Non vous ne rêvez pas ! Bonjour/soir je viens déposer la suite de ce que j'ai fait durant le nano, alors que mon esprit dérive déjà vers d'autres penchants obscurs. Vous avez donc sous vos yeux ébahis le communément appelé agent secret AU, qui se passe dans une forme d'univers moderne. C'est le premier que j'ai écrit et allez savoir ce qu'il s'est passé hein. Also they have history genre trahison ect vous allez voir, mature pour violence + (détails dans les notes en bas)

Finalement vous vous apprêtez à lire 90% de considérations internes diluciennes, have fun. Also c'est sponsorisé par fall out boy ENCORE

Je tiens une fois de plus à remercier Aeliheart974 qui est toujours là pour parler de dilttore sous forme de monosyllabes, et qui l'a quality check avec une lecture en avant-première en plus de me l'avoir inspiré. Merci aussi à CATHARSIS, liuanne et ma sœur qui sont des soutiens inébranlables quand il s'agit d'écrire.

bisous

(ps : à toi leylay : je suis désolée si j'ai glissé une erreur au niveau des blessures!)


JUST ONE YESTERDAY

(anything you say can and will be held against you, so only say my name)


Diluc avançait lentement parmi les arbres de la forêt qui encerclait le petit pays de Mondstadt. La mission de l'agent était simple : arrêter un groupe de pilleurs de trésors signalé à la frontière avec Liyue. Ils se permettaient souvent la dépasser, à la recherche de vieux temples abandonnés et d'argent à récupérer.

Il n'avait pas spécialement besoin d'être discret et n'avait même pas pris la peine de recouvrir ses cheveux. Il lui suffisait de se glisser furtivement entre les branches en évitant d'écraser les maisonnées des quelques animaux qui se trouvaient sur son passage, et ce jusqu'aux confins de l'arrière-pays pour y éliminer tout intrus.

Ce n'était pas sa première mission de reconnaissance : depuis qu'il était rentré, Diluc avait demandé à Kaeya de ne lui assigner que des tâches d'une simplicité enfantine. Il aurait voulu faire plus, mais ne l'avait plus à offrir, du moins pas pour l'instant. Bien que son frère ait protesté les premiers mois, il s'était fait à l'idée de l'envoyer dans les bois plutôt qu'à l'autre bout du monde, et Diluc en profitait pour se convaincre que rien n'avait changé et qu'il était toujours un agent aussi performant qu'avant.

Un bruissement à sa droite le crispa. La main sur la crosse de son pistolet, il regarda un renard affolé courir dans sa direction. Plutôt que de s'en contenter, Diluc fronça les sourcils : s'il n'avait pas été effrayé par sa présence, c'était qu'il fuyait quelque chose d'autre.

Tendu, il resta immobile le temps que les bruits de la nature ne lui soient plus étrangers, s'attendant à tout moment à entendre des éclats de voix aux accents liyuéens. Mais ce groupe de pillard semblait plus discret que les autres, et cela ne pouvait que signifier deux choses : ou bien c'étaient des professionnels, ou bien ils avaient repéré Diluc.

L'agent inspira lentement, mettant son corps en pause et son esprit en alerte jusqu'à ce que la présence qu'il attendait se fasse sentir derrière lui. La remarquer ne lui donna pas le temps de l'identifier : un bruit sourd suivit rapidement. Avant d'avoir pu se retourner, une lame était contre son cou et dégageait une forte odeur –de laboratoire, de chimiste, une odeur construite et artificielle.

Un corps se pressa dans le dos de Diluc, restreignant tous ses mouvements. Il ne pouvait plus accéder à son arme. Il n'entendait plus que son cœur, tambourinant contre ses tympans alors que l'odeur si caractéristique l'emmenait avec lui pour tenter de le noyer dans des souvenirs trop prégnants encore.

Le murmure qui suivit acheva de confirmer ce qu'il craignait.

— J'espère que je t'ai manqué.

Il Dottore était derrière lui, et tenait son arme enduite de poison dangereusement proche de sa jugulaire.

Il avait chuchoté contre son oreille, faisant résonner derrière lui des sourires qui n'auraient plus lieu d'être et que Diluc aurait préféré laisser là où il les avait trouvés.

— Qu'est-ce que tu fais ici ?

C'était presque un soupir, comme si c'était un simple inconvénient alors que tout son corps criait au meurtre.

— Je suis devenu pilleur de trésors, trésor.

L'emphase sur le dernier mot arracha un frisson à Diluc. Dottore le ressentit et relâcha imperceptiblement la pression, sans pour autant desserrer sa prise sur son arme.

Qui sait de quoi elle était enduite ? Un seul coup pouvait causer sa mort ou le mettre à genoux en un clin d'œil.

— C'est toi qui as lancé l'alerte, murmura-t-il alors.

Dottore eut un léger rire, et Diluc se sentit frustré de ne pas voir son visage, de ne pas voir s'il avait l'expression triomphante qui le rendait toujours un peu effrayant quand il était proche de la réussite d'une expérience.

Son monde était réduit au bruit contre ses tympans et à l'odeur du poison, pièges qu'il peinait à ignorer. Il lui fallait se défaire : ses membres étaient déjà engourdis de ne pas savoir sur quel pied s'appuyer.

Dottore avait toujours cette capacité surhumaine de réduire sa vigilance à néant, mais il osait espérer qu'après un an, l'emprise se serait desserrée, au moins à force de ruminer.

— L'Ordre est plus facile à tromper que ce que j'imaginais, annonça l'exécuteur.

Il fallait dire que c'était assez surprenant pour un membre aussi important des Fatui d'apparaître ici, à moins d'être sous les verrous.

— Tu sais t'y prendre après tout, marmonna Diluc.

Il sentit Dottore rire derrière lui, mais ne perçut aucune once d'amusement dans sa voix lorsqu'il rétorqua :

— Venant de la personne qui se trouve dans l'uniforme des agents de l'Ordre, c'est dur à entendre, Diluc. Mais je suppose que qui se ressemble s'assemble.

L'interpellé tenta vainement d'oublier comment son estomac tomba dans ses chaussures soudain trois fois trop lourdes, comment son prénom roula sur les lèvres de son ennemi et comment il n'avait plus la chaleur auquel il l'avait un jour associé.

Il n'osa toujours pas porter les mains à son arme et les leva plutôt pour indiquer qu'il l'écoutait. Son commentaire n'avait certes pas été des plus fins.

— Qu'est-ce que tu veux ?

Dottore le contourna, entrant dans son champ de vision tout en gardant une prise ferme sur le poignard qui ne bougeait pas. Diluc croisa son regard et se fit la promesse de ne pas s'en séparer, avide de lui montrer que cette rencontre le laissait de marbre.

Il se rassura en se disant que si Dottore avait voulu le tuer, il ne serait plus là pour s'interroger.

— Je suis là pour toi, très cher.

Diluc plissa les yeux et s'apprêta à reculer d'un pas. Il doutait de pouvoir reconnaître à l'avance les quelques gestes qui parfois trahissaient Dottore sur ses intentions, surtout pas après tout ce temps – un an, c'était long un an.

Il fit bien de rester en alerte : Dottore bondit soudain. Diluc recula et évita la pointe de la lame de justesse. Il tenta de le désarmer, mais son assaillant recula.

Ils se regardèrent dans les yeux durant de longues secondes, assez longues pour que Diluc puisse établir une stratégie. Aucun des deux ne voulait attaquer le premier.

Mais Diluc avait compris que si Dottore était là, c'était bel et bien pour mettre un pan de sa vie de côté, et lui qui peinait à reprendre la sienne en avait tout autant le droit.

D'un geste expert, il sortit son arme de son étui et mit son ennemi en joue. Les deux avaient appris à se battre côte à côte à l'aide des moyens complétement différents, mais peut-être s'étaient-ils toujours préparés à devoir s'affronter.

Dottore dans son viseur, il commit l'erreur de ne pas tirer. Il aurait pu, s'il n'était pas trop occupé à se convaincre que c'était une page à arracher. L'autre en profita pour lancer son poignard. L'arme se planta dans la cuisse de Diluc.

Il retint son hurlement en se mordant les lèvres, et l'ombre de quelque chose passa sur l'expression de Dottore avant qu'il ne s'avance, récupérant la lame.

Il était presque triomphant.

— Merci, j'en ai besoin pour aller à Inazuma, chanta-t-il tout en l'essuyant du chiffon qu'il gardait toujours dans la poche de sa veste.

Diluc tentait toujours de maîtriser la douleur, mais il ne tarda pas à s'effondrer. Il comprit, ou se souvint alors que le poison qui courait dans sa jambe n'était pas mortel, juste un peu douloureux, et les souvenirs d'une mission et des yeux de Dottore qui le lui disait en riant resta tout contre lui.

— Inazuma ? parvint-il tout de même à articuler entre deux gémissements ridicules qui semblaient ravir Dottore.

— Inazuma, Diluc. C'est ce que j'ai dit. Un type à assassiner, quelque chose comme ça. La routine quoi.

Est-ce qu'il était venu en personne pour lui dire ça ? Ou bien est-ce qu'il avait simplement fait le déplacement pour lui planter son poison dans le corps et le laisser hurler à la mort ? Ce que Diluc ne faisait pas, bien évidemment. Les lourds pans de fierté qui l'emmuraient toujours l'en empêchaient, et il préférait se mordre la langue jusqu'au sang plutôt que d'ouvrir la bouche déjà remplie d'un goût métallique.

Dottore reprit après un temps de réflexion :

— Enfin, tu le saurais si t'étais resté. Dommage hein ?

Il haussa les épaules et Diluc le fusilla du regard. Il poursuivit le début d'un des monologues dont seul lui avait le secret :

— D'ailleurs, peut-être que t'arriveras plus à marcher. J'espère que c'est pas trop grave.

Il s'était approché puis accroupi pour murmurer la fin de sa phrase, ramenant délicatement une mèche de cheveux derrière l'oreille de Diluc. Comment des mains pouvaient-elles être à la fois aussi douces et couvertes de mensonges ?

Le chevalier de l'Ordre le fusilla du regard, incapable de se lever et sentant sa jambe devenir aussi molle que du coton.

— C'est ça, venge-toi. C'est à ton tour, trésor, conclut Dottore.

Il passa ses mains sur les yeux de Diluc, trop obnubilé par la douleur pour l'en empêcher, et les doigts qui caressèrent ses paupières lui semblèrent soudain si bienvenus qu'il n'eut pas la force de les garder ouvertes.

Il se devait de résister, de le regarder partir, de se relever et de le rattraper, au moins pour le blesser, mais toute la volonté du monde n'y fit rien et il sombra.


Lorsque Diluc reprit connaissance, les néons familiers de l'infirmerie l'aveuglèrent. Il plissa les yeux et grimaça en portant sa main à sa cuisse. Il prit quelques secondes pour s'habituer aux tiraillements qu'il y ressentait puis il redressa la tête pour la regarder. Le bandage cachait les traces de sa défaite, mais elles rongeaient encore sa peau. Il soupira, se remémorant les événements et puis la menace de Dottore revint le glacer si vite qu'il posa immédiatement ses pieds contre le carrelage froid, juste pour être sûr que sa jambe ne reste pas immobile malgré ce qu'il lui demandait. Heureusement, elle lui obéit, toujours brûlante.

— T'es sûr de vouloir te lever ?

Diluc leva les yeux au ciel sans regarder dans la direction de la porte qui venait de s'ouvrir et se massa doucement la cuisse. Il savait que la lame n'était pas entrée profondément dans sa chaire : les tissus importants semblaient encore tenir la route. Le poison l'avait cependant bien atteint. C'était donc que Dottore avait ou bien menti, ou bien perdu de ses capacités d'empoisonneur numéro un – le seul – des Fatui.

Entre temps, Kaeya s'était approché et tous ses gestes traduisaient sa curiosité mal placée.

— Tu m'expliques ?

— Il n'y a rien à expliquer, grommela Diluc en cherchant de quoi s'habiller autour de lui.

Il n'osait pas encore se lever tout à fait, et se contenta de faire jouer les muscles de ses jambes en continue, juste pour être sûr.

— Sur le fait qu'on t'ait retrouvé évanoui devant les portes ? Je suis sûr que t'as fait peur à la moitié de la ville avec ta tête, on aurait presque dit que t'étais mort.

Diluc le fusilla du regard. S'était-il traîné jusqu'à la capitale ? L'idée était loufoque et pourtant, elle l'était beaucoup moins qu'une autre qui lui murmurait que Dottore l'y avait emmené. Tout était flou et rien n'avait de sens dans ce que faisait le scientifique. C'était peut-être mieux de ne rien savoir de ses agissements, finalement.

La voix de Kaeya s'immisça dans son labyrinthe mental, insistante, et Diluc soupira en secouant la tête.

— Il n'y a rien à dire, Kaeya.

L'interpellé laissa passer quelques secondes avant d'hausser les épaules.

— C'était de la vipérine.

— De quoi ?

Le nom était familier et grattait contre le mur de ses souvenirs.

— Le poison qu'on a retrouvé dans ta cuisse. Barbara dit que c'est de la vipérine. Donc, pas le genre de truc que tu trouves en allant chercher des pilleurs de trésors.

Diluc savait que son frère était plus inquiet qu'énervé, mais il ne pouvait se résoudre à lui en dire plus. Même lorsqu'il était rentré un an plus tôt il n'avait pas ouvert la bouche, parce qu'il y avait des choses qu'on ne racontait tout simplement pas.

Kaeya soupira et ses bras retombèrent le long de son corps : il était bel et bien incapable de lui tirer les vers du nez.

— Jean est là, termina-t-il en tournant les talons.

Diluc se sentit doucement coupable de l'agacer, mais le sentiment se noya presque immédiatement dans les autres. Il eut tout juste le temps d'enfiler un pantalon avant qu'une autre figure se faufile par la porte. Habillée dans les mêmes couleurs vertes et noires que celles qui décoraient les murs, elle s'installa à distance raisonnable du lit et leva sur le patient des yeux trop clairs pour être sondables.

— Tu vas bien ?

Sa voix sonnait toujours juste, comme si tous les tons qu'elle utilisait et les mots qu'elle employait avaient été vus et revus à l'avance, répétés tant de fois qu'elle connaissait leur effet par cœur et prédisait les réponses qu'ils allaient provoquer.

Diluc hocha la tête.

— Ça va, merci.

— Qu'est-ce que tu as appris ?

Le poison et la fébrilité de Diluc, bien qu'il tente de la cacher, constituaient apparemment des indices suffisants pour Jean. Elle était après tout celle qui l'avait lancé dans sa mission en premier lieu, alors il était normal qu'elle en reconnaisse la marque.

— J'ai vu Dottore. Il a parlé d'Inazuma, annonça-t-il incertain.

Il haussa un sourcil quand elle parut surprise, et puis qu'elle hocha la tête.

— C'est un endroit qui semble intéresser beaucoup d'acteurs, murmura-t-elle pensivement.

— Tu peux m'en dire plus ?

Il fallait après tout qu'il se tienne renseigné, surtout lorsque l'un de ces fameux acteurs était une organisation dans laquelle il s'était infiltré : il pouvait toujours être utile. Il ignora tant bien que mal la voix qui lui chuchota que c'était peut-être aussi un peu pour en savoir plus sur les motivations de Dottore.

— On a reçu une demande de la part d'Inazuma, commença Jean en hochant la tête. La Commission de Sécurité dirigée par le clan Kujou craint un coup d'État imminent. Je te ferai parvenir le rapport de communication mais pour faire court, une personne sous le pseudonyme de Baal a gagné en influence ces dernières années dans les régions périphériques d'Inazuma. Ses fidèles sont à l'origine de plusieurs démonstrations de violence à l'encontre des Commissions.

— Est-ce que l'identité de Baal est connu ?

— Seulement quelques pistes.

— Et son but ?

— Hormis sa haine apparente envers le système politique actuel, rien de plus, d'où l'inquiétude des Kujou qui se préparent au pire.

Diluc eut un murmure compréhensif. Il avait en sa possession une pièce de puzzle supplémentaire : si c'était Dottore qui avait été mandaté, c'était certainement pour assassiner Baal. Un empoisonnement était une mort diplomatique par excellence – surtout avec lui, qui avait l'habitude de tout rendre indétectable.

Il lui sembla que Jean voulut ajouter quelque chose, mais elle avisa sa blessure et lui fit plutôt promettre de se reposer. Elle quitta ensuite les lieux, laissant Diluc seul avec ses souvenirs.


— Ça ne va pas te plaire.

Diluc fronça les sourcils en direction de Kaeya, planté dans un coin du bureau de Jean, avant de prendre place en face de cette dernière. Il était complétement guéri et plus important, reposé. Cela ne signifiait pas qu'il avait réussi à remettre toutes ses idées en place, mais il y travaillait.

L'avertissement de Kaeya le rendait méfiant, mais il accorda toute son attention à Jean.

— Tu te souviens de notre discussion, je présume.

Diluc hocha la tête, et elle poursuivit :

— La commission n'a pas seulement fait appel à nous, comme tu as pu le constater. Le problème étant qu'à force de multiplier les ordres de mission, les agents vont se marcher dessus, et c'est un euphémisme. Cependant, la mission est capitale : Inazuma est une nation qui est trop fragile pour être délaissée et les Commissions représentent le dernier rempart contre l'illégalité et l'anarchie.

Elle marqua une pause et Diluc, qui avait compris qu'il y avait plus, attendit. Elle reprit alors, et il serra sans le savoir les doigts sur l'accoudoir :

— Le compromis m'a paru naturel et j'espère qu'il en sera de même pour toi, Diluc.

— C'est-à-dire ?

Il n'arrivait pas à voir où elle voulait en venir, et pourtant le tout aurait dû lui apparaitre clairement au vu des informations qu'il avait.

Mais l'expression de Kaeya sur laquelle il repassa et la prudence de Jean ne pouvaient indiquer qu'une seule chose qu'elle confirma en annonçant :

— Il faut que nous travaillions avec les Fatui.

— Les Fatuis…

Jean hocha la tête pour répondre à la question de Diluc, qui n'en était pas une.

— Avec Dottore, acheva-t-elle.

Elle l'avait dit doucement, comme si elle lui chuchotait à l'oreille et ne l'annonçait qu'à lui, comme si elle le murmurait doucement contre son cœur qui se serra si violemment qu'il sut qu'il était vivant – et qu'il aurait préféré le contraire.

Il ingéra la nouvelle. Le silence s'installa pour lui laisser le temps de se faire à l'idée que finalement, sa vie n'était qu'une boucle sans fin. C'était dans ce même bureau qu'il avait entendu deux an plus tôt ce prénom pour la première fois, incapable alors de mesurer la portée qu'il aurait sur son existence.

— Je suppose que je dois préparer mes affaires ?

Sa voix ne lui appartenait pas, son corps non plus et toute sa réflexion s'était retranchée derrière un zèle pur. Mais il valait mieux lui que les souvenir.

Jean hocha lentement la tête en lui tendant un dossier assez rempli : l'ordre de mission, que Diluc prit sans réfléchir. Il sentit les yeux de Kaeya lui brûler la tête quand il s'excusa. Une fois dans le couloir, il contempla d'un air vide la chemise entre ses doigts.

Il allait devoir travailler avec les Fatui- non, avec Il Dottore qui ne voulait rien d'autre que sa mort et qui apparemment avait choisi d'en faire un jeu. Lors de leur première rencontre, Diluc avait su s'imposer et lui faire passer l'envie de se servir de lui comme cobaye, mais il n'était pas sûr de pouvoir réaliser le même exploit aujourd'hui. Il y avait cette fragilité supplémentaire qui habitait maintenant leur relation et cette crédibilité qu'il avait abandonnée à Liyue, la figeant dans un fragment de temps en pensant qu'il n'y reviendrait jamais.

Il avait, de toute évidence, eut tort sur tous les points.


Son avion était dans une heure encore, mais Diluc avait décidé de prendre de l'avance et de quitter la ville le plus tôt possible pour éviter Kaeya, Kaeya qui le toisait maintenant de haut en bas, posté à la porte principale. Il avait croisé les bras sur son torse et l'éclair amusé au fond de ses yeux en aurait presque été rassurant si Diluc avait un jour était intimidé par lui.

— Je te connais trop bien, à force.

Diluc leva les yeux au ciel.

— Au revoir, alors.

— Je pense que tu devrais quand même m'expliquer ce qu'il se passe, si je me retrouve à devoir écrire ton testament.

Diluc secoua la tête et fit un pas de côté pour passer, mais Kaeya tendit le bras devant lui. Au fond, il savait bien que son frère ne voulait pas de véritables réponses mais plutôt une garantie de sa survie. Diluc pouvait le comprendre : c'était lui qui lui assignait ses missions, mais la seule fois où il ne l'avait pas fait, il l'avait vu revenir profondément bouleversé.

— C'est en lien avec ton infiltration, c'est ça ? Tu vas retrouver Dottore ?

Comme à chaque fois, le nom faisait à Diluc l'effet d'une tasse de café trop chaude ingérée trop vite.

— Ça ne te regarde pas, Kaeya.

Son frère soupira.

— Qu'est-ce qu'il s'est passé pour que dès que quelqu'un le mentionne tu te transformes en porridge mal digéré ?

Diluc fronça les sourcils.

— Rien, dit-il trop agressif.

— C'est parce qu'il te fait peur ?

L'indignation faillit prendre Diluc de court. Aucun Dottore d'aucun univers ne parviendrait jamais à lui faire peur. Ce n'était certainement pas par crainte qu'il se sentait trembler à chaque fois qu'il se plongeait un an en arrière.

En revanche, s'il était parfaitement honnête, l'idée d'aller passer des mois de mission seul avec lui ne le rassurait pas complètement.

Kaeya dut sentir qu'il avait touché un point sensible, puisqu'il se pencha en avant, s'invitant dans l'espace personnel de Diluc en plissant les yeux.

— Donc, il est spécial. C'est à cause de lui que t'es revenu plus tôt que ce que tu pensais. Parce qu'il a menacé ta couverture, c'est ça ? Tu es pourtant discret.

Diluc le fusilla du regard. Il n'aimait pas la tournure que prenaient ses suppositions.

— Laisse tomber.

Kaeya leva les yeux au ciel.

— On dirait presque que t'essayes de le protéger.

Le rythme cardiaque de Diluc s'accéléra et il voulut empêcher ce qu'il voyait se former sur le visage de son frère mais trop tard : la réalisation s'y lisait.

— C'est ça. Tu tiens-

Diluc plaqua ses mains sur sa bouche, le cœur contre les tympans. Il se maudit de ne pas être resté impassible mais c'était toujours ainsi : tout ce qui pouvait faire office de porte à souvenir était relégué au rang de banni.

— Tais-toi, Kaeya. C'est passé.

Diluc avait fini par se faire à l'idée que ni pour lui ni pour Dottore les instants passés ensemble ne représentaient quoi que ce soit. Le fait qu'il sente encore parfois un souffle sur sa nuque et qu'il se réveille de temps en temps avec l'impression que quelque chose manquait n'avait rien à voir, faisant office d'horribles effets secondaires d'un mensonge dont il ne savait pas se débarrasser.

Peut-être que les dieux lui offraient maintenant une véritable occasion de tourner, d'arracher la page qui tournait en boucle dès qu'il fermait les yeux un peu trop longtemps – la proximité, l'odeur de chimie et d'artificiel, les doigts sur sa peau et le souffle sur sa nuque et les yeux qui le sondent et qui le scrutent.

Kaeya ne rajouta rien, sûrement trop occupé à digérer ce que Diluc peinait encore à avaler.

Ce dernier posa une main sur l'épaule de son frère et le dépassa. S'il restait plus longtemps, il ne partirait pas.

— À bientôt.

Il entendit sa réponse et puis sortit complétement de la ville. Les rues pavées n'autorisaient pas la motorisation mais quand un déplacement nécessitait d'aller au moins jusqu'à l'aéroport, Diluc avait l'occasion de prendre son moyen de transport préféré. Laissant ses considérations derrière lui, il enfourcha la selle de sa Honda avec un soupir résigné.


Diluc aurait voulu arriver bien avant Dottore, mais rien ne lui permettrait jamais d'avoir cet avantage. Le scientifique l'attendait de pied ferme à la sortie de l'aéroport, et déjà il ne savait plus comment exister. Il mit ses mains dans ses poches, les en enleva, les y remit, et décida d'abandonner l'idée de se tenir droit.

— Diluc, comment va ta jambe ? l'interpella immédiatement Dottore, un large sourire peint sur ses lèvres froides.

L'interpellé le fusilla du regard.

— Très bien merci. Aurais-tu perdu de ton efficacité ? railla-t-il en se rendant compte qu'il ne pouvait tout simplement pas laisser couler son arrogance.

Sans attendre sa réponse, Diluc s'éloigna déjà du grand bâtiment en verre en direction de leur hôtel. Une chose n'avait pas changé au moins : alors qu'il se contentait normalement de laisser les remarques lui glisser dessus, avec Dottore plus rien ne l'empêchait de mordre en retour. Au contraire, c'était presque comme s'il en avait l'obligation.

Il regarda autour de lui. Inazuma était tout à fait différente des quelques photos qu'il en avait vues, sûrement parce qu'il avait atterri en périphérie. Là où Mondstadt gardait encore de sa fraîcheur, le pays constitué d'une multitude d'îles, de presqu'îles et d'archipels ne savait définir son identité en conciliant la multitude qui l'habitait. Ainsi, chaque portion de territoire avait sa particularité. Ici par exemple, rien n'avait su battre l'avancée de la zone industrielle et la fumée au-dessus de leur tête n'était pas trompeuse.

C'était ici aussi que d'après les renseignements de Diluc, les premières émeutes instiguées par Baal avaient eu lieu : il était logique que les ouvriers soient les premiers concernés lorsqu'il s'agissait de réformer un État – et encore plus de le renverser.

— T'aimes le bateau ?

Diluc fit semblant de se souvenir de la présence de son compagnon de fortune à ses côtés et haussa les épaules.

Puisqu'il ne développa pas, Dottore reprit :

— Tu sais, si on va passer du temps ensemble, autant qu'on apprenne à se connaitre.

L'agressivité passive était palpable au fond de sa voix. Diluc le fusilla du regard.

— C'est clair que j'ai beaucoup à apprendre, marmonna finalement Diluc plus pour avoir le dernier mot que pour véritablement répondre.

De toute façon, Dottore n'avait pas tort même au creux de son ironie : ils avaient tous les deux évolué de leur côté.

— C'est marrant que ce soit toi qui dises ça, considérant que je suis toujours dans la position dans laquelle j'étais lors de notre première rencontre. Toi, au contraire…

Encore une fois, l'agent de l'Ordre était tombé dans le piège Fatui, comme s'il suffisait qu'il retourne une remarque à Dottore pour que ce dernier lui rappelle les circonstances de leur séparation.

En un an, l'autre avait bien eu le temps de s'en remettre – en considérant au départ que leurs échanges l'avaient touché, alors Diluc était persuadé que ce n'était que pour retourner le couteau dans sa plaie. S'était-il montré si vulnérable lors de leur dernière entrevue ? Dans tous les cas, Dottore avait toujours eu une certaine affection pour le dramatisme excessif et même sa relation avec Diluc n'échappait pas à la règle. Tout n'était sûrement qu'une gigantesque farce, parce qu'il n'y avait aucun univers dans lequel le Fatui aurait vraiment pu lui en vouloir.

Un soupir de son partenaire le ramena à lui et il suivit son geste des yeux : il pointait du doigt une frégate un peu rouillée.

Puisque l'hôtel était situé sur l'île de Narukami, ils allaient devoir l'emprunter. Diluc leva un sourcil devant l'agacement évident de Dottore qui soupira une nouvelle fois.

— Un problème ?

Dottore souffla un bon coup.

— Tu te rends compte que même en mission diplomatique on doit se faire passer pour des touristes crédules ? On gagnerait plus de temps à menacer directement les gens.

Diluc leva les yeux au ciel.

— On ne passe déjà pas aperçu avec nos cheveux, et tu veux qu'on attire encore plus l'attention ?

— C'est vrai que c'est hors de question de me teindre. Toi non plus, d'ailleurs, tu perdrais la moitié de ton charme.

Diluc se racla la gorge et se dépêcha de rejoindre le bateau en espérant aller assez vite pour le laisser derrière lui. Si Dottore oscillaient autant entre commentaires désobligeants sur des événements fortuits et sous-entendus qui ne valaient pas grand-chose, c'est lui qui allait finir par le tuer.


La chambre qu'ils partageaient était à l'image de l'île : colorée, aux relents vieillots et au parquet grinçant. Ils n'y passeraient pas longtemps de toute façon et l'hôtel servait plus à leur couverture qu'aux quelques heures de repos qu'ils allaient avoir.

Une fois son installation faite, Diluc s'assit sur son lit et appela Jean pour qu'elle lui transmette les dernières informations.

Cela étant fait, il se tourna vers le scientifique qui rangeait ses vêtements par ordre de couleur dans la penderie :

— On a rendez-vous demain à dix heures avec Kujou Sara.

Seul un hochement de tête lui répondit, et Diluc se redressa.

— Je vais repérer.

Dottore soupira si fort que les manches du vêtement qu'il tenait s'agitèrent. L'agent de l'Ordre se tourna vers lui, déjà bouillant.

— Quoi ? siffla-t-il.

— Tu ne veux pas de ma compagnie ?

Serrant les poings et s'exhortant au calme, Diluc haussa les épaules.

— Viens si tu veux.

Comment était-ce possible de l'avoir laissé s'infiltrer si profondément dans son organisme ? Dottore lâcha ce qu'il tenait et le rejoignit dans l'entrée.

— Ce n'est pas parce-que je meurs d'envie de te tuer que je vais saboter mon job : si tu savais combien je gagne pour celui là-

Diluc arrêta volontairement d'écouter et ils sortirent.

Dehors, la nuit commençait à tomber. Les rues étaient déjà illuminées par de nombreux stands rayonnant de trop de couleurs pour les nommer. Ils apprirent vite que cette semaine était celle d'un festival particulier qui rassemblait de nombreux artisans, notamment des faiseurs de feux d'artifices traditionnels.

De nombreux présentoirs étaient remplis de fusées ou d'objets censés faire du bruit, causant la détresse des parents qui couraient sans cesse après leurs enfants. D'autres stands, plus classiques, offraient simplement à manger ou des figurines souvenir.

Ils évitaient la foule du mieux qu'ils pouvaient, mais elle avait toujours servi à leur discrétion. Dottore se pencha alors vers Diluc, esquivant un groupe d'amis un peu bruyant.

— C'est presque romantique, susurra-t-il en s'appuyant sur son bras.

Pourquoi les Fatui se devaient-ils de toujours tout ruiner ? Diluc s'arracha à sa contemplation des environs pour lever les yeux au ciel. Il secoua sèchement son bras et fit un pas de côté, ignorant comment son cœur prenait maintenant plus de place contre ses tympans que le bruit ambiant.

Huile, artificielle, odeur de chimie et odeur de propre qui l'entoure et qui l'enveloppe. Des mains sur ses hanches et une figure qui lui murmure à l'oreille que rien n'est terminé, et-

— Regarde celui-là, c'est toi, pouffa Dottore moqueur en lui fourrant entre les doigts une figurine.

Diluc haussa un sourcil, agacé par sa désinvolture. Ils avaient déjà assez perdu de temps et il leur fallait continuer le repérage, mais au moins il sortait de ses pensées.

Il détailla la figurine, remarquant d'abord sa tignasse rouge et puis son expression tirée : c'était apparemment la représentation d'une divinité locale en colère. Diluc la reposa là où elle avait été ôtée mais ne parvint pas à ignorer Dottore qui ricanait à côté de lui.

— Je vois que ton sens de l'humour est toujours au point mort.

Le scientifique rit de plus belle, mais Diluc n'y reconnut rien de naturel.

Ils arrivèrent finalement au bout des stands et débouchèrent sur une place entourée de restaurants plus accueillants les uns que les autres.

— Alors comment tu trouves Inazuma ? demanda Dottore par-dessus la foule.

Diluc ne le regardait pas – peut-être que ne lui adresser aucun regard l'aiderait à l'ignorer. Il haussa tout de même les épaules.

— Normale.

— C'est donc ta poésie qui te perdra. T'as faim ?

Diluc considéra la question. L'appel de la nourriture autour de lui était fort, certes, mais passer plus de temps encore en tête-à-tête avec Dottore allait lui demander plus que du courage.

Mais il devait se faire à l'idée : il n'était pas son partenaire pour son incompétence, après tout.

Il hocha la tête et très vite, ils se retrouvèrent assis en terrasse. C'était une vision familière et si on y rajoutait les bruits du port liyuéen, c'était presque un souvenir.

Après s'être fermé à tous les commentaires de Dottore – et il y en avait un tas : sur les gens, la nourriture, l'ambiance, le bruit, l'odeur ou encore la pluie qui ne tarderait pas à venir–, Diluc releva la tête de son plat en le voyant se pencher vers lui.

Méfiant, il attendit la suite qui ne tarda pas :

— Je t'ai manqué ?

La question le prit de court, mais il empêcha son raclement de gorge de justesse. Au vu de son regard qui ne le lâchait pas, Dottore attendait une vraie réponse. Que Diluc le veuille ou non, il ne pouvait la lui fournir.

Que dire de toute façon ? Contre son gré, Diluc avait passé les six premiers mois après son retour à revoir ses gestes et ses habitudes comme pour les imprimer derrière ses rétines plutôt que de s'exhorter à oublier, et maintenant il était coincé avec une pile de souvenir impossible à trier. Ce n'était pas du manque, c'était un piège insidieux duquel il ne pouvait sortir et qui l'empêchait de faire son job correctement – parce-que comment être sûr que sortir de Mondstadt ne le ferait pas croiser sa route ?

— Je prends ça pour un oui, fanfaronna alors Dottore qui ne sembla pas perdre une miette de sa réflexion.

Diluc masque sa frustration comme il put, mais à force son impassibilité se faisait traîtresse.

— Ne te méprends pas, articula-t-il finalement. J'ai juste besoin de toi pour la mission, et j'ose espérer ensuite ne plus jamais croiser ta route.

C'était un peu comme avoir une deuxième chance à leur relation et Diluc comptait bien l'exploiter pour garder ses distances.

Il ne parvint pas à lire le fond des yeux de Dottore, pas vraiment, et puis le scientifique se contenta de lui offrir un rictus.

— Si ça t'aide à dormir la nuit, Diluc.

Son nom, encore, presque susurré tant il était provoquant. L'interpellé revint à son repas sans attendre, incapable cette fois de rétorquer quoique ce soit.


Kujou Sara était une petite femme, mais sa poigne avait assez de répondant pour que même Dottore ne fasse pas de remarques intempestives – au moins durant les cinq premières minutes.

Ils avaient convenu de se retrouver dans un café, et la conversation tourna doucement autour de quelques politesses avant de véritablement en venir au fait.

— Parlez-nous de Baal, demanda Diluc tout en regardant son partenaire du coin de l'œil qui semblait fasciné par la collection de plantes factices d'une étagère à proximité.

Kujou Sara se redressa, imperceptible mais assez tout de même pour que Diluc note sa gêne. Elle commença son récit :

— Son identité n'est pas connue de nos services. Nous savons à peine si c'est un homme ou une femme, et-

— À peine ?

Diluc fronça les sourcils en direction de Dottore pour lui intimer de la laisser parler. Le concerné haussa juste les siens, feignant l'innocence alors que la jeune femme lui répondit :

— Nous pensons que c'est une femme. Les quelques missions que nous avons menées sur la personne nous ont donné de légers indices penchant dans cette direction.

— Ce n'est pas assez, alors, conclut le scientifique en retournant à ses plantes.

Diluc espéra que si lui-même passait outre l'impolitesse flagrante de Dottore, peut-être Sara pouvait-elle en faire de même. Heureusement, elle semblait surtout pressée d'exposer le problème en détails :

— Dans tous les cas, nous savons que cet individu est apparu en tant que figure importante il y a environ deux ans. Il ou elle a passé quelques temps à rassembler un groupe de soutien significatif avant de se montrer vraiment. Les gens qui le ou la suivent sont souvent issus de la même classe sociale.

Dottore tourna un œil intéressé dans leur direction lorsqu'elle fit glisser sur la table une enveloppe. Elle accrocha leurs regards en terminant :

— Voilà quelques-uns que nous avons réussi à identifier.

C'était donc là le véritable objet de la rencontre.

Le scientifique vint se rasseoir à côté de Diluc, si rapidement que son odeur flotta dans l'air un instant encore. L'agent de l'Ordre s'accrocha à sa curiosité pour ne pas perdre le fil :

— Faut-il les éliminer ?

Tout dépendait de l'ordre de mission, après tout. Bien que les grandes lignes disaient se débarrasser de Baal, peut-être y avait-il plus à faire. Mais Sara secoua doucement la tête.

— Nos propres agents s'en occupent. Nous aimerions que vous soyez véritablement concentrés sur l'objectif principal. En revanche, il se peut que l'un d'eux connaisse une façon de joindre Baal, dit-elle en tapotant le dossier du bout de ses doigts.

Diluc nota distraitement ses ongles rongés avant de récupérer l'enveloppe sous l'œil attentif de son partenaire, et l'entretien ne tarda pas à se terminer sur une poignée de main cordiale.

Une fois tous les deux, il récupéra les documents et offrit la moitié du tas à Dottore sans un mot.

La pile devant lui commençait par le portrait d'un homme d'une trentaine d'années, originaire de Snezhnaya. Il l'échangea sans attendre avec l'un de ceux de la pile de son partenaire et ne s'en rendit compte qu'en examinant le nouveau profil.

Peut-être que ça n'aurait pas dû représenter autant, peut-être qu'il n'aurait pas dû se souvenir à quel point les criminels de son pays d'origine intéressaient Dottore et comment, lorsqu'ils étaient tous les deux à Liyue, il avait cet air particulièrement éveillé lorsqu'il s'agissait d'eux.

Il se souvint de cette phrase que sa mère lui chuchotait quand il se disputait avec Kaeya, et ne put s'en débarrasser. Elle s'accrocha à ses pensées comme un parasite mal placé, et chaque mouvement de Dottore la remettait au premier plan de sa réflexion.

Il se souvint qu'au fond, être connu c'est un peu être aimé.


La première nuit fut l'équivalent d'une démangeaison désagréable, mais la seconde fut bien pire. Ils partaient le lendemain aux aurores pour rejoindre une planque. Ayant réussi à identifier et retrouver l'un des hommes suspectés d'être en relation avec Baal, ils comptaient maintenant observer ses allers et venues.

Bien sûr, il fallait pour cela qu'ils soient reposés, mais Diluc était incapable de fermer l'œil.

À quelques centimètres de là dans le lit voisin, il pouvait clairement voir les draps de Dottore se soulever et s'abaisser au rythme de sa respiration, mais même le savoir endormi ne suffisait pas à l'apaiser.

Il n'était pourtant pas angoissé à l'idée du lendemain : il avait fait de nombreuses planques avec le scientifique lorsqu'ils attendaient le moment idéal pour assassiner leur cible. Certes, l'envie mutuelle de s'entretuer était de plus, bien que leur première rencontre ait été teintée d'une certaine animosité – poignée de main, soupir ou sourire en coin : dur à dire. Moqueries et intitulé de la première mission : un test. Bonne équipe – excellente cohésion.

Diluc retint un soupir, même s'il savait d'expérience que Dottore avait le sommeil bien trop lourd pour être dérangé.

Il se demanda combien de mots ils avaient échangé depuis le début, et se souvint des longues conversations qu'ils avaient il y a quelques temps déjà. Et là était tout le danger, là était tout ce qui le maintenait éveillé : il ne voulait pas se souvenir.

Superposer le présent et le passé n'apportait rien de bon, il le savait mieux que quiconque : sa relation avec Kaeya en avait assez pâti comme ça. Mais il ne pouvait s'empêcher de détailler les contours de la tignasse de son voisin et penser – il s'approche et il se penche et il l'embrasse comme il aurait certainement embrassé le plus beau tableau du monde : avec déférence.

Retrouver Dottore dans son quotidien avait entrebâillé la porte de ses souvenirs, et il ruminait ce qui en sortait, ce qu'il n'arrivait pas à enfermer. Parce qu'il savait qu'il n'aurait pas dû céder aux avances ni même en offrir en retour, il ne pouvait pas se permettre une deuxième erreur.

Il aurait dû parler de la première à Jean immédiatement en rentrant, mais assassin et Ordre ne faisaient que se frôler sans se toucher sans quoi tous perdaient de leur identité – alors comment expliquer ?

Et puis le dire c'était voir dans les yeux des gens des rappels dont il n'avait pas besoin, comme quand Kaeya le voyait se crisper en passant près d'une église et qu'il sentait les rouages de son esprit se souvenir comme lui se souvenait. Mais ce qui s'y trouvait vraiment n'appartenait qu'à lui, et il en allait de même pour ce qu'il avait laissé à Liyue.

Il se souvint alors d'une discussion, assis sur un pont désert au milieu de la nuit, et qui contredisait un peu ce qu'il se disait : il y avait des choses qu'il avait racontées, des états d'âme qu'il avait confiés et que maintenant, il aimerait arracher de la tête de celui qui dormait profondément.

Diluc en était certain maintenant : il ne fermera pas l'œil de la nuit. Il essaya un peu de suivre la respiration de Dottore, mais cela ne l'aida qu'à imaginer sa chaleur et la douceur qu'il avait – celle qu'il lui connaissait, qu'il ne montrait pas et qui résidait dans chacun de ses gestes.

Il voulait juste que ça s'arrête.


Le réveil fut aussi dur que prévu, mais Diluc parvint tout de même à ne réagir qu'à très peu de provocations venant de son partenaire.

Le lieu de la planque ressemblait à tous les autres : une usine désaffectée sur les quais, à quelques kilomètres à peine de l'aéroport. Apparemment, le centre du mécontentement ouvrier était si prenant qu'il restait à la source. L'intérieur était aussi vivable qu'il fallait qu'il le soit pour rendre une illusion correcte : une salle de bain nue reliée à une large pièce qui servait de cuisine, de salon et de chambre. Autant dire que l'intimité n'avait pas sa place ici, ni les caprices.

Pourtant, les dieux savaient que Dottore en était le roi.

Il ne fit pourtant aucune remarque lorsqu'ils analysèrent les lieux pour la première fois et ne rechigna pas non plus à aider Diluc pour installer le matériel nécessaire à leur filature immobile : des appareils photos aux fenêtres et de quoi capter quelques communications téléphoniques.

Ils furent prêt en fin d'après-midi et alors qu'ils s'attelèrent à cuisiner la première boîte de conserve qui tombèrent entre leurs mains, il fallut qu'ils se mettent d'accord sur les tours de garde.

— Je commence, annonça immédiatement Dottore.

Diluc haussa un sourcil devant tant d'enthousiasme. Peut-être voulait-il le tuer durant son sommeil.

— Tu veux me tuer ?

Dottore eut un rictus, mais son hésitation latente ne passa pas inaperçue.

— J'ai trouvé pire encore. Je te refais croire que je suis super sympa comme ça tu me redis tous tes secrets, et après surprise : je te révèle que je suis dans le clan adverse.

Diluc arrêta ce qu'il était en train de faire pour lancer un regard exaspéré dans sa direction. C'était de pire en pire. Il décida difficilement de ne pas relever et l'aperçut du coin de l'œil aller s'installer sur la chaise près de la fenêtre.

Penser qu'ils en avaient au moins pour deux semaines comme ceci et qu'autrefois, cette optique aurait été largement mieux accueillie pinça un peu le cœur de l'agent de l'Ordre, mais il s'était déjà assez attendri la veille pour perdre encore plus de temps. Peut-être devait-il procéder ainsi : laisser sa nuit à ses souvenirs et supporter ses journées avec plus de désinvolture.

Il n'ajouta rien et puis vint s'asseoir à côté de Dottore en lui tendant l'assiette maintenant remplie de raviolis plus que suspects. Le silence s'étira, et il reconnut là la méthode de manipulation préférée de son père quand il était enfant : la patience, parce qu'au fond, tout enfant finit par avouer ce qu'il sait si on lui en laisse la place.

Mais Diluc tint sa langue : que pouvait-il dire de plus de toute façon ? Il se contenta de se concentrer sur les scènes devant lui, suivant du regard un passant et sa poussette, une dame et son chien, un groupe d'adolescent s'étant visiblement roulés dans la boue…

Jusqu'à ce qu'un raclement de gorge ne l'interrompe dans sa contemplation éclairée, jusqu'à ce qu'il relève les yeux pour trouver ceux de Dottore, qui le renvoyaient toujours à des endroits qu'il préférait ne pas explorer.

— T'as pas très bien dormi.

Ce n'était pas une question. Diluc se tendit. La suite ne vint pas. Que Dottore remarque ses cernes et son agitation, certes. Qu'il en fasse une remarque, d'accord. Mais il ne pouvait pas se permettre de faire le lien avec sa soudaine passivité ou sa presque sollicitude.

— Arrête, finit-il par marmonner.

Dottore lui servit un regard plein de fausses questions qui donnèrent envie à Diluc de lui arracher les yeux, mais – le regard qui le brûle et qui reflète trop bien ses cheveux, et les lèvres sur les siennes.

— Tu sais très bien, finit-il par répondre à ses interrogations silencieuses en agitant la main.

— D'être sympa ?

Diluc hocha la tête.

— T'as peur que mon plan fonctionne ? redemanda Dottore.

L'agent de l'Ordre leva les yeux au ciel. Comment était-il censé mener sa mission à bien avec un partenaire pareil ?

— Il n'y a pas de plan, marmonna-t-il.

Tout devenait brouillon quand leurs conversations s'étendaient et que Diluc n'avait plus le contrôle sur ce qu'il y avait à dire. Il aurait voulu avoir la prévision facile de Jean, celle qui lui permettait de toujours dire ce qu'il fallait au bon moment. Mais non, il parvenait à peine à lire entre les lignes – sauf quand il s'agissait de Dottore. Tout était une exception avec lui, apparemment. Peut-être parce-que les sous-entendus étaient sa seule manière de communiquer, comme s'il ne disait jamais rien franchement.

Diluc se promit de ne plus détacher ses yeux de la rue.

— T'as raison, finit par dire Dottore, trop doucement. Il y a pas de plan. C'est à ton tour en plus.

Le ton avait baissé, comme si avec l'arrivée de la nuit, il fallait qu'ils se mettent eux aussi à chuchoter.

— De me venger ?

— Ouais. Tu veux me tuer ?

Diluc comprit qu'il attendait la vérité, et se figura que la lui donner ne lui coûtait rien. Il aurait voulu lui faire croire que oui, peut-être dans une autre vie, mais il s'accrochait à ses yeux flamboyants et à ses manières joueuses d'acteur et à ses sourires en coin avec autant de force que s'il allait tomber d'une falaise mal renforcée, alors mentir n'avait aucune utilité. Ce n'était pas la bonne vie pour le tuer.

S'il ne l'avait pas embrassé à Liyue, s'il n'avait pas laissé le cadre et ses remarques l'atteindre, alors peut-être…

— Non. Je ne veux pas te tuer.

Dottore pouffa, peut-être devant tant de sincérité. À ses yeux, il n'y avait pas pire crime que celui de s'ouvrir – parce que la fois où lui aussi s'était offert, Diluc était parti. Il ne se sentait pas coupable et ne le serai jamais, parce que c'était là son devoir, mais il se sentait bien plus désolé d'avoir dû le quitter lui. Quoique pour Dottore, il s'agissait sûrement plus d'une vengeance procédurale que véritablement sentimentale.

— Dommage pour toi. Je rêve que de ça.

Diluc ne tint pas sa promesse et glissa un œil dans sa direction.

— Vraiment ?

— Vraiment.

Ils laissèrent le silence reprendre ses droits, assez longtemps pour que tous les deux se souviennent pourquoi ils étaient là.

La rue n'était plus aussi animée qu'avant : les habitants du coin avaient sûrement appris à leurs dépens que les environs n'étaient plus sûrs. Il y avait à peine un réverbère capricieux pour leur tenir compagnie.

Diluc redoubla d'attention. Pourtant, quelque chose s'infiltrait dans son cerveau et caressait ses certitudes, les alertant sur la qualité des illusions par lesquelles elles se laissaient bercer. Il fallait qu'il en ait le cœur net, et peut-être aurait-il dû attendre la fin de leur mission pour cela mais il avait beau être patient, ce qu'il était ou qui il était lorsqu'il se trouvait en présence de Dottore n'avait, comme toujours, aucune importance.

— Pourquoi tu ne l'as pas fait alors ?

Dottore lâcha la rue des yeux.

— Tu tuer ?

— Tu aurais pu, rétorqua Diluc en hochant la tête. Plus maintenant, mais la dernière fois.

Dottore eut un rictus, mais il ne paraissait pas entier, comme s'il avait laissé la moitié pour enfin dévoiler un peu plus de ce qu'il voulait vraiment. Lui tirer les vers du nez avait toujours été ardu, et plus encore maintenant que la confiance qui régnait entre eux autrefois était réduite à néant.

— J'aurais pu, confirma-t-il, mais il n'y avait rien de satisfaisant alors que je venais de te surprendre.

— Tu dis ça comme si ça aurait été facile.

Dottore hocha la tête.

— Bien sûr que oui. J'avais la surprise et le poison de mon côté.

Diluc souffla un peu, amusé.

— Tu les as toujours. Et je suis toujours là.

— Tu l'as dit toi-même. Nous sommes partenaires.

Diluc plissa les yeux dans sa direction, parce qu'il avait bien conscience de la moquerie latente au fond de sa voix.

— Je ne pensais pas que ça aurait vraiment de l'importance.

Dottore se contenta d'hausser les épaules en attrapant les jumelles de nuit qu'ils avaient, profitant d'avoir le regard de Diluc sur lui pour en faire tout un spectacle de l'ignorer.

Ce dernier retint un soupir en levant les yeux au ciel. Le début de leur relation lui revint en mémoire et il savait que pour apprivoiser Dottore, le temps était la seule option. Seulement, ce n'était plus possible maintenant.

— Il est là, annonça finalement le scientifique.

Et eux n'étaient pas là pour mettre fin à tout ça, après tout, même si Diluc semblait s'évertuer à oublier de ne pas continuer à lui parler.

Il se saisit des jumelles que lui tendit son voisin et put apercevoir effectivement un homme répondant au portrait qu'ils avaient traverser la route et rejoindre un entrepôt sur le chemin d'en face. Immédiatement, Diluc nota ce déplacement dans le carnet prévu à cet effet.

Il leur fallait maintenant faire particulièrement attention aux autres entrées dans ce bâtiment ainsi qu'à l'heure de sa sortie.

— C'est sûrement une sorte de réunion, dit Dottore en apercevant d'autres personnes suivre les pas de leur suspect.

Chacune d'entre elles fut prise en photo par l'appareil prévu à cet effet. Une fois la carte mémoire pleine, ils l'enverraient au quartier général pour les développer et les intelligences nécessaires s'occuperaient de les identifier.

Le reste de la nuit passa en silence et quand Diluc estima qu'il en avait assez, il annonça qu'il allait se coucher. Après tout, Dottore tenait sa parole en général – quand il la donnait correctement ceci dit.

Il s'installa sur un de leurs deux matelas de fortune, tirant vers lui une pile de couverture, conscient que ça ne changerait pas grand-chose : il s'agissait presque de dormir à presque le sol, bien sûr qu'il aurait froid. Heureusement, après sa courte nuit et la concentration que lui avaient demandé les dernières heures, il était trop fatigué pour rechigner et ne pas s'endormir immédiatement.

Trois jours passèrent ainsi. Ils n'échangèrent pas plus que quelques mots d'usage. Ils prenaient leur repas ensemble mais gardaient les yeux fixés sur la route, et la fatigue ne se faisait pas encore sentir comme ils en avaient fait l'expérience les fois passées. Forcément, ne pas rester debout le plus tard possible pour échanger avec son partenaire leur offrait des repos bien plus longs et plus réparateurs.

Et forcément, la non-superposition des souvenirs avec ce qu'ils vivaient maintenant était pratiquement impossible pour Diluc. Il peinait à se concentrer, et tout était la faute de Dottore, de ses yeux et des marques qu'il aurait pu laisser sur sa peau.

Certes, il l'avait cherché en partant, et- voilà qu'il se laissait encore avoir par une spirale de pensées qui tournait en boucle dans son esprit. Comment un simple individu pouvait-il porter une force remémoratrice aussi demandante ?


Diluc inspira, fixa le panneau du concessionnaire automobile qui trônait en face de leur fenêtre et qu'il connaissait maintenant dans les moindres détails.

Le silence était trop pesant, et c'était sûrement parce qu'il n'était pas dans les habitudes de Dottore de le laisser s'installer aussi longtemps.

Leur cible avait un planning assez régulier et reviendrait très certainement ce soir-là, comme tous les soirs aux alentours de vingt-trois heures. Leur hypothèse d'une réunion journalière était donc certainement la bonne, mais impossible de savoir si Baal en était. Les autres participants avaient été identifiés, mais il était encore trop tôt pour les incriminer : la plupart n'étaient que des ouvriers d'un secteur avoisinant. Difficile de dire qu'ils fomentaient un complot quand il n'y avait pas d'accès à ce qui se disait.

— On devrait le prendre en filature, annonça alors le scientifique en posant sa main sur sa cuisse pour attirer son attention.

Diluc fut tellement surpris qu'il tourna la tête dans sa direction un peu violemment, ne dissimulant rien de son étonnement.

— De ?

Il ne devait pas avoir l'air fin, comme en témoigna le rictus de son partenaire lorsqu'il ôta ses doigts et qu'il emmena avec lui la chaleur qui les accompagnait.

— Notre suspect. Le prendre en filature, et mettre un micro dans son parapluie ou quelque chose comme ça.

— Il n'a pas de parapluie, fut tout ce que Diluc arriva à prononcer, parce-que les yeux de Dottore le transperçaient.

— T'as perdu tes neurones pendant la nuit, Diluc ?

Toujours son prénom, toujours presque doux entre ses lèvres. Il se secoua mentalement. Peut-être n'avait-il jamais été maître de lui-même si c'était pour perdre le contrôle à ce point.

Il grinça des dents.

— Comment tu vois les choses, alors ?

Dottore haussa les épaules comme s'il n'avait pas élaboré un plan infaillible, comme toujours lorsqu'il proposait quelque chose. Le nombre de fois où il était persuadé d'avoir raison – et où c'était justifié – avait toujours étonné Diluc.

— On le suit quand il ressort cette nuit, on met un micro dans sa voiture une fois qu'il est arrivé.

— Comment tu veux le suivre sans moyen de transport ?

Dottore agita ses sourcils un instant, et Diluc leva les yeux au ciel.

— Tu me sous-estimes si tu penses que je ne peux pas en trouver en moins de deux heures, trésor.

Après un soupir, l'agent de l'Ordre considéra réellement la proposition, faisant fi du surnom qui aurait dû l'agacer plus intensément. Il était vrai qu'ils en apprendraient plus, mais ils n'avaient encore pas de certitudes quant à la routine de leur suspect. Comment savoir s'il viendrait encore le lendemain ?

— Essaye toujours, annonça Diluc en haussant les épaules.

Dottore le prit sûrement comme un défi personnel, puisqu'il quitta immédiatement sa chaise en prenant son téléphone, ignorant les regards désapprobateurs de l'agent. Ce dernier reprit l'observation de la rue, réfléchissant tout de même à la meilleure façon d'obtenir des informations si filature il y avait.

Bien sûr, mettre la voiture sur écoute était une bonne idée. L'idéal serait d'y trouver un vêtement que le suspect portait souvent – la veste de son uniforme d'ouvrier, par exemple.

Mais peu importait au fond : impossible pour Dottore de trouver un moyen de transport en moins de deux heures.


Diluc se retrouva une heure et demie plus tard à l'arrière du bâtiment qu'ils occupaient, un casque en main et la boule au ventre.

Lorsque Dottore lui avait miraculeusement affirmé que oui, il avait de quoi se déplacer, il s'était attendu à accueillir une voiture banalisée – seulement, il avait devant lui une Yamaha R1 bleu flamboyant, si neuve qu'elle reflétait les alentours du parking et les quelques lumières des réverbères.

Demander à son partenaire comment il avait fait l'aurait tué, même s'il mourait d'envie de poser la question. Il la garda bien au chaud et s'attela au problème suivant : leur niveau de discrétion serait proche de zéro.

— Dans un quartier pareil en plus, souffla Diluc tout en ne pouvant s'empêcher d'admirer la machine qu'il avait en face de lui.

— J'ai trouvé quelque chose, et c'est franchement déjà ça, affirma Dottore en lui tendant les clés.

L'agent de l'Ordre les prit en main et les admira comme s'il s'agissait d'une relique antique. Quiconque pouvait prétendre avoir mis ses mains sur un guidon pareil était pour lui l'équivalent d'un dieu vivant.

— Et puis, continua Dottore, ça te plaît non ?

Diluc aurait beau faire tous les efforts du monde, ce n'était pas quelque chose qu'il pouvait dissimuler sur le moment. Surtout pas quand la question était affirmative à ce point, et que Dottore paraissait fier de lui faire plaisir. Ou peut-être de le mettre dans l'embarras, surtout.

— Ça ne change rien.

— Allez cowboy, arrête de rechigner et monte ou c'est moi qui conduis.

Diluc le regarda comme s'il venait de lui dire qu'il adorait Barbatos et secoua doucement la tête.

Il savait que Dottore avait raison, et il ne le laisserait pas mettre ses doigts indélicats près du guidon.

Il enfourcha la moto, insérant les clés. Une fois l'appareil redressé, il attendit sans un mot que Dottore se glisse derrière lui.

Encore un détail qu'il n'avait pas pris en compte : les doigts gelés de son partenaire se faisaient sentir même à travers les gants qu'il avait réussi à dégoter et caressait le ventre de Diluc, soudain hypersensible à toute sensation.

Il se crispa, Dottore raffermit sa prise, il inspira, et se promit que s'il devait mourir ce soir, ce ne serait pas de cette manière.

Ils étaient ensemble depuis presque une semaine, alors il était temps pour lui d'y accorder l'importance que leur relation méritait : aucune. Diluc inspira et se concentra, en essayant de ne pas penser à la façon dont les doigt de Dottore le caressaient presque. Il démarra.

Il rejoignit l'entrée du parking d'où ils seraient capables de voir leur suspect entrer dans sa voiture, et il éteignit le moteur pour gagner en discrétion. Dans tous les cas, les environs n'étaient pas assez éclairés pour qu'ils soient visibles et il avait calé l'appareil sous un grand renfoncement, empêchant toute lumière venant du bâtiment de leur faire une ombre.

S'appuyant contre le mur pour ne pas avoir à reposer pied à terre, il attendit.

Ce ne fut qu'une fois qu'il fut stabilisé, les yeux rivés sur la rue d'en face, qu'il se rendit compte que Dottore n'avait pas relâché son bras.

Arrivèrent alors les plus longues minutes de sa vie, et les dieux savaient que Diluc avait connu des situations bien plus délicates. Chaque inspiration le rapprochait de sa main, et chaque expiration réactualisait la position de Dottore qui suivait ses moindres mouvements. Il avait beau tenter de limiter son attention à ce qui se passait devant lui, il ne pouvait faire autrement que d'imaginer – imaginer s'il crispait ses doigts, s'il passait la main sous son haut, il la passe sous son haut et décide de ne plus le lâcher – mais Dottore bien sûr restait immobile, autant qu'il pouvait l'être, et Diluc tenta tant bien que mal de ne pas se noyer.

Il ne put même pas dire si son partenaire avait conscience de l'effet astronomique qu'il avait sur lui, ou bien s'il était trop concentré pour s'en rendre compte. Dans tous les cas, Diluc dut faire appel à tout ce qu'il lui restait de contrôle pour empêcher sa respiration de s'accélérer : si son trouble n'était pas remarqué, autant faire en sorte qu'il en reste ainsi.

Enfin, après ce qui parut être une éternité pour l'agent de l'Ordre, un mouvement s'esquissa en face et une porte s'ouvrit. Les participants de la réunion sortaient. Diluc s'accrocha à leur expression et trouva finalement celui qu'il attendait.

Leur suspect se dirigea lentement vers sa voiture, échangeant encore quelques mots avec des collègues avant de finalement ouvrir sa portière. Il la referma, mit quelques secondes supplémentaires à insérer ses clés, et puis démarra.

Diluc attendit encore, cette fois concentré sur son décompte interne. Il se raidit à dix, relança le moteur à sept, abandonna le mur qui lui servait de support à quatre et s'élança sur la route à un. Derrière, Dottore enlaça sa taille de son deuxième bras, et Diluc comprit à cet instant que tout son trouble avait été orchestré : bien sûr que le scientifique en avait joué.

Ce ne fut pas pour autant qu'il put calmer la tempête qui anima ses entrailles.

Il s'inséra dans la circulation après avoir tourné au coin de la rue qu'ils occupaient, repérant à quelques voitures de là celle qui l'intéressait. Le tout était de ne pas s'en éloigner, tout en gardant une distance respectable. Ce n'était pas si grave s'il entrait dans le champ de vision de sa cible – comment faire autrement avec la couleur de son véhicule – mais l'important restait de ne pas y apparaître de manière répétée.

Le problème était qu'il ne connaissait rien des rues à traverser. Cependant, Dottore avait apparemment étudié les plans : ils arrivèrent à un rondpoint et plutôt que de suivre directement leur suspect, il lui intima d'un glissement de doigt de prendre la sortie suivante.

Le geste fut remplit de tant de sous-entendus d'habitude et de familiarité que Diluc se sentit vomir, et pourtant il s'était déjà exécuté. C'était un automatisme qu'il ne connaissait pas, un code corporel que tous les deux n'avaient jamais partagé et pourtant, il répondait.

Encore, encore et toujours, Dottore disait et Diluc faisait, changeant tout son être si c'était nécessaire.

Il continua ainsi de suivre les indications de son passager et ils arrivèrent très vite dans un labyrinthe résidentiel. Encore quelques tournants et ils retrouvèrent la plaque d'immatriculation maintenant familière aux yeux de Diluc. Il resta toujours à bonne distance, jusqu'à ce que la voiture s'arrête en face d'une maison presque traditionnelle si ce n'était pour ses briques rougeâtres, accordées elles aux usines environnantes.

L'agent de l'Ordre se gara au début de la rue, coupant immédiatement le moteur pour ne pas être entendu. Ils descendirent du véhicule sans attendre et regardèrent le suspect rentrer chez lui.

Diluc n'accorda pas un regard à Dottore lorsqu'il ôta son casque et compta à nouveau, une fois l'homme disparu derrière ses portes. Ils attendirent assez longtemps pour s'assurer qu'il n'avait rien oublié dans sa voiture puis se faufilèrent entre celles qui étaient garées sur le bas-côté, évitant d'être vus par les voisins curieux. Heureusement, ils ne croisèrent aucun passant.

— Peut-être qu'on devrait attendre qu'il dorme, murmura finalement Dottore lorsqu'ils arrivèrent à hauteur de la voiture du suspect.

Ils se glissèrent dans le jardin de la maison voisine, profitant des larges haies pour s'y glisser. Il fallait espérer maintenant que la fenêtre derrière eux qui n'était pas éclairée reste ainsi dans les minutes à suivre.

— Trop tard. C'est le seul moyen de faire quelque chose : il faut agir vite.

L'impatience de Diluc avait toujours amusé le scientifique, et aujourd'hui n'échappa pas à la règle. Il portait son fameux rictus tout en rétorquant :

— Comme tu veux, trésor.

Plutôt que de s'attarder encore sur l'attitude de son partenaire, Diluc prit le feu vert pour ce qu'il était et s'extirpa des buissons, avançant vers la voiture. Derrière lui, Dottore le suivit de près pour sortir de son sac les outils nécessaires. Ils posèrent un premier boîtier près de la portière de la voiture et puis le scientifique traversa le jardin de leur cible pour approcher le plus possible les clés du véhicule.

Ils parvinrent à tromper la voiture qui crut reconnaître ces dernières, et Diluc ouvrit la porte en faisant signe à Dottore de revenir. Ce dernier fouilla à nouveau dans son sac pour lui tendre cette fois les capsules contenant des micros minuscules. Il en fixa une sous le siège conducteur et l'autre lui demanda de s'avancer plus dans la voiture, afin de le coller sous la banquette arrière.

Il pouvait sentir le regard de Dottore sur lui quand il se redressa. Il aperçut alors ce qu'il voulait sur la plage arrière, et lui fit signe de lui donner un micro supplémentaire. Après avoir fermé la porte, il ouvrit le coffre et plaça le dernier appareil dans les doublures du manteau qui traînait là.

— En espérant qu'il le porte la prochaine fois, murmura-t-il en refermant.

Ils rassemblèrent leur matériel et quittèrent enfin les lieux, retournant à leur propre véhicule.

L'optique d'à nouveau passer un trajet à s'inquiéter du contact de Dottore donnait envie à Diluc de ne pas remonter, surtout maintenant qu'il n'y avait pas de cible sur laquelle se concentrer. Pourtant, il se dépêcha de l'enfourcher.

Au fond, c'était assez représentatif : vouloir que tout s'arrête le plus vite possible, et toujours avoir Dottore derrière lui pour lui rappeler qu'il aurait beau s'être figuré avoir tourné la page, tout lui revenait trop facilement.

Il ne se crispa pas quand la main de Dottore se posa sur son ventre, et démarra en espérant que le bruit n'attirerait pas l'attention.


Le micro se révéla bien plus utile que la planque. Il leur fallut certes attendre deux jours avant que le suspect ne reçoive un appel intéressant dans sa voiture, mais au moins c'était la preuve que leur petite expédition avait payé. Dottore n'hésita pas à en faire part.

Les informations qu'ils relevèrent faisaient mention du rendez-vous journalier : apparemment, c'était effectivement un groupe d'ouvriers qui se réunissait dans ce hangar pour parler d'un changement de politique d'état. Il n'y eut aucune mention de Baal, mais quiconque s'y connaissait un tant soit peu pouvait sentir son nom planer sur la conversation.

Dottore qui visiblement trouvait toutes les idées possibles pour ne pas rester enfermé deux semaines encore se tourna alors vers Diluc après une écoute particulièrement fructueuse :

— Et maintenant, on le capture.

L'agent souleva un sourcil, persuadé que c'était de l'humour. Mais l'expression de Dottore lui indiqua qu'il attendait une véritable réponse.

— N'importe quoi.

— On l'attrape, on lui fait cracher le morceau, on rencontre Baal, on l'élimine, et on rentre.

Diluc chercha un instant ses yeux, incertain.

— Donc tu cherches à en finir le plus vite possible ?

— Ça m'étonnes que tu ne fasses pas de même.

Il était vrai que Diluc avait beau en avoir envie, il ne faisait pas grand-chose pour faire avancer leur mission. Pour sa défense, c'était parce qu'il tentait de faire les choses comme il le fallait – et certes, il avait appris aux côtés de Dottore qu'un assassin n'avait pas la patience d'un agent, mais le croisement entre les deux la nécessitait.

— Il vaut mieux attendre qu'il parle de Baal et aller tout de suite à la source.

— Ooh, Diluc, commença Dottore en se tournant vers lui, se penchant en avant sur sa chaise.

L'agent savait que c'était le moment de l'interrompre :

— Ne me fais pas dire ce que je n'ai pas dit.

— Je me disais aussi que t'avais l'air de vouloir rester un peu plus longtemps en ma compagnie, poursuivit tout de même Dottore.

Diluc leva les yeux au ciel et fit un effort pour ne pas relever, effort qui ne tint pas :

— Contrairement à toi.

— Tous les instants passés en ta compagnie sont un don du ciel, Diluc. En revanche, j'aime moins passer mes journées assis à te voir bouder comme si ton rat de compagnie venait de crever.

— Peut-être que ce serait plus plaisant si tu ne passais pas ton temps à parler de choses qui n'ont plus lieu d'être, rétorqua-t-il comme si ça allait le sauver de la conversation à venir.

S'il y avait bien quelque chose que Diluc détestait chez son partenaire – entre autres– c'était la façon qu'il avait de toujours tout transformer, toujours détourner pour que tout sonne à son avantage. Un peu comme ce qu'il faisait de lui au fond, quand il hantait jusqu'à ses rêves.

Dottore le fixa un instant comme s'il évaluait l'intérêt véritable de lui répondre. Diluc crut voir quelque chose passer sur son expression, quelque chose d'un peu plus sombre que ce que laissait entendre le sourire qui suivit avant de disparaître au profit d'un regard faussement peiné.

— Parce-que t'as jamais dit pardon.

Une requête aussi enfantine ne pouvait être véritable.

— Il n'y a rien à pardonner.

Et pourtant, quand les yeux de Dottore croisèrent les siens cette fois-ci, il afficha un sourire teinté d'une tristesse qui sembla empoigner les entrailles de Diluc, laissant sur leur passage un trou béant. La sensibilité du scientifique n'était pas chose qu'il offrait simplement et longtemps l'agent avait pensé qu'il en était dépourvu, jusqu'à ce qu'il se rende compte qu'il était en vérité guidé par cette dernière, surtout lorsqu'il en retirait quelque chose.

Mais là, il n'y avait rien à en retirer et encore moins un profit d'une quelconque nature – si ce n'était la culpabilité de Diluc, qu'il n'avait même pas.

— C'est bien là le problème, finit par souffler Dottore avant de retourner à la fenêtre.

Diluc n'était pas assez subtile pour en saisir les implications.

— Me faire croire que ça te touche ne fonctionnera pas.

Un assassin ne devait-il pas mentir jusqu'au bout afin de tromper sa cible ?

Dottore se contenta de hausser les épaules.

— Si ça peut t'aider à dormir la nuit.

Diluc n'était-il pas lui-même parti pour éviter d'en arriver là ? Pour ne pas avoir à se demander si ce qu'il vivait était teinté de sincérité ou bien couvert de spectacle, comme pour tout ce que faisait son partenaire ? Comment pouvait-il faire confiance à la traîtrise incarnée, celui qui n'hésiterait pas même à jeter ses propres camarades en pâture si leur dépouille avait une quelconque valeur ?

Ou peut-être étaient-ce là des illusions que Diluc portait avec lui, des préjugés qui avaient pour seule valeur celle de le protéger – le protéger de ses mains contre sa peau et ses lèvres sur les siennes qui lui transmettent tant, qu'il ne sait pas quoi faire des siennes.

— Comment savoir si un seul mot venant de toi est vrai, Dottore ?

L'utilisation des prénoms ne se faisait apparemment pas dans un autre contexte que la confession.

L'interpellé leva un sourcil, ne détournant pas le regard pour autant.

— Je ne dis que la vérité.

Diluc eut un rictus moqueur.

— Je t'ai vu mentir des centaines de fois.

— C'est mon métier. Tu n'as jamais été l'objet d'une mission, à ce que je sache.

Comment pouvait-il en être sûr ? Diluc en avait mal à la tête. Il haussa les épaules pour signifier qu'il n'avait rien à ajouter et prit les jumelles pour s'occuper les mains, prétendant que son cerveau ne tournait pas dans tous les sens.

Dottore en revanche n'avait pas perdu le nord et se souvenait exactement pourquoi cette conversation avait commencé.

— Je maintiens qu'on devrait l'attraper.

Si ce n'était pas une preuve que Diluc n'avait rien à se reprocher, il n'était pas sûr de comprendre.


Et si Dottore avait beau être invivable quand il s'y mettait, il y avait bien quelque chose qu'il savait faire : avoir raison. Diluc avait fini par se faire à son plan, bien sûr déjà élaboré de toute pièce comme s'il se servait de ses tours de repos pour réfléchir à toutes les éventualités possibles au lieu de dormir.

L'idée était simple : s'infiltrer chez leur cible – célibataire et sans enfant, les informations données par Sara l'avaient confirmé – puis lui soutirer les éléments nécessaires à leur avancée.

Ils partirent une fois que le suspect arriva à sa réunion, et réutilisèrent leur moyen de transport. Diluc sut cette fois-ci qu'il n'y avait pas d'utilité à essayer de ne pas être atteint par leur proximité, et fit simplement en sorte d'arriver le plus vite possible.

Ils s'infiltrèrent sans mal dans la maison, plus petite maintenant qu'ils étaient à l'intérieur, et se postèrent à des endroits stratégiques près de l'entrée.

L'attente fut longue et silencieuse : comme toujours et plus encore que pour les planques, ce n'était pas la première fois qu'ils faisaient ça. Ils savaient d'expérience que le plus longtemps ils se taisaient, le moins ils avaient de chance d'être déconcentrés.

La voiture de l'homme se fit finalement entendre par-dessus la respiration de Dottore qui devenait bien trop caressantes aux oreilles de Diluc, et avant que le suspect ne puisse comprendre ce qui lui tombait dessus, il se trouva ligoté à une chaise dans sa cuisine, loin de tout élément pouvant aider sa fuite et entouré de deux individus à l'air menaçant.

Ils avaient pris le temps de camoufler les traits les plus marquants afin d'être à peine reconnaissables : chacun portait une protection contre le gaz et une capuche, en plus des masques qui leur couvraient habituellement le visage lorsqu'ils étaient en mission.

Dottore fut le premier à poser des questions. Le scientifique avait toujours préféré ces parties-là aux attentes interminables – ce qui, si Diluc s'écoutait, était une raison de plus pour ne pas lui faire confiance.

— Ce n'est pas très compliqué, commença-t-il, ou bien tu nous dis ce que tu sais sur la révolte ouvrière, ou bien tu dis adieu à tes doigts.

Il sortit l'un de ses poignards de leur étui, et Diluc le regarda faire. Dottore savait rayonner, mais lorsqu'il pouvait manipuler l'un de ses outils de prédilection, c'était une autre forme d'épanouissement qui se lisait sur son visage. Diluc pouvait simplement le deviner maintenant, mais n'était sûrement pas très loin de la réalité.

L'homme afficha une expression parlante, signifiant qu'il n'allait pas leur faciliter le travail. Il ne prononça pas un mot. Le seul son qui sortit de sa bouche fut un cri lorsque la lame atteignit la surface de sa main, y laissant une traînée rouge.

Le scientifique se tourna alors vers Diluc et ce dernier hocha la tête. Il avait compris, trop vite, encore, mais tant mieux : il était efficace.

Il s'empara d'une caisse qui respirait l'odeur de Dottore – chimie, artificiel, laboratoire. Elle était remplie d'un milliard de produits desquels l'agent de l'Ordre n'aurait surtout pas voulu s'approcher.

Si la menace physique ne fonctionnait pas, et il suffisait souvent des premières secondes pour s'en rendre compte, Dottore avait de quoi faire.

Il fouilla un instant et lança un regard à Diluc en désignant une fiole verdâtre. C'était l'une des rares dont il connaissait le contenu, et il secoua la tête : à n'utiliser qu'en dernier recours. Dottore s'en contenta et prit plutôt un flacon contenant un liquide transparent.

L'agent redoubla d'attention en constatant qu'il ne le connaissait pas. Son partenaire le déboucha. Dottore pinça le nez de sa cible qui n'eut d'autre choix que d'ouvrir grand la bouche, ingérant une bonne partie du produit.

Quand Diluc récupéra le flacon pour le remettre à sa place avec toute la précision du monde, il put lire sur l'étiquette stramoine.

L'effet ne fut pas long : très vite, l'homme se mit à bouger sur sa chaise en essayant de se défaire de ses liens, regardant fixement derrière ses ravisseurs. Apparemment, l'effet hallucinogène n'était pas à remettre en doute et la peur qu'il ressentait se traduisait par les déformations de son visage et les gouttes de sueur qui perlaient de tous les côtés.

Dottore fit signe à Diluc de le suivre et ils sortirent par la porte qui donnait sur le jardin, laissant le pauvre homme se débattre contre des fantômes.

Une fois dehors, Diluc arracha son masque et se tourne vers son partenaire :

— Comment tu comptes le faire parler s'il a perdu la raison ?

— Allons, tu ne me fais pas confiance ?

Diluc leva les yeux au ciel.

— J'aimerais au moins savoir ce que tu manigances.

Dottore haussa les épaules et croisa les bras sur son torse, prétendant être très intéressé par ses chaussures. Sûrement pour faire durer un suspense qui n'existait pas, et continuer à faire vivre sa pièce de théâtre fictive.

— J'ai l'antidote, figure-toi, annonça-t-il finalement.

Son plan se dessina dans l'esprit de Diluc et il ne rajouta rien, espérant simplement qu'ils n'auraient pas à user de plus d'artifices sur l'homme dans la cuisine. Il avait certes tenu le rôle d'un assassin durant deux ans et demi et avait appris à se détacher de la valeur d'une vie, surtout lorsqu'elle était à échanger, mais la protection des individus était une priorité de l'Ordre. Pour se consoler, il se figura que c'était une façon de mettre les siens à l'abri.

— Tu as plus de souvenirs que ce que je pensais.

Diluc leva la tête en direction de son partenaire, surpris.

— Et ?

Dottore haussa les sourcils.

— On ne se souvient que de ce qui nous a marqué.

Diluc ne répondit pas assez vite, et le scientifique reprit après avoir consulté l'heure :

— L'effet a assez duré.

Sur ces mots, il replaça son masque et s'engouffra à nouveau dans la cuisine. Diluc le suivit quelques secondes plus tard, refermant derrière lui et essayant de laisser leur conversation à l'extérieur. Les seules raisons pour lesquelles il se souvenait si précisément, c'était parce qu'il n'avait pas arrêté d'y penser en rentrant – parce que c'était trop prenant pour faire autrement. Rien de plus. Des souvenirs dont il n'arrivait pas à se débarrasser.

Leur cible avait les yeux rouges d'avoir pleuré et les ongles en sang d'avoir tenté de défaire ses liens. La chaise aussi en avait pâti, et Dottore fouilla un instant dans sa caisse pour en sortir une pilule multicolore. Lui faire avaler fut chose facile tant il était enfermé dans ce qu'il venait de voir, et il ne fallut pas plus d'une minute pour qu'elle fasse effet : immédiatement, ses yeux vitreux revinrent à la vie et il prit une large inspiration, comme s'il remontait d'une apnée trop pressante.

— Qu'est-ce que-, marmonna-t-il faiblement avant d'être coupé.

— Ah, il parle, sourit Dottore.

La voix de leur suspect semblait fatiguée d'avoir crié, et pourtant, ils n'avaient rien entendu.

— C'est simple, reprit le scientifique en agitant la fiole responsable des malheurs de l'homme sous son nez, si tu ne nous parles pas, c'est reparti pour un tour, et cette fois-ci, je t'y laisse.

Des souvenirs encore trop récents de ce qu'il venait de voir achevèrent de convaincre l'homme et son haut-le-cœur ne mentit pas.

— D'accord, souffla-t-il.

Même le plus préparé des agents de renseignement ne pouvait résister longtemps, et Diluc le savait bien. Il savait également que même lui s'il devait un jour se retrouver sous l'emprise de Dottore n'en ressortirait pas indemne.

— Dis-nous ce que tu sais sur Baal, murmura presque le scientifique, conscient qu'il pouvait obtenir ce qu'il voulait.

Le suspect considéra un instant l'idée, frissonnant à l'entente de ce nom, et décida sûrement que ce qu'il voyait quelques minutes encore auparavant était plus effrayant que les conséquences de son aveu.

— Baal… est une femme. Elle se fait appeler la Shogun, mais n'a jamais donné de nom complet. Je ne l'ai jamais vue.

Il prit une pause avant de continuer. Peut-être en aurait-il besoin de beaucoup, mais Diluc avait la patience pour attendre. Dottore lui, n'écoutait déjà presque plus ce qui était dit et fouillait dans les bases de renseignement des assassins pour trouver ce qui était à trouver.

Certes, leur enquête faisait maintenant de larges pas en avant. Diluc devait bien le lui accorder.

— Tout ce que je sais, reprit le suspect encore tremblant, c'est qu'elle a une éducation d'aristocrate. Ça a beaucoup posé question quand elle a commencé à s'intéresser aux ouvriers, d'ailleurs…

Il inspira, et ne sembla pas prêt à continuer. Diluc s'adossa à la table derrière lui, croisant les bras sur sa poitrine, inscrivant les détails de la scène dans sa mémoire comme si elle n'était pas prête à déborder.

— Comment communique-t-elle avec vous ?

— Ah…

Diluc haussa un sourcil. Constatant que la réponse ne venait pas, Dottore fit un pas vers le suspect pour l'interroger. Son seul mouvement suffit et l'homme rouvrit la bouche presque instantanément :

— Je veux dire- elle utilise des téléphones prépayés pour ceux qu'elle connaît le moins. Et les autres…

Sa réticence à continuer ne venait sûrement pas de nulle part. Diluc haussa un sourcil :

— Comme toi par exemple ?

L'homme déglutit et hocha la tête.

— Je l'ai rencontrée. Je la rencontre, même. Elle me donne des points de rendez-vous et je récupère les informations dont j'ai besoin.

Dottore fronça les sourcils.

— Tu ne l'as jamais vue, mais tu l'as rencontrée ?

— Tout se fait durant les mêmes types d'événements : j'y suis invité, je sais qu'elle est parmi le public, et d'une manière ou d'une autre elle me fait transmettre ce qu'il me faut…

Diluc comprit que si l'homme insistait sur le fait qu'il avait déjà rencontré la Shogun, c'était plus pour brandir un semblant de menace qu'autre chose. Au vu du rictus de Dottore, lui aussi avait fait le lien.

— Dis-nous en plus sur ces événements.

— Ils sont tous caritatifs : lever des fonds pour telle ou telle organisation ou projet en invitant une centaine de milliardaires prêts à faire leur bonne action du jour.

Le ton de l'homme était soudain beaucoup plus virulent, et son implication dans les affaires de révoltes ouvrières ne faisaient au moins plus aucun doute maintenant qu'ils l'avaient sous les yeux.

— Quand a lieu le prochain ?

Avant même de répondre, il laissa glisser son regard en direction d'un plan de travail. Sans attendre, Dottore alla fouiller dans les tiroirs et en ressortit quelques secondes plus tard un prospectus violet.

— Excellent, dit-il en le tendant à Diluc.

L'agent de l'Ordre s'en empara et put avoir connaissance des détails : l'événement le plus proche avait lieu dans trois jours à peine, tenu dans une salle sur une île que Diluc avait souvent rencontrée dans les rapports lus sur Inazuma : l'île principale, où étaient installés les quartiers des trois commissions.

Le tout ne pouvait être une coïncidence. Il échangea un regard avec Dottore qui disait ce qu'il avait besoin de savoir : bien sûr qu'ils iraient.

Il fit ensuite signe à Dottore pour qu'il le suive dans le couloir, plus pour s'assurer qu'ils étaient sur la même longueur d'onde que pour lui demander son avis sur la question. Avant qu'il n'ouvre la bouche, il commença :

— On ne le tue pas.

L'éclair de déception qui passa sur le visage de son partenaire ne passa pas inaperçu.

— Super, je présume que tu as une idée bien plus intelligente ? Tu comptes le laisser moisir ici, peut-être.

— Non plus, répondit Diluc en secouant la tête.

Dottore haussa un sourcil.

— Alors ?

Et d'accord, peut-être que l'agent de l'Ordre n'eut pas d'autre choix que d'improviser, mais sa solution lui parut logique :

— On le ramène à Kujou Sara.

— À la commission administrative ? Pourquoi faire ? C'est des trajets en plus.

— Tu as raison. Qu'ils viennent le chercher, affirma Diluc.

Dottore acquiesça.

Encore quelques jours et ils pourraient tous les deux rentrer chez eux pour leur plus grand soulagement. Et pourtant, Diluc ne pouvait s'empêcher de sentir qu'il y avait plus à dire, plus à finir – les mots qu'ils n'ont jamais dit, pendus en l'air comme l'épée de Damoclès attendant de frapper sa cible. Il faudra bien qu'elle s'abatte.


Durant les jours précédant l'apogée de leur mission, ils avaient écumé les nouvelles données communiquées par la commission. Tout y était : liste d'invités, leurs métiers, les membres de la sécurité et les cuisiniers.

Ils avaient immédiatement mis de côté les hommes et les ouvrières ou les employées qui semblaient travailler depuis trop ou bien pas assez longtemps au sein du lieu où se tenait l'événement – un musée, en l'occurrence.

Penchés sur le sol, n'ayant pas fait les démarches pour aménager leur appartement de fortune entre temps, ils revoyaient les derniers détails. Diluc énuméra une fois de plus les suspects principaux : Yoimiya Naganohara était en tête de liste, suivie de près par Ayata Kamisato. Derrière elles, ils avaient placé Ei Raiden, organisatrice de l'événement.

— Tu sauras faire semblant d'être poli ? marmonna finalement Diluc, fatigué d'avoir la tête penchée dans des papiers.

Dottore releva la sienne et éclata de rire, prenant l'agent par surprise. Il était sincère dans ce qu'il avait dit, quoiqu'un peu provocateur. Le scientifique était certes homme à charmer n'importe quelle compagnie, Diluc en avait fait les frais, mais de là à savoir se comporter en société lorsque les critères de celles-ci répondaient à ceux que lui avait connu dans son enfance, il n'en était pas certain.

— Trésor, je suis insulté que tu me sous-estimes ainsi.

Diluc leva les yeux au ciel.

— Par exemple, il est hors de question que tu m'appelles ainsi.

— Pourquoi pas ?

Il savait que sa question n'était pas à prendre au sérieux, et pourtant il ne put s'empêcher de lui en vouloir.

— Tu sais très bien.

Dottore posa les papiers qu'il avait en main et glissa à côté de lui. Leurs genoux se touchèrent, et le scientifique ne recula pas.

La jambe de Diluc brûlait. Le feu remontait dans son estomac pour lui insuffler des remous dont il ne voulait pas. Il se ferma du mieux qu'il put à toute réaction, et fit l'effort d'affronter son regard.

Ses yeux avaient toujours la même couleur – parfois, il imaginait qu'elle changerait s'il observait différemment, mais c'était toujours ce rouge qui l'accueillait, légère partie de lui qu'il ne voulait pas retrouver ici.

— Non. Explique-moi.

Venait-il de parler ou bien sa voix avait-elle fait des tours et des détours par l'extérieur avant d'enfin murmurer contre l'oreille de Diluc ? La bouche de Dottore était si proche – elle bouge contre sa nuque et lui inspire des mots qu'il ne sait pas dire – et son timbre résonnait comme s'il parlait d'un coin de sa tête, et il ne savait déjà plus comment s'en débarrasser.

— Il n'y a rien à dire, marmonna-t-il.

Comme si à chaque fois qu'ils étaient proches, il se devait de baisser la voix, de ne pas parler trop fort pour ne pas être entendu, ne pas mettre en avant ce qu'il pensait vraiment. Parce qu'autrement, Dottore pourrait tout réutiliser et tout retourner et tout manipuler, un peu comme il faisait avec ses fioles.

— Tu te souviens ? murmura alors le scientifique.

Diluc se sentit revenir à la réalité, mais elle était tellement remplie de l'odeur de Dottore – chimie, artificiel, poison – qu'il peinait à s'y accrocher réellement.

Maintenant, la main de son partenaire était sur son genou, et remontait doucement jusqu'à sa cuisse.

— Il me semble, poursuivit la voix rauque de Dottore, que j'ai toujours été véritablement poli avec toi.

Diluc ne savait plus respirer. Il fit l'erreur de ne pas s'arracher à ses yeux, et y plongea la tête la première. Ses poumons se remplirent d'air, mais ce n'était pas lui qui le leur demandait. Que pouvait-il répondre quand tout se superposait ?

Il avait tant lutté contre ses souvenirs ces derniers jours qu'ils revenaient bien plus vite qu'ils n'avaient été enterrés, et la voix de Dottore se confondait avec celle qu'il entendait encore un an auparavant, rentré chez lui et éreinté d'avoir l'impression de le voir partout.

Comment avait-il pu penser tourner la page alors qu'il ne savait même pas ce qu'elle contenait ?

Ses yeux glissèrent sur ses lèvres, il s'imagina les embrasser avec tant de clarté que peut-être le fit-il en chemin, avant de se rendre compte que non, non, il fallait qu'il s'arrête là, parce que c'était l'exacte raison qui l'avait poussé à partir.

Il refaisait exactement les mêmes erreurs, en oubliant son poste et sa mission. Ses barrières s'étaient effondrées d'un seul mouvement lorsqu'il avait revu Dottore, mais ce n'était pas une raison pour qu'en ressortent des mécanismes qu'ils n'auraient jamais dû avoir tous les deux.

— Arrête, murmura-t-il enfin.

La voix qui sortit de sa bouche n'était pas la sienne, les mots qui franchirent ses lèvres ne lui appartenaient pas vraiment, et pourtant, il recula sa tête, recula son corps en entier.

Il n'eut pas le temps d'analyser l'expression fermée de Dottore avant qu'il ne rit à nouveau – mais celui-ci ne caressa pas les entrailles de Diluc.

— J'arrête, répondit le scientifique.

Diluc se força à ne regarder que ses yeux, à ne pas glisser sur ses lèvres, parce qu'il craignait de ne plus répondre de rien.

— Merci, souffla-t-il.

Le silence qui suivit n'eut rien de naturel. Tout ce qui n'avait pas été dit y prit tant de place que Diluc eut l'impression qu'il n'allait pas tarder à imploser. Il fallait qu'il parle, qu'il lui dise les choses avec sincérité. S'il ne disait rien maintenant, alors il se tairait à jamais – et à jamais, il serait hanté par les yeux sang et le sourire sarcastique de son partenaire sans avoir eu l'occasion de voir les traits de son visage s'adoucir comme ils le faisaient il y avait de cela deux ans, quand il suffisait de poser sa main sur son bras pour lui arracher un sourire.

— Dottore, commença-t-il avant de marquer une pause.

C'était bien beau de vouloir parler, encore fallait-il savoir ce qu'il voulait dire. Il avait retourné bon nombre d'images dans ses pensées, mais rien qui ne ressemble à des ressentis, des confessions à avouer.

Le scientifique ne le regardait plus, la tête tournée à nouveau vers des papiers qu'il tenait à peine.

— Dottore, appela-t-il à nouveau après s'être raclé la gorge.

— Dis-moi, trésor.

Peut-être voulait-il paraître détaché, mais Diluc ne manqua rien des tremblements à la fin de sa phrase. Il n'avait pas de quoi se vanter : lui-même devait reprendre sa respiration.

— Parlons.

— Nous parlons.

Dottore avait haussé un sourcil, endossant un peu plus à chaque seconde qui passait la désinvolture dont il ne savait que trop bien s'habiller. Diluc ne voulait pas de cette attitude, alors il se dépêcha de formuler le peu qu'il savait déjà dire.

— Dis-moi… Non.

Il franchit en sens inverse la distance qu'il avait imposée entre eux, cherchant le regard du scientifique pour y appuyer ses dires. N'était-il pas justement un homme de fait ? Ironique quand les mensonges et la dissimulation étaient en partie son métier, en partie sa personnalité, mais n'est pas homme de science qui n'a pas besoin de preuves, n'est-ce pas ? Et comment prouver ce que Diluc peinait encore à énoncer ?

— J'ai beaucoup pensé à toi, annonça-t-il finalement d'une voix peu assurée qui ne lui allait pas. J'ai pensé à toi et tu m'as manqué.

La fin n'était qu'un murmure, mais peut-être y avait-il plus de sincérité dans l'intimité.

Dottore garda le silence. Au fond, ça lui faisait une belle jambe, ce que lui racontait Diluc, mais ce dernier aimait espérer qu'il venait de lui offrir ce que son partenaire attendait depuis que leurs chemins s'étaient à nouveau croisés. Il profita du manque de réponse pour continuer, donnant peut-être à Dottore la dernière pièce qu'il lui manquait pour s'autoriser à le tuer :

— Je suis désolé. Je suis parti, pour des raisons qui n'ont plus d'importance, et je-

— Elles n'ont plus d'importance ?

Dottore lui aussi murmurait, entrant dans la bulle que Diluc venait de créer. Ce dernier n'eut pas besoin d'hésiter, parce que maintenant plus rien n'existait en dehors de la brûlure d'un regard sur lui.

— J'aurais aimé qu'elles n'en aient plus, mais elles n'ont cessé d'en avoir.

Dottore l'avait-il entendu ? La pause que ce dernier marqua ne donnait aucune indication.

— Je vois, finit-il par dire.

Il avait la voix âpre comme l'était l'appréhension de Diluc. Ce dernier attendit, juste assez pour laisser les objections se former dans l'esprit de son partenaire.

— J'ai pensé à toi, aussi. À l'envie de te tuer, au moins de te blesser.

— Pourquoi ne pas être allé jusqu'au bout ?

— Parce-que je t'ai revu, et tout est parti en fumée.

Diluc chercha son regard, son autorisation, et le sentit se rapprocher plus encore.

— Parce-que Diluc, toi aussi tu m'as manqué.

L'interpellé leva sa main, si lentement qu'il n'était pas certain de le faire vraiment, mais lorsque sa paume entra en contact avec la peau froide – gelée – de Dottore et qu'elle se posa sur sa joue avec toute la délicatesse dont il était capable, il sut qu'il prenait la bonne décision.

Il se pencha, un peu, juste assez pour le laisser le rencontrer, et leurs lèvres se touchèrent enfin. Le contact était froid, tout était froid comme Snezhnaya chez lui, mais l'ardeur qu'ils y mirent fut suffisante et quand ils se séparèrent et que leurs mains et leurs lèvres retrouvèrent leur propriétaire, Diluc ne savait plus compter.

Tout était loin et rien ne comptait plus que la suite, alors il ne prit pas le temps d'y réfléchir et l'embrassa à nouveau, noyant entre eux les inquiétudes qui s'étaient installées la dernière fois, qui l'avaient poussé à s'en aller. Il ne savait pas s'il était capable de rester, pas tant qu'il n'avait pas la certitude que tout n'était pas une vaste blague.

Mais Diluc réfléchissait déjà trop et Dottore le rappela à l'ordre en tirant sur son col. L'agent se laissa faire assez longtemps pour avoir à reprendre son souffle, puis il laissa tomber son front contre l'épaule de son partenaire.

Un bras entoura son dos et tout était si naturel qu'il se demanda si à force de l'imaginer, il n'avait pas fini par le vivre par procuration – ou bien apprendre les événements par cœur, ancrés derrières ses paupière et aujourd'hui, à la portée de ses doigts.

Leurs respirations s'accordèrent et Dottore le serra un peu plus fort contre lui, et si cette nuit-là ils dormirent l'un contre l'autre sans rien ajouter, ce n'était pas faute d'avoir des choses à dire.


Dottore resplendissant dans son costume trois pièces, accordé sans gêne à ses cheveux. Ils avaient eu le choix entre se faire passer pour des membres du personnel ou bien utiliser leurs invitations à bon escient, et bien sûr le scientifique avait choisi l'option la plus tape-à-l'œil.

Diluc l'observait, posté dans un coin de la salle à tenter tant bien que mal d'éviter la foule. Il n'aurait pas dû s'inquiéter des compétences sociales de son partenaire : ce dernier se sentait comme un poisson dans l'eau et glissait entre les conversations comme s'il connaissait chacun des invités depuis des années. On aurait même dit que c'était le maître de cérémonie tant son aisance était véritable.

Ils n'avaient pas discuté de leur proximité ni de l'avant ni de l'après, préférant d'un commun accord tacite se concentrer sur leur mission. Leur nuit avait été trop courte pour leur assurer de ne pas faire d'erreurs, alors ils se devaient de redoubler d'attention.

L'ambiance du musée avait tout ce qu'il y avait de plus normal et personne n'aurait pu suspecter l'existence d'une criminelle parmi eux tant ils semblaient si ouverts les uns aux autres. Diluc ne trouvait rien d'attrayant aux tableaux exposés, alors il n'engagea surtout pas la conversation sur l'art qui les entourait avec qui que ce soit de peur d'être immédiatement catégorisé d'intrus.

Après quelques minutes à considérer l'idée de s'éclipser vers les toilettes, il fut interrompu par un raclement de gorge. Une petite estrade avait été installée au centre de la pièce et Ei Raiden était montée dessus, un micro entre les mains.

Diluc croisa les yeux de Dottore qui lui offrit un sourire en se rapprochant, et déjà, il n'écoutait plus ce qui était dit. Son partenaire ne tarda pas à le rejoindre.

— Tu vas finir par faire peur aux autres.

— Bien de savoir que tu te sens dans ton élément.

— Parmi la haute société corrompue ? C'est un compliment que tu me fais, Diluc.

Les regards qu'ils échangeaient avaient beau être plein d'incertitudes, elles n'enlevaient rien au fond de complicité que Diluc trouvait plaisant, s'il y pensait un peu trop longtemps. C'était comme si la dynamique qu'ils avaient perdue avec son départ était revenue au galop, mais trop vite pour qu'eux puissent s'y adapter aussi.

— T'as vu des trucs louches ?

L'agent de l'Ordre haussa les épaules.

— Rien de plus qu'un Fatui en costume.

— Dois-je comprendre que tu ne fais pas bien ton travail et que tu passes ton temps à me regarder ?

Diluc le fusilla du regard et se sentit un peu plus à sa place déjà. Il secoua la tête.

— Je vais aux toilettes.

— Laisse-moi t'accompagner.

L'expression de Dottore ne présageait rien d'autre qu'une discussion professionnelle tant elle se fit sérieuse un instant, alors Diluc acquiesça.

Ils quittèrent la pièce de l'exposition et une fois arrivés aux sanitaires, vérifièrent qu'aucun intrus ne s'y trouvait. Cela étant fait, ils se tournèrent l'un vers l'autre.

— Dis-moi, commença Diluc.

— C'est simple : il n'y a qu'une personne qui soit constante dans tous les témoignages. Les deux autres sont éliminées parce-que la première est fille d'artisan – chose qu'elle a caché lorsqu'elle est entrée dans la haute société, et la seconde est complètement inactive.

Diluc haussa un sourcil.

— C'est donc ?

— Ei Raiden, annonça Dottore.

Alors que Diluc allait proposer un plan pour l'appréhender, la porte claqua derrière eux.

— Si vous vous isolez, vous nous facilitez la tâche.

Ils se tournèrent comme un seul homme vers la source de bruit et découvrirent en face d'eux un colosse bâti comme une armoire à glace, armé d'une matraque qui semblait trop petite pour tenir dans sa main. Il était habillé d'un uniforme de serveur. Derrière lui, trois autres hommes qui portaient l'habit réglementaire des ouvriers, et Diluc maudit leurs tenues de ne les avoir autorisés à prendre que le strict minimum.

Il sortit le pistolet qu'il avait glissé dans son dos et le pointa sur l'homme qui avait parlé, laissant soin à Dottore de s'occuper des autres.

Cependant, le soi-disant serveur – Itto, disait son badge – fut plus rapide que sa masse le laissait sous-entendre et tendit la main pour attraper l'arme de Diluc avant qu'il ne puisse faire feu, s'écartant pour ne pas être dans sa ligne de tir.

L'adrénaline pulsa contre les oreilles de l'agent et il n'entendit que son sang durant quelques secondes, le temps de faire un bond en arrière et de brandir à nouveau son arme. Mais Itto était agile, et la pièce n'était pas assez large pour que cinq personnes puissent bondir dans tous les sens.

Un coup d'œil à Dottore lui apprit qu'il s'était débarrassé de l'un de ses adversaires mais que les deux autres lui donnaient du fil à retordre.

Diluc devait se concentrer. Il leva à nouveau son arme. Il fit semblant de ne pas être surpris par son dos qui cogna contre un mur.

Lorsqu'il s'apprêta à tirer, Itto avait profité de son manque d'attention pour se dissimuler dans l'une des cabines. Diluc inspira, donna un coup dans la première, abandonnant l'idée de remettre la sécurité à son arme. Son doigt resta sur la gâchette, même lorsqu'il ouvrit la deuxième porte à l'aide de son pied.

Derrière lui, des échos de la voix de Dottore lui parvinrent. Il se demanda s'il s'agissait plus d'une situation de discussion parce qu'il avait l'avantage ou bien parce qu'il était en difficulté, et ces quelques millisecondes d'inattention – décidément – lui suffirent pour se prendre la porte de la troisième cabine qui s'ouvrit à la volée dans le visage. Le coup le força à relâcher son emprise sur son arme. Il se décala, mais pas assez loin : Itto se saisit de son bras et le ramena vers lui avant de l'emprisonner dans une clé habile. En quelques secondes, Diluc se trouva coincé sous la poigne du colosse, incapable de s'en défaire.

— Lequel est le scientifique ? demanda alors son adversaire.

Dottore, qui avait apparemment réussi à neutraliser un deuxième assaillant en lui paralysant les jambes prêta attention à la situation.

En voyant Diluc en danger, il n'hésita pas une seconde à lâcher les deux poignards qu'il avait avec lui, se laissant docilement maîtriser par le troisième homme contre qui il se battait férocement quelques secondes auparavant encore.

Jamais Diluc ne fut plus frustré de le voir rendre les armes, et il se débattit avec plus de force encore. Itto renforça sa poigne.

— Dottore-

Une lourde main se posa sur sa bouche et il fut incapable de continuer, mais il espérait que ses yeux parlaient d'eux-mêmes. Il croisa alors le regard de son partenaire et se figura que si les siens lançaient des éclairs, son rouge invoquait une tempête.

— Lâche-le.

Sa voix vibra contre les murs, et Diluc sentit Itto se raidir contre lui.

— J'ai posé une question, rétorqua tout de même ce dernier qui ne montra pas son trouble.

Diluc se débattit à nouveau. Il sentait la suite venir et la détestait d'avance, mais Itto avait littéralement la main sur chacun de ses mouvements.

— C'est moi. Lâche-le, ou-

— Allons, allons. Je fais juste mon travail, soupira Itto comme s'il n'y prenait aucun plaisir.

Dottore le fusilla du regard et Diluc se fit la réflexion que même lorsqu'il l'avait revu, il n'avait pas été accueilli avec autant de haine.

— Tu le tiens ? reprit Itto en direction de son acolyte.

Ce dernier, qui s'était affairé à tenir Dottore en joue hocha la tête et passa des menottes autour de ses poignets, reposant ensuite son pistolet contre sa nuque.

Diluc eut un frisson incontrôlé et mordit la main d'Itto si violemment qu'il lui arracha un cri, mais pas assez pour qu'il le lâche.

— Dottore ! Ne-

Il toucha le sol avant de sentir la douleur contre sa nuque, et le noir l'envahit sans qu'il n'ait son mot à dire.


Quand Diluc rouvrit les yeux, le décor n'avait pas changé. Personne ne l'avait découvert depuis qu'il avait perdu connaissance : c'était donc une affaire de minutes. Pourtant, les sanitaires étaient vides. Les événements lui revinrent rapidement et ils se redressa, retenant un haut-le-cœur. Ses mains glissèrent contre un objet froid et il l'identifia rapidement : un des poignards de son partenaire avait été laissé derrière. Il s'en empara, se doutant qu'il avait été laissé là discrètement.

Il chercha un instant dans les cabines mais savait qu'au fond il n'y avait pas d'utilité : Dottore avait été emmené.

Il l'imagina, fier de lui et lui présentant la dette qu'il allait lui devoir pour l'éternité, incapable de desserrer les mâchoires.

L'urgence fit courir ses jambes à l'extérieur, mais il eut beau fouiller le musée de fond en comble, il ne trouva personne. Ei – Baal avait disparu de la réception, laissant à ses convives le soin de mettre un terme aux dons.

Une fois sorti du musée, Diluc appela immédiatement Jean. Il tenta de ne pas s'épancher sur son rapport, mais c'était le premier qu'il lui faisait et ne pouvait se permettre d'oublier certain détails – hormis ceux qui ne concernaient que lui et le scientifique. Elle n'avait pas besoin d'en savoir plus.

Comment votre signalement est-il parvenu à Baal ?

Diluc hésita un instant, peu fier d'avouer qu'il n'en avait aucune idée. Ils avaient limité leurs contacts et leurs sorties, n'avaient rencontré personne et d'après ses informations, ne s'étaient pas fait repérer. La seule qui les avait véritablement vus-

— Kujou Sara, souffla-t-il dans le combiné.

Il ne pouvait rester en place et se dirigea vers sa moto. Son pouls s'intensifia lorsqu'il constata que les pneus avaient été crevés, et il peina à garder son sang-froid.

Il n'avait que Dottore en tête. Il dut demander à Jean de réitérer ses propos.

Si ce que tu dis est correct, tu n'as plus de contact dans cette ville.

— Je dois retrouver Dottore.

C'est effectivement ta priorité. Mais n'oublie pas d'être discret : elle saura tous de tes déplacements si tu ne prends pas de précautions. En attendant, je vais demander à Kaeya de missionner quelqu'un d'Inazuma sur les caméras de surveillance.

— Elles ne serviront à rien, souffla Diluc qui tentait tant bien que mal de ne pas laisser l'impuissance faire entrer une horde de chaleur dans son ventre – la mauvaise, celle qui le lui tordait et lui inspirait des idées meurtrières dont il ne voulait pas.

C'est toujours ça de pris. En attendant, je vais me renseigner sur Ei Raiden. Tiens-toi disponible. Et ne fais rien d'imprudent, Diluc, conclut-elle en raccrochant.

Mais que pouvait-il bien faire alors qu'il avait l'impression d'avoir les mains liées ? Il connaissait à peine les environs, n'avait absolument aucune idée de la destination probable des ravisseurs de Dottore.

Une chose qu'il pouvait vérifier en revanche restait les allers et venues en bateau. L'île, comme toutes les autres, n'était desservie que par un seul port qui, il l'espérait, gardait certainement des registres passagers.

Satisfait de ne pas rester les bras croisés, Diluc devait encore régler un léger dernier détail. Il regarda autour de lui, mais il était hors de question qu'il prenne un taxi : ces derniers enregistraient forcément les courses qu'ils faisaient. Il ne pouvait pas non plus voler une voiture en plein jour.

Heureusement, il aperçut un vélo attaché à une grille sur le trottoir d'en face et estima qu'il était en son pouvoir de le débarrasser de son cadenas – ou du moins que le poignard de Dottore pouvait lui servir, en espérant que les produits dont il était enduit ne réagiraient pas de manière trop imprévue.


L'aide de Jean fut plus prolifique que les registres qui ne faisaient état que du strict minimum. Elle avait dégoté d'une manière ou d'une autre la liste des propriétés d'Ei Raiden et avait indiqué la plus proche à Diluc, un terrain vague de plusieurs hectares sur lesquels aucune construction n'avait été déclarée.

Heureusement, même si ce n'était pas la bonne, la liste était assez courte pour lui permettre de tout faire en une nuit. Le soir était déjà bien avancé d'ailleurs et il monta sur son vélo, maudissant pour la énième fois la Shogun et ses sbires de lui imposer un tel moyen de transport.

Il avait rapidement mémorisé le chemin jusqu'à sa destination et fut surpris lorsqu'ayant dépassé depuis longtemps l'animation de la ville, il découvrit là où il n'y aurait dû avoir qu'une succession de terrain en friche un bâtiment en construction.

Les travaux n'avaient pas l'air d'avoir été déclarés par qui que ce soit tant le tout jurait avec le reste du paysage, et Diluc se sentit chanceux : si ce n'était pas ici, alors il voulait bien se couper les cheveux.

Il déposa son vélo dans un taillis et évalua la forteresse qui n'en avait pour l'instant que les contours : le rez-de-chaussée était un composé de murs dépassant à peine la hauteur de ses genoux et le plan de construction s'affichait clairement.

De larges tas de briques et de mortiers étaient éparpillés à différents endroits et seule une porte donnait sur une pièce complète.

Serrant dans son poing le couteau de Dottore qui avait perdu de la substance dont il avait été enduit – mais dont il se méfiait toujours férocement –, Diluc s'approcha lentement.

La porte n'était pas verrouillée. Il l'ouvrit d'un coup d'épaule et en fit le tour rapidement : il pouvait couvrir la surface entre les murs en quelques pas et, plus important encore, elle était vide à l'exception des escaliers qui descendaient en sous-sol.

Réaffirmant sa prise et son objectif, il s'engouffra dans les escaliers sans un regard en arrière. Des échos de voix lui parvinrent lorsqu'il s'approcha des dernières marches. Il se raidit, prêt à dégainer, mais rien ne vint : elles restaient des lointaines.

Il n'y avait qu'un long couloir devant lui, décoré de portes à intervalles réguliers. Au moins, sa route était tracée.

Diluc continua, essayant d'ouvrir les portes une par une sans succès : toutes étaient verrouillées. Les échos de conversation se rapprochaient cependant. Il y imagina les accents de Dottore.

Il inspira, tentant vainement d'ôter un peu de frustration à ses muscles qui commençaient sérieusement à le tirer, et continua. Les bruits émanaient de l'une des avant-dernières portes, et il s'autorisa quelques secondes d'écoute à chaque fois, jusqu'à trouver la pièce exacte, coupable de ce qu'on aurait presque pu faire passer pour des hallucinations auditives.

Se penchant attentivement, il put identifier trois voix distinctes. L'une d'entre elle appartenait clairement à l'homme qui les avait agressés au musée – Itto, lui semblait-il. La deuxième était une voix de femme qu'il associa immédiatement à Ei, et la dernière retourna son estomac tant et si bien qu'il sut que finalement, il n'avait rien inventé.

Le reste de son plan était bien plus flou. Il ne savait rien de la pièce ni de son agencement, ne savait pas s'ils n'étaient réellement que deux ennemis – dont un qu'il n'avait pas su maîtriser quelques heures encore auparavant.

Peut-être était-ce une erreur, de plonger la tête la première. Jean lui avait dit d'être prudent, et sa panique commençait à laisser la place à d'autres sensations. Tous ses muscles le tiraient un peu plus à chaque mouvement et il sentait lentement mais sûrement un marteau taper contre les parois de sa tête, présageant les retombées bientôt immédiates de l'adrénaline.

Il inspira, s'inspira aussi de ce qu'il avait autour de lui pour réévaluer ses priorités. Mais la réponse était trop simple : il n'y en avait pas d'autres que Dottore. L'idée de l'abandonner aux mains de ses ravisseurs pour quelques heures encore lui serrait l'estomac. Il savait bien que le scientifique avait assez de ressources pour s'en sortir, mais plus il y réfléchissait et moins il avait envie de savoir si c'était vrai.

Il fallait qu'il y aille, alors il n'attendit plus et tourna la poignée, s'engouffrant dans la pièce.

La première chose qu'il vit fut la lumière. Bien plus forte que celle du couloir elle le poussa à plisser les yeux. Le temps qu'il s'y adapte, la conversation s'était arrêtée, et quelqu'un appelait son nom.

— Attrape-le, ordonna la femme si sèchement qu'il ne reconnut rien de celle qui les avaient accueillis au musée quelques heures plus tôt.

Immédiatement, les bras d'Itto se refermèrent sur Diluc, l'empêchant à nouveau de bouger. Cependant, Diluc était venu préparé cette fois-ci. Il fit glisser le poignard qu'il avait caché dans sa manche jusque dans sa paume et n'hésita pas un seul instant à lui lacérer la peau.

Itto hurla et le lâcha instantanément, se tenant le bras de douleur. Ce fut une affaire de secondes avant que son membre ne retombe mollement, comme si toute vie lui avait été ôtée. Apparemment, le poison était toujours présent, et Diluc avait bien fait de se méfier.

Il attendit la suite, mais Itto ne sembla plus tout aussi combatif d'un coup. Comme il ne se concentrait que sur son bras, l'agent de l'Ordre se saisit de l'occasion et le coupa successivement à son second bras puis à ses deux jambes, le regardant s'effondrer progressivement.

Cela étant fait, il se tourna pleinement vers les deux autres, surpris de constater qu'Ei n'avait pas bougé d'un pouce.

Dottore était menotté à une chaise installée en plein milieu de la salle. Les murs étaient recouverts d'une peinture brunâtre qui renvoyait aux meubles, remplis de fioles de diverses natures. Bien sûr, s'ils avaient emmené le scientifique, c'était forcément pour lui offrir d'étaler sa science.

— Diluc, l'interpella la Shogun.

Il ne croisa pas le regard de Dottore et reposa les yeux son interlocutrice. Raffermissant la prise sur son poignard, il attendit. Elle soupira et eut un geste désinvolte envers son prisonnier, s'approchant de lui lentement.

Diluc réagit au quart de tour et fit un pas en avant, mais un secouement de tête de la part de son partenaire l'interrompit. Il regarda la Shogun avec toute l'attention du monde, tout de même prêt à se jeter sur elle, et fronça les sourcils lorsqu'il constata qu'elle tenait en main une clé.

Elle se servit de cette dernière pour l'insérer dans les menottes de Dottore, qui s'en débarrassa en se frottant les poignets.

— Je suis au regret de t'annoncer que tu as fait tout ce chemin uniquement pour te faire tuer, reprit-elle alors.

Diluc eut peur de comprendre. Il chercha un indice pour l'aider dans l'expression du scientifique, mais elle était plus fermée qu'elle ne l'avait jamais été, jusqu'à ce qu'il affiche un large sourire, haussant les épaules et quittant sa chaise.

— C'est le jeu, chéri.

Tout se mit en place dans la tête de Diluc, et il eut l'impression que ses forces l'abandonnèrent. Le contrecoup de leur semaine de planque et de la panique qu'il venait de ressentir le frappa si fort qu'il se sentit chavirer, et la Shogun en profita pour réutiliser les menottes de Dottore à bon escient : elle les passa aux poignets de l'agent.

Ce dernier ne quittait plus le regard de Dottore, n'y trouvant pas la moindre trace d'explication. Il se laissa asseoir sur la chaise occupée quelques secondes auparavant encore et le regarda s'affairer sur les tables prévues à cet effet.

— Maintenant que je te l'ai attrapé, tu sais ce qu'il te reste à faire, Dottore.

Il n'y avait aucune chaleur chez la Shogun, et Diluc se demanda un instant comment elle avait bien pu faire pour rassembler autant de monde autour d'elle, surtout des personnes qui avaient avant tout besoin de motivation. Peut-être parlait elle à leur colère, d'une manière ou d'une autre, jouant sur leur frustration.

Il inspira et résuma la situation, tentant tant bien que mal de ne pas sombrer dans une spirale sans aucun sens qui ne l'aiderait en aucun cas à avancer. Dottore avait forcément été missionné pour concocter un poison afin d'éliminer les dignitaires les plus importants des Commissions, ou bien pour réaliser un attentat. Peut-être les deux, peut-être avait-il marchandé sa liberté contre peu importe ce qu'il s'apprêtait à faire.

Diluc aurait voulu qu'au moins, Dottore le regarde, afin d'y lire ce dont il avait besoin, mais le scientifique restait fermé à toute interaction et se concentrait sur ses fioles, lui tournant le dos. Derrière lui, la Shogun attendait patiemment.

Elle n'avait même pas épargné à un regard à Itto, toujours évanoui.

Diluc comprit alors qu'il s'agissait plus d'une lutte de pouvoir qu'un véritable combat social. Il se souvint de son passif et l'hypothèse la plus plausible restait une frustration quant à une passation de pouvoir. Il se souvint soudain de l'existence de Sara et se figura que tant qu'il était là, autant qu'il en apprenne le plus possible.

— Kujou Sara…, commença-t-il pour attirer sur lui le regard de Baal. Elle travaille pour vous, n'est-ce pas ?

Plutôt que sa voix féminine, c'en fut une tout autre qui lui répondit :

— Bravo, Sherlock, railla Dottore. C'est fou ce que tu peux être lent parfois.

Diluc fronça les sourcils et fit un mouvement pour se lever, arrêté immédiatement par la main de la Shogun sur son épaule. Elle avait posé l'autre sur l'étui de l'arme à sa taille, ne laissant pas de marge d'interprétation quant à son avis sur l'avenir de Diluc s'il bougeait trop.

Il lui fallait un plan, de toute urgence. Il ne rétorqua rien, puisque faire la conversation avec Dottore n'allait rien lui apprendre de plus que ce qu'il savait déjà – et qu'il n'arrivait pas à intégrer pleinement, encore.

Le voir s'affairer pour accomplir les plans de quelqu'un d'autre relevait de la fiction, et Diluc se demanda un instant si la frustration qu'il pensait le voir ressentir n'était en vérité que la sienne.

De longues minutes passèrent sans que Baal ne bouge de son poste. Elle n'avait d'yeux que pour le scientifique qui ne s'arrêta pas une seconde.

Seuls les bruits de ses expériences se faisaient entendre – une fiole qui se cogne contre une autre, un bécher que l'on incline, un réchaud qui crépite – jusqu'à ce qu'il se tourne entièrement vers Ei.

— Shogun ?

Diluc leva lui aussi les yeux sur lui mais, encore une fois, n'obtint aucune considération. L'interpellée lança à son prisonnier un regard si menaçant que s'il n'avait pas compris la première fois, il était certain de ce qui l'attendait s'il osait faire un mouvement de trop.

Elle se pencha à côté de Dottore, qui indiqua du doigt sa mixture.

— C'est prêt.

Elle observa un instant la préparation sans rien ajouter. Tout le monde ici en avait conscience : personne d'autre que Dottore ne pouvait être certain qu'il ait vraiment terminé. Il fallait qu'elle en soit sûre et la solution lui était servie sur un plateau.

Elle pointa Diluc du doigt.

— Essaye sur lui.

— Avec plaisir, marmonna Dottore en se saisissant de la fiole à pleine main.

Dottore se tourna alors pour faire face à la Shogun. Il retourna soudainement la fiole, et son contenu se renversa sur Baal, coulant le long de son bras.

Diluc n'eut pas le temps de comprendre ce qu'il se passa.

— Oups.

Il y eut un instant de flottement avant qu'elle ne hurle de douleur. Elle s'empara de son pistolet, mais déjà, des tâches apparaissaient sur son bras en produisant un grésillement terrible. La pièce s'emplit d'une odeur de chair brûlée et elle regarda, impuissante, la mixture de Dottore ronger son bras jusqu'à l'os. L'horreur atteignit son comble quand elle comprit que la zone touchée n'était pas la seule en danger et que le produit se répandait.

Fasciné par ce qu'il voyait, Diluc ne ressentit la présence de Dottore qu'une fois qu'il fut juste à côté de lui. Ils échangèrent un regard puis un hochement de tête décidé : ils allaient devoir faire vite.

Sans prendre le temps de le détacher, le scientifique attrapa le poignet de Diluc pour le tirer vers lui et ils quittèrent la pièce sans attendre, laissant derrière eux les hurlements ininterrompus de la Shogun. Ces derniers finirent tout de même par s'estomper lorsqu'ils atteignirent la moitié du couloir, et Diluc présuma qu'elle s'était évanouie.

Ce ne fut qu'une fois qu'ils furent sortis du terrain en chantier qu'ils s'épargnèrent enfin un regard.

Diluc vit plus qu'il ne sentit ses mains trembler, le corps fatigué de l'avoir tant porté.

— Tu l'as fait exprès ? demanda-t-il en levant ses mains encore menottées.

Dottore lui adressa un sourire en coin, et il leva les yeux au ciel.

— T'as eu peur ? demanda finalement le scientifique.

— De quoi ?

— Que je meure.

Diluc se souvint de la leçon qu'il avait appris la veille mais mit l'honnêteté soudaine qui lui caressa les lèvres sur le compte de la fatigue :

— Oui.

Ils se regardèrent sans rien ajouter un instant, jusqu'à ce que Dottore se penche vers lui et l'embrasse un instant, peut-être juste pour dire merci.

— On rentre ? souffla-t-il contre sa bouche.

Diluc hocha doucement la tête avant de se souvenir d'un léger détail.

— Je suis à vélo.

— Je te demande pardon ?

Il esquissa un sourire devant l'air indigné de son partenaire.

— Je suis à vélo, et je suis menotté.

Dottore râla dix bonnes secondes avant de se mettre en route, prêt à faire le chemin à pied – non sans arrêter de se plaindre.


Grâce à l'aide de Jean et des agents de Mondstadt à Inazuma, ce qui restait de Baal fut débarrassé. Certes, le plan aurait plutôt voulu qu'elle soit éliminée dans la plus grande discrétion, mais ce dernier ne prévoyait pas non plus que les agents chargés de l'exécuter soient en aussi mauvaise posture.

De la même manière, Itto et Sara furent eux aussi interpellés par les services de police qui se rendirent compte que l'organisation dont ils venaient d'ôter la tête avait encore de nombreuses ramifications.

Cependant le travail de Diluc et Dottore était terminé ici, aussi prirent-ils les premiers avions qu'ils purent dès qu'on leur donna le feu vert pour mettre les voiles.

Le scientifique rentrait à Snezhnaya et Diluc allait reprendre ses missions de routine sur ses terres bien-aimées, le cœur un peu plus léger qu'à son dernier retour.

Assis sur les banquettes inconfortables de l'aéroport, les deux attendaient que l'embarquement débute. L'atmosphère d'une fin de mission était toujours lourde de trop de choses, mais cette fois-ci, la tension crevait le plafond.

Il était étrange de se dire que personne autour d'eux n'avait conscience de ce qu'ils venaient de vivre, de faire, tout en se disant qu'eux allaient tout de même devoir en parler – au moins avant de se quitter.

Dottore fut le premier à rompre le silence.

— Tu savais ?

Diluc tourna la tête vers lui, étrangement heureux d'entendre sa voix.

— Pardon ?

— Tu savais, reprit le scientifique sur le ton de l'affirmation cette fois, que j'étais pas contre toi.

C'était presque un murmure, et Diluc fut renvoyé quelques jours en arrière lorsqu'il avait ouvert la porte sur Dottore et la Shogun.

— Oui, je le savais.

— Comment ?

L'agent déglutit en croisant son regard, se redressant dans son siège. Il avait récupéré à l'aide de deux longues nuits à l'hôtel, mais même elles ne suffirent pas à le sauver de l'épuisement moral qui suivait toujours des événements aussi lourds, surtout pas lorsqu'ils devaient se conclure par une conversation pleine de sens.

— Je te fais confiance.

Lui aussi avait murmuré, et peut-être tentaient-ils de recréer une bulle au milieu de l'aéroport. Mais ce genre d'endroit n'était jamais vraiment réel, de toute façon, pleins de décalage et de croisement qui n'auraient jamais aucun sens.

Peut-être était-ce pour cette raison qu'ils n'en parlaient que maintenant.

— Pourquoi faire ? demanda finalement Dottore.

Diluc haussa les épaules, levant les yeux vers le plafond du bâtiment.

— Parce-que je crois que je te connais, maintenant.

Il sentit plus qu'il n'entendit Dottore souffler contre sa nuque, amusé. Il avait posé sa tête sur son épaule et Diluc invoqua tous les dieux en sa connaissance pour ne pas avoir à bouger dans les minutes à venir.

— Je pensais que c'était à cause de mon indice génial.

Diluc eut un sourire perplexe.

— Lequel ?

Il le sentit lever les yeux au ciel contre lui.

— Je n'appelle personne « chéri », pas même sous la torture. Le mot est affreux.

Le sourire de Diluc s'éclaira, et il posa sa main sur la cuisse de son voisin, y laissant toute la chaleur qu'il savait porter.

— Je n'avais même pas fait le lien.

— Menteur.

— Peut-être.

Il tourna la tête vers lui et l'embrassa quelques secondes, juste assez pour se souvenir qu'ils étaient en public.

L'idée folle qui lui traversa la tête l'attrapa si fort qu'il ne sut pas quoi en faire autre que de la formuler, et il resserra un peu ses doigts sur sa cuisse.

— Est-ce que tu veux faire escale à Liyue ?

Dottore haussa un sourcil. Diluc avait chuchoté, mais le scientifique ne s'embarrassa pas de tant de manières.

— Tu pensais vraiment que j'allais te laisser partir comme ça ? Une fois mais pas deux, Diluc.

— C'est vrai que j'ai encore beaucoup à te dire.

— Heureusement qu'on a tout le temps du monde, dit Dottore en cherchant dans sa poche deux billets.

Diluc les observa un instant avant d'éclater un sourire : les deux étaient à destination de Liyue.

Dottore reposa sa tête sur l'épaule de Diluc, et ce dernier se figura que s'il n'avait pas mis autant de temps à faire la paix avec lui-même, il aurait peut-être pris de meilleures décisions. Mais la position dans laquelle il était maintenant lui convenait par-dessus tout, et il ne comptait pas en changer de sitôt.

.


violence du coup : light torture + mention d'acide sur la peau + poison + combat basique

Voilà donc la première pierre que j'ai posée à mon édifice personnel du dilttore, il y en a encore 1 sûr à venir et d'autres j'espère. Stay tuned for more zoubi!

Fall out Boy - Just One Yesterday