tw: pensées morbides, drogues


Chapitre IIManiac

Lundi matin. Nous sommes tous rassemblés dans la grande salle de réunion, assis autour de la table ovale et démesurée qui trône au centre de la pièce. Chrollo est là, debout près de nous, un dossier à la main dont il nous partage oralement le contenu mais j'écoute à peine, trop occupé à le regarder replacer ses mèches souples et indisciplinées en arrière -toutes les minutes approximativement.

À ma droite, à trois places de là, je sens le regard assassin de Machi plaqué sur moi. Feitan, à ma gauche, dégage une désagréable odeur de tabac froid et les messes basses de Sharnalk et Uvôgine, en face, pourraient sérieusement commencer à me taper sur le système, mais j'ai dix milligrammes de Valium dans le sang, et cela reste supportable.

Je ne cesse de repenser à ce qu'Illumi m'a confié l'autre soir. Il est vraiment formidable, et, au-delà de l'extase que me procure l'information qu'il a dénichée tout juste pour moi, un autre sentiment, de l'admiration, ou même de l'émerveillement peut-être, commence à émerger, car je me demande bien comment est ce qu'il a pu se procurer un renseignement pareil.

D'après lui, Chrollo souffrirait de paraphilies. Et je sais très bien de quoi il s'agit, parce que j'en ai aussi. Chrollo et moi sommes pareils. Nous sommes tous les deux des détraqués, pourris jusqu'à la moelle, des déchets, des criminels, des malades. Et le fait de savoir que nous partageons cette tare si intime, qu'elle représente la clé qui me permettra de m'approprier et de réduire à néant mon boss, de le torturer à mort, de lui faire subir les pires sévices, encore plus insoutenables que la pire des tortures, me plonge dans une impatience incontenable et si envahissante que je crains qu'elle ne puisse se lire sur mon visage.

Mais, malgré l'effervescence qui bout en moi, je commence vite à ne plus pouvoir tenir en place et la réunion ne tarde pas à me sembler interminable, et jouer avec le gobelet de café à présent vide qui se trouve devant moi m'ennuie et je l'écrase d'un coup au creux de ma paume. Dévisager mon boss ne me suffit plus, et j'ai besoin d'une cigarette, d'un Nuprin, d'un Valium, d'un rail de coke, n'importe quoi. Mais au moment même où je sens que je vais me lever pour quitter la table, Chrollo se retourne vers moi.

« … Bien, et pour finir, je pense que nous pouvons féliciter notre nouveau numéro quatre pour sa première semaine au sein de l'entreprise. »

J'ai besoin d'un instant pour comprendre que c'est de moi qu'il parle, et, regardant leur -notre- patron, peu sûrs de comprendre ce qu'il attend réellement d'eux, mes onze collègues se mettent à applaudir, et il semble que pour certains, l'effort soit incommensurable.

Lorsque la réunion prend fin, j'attends que tout le monde ait quitté la pièce pour venir me glisser derrière Chrollo, qui est le dernier, sans émettre le moindre son, et je me penche par dessus son épaule. La sensation de mon souffle contre sa nuque le fait se raidir, mais il n'en montre rien et se retourne pour me jeter un regard. Les lèvres d'Illumi prononçant le mot « paraphilie » me hantent en boucle. Je regarde Chrollo dans les yeux en me rapprochant encore de lui, plongeant mon regard dans le sien avec toute l'intensité dont je suis capable, comme pour lui faire comprendre que je sais. Mais il reste de marbre, et je ne sais pas si c'est parce qu'il a saisit le message ou parce qu'au contraire, il ne se doute de rien.

« Hisoka. » La douceur de sa voix m'apaise autant que l'envie de l'éventrer vivant m'excite. « Je peux faire quelque chose pour toi ? »

Je ne réponds pas. J'ai beaucoup réfléchi, ce week-end, à la façon dont j'allais m'en prendre à lui. Je n'ai pas envie de perdre une seconde de plus, mais d'un autre côté, je ne peux pas prendre trop de risques tant que nous sommes ici. J'ai un couteau-scie dans la poche de ma veste, mais l'utiliser maintenant ne serait pas convenable. Et alors, Chrollo se penche pour saisir le dossier qu'il a abandonné au bord de la table, mais en voulant l'attraper, il laisse échapper quelques feuilles qui tourbillonnent dans un bruissement avant de glisser sur le sol recouvert de moquette. Il se penche pour les ramasser, et je fais de même, gardant mon visage à la hauteur du sien. Je jette un coup d'œil à ma main droite et à mes ongles parfaitement aiguisés, tranchants comme des lames. Chrollo tend le bras vers moi pour récupérer une feuille tombée à mes pieds. Je l'agrippe et soulève sa manche. Il relève les yeux sans comprendre mais n'a pas le temps de réagir et alors j'enfonce mes ongles dans sa chair et le griffe sur toute la longueur de son avant-bras, soit une vingtaine de centimètres, lui laissant quatre longues rayures rouges qui ne tardent pas à se mettre à saigner, et je l'ai griffé si profondément que les gouttes glissent le long de sa peau et quelques unes tombent sur le sol, immédiatement aspirées par les fibres de la moquette.

Chrollo est trop surpris pour dire quoi que ce soit, et je constate qu'il retient son souffle. Il a presque l'air comme d'habitude, sauf que ses yeux sont un peu plus écarquillés, peut-être, et il fixe son bras sans bouger pendant quatre ou cinq secondes. Puis il porte les doigts à la plaie -aux plaies- et se met à serrer son bras, comme si cela pouvait arrêter le saignement ou quelque chose dans le genre. Toujours sans rien dire, il se relève, et, abandonnant le dossier qu'il avait posé par terre, il quitte la pièce. Immobile, je le regarde faire. Sous mes ongles, je sens les copeaux de sa chair.

...

Sans que je n'aie pu comprendre pourquoi, Chrollo s'est montré distant, presque fuyant, depuis l'autre jour. Une partie de moi, celle qui désire rester lucide, mais qui, malheureusement, est évincée par l'autre -celle qui est complètement paranoïaque- essaie de se dire que ce n'est que l'ordre normal des choses, car après tout, nous sommes au bureau, et il ne peut pas se jeter sur moi ni répondre à mes avances comme ça. Mais pourtant, je ne peux m'empêcher d'être inquiet et de me demander si Illumi ne s'est pas totalement planté, et si finalement, mon boss n'est rien de plus qu'un homme parfaitement normal.

Aujourd'hui, une pluie diluvienne tombe sur la ville, et même si je me suis abrité sous mon parapluie, je peux encore sentir une vague impression d'humidité sur mes épaules, mon cou et mon dos, qui me glace à chaque mouvement. En quittant mon terminal d'ordinateur pour aller me faire un café, je tombe nez à nez (et je promets que ce n'est qu'un hasard) sur mon patron qui sort de son bureau, si bien que nous manquons de nous rentrer dedans et il lève les yeux pour me regarder, son expression toujours si indifférente au visage, et -bien que je ne puisse affirmer qu'il ne s'agisse pas d'une hallucination- il me semble bien apercevoir comme quelque chose qui serait comme de la surprise, du saisissement ou de l'étonnement, en tous cas, quelque chose le trouble lorsque nos regards se croisent. Mais quoi qu'il en soit, je le tiens enfin, lui qui s'est montré si évitant et j'essaie immédiatement de prendre le dessus pour qu'il ne m'échappe pas une fois de plus.

« Boss ?

-Oui ? » Dit-il, mais il semble évasif. J'ai du mal à le cerner. Je fais un pas en avant pour me rapprocher mais il recule aussitôt, créant une distance entre nous.

« Vous n'avez rien… À me dire ? » Je pèse chacun de mes mots, cherchant son regard.

« Eh bien, non, pas vraiment. » Il hausse les épaules. « Je devrais ?

-Je crois… » Je m'interromps, car il semble agité, prêt à me tourner le dos pour s'en aller. « Chrollo ?

-Je suis désolé, Hisoka. J'ai du travail. Si tu as des questions, n'hésite pas à te tourner vers tes collègues. »

Je veux le retenir mais il s'en va, me laissant seul, et le bruit des portes de l'ascenseur dans lequel il disparaît résonne à mes oreilles comme un milliard d'insectes en train de crier, comme des tonnes de viande en train de grésiller dans la poêle, comme un immense vide. La sensation est si horrible, si insoutenable, qu'elle me donne le tournis et je dois retourner m'asseoir, fouillant désespérément dans les tiroirs de mon bureau à la recherche de n'importe quel cachet qui pourrait me permettre de faire taire ce vacarme, à tel point que je me sens à deux doigts de devenir complètement fou. Mais finalement, j'ai la chance de tomber sur deux Rivotril que je fais descendre avec la moitié d'un litre d'eau que je bois d'un coup, victime d'un soudain coup de chaud qui me donne l'impression de brûler de l'intérieur.

Le soir, lorsque je quitte les bureaux, j'arrive à peine à me souvenir de ce qui a bien pu me mettre dans un état pareil, et alors que je m'engouffre dans le taxi auquel je viens de faire signe, je ne peux penser à rien d'autre qu'au sang qui coagule et fait des caillots gluants, aux yeux qui s'éteignent et deviennent vitreux, cerclés de lait blanc, aux intestins violets, bleus et roses, aux asticots qui grouillent dans la viande pourrie et à la puanteur de la mort, jusqu'à mon réveil le lendemain matin.

...

J'ai eu le pressentiment que j'aurais mieux fait de ne pas me lever, aujourd'hui, et il s'avère que j'aurais dû écouter mon instinct. Il est presque onze heures et demie lorsque j'arrive au bureau avec un monstrueux retard, encore dans le gaz, ne sachant pas vraiment quoi dire pour ma défense qui ne m'enfoncerait pas plus que je ne le suis déjà. La pensée de retrouver mon boss, inlassablement installé à son bureau, me permet de maintenir un peu la tête hors de l'eau et c'est presque avec empressement que je jaillis de l'ascenseur en arrivant au trente-huitième. Mais j'entre dans l'open space, et Chrollo n'est pas là. Ignorant les regards de mes collègues lourds de reproches et de questions, je cherche partout, faisant le tour des lieux, mais il demeure introuvable, et alors que je sens la panique m'envahir et se glisser sous ma peau, insidieuse, je manque de rentrer en plein dans Sharnalk que je n'ai pas vu arriver et qui semble sortir de nulle part. Il est surpris, mais son expression devient presque de la peur, je crois, lorsqu'il lève les yeux vers moi. Je dois avoir l'air d'un malade. Je voudrais le saisir par les épaules pour le secouer mais je n'en fait rien, me contentant de serrer les poings.

« Où est Chrollo? » Je siffle, et je suis déconcerté du ton de ma propre voix, caverneuse, que je ne reconnais pas. Sharnalk me regarde toujours, mais la stupéfaction semble avoir été remplacée par de la méfiance.

« Il n'est pas là aujourd'hui. Il avait un entretien, ailleurs. Il nous l'a dit, tu as oublié ? »

Mais je n'écoute déjà plus ce qu'il me dit, et, comme si toutes mes forces venaient de me quitter, je me traîne lentement jusqu'à mon bureau où je me laisse tomber sur ma chaise, comme vidé de toute sensation, de toute émotion, de tout désir, toute vitalité.

...

J'ai quitté le bureau plus tôt cet après-midi, car je ne me sentais pas la force de rester une minute de plus enfermé avec mes collègues sans la présence du boss. Chez moi, plus tard. J'ai du mal à me souvenir combien de Xanax j'ai avalés pendant les dernières heures, peut-être trois, quatre, ou cinq, mais j'ai l'impression de ne plus ressentir aucun effet et je commence à perdre patience, et finalement, je décide d'appeler Illumi, ne sachant plus quoi faire, la sensation d'être au pied du mur me rendant lentement mais sûrement complètement dingue. Il décroche après quatre sonneries qui me semblent interminables.

« Hisoka ?

-Illumi, écoute, j'ai besoin que tu viennes. Tout de suite.

-Je suis un peu occupé, là. Ça ne peut pas attendre ?

-Non, ça ne peut pas. » Un silence s'installe. « Ne m'oblige pas à te supplier. »

Encore un silence, interminable. Je me mords les lèvres.

« Bon, j'ai compris. J'arrive. »

Étrangement, Illumi a fait vite, cette fois, et il apparaît devant ma porte seulement une demie heure plus tard. Il porte un costume en velours vert qui lui va à ravir, mais malheureusement, cela ne suffit pas à faire passer mon angoisse, et je crois même que je commence un peu à perdre pied, comme si je voyais toute la scène, de loin, hors de mon corps. Nous nous installons dans le salon où il s'allume une cigarette. Je me sers un verre de Stoli, sans glace. Illumi crache une orbe de fumée.

« Alors, qu'est ce qui t'arrive ? » Il croise les jambes, la tête posée dans le creux de la main dans laquelle il tient sa cigarette du bout des doigts. Je le regarde pendant plusieurs secondes avant de répondre.

« Je n'ai… Pas très envie… D'en parler. » La vodka me brûle la gorge.

« Bien, ça ne fait rien. Mais on ne va tout de même pas passé la soirée plantés là. On sort.

-Je ne sais pas si je suis en état de quitter cet appartement. » Je m'entends parler comme si les mots ne venaient pas de moi. Ils sont hachés, prononcés un à un. Sous mes pieds, le sol est lointain.

« Qu'est ce que tu veux faire, toi ? » Me demande Illumi en me fixant avec ses yeux noirs. Je jurerais qu'en réalité, il se fiche bien de savoir ce que je veux réellement. Mais je suis trop perdu dans mes pensées pour m'en préoccuper.

« Je veux… » Dis-je, réfléchissant, à mille lieux de là.

« Oui ?… » Fait-il, attendant ma réponse.

« Je veux… Réduire le visage de Chrollo en bouillie avec une brique. » Je soupire et me passe la main sur le visage. Illumi s'émeut à peine de la révélation.

« Mais à part ça ? » Demande-t-il, et sa voix trahit une pointe d'impatience, ce qui est rare chez lui.

« Bon, très bien, » dis-je, me reprenant. « Allons… Allons au Limelight.

-Eh bien voilà. Allez, nous avons déjà perdu assez de temps. »

Il se lève et traverse la pièce, attrapant sa veste qu'il a laissé dans l'entrée. Pendant quelques secondes, je me contente juste de le regarder faire, encore ailleurs, le poids de mon corps profondément ancré entre les coussins du canapé si bien que je me demande si j'arriverai un jour à m'en extirper. L'image de mon boss gisant inerte dans une flaque de sang les lèvres arrachées, la mâchoire défoncée et les yeux morts me hante encore un instant, puis finalement, je me lève à mon tour, et nous quittons l'appartement pour nous rendre au bar.

...

Dans le taxi qui nous emmène au Limelight. Je suis perdu dans un débat interne sur les intoxications alimentaires, tandis qu'Illumi regarde fixement par la vitre du taxi, probablement le mot PEUR bombé en rouge sur la façade d'un restaurant. Je le fixe un moment, détaillant l'angle saillant que forme sa mâchoire. Sa peau est si pâle que je peux voir les veines de son cou qui tracent des sillons bleus sous l'enveloppe diaphane.

Ce soir, pour une raison quelconque, tous les hommes qui attendent devant le Limelight portent un smoking. Le vrombissement des basses est si fort qu'il s'entend depuis l'extérieur. Une brume fine tombe en gouttes glaciales sur la ville, et je passe une main nerveuse dans mes cheveux, inquiet de l'impact qu'elle aura sur mon apparence. Mais je n'ai pas le temps de m'en inquiéter plus car Illumi nous fait contourner la foule, se dirigeant droit vers un des portiers, et trente secondes plus tard, nous nous engouffrons dans la boîte où l'on nous donne une poignée de tickets boissons et deux laisser-passer VIP pour le club privé. Je les fourre dans la poche de ma veste sans me préoccuper de leur valeur et j'emboîte le pas à Illumi qui se fraye un passage parmi la masse. La boîte est bondée. La lumière émane du plafond par saccades.

Les enceintes de la boîte dégueulent une espèce de musique électronique aux sons agressifs, une merde inaudible sur laquelle la foule se déchaîne en rythme. La chaleur est insupportable. Il y a beaucoup d'hommes et très peu de femmes. J'en aperçois une, au bar, que je prends d'abord pour Machi, mais ce n'est pas elle. Je remarque que je me sens nerveux car je serre les dents plus que d'habitude. Il me faut de la dope. J'attrape le bras d'Illumi et l'attire vers moi. La musique est si forte que l'on est obligé de hurler pour se faire entendre.

« Il me faut de la dope. » Je crie.

« Du calme, on vient à peine d'arriver. On verra ça tout à l'heure.

-Pourquoi pas tout de suite ? »

Je n'entends pas sa réponse, car sa voix se perd dans la version longue de Watching Me Fall, de Cure. Un rayon bleu passe sur son visage et glisse sur sa joue, haché par la lumière violente du stroboscope. Il appuie sur mon épaule pour que je me mette à sa hauteur et colle ses lèvres contre mon oreille.

« On en prend combien ?

-Un gramme, ce sera bien. Je dois être au bureau tôt, demain.

-Tu as du liquide ? »

Je tâtonne les poches de ma veste et en sort un billet de cinquante dollars. Illumi le prend et disparaît. Je me retrouve seul avec mon impatience grandissante et les tickets de boissons. Je fends la foule à la recherche du bar où je commande un Martini que je descend d'une traite.

Illumi réapparaît un peu plus tard en me faisant un signe de tête. Je le suis, traversant la piste de danse, descendant au sous sol et longeant le long couloir jusqu'aux lavabos des hommes, qui sont déserts. Nous nous glissons ensemble dans un des compartiments, et il verrouille la porte. Il me tend la minuscule enveloppe, mais je tremble trop et perds patience.

« Ouvre-la. » Je siffle, et il la récupère, défaisant avec précaution les bords du petit sachet rempli de poudre blanche, révélant le prétendu gramme -et mon agitation s'intensifie, car je suis persuadé qu'il y en a moins que ça. Mais je suis déjà en train de sortir ma carte bancaire et trempe le bord dans la poudre avant de la porter à mon nez. J'inspire d'un coup sec, rejetant la tête en arrière. « La vache. » Dis-je après un instant, et Illumi prend ma carte pour faire pareil.

À tour de rôle, nous trempons la carte dans l'enveloppe, et quand il n'y a plus assez de poudre, le bout de nos doigts, que nous reniflons, léchons, et frottons sur nos gencives. Je sens mon sang qui tape, comme un regain d'énergie qui me traverse les veines. En sortant du compartiment, je me lave les mains et examine mon reflet dans le miroir, et, une fois satisfait, nous retournons sur la piste. Je ne pense plus trop à Chrollo à présent, car la nervosité a laissé place à l'euphorie, et nous passons le reste de la soirée à dilapider nos tickets boissons au bar en J&B, Gin et Martini.

Plus tard. Nous sommes dehors, à présent, et je n'ai aucune idée de l'heure. Je suis défoncé et très fatigué, et une intense envie de vomir me prend lorsque nous montons dans le taxi qu'Illumi a arrêté pour nous, mais je me retiens. Le trajet jusqu'à mon appartement me semble comme un rêve dont je me souviendrai à peine.

...

Le lendemain matin. Je suis tendu et j'ai mal au crâne. Même malgré tous mes efforts, j'ai du mal à me rappeler de la soirée de la veille. En dépit de mon air affûté, j'ai l'estomac barbouillé et la tête à l'envers. Dans le taxi qui m'emmène au travail, je regarde sans le voir le paysage qui défile derrière les verres de mes Wayfarer noires, une cigarette -non allumée- entre les dents.

Chrollo revient aujourd'hui. J'ai l'impression que cela fait des jours -des semaines- que je ne l'ai pas vu et je ne peux plus attendre de savoir comment est ce qu'il va agir avec moi aujourd'hui. Mes pensées pour lui ont commencé à virer à l'obsession, et j'ai tellement rêvé de lui que j'ai à présent du mal à faire la différence entre ce que j'ai pu imaginer et ce qui est réellement arrivé. Mon taxi est coincé dans les embouteillages et je n'entends que le bruit des klaxons et le rugissement des moteurs alors que les fragments de mon rêve de la nuit dernière -où je tuais Chrollo en l'étouffant avec un sac plastique- reviennent me hanter par vagues. Lorsque j'arrive enfin au bureau, je me sens vide, dénué de forces, si bien que j'arrive à peine à appuyer sur le bouton de fermeture des portes de l'ascenseur.

J'arrive au trente-huitième, fébrile. Chrollo est là, assis les jambes croisées sur sa chaise, une main sur un dossier qui absorbe toute sa concentration et l'autre masquant le bas de son visage, perdu en pleine réflexion. Sans prévenir, j'entre dans son bureau. Il ne lève la tête que lorsqu'il m'entend refermer la porte derrière moi, et aussitôt, abandonne le document comme s'il n'avait jamais eu plus d'importance qu'un vulgaire ticket de caisse.

« Bonjour Hisoka. J'ai eu vent de tes absences ces derniers jours. Un problème ? »

Je n'écoute pas ce qu'il me dit et m'approche de lui. Dans mon regard, il n'y a que de la détermination, et je crois qu'il l'a senti, car il se lève de son bureau pour aller fermer les stores. Je me sens tendu, prêt à bondir. Je peux entendre les battements de mon cœur vrombir dans mes oreilles.

« Ce n'est plus la peine de fuir. » Fais-je. Chrollo me regarde sans rien dire. « Je sais. Je sais tout

Je le regarde dans les yeux. Je l'imagine assassiné, avec des asticots en train de lui creuser le ventre, le cou noirci de brûlures de cigarettes. Après un moment, pendant lequel il réfléchit, peut-être, ou alors il pèse le pour et le contre, je n'en sais rien, il finit par répondre :

« Très bien. » Une pause. « J'ai compris ce que tu veux, Hisoka. » Incapable d'attendre plus, je glisse mes doigts dans son cou, et il ne bronche pas. « Mais nous sommes au travail. Je veux que tu te tiennes correctement. »

Je retiens un grognement, mais je n'en ai pas encore fini avec lui. Mes mains quittent son cou et je le saisit par les hanches. Je le pousse contre son bureau, peut-être un peu fort. Je ne me rends compte que nous sommes très proches que lorsque je sens son souffle contre ma peau.

« On dirait que tu n'as pas entendu ce que je viens de dire.

-Tu n'imagines pas à quel point je te veux. » J'approche mes lèvres des siennes, mais il me repousse du bout des doigts.

« Je préfère qu'on en reste là pour aujourd'hui. Tu ferais mieux de te mettre au travail. Il me semble que tu as du retard à rattraper. »

Et, sans que je ne puisse rien ajouter, il se dérobe à mon contact, allant ouvrir la porte, m'invitant à sortir. La frustration qui m'envahit et qui m'électrise de la tête aux pieds est aussi délicieuse qu'insoutenable et je décide de me venger sur la première personne que je croiserai pour calmer mes nerfs, car je me sens au parfait bord de l'implosion.

Par chance, je tombe sur Machi au détour d'un couloir. Elle porte un ensemble Vivienne par dessus une chemise de soie, et des ballerines croisées de laine et de cuir. Elle n'est pas mal, aujourd'hui, mais cela n'a aucune importance. Je lui barre le passage, déterminé à la faire sortir de ses gonds. Elle s'arrête et me lance un regard noir.

« Tu me gênes. » Son ton est si froid que je pourrais en frémir. « Pousse-toi. »

Mais je ne bouge pas. Alors elle pose un poing sur sa hanche, prête à en découdre.

« Je peux savoir pourquoi tu traînes toujours du côté du bureau du boss ? Il n'a pas que ça à faire que de te materner, je te signale.

-Ce n'est pas ce que tu crois. » Je ne peux pas réprimer un rictus. Si seulement elle savait. Elle deviendrait folle.

« Tu passes ton temps à lui tourner autour. On ne te vois jamais travailler. Qu'est ce que tu es venu faire ici ?

-Chrollo prévoit plusieurs licenciements. Il m'a demandé conseil. »

Le mensonge est si énorme, si irréaliste que je ne suis pas sûr qu'il passe. Mais Machi ne dit rien. Elle me regarde comme si j'étais l'inverse de la civilisation, un truc comme ça.

« Tu ferais mieux de faire attention. » J'ajoute en libérant le passage. Et enfin, je perçois une étincelle de doute qui s'illumine dans son regard si froid et dur, toujours si imperturbable, et l'envie irrépressible de lui trancher le cou et de lui arracher la colonne est alors remplacée par une fierté immense, celle, futile, de me voir enfin prendre le dessus sur cette salope qui se pense supérieure car elle est sous les ordres du chef depuis plus longtemps que moi et qu'il -je sûr qu'elle le pense- la préfère. Que dis-tu de ça, Machi, maintenant que ton chef adoré est à deux doigts de me tomber dans les bras car je suis le seul à pouvoir lui offrir ce qu'il désire vraiment, plus que n'importe quel chiffre, que n'importe quelle réussite ou que n'importe quelle putain de performance ? Je ne peux empêcher un frisson de m'envahir lorsque, grisé par ce sentiment de victoire, je la dépasse tout en imprimant dans mon esprit la tête qu'elle fait, un subtil mélange de stupéfaction et d'incrédulité qu'elle tente de dissimuler sous son éternel masque d'indifférence, en vain.

Et alors, mes maux de tête ont complètement disparu, comme s'ils n'avaient jamais existé. Ma journée ne fut jamais aussi excellente.

...

Au bureau. La nuit est tombée. Par dessus les buildings, un ciel sans lune, comme une toile de fond. Les lieux sont déserts, hormis l'îlot central avec ses murs de verre où se tient mon boss, assis à son bureau plongé dans la pénombre, le visage illuminé par la lumière blanche et blafarde de l'écran d'ordinateur devant lequel il se tient, le coude sur le table et le menton au creux de la paume. Discrètement, je suis resté jusqu'à ce que tous mes collègues partent, et Nobunaga, qui était le dernier, et qui a quitté son bureau les yeux cernés et l'air très fatigué, vient tout juste de prendre l'ascenseur. J'éteins mon terminal d'ordinateur et me lève, sans un bruit, marchant presque machinalement jusqu'au centre de la pièce.

J'ai travaillé d'arrache-pied toute l'après-midi, si bien que j'ai rattrapé mon retard et que j'ai même pris de l'avance. Chrollo ne peut plus rien me dire. Il n'a plus d'excuses pour me repousser. Il n'a plus d'autres choix que de succomber. Lorsque j'arrive, comme d'habitude, il est très concentré. Il ne lésine jamais sur les heures supplémentaires, apparemment. Mais le déranger en plein travail ne me fait pas ressentir le moindre remords, et -encore- j'entre, sans frapper. Il relève la tête et laisse échapper un léger soupir.

« Tu ne me laisses jamais travailler. » Mais ce n'est pas un reproche, enfin, c'est ce que je crois. C'est plutôt une constatation. Il fait reculer sa chaise en se rencognant contre le dossier et croise les jambes.

« Je veux toute ton attention. » J'avoue en me rapprochant de lui.

Il se lève, et va chercher son paquet de cigarettes dans sa veste, qui pend, seule, sur le porte manteau à l'entrée de la pièce. Je le suis. Hors de question qu'il m'échappe. Il a saisit une cigarette qu'il a coincé entre ses lèvres, et j'ai sorti mon briquet pour la lui allumer avant même qu'il ne se mette à chercher le sien. Il se penche sur ma flamme, et crache une orbe de fumée qui monte, lourde et odorante, jusqu'au plafond.

« Je suis au moins obligé d'admirer ta détermination. » Il laisse échapper un petit sourire.

« Je ne suis pas du genre à abandonner. »

Plus je le regarde, et plus mon impatience grandit. Elle devient très vite insoutenable. S'il bouge, s'il parle, je ne sais pas si je serai en mesure de plus me retenir. Chrollo expire à nouveau. N'y tenant plus, je l'attrape par le bas du visage et lui relève la tête, l'embrassant brusquement sans lui laisser d'issue. Sa langue a un goût de tabac.

« Tu es tellement beau… » Je peux sentir la vapeur quitter mes lèvres tant la température devient insoutenable. Je susurre : « Je ne sais pas si je dois commencer par te tuer ou par te baiser. » Je crois qu'un éclat de rire lui échappe, comme s'il ne me prenait pas au sérieux alors qu'il sait très bien de quoi je suis capable. Mais ce qu'il pense m'est égal car il est déjà trop tard. Si je ne lui saute pas dessus tout de suite, je vais faire un massacre. Je me glisse derrière lui et mes doigts dévalent son cou, ses clavicules, son buste et son ventre, que je sens se soulever alors qu'il inspire une grande bouffée d'air. Sa chaleur m'envahit dès l'instant où il se colle contre moi, et je me demande, alors que je défais avec une précaution minutieuse les boutons de sa chemise, combien de temps est ce que je vais bien pouvoir être capable de garder mon calme alors qu'il se frotte à moi de la sorte. Mais soudain, il rompt le contact et s'avance de deux pas, jusqu'à son bureau, avant de se retourner pour me faire face et d'y prendre appui. Je reviens vers lui et lui caresse le ventre, essayant de le convaincre, mais il me repousse.

« N'est ce pas un peu trop facile ? » Me demande-t-il comme s'il n'était aucunement troublé et déjà occupé à refermer les boutons de sa chemise que je me suis donné tant de mal à défaire. Je le saisit par le menton et le force à lever la tête pour voler ses lèvres. Entre deux baisers, il parvient à glisser dans un souffle :

« Tu es si prévisible, toujours à n'en faire qu'à ta tête… »

Je plante mes dents dans l'arrondi charnu de sa lèvre.

« Tu en es sûr ? » Fais-je avec un rictus, avant qu'il ne finisse définitivement par se dérober à mon contact, quittant son bureau en arrangeant sa veste sans même un dernier regard pour moi.