Douleur.

Avant, Ruby avait déjà eu mal. Elle s'était déjà blessée plusieurs fois, même après avoir gagné la maîtrise de son Aura. Ces souvenirs, elle les trouvaient importants, car ils lui rappelaient qu'elle n'était ni invincible… ni insensible.

La Douleur, avec un grand D. Son nom résonnait dans la tête de la jeune fille tandis que sa main ravageait son corps. Ce n'était ni un doux cauchemar, ni un sombre rêve ; c'était la dure et froide réalité.

La jeune fille flottait dans une mélasse étrange, qui brouillait son esprit et ses sens. Son corps en avait eu assez de ressentir, alors il s'était abandonné dans le torrent impétueux, qui avait assaini les sensations les plus primaires. Ne restait qu'un monde tordu en fausses couleurs et sons farceurs.

Elle arriva à un point où elle ne pensait plus…

Salem arrêta de la torturer pour la laisser respirer, et, oh oui Ruby respira ; la jeune fille revint à elle, et à elle ses sens lui revinrent en fracas tonitruants. Le contrecoup la fit hurler, telle une cloque qui continue de brûler malgré la présence d'eau froide. La Sorcière la regarda vider ses poumons avec une froideur inhumaine, jusqu'à que la jeune Chasseresse aux yeux d'argents n'en ait plus la force.

Ruby se trouvait dans une cellule sombre, suspendue en l'air par quatre langues noires visqueuses qui sortaient des murs à l'apparence de chair, la maintenant proche de l'écartèlement. Face à elle, Salem, et derrière cette bourreau, Cinder. Cette dernière, contrairement à sa « reine » et malgré son état déplorable, semblait visiblement se retenir à grand peine de sauter à la gorge de la jeune fille. Pourtant, elle se tenait droite et silencieuse.

Salem parla :

— Je suis époustouflée. Tu es vraiment bien plus résiliente que je l'avais prévu ; vraiment, l'humain possède des ressources insoupçonnées.

—…ha ha… vous avez peur de nous ?

— Peur ? (Salem s'approcha et prit le menton de Ruby pour la forcer à la regarder dans les yeux, comme lors de la première fois) La peur nous étreint lorsque nous ignorons ce qui nous attend. Et, très chère, sache que j'ai passé l'éternité à vous étudier, toi et ton espèce. Vos limites et vos prouesses, ou « miracles »… sont prévisibles.

Salem s'écarta, et recommença à la torturer à l'aide de ses rayons destructeurs. Ruby hurla de plus belle, mais cette fois le supplice dura un instant. La Dame des Grimm reprit :

— Cinder, je sens toute ta frustration.

— J'ai du mal à le supporter… madame.

— Je te remercie pour ton honnêteté, cependant n'oublie pas : tu peux lui faire ce qu'il te chante, mais je ne veux pas que tu la tue.

Salem eut prononcé ces derniers mots avec un calme si profond qu'il glaça jusqu'au sang de la pièce. Cinder se pétrifia, et Ruby la vit acquiescer à contrecœur. Salem soupira avant de prendre un air d'une mère aimante qui, malgré toute l'aversion que la jeune fille lui portait, lui allait.

— Je sais que tu veux te venger, et que tu veux le pouvoir. Tu auras les deux en temps voulu, je te le promets ; tu m'as déjà amené la Tiare du Choix, et je suis persuadée que tu parviendras de même avec les autres Reliques.

La Tiare du Choix ? Des Reliques ? Ruby se demandait bien de quoi ils parlaient… mais la fatalité s'imposa à elle ; si c'était important, c'est que Salem avait pour projet de ne laisser partir Ruby sous aucun prétexte.

— Yannis, je te laisse t'occuper du reste, j'ai des affaires à régler.

— Bien, Votre Grâce.

Ruby ne l'avait même pas remarqué, les pas du magicien effleurant le sol derrière elle. La jeune fille vit Salem partir, suivie par Cinder qui lui lança un dernier regard de haine pure avant que la porte ne se referme. Soudain, Ruby sentit un souffle chaud prêt de son coup.

— Commençons, tu veux ?


Cinder entendit les hurlements à l'instant où la porte se referma. Cette fois, ils étaient plus déchirants, d'une telle force qu'elle en frémit. Salem sentit sa stupeur ; elle sentait tout.

— Yannis est vraiment très imaginatif… Veux-tu que je te raconte une anecdote ?

— Je… (un tel mot venant de cette bouche était étrange) J'en serais honorée.

— Ce fut le jour où l'ensemble de mon cercle était parti. Yannis t'avait donné ton traitement, et tu t'es effondrée de fatigue. Je suis allé le voir pour lui demander sa composition, et il n'a même pas prit de notes ni hésité un seul instant avant de me le dire. J'ai alors tenté une petite expérience, je lui ai dis : « de combien d'armes disposes-tu ? .» (Cinder sentit son cœur tomber dans sa poitrine, envisageant qu'une telle chose puisse lui être demandée un jour) N'aie crainte, je ne teste pas la loyauté, seulement l'efficacité. Je reprends ; il m'a répondu très franchement que pour me tuer réellement, il faudrait réunir des conditions particulières. J'ai donc reformuler ma question en lui disant d'imaginer que je ne disposais pas de magie… Et il m'a exposé, pour chaque objet, du plus dangereux au plus bénin, une centaine de manières différentes de me tuer… Tu imagines ? Même un simple coton peut tuer quelqu'un, selon lui.

— Il est fou, commenta Cinder en connaissance de causes.

— Il est plus que fou : il est n'est pas humain. Je l'avais soupçonné, mais il me l'a confirmé par ce petit interrogatoire. Voilà pourquoi il est si dangereux, Cinder ; il comprend la morale de ses simili, mais contrairement à Tyrian qui s'en déchaîne à chaque exhalation, Yannis n'a jamais été enchaîné. Il a une vision plus large du monde (petit à petit, Cinder se rendit compte que Salem parlait de plus en plus à elle même) et malgré cela, il se rabaisse. Malgré sa nature, son expérience presque égale à la mienne, ses pouvoirs… il décide de se mettre au même niveau des autres. Pourquoi donc ? Qu'y-a-t-il à gagner ?

— Madame ? tenta Cinder ; elle fit bien.

— Il te fait confiance. Je veux que tu utilises ce que tu as appris de moi pour te rapprocher plus de lui. Je ne connais pas ses goûts ni ses lubies, mais qu'importe ; il a jeté son dévolu sur toi pour une raison que j'ignore, mais la raison importe peu. Tu sais ce qu'il te reste à faire.

Cinder sentit son cœur se serrer, et sa tête fut traversée d'émotions conflictuelles qu'elle ne parvenait pas à démêler. Elle s'inclina raidement, jusqu'à que Salem la quitte, ce qui affirmait qu'elle devait commencer le plus tôt possible. Juste après sa séance de torture, en l'occurrence, pensa la jeune femme sur une note d'humour noir.

Elle revint à la porte de la pièce où Ruby était enfermée, mais n'entendit aucun cri. Peut-être que Yannis avait dépassé les limites ? Cinder doutait qu'il tue sur une erreur, mais il l'avait peut-être fait perdre connaissance… Ou bien il nous trahit. Cette pensée parasitaire, née des trop nombreuses souffrances de Cinder, rongea ses pensées jusqu'à l'intolérable. Sans réfléchir, elle ouvrit la porte avec fracas, son unique œil brûlant de flammes magiques.

Qui s'éteignirent d'horreur quand elle vit.

Yannis se tourna vers elle, mais elle regardait Ruby : de ses deux orbites vides coulaient deux rivières pourpres, tachant son haut blanc de taches sombres. Puis, le regard de Cinder coula sur Yannis, qui s'essuyait tranquillement les mains, d'un geste mécanique et détaché, presque enfantin. Elle recula d'un pas quand elle vit son regard ; Hazel avait un regard chargé de ressentiment amer. Celui de Watts était celui une grosse tête pleine d'orgueil. Celui de Tyrian était « étordument » amusé. Mercury et Emerald n'étaient pas dignes d'intérêt. Salem était la destruction personnifiée.

Son regard à lui, même si ses yeux étaient masqués par un bandeau, était décalé, lointain. Ce n'était pas terrifiant comme on l'entendait d'ordinaire, lorsqu'on a peur pour sa vie ou qu'on se soumet à plus fort que soi. Non, c'était au-delà de l'indicible, une sorte de masse grondante de perturbations qui menaçait tout cerveau de folie pure. Dans cet instant, Cinder faillit sombrer. Mais Yannis la « vit » et revint à la normale.

— Tu as besoin de quelque chose ? Je te préviens, tu ne peux prendre ton traitement qu'après six heures d'attente.

— Qu'est-ce que… (le décalage de cet hom… chose la perturbait) tu as fais ?

— Ce que Salem m'a ordonné ; je lui retire ses armes, une à une. J'ai commencé par le plus simple.

Il l'appelle à haute voix par son nom, comme une égale… Cinder tourna le regard vers la table roulante couverte d'outils. Certains étaient dans une jarre pleine d'eau rougie, et dans une autre il y avait… elle écarquilla des yeux, lâchant un exclamation muette.

— Je les ai conservé dans un mélange de trois quart d'acide picrique aqueux saturé, deux cinquième de solution de formaldéhyde avec un soupçon de Dust de glace (il prit la fiole contenant les deux globes flottant dans un liquide presque sirupeux) et j'y ai introduit un micro-organisme particulier, qui le nourrit pour éviter qu'ils se décomposent. Tu savais que, si tu n'endommages pas les yeux d'argent, ils peuvent être implantés à quelqu'un d'autre ou rattachés à une machine pour être utilisés ? Au premier abord, sans porteur, ils ne semblaient pas posséder de pouvoir, mais leur réelle capacité peut s'apparenter à une canalisation. Je ne te raconte ce qu'il m'a fallu faire pour les extraire dans cette condition, et avec ces outils… (il désigna la table d'un geste ennuyé) Mais bon, que demande le peuple.

— Tu…

— Hmm ?

Cinder n'osait pas lui demander : « Tu es fou ? » parce qu'elle avait peur que Yannis lui fasse exactement la même chose qu'à la précédente Vierge de l'Automne. Il a jeté son dévolu sur toi, résonnèrent les mots de Salem dans sa tête. Prenant son courage à deux mains, elle reprit sous le regard interrogateur du brun :

— Tu penses que tu pourrais m'immuniser contre eux ?

Pendant un instant, elle se traita d'idiote ; gagner la confiance de quelqu'un en exigeant quelque chose de lui ? Mais à peine eut-elle ces pensées que Yannis découvrit son large éventail de dents blanches, ce qui la fit frissonner car elle ne voyait pas ses yeux. Bizarrement, quelque chose gonfla dans le cœur de Cinder ; une chaleur étrange, déroutante même.

— J'attendais que tu me poses la question ! lança-t-il joyeusement. Je comptais justement faire des expériences sur ces échantillons.

— Formidable ! lâcha Cinder avec le maximum d'engouement qu'elle possédait, c'est-à-dire pas grand-chose. Quand commence-t-on ?

— Et tu veux participer, en plus ? Par le Grand Serpent ! Tu es vraiment une femme volontaire !

— C'est un compliment ?

— Un constat, sourit malicieusement le brun, puis frappa dans ses mains : Mais on ne peut pas commencer tout de suite ; je dois m'adonner à une tâche de la plus haute importance avant cela.

— Sur ordre de notre Reine ? supposa Cinder en mettant sa main valide sur sa hanche, un peu inquiète de la suite.

— Non, expressément sur le mien. Je vais faire une pause.

La mâchoire de Cinder se décrocha presque, tandis que le mage balançait sans ménagement sa serviette légèrement rougie sur la table roulante, ne regardant même pas Ruby. Il prit le flacon contenant les… ugh, sortit une pâte d'une boîte pour couvrir le dessus, et le rangea dans une autre boîte, qu'il ferma à clé. Il posa la main dessus, murmura quelque chose ; la boîte s'illumina brièvement, et Cinder comprit qu'il l'avait ensorcelé. Pourquoi prend-t-il autant de précautions ? Personne n'irait voler ces choses !

— On y va ? demanda Yannis en l'arrachant à sa contemplation.

— Euh… (Cinder hésita un instant, avant de se rappeler de sa mission) Oui.

— Formidable ! Suis moi, je connais un coin tranquille.

Il claqua des doigts, et un tourbillon minuscule explosa en un vortex de la taille d'un homme, vrillant l'air d'un trou menant à un autre endroit. Cinder déglutit tandis que Yannis lui souriait, lui présentant sa main, tel un prince charmant envers la petite princesse naïve. Je jure, et Cinder prit la main, que lorsqu'on aura plus besoin de toi, je te ferais ravaler ce petit sourire insolent.


En fait, plus il la regardait, plus Yannis tombait sous le charme.

Mais ce n'était pas de l'amour, parce qu'il savait que Cinder ne s'aimait pas ; en prenant sa main, ça se sentait dans son pouls, dans la moiteur de ses mains. Tant qu'elle n'arriverait pas à dépasser sa propre condition, Yannis ne lui accorderait que l'attention réservée aux simples objets de curiosité.

Parce qu'en plus, en tant qu'humaine, elle n'arrivait pas à dissimuler ses manigances. C'était… attendrissant de la voir se forcer pour gagner sa confiance. Tandis qu'ils marchaient dans le sous-espace, ce chemin incolore entouré de vide illuminés par quelques rais de lumière évanescents et d'images éclair d'autres mondes, il ne la voyait pas regarder autour d'elle. Non, il la voyait l'observer lui. Seulement, Cinder le voyait, mais ne le regardait pas.

— Nous arrivons~ ! annonça-t-il en chantonnant lorsque qu'ils atteignirent un rectangle de lumière.

Il passa l'embrasure embrasée, et fut accueillie par l'odeur de la mer. Deux soleils jumeaux sur la fin de leur course embrassaient le ciel à le faire rougir, les nuages arrosés de rose et l'horizon fendue d'une lame d'or. Quelques mouettes têtues chassaient encore sur le sable. Yannis se retourna ; une jungle luxuriante de palmiers aux troncs sinueux, une falaise haute puis plus de jungle… surplombée d'un arbre gigantesque aux feuilles vertes, mauves et jaunes. Le peuple local l'avait baptisé Tutū Te Puehu, qui signifiait en maori « une grande perturbation ».

— Où sommes-nous ? demanda Cinder en sortant du portail, qui se referma derrière elle.

— Sur une autre Remnant, toujours dans le même univers cependant ; bienvenue sur la côte d'Oum. C'est ici que je me recueille depuis quelque temps.

— Mais… tu n'as jamais quitté la forteresse !

— J'ai plus d'un tour dans mon sac.

Il ne continua pas, s'asseyant dans le sable avec une mollesse presque ridicule. On aurait dit qu'il était un vieillard multi-millénaire… Cinder grommela avant de faire de même ; jouer à ce petit jeu commençait à lui taper sur les nerfs.

— Tu aimes les couchers de soleil.

— Pas plus que ça, rétorqua Cinder en se tournant vers la jungle. Il y a des gens qui habitent ici ?

— Oui, un village dirigé par un certain Neath Mounty. Un type très sympathique, si on exclue ses goûts en coiffure… discutables.

— Mmh… peu importe.

Yannis opina du chef, et se demanda ce qui se cachait bien sous cette carapace durcie par le douleur, la peine et le refus de la vie elle-même. Peut-être qu'on a plus en commun qu'une simple appartenance tordue à la magie…

Il se tourna vers Cinder ; elle regardait le coucher de soleil sans qu'aucune ride ne se dessine sur son front. La femme était apaisée, et c'était tout ce dont il avait envie en ce moment. Soudain, une vague de douleur provenant de ses yeux lui arracha un grognement, attirant l'attention de Cinder.

— Ce n'est rien, j'ai juste… besoin de repos. User de mes pouvoirs sans préparations peut s'avérer dangereux.

—…

— Je te trouve bien silencieuse. Dis-moi tout.

— Quel intérêt a-t-on de se « reposer » ? demanda-t-elle sans que Yannis décèle de la colère dans sa voix. Je ne peux pas attendre que les Vierges s'enfuient avec leurs pouvoirs…

Yannis soupira ; Cinder était encore très renfermée sur elle-même. Il était curieux quand à sa raison personnelle, mais il sentait qu'elle n'était pas le genre de personne qui aimait les choses comme les discussions franches ou l'introspection.

— Nous allons nous en occuper, crois-moi… (il frémit ; la douleur refluait, mais le mal finirait par ronger toute sa magie, et là…) Rentrons.