Bien le bonsoir !

Me revoici sur le fandom Marvel avec un petit IronFrost comme on les aime... Un petit OS, pas vraiment court mais on rappelle que je ne sais pas faire autrement, mais surtout une songfic basée sur deux chansons que j'ai mixé : "Mais je t'aime" de Camille Lellouche et Grand Corps Malade, et "Rescue Me" de 30 Seconds To Mars.

C'est également un canon divergence qui part un peu dans tous les sens vers la fin, mais qui spoile surtout la série Loki et Endgame ! S'il y a encore des gens qui ne les ont pas vues... Je vous conseillerai d'éviter cette fic !

J'espère que ça vous plaira ! Enjoy !


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Novembre 1989.

Anthony Edward "Tony" Stark avait dix-neuf ans. Héritier de la Stark Industries, génie prometteur voué à un grand avenir, le jeune homme poursuivait ses études au célèbre MIT, dans lequel il était entré avec deux années d'avance. Ses journées étaient rythmées par les cours, les devoirs et les soirées. Celles organisées sur le campus, celles avortées qui finissent par flirter avec la fermeture des bars, celles improvisées qui font vibrer les murs de son propre petit appartement, qu'il partage avec un colocataire, un autre étudiant du MIT. À l'origine, il résidait dans les dortoirs du campus comme la plupart des autres élèves internes. Mais l'année précédente, Tony avait réclamé plus de liberté. Il avait même exigé plus d'espace, plus de possibilités, autant pour pouvoir mettre du Metallica jusqu'à pas d'heure lorsqu'il travaillait sur ses devoirs que pour ramener qui il voulait dans son lit.

Et il en passait du monde, dans ce lit... Peut-être que le jeune Tony Stark cherchait-il à pallier quelque chose, mais il avait rapidement découvert que le sexe était un exutoire bienvenue, entre deux nuits blanches à plancher sur la future invention qui allait permettre au MIT de rester au sommet des facultés d'ingénierie du monde. Étudiants, inconnus rencontrés dans les bars, femmes comme hommes, parfois plus jeunes, souvent plus âgés, Tony commençait à prendre l'habitude de ne pas rester dans ce lit seul. La chaleur d'un autre corps semblait avoir cet étrange pouvoir d'apaiser le vide de son cœur, au moins pour quelques instants fugaces et fragiles. Des instants qu'il recherchait fiévreusement et qu'il chérissait. Il entendait parfois parler d'amour, se demandait si ce n'était pas cela finalement, la véritable réponse à cet effrayant vide qu'il ressentait dès que son cerveau n'avait plus rien sur quoi plancher, mais il n'avait pas le temps de s'en préoccuper. Pas le temps de le chercher, pas le temps d'en prendre soin ni de le chérir convenablement.

Pour le moment, ces coups d'une ou plusieurs nuits suffisaient. Les relations sociales approfondies lui paraissaient, de toute façon, trop compliquées, trop épuisantes. Il arrivait à survivre malgré ce poids. Ce poids si lourd et si léger ; si brûlant et si gelé.

À aucun moment, il ne l'aurait comparé à de la solitude. Il était encore bien trop jeune et naïf pour cela.

Et puis, un soir, il rentra d'un de ces bars seul, bien trop soûl et sans aucune idée de comment, bordel, on enfonçait une clé dans une putain de serrure.

- Bonsoir.

Il eut un sursaut qui le fit décoller du mur du couloir extérieur de son appartement. Il manqua de finir le cul par terre, mais se rattrapa in extremis. Il réalisa au passage que la lumière du couloir avait été allumée et sa rétine brûla douloureusement. Fort heureusement, pas assez longtemps pour qu'il ne vît pas l'homme qui se tenait à quelques mètres de lui, prêt à monter à l'étage au-dessus, un sourire aux lèvres et les yeux visiblement brillants.

« Il est canon », fut la première pensée lucide de Tony. Suivie de peu par « je dois avoir l'air con dans mon état ». Car en effet, là où Tony s'accrochait désespérément à son mur, ses cheveux légèrement longs partant probablement dans tous les sens, sa veste en cuir pendant à moitié de son épaule, son t-shirt Iron Maiden et son jean imbibés de bière ; l'homme se tenait droit, fier, le menton haut, les cheveux cachés sous un chapeau en feutre qui faisait terriblement démodé mais qui lui allait étrangement bien, et une longue veste noire qui recouvrait un costume simple mais élégant.

Ils étaient le jour et la nuit. Le jeune con rebelle au style grunge des années 80 et beaucoup trop bourré pour son âge contre l'homme distingué, soigné, comme tout droit sorti d'une vieille époque révolue.

- Avec-vous besoin d'aide ? continua-t-il d'une voix délicieusement douce, qui paraissait ronronner aux oreilles sifflantes de Tony. Vous paraissez rencontrer quelques... soucis.

- C'est cette porte... ricana Tony en essayant de se redonner une superbe en se décollant du mur et en glissant une main dans sa poche d'un geste nonchalant – qui échoua et il tangua un peu plus. Elle refuse de prendre ma serrure, c'est fou hein ?

- « Fou », en effet... s'amusa l'autre, son fin sourire légèrement pincé s'élargissant. Surtout en prenant en compte que vous parliez probablement d'une clé et que vous essayiez de l'enfoncer dans une obscurité complète.

Tony réalisa qu'il avait effectivement confondu clé et serrure, mais ne comprit pas de suite pour l'obscurité. Il leva le nez sur la vieille ampoule du hall, qui lui grilla la rétine une seconde fois.

- Je viens d'allumer, précisa l'inconnu.

- Alors, vous m'devez une séance chez l'ophtalmo' illico, ricana Tony en se frottant les yeux. Mais c'est vrai que ça va être plus simple d'enfoncer cette putain de serrure dans cette putain de clé avec de la lumière... Merci mon pote !

Le « pote » ricana encore, d'un air qui aurait pu être moqueur, mais qui lui parut plutôt doux, presque attendri. Il ne s'y attarda pas, se demandant plutôt pourquoi cet homme incroyablement canon, à l'aura mystérieuse, à la démarche presque princière et aux gestes aussi lents que gracieux, avançait soudainement pour se coller pratiquement à lui, semblant le dominer de toute sa hauteur un court instant.

- ... Vous êtes vachement grand, indiqua platement Tony, non sans se sentir électrisé de la tête aux pieds par cette soudaine proximité incongrue.

- Et vous, vous êtes encore petit.

Il sentit une main glacée glisser lascivement sur la sienne. Mais bientôt, l'homme s'éloigna pour passer derrière lui, laissant le pauvre jeune homme hébété et indécis. Il entendit un bruit de serrure dans son dos, suivi d'une porte qui s'ouvre.

- Vous voilà libre de rentrer chez vous, ronronna la douce voix de velours. Ne me remerciez pas : c'était un effort immense, mais je l'ai fait avec plaisir.

Tony fit volte-face alors que son cerveau baignant dans les vapeurs d'alcool se reconnectait : ce gentil étranger lui avait ouvert sa porte... Quelle bonté d'âme, mais aussi quelle honte pour lui, de se retrouver dans un état pareil face à... À qui, d'ailleurs ?

- J'habite à l'étage du dessus, indiqua-t-il alors que Tony réalisa qu'il avait prononcé sa question à voix haute. Depuis peu, nous ne nous étions encore jamais croisés...

- Nan, sinon je m'en serais souvenu.

L'immense sourire qui semblait avoir le pouvoir mystique de faire fondre n'importe quel cœur de glace éblouit de nouveau Tony. Il sentit quelque chose battre en retraite au fond de lui, choir dans un coin, abandonner la partie comme un lâche. Mais cela n'en restait pas moins une sensation agréable.

- J'ai envie de remercier mon sauveur... susurra-t-il en avançant pour retrouver cette étrange proximité – d'un pas bien moins gracieux que l'homme, à n'en point douter, mais avec trois grammes d'alcool dans chaque œil et un égo aussi surdimensionné que le sien, il n'avait aucun doute sur le fait qu'il devait être incroyablement irrésistible à cet instant. Vous prendriez bien un verre... ?

L'homme sembla étrangement surpris par cette proposition. L'assurance dont il avait fait preuve jusque-là fondit comme neige au soleil, ses yeux s'écarquillèrent légèrement. Tony se demanda un instant s'il n'allait pas trop vite en besogne. S'il avait mal interprété cette caresse sur sa main pour récupérer sa clé, l'instant d'avant. Si ce sourire était en réalité, non pas unique mais totalement et merveilleusement banal. S'il était possible d'avoir des yeux aussi magnifiques que ceux-là. Il ne les avait pas bien vus, jusqu'ici. Camouflés sous l'ombre créée par le feutre noir, à présent ils brillaient sous la lumière projetée par l'ampoule derrière Tony.

Il pensa au vert d'un lac. Au gris des tempêtes. Au bleu des ciels d'hiver. Un peu de tout ça mélangé. Et il se demanda depuis quand lui, Anthony Stark, était devenu si poète. Si mielleux.

- ... Votre colocataire n'est pas là ? interrogèrent les yeux.

Il avait l'esprit trop embrouillé pour se demander comment ce nouveau voisin inconnu pouvait bien savoir qu'il avait un colocataire.

- Nop, il est de retour chez ses parents pour le week-end.

- Pas vous ?

- Nan, jamais moi.

- Pourquoi ?

- Il est un peu tard pour aborder des sujets qui piquent... ricana-t-il. Et vous, pourquoi ça vous intéresse ?

- ... Car vous m'intéressez.

Cette simple réponse résonna comme du miel dans ses jeunes oreilles déjà si fatiguée par le brouhaha et la musique trop forte. Pourtant, la situation n'avait ni queue ni tête. Pourtant, une petite alarme dans la partie demeurant à peu près sobre de son cerveau lui hurlait que quelque chose clochait. Que ce flirt trouverait bien plus de sens s'ils étaient toujours au bar. Si l'homme n'était pas vêtu comme s'il sortait d'un film noir des années 50. S'il avait bien dix ou peut-être même vingt ans de moins.

Mais Tony Stark était trop ivre. Tony Stark était trop jeune. Tony Stark était trop seul.

- Va pour un verre, alors ?

- ... Va pour un verre.

Rescue me.

Rescue me, from the demons in my mind

Rescue me, from the lovers in my life.

Rescue me. Rescue me, rescue me, rescue me, rescue me.

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Il disait s'appeler Lawrence. Il disait avoir 34 ans. Il disait être arrivé en ville peu de temps auparavant et chercher toujours du travail.

Tony mettait tout cela au conditionnel, car quelque chose semblait sonner faux dans ce discours, qui avait résonné au son de leurs verres s'entrechoquant. Lawrence avait argué que, peut-être, Tony aurait-il dû ralentir la cadence car il était déjà bien joyeux, mais Tony avait envie d'être encore plus joyeux. Tony avait envie – besoin – de profiter de la vie, et ce soir semblait être un de ces soirs parfaits pour l'abus sans concession.

Ils avaient parlé, longtemps. Peut-être pas si longtemps car il n'avait pas surveillé l'heure, mais néanmoins, il se souvint clairement du moment où il n'en tint plus et que ses lèvres s'écrasèrent sur celles de Lawrence. L'homme lui avait répondu avec une telle passion que cela lui avait coupé le souffle, mais il s'était glissé avec plaisir dans cette étreinte langoureuse, traînante, parfois violente, parfois dangereusement douce. Cette nuit-là encore, Tony avait pu profiter d'une nouvelle chaleur dans son lit. Une chaleur étrange, car si froide qu'elle en était presque inhumaine, mais les caresses de Lawrence lui faisaient oublier tous ces détails. Toutes ces étrangetés qui lui chatouillaient ce petit recoin si vif de son cerveau, pourtant sans jamais arriver à percer la surface.

Il avait pris son pied, il s'était senti vivant comme jamais, c'était bien tout ce qui comptait.

Il s'agissait peut-être de la première fois où il se réveilla avec un pincement au cœur le lendemain matin, lorsqu'il constata qu'il était seul.

Les jours passant, cela lui parut presque comme un rêve. Il ne recroisa pas Lawrence. Et l'impression qu'il avait imaginé tout cela – les caresses, le plaisir, la chaleur, la voix de soie, les sourires éblouissants, les yeux mélancoliques – se fit de plus en plus forte.

Il en parla à son colocataire revenu, il lui demanda s'il avait croisé ce nouveau voisin habillé comme un Batman qui jouerait aux détectives privés. Mais il n'obtient qu'une réponse négative. Lawrence semblait sorti tout droit d'une imagination qu'il ne se pensait pourtant pas avoir, sinon d'une douce illusion qui avait peut-être existée, mais qui s'était à présent dissipée. À son grand regret.

Il y avait quelque chose de mystérieux, à propos de cette histoire. À propos de cette façon dont Lawrence était resté flou sur les informations le concernant. Dans la façon insistante dont il préférait que le jeune homme ne lui parle de lui, quitte à apprécier certains détails que le génie jugeait pourtant terriblement ennuyeux. Dans la façon dans la moindre de ses paroles faisaient briller ces yeux si verts, si gris, si bleus, si tristes (Tristes ?). Mais surtout, dans la façon dont il avait approché Tony.

Il avait beau avoir une grande estime de lui-même, en son charme et du fait qu'il plaisait généralement à ceux qui avaient assez de patience pour passer outre ses blagues vaseuses, ses traits d'égo et ses logorrhées barbantes sur des concepts scientifiques incompréhensibles, Tony restait lucide sur le fait que l'on n'abordait pas les gens de cette manière, en général. On n'abordait pas un adolescent de 19 ans bourré devant sa porte d'appartement, à 2h du matin, alors qu'on venait de le rencontrer pour la première fois de sa vie.

Cela ne l'empêcha pas de continuer à gratter ce mystère. Il voulait retrouver Lawrence.

Alors, après des jours et des jours d'hésitation, il prit son courage à deux mains et frappa aux portes des étages du dessus.

Pas de Lawrence. Nulle part.

Aucune trace, aucune preuve même de son existence. Rien ne restait derrière lui, si ce n'était que de doux souvenirs, de tendres sensations, de brûlants flashs. Un souvenir ou un rêve ? Une illusion ou un tour de magie... ?

Il se posa la question durant de nombreuses semaines. Trop longues, trop froides, trop seules. Les nuits d'un soir se firent plus rares, car il semblait à Tony que depuis Lawrence, elles étaient toutes devenues bien trop fades. La chaleur qu'elles lui apportaient ne ressemblaient désormais qu'à la faible lueur de braises mourantes dans un feu de cheminée, pendant que celle de Lawrence s'apparentait à un brasier ardent. Il lui semblait que lorsqu'il se replongeait trop dans ses souvenirs de cette simple nuit, son âme entière se consumait.

Il détestait cet homme. Il détestait ce souvenir, cette probable invention, cette cruelle illusion. Il aurait voulu l'insulter pour lui avoir offert ce doux présent avant de le lui arracher avec tant de violence. Il aurait voulu le frapper pour avoir rendue sa vie un peu plus compliquée, un peu plus vide, un peu plus froide, un peu plus seule.

Et puis, un après-midi de février, alors que Tony fumait dans la cour de leur immeuble sous une vieille couverture mitée qui n'empêchait pas le gel bostonnais de lui pénétrer les os, la porte de l'immeuble s'ouvrit derrière lui.

Tel le fabuleux tour d'un magicien talentueux, son illusion reprit vie.

Mais étrangement, malgré cette colère, malgré cette tristesse, malgré le vide que cet homme avait creusé en lui en lui offrant une lumière dont il l'avait bien trop rapidement privé, Tony ne l'insulta. Il ne le frappa pas. Il ne lui demanda pas où, comment. Il lui demanda simplement « pourquoi ».

« Je suis désolé », répondit simplement Lawrence, de cette voix de miel, de ce sourire si triste, de ces yeux qui semblaient pleurer le ciel et la terre.

Cela lui suffit.

Il oublia l'amertume et cette douce rancœur. Il oublia ce trou béant que cet homme énigmatique avait élargi involontairement. Il oublia de le lui dire, à quel point il lui en voulait. Car c'était idiot, si idiot. Ils se connaissaient à peine, il n'avaient passé que quelques heures ensemble.

Pourtant, cela n'empêcha pas Tony de se pendre à son cou pour faire à nouveau siennes ses lèvres blanches comme la neige.

The devil's quick to love, lust and pain

Better to say yes to never know, oh, oh

Sell yourself to save your soul

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« J'aimerais rester Anthony, mais je ne peux pas. Ce n'est pas raisonnable. Mais cette fois, je ne te ferai pas l'affront de partir sans rien te dire, alors je te l'annonce : je pars encore. Je suis désolé. Tellement désolé. »

Il était resté plusieurs jours cette fois, pourtant.

Tony avait loupé les cours, mais il s'en fichait pas mal. Ils étaient sortis dans les rues de Boston, avaient bu de la bière et des vins trop chers dans des bars, goûté de la nourriture plus ou moins suspicieuse dans des restaurants, hélé des taxis, couru sous la pluie, étaient rentrés trempés dans le petit appartement de Tony, avaient ignoré son colocataire pour venir se réfugier dans la chaleur des draps chauds.

Un moment hors du temps, que Tony n'avait jamais connu auparavant. La situation restait toujours étrange, toujours mystérieuse. Il lui semblait encore qu'il rêvait tout cela. Mais il voulait laisser les choses traîner. Ils ne parlaient jamais de détails qui concernaient Lawrence, d'un accord tacite qu'ils n'avaient même pas prononcé à voix haute. Ils parlaient pourtant de tout : des inventions de Tony, des livres que lisait Lawrence, des camarades de campus de Tony, des villes qu'avait visité Lawrence. Ils parlaient de sociologie, de philosophie, de mythologies, d'astrologie, de science, et même de politique parfois.

Il semblait qu'entre deux baisers dérobés, les sujets de conversation étaient inépuisables.

Alors, lorsque Lawrence partit comme il l'avait annoncé, il semblait à Tony que son monde s'effondrait. La bulle éclatait, le foyer s'éteignait, son cœur se brisait au sol.

Il regardait repartir son inconnu dans le secret de son existence, loin de lui. Il le regardait lui envoyer ce regard terriblement fragile soudain, terriblement malheureux, certainement autant que le sien.

Il ne lui avait même pas demandé « pourquoi », cette fois. Il savait qu'il n'aurait pas eu de réponse. Et étrangement, il l'acceptait.

Il n'avait pas d'autre choix que de l'accepter. C'était terrible, puissant, douloureux.

Certainement que c'était cela, ce fameux « amour » dont il avait tant entendu parler.

On m'avait dit "Attends tu vas voir, l'amour c'est un grand feu"

Ça crépite, ça illumine, ça brille, ça réchauffe, ça pique les yeux

Ça envoie des centaines de lucioles tout là-haut, au firmament

Ça s'allume d'un coup et ça éclaire le monde et la ville différemment

Une chose demeurait certaine alors, cet amour, il tenait ses promesses. Les meilleures comme les pires.

Il était si doux, si tendre, si beau lorsqu'il se consumait.

Nous on a craqué l'allumette pour l'étincelle de nos débuts

On a alimenté ce foyer de tous nos excès, de nos abus

On s'est aimé plus que tout, seul au monde de notre bulle

Ces flammes nous ont rendus fous

On a oublié qu'au final, le feu ça brûle

Mais sa brûlure était certainement la plus douloureuse de toutes.

Lawrence avait remplacé ce vide au fond de lui. Il ne savait pas s'il l'en remerciait ou non pour ça.

Peut-être préférait-il, après tout, rester vide plutôt que de connaître pareille douleur. Pareil manque. Pareil déchirement. Il lui semblait que Lawrence avait emmené avec lui une partie de son âme, de son cœur. Les journées autrefois simplement mornes étaient devenues des enfers personnels. Le temps s'écoulait au ralenti, la pluie qui teintait les vitres de gouttes grises semblait donner vie à son esprit mortifié. Jamais il n'aurait cru que lui, le grand et si prometteur Tony Stark, pouvait tomber si bas.

Mais c'était si bon quand il était là. Si bon.

(Sell yourself to save your soul

Sell yourself to save your soul...)

Pourtant, il repassait encore et encore cette phrase de Lawrence en boucle dans son esprit. Cette phrase à peine murmurée, presque comme un soupir de plaisir qui nous échappe. Une phrase que l'homme regretta probablement d'avoir laissée échapper au moment où elle passa ses lèvres.

« Je n'aurais pas dû venir vers toi, mais je ne pouvais pas faire autrement. »

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Décembre 1991.

Il faisait froid, il faisait gris, mais nulle pluie et nulle neige dans le ciel New Yorkais ce jour-là.

Rien que lui dans son costume noir et tous ces gens qui se tenaient silencieusement derrière. Des dizaines, peut-être des centaines, mais seule la solitude semblaient prendre toute la place. L'écraser sous son poids. L'emprisonner dans son étreinte.

Il y avait bien la main de Jarvis qui lui offrait un peu de chaleur sur son épaule semblant si petite à ce moment, si frêle, si fragile. Mais malgré toute l'affection que Tony portait à l'homme, il n'était qu'une maigre consolation.

Ses parents n'étaient plus et Anthony Edward Stark ne s'était jamais senti aussi seul de toute son existence entière.

Rescue me.

Rescue me, rescue me, rescue me, rescue me.

Cela faisait deux ans qu'il avait vu partir Lawrence pour la seconde fois. Deux longues années sans nouvelle, mais il s'était fait une raison depuis le début. Lorsque son inconnu était parti ce jour-là, Tony savait, dans le fond, qu'il le voyait probablement pour la dernière fois.

L'eau avait coulé sous les ponts, depuis. Il avait vingt-et-un ans, il était un peu plus grand, un peu plus confiant, un peu plus intelligent. Il entamait sa dernière année au MIT et ne savait pas encore comment se passerait la relève de Stark Industries. À vrai dire, quelques semaines auparavant, il n'y pensait même pas. Il ne pensait qu'à ses derniers bricolages, qu'à ses examens de mi semestre qui approchaient, qu'à sa mère qui lui disait d'appeler son père un peu plus souvent et à lui de répondre par ses yeux qui roulaient dans ses orbites d'un air las.

Il pensait parfois à Lawrence, bien sûr. Mais il y avait eu bien du monde dans son lit, depuis. Il avait mis du temps à reprendre sa vie libre et légèrement débauchée, mais elle était finalement revenue lui coller à la peau petit à petit. De nouveaux hommes et femmes sans visage, des noms connus et inconnus, des crushs fugaces, de rares déceptions. Mais jamais la même intensité qu'avec Lawrence. Jamais la même connexion, jamais la même douceur, jamais la même aise. Jamais cette formidable sensation de se connaître depuis toujours.

Il pensait alors à lui parfois. Lorsqu'il regardait la pluie tomber dehors, il repensait aux moments où ils avaient sauté dans les flaques de Boston comme des enfants. Lorsqu'il croquait dans un hot-dog, il repensait à l'expression méfiante de Lawrence face à la saucisse qui semblait ne contenir pas un gramme de viande naturelle. Lorsque la solitude le terrassait au fond de son lit, il repensait à ses doigts blancs qui allaient et venaient sur sa peau.

Mais il n'espérait pas le revoir. Ou du moins, il tentait d'étouffer ce filament d'espoir qui persistait tout au fond de lui. Cela atténuait la douleur d'un souvenir encore trop vif, trop bon, trop regretté.

Alors, ce soir-là, lorsque Jarvis l'appela pour qu'il descende dans le hall de la demeure familiale des Stark en lui annonçant que quelqu'un était là pour lui, jamais il n'imagina un seul instant que cela pouvait être Lawrence. Et pourtant, il retrouva ce long manteau noir, ce feutre démodé, ces cheveux attachés en une queue de cheval basse, ces iris d'un vert inidentifiable, ce sourire fané, cette expression désolée.

- ... Pourquoi ? souffla Tony, alors que Jarvis les laissa seul dans le hall de boiseries taillées et de marbre, mais également bien trop grand et bien trop silencieux.

- ... Parce que je me suis senti incapable de te laisser dans un moment pareil.

Tony ne posa pas plus de question.

Tony n'avait pas envie de poser plus de question.

Il répondit simplement à l'étreinte. Puis aux baisers. Puis aux caresses. Puis aux cris.

De nouveau, son lit et son cœur semblaient reprendre leur chaleur. Tout ce que Lawrence avait créé, toute cette douleur, tout ce manque, toute cette malédiction ; tout cela se métamorphosa de nouveau. Plus de vide, presque plus de solitude, simplement cette chaleur merveilleusement étouffante et ce bonheur qu'il avait quasiment oublié.

Je m'approche tout près de notre feu et je transpire d'amertume

Je vois danser ces flammes jaunes et bleues, et la passion qui se consume

Pourquoi lorsque l'amour est fort il nous rend vulnérables et fragiles

Je pense à nous et je vacille, pourquoi depuis rien n'est facile

Lawrence resta encore, un peu plus longtemps cette fois. Les rues de Manhattan remplacèrent les rues bostonnaises. Le manoir Stark remplaça son petit appartement. Jarvis remplaça son colocataire.

Le sourire de Tony remplaça ses larmes.

Mais une fois encore, le bonheur ne dura pas. Une fois encore, Lawrence le prévint la veille de son départ qu'il ne restait toujours pas. Qu'il ne pouvait rester.

Il lui répéta encore et encore combien il était désolé.

Tony décida de lui répéter encore et encore combien il l'aimait.

Et je t'aime. Je t'aime, je t'aime, je t'aime.
Oui, je t'aime, je t'aime,
Je t'aime, du plus fort que je peux
Je t'aime, et je fais de mon mieux

Cette nuit-là, Lawrence lui répondit d'une voix tremblante que lui aussi.

Je t'aime en feu, je t'aime en or

Je t'aime soucieux, je t'aime trop fort

Je t'aime pour deux, je t'aime à tord

C'est périlleux, je t'aime encore

Alors c'est vrai ça me perfore

Je t'aime pesant, je t'aime bancale

Évidemment ça me dévore

Je sais tellement que je t'aime, mal

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Décembre 1999.

Anthony Edward Stark avait aujourd'hui vingt-neuf ans. Il était sorti du MIT depuis bien longtemps, lauréat à la tête de toute sa promotion. Un génie d'ingénierie qu'on ne croisait qu'une fois en dix ans. Avec l'aide d'Obadiah Stane, il avait repris la tête de Stark Industries. Et même si d'extérieur, il passait bien plus comme un homme oisif, immature, odieux, impertinent et nonchalant – ce qu'il était, indubitablement -, il n'en restait pas moins une tête qui s'était rapidement affirmée au sein de son entreprise. Son génie n'était plus à débattre et lui excusait presque ses débordements publics. Il était connu et reconnu pour être à la fois un maître des avancées technologiques et un maître de la fête.

Une vie de pacha, une vie matérielle. Une vie vide.

Il semblait pourtant s'y complaire, dans cette vie. Tant que l'alcool et l'argent continuaient de couler, lui se laissait porter. Malgré la sensation qui revenait parfois, cette sensation qui lui murmurait qu'il n'avait pas évolué depuis le début de la fac. Il y avait toujours ses créations chéries, les insomnies, l'alcool, les inconnus dans son lit, et sa solitude. Son éternelle et infâme solitude.

Solitude qui avait été un peu plus creusée au décès d'Edwin Jarvis. Cet homme à qui il devait tant, celui qui lui avait tant appris, celui qui avait été plus important que son propre père. Cet homme que tentait de remplacer Obadiah parfois, il le sentait bien, mais Tony ne l'aurait jamais laissé faire. Jarvis avait toujours eu une place spéciale dans son cœur de glace – c'était d'ailleurs pour cette raison qu'il avait nommé son intelligence artificielle de cette manière – mais après la disparition de ses parents, son importance avait explosé.

Sa perte n'en fut donc que plus douloureuse.

Pourtant, une fois encore, Lawrence était venu à lui, dans ce moment difficile. Comme avant, il n'avait donné aucun signe de vie durant des années. Comme avant, il avait surgi de nulle part pour tendre la main à un Tony au fond du trou. Comme avant, il était resté à ses côtés. Encore un peu plus longtemps que la dernière fois.

Une fois encore, il lui avait annoncé qu'il repartait.

Cela faisait quatre ans depuis. Tony avançait dans sa vie, ou du moins, il se donnait l'impression d'avancer dans cette existence stagnante. Stark Industries et lui-même gagnaient toujours un peu plus de renommée, d'argent, de puissance. Les foules se pressaient pour le voir, lui parler, espérer une aide financière ou publicitaire pour leur projet. Ils espéraient une photo, un sourire, une nuit. Ils espéraient parfois même bien plus, bien trop. Tony avait bien compris qu'ils n'en avaient pas vraiment pour lui. Il n'avait jamais retrouvé, à ce jour, quelqu'un qui vienne à lui pour sa simple personne. Parce qu'il « s'intéressait » à lui.

Mais il évitait d'y penser.

Le souvenir de Lawrence restait toujours brûlant dans son âme. Trop vif, trop douloureux. Il le voyait arriver comme un ange tombé du ciel lorsqu'il venait à lui dans les moments les plus difficiles, mais il n'arrivait plus à supporter cette déchirure infernale à chacun de ses départs. Cela faisait trop mal, cela était trop horrible à encaisser. Alors, il essayait de l'oublier. Il essayait de ne pas l'attendre, de ne pas le guetter inconsciemment à chaque coin de rue, à ne pas penser à lui lorsque la pluie tombait, que les hot-dogs lui réchauffaient l'estomac et que ses draps lui paraissaient trop froids.

Il n'y parvenait jamais vraiment. Pourtant, il lui semblait que son souvenir devenait de plus en plus flou avec les années. Ce qui était logique, après tout. Sans photo, les traits de son visage s'étiolaient immanquablement au fur et à mesure du temps qui s'écoulait.

Seuls perduraient cette peau de neige, ce sourire chaleureux et ces iris envoutants.

Il les reconnut au premier coup d'œil ce soir-là, à Berne. Malgré cette foule, malgré les mètres qui les séparaient, malgré ce tube de pop entêtant qu'il se surprenait à apprécier, malgré le rire de Maya Hansen et les avertissements de Happy qui résonnaient dans son oreille.

Il le vit là, planté au milieu de tous ces badauds ivres et blindés de fric, ne bougeant pas malgré l'ambiance folle de l'immense salle : la même posture princière que le premier soir où il l'avait rencontré, le même menton haut qui semblait contempler le monde de son perchoir d'arrogance, le même feutre qui semblait devenir un peu plus has-been à chaque fois.

Mais sans sourire, cette fois.

Cette fois, Lawrence semblait le regarder avec une sorte d'avertissement dans le regard. Cette fois, il ne vint pas à lui. Il semblait tantôt dépité, tantôt hésitant. Tantôt déterminé, tantôt accablé.

Tony ne sut pas comment interpréter cette inquiétude dans ses yeux d'émeraude.

Mais pour la première fois, il repoussa le soulagement et la douce chaleur qui montaient en lui à sa vue. Trop de distance les séparaient. Trop de monde entre eux, trop d'inédit dans la situation. Il sentait au fond de lui qu'aujourd'hui plus que n'importe quel autre moment, Lawrence n'aurait pas dû se trouver là.

Et de toute façon, il avait pris une décision quelques années auparavant. Peu de temps après le dernier départ de Lawrence.

Alors, il détourna le regard. Il pivota sur lui-même, redonna son attention à Maya, lui envoya un de ses sourires de tombeur et lui murmura qu'il serait ravi de faire plus ample connaissance avec ses travaux.

Il ignora la douleur. Repoussa le regret. Étouffa les hurlements intérieurs.

De toute façon, lorsqu'il tenta un nouveau regard en arrière quelques minutes plus tard, Lawrence avait disparu.

La douleur, le regret et les hurlements intérieurs prirent toute la place, une fraction de seconde.

Cet homme était son fantôme personnel. Ses tourments incarnés, sa malédiction. Il allait et venait dans sa vie, semblant trimballer avec lui son cœur et son bonheur. Et malgré les années qui passaient, Tony n'arrivait pas à se soustraire de sa prise. Pourtant, il essayait. Il essayait si fort. Il jugea même qu'il y parvenait un peu, cette nuit-là, alors qu'il trompait la solitude dans les bras de Maya.

Cela ne l'empêcha pourtant pas d'avoir de nouveau mal le matin venu, lorsque la chaleur et l'alcool avaient épuisé leurs stocks de réconfort fugace cette fois encore.

Whatever you do, don't ever play my key

Too many years being the king of pain

You gotta lose it all if you wanna take control

Sell yourself to save your soul

Irrémédiablement, malgré le traitement qu'il lui infligeait, Tony Stark aimait cet homme. Cet homme qui l'avait sauvé. Cet homme par qui il voulait tellement être sauvé, encore et encore.

Rescue me, rescue me, rescue me,
Rescue me.

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Avril 2008

Anthony Edward Stark était à présent âgé de trente-huit ans. D'aucun aurait pu penser qu'à ce stade avancé de la vie, il aurait un peu stabilisé sa situation personnelle. Il aurait peut-être arrêté les fêtes à foison, se serait peut-être trouvé une femme, aurait probablement eu son premier enfant.

Que nenni.

Dix-neuf années depuis le MIT, et rien n'avait changé. Il était toujours ce fêtard avec ses inventions, ses nuits blanches et son alcool. Il visitait toujours trop de lits, il était toujours aussi hautain et nonchalant.

La seule chose qui avait peut-être changé, elle n'était pas visible. Au-delà de ses rides et de ses yeux qui semblaient s'épuiser un peu plus d'année en année, Tony remarquait bien, entre une gueule de bois et une démonstration de l'avant-gardisme de son entreprise tueuse, à quel point ce creux dans sa poitrine, ce cœur de glace, cette putain de solitude, avait crû. Elle prenait de plus en plus de place. Les insomnies semblaient infinies, les corps qui passaient dans son lit pansaient de moins en moins cette gelure en lui.

Dix-neuf ans, et il stagnait toujours. Derrière des grands sourires de façade, ses lunettes de soleil hors de prix, son égo monstrueux et son intelligence qui paraissait sans limite, il y avait cet adolescent de 19 ans qui n'avait pas évolué d'un pouce.

Il y avait ce cœur brisé en mille morceaux qui continuait d'attendre malgré l'absence qui se prolongeait. Qui tentait de ne pas oublier ce fantôme hantant ses souvenirs. Qui tentait de survivre malgré ce bonheur qu'il avait laissé entre les mains de cet homme dont il doutait à nouveau de l'existence.

Peut-être qu'il l'avait imaginé, son sauveur. Son ange tombé du ciel, son inconnu au sourire infini. Après tout, tous ceux qui l'avaient connu un jour n'étaient plus aux côtés de Tony pour prouver qu'il existait réellement. Son ancien colocataire ne voulait plus entendre parler de lui depuis une dizaine d'années et Tony, dans son arrogance et sa nonchalance, avait même réussi à oublier jusqu'à son nom. Quant à Jarvis... Jarvis n'était plus qu'une voix dans un plafond. Une voix réconfortante, une voix indispensable, mais une simple voix quand même.

Il revoyait parfois le visage flou de Lawrence dans ses rêves, mais il l'oubliait à son réveil. Ne perdurait, une fois encore, que les doigts blancs et ce sourire. La dernière fois qu'il l'avait serré dans ses bras remontait à si longtemps qu'il en avait finalement oublié la couleur de ses yeux. Quand bien même il se remémorait l'effet qu'il lui faisait lorsqu'ils glissaient sur lui : l'impression qu'il n'y avait que lui au monde. Qu'il était le centre de l'univers de cette illusion. Que ses « je t'aime » murmuré au creux de son oreille n'étaient pas un mensonge.

Mais comme il la haïssait, cette illusion. Ce souvenir. Ce mirage. Huit ans depuis la nuit de l'an 2000, et encore, il restait persuadé au fond de lui que son cœur blessé ne l'avait qu'imaginé à ce moment. Douze ans, alors. Douze ans depuis la disparition de Jarvis – du vrai Jarvis -, douze ans depuis la dernière fois qu'il lui avait souri, qu'il avait entendu sa voix, qu'il avait senti sa peau sur la sienne.

Douze ans que Tony Stark n'avait définitivement plus de cœur.

Il n'en avait plus rien à foutre de rien. Vendre ses armes à la pelle au Moyen-Orient ? À la bonne heure, ça ne le concernait que pour renflouer les caisses ; l'entreprise familiale s'était construite là-dessus, après tout. Briser le cœur de tous ces idiots qui trainaient trop longtemps dans ses bras ? Ils n'en avaient qu'après sa fortune et sa renommée, qu'importaient leurs promesses et la certitude d'Happy lorsqu'il lui chuchotait que « cellui-là, j'ai l'impression qu'iel est sincère ».

Qu'importait qu'iels soient sincères. Il n'avait plus rien à donner. On lui avait déjà tout pris.

Celui qui l'avait sauvé n'avait, finalement, fait que l'envoyer directement dans un Enfer encore plus profond, encore plus lointain, encore plus destructeur.

(Des attentes, j'en ai pas
Tu me donnes tant d'amour, tant de force
Que je ne peux plus, me passer d'toi

... Mais je t'aime. Je t'aime. Je t'aime.)

Et puis, il y avait eu l'Afghanistan.

Une simple énième démonstration d'égo pour Tony. Il avait voulu y mettre les formes, comme d'habitude. Comme il adorait le faire pour rappeler au monde qu'il n'y avait pas meilleur, pas plus grand que Tony Stark. Parfois, il se demandait si ce besoin maladif de reconnaissance ne pulsait pas pour compenser quelque chose. Un rival jaloux lui avait balancé cette hypothèse en public un jour, sur le ton de la plaisanterie, faisant clairement référence à quelque chose de plus salace. Tony lui avait répondu, avec un sourire en coin, qu'il n'avait qu'à poser la question à sa femme. Les badauds autour avaient ri, lui aussi. Mais après cela, il s'était posé cette question plus sérieusement : toutes ces paillettes, tous ces spots braqués sur lui, toutes ces démonstrations toujours plus chères, plus abusives, plus bruyantes : n'avaient-elles pas pour but d'attirer l'attention, dans le fond ?

L'attention d'une personne bien particulière, peut-être. D'un certain fantôme.

Il n'y avait pourtant jamais répondu, ce qui prouvait de plus en plus à Tony qu'il courrait après un simple rêve, un fantasme étrange que sa jeune imagination avait sorti d'il ne savait où. Il s'était fait voler son cœur par un simple désir enfoui qui avait pris forme derrière ses paupières closes. Finalement, il était sa propre malédiction. Ce n'était pas forcément plus plaisant à encaisser au jour le jour, mais c'était plus probable. Tellement plus probable.

Mais toutes ces tristes certitudes furent balayées ce jour-là. Dans ce décor magnifique des montagnes afghanes derrière lui, les bras écartés face aux militaires américains comme pour démontrer un peu plus sa grandeur ou se présenter tel un sauveur aux effluves de poudre, Tony vit un homme qui n'aurait pas dû se trouver là. Une silhouette bien connue, tout en noir, derrière les hommes en treillis qui lui faisaient face.

Il perdit de sa superbe et ses yeux s'écarquillèrent lorsque l'explosion des Jerichos retentit. Son expression fondit, l'adrénaline pulsa dans le moindre recoin de ses veines, il lui sembla que le temps se figeait.

Lawrence était là. Mains liées devant lui, toujours de ce même maintient droit, royal, distingué. Toujours ce long manteau noir, mais pas de feutre cette fois. Et cette fois, ses longs cheveux ébène flottaient sous le vent brûlant du désert.

Et ses yeux. Ses yeux qu'il ne pouvait voir à cause de la distance qui les séparait, dont il peinait toujours à se remémorer leur couleur, mais qu'il sentait le transpercer de part en part. Il semblait à Tony qu'ils avaient la même expression hésitante et attristée que cette nuit-là, en 1999. Il lui semblait qu'une fois encore, il voulait lui dire quelque chose. Il voulait le prévenir de quelque chose.

Mais cette fois, Tony refusa de lui tourner le dos.

Les militaires se cassèrent le cou en suivant sa soudaine course du regard. Il entendit vaguement la voix étranglée de surprise du général crier son nom, mais il ne voulut pas y prêter la moindre attention. Tony courut vers ce fantôme. Vers cette soi-disant illusion, pourtant tellement nette et réelle à cet instant. Il courut dans l'espoir de la rattraper, refusant de la laisser s'enfuir, cette fois. Refusant de croire à nouveau qu'il n'avait fait que l'inventer. Refusant de la laisser s'échapper de nouveau avec son cœur.

Il buta sur une pierre, se rattrapa in-extremis pour continuer sa traite, mais cette seule seconde où son regard chuta sur le sol suffit à dissiper l'illusion. Lorsqu'il releva les yeux, Lawrence avait à nouveau disparu. Il ne s'arrêta pas pour autant. Il s'entendit vaguement crier, répétant des « non, non, non » pour lui-même. Des « non » de regrets, de refus, de désespoir.

Il l'avait eu dans les yeux, bien réel, pendant au moins une bonne minute.

Et pourtant, lorsque Tony s'arrêta enfin pour reprendre son souffle et ses esprits, pour laisser ses poumons se vider du vent brûlant et du sable qu'il avait probablement avalé, pour permettre aux soldats de le rejoindre et de lui demander vivement ce qu'il lui avait pris ; il n'avait qu'une question aux lèvres :

- Vous l'avez vu, n'est-ce pas ? Dites-moi que vous l'avez vu, je vous en supplie ! Dites-moi que c'était pas dans ma putain de tête !

Personne ne l'avait vu.

Il avait réussi à oublier la violence de cette douleur, et pourtant, elle revint lui fracasser les entrailles.

La douleur de son cœur qui se brise, encore une fois.

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Il avait ressassé la scène encore et encore dans la voiture, et il avait continué de la ressasser même après avoir été enfermé dans cette grotte. Même après qu'il n'ait baissé les yeux pour la première fois sur le réacteur miniature qui le maintenait en vie et qu'il n'ait compris le drame de sa situation. Aux côtés de Yansen, avec la mort qui lui collait au train à chaque minute étouffante qui passait, Tony se disait parfois que l'ironie faisait bien les choses : ils étaient si nombreux à dire qu'il n'avait pas de cœur – lui le premier –, et au moment même où il avait cru qu'il l'avait peut-être retrouvé, on le lui avait de nouveau enlevé. On le lui avait enlevé métaphoriquement, et littéralement.

Il s'était accroché à la vie comme un damné durant ces longues semaines de détention. Qu'importait s'il devait retrouver ce vide infâme et la froideur de son lit une fois libre, il refusait de renoncer à cette existence. Il prenait conscience de l'importance de tellement de choses, à présent.

L'adage était vrai. Cela s'était confirmé à de multiples reprises dans sa vie. Il avait réalisé à quel point il aimait son père lorsqu'il avait disparu. Il avait réalisé l'importance de Jarvis lorsqu'il l'avait perdu. Il avait réalisé comme il tenait à ce quotidien fade après qu'on la lui ait arraché.

Et par quatre fois, il avait réalisé à quel point il aimait son fantôme à en crever à chaque fois qu'il était parti.

Il pensait encore à lui lorsque Yansen tomba dans ses bras, à l'aube de leur libération.

Il pensait à lui lorsqu'il s'envola enfin vers cette vie qui lui avait tant manqué.

Il pensait à lui une fois que l'armure avait terminé sa course au milieu de nulle part.

Maintenant qu'il avait vu la mort le frôler d'aussi près pour la première fois de sa vie, au milieu de ces millions de résolutions stupides qu'il avait prises au fond de cette horrible grotte, il se promit également qu'il le chercherait. Il chercherait Lawrence. Il retournerait la terre entière s'il le fallait, mais il finirait pas le retrouver. Car tout au fond de cet enfer, son véritable cœur ainsi menacé comme il ne l'avait jamais été, Tony Stark prit conscience qu'aussi fracassé pouvait-il être, il n'aurait jamais pu inventer un tel amour. De tels souvenirs. Un tel sourire.

Un sourire si beau, si doux, totalement destiné à lui et à lui seul, il en était persuadé.

Il le trouvait encore si beau à travers les brumes de l'inconscience, alors qu'il se sentait extirpé de l'armure et décollé du sol afghan. Alors qu'il avait l'impression, malgré la chaleur étouffante du désert et la douleur qui irradiait dans l'entièreté de son corps, que la fraîcheur des nuits bostonnaises de cette année 1989 l'enveloppait délicieusement à nouveau, tout à coup.

Peut-être était-ce dû à l'épuisement de ces dernières semaines infernales, peut-être était-ce dû aux fragments de shrapnels qui gagnaient du terrain sur son cœur, peut-être était-ce simplement une terrible insolation qui lui faisait perdre les pédales... Mais il les sentait, ces mains froides sur son corps brûlant. Il l'entendait, cette voix de velours qui donnait l'impression qu'elle ronronnait chaque fois qu'elle s'élevait.

« Je suis désolé, Anthony. Je m'étais promis de ne plus intervenir... Mais tu vois, une fois encore, ton fichu sourire a été plus fort que ma résolution. »

Lorsque Tony se réveilla, il était seul sous l'ombre d'un palmier, à l'orée d'habitations afghanes, entouré de villageois qui s'affairaient pour aider cet étranger arrivé là on ne savait comment.

Seul, mais enfin retrouvé et sauf.

Dans l'avion qui le rapatriait aux États-Unis, il se demanda tout le long si son imagination lui avait encore joué des tours. Mais il ne savait pas non plus comment il avait pu finir sous ce palmier, à des dizaines de kilomètres de son point de chute avec l'armure. Il aurait pu simplement marcher et ne pas s'en rappeler à cause d'une insolation, de la déshydratation ou du choc émotionnel, même un peu de tout ça...

Mais il y avait cette voix et ces sensations et ces mains.

Une fois encore, il finit par se dire qu'il ne trouverait jamais de réponse dans ses simples souvenirs.

Mais il s'était fait une promesse au fond de cette foutue grotte, et il comptait bien la tenir.

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En plus du réacteur Ark, d'une version plus élaborée de l'armure et de la refonte complète de son entreprise en dépit de l'avis d'Obadiah, Tony s'évertua à tenir cette promesse : retrouver Lawrence. Prouver son existence ou non, une bonne fois pour toute. S'il ne retrouvait jamais la moindre trace de lui, il s'était juré d'abandonner pour de bon. De se faire à l'idée que le « grand » Tony Stark n'était qu'une cause perdue, un imbécile égoïste au narcissisme si extraordinaire qu'il avait fini par se créer un amour perdu d tant il ne trouvait personne à sa hauteur, ou quelque chose dans le genre.

Pourtant, en parallèle, il y avait Pepper qui semblait se laisser approcher encore et toujours plus, et pas de la même manière que tous ces coups d'un soir. Elle n'avait pas le même niveau d'esprit de Lawrence, mais il le retrouvait parfois à travers la grâce et la douceur de la femme. Peut-être, d'ailleurs, était-ce pour cette raison qu'il continuait de lui courir après et d'user de toute sa piètre subtilité pour tenter de la séduire.

Mais il n'oubliait pas Lawrence et sa recherche de la vérité.

Il y passa des mois. Des mois après la traîtrise et la disparition d'Obadiah, des mois après qu'il n'ait révélé au monde entier qu'il était devenu Iron Man. Des mois à changer de nombreuses fois d'avis, tiraillé entre ses souvenirs flous, ses espoirs, l'incongruité de l'existence de cet homme, et les faits. Mais il tenait bon. Car il était persuadé de l'avoir vu ce jour-là, à la démonstration du Jericho. Il était persuadé qu'une fois encore, c'était lui qui l'avait sauvé en Afghanistan en l'extirpant des entrailles du désert pour le ramener à la civilisation.

Mais en parallèle, il avait fini par se faire une réflexion qui avait continué à semer le doute en lui, à le pousser de plus en plus à croire que Lawrence ne sortait que de sa tête : l'homme qu'il avait vu ce jour-là, durant la démonstration du Jericho, n'avait pas pris une ride depuis 1989. Si Lawrence avait soi-disant 36 ans comme il le lui avait dit lors de leur rencontre, il aurait dû avoir pas moins de 57 ans aujourd'hui. Mais il lui semblait toujours à ce moment que l'homme avait gardé ses traits lisses, juvéniles, dépourvus de la moindre ride, de la moindre trace de vieillesse.

Cela n'avait aucun sens.

Mais il continua tout de même à chercher.

Les mois devinrent des années. Malgré ses ressources, malgré la puissance de Jarvis, malgré les innombrables données du Shield qu'il s'amusait à pirater dès qu'il en avait la possibilité.

Il ne trouva rien. Comme en 1989, pas une trace de l'existence de Lawrence sur cette planète.

Il mit un certain temps à se résoudre à rendre les armes et à abandonner ce combat. À se faire à l'idée que tous ces souvenirs, ces sensations, ces baisers, ces sourires : tout cela n'était que le fruit de sa pitoyable imagination.

Il baissa définitivement les bras lorsqu'il découvrit que le palladium était en train de l'empoisonner petit à petit, de le condamner.

Il n'avait probablement jamais eu de cœur, finalement... Alors, à quoi bon s'attrister qu'il ne s'arrête de battre pour de bon ?

Pourtant, il continua à s'accrocher après le passage d'Anton Vanko dans sa vie détruite. Avec le soutien de Rhodey et de Pepper, il essaya de remonter la pente. De repartir de zéro, de reprendre Stark Industries en main, de se trouver un nouveau cœur, dans tous les sens du terme.

Tony Stark reprit vie. Ou du moins, un semblant de vie. Il ne se laissait plus aller comme avant, il tentait de batailler. Même s'il avait fini par à nouveau abandonner la bataille des sentiments et rejeta Pepper, quelques mois à peine après qu'ils ne se soient mis ensemble.

Il avait trouvé la réponse à bon nombre de choses... Mais pas à celle-là. Probablement jamais à celle-là.

Après tout, il avait passé plus de la moitié de sa vie à être amoureux d'un fantôme.

Pour être exact, vingt-trois ans. Vingt-trois longues années... Avant, qu'enfin, il revit ce sourire, cette peau blanche, ces yeux de mer, cette allure royale. Il les revit d'une façon tellement claire qu'il eut l'impression de sombrer.

À ce moment-là, il se tenait dans la Tour Stark aux côtés de Pepper et de l'agent Coulson, les yeux rivés sur la tablette confiée par ce dernier la minute d'avant. Ils étaient en 2012, et d'ici deux jours, New York allait être en proie à la pire bataille de son histoire.

Mais en attendant, Tony Stark se tenait là, planté au milieu de sa tour, sourd aux appels inquiets de Pepper et de Coulson, les yeux rivés sur ce visage qu'il avait pourchassé toute sa vie, cette description sans queue ni tête, ce prénom qui ne correspondait pas.

« Loki »

(Mais je t'aime. Je t'aime, je t'aime, je t'aime,

Je t'aime, du plus fort que je peux

Je t'aime, et je fais de mon mieux...)

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Pour la première fois de son histoire, Iron Man resta en retrait à Stuttgart. Il n'avait attaqué leur cible que pour protéger Captain America, même devant la preuve réelle que « l'homme » qu'il avait en face de lui cherchait réellement à nuire. Depuis la veille, il n'en revenait toujours pas et c'était encore pire, à présent qu'il se tenait droit devant lui.

Loki était le sosie de Lawrence... Non : Loki était Lawrence. Il ne pouvait en être autrement. La voix, la manière de parler, les gestes, l'attitude... Tout y était. Absolument tout. Même ce sourire aussi beau que dangereux. Même ces yeux qui paraissaient pleurer tout le désespoir de l'univers.

Bien qu'ils lui semblaient tout de même étranges, ces yeux.

En continuant dans l'incongruité, Tony resta silencieux dans le Quinjet qui les ramenait à l'Héliporter du Shield. Il restait cloitré dans un coin, sous le regard dubitatif du Captain et de l'agent Romanoff, mais surtout sans que ce « Loki » ne lui accorde la moindre attention.

Comme s'il ne le connaissait pas. Comme s'il ne l'avait jamais rencontré de toute son existence.

Et pourtant, cela prenait tellement sens... Un dieu. Un foutu dieu immortel. Cela expliquait les secrets, l'aura particulière, les allers et venues mystérieuses, le manque d'information sur son identité...

Son physique qui ne bougeait pas malgré les années passant.

Tout s'emboîtait parfaitement. Toutes les réponses que Tony avait cherché pendant des années. Tout corrélait de manière totalement claire. Et pourtant, l'homme ne semblait pas le reconnaître. Ou tout du moins, il l'ignorait.

... Pourquoi ?

Peut-être qu'au-delà de ses absences, cette ignorance faisait encore plus mal.

Cela n'empêcha pas Tony de s'élancer à leur suite lorsque le fameux Thor arriva pour emporter son dû. Tony se battit comme un lion contre l'être à la force démentielle, surnaturelle, consolidant ses certitudes s'il avait encore le moindre doute. S'il doutait encore que des dieux immortels pouvaient exister, et bien cette caricature de bodybuilder blond tout droit sorti d'une plage de Melbourne et qui pouvait contrôler le tonnerre le lui prouvaient une bonne fois pour toute.

Cela ne fut pas évident de garder bonne figure non plus arrivé sur l'Héliporter, face à Fury et aux autres. Il y arriva de manière bancale, s'attirant encore des coups d'œil méfiants de Romanoff, mais également du maudit borgne.

Il n'attendit donc pas plus longtemps pour se faufiler jusqu'à la grande cage de verre, s'éclipsant des côtés de Banner pour aller à la rencontre de leur fameux « ennemi », piratant les caméras du Shield pour passer inaperçu.

Lorsqu'il pénétra dans la pièce, le regard décidément bien trop bleu pour ne pas déranger Tony glissa sur lui. Mais le mortel n'y trouva pas la moindre trace de l'habituelle douceur, de la tendresse, peut-être même de la tristesse que Lawrence lui avait offertes chaque fois qu'ils s'étaient croisés. Non, il n'y trouva que de la détermination, de la défiance, mais surtout beaucoup d'incompréhension.

- Entre tous... Je m'étonne que ce soit vous qu'ils envoient en premier, Stark.

Il resta figé en face de la vitre. « Stark ». Plus d'Anthony délicieusement soufflé dans le creux de l'oreille, plus ce petit sourire en coin qui révélait une fossette à en tomber, plus cet éclat brillant de douce taquinerie au fond des iris.

Il semblait à Tony que le monde s'effondrait dans son âme.

- ... Tu ne me reconnais pas, affirma-t-il plus qu'il ne demanda, d'une voix aussi brisée que dépitée.

L'autre fronça encore plus les sourcils et s'avança vers lui, lentement. Tony reconnut son pas autant qu'il lui était étranger. Cette démarche légèrement féline, mais qui ressemblait bien plus à une attitude de défense qu'à de la séduction, comme c'était le cas dans ses lointains souvenirs.

- ... Pourquoi devrais-je vous reconnaître ?

- Parce que ma mémoire me dit qu'on se connaît. Et bordel, si t'es vraiment un dieu, tout est tellement logique... Rien qu'avec ce foutu prénom : Lawrence... J'avais l'impression que même ça, ce n'était pas vrai. Et « Lawrence », « Loki »... Ouais. Ça se ressemble un peu, alors...

- ... Mais de quoi parlez-vous, Stark ?! feula l'autre, visiblement aussi perdu qu'agacé.

Mais Tony ne se sentait capable que de lui envoyer un regard pitoyable de détresse.

- ... Tu ne me reconnais vraiment pas... ? J'ai vraiment inventé tout ça... ? C'est quoi, juste le plus gros sentiment de déjà-vu que mon cerveau ne m'a jamais fait de toute ma vie... ?

Loki frappa violemment contre la vitre alors que ses yeux bien trop bleus envoyaient désormais des éclairs. Sans nul doute qu'il aurait fait de le pâté de mortel s'il l'avait pu, puisque la vitre, même si extrêmement solide, avait tout de même vacillé sous la puissance du coup.

- Barton ignorait probablement que vous étiez devenu fou pour de bon... Cela m'arrange, mais épargnez-moi vos délires, je vous prie. J'ai d'autres chats à fouetter ici.

Il se détourna sans demander son reste et retourna s'asseoir sur le petit banc métallique de fortune de sa cellule. Il releva tout de même les yeux vers Tony, qui se trouvait incapable de bouger le moindre muscle. Même sa langue était à nouveau liée sous l'émotion.

Le dieu ne cilla même pas lorsque les premières larmes s'échappèrent des yeux bruns. Silencieuses, désespérées, témoignant de l'indicible douleur qui lui broyait les entrailles.

Son cœur était là, juste là, en chair et en os... Mais il ne le reconnaissait pas. Semblait même ne l'avoir jamais connu.

Cela faisait mal. Tellement, tellement plus mal que la simple résiliation de l'avoir inventé de A à Z. Le doute était pourtant toujours présent, rongeant son âme, hurlant à l'intérieur de son crâne à l'en rendre sourd. Car c'était impossible, improbable, que son illusion ne revienne soudainement à la vie... pour au final ne pas le reconnaître, n'est-ce pas ?

Il avait l'impression de devenir fou pour de bon.

Fury et ses hommes mirent fin à son supplice : le piratage de la caméra n'avait visiblement pas fait long feu et Tony fut brutalement extirpé de la pièce, se retrouvant nez-à-nez avec un colonel furieux lui aboyant dessus pour comprendre ce qui avait bien pu lui passer par la tête. Mais Tony était trop choqué, trop sonné pour lui répondre. Il se contenta d'ignorer tout le monde, d'ignorer Fury qui lui ordonnait de répondre, d'ignorer le regard de Romanoff et du Captain qui avaient l'air de se demander pourquoi le génie milliardaire imperturbable Tony Stark pleurait silencieusement face à leur ennemi. Il s'arracha simplement de la prise du boss du Shield et s'éloigna pour aller se trouver un coin dans lequel ruminer et évacuer tout cela.

Par miracle, il arriva rapidement à se raisonner, à enfouir, à enterrer ; pour le moment. Il retourna auprès de Banner un quart d'heure plus tard, l'air de rien, sans prendre en compte le regard interrogateur du scientifique, et Romanoff qui le suivait comme son ombre, certainement envoyée par Fury pour le surveiller.

Il avait une mission à accomplir. Et de toute façon, cet homme, ce dieu, ce Loki... Il avait beau ressembler à son Lawrence en tout point, il n'était pas lui.

Imaginaire ou pas, même incroyablement envoûtant, Tony ne voulait pas d'une simple copie de l'original à qui il avait dédié l'intégralité de son amour sans concession.

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Il s'était félicité de la manière dont il avait enfoui tous ses questionnements et sa douleur au fond de lui. Comment il avait réussi à garder la tête un minimum froide pour mener à bien sa mission.

La mort de Coulson avait probablement aidé. Cela le conforta surtout dans l'idée que cet ennemi n'était définitivement pas Lawrence. Car jamais son Lawrence n'aurait fait pareille chose.

Tony se blinda pour continuer la mission. Pour s'allier au Captain et sauver l'Héliporter, pour commencer à défendre New-York, pour affronter cet enfoiré qui osait vouloir lui voler sa tour...

Il avait été froid, durant cet échange. Il aurait probablement essayé de lui proposer un verre en temps normal, histoire de rappeler qu'il était Tony Stark et pour pouvoir gagner du temps... Mais il n'en avait même pas eu le cœur, se contentant de rester sur la défensive, d'adopter même un comportement agressif qui ne lui allait pas vraiment.

Mais l'idée de proposer un verre à cet imposteur réveillait trop de souvenirs douloureux en lui.

Il savait pourtant, dans le fond, qu'être agressif n'allait pas l'aider. La Mark IV était à sec et même si la Mark VII et ses bracelets étaient encore des prototypes, elle restait son seul espoir de survie face au surhomme. Il savait précisément où se trouvaient les bracelets dans la pièce, il savait que feindre de vouloir inviter l'homme à trinquer avec lui était le meilleur moyen de les enfiler discrètement, au cas où la situation lui échapperait... Mais il n'avait pas pu s'y résoudre. Il avait à nouveau perdu son sang-froid face à ce foutu sosie, face à ce sourire qui s'était voulu dangereux, mais dans lequel il reconnut aisément la malice de Lawrence. Face à ce regard désespéré et empli de tristesse, face à ces iris bleus qui lui paraissaient si factices.

Il n'avait pas pris les bracelets et il n'avait pas réussi à gagner du temps. Lui, le misérable petit mortel tellement faible et insignifiant, avait tenu tête à ce dieu millénaire aux commandes d'une armée entière. Il l'avait regardé de haut, il lui avait presque craché à la figure. Mais c'était plus fort que lui : vingt-trois années de souffrance et de vide s'exprimaient alors avec une animosité que Tony n'avait que rarement eue.

Cela ne loupa donc pas : le dieu voulut se débarrasser de la fourmi. Lorsqu'il traversa la baie vitrée de sa tour, qu'il vit le sol se rapprocher à une vitesse vertigineuse et que JARVIS aboya à répétition à ses oreilles, Tony se fit la triste réflexion qu'une fois encore, la décision de proposer un verre ou non avait donc défini le reste de sa vie.

Peut-être était-ce mieux ainsi. Car à la fin de ce combat, si par chance il devait se terminer dans autre chose que d'innombrables larmes, Tony n'aurait probablement jamais trouvé la paix.

Plus jamais.

(Rescue me.)

Le choc fut violent, mais bien moins que ce qu'il avait imaginé. Au lieu de la claque mortelle du béton, son corps rencontra quelque chose de plus doux, et de plus moelleux. Il mit quelques secondes à réaliser qu'il était encore bien en vie, simplement légèrement sonné par le choc de la chute, mais que le béton sous ses jambes tremblantes était bien réel, tout autant que les bras fermes qui le maintenaient debout.

Le souffle qu'il peinait à retrouver se coupa à nouveau lorsqu'il découvrit qui l'avait sauvé : une personne grande, probablement élancée, vêtue d'un long manteau et d'un feutre noirs... Le visage dissimulé par une écharpe vert impérial.

Mais les yeux rivés dans les siens lui ôtèrent le moindre doute. Bien plus rapidement que le visage dévoilé l'instant d'après.

- Je sais que tu dois être perdu et que tu dois terriblement me haïr, en cet instant... Mais je te promets que je t'expliquerai plus tard. Je te le jure. En attendant, fais ce que tu as à faire, Anthony.

Il sentit Lawrence lui coller deux objets métalliques de force dans les mains, reconnut immédiatement les bracelets de la Mark VII, quand bien même il n'arrivait pas à se détacher de ces deux océans verts qui semblait avaler son être entier.

- ... Ça... Ça, c'est toi, bégaya Tony, encore sous le choc. C'est pas lui, là-haut, c'est...

- Si : je suis Lui... Et il sera Moi un jour. Mais je te donnerai toutes les explications plus tard, Anthony. Le court du temps a déjà trop été dévié par mon égoïsme. Je t'en conjure, continue le combat, repousse-les, vaincs-les... Et je viendrai à toi ce soir, quand tout sera terminé. Attends-moi à la Tour, je te dirai tout.

- Et pourquoi ne pas m'avoir dit tout avant... ?!

- ... Cela aussi, je te le dirai plus tard.

Tony rassembla toutes ses forces, aussi bien mentales que physiques, pour retrouver un calme relatif, alors même que le moment rendait l'exercice compliqué à un point qu'il n'avait jamais vécu. Il voulait des réponses, maintenant. Vingt-trois ans qu'il les cherchait, il ne voulait pas attendre une minute de plus. Et pire que cela : il ne voulait pas laisser Lawrence repartir. Il avait beau aimer cet homme de toute son âme, il avait beau avoir la preuve ultime qu'il était bien vivant, il avait beau se repaître de cet immense soulagement de comprendre qu'il avait eu raison, qu'il ne l'avait pas inventé, qu'il n'était donc pas fou, qu'il n'était pas si pourri et égoïste qu'il avait créé cet homme de toute pièce... Il ne faisait pas confiance à Lawrence pour revenir après tout cela. Il l'avait déjà tellement abandonné... Qu'est-ce qui lui prouvait qu'il reviendrait, cette fois ?

Alors, il s'agrippa aux poignets de Lawrence comme un damné lorsque celui-ci tenta de le repousser. Malgré ses bracelets enfilés et malgré l'urgence de la situation, alors que tout explosait autour d'eux, alors que les Chitauris hurlaient et ravageaient, alors que New-York s'effondrait.

- Non.

Les yeux de Lawrence se posèrent sur lui à nouveau, alarmés, dans l'urgence. Mais Tony ne plia pas.

- Tu vas me donner une putain d'explication maintenant. Et je refuse de te laisser partir. Pas si c'est pour que je ne te revois pas avant-... Avant combien de putains d'années, cette fois ?!

Une fois encore, ses paroles étaient venimeuses et il sentait ses doigts s'enfoncer de toutes leurs forces dans la peau blanche. Mais évidemment, Lawrence ne semblait pas en souffrir un seul instant. Il se contenta de lui renvoyer ce même regard peiné que Tony lui connaissait si bien.

Puis, avec une douceur infinie qui avait cruellement manqué au mortel, la main de Lawrence se posa sur sa joue avec la délicatesse d'un mouchoir de soie.

- Tu as le droit de m'en vouloir... Ce que je t'ai fait subir est horrible. Je comprendrais que tu me haïsses et que tu ne veuilles plus jamais me revoir après tout cela... Mais regarde autour de toi, Anthony : en cet instant, ton monde s'effondre. Je suis en train de le détruire par ma stupidité. Et toi, mon adorable petit mortel effronté, tu es celui qui va mettre fin à tout cela...

- C'est pas ce que je dis, putain ! aboya-t-il, de nouvelles larmes lui perlant les yeux. Je dis que je refuse que tu te fasses encore la malle ! Je refuse que tu m'abandonnes une nouvelle putain de fois !

La tristesse, encore et toujours, emplit l'expression de son mystérieux amour.

- Tu as raison... Comment pourrais-je te demander de repousser ton égoïsme au fond de toi pour les prochaines heures, alors que je l'ai moi-même tant de fois été avec toi... ? Je comprends que tu ne veuilles pas y retourner... Mais tu le dois.

- Va te faire foutre Lawrence, je te dois rien du tout !

Cette fois-ci, les deux mains gelées se refermèrent sur son visage brûlant de peur, de panique et de fatigues mêlées.

- ... Je ne t'ai jamais rien promis, n'est-ce pas ? Depuis le début, depuis ce soir-là, à Boston, je ne t'ai jamais fait la moindre promesse que je n'ai pas tenue... Et je ne peux faire que ça pour que tu y retournes : te promettre, pour la première fois. Je te promets sur ma vie que je serai là ce soir, Anthony. Que je ne t'abandonnerai plus contre ton gré. Que je te dirai tout.

Tony voulut rétorquer alors que les larmes dévalaient ses joues. Il voulut se débattre, il voulut lui hurler au visage qu'il n'en avait plus rien à foutre de ses promesses... Mais toute sa défiance fut balayée par les lèvres de Lawrence qui se déposèrent sur les siennes. Fermement, tendrement ; agressives et lascives dans le même temps. Tout s'évanouit autour : l'urgence, les explosions, ses compagnons qui combattaient, les New-Yorkais qui souffraient, le cerveau de Tony qui hurlait, sa volonté de renoncer à cette malédiction personnifiée qui avait détruit sa vie.

Mais comment y renoncer... ? Comment y renoncer quand ce baiser était aussi bon – si ce n'était meilleur -, que le tout premier qu'ils avaient échangé vingt-trois années auparavant... ?

Il ne sut combien de temps était passé lorsque Lawrence s'éloigna lentement de lui : une seconde ou une vie entière ? Mais Tony se noya dans son regard si doux, si tendre, si amoureux.

- ... Va Anthony. Va, mon amour, je t'en conjure. Je ne t'abandonnerai pas, cette fois. Je ne t'abandonnerai plus.

Et Tony le crut.

Il se trouva si stupide, si faible, si pitoyable, et le fait même de revêtir la Mark VII et de s'élancer dans les airs lui demanda un effort d'une douleur extrême. Mais il y alla.

Il retourna dans l'instant présent, dans le monde réel. Il prit le risque de lui faire confiance, une dernière fois... Il prit le risque d'abandonner son cœur une fois encore.

.

.

La victoire avait un goût amer. Le vision cauchemardesque de ce que Tony avait vu au-delà du portail ne le quitterait probablement jamais vraiment.

Et parmi toutes ces réflexions qui s'embrouillaient, il y avait eu le regard de Loki. Ce regard soudainement bien moins bleu, bien plus... « Lawrence ». Oui, à ce moment-là dans la Tour Stark, entouré de ses compagnons de bataille et alors que le dieu se rendait une bonne fois pour toute, il eut l'impression de le retrouver pour de bon. Que la copie s'était rapprochée un peu plus de l'original.

Il n'oubliait pas ce que lui avait dit Lawrence : « Je suis Lui et il sera Moi un jour ». Pourquoi pas, après tout. Les pièces s'emboîtaient doucement dans son cerveau, certes perturbé, mais toujours génial. Si les dieux existaient, s'il y avait autant de formes de vie intelligentes par-delà les étoiles et si elles étaient dotées d'une force de frappe et d'une technologie aussi conséquentes... Les voyages dans le temps devenaient beaucoup moins improbables, tout à coup.

Son shawarma n'avait pas le goût réconfortant de d'habitude. Cette pause post-bataille était pourtant terriblement bienvenue, mais le stress qu'il ressentait en l'attente du soir prochain se muait petit à petit en véritable souffrance. Lawrence tiendrait-il parole... ? Serait-il vraiment là ? Et si oui, quelle explication allait-il lui donner... ? Pourquoi ce « Loki du futur » était-il venu le trouver, lui, un ennemi, une vingtaine d'années plus tôt ?

Mais au-delà de toutes ces questions et de toute cette appréhension, il y avait tout de même UNE chose qui rendait le cœur de Tony léger. Tellement, tellement léger. Probablement léger pour la première fois depuis-...

Depuis la mort de Jarvis. Depuis la dernière fois qu'il avait tenu Lawrence dans ses bras.

- JARVIS... appela-t-il avec une légère hésitation dans la voix, alors qu'il se séparait du reste du groupe pour aller prendre un repos bien mérité. Tu as bien enregistré la voix de ce double de Loki qui m'a sauvé, pas vrai... ?

- Oui, Monsieur. Sa voix, ainsi qu'une courte image du moment où vous avez revêtu l'armure. La correspondance avec le Loki qui a attaqué New-York est d'ailleurs de 100%. Devrions-nous alerter le Shield de ce fait étrange ?

- ... Non, surtout pas... Surtout pas.

Tony souriait.

- Mais n'efface pas cet enregistrement, JARVIS. Ne l'efface surtout pas.

- Je ne me le permettrai pas, Monsieur.

Il souriait comme un fou.

.

Il était resté dans le noir complet de sa tour détruite, un verre entre ses mains tremblantes qu'il n'avait rechargé qu'une seule fois malgré l'envie compulsive de terminer l'entièreté de sa bouteille de Whisky. Son regard grand ouvert et suintant l'angoisse alternait entre le vide, sa baie vitrée brisée, et son sol détruit par les impacts du « combat » entre Hulk et Loki.

Le soleil était couché depuis un petit moment... Et Lawrence ne venait pas.

L'angoisse montait. Montait. Il n'arrivait pas à calmer les battement frénétiques de son cœur et le tremblement de ses membres. Il se refusait d'éponger cela avec de l'alcool, car il voulait rester lucide. Il avait cette sensation terrible que sa vie allait se jouer ici et maintenant... Du moins, dès que Lawrence apparaîtrait.

Du moins, si Lawrence apparaissait.

... Et il apparut.

Il sortit de l'ombre, silencieux comme la nuit, et avança à pas de loups dans sa direction. Tony retrouva sa démarche féline, mais légèrement hésitante, précautionneuse. Il retrouva les yeux de mer fixés sur lui dans une expression de tristesse infinie. Il s'entendit pousser un gémissement de soulagement pitoyable, mais dont il se fichait éperdument, à cet instant.

Lawrence était là. Il avait tenu sa promesse. Et il lui sourit tendrement en voyant que l'entièreté de l'être du mortel se relâchait en un apaisement presque désespéré.

- Je suis là Anthony... Je te l'ai dit : je ne t'abandonnerai plus désormais.

Tony se sentit incapable de bouger, incapable de se lever de sa chaise pour accueillir convenablement celui après lequel il avait tant couru. Il se contenta simplement de subir la situation, de laisser les émotions qu'il retenait depuis la veille le submerger comme un raz de marée. Le barrage céda et il laissa les sanglots s'arracher de sa prise pour s'élever dans les airs dans une épouvantable mélodie. Il bataillait pour ne pas cligner des yeux malgré les soubresauts de son corps et les larmes qui l'aveuglaient, mais il n'eut plus à le faire aussitôt que Lawrence s'élança pour le prendre dans ses bras.

- Shhhh, je suis là... Et je suis tellement, tellement désolé...

Tony se laissa aller dans ces bras qui lui avaient tant manqué, qu'il avait tant rêvé. Il s'accrocha à Lawrence comme un enfant à sa mère, terrifié à l'idée qu'il ne s'enfuie une fois encore.

Ils restèrent ainsi, dans le silence et l'obscurité de la Tour Stark, un bon moment avant que Tony n'arrive à retrouver un certain calme. C'était vingt-trois ans de douleur qu'il laissait s'exprimer enfin, contre le bercement réconfortant de Lawrence. Il se gorgea de son étrange chaleur pourtant si froide, de son odeur retrouvée, de ses caresses apaisantes dans ses cheveux, de sa voix telle un nuage de coton qui semblait panser toutes ses plaies et ses peines.

- ... Tu as promis, arriva-t-il enfin à dire de sa voix toujours brisée. Alors explique-moi.

Lawrence ne le relâcha pas et ne cessa pas ses attentions, mais le mortel sentit une nouvelle hésitation dans sa posture raide.

- ... Je suis Loki. Je suis le dieu de la malice que tu as combattu aujourd'hui. Mais il est mon passé, et je suis son avenir... Plus précisément : j'ai neuf années midgardiennes de plus que lui. Et Anthony... Sache qu'il s'en est passé des choses, durant ces neuf années.

Les lèvres fraîches de Lawrence – Loki –, se déposèrent dans les cheveux de Tony, mais le dieu continua.

- Je suis venu à toi en 1989... Car je n'ai pas pu combattre ce besoin de te voir. De t'approcher. J'en avais la possibilité... Alors je l'ai fait. J'ai bravé l'interdit. J'ai été stupide, faible, égoïste... Je pensais que je ne ferai pas de mal, que ce n'était que pour une nuit sans conséquence... Mais j'ai flanché de nouveau et je suis revenu. Et j'ai encore flanché à la perte de tes parents, et à celle de Jarvis... Car je ne supportais pas l'idée de te voir si malheureux et si seul.

Tony l'écoutait attentivement, toujours bercé doucement entre ses bras. Il se laissait emporter par cette voix magnifique qui le replongeait dans ses tendres souvenirs. Tous ces souvenirs où se mêlaient la souffrance et le bonheur... Car chaque fois qu'il y avait eu de la souffrance dans sa jeunesse, Loki était venu pour la chasser comme il le pouvait. Il s'était souvent demandé si son amant l'observait pour savoir si bien quand, précisément, Tony avait eu besoin de lui comme une bouée de sauvetage...

- Tu savais quand j'avais besoin de toi, murmura-t-il. Tu savais... Ou tu me suivais ?

- ... Les deux, à mon grand regret. Car je n'aurais pas dû te suivre... Mais je ne pouvais m'en empêcher. Je n'avais plus aucun but... Veiller sur toi en est devenu un malgré moi. Il s'est imposé de lui-même. Surtout en te voyant si... Si jeune, si petit, encore si... idiot.

Le léger rire de Loki qui s'éleva dans les airs ressembla à un appel divin aux oreilles de Tony.

- Bien que tu sois toujours plutôt idiot.

- Je suis toujours idiot, confirma-t-il avec un sourire.

- Mais je le suis encore plus. En voulant te protéger, je n'ai fait que te créer encore plus de souffrance... Jamais je n'aurais cru que tu t'attacherais autant à moi... Chaque fois que j'ai voulu m'éloigner pour te préserver, je n'ai fait que te blesser davantage, n'est-ce pas ?

Tony trouva la force de se détacher de la douce prise pour pouvoir regarder son amour droit dans les yeux.

- ... T'as été beaucoup plus idiot que moi.

Le regard de Loki était dévasté par le regret.

- ... Je suis désolé.

- Dis-moi plutôt pourquoi t'as remonté le temps, lui ordonna-t-il sèchement.

- Ce n'était pas de mon fait... Et c'est si long à expliquer.

- J'ai tout mon putain de temps.

Loki lui sourit encore, et Tony le maudissait d'avoir ce pouvoir formidable d'apaiser son cœur au point de le faire fondre rien qu'avec ce mouvement musculaire pourtant si banal. Lui qui bataillait pour garder une partie de sa rancœur intacte, peut-être pas vraiment prêt à pardonner toutes ces années d'absence à son amour, Loki arrivait encore et toujours à chasser tout cela d'un simple plissement de fossette.

- Arrête de faire ça, marmonna Tony.

- Quoi donc ?

- De sourire, putain.

- Pourquoi devrais-je m'arrêter... ? Alors que je suis si heureux de pouvoir te tenir tout contre moi ?

- ... C'est toi qui es en tort ici, l'être divin de mon cul. Alors arrête d'essayer de me draguer pour obtenir mes bonnes grâces. Il va falloir plus que ça pour te faire pardonner.

- Excuse-moi, tu as raison... rit-il encore.

Alors, Loki lui expliqua.

Il eut raison de préciser que cela serait long : ça l'était. Il lui raconta les grandes lignes de ces futures années qui attendaient Tony, en prenant soin d'éviter bon nombre de détails. Il lui raconta avec un sourire leurs retrouvailles, dans quelques années : le moment où ils étaient passés d'ennemi à autre chose. Puis encore autre chose. Il lui raconta, l'émotion dans la voix et dans les yeux, ces nuits longues comme le temps à refaire le monde ensemble, nus ou non, dans le secret de sa tour. Il lui expliqua comme lui, Anthony Edward "Tony" Stark, le misérable petit mortel qui fanfaronnait dans son armure de métal, avait mis sa vie sans dessus dessous. Comme il lui avait redonné un second souffle, un bonheur inespéré. Comme ils s'étaient attelés à préserver ce bonheur du mieux qu'ils avaient pu, loin des regards extérieurs qui auraient probablement brandi les armes pour mettre un terme à leur relation insensée.

Et puis, il lui parla de Thanos.

Il lui parla de cet être qui était responsable de la folie meurtrière à laquelle Tony avait assisté aujourd'hui, à New York. Du bleu de ses yeux à ce moment, de la tristesse de son âme... Et de leur séparation, bien des années plus tard.

Loki ne donna pas de détail, mais Tony comprit. Il comprit en voyant les iris émeraude s'embuer de douleur et de colère.

Puis, il lui parla du Tesseract, d'une organisation gardienne du temps nommée la TVA, de sa destruction, du destin de Loki qui l'avait envoyé par hasard sur Midgard, en 1989, sans le moindre espoir de pouvoir retourner un jour à sa propre époque.

Et de l'avenir.

D'un avenir plus qu'incertain. D'un avenir que Loki avait peut-être détruit en intervenant dans le passé de Tony, mais comment aurait-il pu faire autrement, alors qu'il n'avait même pas choisi sa destination ? Il avait été condamné à errer trente ans dans le passé, sur une planète si loin de la sienne... Si proche de son amour perdu.

Tony comprenait, alors. Il comprenait la tentation. Il comprenait pourquoi Loki y avait succombé.

Il y aurait certainement succombé aussi.

Loki avait altéré sa vie en allant à sa rencontre. Il avait changé le cours des choses. Sans lui, Tony aurait servi ce verre au Loki conquérant de la veille. Il aurait enfilé ses bracelets, il aurait survécu à la chute.

- ... Je serais mort si tu ne m'avais pas rattrapé... chuchota-t-il pour lui-même, éberlué.

- Ce qui prouve une bonne fois pour toute que le cours du temps est définitivement altéré. Et la TVA n'étant plus pour réparer cette erreur, je suis parvenu à la conclusion que cela ne servait plus à rien de me cacher. Je n'ai plus à te fuir : l'erreur est déjà faite. Il y a deux Loki dans cet espace-temps... Mais le temps continue sa course malgré tout. Et peut-être... Peut-être qu'en restant à tes côtés, certaines erreurs terribles pourraient être évitées.

Tony savait de quoi il parlait. Il le savait, il le comprenait. À ce moment, Loki le regardait comme lui avait pu le regarder tant de fois, ces vingt-trois dernières années. Comme il l'avait regardé chaque fois qu'il était parti, chaque fois qu'il était revenu.

Avec cet espoir, ce besoin, viscéral et mortel, qu'il ne parte plus jamais... Qu'on ne le lui enlève plus.

- ... Emmett Brown nous tuerait tous les deux s'il entendait ça, et l'entièreté des personnages des films qui parlent de voyage de temps, d'ailleurs. Si j'ai bien suivi : à partir de maintenant, on va se foutre de toutes les mises en garde sur les paradoxes du continuum espace-temps pour rester ensemble et voir où ça nous mène ?

- C'est un peu l'idée... Est-ce que ce plan te plaît ?

- ... Et comment qu'il me plaît. On commence quand ?

Loki sourit encore, de ce sourire qui engloutissait Tony tout entier, et il resserra sa prise autour de lui pour déposer un baiser tendre sur ses lèvres.

- Dès maintenant... Si tu te sens prêt à me suivre dans cette folie.

Sell yourself to save your soul, you gotta, oh, oh

Sell yourself to save your soul

- Lawr-... Loki. J'étais prêt dès le moment où je t'ai invité à boire un verre juste parce que tu avais eu la bonté d'ouvrir ma putain de porte d'entrée à ma place. Parce que ce jour-là, tu m'as peut-être volé mon cœur comme un salaud que tu es... Mais tu m'as aussi sauvé, tu sais ?

- ... Je n'ai fait que te rendre la pareille, Anthony.

Rescue me, oh, oh
Rescue me, rescue me, rescue me
.

... Mais je t'aime.

.

.

.


Okayyyyy hello, bonsoir, à la revoyure !
Merci d'avoir lu jusqu'au bout cet énorme truc !

J'ai l'air de le détester comme ça, mais c'est faux. L'idée me plaisait énormément et j'ai pris beaucoup de plaisir à en écrire une partie... Mais le texte m'a pris la tête sur des jours et des jours et j'ai cette impression d'avoir bâclé la fin, j'espère que ce n'est pas le cas... Je suis restée volontairement floue en mode "fin à libre interprétation"... Et j'ai mélangé et modifié pas mal de choses, évidemment. Genre, Morgan n'existe pas dans le futur de ce Loki, puisque Tony n'a pas fini avec Pepper ; Loki a survécu à son assassinat par Thanos mais pas Tony ; j'ai bien évidemment beauuuuucoup altéré la série Loki... J'espère donc que ça reste compréhensible ! N'hésitez pas à demander s'il y a des choses qui vous paraissent floues !

En tout cas, j'espère surtout que vous apprécié ce monstre ! Merci beaucoup de l'avoir lu et à bientôt !