OS écrit dans le cadre du Dark Fest du Discord Festumsempra. Illustration par Feufollet. Corrigé par Pouik, merci à elle, elle a fait un super travail !

Le personnage principal (Selwyn) et l'incipit d'Anna Karénine furent tirés au sort pour moi.

Attention, on parle de violence et meurtre sur enfant. En même temps c'est le Dark Fest.


- Famille Heureuse -

Les familles heureuses se ressemblent toutes ; les familles malheureuses sont malheureuses chacune à leur façon. C'était une phrase que lui avait dite sa mère quelques mois avant son décès et aujourd'hui, allez savoir pourquoi, elle trottait encore dans sa tête. Plus il y repensait, moins Evan était capable de dire de quel côté de la balance la famille Selwyn se situait.

D'un côté, les Selwyn avaient tout pour être heureux. De l'argent, de la noblesse, une éducation, des enfants pas trop bêtes qui feraient de dignes héritiers, et des cousins dans tous les sens à même de faire perdurer le nom si par malheur la lignée principale venait à s'éteindre… En cela, elle aurait presque pu se faire passer pour une famille semblable aux autres. Et pourtant, il fallait bien reconnaître que la famille Selwyn ne ressemblait à aucune autre famille.

L'argent qui dévore, la noblesse qui ostracise, le paraître qui empoisonne et pourrit… Tout cela avait fini par s'immiscer dans l'esprit des Selwyn. Des valeurs simples à l'origine, banales dans leur essence, qui auraient pu grandir telles autant de douces fleurs enflèrent pour finir telles des furoncles infects. Un cancer que l'on se passait pourtant de père en fils, de mère en fille, et que l'on s'entraînait à chérir toute sa vie.

Evan Selwyn y réfléchissait parfois. Il y réfléchissait là, par exemple, tandis qu'il marchait dans ce petit corridor d'un pavillon de la charmante bourgade de Little Hangleton. Il n'était jamais venu auparavant, et pourtant il savait parfaitement où il devait aller.

Il pensait à ce pour quoi il faisait tout cela. Pourquoi il était éveillé, au milieu de la nuit, dans un ridicule village perdu dans la campagne anglaise. Pourquoi son ami Travers était resté au rez-de-chaussée afin de maintenir en joue les parents Crivey. Parce qu'il croyait en un monde meilleur pour les sorciers. Un monde où ils n'auraient plus à se cacher, un monde où les vingt-huit familles de sang-pur du pays pourraient accomplir leur destinée de guide du peuple sorcier… Même ces étriqués de Weasley se joindraient à la cause, tôt ou tard. Il en était persuadé. C'était son idéal.

Au bout du couloir, sur la gauche, était une porte blanche qui portait l'inscription « Colin » en grandes lettres de bois décorées. Evan eut un rire bref. Il poussa la porte et entra.

La chambre était plutôt rangée, pour celle d'un adolescent. Les murs étaient tapissés de bleu clair, et une épaisse moquette bleu roi permettait à Evan de se déplacer sans bruit. Au milieu, un tapis circulaire rouge et or rappelait les couleurs de Gryffondor en jurant affreusement avec les tons bleutés du reste de la décoration. Sur la gauche, la porte de ce qui ressemblait à un placard était restée ouverte. De l'autre côté, un bureau ainsi qu'une chaise sur laquelle le garçon avait déposé en vrac ses vêtements de la veille. Le lit était ce qui prenait le plus de place, vaste sommier pour deux lui aussi drapé de bleu et posé au centre de la pièce, sur lequel était profondément endormi un garçon de seize ans. Il était blond, et son torse nu laissait deviner qu'il était un peu chétif. Sa baguette était posée sur sa table de nuit, mais Evan ne se préoccupa pas de la déplacer. Il n'y aurait pas de duel. Il n'était même pas venu pour tuer, non, tout ce qu'il voulait, c'était une information.

Evan ne se considérait pas comme un meurtrier. Il laissait cela aux bouchers comme Lestrange ou ce crétin de Goyle. Il eut un petit rire. Goyle… Un vaurien, aux valeurs plus basses que terre et qui pour le coup, était un meurtrier sanglant et sans principe.

Non, lui était un idéaliste. Le moins de sang était versé pour la cause, le mieux il se portait. Oh, il ne pouvait jurer n'avoir jamais tué, car si cela s'avérait nécessaire il le faisait sans sourciller… Même si sa cible devait être un satané gosse ! Mais il n'en tirait aucun plaisir, aucune gloire. Cela le rendait même parfois un peu triste…

Evan haussa les épaules. C'était là le malheur de sa condition, c'était ainsi. Il fallait parfois tuer pour ses idées, et il était prêt à le faire. Néanmoins, en bon idéaliste, Evan apportait quelque chose d'unique à la cause : il était un légilimens de talent.

Ce fut le premier art sombre qu'il maîtrisa lorsqu'il commença à toucher à la magie noire et pour cause : son père lui-même le lui enseigna. Chez les Selwyn, disait-il, la légilimancie est un art ! « Tous les grands hommes de la famille sont de puissants légilimens, alors vous aussi, Evan, vous le serez ! »

Il eut un sourire en se remémorant la scène. Cela lui avait pris du temps de devenir un bon légilimens, mais il gardait un bon souvenir de ces leçons avec son père. C'était à l'époque une occasion rare de passer du temps entre père et fils. La seule occasion, à dire vrai.

Il ne regrettait tout de même pas les heures de travail. Ce talent était si utile pour la cause, que sitôt qu'une mission d'espionnage devait avoir lieu quelque part, il en était. C'était un don pour eux tous, et il était ravi de le mettre au service du Seigneur des Ténèbres… Il se rendait ainsi bien plus utile que ce crétin de Greyback dont l'unique capacité était d'être incontrôlable et cruel.

Il s'approcha du lit. La pièce était agencée de telle sorte qu'il pouvait se tenir tout près du garçon endormi, tout en étant caché par la porte ouverte du placard. Si un éventuel indésirable se trouvait sur le seuil de la chambre, il restait invisible. C'était idéal, vu la mission qu'on lui avait donnée.

Il observa un moment le visage de sa cible. Un garçon blond qui dormait paisiblement, profitant de la quiétude d'une nuit banale. À priori un étudiant de Poudlard, un Gryffondor à en juger par le tapis et la couleur de la cravate qui accompagnait sa tenue d'écolier. Un Gryffondor fier de ses couleurs, vu comme il prenait soin de son écharpe rouge et or, de son pull bordeaux rayé de jaune et de la cravate de son uniforme. Au-dessus du lit, il avait accroché un cadre qui contenait une photo. Une belle femme blonde, menue mais au visage énergique qui tenait par la hanche un homme aux cheveux raides et tout aussi blonds. La photo montrait également deux garçons, l'un étant une copie conforme de l'autre, mais à un plus jeune âge. La famille Crivey ressemblait à n'importe quelle autre…

Il pointa sa baguette sur la tête du garçon endormi et murmura :

Legilimens.

Il se sentit immédiatement projeté dans les souvenirs du jeune homme. Il passa rapidement sur les bêtises adolescentes à mourir d'ennui qu'il vit défiler pour se focaliser sur une date : ce jour-même, environ dix heures plus tôt. Le souvenir se stabilisa.

Colin suivait son frère le long d'un chemin à flanc de colline. Le sentier serpentait à travers la végétation, jusqu'à déboucher sur de vieilles ruines de pierre.

— On est encore loin Dennis ? demanda-t-il soudainement. Ça grimpe !

Evan savait parfaitement où ils étaient. Il connaissait ces ruines : il était encore occupé à les fouiller quelques heures plus tôt, avec Travers. Ils avaient cherché des heures durant un objet bien précis dans les décombres, mais ils ne l'avaient pas trouvé. Alors il avait lancé des sortilèges, interrogé des passants, retourné chaque galet, jusqu'à apprendre que deux gamins étaient venus quelques heures plus tôt.

Travers et lui avaient alors décidé d'agir. Il existait deux solutions : soit ces gamins avaient l'objet, et ils n'avaient qu'à le leur donner pour qu'il n'ait pas à le récupérer sur leurs cadavres, soit ils ne l'avaient pas. Alors ils repartiraient comme ils étaient venus, si tant est que personne n'ait l'idée de hurler ou de leur chercher des crosses.

— C'est là ! s'exclama soudainement le plus jeune Dennis. Regarde ! Je parie que tu n'avais jamais vu ces ruines.

— Non, en effet, admit Colin en se grattant la nuque. On dirait une vieille baraque…

— Mais viens voir ce que j'ai trouvé !

Evan s'approcha également. Dennis attira son frère dans un discret coin de la maison. Là, plusieurs galets avaient été déplacés, on avait également arraché le bois pourri qui composait l'ancien parquet, puis creusé la terre meuble sur de nombreux centimètres afin de finalement découvrir une petite boîte en bois couleur sang. Elle était ouverte, au sol.

Evan se pencha en avant et c'est alors qu'il la vit. Dans la boîte était une magnifique bague d'or sertie d'une pierre noire taillée en losange. Sur l'une des faces visibles, on distinguait un curieux symbole qui lui rappelait quelque chose sans qu'il ne parvienne à mettre le doigt dessus. Un triangle, dans lequel était inscrit un cercle, divisé par une ligne au centre. La bague était là encore ce matin ! Il l'avait trouvée, lui, le talentueux légilimens, il avait retrouvé la trace de cette bague que cherchait son maître depuis des semaines ! Il ne restait plus qu'à la récupérer des mains des gamins !

— Colin… Quelqu'un nous observe…

Evan releva soudainement les yeux, avant de se rendre compte que les deux gamins du souvenir le dévisageaient avec insistance. Comment… comment cela était-il possible ? Les gosses du souvenir parvenaient à le voir ? Cela ne s'était jamais produit auparavant !

— Colin ! Réveille-toi ! Colin !

Evan se retrouva presque instantanément projeté dans la chambre où il était encore quelques minutes plus tôt. Face à lui, le garçon venait de se réveiller en sursaut.

— Qu'est-ce que ?

Leurs regards se croisèrent. Le gamin se précipita sur sa baguette, mais Evan fut plus rapide. Évidemment.

Petrificus totalus.

Le gamin retomba sur son lit, inerte, les bras liés au corps et la bouche maintenue fermée par le maléfice du saucisson. Il ne pouvait pas le stupéfixer, il avait besoin de lui conscient pour explorer son esprit. Il avait encore du travail, il devait savoir où était la bague à présent ! Qu'est-ce que les deux mioches avaient bien pu en faire ?

Evan s'approcha et s'accroupit au niveau du garçon. Il était retombé de côté sur le lit, si bien qu'il lui faisait face à présent. En plongeant ses yeux dans ceux du garçon, il put y lire une terreur sans nom. Ses pupilles étaient dilatées, roulaient à vive allure dans leurs orbites, cherchant une échappatoire, une logique, même, une explication à tout cela ! Evan soupira. Il voulait simplement une bague, lui, il n'avait pas vocation à terroriser des mômes…

— Calme-toi, je ne suis pas venu pour te tuer.

Ses mots n'eurent aucun effet. Le jeune homme paniquait toujours autant.

— Écoute, écoute-moi enfin ! Je veux simplement la bague, d'accord ? La bague de ce matin. Donne-la-moi, je disparais d'ici et demain, tu pourras croire que tout cela n'était qu'un mauvais rêve, d'accord ? Si tu es sage, je te lancerai même le sortilège d'amnésie pour que tu ne te souviennes de rien, ça marche ?

À ces mots, le garçon parut enfin se calmer. Ses yeux, quoiqu'encore écarquillés, semblèrent dire qu'il était prêt à respecter les règles qu'Evan fixait. L'idée de ne plus se rappeler de rien une fois l'épreuve terminée paraissait lui convenir.

— On fait comme ça ? proposa une dernière fois Evan, prêt à lever le sortilège. Fais ce que je dis et tout ira bien. Essaye de me surprendre, et…

On frappa à la porte. Evan sursauta. Il était en danger.

— Colin ? Colin, ça va ? fit la voix fluette de Dennis de l'autre côté de la porte.

Evan s'approcha le plus près possible du garçon et murmura à toute allure.

— Je vais lever le sortilège. Renvoie-le dormir, c'est entendu ? S'il me voit, si tu cries, si tu fais le moindre geste vers ta baguette, je tue ton frère sous tes yeux, compris ?

Les yeux de Colin se remirent à trembler mais il cligna, pour montrer qu'il avait compris. Des larmes coulaient à présent le long de ses joues. Evan se releva, reprit sa place, caché derrière la porte du placard, et leva le sortilège. Colin se releva d'un seul coup, il s'assit et s'essuya les yeux d'un geste rageur.

— Colin ? Réveille-toi, s'te plaît… fit la voix chargée de larmes de son frère.

— Je suis là, Dennis, tu veux quoi ? lança Colin d'une voix enrouée.

Il faisait mille efforts pour masquer le tremblement dans sa voix.

— Je… Je peux entrer ? J'ai fait un cauchemar…

— Je… je suis pas sûr, Dennis…

— S'te plaît, quémanda encore la voix de son frère.

Colin fixa Evan, le regard suppliant. Celui-ci hocha lentement la tête, et s'arrangea pour fermer au maximum la porte du placard tout en gardant un œil sur les deux adolescents.

— Bon, bon… Viens, mais rapidement alors…

Evan entendit la porte grincer sur ses gonds. Le jeune garçon entra à pas lents, la respiration lourde, reniflant. Il rejoignit immédiatement le lit de son frère et s'assit sur l'autre côté du lit, celui depuis lequel il lui tournait le dos. Visiblement, ce n'était pas la première fois que le plus jeune venait chercher du réconfort auprès de son grand frère.

— Raconte, fit la voix enrouée et mal assurée de Colin.

Evan le voyait jeter régulièrement des petits regards vers lui.

— Je… C'est juste… On était dans la maison de ce matin, tu te souviens ? On trouvait la boîte, tout comme pour de vrai mais d'un coup, je… Je me suis retourné et y avait ce… ce type, il était terrifiant, Colin. Il te regardait avec des yeux, il… Je l'ai vu te tuer, Colin !

Dennis éclata en sanglots. Son frère s'approcha de lui et le prit rapidement dans ses bras dans un câlin rassurant.

— Ne t'en fais pas, Dennis. C'était juste un mauvais rêve. Tout va bien, personne ne veut me tuer, je suis là et je serai là demain, d'accord ?

Evan fut impressionné par la façon dont l'instinct protecteur de l'aîné avait pris le pas sur la terreur qu'il devait ressentir. Sa voix était de nouveau calme, apaisée, alors même que sa tête devait bouillonner d'effroi et de terreur.

Les deux garçons restèrent ainsi quelques minutes, jusqu'à ce que le plus vieux parvienne à faire cesser les pleurs du plus jeune. Dennis avait l'air encore plus frêle que son frère... Evan le trouvait pathétique. Ses parents lui avaient appris à être dur, grand, noble. Montrer ses sentiments était une faiblesse, s'y abandonner dans les bras de son frère était une erreur. Evan se souvenait de sa sœur. Elle était aussi petite et fragile que Dennis, pas étonnant qu'elle n'ait pas survécu…

Quand enfin, après de bien trop longues minutes, le plus jeune repartit dans sa propre chambre, visiblement toujours affecté par son cauchemar mais rassuré par son frère, Evan sortit de sa cachette. Le garçon l'observait avec un mélange de crainte et de rébellion.

— Ton jeune frère est faible, siffla Evan avec mépris.

— Et pourtant vous êtes celui qui attaquez les gens dans leur sommeil, répondit le gamin du tac au tac.

Evan eut un rire mauvais.

— Je ne suis pas venu apporter la mort, je te l'ai dit. Donne-moi ce que je veux et je disparais en te faisant perdre la mémoire si tu le souhaites.

— Je n'ai pas la bague.

— Pardon ?

— Nous ne l'avons jamais eu. Elle était dans la boîte, j'allais la récupérer et puis soudain, Dumbledore est apparu. Il était… bizarre, comme fou, il a plongé la main dans la boîte et aussitôt il s'est mis à hurler, hurler… Il a récupéré la bague, mais ça a eu l'air de lui faire sacrément du mal. Cela s'est passé en quelques minutes.

— Oh, non, non, non ! Tu plaisantes, j'espère ?

Evan vit partir en fumée son rêve de gloire ! Certes, il avait accompli sa mission, car le Seigneur des Ténèbres lui avait simplement demandé de vérifier que la bague était toujours là, mais pas de la lui ramener… Si Dumbledore l'avait, c'était catastrophique !

Il sortit sa baguette et le pointa sur le visage du garçon. Celui-ci sursauta et leva les deux bras devant son visage en s'écriant :

— Non, pitié !

— Tais-toi, pathétique gamin ! Je ne veux pas te tuer. Je veux vérifier que tu ne m'as pas menti !

Colin eut un regard vers sa table de nuit. Sans lui laisser le temps d'agir, Evan lança son sortilège.

Legilimens !

Protego !

Le garçon avait invoqué le charme du bouclier sans baguette, sans même donner l'impression de savoir ce qu'il faisait. Pourtant, cela sembla fonctionner en partie, car Evan se retrouva projeté dans un monde qu'il ne connaissait pas.

Il était dans un endroit noir, et à côté de lui était le garçon vêtu d'un simple bas de pyjama, qui paraissait aussi décontenancé que lui. Il n'avait pas renvoyé le sort, il l'avait altéré ! Evan essaya de rompre le charme comme il le faisait à chaque fois qu'il voulait quitter un souvenir, mais cela ne fonctionna pas. Il essaya de lancer un sort : il en était incapable. Sa baguette ne répondait plus.

— Par Salazar, sale gamin, tu as foutu quoi ?

— Je… Je ne sais pas…

Des formes vaporeuses se mirent à s'agiter autour d'eux. Des scènes se mirent en place. Sur la gauche, apparut peu à peu une salle à manger antique qu'Evan reconnut aussitôt : la pièce à vivre du manoir des Selwyn. Sur la droite, du côté du gamin, une cuisine moderne et chaleureuse qu'il reconnut aussi pour l'avoir traversé quelques minutes plus tôt : celle du pavillon des Crivey.

Alors Selwyn comprit d'un seul coup ce qu'il se passait. Ses propres souvenirs d'un côté, ceux du gamin de l'autre. Il vit apparaître tout un tas de convives de son côté, la famille était vaste. Il y avait de multiples plats entamés, et au moins quatre générations se côtoyaient. De l'autre, le père apportait ce qui ressemblait à un délicieux poulet rôti sur la table tandis que la mère achevait de remplir les verres d'eau.

— Qui veut une cuisse ?

— Moi ! s'exclama Colin.

— Ah non ! protesta son petit frère. C'est toujours lui qui l'a !

— Il y en a deux, Dennis, voyons.

— Mère, je dois vous annoncer quelque-chose, s'exclama le jeune Evan de l'autre côté.

— Taisez-vous, Evan ! Vous ne parlerez qui si l'on vous adresse la parole. Que peut-bien avoir à dire un gamin de dix ans qui soit plus intéressant qu'un adulte ?

— Mais, mère, je…

— Moi je suis silencieuse, très chère tante ! lança la fille habillée de rose qui était assise en face d'Evan.

— C'est très bien Dolorès. Restez-le.

— Je m'en fiche qu'il y en ait deux, je veux les deux ! grogna Dennis.

— Certainement pas ! Les enfants bien élevés partagent.

— Dolorès est une chipie ! rugit le jeune Evan. Elle parle tout le temps, dès que vous n'êtes pas là, mère ! En plus elle fait partie d'une branche inférieure de la famille et pourtant vous la préférez à moi, votre vrai fils !

Il y eut alors le bruit d'une gifle violente. Le père d'Evan, le visage impassible, venait de tendre la main par-dessus presque toute la tablée pour corriger son fils, lequel se retrouva projeté au sol par la violence du coup. Colin, le vrai, avait sursauté en voyant cela. Les deux souvenirs s'estompèrent peu à peu.

— Ombrage est de votre famille ?

Evan ne répondit rien.

— Sans blague, votre enfance était vraiment comme ça ? Vous n'avez pas de chance…

— Tais-toi, siffla Evan avec mépris. Je n'ai pas besoin de ta pitié.

Intérieurement, il fulminait. Pourquoi est-ce que le sortilège avait-il mis face à face ces deux souvenirs ? Est-ce que cette saleté de gamin avait-elle délibérément altéré son sort pour se moquer de lui de cette manière ?

Deux nouveaux souvenirs se reconstituèrent. Des deux côtés, l'une des intemporelles chambres de Sainte-Mangouste se dessina. Du côté du gamin, un garçon de dix ans était allongé, la respiration sifflante, entouré de ses parents et de son grand frère qui s'était réfugié dans les bras de sa mère.

— Oh non, pas ça, gémit le vrai en découvrant la scène.

Du côté d'Evan, une fille de sept ans était allongée, silencieuse. Elle était pâle comme la mort, et son ventre se soulevait à peine. À sa vue, Evan sentit immédiatement la rage envahir ses veines.

— Il va s'en sortir, hein ? M'man, il va s'en sortir ?

— S'il survit à cette nuit, oui.

— Alors je resterai, M'man. Je resterai cette nuit, toute la nuit !

— On reste tous, ici, cette nuit, Colin. Il survivra, j'en suis sûr, et tu sais pourquoi ?

Le gamin du souvenir fit non de la tête.

— Parce qu'on aura été là pour lui.

— Va-t-elle survivre, Père ? fit la voix fluette et terrorisée du jeune Evan.

On pouvait sentir les efforts du jeune garçon pour masquer ses sentiments. Pourtant, tout dans son attitude trahissait sa terreur à l'idée de perdre sa sœur… Son père ne répondit rien. Il observa sa femme, laquelle hocha doucement la tête, pâle et abattue. Elle sortit de la pièce.

— Elle pourrait survivre, fils. Mais vois-tu, si elle survivait, elle resterait à jamais une faille dans notre famille. Rappelle-moi, Evan, ce que sont les Selwyn ?

— Les briques immuables dont on fait le temps, récita-t-il. Les fondations de la race sorcière.

— Un mur peut-il tenir si l'une de ses briques est fissurée ?

— Non, Père.

— C'est ça… Non…

Il y eut un silence. Puis l'homme sortit sa baguette, la pointa sur la chétive fille perdue au milieu du trop grand lit.

Avada kedavra.

— NON ! crièrent à la fois le jeune et le vieil Evan.

Le souvenir s'estompa. Colin avait les yeux humides. Evan écumait de rage. Il hurla de plus belle, et tout le sortilège se fissura. D'un seul coup, ils furent de retour dans la chambre du garçon. Evan rugissait encore à s'en briser la voix, rendu fou par la douleur du souvenir.

— Colin ! Colin ! criait la voix de Dennis depuis le couloir.

Collaporta ! s'écria Evan en pointant la porte.

On porta des coups contre la porte qui refusait de s'ouvrir. Colin, terrifié par le hurlement du Mangemort, avait reculé dans un coin de la chambre et s'était recroquevillé sur lui-même.

Evan, haletant, finit par reprendre le contrôle de lui-même. Des larmes coulaient en flots le long de ses joues, mais transpercé par la douleur, il était incapable de les empêcher de couler. Il contourna le lit, et s'approcha du corps transi de peur du garçon. Son petit frère tambourinait toujours à la porte en hurlant, en sanglotant, tandis que Colin avait ramené ses bras et ses genoux contre son torse, et il murmurait :

— Pitié, pitié ! Je n'ai pas la bague, je ne l'ai pas, laissez-moi… je vous en supplie…

— Tu l'as fait exprès ! gronda-t-il.

— Non ! Non, je vous jure… Laissez-moi, je vous en prie !

Evan avait la vision brouillée par les larmes. Les cris du jeune frère de l'autre côté de la porte lui vrillaient les tympans, et son esprit résonnait encore du dernier souvenir qu'il avait de sa sœur, dans cette chambre d'hôpital dont seul le cœur de pierre de son père avait su battre la froideur.

Le garçon blond n'était plus blond derrière ses larmes. Il n'avait plus seize ans, non plus. Non, ce n'était plus Colin qu'il voyait, mais une fille. Une fille chétive, aux cheveux noirs, qui ne vécut jamais au-delà de sept ans. Evan tendit sa baguette.

Protego !

Avada kedavra.

La bourrasque verte s'échappa de sa baguette, brisa sans aucune résistance le fragile bouclier du garçon avant de le frapper de plein fouet. L'éclair parcourut chacune de ses veines, chacun de ses nerfs, chacun de ses muscles, pour finir par emmener avec lui la dernière étincelle de ses yeux bleus. Le garçon tomba au sol et ne bougea plus. Evan transplana. De l'œil du garçon, une dernière larme s'écrasa au sol.


Merci de m'avoir lu !

Celles et ceux qui sont ravis d'avoir de mes nouvelles sur ce site, eh bien sachez que je reviens pour un moment ! J'ai encore un OS à publier, et surtout une longfic ! Je dois avouer que je suis hyper frustré par le manque de Albus/Scorpius sur le fandom français, je viens donc avec une belle histoire de 31 chapitres, 210'000 mots, un slowburn très intense, couvert de teenage angst et de craintes de leurs pères respectifs qui j'espère vous plaira ! C'est écrit, c'est dans les bras de ma courageuse bêta, et je commencerai à publier sitôt son travail terminé, pour être sûr de donner la meilleure version possible de cette histoire !

Pour ne rien en louper, le mieux est encore de me mettre en author alert ! N'hésitez pas !

N'hésitez pas non plus à laisser un petit commentaire ici, c'est un réel plaisir de lire vos réactions !

Et à très vite pour faire pleuvoir du Scorbus intense et ravageur sur ce site !

Let's gooooooo !

Vince