J'étais définitivement prête à rejoindre le casting du prochain film de Rob Zombie, vu ma tronche. Je venais de passer deux jours entiers à écrire sans prendre une seule minute pour jouer. Mon précieux temps se résumait à écrire, dormir, pleurer, écrire, et écrire encore. Loin de moi l'envie de perdre mon travail ainsi que le salaire nécessaire à ma survie, il m'avait bien fallut tenir mes engagements. De fait, je n'avais pas pu parler à Dedel et le manque que je ressentais était bien plus pénible que toutes les réprimandes que ma patronne aurait pu me faire si je lui avais demandé du temps supplémentaire. J'aurais certainement un peu abusé. Et, quand on parlait du loup… Mon téléphone vibra sous mon oreiller – je n'étais pas encore sortie du lit.

—Allo ?

—Bonjour, Byleth.

—Ha, bonjour Edelgard.

J'avais également dormi profondément toute la matinée, il était presque treize heures et je crevais la dalle.

—Je viens de terminer vos chapitres. Serait-il possible de se rencontrer afin d'en discuter en personne ?

—Euh, bien-sûr, si vous y tenez…

—J'y tiens.

Tellement autoritaire… pensais-je.

—Quand ça ?

—En fin d'après-midi, est-ce possible pour vous ?

—Cela risque d'être… compliqué aujourd'hui, expliquai-je alors que j'étais encore en t-shirt sous ma couette. J'ai passé le week-end à écrire et je pense être tombée malade. Je n'ai même pas pu sortir acheter de quoi manger et mes placards sont vides.

Cette dernière précision était certainement inutile.

—Bien, je vais passer alors.

—Ce n'est pas nécessaire, Edel…

—J'insiste.

Puis j'entendis la tonalité de fin d'appel, fixant l'écran de mon téléphone, incertaine.

—Allo ? Edelgard ?

Mais il n'y avait plus personne au bout du fil. Elle n'allait pas vraiment le faire, pas vrai ? Finalement, je me rendormis sans me poser la question plus longtemps. J'avais la dalle, mais j'étais surtout épuisée. Ce furent quelques coups à la porte qui me réveillèrent moins d'une heure après cela. Je le sus en regardant de nouveau l'heure indiquée à mon écran. Je ne me rappelais pourtant pas avoir commandé quoique ce soit. Je me levai alors, et allai ouvrir la porte dans mon look débraillé puisque je n'avais qu'un t-shirt trop large et un short. Pas de quoi choquer un livreur de pizza.

—Vous êtes vraiment malade, alors.

Pas de quoi choquer ma patronne non plus, de toute évidence, bien qu'elle me regarda une seconde de bas en haut avant de faire la même chose de haut en bas.

—Vous-êtes du genre à faire ce que vous désirez sans prendre en compte l'avis des autres, vous.

—Et vous, du genre à vous laisser-aller.

Je restai stupéfaite devant ce bout de femme pas plus haute qu'une brindille et fixai ses longueurs blanches lorsqu'elle entra dans mon appartement sans se passer d'une quelconque invitation.

—Je vous en prie… lâchai-je après coup avant de refermer.

Edelgard déposa plusieurs sacs sur la table ce qui me laissa un peu plus perplexe. Ils semblaient contenir des bouteilles d'eau ainsi que des repas tout prêts.

—Ce n'était pas nécessaire, vous savez.

—C'est ce que l'on fait lorsque l'on visite une personne malade. De plus, j'ai besoin que vous restiez en forme si je veux que vous teniez votre prochaine échéance.

Elle ne perdait pas de temps. Tout semblait tourner autour du boulot pour elle. Une acharnée du travail.

—Vous… Vous voulez boire quelque chose ?

—Vos placards ne sont pas vides ?

—J'ai de la bière au frais, fis-je avant de la voir lever un sourcil un peu accusateur. Ou de la tisane. J'ai de la tisane.

—Cela sera parfait.

Tisane, alors. Je fis chauffer de l'eau et sortis un sachet de feuille séchée de Bergamotte. J'imaginais que ce genre de femme aimait les choses raffinées et c'était sans doute ce qui correspondait le plus à l'image que j'avais d'elle. Plus qu'une bière en tout cas. Je fus surprise de trouver ça dans mes propres placards et ne me souvenais plus quand j'avais acheté ceci. Je fis glisser la tasse fumante sur la petite table basse et Edelgard et moi nous installâmes sur les coussins au sol, l'une face à l'autre.

—Je ne pensais pas que vous viendriez vraiment, fus-je obliger de lui avouer.

Je ne savais surtout pas comment engager la conversation autrement.

—C'est bien mal me connaitre. Je suis une femme déterminée.

—Et autoritaire.

—Lorsqu'il le faut.

Edelgard porta la tasse à ses lèvres qui s'humidifièrent légèrement, puis la porcelaine tinta lorsqu'elle la reposa. Ses yeux parme me braquèrent ensuite d'un très intense éclat.

—Vous semblez tendue.

—Non, je… Pas du tout.

Bien-sûr que si. Ma patronne se tenait devant moi dans mon appartement, et moi, j'étais en short. Dans le genre pro', on pouvait faire mieux. J'imaginais qu'elle avait l'habitude avec les artistes. Elle tira ensuite son téléphone de la poche de son blazer et j'imaginais qu'elle regarda l'heure à l'écran avant de le poser sur la table

—Je ne m'imposerai pas longtemps.

Elle s'était déjà imposée plus que nécessaire mais je me ravisai de lui faire la remarque.

—Comment va votre amie ?

Un changement de conversation qui prit une tournure surprenante. Peut-être s'était-elle vraiment intéressée à mon histoire en plus d'en avoir eu pitié.

—Je l'ignore. Je n'ai pas pu lui parler du week-end avec mon manuscrit. Et elle ne fait jamais le premier pas.

—Pour quelle raison ?

Bonne question.

—Parce que c'est moi qui le fait à chaque fois ?

C'était certainement une raison valable. Seulement, elle ne m'avait pas contactée non plus du week-end et cela m'attristait. Elle me soutenait toujours lorsque nous discutions en ligne, mais en dehors, c'était presque le silence radio si je ne poussais pas.

—Peut-être a-t-elle seulement voulu vous laisser travailler.

J'eus l'impression qu'Edelgard était dotée d'une incroyable faculté de clairvoyance et qu'elle lisait dans mes pensées puisque répondait à une question que je n'avais prononcée à haute voix.

—Nous sommes lundi, elle pourrait le faire maintenant.

—Elle est certainement occupée. J'imagine que votre amie travail.

—Oui… Même si elle peut aménager ses horaires.

Assez pour jouer très souvent avec moi et s'adapter à mes propres « horaires » du moins.

—Je me demande si je devrais le faire…

—Si cela vous tourmente à ce point, alors cessez de vous poser la question.

Je sortis mon téléphone de ma poche avant d'ouvrir mon répertoire pour chercher son contact. Cela ne se faisait peut-être pas devant ma cheffe mais puisque l'idée venait d'elle. Ce n'était pas comme si c'était un vrai rendez-vous, après tout. Je préparai alors un message assez banal.

—Pourquoi êtes vous venue ici, Edelgard ? Nous aurions pu nous voir demain, ou dans la semaine.

—Je m'inquiétais seulement pour vous.

Tant de sollicitude, bien qu'appréciable, n'était toutefois pas nécessaire.

—C'est le quotidien des auteurs. On passe des heures, des jours, des nuits à écrire avant d'hiberner quelques jours. Vous devez avoir l'habitude puisqu'éditrice en chef.

—Cela ne fait que deux ans, mais vous avez raison.

—Je dois vous avouer que j'ai été surprise lorsque l'on s'est rencontrée. Vous êtes très jeune pour être à la tête d'une agence d'édition.

—A peine plus jeune que vous. Et je suis surtout talentueuse.

La modestie, en revanche… Plus que talentueuse, j'aurais probablement qualifié cette femme de déterminée.

—Alors, ce message ? changea-t-elle à nouveau de conversation.

Je le relu une énième fois. Il n'était pas exceptionnel. Habituel, plutôt.

—Il est prêt.

Puis j'envoyai.

[13 : 48] Moi : Dispo pour un donjon ce soir ?

Et posai mon téléphone sur la table également avant d'enraciner mes orbes bleuet à l'intense regard parme. Je me demandai quand Dedel trouverait le temps de me répondre : elle le faisait assez rapidement en général même lorsqu'elle travaillait. Les vibrations sur la table de bois me firent me redresser d'un coup mais mon écran resta toutefois sombre. Celui de ma cheffe, n revanche, se mit à clignoter. Ca ne pouvait être qu'une coïncidence.

Edelgard attrapa l'appareil avec la même impassibilité qu'elle arborait depuis qu'elle était là et ses doigts se promenèrent rapidement sur son écran avant qu'elle ne repose l'objet sur la table. Et de nouveau : elle me fixa. La seconde qui suivit sembla s'apesanter entre nous et mon cœur manqua un battement quand je sentis le bois vibrer sous mes bras. Mon écran s'alluma ensuite à l'instar du sien une minute plus tôt.

[13 : 49 ] Dedel : Seulement une heure alors.

J'osai à peine relever les yeux : chose que je fis toutefois avant de déglutir péniblement. Une coïncidence ? Peut-être. Deux ? Certainement pas.

—Et vous n'aurez aucun délai supplémentaire.

Je restai alors interdite tant le message et ses paroles faisaient échos l'un à l'autre. Mon cœur en cessa presque de battre. Comment était-ce seulement possible ? Je n'arrivais pas à y croire.

/

La laisser travailler était bien sûr la raison première pour laquelle je n'avais voulu déranger Byleth pendant deux jours. Une autre résidait également dans le fait que je me sentais de plus en plus coupable de lui parler l'air de rien tandis qu'elle, se demandait un peu plus qui j'étais sans savoir qu'elle m'avait déjà rencontrée. Ses « sentiments » à mon égard étaient-ils assez fort pour résister à une telle révélation ? La femme avec qui elle avait eu rendez-vous à l'agence n'avait guère eu l'impression de l'avoir charmer, bien au contraire même. Peut-être était-ce pour cela que je lui avais laissé l'opportunité de découvrir toute la vérité. La méthode n'était pas des plus délicates, ça, je voulais bien lui accorder.

Byleth ne cessait de me fixer avec cette même expression accidentée tandis que je restais aussi impassible que j'étais inflexible. Le choc d'apprendre que Dedel et son éditrice étaient en fait une seule et même personne était certainement semblable à une fracture du crâne : chose que je comprenais et pouvait concevoir. Miser sur elle était un pari risqué, et tout lui avouer allait peut-être donner le change. Cette révélation était digne d'un coup de poker, mais allais-je vraiment remporter la partie si ce n'était que la manche ?

—Alors, toutes ces parties en ligne… C'était seulement pour me garder à l'œil, moi et mon travail ?

—Nous avons commencé à jouer ensembles avant tout ça.

—C'est vrai…

La pauvre était perdue et je ne pouvais lui reprocher. J'étais sa camarade et peu importait qu'elle souhaite de toute son âme que je sois seulement une personne lambda parmi tant d'autres, n'habitant pas très loin idéalement, j'étais aussi sa cheffe. Et ces deux personnes qui n'en formaient en fait qu'une seule, à ses yeux, s'étaient jouées d'elle.

—Pour être tout-à-fait honnête avec toi, je pensais que tu aurais reconnu le son de ma voix lorsque je t'ai contacté la première fois. Je t'aurais alors tout expliqué.

—La voix n'est pas exactement la même au téléphone et au travers d'un micro.

—En effet.

—Pourquoi n'avoir rien dit ?

La bleue semblait tendue sa surprise avait laissé sa place à un agacement palpable. Ce que, une fois encore, je pouvais parfaitement comprendre. Mieux valait ça que la colère bien que l'amertume n'était pas un goût agréable.

—Je l'ignore, répondis-je lourdement. Sans doute que j'avais peur d'une certaine manière. Et plus le temps passait, plus j'appréhendais ce moment. Surtout après…

Mes joues se réchauffèrent en prononçant ses mots et elle détourna finalement le regard lorsque les siennes changèrent de teinte.

—Peur ? répéta-t-elle lentement. Je ne pensais pas cela possible.

—Tu parles de Dedel, ou bien de l'éditrice ?

—Des deux, en fait.

Bien que la Edelgard qui jouait en ligne était plus douce, plus honnête, avec une part de fragilité pour aller au bout des choses, et que l'éditrice en chef était plus rude et froide, les deux n'étaient point du genre à exposer des faiblesses.

—Tu sais, dans le milieu duquel je viens, mon attrait pour les jeux-vidéos n'est pas quelque chose de vu d'un très bon œil. Le contraire serait plus vrai, j'expliquai alors. Seule Dorothea est au courant de ce passe temps.

—Je… hésita-t-elle un instant.

Son regard se posa de nouveau sur moi mais l'expression de son visage avait changé. Elle était maintenant vexée.

—Je ne t'imaginais pas si… petite…

—N'exagère pas. Tu n'es pas si grande. Dans la moyenne, au mieux.

Mes cheveux se soulevèrent lorsque j'y passai le revers de ma main. Un geste qui révélait avoir, à mon tour, été vexée. Bien qu'à peine toutefois. Mère Nature m'avait privée de précieux centimètres sans lesquels j'avais appris à composer. Je vivais très bien ma taille plutôt modeste.

—Vous… Enfin, tu… Ha… Je ne sais même plus comment m'adresser à toi… Si c'est à Dedel ou bien, à ma patronne.

—Ton éditrice tyrannique, tu veux dire ?

—Je… balbutia la bleue en se grattant la tête. Mon éditrice est plutôt rude.

—C'est en effet un trait de caractère qui me qualifie. Parmi d'autres que tu connais aussi. Je suis Dedel, une femme aimant jouer aux jeux-vidéos pendant mon temps libre, et je suis aussi Edelgard, une éditrice qui aime que son travail soit carré. Je suis ces deux femmes à la fois, et l'existence de l'une ne rend fait pas d'un mensonge celle de l'autre.

—C'est difficile à croire, De-, elle ne termina pas avant de s'éclaircir la voix. Edelgard.

—Byleth, fis-je sur un ton plus sérieux mais aussi calme. Je veux que tu saches que malgré les apparences, je ne t'ai jamais mentie. Même si tu penses que je suis autoritaire et tyrannique, j'ajoutai accompagné d'un très léger sourire.

—Pour ça, je suis…

—Ne t'excuse pas. C'était presque amusant de t'entendre dépeindre cet affreux portrait. Et d'une certaine façon, tu n'as pas tort.

Je terminai ma tasse avant de me relever. Byleth m'imita bien que semblant toujours aussi perdue. J'imaginais qu'elle ne savait quoi dire, quoi faire. Ou seulement comment réagir.

—Bien, fis-je alors. Je devrais peut-être te laisser seule afin de… digérer tout ça.

Je replaçai mes cheveux correctement sur mon blazer, image oblige.

—Tu devrais manger, et dormir. Tu as une mine affreuse.

Elle, se n'en était guère soucier. Elle m'observait maintenant avec l'expression innocente d'un chaton à peine sevré.

—Quelque chose ne va pas ?

—Je me demandais seulement si… Si tu jouerais encore avec moi.

—Bien-sûr. Si tu rends ton manuscrit en temps et en heure.

—Dedel ne se souciait pas de ce genre de détail.

—Elle s'en souciait, et Dorothea n'a pas cessé de me faire remarquer ô combien ton éditrice se laissait abuser.

—Dorothea ? Ta secrétaire ?

—Plus que ma secrétaire, c'est surtout mon amie.

—Ton amie…

—Après tout ça, tu arrives tout de même à être jalouse, Byleth ? je m'amusai malgré le côté incongru de la situation.

—Je ne suis pas jalouse. Enfin…

Elle ne termina pas, se contentant de scruter mon regard comme pour tenter d'y trouver la fin de sa propre phrase.

—Sauf si, tu aimerais que je le sois.

Mon cœur manqua un battement devant cet excès de franchise, encore plus… rafraichissante que la fois où elle m'avait parlé de moi tout en ignorant qu'il s'agissait vraiment de moi. Sa personnalité me fascinait bien au-delà de sa capacité de résilience ou de son petit – gros – côté fainéant.

—Ne fais pas comme si tu étais choquée… termina-t-elle lorsque son regard m'échappa. C'est pas comme si… Je ne m'étais jamais déclarée…

Fascinante, oui. C'était le terme exact.

—Je ne suis pas choquée.

Un peu, quand même.

—Je préfère seulement te laisser… méditer, choisis-je, à tout ceci.

Je me dirigeai vers l'entrée de l'appartement tandis que Byleth me suivait silencieusement, faussement contrariée.

—Tu t'en vas vraiment ?

—J'ai du travail à faire. Sans parler du donjon que je dois parcourir puisqu'une certaine personne à désespérément besoin de mon aide.

—Attends, Edelgard.

—Oui ?

—Je me demandais… Cette nouvelle situation ne va pas te causer des problèmes d'éthique ?

Lorsque la porte s'ouvrit, je sentis mes lèvres s'étirer mais je ne lui laissai point le luxe de le remarquer. Elle connaissait peut-être mon identité mais je tenais à ce qu'elle continue de découvrir peu à peu la personne que j'étais vraiment à ses yeux, ainsi qu'aux miens.

—Voyons, Byleth. Tu me causes déjà des problèmes.

Nul besoin de préciser que le principal résidait dans le fait de me rendre chaque manuscrit en retard. J'étais une éditrice si abusée…