Chapitre 26 : Rendez-vous à l'aube
Après la dernière explosion qui semblait avoir soufflé toute la poussière hors du château, la cour ressemblait à un échiquier dont les pions étaient tombés et au centre, ayant écarté tous les opposants, Dumbledore affrontait Voldemort. Les éléments se heurtaient, des ondes de choc glaciales et brûlantes se succédant, colorant les murs de lumières qui chassaient la nuit.
Puis la baguette de Voldemort vola. Le plus grand mage noir que l'Angleterre ait porté venait de perdre son duel. Dumbledore l'entrava pour l'empêcher de fuir et tous deux disparurent. Harry se releva sur le rebord de l'arche. Il se penchait pour sauter dans la cour lorsqu'une main se referma sur sa nuque.
Incapable de se débattre, il faillit se retransformer juste avant de remarquer les pans d'une cape noire. Et cette flagrance qui agressait son museau... Rogue ? Le maître des potions l'éloigna des Mangemorts que les professeurs et les Aurors, désormais sous leur véritable apparence, terminaient de capturer.
– Retransformez-vous, Potter, sauf si vous souhaitez que votre petit secret soit connu de plus de monde encore ?
Harry reprit forme humaine au coin du couloir.
– Ma forme Animagus ?
– Oui, votre forme Animagus. Pas monsieur Malfoy.
Une chaleur désagréable se répandit dans son cou, enflammant ses joues, mais le professeur Rogue l'ignorait déjà. De la pointe de sa baguette, il établissait son diagnostic.
– Pour quelqu'un qui vient de subir un Avada Kedavra, vous vous portez étrangement bien, dit-il enfin, après un moment, il reprit comme s'il se parlait à lui-même. D'après Dumbledore lorsque le Seigneur des Ténèbres vous a lancé le sortilège de mort, il a rompu le lien entre vous. Il semble qu'il ait vu juste. Ça signifie aussi que ses visions ne devraient plus vous atteindre.
Harry acquiesça. C'était une bonne nouvelle, car il manquait sérieusement de sommeil.
– Et les Malfoy ? demanda-t-il en jetant un regard derrière Rogue.
– Nous n'avons trouvé aucune trace d'eux. Certains partisans du Seigneur des Ténèbres ont réussi à s'éclipser. Une attitude moins... héroïque que la vôtre.
Sa pique fit mouche. Évidemment, Rogue savait qui était le chat qui avait protégé Draco.
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Lorsque Harry remonta dans la tour de Gryffondor, les fauteuils étaient presque tous occupés par les élèves les plus âgés qui avaient visiblement tous tenu à participer au combat. De la poussière maculait leurs vêtements et leurs capes de sorcier. Le cœur de Harry se serra, puis il remarqua les mines fières et les sourires.
Il se laissa tomber à côté de Ginny en cherchant ses amis des yeux. Où étaient Ron et Hermione ?
Comme pour répondre à sa question, le portrait de la grosse dame pivota. Hermione calma les premières années les plus agitées sur son passage, suivie par les sourires d'excuse de Ron qui poussa un fauteuil pour s'asseoir face à eux alors qu'Hermione se serrait à côté de Ginny.
Il y eut un moment de flottement.
– Qu'est-ce que Malfoy vous voulait ? demanda aussitôt Harry.
Il avait parlé à voix basse, assez pour ne pas être entendus pas les autres dans le vacarme ambiant, mais impossible d'échapper à l'attention de Ginny.
– Il nous a posé des questions sur toi, dit Hermione.
– On t'a sauvé la mise, d'ailleurs, ajouta Ron. Il devenait soupçonneux.
Ginny s'agita :
– Soupçonneux ? Malfoy ? Soupçonneux de quoi ?
– De rien, répondit Ron avant de rajouter pour Harry. Il veut te voir d'ailleurs.
Ginny le prit de vitesse :
– Tu ne peux pas balancer des trucs comme ça devant nous et ne rien dire Ron. Qu'est-ce que Malfoy veut à Harry ?
– Le voir, répéta Ron, l'aube va bientôt se lever d'ailleurs, tu devrais y aller. Je crois qu'il a parlé de la tour d'astronomie.
– Je ne sais pas, répondit Harry. S'il insiste avec ses questions, je ne suis pas sûr de trouver quelque chose de crédible à répondre.
– Au pire si tu vois qu'il devient trop suspicieux, tu le tues. Après la bataille, ce sera une pauvre victime de plus et puis il a la Marque...
– Ron ! le coupa Hermione. Contente-toi de lui parler. Après la discussion que nous avons eue avec lui, je dirais que les risques qu'il comprenne sont faibles. Et puis Tu-Sais-Qui est tombé, même s'il savait, il ne représenterait pas un danger. Bien que je ne t'encourage pas à le lui dire.
Harry sentit son visage s'échauffer. Qu'est-ce qui leur prenait de dire des trucs pareils devant Ginny – qui ne perdait évidemment pas une miette de leur conversation ? Pourquoi ne pas carrément balancer qu'il avait un faible pour lui tant qu'ils y étaient ?! D'ailleurs, comment ça : même s'il savait ? Même si Draco ne pouvait plus se servir de ça pour lui tendre un piège...
Son cœur accéléra soudain. Et si les Mangemorts lui avaient dit ? Il avait l'air de chercher quelque chose de précis quand il avait interrogé Ron et Hermione. Non, il n'aurait pas réagi comme ça s'il avait su... si ? De moins en moins sûr, il se leva.
– Tu ne veux pas nous parler de ce qui te tracasse ? tenta Ginny. Peut-être que des points de vue différents t'aideraient à y voir plus clair ?
Ce qui était clair, c'est que son aide était motivée par la curiosité.
– Il a déjà eu des points de vue différents, s'indigna Ron, qu'est-ce que tu connais de la situation de toute façon ?
– Tout ce que vous venez de dire, pour commencer. J'avais déjà remarqué que vous parliez souvent de Malfoy au passage, vous devriez être plus discrets, par contre de quoi il s'agit, je n'en ai aucune idée. Enfin, une petite, mais ça paraît absurde.
Elle les dévisagea tous les trois tour à tour, s'arrêtant sur Harry, toujours debout et qui la fixait.
– Je veux dire... la façon dont vous en parlez, j'ai l'impression qu'il y a une histoire de cœur là-dessous et, vu ce que vous dites, j'ai pas l'impression que c'est une histoire du genre ; Malfoy et Harry aiment la même fille, j'ai plutôt l'impression que c'est Harry qui aime...
– Non. C'est pas ça, la coupa Harry.
– ... Malfoy. Attends, j'ai raison ?
– Je viens de te dire que non.
Un instant, il crut voir Ginny se décomposer, mais elle afficha presque aussitôt un sourire amusé.
– Je n'arrive pas à croire que tu sois tombé amoureux de...
– Ginny !
– ... Malfoy, poursuivit-elle en baissant la voix, Draco Malfoy. C'est tellement improbable.
Soudain, elle se tut, les paupières closes. Harry chercha de l'aide auprès de ses amis, mais Ron haussa les épaules et Hermione garda son expression sérieuse, refusant de compatir.
– Qu'est-ce que tu fais ? lança-t-il comme Ginny ne réagissait plus.
– Rien, j'essaie de me le représenter. Vous, ensemble, précisa-t-elle en ouvrant un œil.
– Tu te rends compte que ce n'est pas près d'arriver ?
– Pourquoi pas ? Tu as tenté de lui dire ?
Un grognement agacé mourut dans sa gorge et Hermione se décida enfin à venir à sa rescousse.
– Tu ne crois pas que partager cette information avec Draco Malfoy est l'idée la plus idiote qui soit ?
– Pas vraiment non, répliqua Ginny en retrouvant son sérieux. Justement parce que c'est de Malfoy qu'on parle. OK, il y a de grandes chances qu'il ne soit pas intéressé, mais dans ce cas il agira comme un crétin et Harry se remettra vite. Et s'il est sur la même longueur d'onde...
Harry récolta un haussement de sourcils suggestif et s'empressa de lever les yeux au ciel en réfutant cette possibilité. Il ne voulait pas d'espoir, il ne voulait pas d'une chute douloureuse alors qu'il savait depuis le début que ses sentiments ne le mèneraient nulle part. Ce semblant d'amitié surpassait déjà tout ce à quoi il s'attendait.
– Je ne te dis pas de te déclarer de but en blanc, ajouta Ginny en voyant qu'il n'était pas convaincu, mais tu pourrais au moins essayer de prendre la température, par exemple en glissant des sous-entendus pour voir comment il réagit. Si tu fais ça, il n'aura pas de preuves et toi, tu seras fixé.
Présentée comme ça, son idée n'était pas si folle. Restait à savoir s'il parviendrait à la mettre en œuvre. Il se secoua mentalement « la mettre en œuvre » ? Flirter avec Draco ? Et puis quoi encore ?
Malgré tout, en montant dans les couloirs sombres du château, il ne parvenait plus à s'ôter cette possibilité de la tête. Le calme de l'aube, les chants lointains des oiseaux, rien de tout ça ne l'aidait. En arrivant au pied de la tour d'astronomie, il chassa de son mieux toutes ces pensées de son esprit.
Après une volée de marches interminable, les cheveux blonds de Draco apparurent devant le ciel pâle. Il était accoudé au rebord de la tour, dos à lui. Ne sachant pas comment manifester son arrivée, Harry se racla la gorge et le regretta presque aussitôt. Son regard gris le déstabilisait un peu plus à chaque fois, comment une autre personne pouvait-elle avoir cette emprise sur lui ?
– Tu voulais me voir ? demanda-t-il.
Draco se détourna vers le parc de nouveau, ce qui lui permit de se détendre un peu.
– Ouais. Enfin te voir, c'est un bien grand mot... Disons que... Merci.
OK... Quoi ?
– C'était normal, j'aurais fait pareil pour Ron ou Hermione ou...
– Je sais, tes petits copains me l'ont déjà dit. Ce que vous avez tous les trois, votre... amitié – il avait prononcé ce mot comme quelque chose de particulièrement répugnant – je n'ai jamais eu ça avec personne.
Harry écarquilla les yeux ; il était touché parce qu'il l'avait défendu comme un ami ? Un sourire malicieux se dessina sur ses lèvres.
– Alors comme ça tout ce temps tu voulais être mon ami ?
– Tu te méprends Potter, répliqua aussitôt Draco en se retournant. Parce que vu les personnes dont tu t'entoures, tu as clairement des goûts douteux et je suis en train de me demander si au lieu de te remercier, je ne devrais pas plutôt me sentir insulté.
– C'est toi qui m'as tendu la main le premier, répliqua Harry sans se départir de son sourire.
– Et tu m'as traité de gens douteux, répliqua Draco, alors que maintenant tu me traites comme un ami, donc tu t'entoures bien de gens que tu considères comme douteux.
– Si tu t'insultes tout seul, qu'est-ce qu'il me reste ?
– Ne me vole pas mes répliques.
Harry réprima un rire et un silence plus confortable s'installa. Que devait-il faire à présent ? Partir ? Il n'en avait pas envie. Pour ne pas rester planté derrière lui comme un idiot, il s'approcha d'un autre rebord de la tour et s'y assit, le vide dans son dos. À sa gauche, Draco regardait à nouveau dans le lointain.
De quoi lui parler ? La suggestion de Ginny lui revint et son cœur s'emballa. Pas moyen. Encore moins dans cette atmosphère.
– Alors, fit soudain Draco, ta copine, elle a échappé au Seigneur des Ténèbres ?
Harry ne put s'empêcher de sourire ; s'il savait qui était « la copine » en question.
– Oui. Enfin ce n'est pas ma copine mais passons.
Draco ricana.
– Quoi, tu vas me dire qu'elle ne veut pas de toi alors que tu es le célèbre Survivant ?
– Tout le monde ne court pas après ça.
Une idée traversa Harry, une idée terrifiante. Soit il se lançait, soit il laissait passer sa chance... Muselant sa conscience, il lança sur le ton de la plaisanterie :
– Pourquoi tu en doutes ? Regarde-toi par exemple, ma célébrité ne t'attire pas.
Il resserra sa prise sur le rebord de la fenêtre. Comment Draco allait réagir ?
Le sourire qui se dessina sur les lèvres du Serpentard le calma un peu. Puis il le vit se détacher du rebord pour venir vers lui et son stress revint en force. Sa tentative de s'éloigner quand Draco se posta devant lui faillit le précipiter en bas de la tour. Difficile de dire si son vertige venait du vide dans son dos ou du Serpentard devant lui.
– Tu es sûr de ça ? Qui te dit que ce n'est pas par intérêt que je suis là ?
Après le bref petit temps nécessaire à son cerveau pour se reconnecter, Harry parvint à répliquer :
– Je vois. Depuis tout ce temps, tu faisais secrètement partie de mon fan-club.
– Tu m'as percé à jour, répondit Draco avec un air dramatique. Chaque fois que ta photo est apparue dans La Gazette du Sorcier je l'ai découpée, ne va pas regarder sous mon oreiller.
– Ça tombe bien que tu parles de ça, quand j'étais en chat...
Harry se tut ; il allait éviter d'évoquer ce genre de moments.
– Oui ? fit Draco avec un sourire. Quand tu étais un chat ? Ne garde pas ça pour toi, vas-y, je t'en prie.
Chaque foutue fois qu'il se retrouvait dans une position de merde, Draco trouvait un moyen de l'y coincer. Ce qui soulevait une question importante, pourquoi faisait-il ça ? Tout comme la proximité qu'il installait parfois. Est-ce qu'à être focalisé sur ses propres actes, il ratait des signes ?
– Toujours là, Potter ?
– De quoi on parlait ?
– De ta forme féline. D'ailleurs à ce sujet, je me souviens t'avoir senti te blottir contre moi, tu as quelque chose à m'avouer ?
Masquant de son mieux le frisson qui remontait sa colonne vertébrale, il s'arma d'un sourire.
– Je suis démasqué, je ne peux pas me passer de toi.
– Je le savais, répondit Draco en lui donnant un coup à l'épaule. C'était évi...
Sur le rebord étroit, Harry perdit l'équilibre. Sa main rata la prise sur le mur et il y eut un instant de flottement, puis Draco se précipita pour empoigner son t-shirt, l'autre main cramponnée au mur pour ne pas être entraîné aussi. Pendant une terrifiante fraction de seconde, ils continuèrent à basculer puis Draco parvint à les stabiliser.
Harry ne voyait pas le vide, juste le ciel pâle et un bout du toit, par contre il l'imaginait très bien. N'avoir aucune prise lui donnait de violents vertiges, alors il referma sa main sur le bras de Draco. Celui-ci déploya toute sa force pour les tirer de l'autre côté, les envoyant s'écraser dans la poussière, sains et saufs. Harry n'avait jamais autant apprécié de sentir le sol sous ses doigts.
– Je t'ai sauvé la vie, c'est la deuxième fois, dit Draco en s'asseyant, le souffle court.
Il s'épousseta d'un geste digne.
– Pardon ? répondit Harry en se relevant. Tout à l'heure, je t'ai sauvé la vie et après tu m'as tiré des Mangemorts. Là tu viens d'essayer de m'assassiner.
– Ne sois pas mélodramatique, répondit Draco en tendant la main comme s'il était évident que Harry allait l'aider à se relever.
Il paraissait sûr de lui. Tellement sûr.
Draco plissa les yeux.
– N'y pense même pas Potter.
– C'est tentant, répondit Harry, tiraillé.
– Potter !
Avec un rire, il attrapa sa main.
Alors que Draco quittait la tour, Harry retourna vers le rebord. Draco était rentré dans son jeu, ce n'était pas une preuve de quoi que ce soit, mais au moins l'idée ne l'insupportait pas au point qu'en blaguer soit impossible.
D'ailleurs, il valait mieux que l'idée ne l'insupporte pas, vu que ses parents n'allaient pas tarder à le lui dire de toute façon.
Un instant, il songea à tout lui déballer lui-même, mais rien qu'à s'imaginer face à Draco, son courage légendaire l'abandonna. Puisque ce n'était plus qu'une question de jours de toute façon, il valait mieux que Draco l'apprenne de quelqu'un d'autre, il aurait moins l'air d'espérer quelque chose de lui.
Ginny de bon conseil, ça peut être pas mal de prendre la température en effet..
(on rappelle qu'à côté Ron c'est, "assassine-le" et Hermione "ne dit rien, jamais")
Bon week-enk !
