Le médecin urgentiste leva le bras en faisant tourner sa main, pointée en direction de l'hélicoptère qui survolait la zone en produisant un épais nuage de poussière. La nacelle s'éleva et Stiles, assis sur un rocher, une couverture dorée sur les épaules, observa son père, assommé d'un puissant tranquillisant, s'élever dans les airs.

— Ça va aller ? demanda ensuite le médecin en s'approchant de Stiles.
— Oui... Je n'ai que deux côtes brisées, apparemment...
— On peut faire revenir l'hélicoptère si vous voulez...
— Non, je vais descendre à pied, ça ira, mes amis vont m'aider.
— Très bien, mais allez tout de même à l'hôpital.

Stiles opina. Le médecin s'éloigna ensuite et s'engouffra dans une voiture de police. Ils venaient de la ville voisine et l'hélico partait en direction de Beacon Hills. Baissant le nez, Stiles sentit alors une main sur son épaule et il tourna la tête vers Derek.

— Viens, rentrons, dit-il. Les autres nous attendent à la frontière. Tu peux marcher ?
— Tu as retiré une grande partie de la douleur, c'est supportable.

Derek opina. La plate-forme fut alors désertée et les deux jeunes hommes redescendirent par le chemin qui donnait du côté de Beacon Hills. À leur grande surprise, ils trouvèrent les jumeaux en bas du chemin, fusionnés, et avec toute la délicatesse qu'ils pouvaient, ils enlevèrent Stiles dans leurs bras et se mirent en route en courant jusqu'à la frontière, Derek transformé en loup sur les talons.

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— Voilà. Ça sera l'affaire de quelques semaines, mais si vous ne bougez pas trop, tout ira bien.

Le médecin devant Stiles fixa le bandage sur le flanc du jeune homme avec un morceau de sparadrap puis récupéra une plaquette et griffonna dessus.

— Vous avez de la chance de n'avoir que deux côtes cassées. Ça aurait pu être pire.
— Je sais...

Le médecin observa le jeune homme et serra les lèvres. Depuis le temps, à Beacon Hills, tout le monde vivait en paix avec l'idée que le tiers de la population de la ville était un loup-garou, et le fait que le Shérif Stilinski n'ait pas été épargné n'était plus un secret pour personne, même si personne ne voulait l'admettre officiellement.
On toqua alors contre la porte et le médecin fit entrer. Derek s'avança et Stiles esquissa un sourire.

— Je laisse votre décharge à l'accueil, dit alors le médecin. Quand les antalgiques auront fait effet, vous pourrez rentrer chez vous. Je vais faxer votre arrêt de travail à Washington tout de suite.
— Merci, docteur.
— De rien, mon grand.

Stiles sourit. Cet homme, il le connaissait depuis qu'il était petit, c'était un collègue à la mère de Scott et ils s'étaient régulièrement vus dans les barbecues, notamment, en été, pendant les vacances.

— Comme ça va ? demanda alors Derek, les mains dans les poches de son blouson.
— Ça aurait pu être pire. Des nouvelles de mon père ?
— Il n'a rien de cassé, mais ils l'ont mis sous sédatifs le temps qu'il se calme... Les prochaines semaines vont être rudes, Stiles, tu sais ?
— Oui, heureusement, la lune est bientôt passée, on aura un mois pour...

Stiles serra soudain les mâchoires et fondit en larmes. Derek s'approcha vivement et le prit dans ses bras.

— Ça va aller, dit-il. Tout va rentrer dans l'ordre, je te le promets. C'est dur au début, puis on s'habitue et ça devient normal.

Stiles hoqueta puis recula et Derek posa sa main sur le côté de son visage. Le plus jeune le regarda un instant puis ferma les yeux et Derek posa son front contre le sien. Les doigts de Stiles s'accrochèrent à son t-shirt sous sa veste et Derek fronça les sourcils. Il s'éloigna soudain et Stiles manqua tomber en avant.

— Ne pars pas, s'il te plaît... dit-il.
— Je... Je suis désolé, Stiles, je ne peux pas...

Stiles se laissa glisser de la table d'examen et grimaça de douleur. Il rejoignit le loup et lui fit face en posant ses mains sur ses bras.

— Ça fait longtemps, dit-il. Je ne suis plus un enfant...
— Là n'est pas la question, je...

Stiles ferma les yeux.

— Tu n'as pas l'intention de rester, c'est ça ?

Ses mains glissèrent et il baissa la tête.

— Stiles, je... Je suis désolé, je...
— Ce n'est pas grave, laisse tomber, répondit le plus jeune en secouant la tête, grimaçant. J'aurais dû m'en douter, de toute manière. T'as pas changé, tu sais ?
— Stiles...
— T'as pas changé, t'es toujours aussi asocial. Tu dois te dire, je t'ai sorti de ce labo, tu nous as aidés à retrouver mon père, t'a payé ta dette, c'est ça ?
— Arrête, tu sais que c'est faux. Je ne suis pas égoïste et tu devrais le savoir depuis le temps !
— Le temps ? Quel temps, Derek ? Tu as disparu depuis sept ans !

Derek ferma les yeux, mâchoires serrées. Stiles grimaça en portant une main à son côté et s'appuya contre la table d'examens.

— Va-t'en, dit-il. Repars... là où tu étais quand les fédéraux t'ont capturé.
— J'étais ici, répondit alors le loup. J'étais à Beacon Hills...

Stiles le regarda, surpris.

— Je suis revenu me cacher ici après... après que le corps de Jared ait été découvert, reprit Derek en s'appuyant contre le mur dans son dos. Je savais que Scott me protégerait si j'avais des ennuis avec les fédéraux, mais je n'étais pas revenu depuis deux jours qu'un groupe du SWAT défonçait la porte du manoir en pleine nuit... Ils m'ont assommé avec des fusils électriques, j'ai été gazé, mais je me suis défendu et j'ai réussi à tuer trois soldats...
— Qui est Jared ? demanda Stiles. Un... amant ?

Derek baissa le nez avec un sourire et secoua la tête.

— Non... Jared était un ami, j'ai travaillé avec lui pendant trois ans dans une supérette, à Oshawa, une ville de l'Ontario. On était potes, on buvait, on matait les filles toute la journée, on en ramenait aussi parfois...
— Vous viviez ensemble ?
— On se partageait un grand loft, ouais, le proprio le laissait aux gens qui n'avaient pas trop les moyens, chacun avait son coin.

Stiles opina.

— Il s'est passé quoi ? Est-ce que tu as essayé de le mordre ?

Derek serra aussitôt les mâchoires et détourna la tête. Il inspira puis ferma les yeux en secouant la tête.

— Il a été mordu, avoua-t-il alors. On rentrait du boulot, c'était quoi, vingt-trois heures ? On avait fait la fermeture et on était claqués, on voulait juste rentrer dormir, mais on est tombés sur une bande de péquenauds bien assaisonnés au pétard. On n'avait rien fait, mais ils ont vu deux mecs qui marchaient côté à côte sur le trottoir à onze du soir, ils ont pas cherché plus loin.
— Des loups-garous ?
— Des panthères, répondit Derek. Je ne savais même pas que ça existait, je m'étais arrêté à Kate Argent et son jaguar, je n'aurais jamais pensé que d'autres carnivores pouvaient être mêlés aux humains...
— On en apprend tous les jours dans ce monde, répondit Stiles en haussant les sourcils. Il s'est passé quoi ?
— Les panthères ont commencé à nous asticoter, ils ont lancé les insultes que tu imagines, tafioles, pédés, les joyeusetés du genre... Et j'ai fait un truc que je n'aurais pas dû faire, parce que ça mis le feu aux poudres.
— Laisse-moi deviné, tu as grondé et tes yeux sont devenus rouges.

Derek serra les lèvres, épaules relevées.

— Les panthères-garous n'ont pas de meutes, elles n'ont pas d'alpha, elles vivent en groupes qui se font et se défont au gré de leurs humeurs... expliqua-t-il. Quand ils ont compris que j'étais un loup-garou Alpha, ils ont d'abord hésité puis ils se sont sans doute dit qu'à six, ils auraient facilement le dessus sur moi, mais ils avaient oublié un détail...

Stiles grimaça.

— Tu les as tués ?
— Nan. Quand j'ai shifté, ils ont attaqué, heureusement, on était dans un quartier industriel, la nuit il n'y a personne, leurs feulements résonnaient dans tout le quartier... À un moment, je ne sais pas, je n'avais plus que quatre panthères sur moi, j'en avais perdu de vue deux et avant que je ne comprenne, j'ai vu qu'ils tenaient Jared...

Derek serra les mâchoires.

— Quand j'ai vu que l'un d'eux avait planté ses crocs dans l'épaule de mon pote, j'ai compris. Je me suis débarrassé des quatre autres gars à coups de griffes, ils ont compris qu'ils n'auraient pas le dessus et l'un d'eux a alors ordonné de partir. Ils se sont carapatés dans la nuit et j'ai fait face à Jared.

Stiles se mordit la joue.

— Tu l'a achevé ?
— Non, pas tout de suite, je l'ai remis debout et on est rentrés. J'ai soigné la plaie de son épaule puis je lui ai tout expliqué, ce que j'étais, ce qu'étaient ceux qui l'avaient blessé, etc. Jared a passé la nuit à gémir de douleur. Je n'ai aucune idée de comment fonctionne une morsure de panthère-garou, tout ce que je sais, c'est que Jared a souffert le martyre. À l'aube, il était presque mort, il était épuisé, il n'avait plus envie de se battre. Il m'a demandé de l'achever.
— Pourquoi tu ne l'as pas mordu ? Ton venin aurait peut-être contré celui de la panthère...
— Je ne savais pas, Stiles, ça aurait tout aussi bien pu le tuer sur place... Jared était ce que je pouvais qualifier de meilleur ami depuis bien longtemps. Même si je lui avais caché ma vraie nature, il était pour moi ce que tu es pour Scott.

Stiles déglutit. Derek inspira alors puis souffla longuement.

— Quand j'ai senti que Jared partait, je lui ai brisé la nuque, dit-il alors. Je suis resté toute la journée à côté de son cadavre, incapable de l'abandonner comme ça, puis j'ai appelé la police en anonyme et je suis parti en laissant toutes mes affaires sur place. J'ai fui pendant trois mois à travers le Canada, les Etats-Unis, je suis même allé jusqu'aux Mexique, mais je voyais ma tête partout, alors j'ai décidé de retourner au seul endroit où je savais que j'étais en sécurité.
— Beacon Hills, acheva Stiles.

Derek opina et laissa échapper un bref rire sans joie.

— Ils savaient, reprit-il. Ils savaient pertinemment ce que j'étais quand ils m'ont capturé. Ils étaient armés de balles d'argent, de sprays d'aconit jaune, d'un filet électrifié... Je n'ai rien pu faire. J'ai tué trois hommes puis on m'a assommé avec quelque chose et j'ai fini par sombrer. Quand je suis revenu à moi, j'étais dans cette chambre capitonnée avec Anise devant moi...

Stiles haussa les sourcils et soupira.

— Si je n'avais pas eu l'idée de vouloir vous localiser, Peter, Malia et toi, je n'aurais jamais découvert que ta tête était mise à prix, pire que tu avais été capturé pour faire des expériences... Ou alors je ne l'aurais su que trop tard.
— Je n'aurais pas tenu une semaine de plus, Stiles... J'étais à bout de forces, mon corps était mourant et mon esprit... Je te dois la vie, encore une fois, tout simplement.

Stiles soupira. Un silence s'installa et Derek tourna soudain les talons et quitta le cabinet. Le plus jeune demeura seul et baissa la tête en serrant les paupières, les doigts crispés sur le rebord de la table. Un hoquet lui secoua les épaules et il haleta.

Dans le couloir, Léna observa son ami et serra le poing. Elle emboîta alors le pas à Derek et sauta dans l'ascenseur en même temps que lui alors que les portes se refermaient.

— Vous allez me faire la leçon ? demanda-t-il.
— Précisément. Je suis loin d'être stupide, Monsieur Hale, et ce que vous faites à Stiles, là, c'est inhumain.
— Je ne suis pas humain, de toute manière.
— Mais ce n'est pas une raison, enfin !

Derek soupira, agacé et les portes de la cabine s'ouvrirent. Il s'éloigna à grandes enjambées et Léna le suivit. Elle le rattrapa sur le parvis de l'hôpital et lui attrapa le coude. Il se retourna vivement en grondant et elle rentra le menton.

— Grognez-moi dessus autant que vous voulez, moi je m'inquiète pour Stiles. On a fait nos classes ensemble, on est amis, et il m'a souvent parlé de vous. Toujours en bien, Monsieur Hale, mais j'ai très vite compris qu'il vous admirait et que ça allait même bien au-delà.
— Ce qu'il y a entre lui et moi est quelque chose que vous ne pouvez pas comprendre, Miss Kennan, répondit Derek.
— Si, je peux le comprendre, mon frère est comme vous, il... il était comme vous et...

Derek fronça les sourcils et tourna les talons. Il traversa la route et Léna demeura en plan. Elle soupira longuement puis leva les yeux vers l'hôpital et grimaça. Elle repensa alors à son frère, Josh Kennan, qui avait mis fin à ses jours peu après avoir révélé son homosexualité à leurs parents. Ceux-ci l'avaient tellement mal pris qu'ils lui avaient donné un ultimatum : redevenir normal et cesser ces absurdités, ou bien partir et ne plus jamais avoir de contact avec eux pour leur épargner la honte d'avoir un fils anormal. Josh n'avait pu supporter aucune des deux options et s'était jeté du toit de la maison familiale le matin de Noël... Il avait vingt-six ans et était en couple avec un garçon depuis dix ans.

Léna n'avait plus revu ses parents depuis. Les faits avaient dix ans maintenant, et partir pour Washington afin d'entrer au FBI lui avait été une excuse pour couper les ponts. Elle ne savait même pas s'ils étaient encore vivants...

.

Si Stiles put sortir de l'hôpital le jour-même de son admission, pour son père, les choses apparurent bien plus compliquées. Mordu au bras gauche, la plaie s'était infectée avec sa cavale dans les bois et les médecins avaient envisagé l'amputation, mais Scott avait refusé en arguant qu'une fois que le Shérif serait remis de ses émotions et que la pleine lune serait passée, la plaie guérira d'elle-même.

— Écoutez, Monsieur McCall, je veux bien avoi l'esprit ouvert, d'accord, mais le Shérif Stilinski est en piteux état...
— Docteur, je sais de quoi je parle, répondit Scott. Quand j'ai mordu Liam, il était mal en point et ses sautes de colère ont rendu sa transition extrêmement difficile et traumatisante. Est-ce qu'il a l'air d'aller mal pour vous ?

Liam grommela, les bras croisés, planté un peu plus loin dans le couloir.

— Non, admit le médecin, un peu à contrecœur. Mais on parle d'un homme âgé de plus de cinquante ans, pas d'un gamin, Monsieur McCall !
— De toute manière, c'est à sa femme de prendre une décision de ce genre, répondit Scott. Et je sais qu'elle dira non parce qu'elle sait que son mari ne voudrait pas, de même qu'il aurait certainement voulu mourir plutôt que d'être transformé.

Le médecin ferma les yeux puis se détourna en soupirant. Liam s'approcha alors de Scott qui souffla en le regardant.

— Des nouvelles de Stiles ?
— Nan... Il est cloîtré chez lui, il veut voir personne.
— Et Derek ?
— Pareil, il est cloîtré chez Peter, il refuse toutes les visites et tous les appels. Scott... Il y a un truc entre Stiles et Derek ?
— Qu'est-ce qui te fais penser à ça ?
— Je ne sais pas, un pressentiment... Ça ne nous regarde pas, je sais, mais visiblement, ça les fait souffrir, quoi que ce soit, parce que sinon, Stiles serait ici auprès de son père.
— Sauf que Stiles a deux côtes cassées et que ça fait un mal de chien, répondit Scott. Je préfère qu'il se repose chez lui plutôt qu'il reste ici toute la journée à se morfondre. On est là pour ça, on fait tous partie de la même meute.

Liam opina.

— Et le Shérif ? Il fait partie de quelle meute ? demanda-t-il.

Scott regarda la grande baie vitrée qui donnait sur la chambre de Stilinski et souffla.

— On verra bien quand il se réveillera...