—…et c'est là qu'on s'est rendu compte que le marchand n'avait pas de chaussures. Pas de chaussures ! Et le chameau lui léchait les pieds parce qu'il y avait des champignons dessus.
— Oh, Miss Gap, épargnez-nous les détails ! gémit le professeur Peter Port sous les rires de Taiyang et de Bartholomew Oobleck.
— Non, non, continuez ! Votre approche familière donne un attrait particulier à vos récits, c'est très instructif ! ajouta précipitamment le professeur à la crinière verte.
— Ce sont de simples faits, rien de plus, fit Uguette en haussant des épaules.
— Mais c'est tout un art de les narrer, fit son père en pouffant.
Yang opina du chef ; elle était attablée avec les autres, riait avec eux et écoutait les anecdotes d'Uguette. Seulement, elle était impatiente… Assise à côté d'elle, mais dans son angle mort, elle effleura sa main pour attirer son attention. La fille parme se tourna vers elle, acquiesça, puis se pencha pour récupérer une malle posée sous ses pieds (qui les auraient laissé pendre dans le vide sans elle), et annonça :
— Mes amis, voici ma toute dernière invention !
Elle ouvrit les deux clapets et ouvrit la malle.
Les yeux de Yang pétillèrent : sur un velours rouge reposait un bras mécanique… Attends, quoi ? faillit-elle glapir. Le bras n'avait rien de mécanique, il était tellement… réel ? Elle se tourna vers Ugo, horrifiée.
— Miss Gap, quelle est donc cette farce de mauvais goût ? s'étonna Port.
— De la biotechnologie, murmura Oobleck. Je peux… ?
— Faites donc, autorisa Uguette tandis que le professeur d'histoire prenait le bras.
Il le regarda sous tous les angles, et Yang put constater que la partie rattachable ressemblait à la surface d'une pierre aux millions de minuscules pierres précieuses. Le bras pendait, comme un vrai ; il n'avait pas l'air d'avoir la masse d'un objet métallique.
— C'est quoi, exactement ? s'enquit son père en prenant le bras délicatement pour le regarder à son tour, puis le passa à Port.
— Un bras bionique. J'ai longtemps travaillé sur le concept de transanimisme et de transmission d'énergie thaumique sous un modèle Everett-Ranvier… Bref, tout ce que vous devez savoir, c'est que ce bras est un vrai bras. Avec des matériaux différents que les os, la chair et la peau, certes, mais tout aussi véritable.
— Je ne vous croirais pas si vous me dites venir de Vacuo, mais… (Yang vit Uguette lancer un regard entendu au professeur d'histoire, qui opina du chef)…cela ne servirait à rien de mettre votre parole en doute.
— Mais même s'il dispose du sens du toucher, c'est du non-vivant ! Ça ne peut pas faire circuler l'Aura ! démenti Taiyang.
Uguette sourit et fit signe à Yang de s'approcher. Elle lui tendit le bras, que la blonde prit dans sa main… Immédiatement, elle ressentit une étrange connexion avec l'objet. Son Aura dorée glissa tout naturellement à l'intérieur, et le bras s'illumina légèrement. Yang regarda la fille parme avec un air éberlué, mais elle se tournait vers les adultes, le triomphe suant de tous les pores de sa peau.
— Le bras peut conduire l'Aura ? (Port se tourna vers le père) Il peut conduire l'Aura ! Ha ha ha !
— Je l'ai bien vu, râla ce dernier, avant de se tourner vers Uguette : Excuse-moi d'avoir douté de tes compétences.
— « Je ne crois que ce que je vois ». Un vieil adage de chez moi… (la parme tapota la bras, semblait baigné dans un mince filet doré) Ce bras ne laisse pas seulement circuler l'Aura ; il en renforce les propriétés défensives. Je l'ai modifié avec de la Dust hyper-concentrée afin d'obtenir de meilleurs résultats.
— Heu… (Yang reposa le bras, un peu inquiète) Ça ne va pas exploser ?
— C'est de la Dust synthétique, la… Lumière Solide, je crois ? Un truc d'Atlas, mais qu'ils n'ont pas exploité à son plein potentiel. Ici – Uguette désigna un endroit dans l'avant-bras – se trouve la chambre à projectiles. Il te suffit de presser ton majeur et ton auriculaire dans ta paume, et un canon sortira du bras à cet endroit. Ne t'inquiète pas, ça ne fait pas mal.
Uguette expliqua encore toutes les fonctionnalités qu'elle avait installé, et il y en avait tellement que Yang lui demanda de s'arrêter à mi-chemin. Rien que le canon intégré et l'Aura défensive était un miracle de technologie… Même si c'était un peu effrayant.
La parme installa le bras au moignon de Yang sous le regard amusé et curieux des uns et attendri de l'autre. Les premières sensations revinrent, des picotements… Une brève douleur qui fit légèrement siffler Yang et lâcher un grognement de sa bio-ingénieure sur « la douleur fantôme », et enfin…
La chaleur de la pièce. La table rugueuse. Le fait non pas de sentir une masse pendre, mais se sentir elle-même comme une masse. Yang leva son bras ; un peu plus pâle que sa peau, il avait l'air plus épais que son autre bras.
— Tu as un peu bronzé, dit Uguette comme si elle lisait dans les pensées de la blonde. Mais j'ai calculé la perte de masse musculaire moyenne pendant ta covalescence… (Yang lui lança un regard acerbe, auquel Uguette répondit par un sourire) et ce que tu pourrais retrouver avec de l'entraînement.
— C'est… Merci.
— Pas de quoi, blondie. De toute manière, j'en ai à la pelle des joujous comme ça.
Tous regardèrent la parme qui les dévisagèrent tour à tour avec son air un peu fou, son unique œil doré pétillant d'intelligence.
— Je plaisante ! rit-elle, faisant soupirer de soulagement tout à chacun.
Ils prirent le dîner dans une atmosphère enjouée, Yang subit les pires anecdotes de professeurs d'école (et Uguette n'aidait pas avec les siennes!). Le repas fini, les adultes leur assurèrent qu'ils s'occupaient de la vaisselle et leur conseillèrent d'aller se coucher.
Yang n'avait qu'une envie ; essayer son bras. Elle toucha tous les murs, apprécia la fraîcheur de l'eau du lavabo et la douceur de la serviette. Puis, elle fit exprès de faire tomber un verre pour le rattraper au dernier moment, et elle comprit que le bras semblait réagir bien plus vite qu'un membre normal. Effrayant, mais amusant !
Elle aurait aimé le montrer à Ruby, ou à Weiss et à… Elle fut coupée dans sa mélancolie naissante en voyant Uguette arriver en robe de chambre se brosser les dents. Yang lui demanda :
— Tu n'as pas d'œil de rechange ?
— Je préfère laisser les choses ainsi. Je veux que ce bâtard se souvienne que je n'ai pas oublié ce qu'il m'a fait.
— Je suis désolé… pour…
— Arian ? Yannis ? L'une était une amie proche, et la plus courageuse d'entre nous : la mort n'avait pas d'emprise sur elle. Quand à l'autre chiure de mouton crevé, je pense qu'il doit amèrement regretter son acte.
— Vraiment ?
— Oh oui ; il doit souffrir le martyr à l'heure qui l'est…
Si on lui avait demandé ce que ça faisait d'avoir des yeux anti-magiques et de la magie dans le même corps, Yannis aurait répondu qu'il n'avait pas le temps de s'en soucier. Maintenant, il aurait aimé en faire un thèse tellement la douleur l'enserrait.
Il repoussa Qrow à l'aide d'Inevitable Decadence. Malheureusement, la venue de cet homme était une épine dans son pied ; il n'avait pas prévu que le Chasseur suivait Ruby et compagnie. C'était pour ça qu'il aurait aimé utiliser la Relique du Choix, mais son inhabilité à la contrôler l'avait empêché d'en tirer le plein potentiel… Et puis, Salem ne lui permettrait pas de l'utiliser encore une fois.
Tout ce qu'il avait vu, c'était qu'il avait réussi à capturer Ruby. Mais pas plus loin. Désormais, il comprenait pourquoi : Qrow était l'élément à abattre si le Mage voulait que le destin s'accomplisse.
— Je ne suis pas là pour dérober quelque fleur, répliqua-t-il avec un ton dédaigneux face à la remarque puérile du Chasseur.
Soudain, on lui tira dessus. Il para la balle et vit que Ruby, sa faux plantée dans le sol, le visait. Ses camarades s'étaient mis en position de combat, toisaient Yannis avec un air prudent. Celui-ci soupira, et s'adressa à Qrow :
— Dis à tes protégés de déguerpir… Tu ne voudrais pas qu'ils soient touchés par inadvertance, hum ?
C'eut l'effet désiré ; Qrow hésita, instant dans lequel Yannis se faufila pour lui asséner un puissant coup de bâton. Un second coup parti, plus puissant ; l'enchantement du Décalchoc, infusé à l'arme, infligea de sérieux dégâts à l'Aura de son adversaire. « Oncle Qrow ! » cria Rwby, et tira de nouveau sur Yannis. Il fit tournoyer son bâton, déviant les tirs de nouveau.
— Ruby, sois rationnelle pour une fois : il n'y aucun monde où tu puisses me vaincr…
Il se baissa, mais trop tard ; la gigantesque épée de Qrow le frappa au visage avec force, l'envoyant valser pour s'écraser dans une des maisons en ruine. Heureusement, elle ne s'effondra pas, mais le magicien se releva tant bien que mal, son Aura clignotante.
— T'as beau avoir beaucoup de puissance, tu restes un gamin inexpérimenté, pouffa Qrow en posant son épée sur l'épaule.
Yannis gronda, et sauta jusqu'à lui. Il pivota pour frapper une fois, puis rebondit pour un deuxième coup circulaire. Les deux furent parés par Qrow, qui répliqua d'un coup de pied. L'autre le dévia du coude, l'attira à lui pour un coup de genou dans le ventre. Qrow l'avait vu venir ; il pivota pour glisser et balança son crochet du droit dans la tête de Yannis.
Il partit en arrière, mais le Chasseur l'attrapa au col. Il lui envoya un nouveau coup de poing, avant de transformer son épée en fusil et tira. L'aura de Yannis clignota de plus belle. Il grinça des dents et frappa en estoc à répétition, le Chasseur évita à chaque fois. Le Mage planta son bâton dans le sol, s'en servit comme perche pour se lancer dans le dos de son adversaire, et tourna sur lui-même pour donner un coup circulaire.
Le coup fit mouche, mais pas escompté ; le Chasseur l'avait partiellement paré. Qrow enchaîna sur quelques tirs qui repoussèrent Yannis, avant d'en finir par un coup ascendant qui acheva l'Aura de ce dernier. Le combat était en sa défaveur depuis le début.
L'air hautain, le jais s'approcha de lui en le visant de son fusil-épée.
— Je te conseille de partir : je n'aime pas dézinguer des enfants, mais les meurtriers dans ton genre, je m'en fais un plaisir.
Le mot meurtri le mage. Il se sentait trahi. Mais il ne pouvait le dire.
— Je n'ai pas tué Arian !
— Ma nièce m'a prévenu, et on a enterré le corps – Qrow le regardait d'un air dégoûté – elle te faisait même confiance, la pauvre…
Ce fut le déclic.
Yannis fit appel à son pouvoir. Déjà qu'il s'était divisé pour suivre les moindres agissements de sa bande, la sensation d'être brûlé de l'intérieur s'intensifia. Mais il n'en avait cure ; on le traitait de menteur. On disait qu'il avait trahi. On disait qu'il n'était pas digne.
Il avait pourtant trompé son monde.
La magie jaillit comme une fontaine de jouvence. Elle l'illumina de sa chaotique splendeur, et repoussa Qrow comme un fétu de paille dans le vent… Avant que les yeux d'argent n'eurent raison du pouvoir, qui se résorba. Yannis hurla de douleur, les yeux littéralement en feu, et invoqua sa Nature pour purger l'énergie résiduelle dans un rayon destructeur, balayant les alentours.
Il tomba à genoux, face aux flammes brûlantes et blanches qui dévoraient le sol et le reste des maisons. Ses yeux ne brûlaient plus, mais sa vision était brouillée, ses sens…
— Arrête de faire le martyr et reviens à la raison.
Yannis releva la tête ; Arian la regardait avec un air de pitié. Cette vision le brisa, et il pleura. Il pleura de tout son corps.
— Je suis désolé, sanglota-t-il. Mais c'est mon devoir de le faire. Personne ne doit savoir. Pas même ceux qui nous lisent.
— Arrête de croire que tu es le seul dans cette histoire ! Tes amis sont à tes côtés.
— Mais si je ne fais rien, nous allons mourir. Tu le sais tout aussi bien que moi. Il nous voit venir à des kilomètres. Il faut que je fasse exactement ce qu'il n'a pas prévu que je fasse !
— Aucun acte dans le multivers ne vaut de commettre l'irréparable. Cesse de te perdre dans l'obscurité de ta raison et laisse parler la lumière.
Le magicien sourit ; Arian était trop naïve… et trop bonne pour ce monde. Il ne permettrait pas qu'elle ou les autres puissent disparaître pour une simple raison de scénario. Un pied, puis l'autre, et Yannis se releva, chancelant.
Face à lui, Edelyn.
Elle le regardait avec cet air indéchiffrable dont seuls les vampires avaient le secret. Sa Crimson Beauty en main, elle avait arrêté le laser par la seule force de son arme et de son Aura. Fière, elle se tenait comme une reine face au mage qui avait plus l'air d'un roi sans couronne.
— Toujours à t'opposer à moi de front, hein ? ricana-t-il en époussetant sa tunique noircie par endroits.
— Si tu tiens à la vie… (son arme se changea en faucille-fouet) Je te conseille de t'enfuir. Je connais un mage affaibli quand j'en vois un. Tu délires et tu n'es pas loin de l'orbasos non plus.
Derrière elle, les autres élèves de Beacon s'étaient relevés, indemnes. D'un coup d'œil, le magicien vit qu'il avait quand même touché Qrow avec son attaque ; une grosse trace noire circulaire se dessinait sur son flanc.
Yannis sourit : en fait, il s'était trompé depuis le début. Ce n'était pas Qrow l'élément perturbateur ; il faisait partie de ce monde, malgré sa Semblance et son autre talent. Non, ce qui perturbait le champ des possibilités, qui limitait les pouvoirs universaux, c'était…
— Evelyn, dit-il en usant de son prénom inventé. Je connais mes limites, et elles sont loin d'être atteintes. Je ne partirais pas avant d'avoir mis la main sur Ruby.
— Ne compte pas sur nous pour te faciliter la tâche ! cria Jaune en se mettant en garde.
— Je n'ai pas envie de te faire du mal ; Pyrrha ne me l'aurait jamais pardonné.
Le visage du blond fut traversé par la stupeur, avant d'être déformé par la rage. Ruby cria le nom de son camarade qui fonçait déjà vers le magicien. Edelyn n'eut pas le temps de l'arrêter, et elle détourna le regard du magicien.
Celui-ci profita de l'instant d'inattention et activa son Déphasage. Ses yeux le brûlèrent, mais il résista tandis que le temps ralentit autour de lui. Il se fondit dans la vitesse, dépassa Jaune, Edelyn et atteint Ruby en un centième de seconde. Il posa sa main sur son épaule. Le temps reprit son cours normal, mais il était trop tard.
— Je te tiens ! et Yannis claqua des doigts.
Un vortex s'ouvrit et les aspirèrent avant de se refermer dans un chuintement. Edelyn avait bondi mais atterrit dans le vide. Jaune se retourna une seconde plus tard, mais personne. Son visage, tordu par la colère, se détendit en stupeur avant d'éclater d'effroi.
Ce fut le douloureux souvenir de la perte d'un être cher qui fut le fruit de la perte d'un autre.
