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Chapitre 2/3 : Mémoire retrouvée.

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Étrangement, le miracle serait Alexander Pierce. Car, dans la grande voiture métallique de Sam Wilson, que lui-même conduisait pour retourner à D.C, Ioana avait l'esprit ailleurs.

Perdu.

Seule, sur la banquette arrière, tandis que Bucky était à la place du mort.

Pour la première fois depuis plus de vingt ans, elle se mit à se questionner sur sa condition. Elle avait vu et observé la famille de Sam, durant quelques jours. Aussi la façon dont Bucky lui parlait et la traitait. De ce fait, elle se demanda : était-ce ça, la normalité ?

Ou la normalité était-ce sa réalité à elle ?

Principalement composée de coups et de violence.

Quand elle ne pouvait pas remplir correctement une mission, Alexander la giflait du dos de sa main. C'était le plus 'gentil' des coups, celui-ci. Comme le tout premier qu'elle avait reçu. Mais, lorsque sa haine grandissait en lui, jusqu'à complètement déborder, il attrapait Ioana par ses longs cheveux couleur blé pour les tirer violemment vers lui. Par la violence de son pied droit, il frappait la jambe de la jeune fille, qui tombait à genoux par terre en serrant les dents.

En réalité, il se passait rarement un seul jour sans qu'il ne lève la main sur elle. C'était comme une routine qui prenait parfois la Sorcière par surprise. Lorsqu'elle débarquait dans le bureau de Pierce pour lui tendre les derniers rapports de mission, et que ce dernier, en se levant, balançait son crochet du droit, sur elle. Elle était prise au dépourvu.

Avec le temps, et parfois, elle voyait les coups arriver. Ioana les esquivait de justesse. Cependant, cela énervait beaucoup, mais alors beaucoup plus Alexander, qui récidivait avec une violence plus extrême encore.

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Certaines personnes du building fédéral se doutaient de quelque chose, sans en avoir une preuve réelle. Formelle ou filmée. Ils n'osaient rien dire au grand patron et encore moins l'accuser à tort. De plus, Ioana était connu pour être une agent ET une Sorcière. Et Alexander se faisait un plaisir de proclamer haut et fort que les Sorcières étaient des Êtres néfastes, terribles et diaboliques. Et que, s'il ne pouvait pas les tuer, il devait au moins s'en servir pour aider le Monde qu'elles voulaient détruire.

Certes, oui, certaines Sorcières remplissaient ces critères. Mais pas toutes. La plupart étaient seulement des personnes magiques et pacifiques, cherchant seulement à vivre en communion avec la Terre et ses éléments, tout en tourbillonnant dans la Magie de l'Univers.

Bien que Pierce n'avait pas officiellement 'programmé' Ioana, comme il avait pu le faire avec le Soldat de l'Hiver, il avait cependant très bien utilisé ses mots et sa haine pour la conditionner.

Ainsi, la jeune femme était réellement persuadée que son don était une malédiction du Malin et qu'elle méritait ses punitions quotidiennes pour en avoir hérité. Elle n'utilisait donc jamais sa Magie sur son bourreau.

Malheureusement pour Alexander, depuis que Bucky avait libéré lui-même son esprit et qu'il avait commencé à travailler avec Ioana, le patron voyait bien que quelque chose changeait en elle.

Ce n'était pas palpable, mais c'était dans l'air.

Comme un changement imminent.

Ioana se posait des questions.

De sérieuses questions.

Et Pierce ne voulait absolument pas qu'elle trouve les réponses.

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Le trio rentra au Q.G à la fin du mois d'Août, en cette année 2023. Leur 'entre-deux' missions se termina définitivement, car Alexander Pierce avait des nouvelles informations concernant la renégate Karli Morgenthau. Maintenant que son groupe des 'Flag-Smasher' était en prison, il ne lui restait plus que son Sérum de Super Soldat, à elle seule, pour combattre le gouvernement.

Sam Wilson n'était pas entièrement d'accord avec les ordres. Il pensait réellement pouvoir faire changer d'avis la jeune femme. Lui parler. Après tout, elle luttait pour une 'bonne' cause. Elle luttait mal, certes, mais ses pensées étaient justes et justifiées.

Bucky préférait la voie de la simplicité, et Ioana avait bien trop peur pour contrecarrer les ordres du Boss.

Les espions avaient repéré la fugitive dans une planque secrète, en Allemagne. Cela signifiait que Sam, Bucky et Ioana devraient eux aussi prendre le premier jet privé le lendemain, à la première heure, pour se rendre sur place et récupérer Karli Morgenthau. Elle devait être rapatriée et jugée aux États-Unis. Bien que son pays natal soit en réalité l'Angleterre.

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Les nuits avant les missions étaient toujours compliquées pour Bucky. Il tournait et retournait sur ses couvertures, à même le sol, au pied de son lit immaculé. Dans sa chambre personnelle, au 8e étage du building fédéral. Bucky détestait, haïssait même, l'inactivité. Cela donnait l'occasion à son esprit de partir, de réfléchir et de creuser plus profondément encore dans sa mémoire perdue et compromise. Même s'il n'était plus actif aux 'triggers' de l'HYDRA, pour devenir le Soldat de l'Hiver, il n'avait cependant pas encore récupéré la totalité de ses souvenirs. Ceux-ci arrivaient, par flashs irréguliers, de temps en temps, lorsqu'il s'y attendait le moins. Lorsqu'il le désirait le moins.

C'était une véritable torture.

Vers 3h du matin, il se leva et enfila un jean, ses chaussures et un pull sombre à manches longues. Ses plaques métalliques autour du cou sonnaient quelques 'clics clics clics' dans le silence de la nuit.

Puis, il quitta sa chambre pour se diriger vers la cuisine commune. Il avait besoin d'un verre.

Ou dix.

Passant la porte N°23, il entendit un bruit étrange. Une voix étouffée.

Encore une fois, une violente sensation lui vrilla l'estomac et, intrigué, il tendit l'oreille vers la porte en bois. Le battant camouflait bien le son, mais il reconnut quelques mots.

Quelques phrases.

Quelques paroles.

'Te rog, nu mi mai face rău...Te rog ! Nu mi mai face rău. Nu... Nu...'

Étant lui-même polyglotte, il comprit sans mal la signification de ces mots.

Et cela le terrifia encore plus.

('S'il te plaît, ne me fais pas de mal... S'il te plaît ! Ne me fais pas de mal. Non... Non... !')

Il ne connaissait qu'une seule personne de l'équipe qui parlait Roumain.

La chambre devait donc être celle de la jeune Ioana.

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Au début, il resta debout devant la porte, au milieu du corridor plongé dans le noir, sans rien faire. Perdu, les bras ballants. Il ne savait réellement pas quoi faire, à dire vrai. Stupidement, il se mit à faire la seule chose 'logique' que son cerveau fatigué trouva à faire : il toqua à la porte. En murmurant :

- Ioana ?

C'était stupide. Il se trouva stupide. Mais, pour toute réponse, la Sorcière parla plus fort encore, toujours en dormant, sans même s'en rendre compte.

'Îmi pare rău ! Nu am să mai fac !'

('Je suis désolée. Je ne le referai plus...')

S'en fut trop pour Bucky qui, la boule au ventre, décida d'entrer dans la chambre. Il tourna la poignée de la porte vers la gauche, et pénétra dans la salle sombre.

Seuls les rayons de la lune, traversant la petite fenêtre en face de lui, éclairaient faiblement Ioana sur le lit, à droite de l'entrée. La fille portait cette même robe de pyjama couleur crème et elle bougeait comme un poisson hors de l'eau, sur les couvertures froissées et emmêlées.

Les yeux clos, en proie à un violent cauchemar, dont Bucky ne connaissait que trop bien les effets, elle bégayait encore et encore dans sa langue natale, qu'elle n'avait pourtant pas parlé depuis plus de vingt ans. Pas consciemment, en tout cas.

Bucky s'assit sur le lit et alluma la lampe de chevet.

La vive lumière éblouit ses yeux sur le moment. Mais cela eut le mérite de réveiller Ioana, qui sursauta. Apeurée et perdue, elle tressaillit et recula jusqu'à la tête du lit, qu'elle heurta avec douleur.

- Pardon... lâcha Bucky. Je...

- Bucky ?! comprit la jeune fille, encore perturbée. Qu'est-ce... Mais qu'est-ce que tu fiches ici ?!

Elle frotta ses paupières lourdes et fatiguées. L'homme se sentit stupide et honteux, d'être ainsi présent dans la chambre de le Sorcière, sur son lit, en pleine nuit.

Il se tortilla sur le matelas et avoua, penaud :

- Pardon, j'ai juste entendu... Enfin, je t'ai entendu parler, depuis le couloir. Tu n'arrêtais pas de dire 'Te rog, nu mi mai face rău.'...

Ce fut au tour de la femme de se sentir honteuse et stupide. Elle rougit et baragouina :

- Ah oui... Un cauchemar...

Elle pensait bêtement que Bucky ne pouvait décemment pas comprendre le Roumain. Après tout, qui parlait cette langue, ici ? Malheureusement pour elle, le Soldat avoua :

- Ioana, je parle toutes les langues Slaves et j'ai également vécu plusieurs années à Bucarest. Je sais ce que tout cela signifie.

Le cœur de la Sorcière rata un battement.

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Le lendemain matin, Sam, Bucky et Ioana se retrouvèrent à bord du convoi militaire, en direction de l'Europe. Vêtus de leurs tenues de combat respectives, ils étaient assis, à l'arrière de l'avion, sur des bancs contre les parois. Bucky et Sam côte à côte, juste en face d'Ioana, assise à la droite d'Alexander Pierce qui répétait les ordres de la mission.

Bucky n'écoutait pas. Son regard était fixé sur la jeune fille, qui ne bronchait pas et ne semblait même plus respirer. Les mains posées sur ses genoux, elle se tenait le dos droit, sans réagir. Son visage était aussi lisse et inexpressif qu'un bloc de glace.

Quelque chose clochait.

Définitivement.
Seulement, Bucky n'arrivait pas à mettre le doigt dessus. Les mots dessus.

Il y avait quelque chose d'étrange en Ioana. Mais, surtout, Bucky sentait comme si une personne fouillait dans son crâne. Comme si une personne trifouillait son cerveau. Avec violence. Comme si un souvenir enfoui, perdu, voulait surgir dans ses pensées. Il ne savait pas quoi, mais il était persuadé que tout ceci avait un rapport avec Alexander Pierce.

Le connaissait-il ? Le connaissait-il vraiment, bien avant d'être l'équipier de Sam et Ioana ?

Il n'arrivait pas à se souvenir.

Pas encore.

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La mission, qui dura en tout et pour tout deux jours, fut un véritable succès. Sauf pour Sam, qui n'avait pas pu négocier, comme il l'avait souhaité avec Karli. La renégate fut donc rapatriée aux U.S.A avant son procès. Elle serait, de toute façon, condamnée à de la prison. Et finirait probablement sur le Raft, avec le Baron Zemo.

Sam, Bucky et Ioana se retrouvèrent tous les trois, face aux agents du Gouvernement, ainsi que Pierce, pour leur rapport de mission. Dans un hangar du building fédéral, à côté du convoi aérien qu'ils venaient de quitter, ils se tenaient droit comme des i, sans bouger, tels trois militaires en action. Les bureaucrates pianotaient frénétiquement sur leurs tablettes toutes les révélations de l'équipe.

Et, une fois toutes les explications énoncées à haute voix, principalement par Sam qui était le chef incontesté du groupe, ils furent relevés de leurs fonctions pour le reste de la semaine.

Fatigués et courbaturés, chacun d'eux prit le chemin de leurs chambres respectives pour savourer une bonne douche bien chaude et des vêtements civils.

Dans le couloir, Bucky sourit à l'intention d'Ioana, qui sourit à son tour, tout en marchant vers la porte N°23.

Il était tard et, exténuées, nos trois Héros tombèrent comme des masses sur leurs lits, sauf Bucky, qui dormait toujours par terre.

La lune se leva dans le ciel.

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Malgré son épuisement physique et moral, Bucky se tourna et se retourna, sans discontinuer, sur les draps froissés à même le sol. La chaîne métallique de ses plaques militaires s'emmêla dans sa lutte nocturne. Même en étant torse-nu, il transpirait à grosses gouttes.

Le souvenir refoulé creusait lentement un chemin dans sa mémoire oubliée. Avec violence et douleur. Il se revoyait, par flashs entrecoupés, lui-même, en tant que Soldat de l'Hiver. Il se revoyait dans le sordide Bunker de l'HYDRA, après une mission d'assassinat, sur la personne de Steve Rogers, prêt à se faire effacer la mémoire.

Encore.

Il reconnut sans mal l'homme devant lui. L'homme qui tirait les ficelles. L'homme qui l'avait contrôlé durant tout ce temps :

Alexander Pierce.

Dans son cauchemar, dans les méandres de son souvenir, Bucky essaya tant bien que mal de se réveiller, de s'enfuir, de quitter le Bunker. Néanmoins, il ne put le faire. Il sentit un coup tranchant sur son visage. Pierce venait tout simplement de le gifler avec le dos de sa main, avant de le faire sangler à la table en acier, par les agents de l'HYDRA qui observaient la scène de façon malsaine, pour lui effacer la mémoire.

Bucky hurla dans le rêve.

Et dans la réalité.

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Ioana dormit presque sans mal. Presque, car la douleur des bleus sur son corps l'empêchait de correctement s'installer sur le lit. Ou l'empêchait même de bouger et de tourner dans tous les sens. À chaque fois qu'elle changeait de position, elle se réveillait à cause de la douleur.

Elle souffla d'exaspération.

Puis, elle entendit quelqu'un toquer à la porte.

Étrangement, elle se mit à sourire. Sentant comme des papillons dans son ventre.

C'était une curieuse sensation. Très curieuse.

Elle tendit son bras gauche vers la lampe de chevet pour l'allumer. La vive lumière la rendit aveugle quelques secondes, mais elle se leva quand même pour se diriger vers le battant, toujours en souriant.

Elle tourna la poignée, en murmurant déjà, tout en ouvrant la porte :

- Bucky, tu n'as pas besoin de frapper, tu p...

Puis, elle se tut.

Ce n'était pas Bucky de l'autre côté de la porte. Ioana perdit son sourire en une micro-seconde à peine. Son cœur rata un battement et ses mains commencèrent à trembler. Même si elle voulait refermer la porte devant elle, Alexander Pierce bloqua le battant de sa grosse main calleuse, et pénétra dans la chambre de la Sorcière. Par réflexe, elle recula.

Elle sentit son cœur tambouriner de toutes ses forces, dans sa poitrine. La terreur atteint son paroxysme lorsque Pierce claqua la porte derrière lui. Il maugréa ensuite, à l'intention de la fille :

- 'Bucky', hein ? Comment ça se passe ? Il te rejoint ici, la nuit ?

Plus il avançait vers elle, plus elle reculait. Jusqu'à atteindre le mur du fond. Face à la petite fenêtre qui éclairait la scène avec les rayons de la lune pâle, dans le ciel noir.

Elle fit 'non' de la tête. Mais Pierce reprit :

- Il te met des idées en tête ? Parce que lui, il a pu quitter la programmation de l'HYDRA ? Tu penses pouvoir être libre, comme lui ?

Derechef, elle fit seulement 'non' de la tête, sans mot dire.

À quelques centimètres à peine de son visage, Alexander plongea son regard empli de haine dans les iris couleur feu de la Sorcière. Elle s'arrêta de respirer. Retenant son souffle.

Pierce leva son poing en l'air. Ioana ferma les paupières.

Puis, tout devient noir.

Et douloureux.

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Bucky se réveilla aux alentours de 6h. Il prit une douche rapide, histoire d'enlever toute cette sueur cauchemardesque. Puis, il sauta dans son jean, ses grosses chaussures noires, et son sempiternel même pull bleu marine à manches longues. Il quitta sa chambre d'un pas hâtif.

Si hâtif que ses plaques de métal sonnaient quelques 'clics clics clics' dans la traversée du couloir. Il débarqua dans la cuisine commune et découvrit, tout naturellement, Sam Wilson en train de lire le journal quotidien avec une tasse de café à la main.

Noir, sans sucre.

La cuisine commune était encore vide, en cette heure matinale. Les fenêtres, plein Est, éclairaient la pièce avec les rayons du soleil, qui se levait lentement à l'horizon, au-dessus de la ville. Une bonne odeur de café emplissait la salle. Mais Bucky n'y prêta pas attention. Il se dirigea vers Captain America, et demanda, sans préambule :

- Hey, t'as pas vu Ioana ? Faut que je vous parle à tous les deux, c'est important.

Bucky fouilla la pièce des yeux, pour y chercher ladite Ioana. Sam lui jeta un regard blasé :

- Bonjour à toi aussi.

Ne la trouvant pas, Bucky se renfrogna.

- Je suis sérieux Sam.

- T'es toujours sérieux, Buck'.

Au bord de l'impatience, le Soldat souffla, en réitérant :

- Où est Ioana ?!

Sam, posant sa tasse de café sur la table haute, leva les yeux au ciel :

- Mais j'en sais rien ! C'est ta copine, pas la mienne !

Bucky tiqua.

- Q-Quoi ? C'est ma... ?

Il se tut et souffla un coup. Il se pinça l'arête du nez quelques secondes. Partagé entre un sentiment de violente colère et une étrange sensation de panique intense. Il tenta d'inspirer et d'expirer, lentement, comme sa thérapeute lui avait appris. Puis, doucement, et avec tout le calme dont il pouvait faire preuve en cet instant, il expliqua :

- Sam... J'ai quelque chose de très important à dire à Ioana, et à toi. La nuit dernière, un de mes souvenirs effacés par l'HYDRA m'est revenu en mémoire. Et... C'est mauvais. Alors, s'il te plaît, aurais-tu l'amabilité de me dire OÙ SE TROUVE IOANA ?!

Il avait hurlé la dernière phrase sans le vouloir. Sam tressaillit :

- Wow... Va falloir bosser ta colère, mon vieux... Je ne sais pas où elle est, elle n'est pas encore descendue pour boire son horrible thé vert habituel.

Derechef, une angoisse soudaine vrilla l'estomac de Bucky. Perdu et paniqué, il ordonna :

- OK. Viens avec moi, on va la chercher dans sa chambre.

Il fit aussitôt demi-tour pour courir vers le couloir. Mais, un peu agacé, Sam quitta sa chaise haute en face du bar, pour rappeler :

- Wow, l'ami, t'as vu l'heure ? Elle doit encore dormir.

Mais Bucky venait de quitter la cuisine, et il marchait désormais d'un pas rapide, en hurlant :

- SAM !

Le nom résonna dans le corridor désert et le Sam en question souffla d'exaspération. Décidément, Bucky était très tenace.

Trop tenace.

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En cinq minutes seulement, les deux hommes arrivèrent devant la porte N°23. Bucky souffla un coup avant d'entrer en trombe. Une nouvelle fois, Sam sourcilla.

- Euh... Buck' ? Tu pourrais frapper, non ? Quand même...

Il pénétra à son tour dans la chambre, vide, en fermant le battant derrière lui. Bucky fouilla la pièce du regard, tout en répondant :

- La dernière fois, je n'ai pas attendu sa réponse pour entrer dans sa chambre.

Sans le vouloir, Captain America esquissa une mine dégoûtée et lâcha, penaud :

- Trop d'informations, Buck'. Trop d'informations...

Une douce et bonne odeur arriva au nez des deux hommes. Ils pouvaient aisément sentir quelques épices étranges. La pièce sentait la lavande. Et le romarin.

Oui, une odeur calme et enivrante de lavande et de romarin.

- Ioana n'est pas là ! s'énerva Bucky, malgré la senteur apaisante.

- De toute évidence.

Le Soldat continua de faire promener ses yeux partout dans la salle. Il n'y avait cependant pas grand chose à voir : un lit, aux couvertures défaites qui pendaient des deux côtés. Un bureau anthracite, à moitié vide. Une armoire, face au lit. Une petite fenêtre, fermée. La salle de bains, vide également. Une commode avec six tiroirs, et la table de nuit où reposait la lampe de chevet. Encore allumée. Malgré la simplicité de l'endroit et l'absence de preuves concernant un éventuel combat, ou autre, Bucky ne put s'empêcher d'angoisser.

Quelque chose clochait. Ici.

Il le sentait.

Sam leva les bras en l'air, en signe d'impatience :

- Buck', Ioana n'est pas là ! Ça ne nous sert à rien de rester ici. Appelle la sur son téléphone !

L'homme tiqua. Décidément, Bucky ne s'habituerait jamais à cette nouvelle technologie. Parfois, souvent même, trop souvent, son esprit restait bloqué dans les années '40. Cependant, il glissa sa main droite, Humaine, dans la poche de son jean. Il en sortit un Smartphone qu'il déverrouilla en quelques secondes. Son fond d'écran était une simple image pré-enregistrée à l'achat du portable, absolument rien de personnel. Il pianota néanmoins sur l'écran tactile pour cliquer sur son répertoire, et faire défiler les noms. Il y en avait peu, très peu. Celui de sa thérapeute, celui de Sam et enfin, celui d'Ioana. Il cliqua dessus pour l'appeler.

Une seconde plus tard, les deux hommes entendirent une sonnerie retentir dans la chambre vide. Ils cherchèrent la provenance du bruit, et Sam trouva simplement le téléphone portable de la jeune fille, caché en dessous de son seul oreiller blanc. Il sourit en voyant l'écran.

Le nom 'Bucky' s'affichait, accompagné d'un portrait du jeune homme.

- Oh, regard, elle a mis une photo de toi sur ton nom ! T'es adorable dessus.

Il rit, mais Bucky lui jeta un regard noir, empli de haine, en raccrochant l'appel sur son propre téléphone. Il retira des mains de Sam celui d'Ioana et sa panique le gagna avec plus de violence encore.

- Depuis quand les gens quittent un endroit sans leur précieux portable ?

Sam tiqua.

Bucky marquait un point.

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Ils restèrent comme deux idiots, seuls dans la chambre vide, ne sachant quoi faire. Puis, Sam reprit tout son sérieux et souffla, avant d'avouer, presque contre sa volonté :

- Buck'... Je sens que je vais regretter ce que je vais proposer, mais... Tu penses qu'on devrait... Fouiller... ?

Le cœur de Bucky rata un battement. Bien sûr qu'il y avait pensé. Mais il ne voulait pas le faire. Seulement, son angoisse laissa place à ses principes. Il acquiesça de la tête et se tourna vers le bureau. Le meuble le plus impersonnel et le moins étrange à retourner en premier. Malheureusement, il ne trouva rien de bien probant. Ni sur le bureau lui-même, ni dans les tiroirs que Sam ouvrait et fermait sans grande conviction.

Le cœur au bord de l'infarctus, Bucky se dirigea vers la commode. Il posa ses deux mains sur le premier tiroir du haut et souffla. De longues, très longues secondes passèrent où il ne fit rien du tout. Sam, à côté de lui, répliqua :

- Buck'...

Il inspira et tira le tiroir. Pour le refermer aussi sec. En deux secondes, à peine. Sous le regard ébahi de Sam.

- Euh... Qu'est-ce que... ?

Bucky ferma les yeux, et lâcha :

- Sous-vêtements. Ce sont ses sous-vêtements, là-dedans. Je ne... On va garder la commode pour la fin, d'accord ?

Captain America acquiesça sans problème. Ils passèrent au meuble suivant : l'armoire.

Mais Bucky secoua la tête.

- Non. Non, ça non plus. Pas maintenant.

Sam leva les yeux au ciel. Il comprenait la gêne de son ami, mais il fallait pourtant faire quelque chose. Là, de suite. Lui-même se dirigea vers le lit pour tout examiner avec minutie. Il glissa ses mains sous le matelas, sous le tiroir de la table de nuit et sous les lattes en bois. Bucky resta sans bouger, devant le lit. Après quelques minutes de fouilles, les doigts de Sam touchèrent quelque chose entre la tête de lit et le mur gris. Il agrippa l'objet pour le montrer à Bucky.

C'était un simple carnet.

Comme celui de Steve.

Comme celui de Bucky, d'ailleurs.

D'une couleur rouge fanée, il était corné de toutes parts. Sam le donna à Bucky. Un peu timide, il l'attrapa néanmoins pour l'ouvrir à la première page.

- On dirait... Un journal d'entrées, de dates. Ça commence en 1996 ! Regarde.

Sam se plaça à côté de lui pour lire les premières pages ensemble.

9.01.1996 : 2 fois.

10.01.1996 : 1 fois.

11.01.1996 : 0. En mission.

12.01.1996 : 0. En mission.

Bucky plissa des yeux, sans comprendre :

- Qu'est-ce que ça signifie ?

Il décida de reprendre la lecture par les dernières pages. Les dernières entrées de dates. Il partagea le carnet avec Sam, qui lut en même temps que son ami.

15.08.2023 : 4 fois.

16.08.2023 : 2 fois.

17.08.2023 : 3 fois.

- Sam ? s'inquiéta Bucky.

18.08.2023 : 0. Chez les Wilson.

19.08.2023 : 0. Chez les Wilson. Bucky...

Bucky tressaillit en lisant son prénom.

21.08.2023 : 5 fois. AP ne doit pas savoir.

22.08.2023 : 4 fois. Bucky. AP ne doit pas savoir pour Bucky.

[...]

29.08.2023 : 0. En mission.

30.08.2023 : 0. En mission.

31.08.2023 : 2 fois. Bucky ?

Son cœur rata un battement. Il ne comprenait pas. Absolument pas. Tout ceci n'avait aucun sens. Seul Sam se tut. Il ne disait rien. Mais il semblait réfléchir. Mettre des pièces du puzzle en place. Mais, quelles pièces ? Quel puzzle ?

Il demanda néanmoins à Bucky :

- 'AP' ?

Un éclair de rage traversa les yeux du Soldat :

- Alexander Pierce... Nom de Dieu, c'est à propos de lui que je voulais te parler à toi ET à Ioana !

Sam semblait ailleurs. Perdu dans ses pensées. Bucky le remarqua. Inquiet, pour lui comme pour Ioana, il questionna :

- Quoi ? Tu sais ce que tout ceci signifie ?

Pour toute réponse, Sam tourna la tête vers la salle de bains. Puis, d'un pas agité, il entra à l'intérieur. Bucky le suivit, en grognant, et en tenant le petit carnet entre ses doigts métalliques. Captain America commença à fouiller dans le petit meuble, juste sous l'évier de la pièce.

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Trois minutes plus tard, Sam avait trouvé ce qu'il pensait, et espérait, ne pas trouver.

- Buck' ?

L'intéressé leva les yeux en soufflant d'exaspération. Il jeta un coup d'œil au contenu du petit meuble. Il ne comprit pas de suite ce qu'il voyait. Sur les étagères de droite, l'intérieur était rempli de maquillage de toute sorte. Il y avait de la poudre couleur crème, des blushs, des palettes de toutes les couleurs, du fond de teint, du fard à joues, du baume à lèvre et d'autres petites choses comme des pinceaux et du coton. Bucky parut encore plus perdu qu'il ne l'était déjà :

- Qu'est-ce que... T'as déjà vu Ioana avec du maquillage, toi ?

- Du maquillage de beauté, non.

Bucky plissa des yeux :

- Comment ça 'du maquillage de beauté' ? C'est quoi ça, alors ?!

Avant d'ouvrir le second placard, Sam baissa les yeux et prit une profonde inspiration. Puis, il tira le battant vers lui, pour que son ami puisse voir le reste.

Le côté gauche du meuble contenait des soins de premiers secours : une boîte de compresses stériles, de la maille élastique, du sparadrap, des coussins hémostatiques d'urgence, des ciseaux, des gants, du sérum physiologique, de l'aspirine, de l'alcool à 90°, un flacon d'antiseptique, un flacon de liquide rouge, un kit complet de sutures, des cotons tiges et autres petits objets.

Sam se releva et observa Bucky, attendant patiemment que celui-ci comprenne ce que tout ceci signifiait.

Mais Bucky ne comprit pas.

Ou, plutôt, ne voulait pas comprendre.

- Buck' ?

- Quoi ? Tu sembles avoir décodé le truc, alors dis-moi !

Derechef, Sam baissa les yeux et commença son petit laïus par :

- OK... Avant de rencontrer Steve, et après mes missions aériennes en tant que 'Falcon', je dirigeais un groupe de soutien. Un groupe de paroles pour les anciens combattants qui souffraient de Troubles de Stress Post-Traumatique...

- OK, OK, mais, quel rapport avec Ioana ?! coupa Bucky, impatient. Non pas que ta vie ne m'intéresse pas, mais là, de suite, j'aimerais comprendre.

Sam lui jeta un regard noir et lâcha :

- Ferme-la cinq minutes et je pourrais t'expliquer toute l'histoire !

Bucky se renfrogna encore, mais se tut durant le très long, récit de son ami.

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Ioana ouvrit les paupières. Lentement. Très lentement. La lumière du néon, accroché au plafond, et qui éclairait toute la pièce lui fit affreusement mal aux yeux. Mais ce n'était pas ça, le pire. Le pire était cette violente migraine qui lui vrillait le crâne, de façon fulgurante.

Sa bouche était pâteuse. Elle ressentait une soif intense. Comme si elle revenait d'une mission en plein désert. Ses membres lui faisaient atrocement mal. Tellement mal qu'elle ne les sentait même plus. Le sang circulait difficilement à travers les sangles de cuir. Jusqu'à ses poignets. Jusqu'à ses chevilles. Ou sa taille. Vers ses clavicules.

Scellés. Sanglés.

Même si elle voulait bouger, et la douleur l'en empêchait totalement, elle ne le pouvait physiquement pas.

Sa tête tournait. Tourbillonnait. Comme si elle voyageait dans le cosmos, à la vitesse de la lumière, au milieu des étoiles et des galaxies, en apesanteur. C'était vertigineux.

Littéralement.

Au début, ses tympans n'entendaient rien du tout. Seulement des sons étouffés.

Puis, petit à petit, des bruits étrangement familiers lui arrivèrent aux oreilles :

Le 'ploc ploc ploc' des gouttes tombant dans une perfusion de liquide. Le 'bip' des machines mécaniques à côté d'elle. Le son d'un air que l'on aspire par un conduit, un ventilateur. Des bruits de pas, qui résonnaient sur le carrelage froid du laboratoire. Et des voix.

Loin. Très loin.

Elle ne comprenait pas ce qu'elles disaient. C'était bien trop diffus. Bien trop sourd.

Ioana essaya de relever la tête pour apercevoir le reste de son corps, attaché à une table en acier inoxydable. Mais cette simple action aggrava son mal de crâne. Elle reposa sa tête en gémissant.

Elle faillit tourner de l'œil au moment où une forme connue, malheureusement connue, arriva près d'elle. La toisant de haut.

- Bienvenu, Ioana...

Son cœur rata un battement en découvrant Alexander Pierce. À côté d'un médecin, entièrement vêtu de blanc. Une blouse totalement immaculée avec, comme seule touche de couleur malsaine, cette marque sanguine qui formait le logo de l'HYDRA. La pieuvre à la tête de mort semblait juger Ioana, qui paniqua, en sentant l'aiguille percer sa peau, sur son bras gauche.

Apeurée, elle tenta de plaider, d'une petite voix faible et rouillée :

- Te rog, nu mi mai face rău... Te rog...

Ses yeux suppliants scrutèrent intensément Pierce, dont le visage devint aussi cramoisi que le poulpe rouge sur la blouse du scientifique. Il se pencha vers Ioana et cracha, avec colère :

- Depuis le temps, tu n'as toujours pas compris que je ne parle PAS ta sale langue barbare...

Il releva la tête et, dans un accès de rage incontrôlée, gifla la fille du dos de sa main droite.

Entre divagations, douleurs et drogues, Ioana ferma les yeux.

Elle pensa à Bucky, avant de sombrer dans un nouveau cauchemar.

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À suivre...

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Notes : Merci infiniment à Litany pour son aide, sa correction et son avis très précieux !