprocher.
Ginga releva la tête et puisa son courage sur les traits de Kyouya. Même s'il ne l'aimait pas en retour, son rival ne le blesserait pas inutilement. Ce n'était pas d'un grand réconfort, mais c'était déjà bien.
- Je t'aime.
Oh, c'était plus facile que je l'imaginais.
Kyouya cligna des yeux. Ses sourcils se froncèrent en une expression soucieuse.
- Tu es sûr que c'est le moment de parler de ça ? Tu... n'as pas l'air... d'aller bien.
Ginga ravala un rire, blessant sa gorge irritée. Bel euphémisme, surtout que Kyouya l'avait vu tousser du sang.
- J'ai hanahaki, déclara-t-il avant de hausser les épaules avec désinvolture. C'est le moment ou jamais.
Les yeux de Kyouya s'arrondirent.
- Hanahaki ? C'est pas une légende urbaine ?
- Si on attend quelques minutes, tu pourras me voir tousser des fleurs ensanglantées, répliqua Ginga, acerbe.
Kyouya fronça le nez. Ginga se sentait plus détendu. C'était agréable de pouvoir parler à quelqu'un sans avoir à prendre de pincettes. Et de dire la vérité. Il avait l'impression d'être plus léger.
Aussi léger que l'on pouvait l'être en sachant sa mort imminente, en tout cas.
- Tu... m'aimes ?
- C'est ça.
Et – chose incroyable – un sourire courba les lèvres de Kyouya. Ginga se sentit bête. Il ne s'attendait pas à cette réaction.
- J'avais cru comprendre, ronronna Kyouya, satisfait, avant de faire la moue. Mais, d'autres fois, ce n'était pas évident. Comme quand tu as pris Masamune et King dans tes bras.
Kyouya pinça ses lèvres, comme s'il avait failli ajouter quelque chose qu'il voulait garder pour lui.
- Ça... te rend heureux ?
Cela voulait dire que Ginga avait tout compris de travers ?
Ne t'emballe pas. Il est peut-être juste flatté. Ça ne signifie pas qu'il m'aime.
Mais son cœur s'emballait déjà, sourd à ses tentatives de raisonnement.
- Évidemment. Quand on se déclare à quelqu'un, c'est qu'on espère qu'il va accepter.
- Quand... on se déclare ?
Kyouya opina. C'était sûr : Ginga n'y comprenait rien.
- J'aurais préféré que tu répondes plus vite, mais ma patience a été récompensée.
- À quel moment tu t'es déclaré au juste ?
- Notre combat épique contre Nemesis, répondit Kyouya, comme si ça coulait de source. Bon, c'est vrai que Kenta m'a interrompu, mais tu as compris l'idée.
Absolument pas.
Ginga observa l'expression confiante de Kyouya. Son rival ne doutait pas une seconde que son message était passé, alors qu'il n'avait pas prononcé une seule fois les mots "je t'aime".
- Ça fait plusieurs mois. Ça ne t'a pas surpris de ne pas avoir de réponse ?
- J'ai pensé que tu avais besoin de réfléchir.
Ginga commençait à avoir mal à la tête.
- Hanahaki est stupide.
Pendant qu'il se morfondait sur la non-réciprocité de ses sentiments, Kyouya s'était déclaré – dans sa tête, en tout cas.
Ginga s'approcha de lui et posa sa tête sur son épaule.
- Je t'aime quand même.
- Comment ça "quand même" ? se vexa Kyouya.
Ginga soupira. Ils auraient tout le temps d'en parler plus tard. Pour l'instant, il voulait juste se reposer.
FIN
