Prologue premier : La chute de la Matriarche des sorcières, partie 1 :
Madoka Yachi ferma doucement la portière de la voiture en réprimant un soupir. Elle savait les vampires obtinés, pour éviter de dire clairement obtus, mais là, leur caractère borné surpassait l'entendement.
Son second, un omega trentenaire du nom d'Ittestu Takeda, sortit ensuite de la berline et vérouilla le véhicule avec un état d'esprit similaire. Il avait conduit Madoka-sama au siège du Conseil vampirique où se réunissaient les chefs de file des familles de vampires les plus puissantes. "La seule chose que je ne comprends pas, c'est que même si les personnes les plus concernées sont leurs héritiers, ils ne daignent même pas bouger le petit doigt, fit-il pendant qu'ils longèrent le parking pour se rendre directement dans la résidence.
Madoka-sama ne dit mot et se contenta d'admirer le jardin depuis le ponton, les bras croisés et le regard pensif. Si elle était venue les voir dans une réunion exceptionnelle, c'était justement pour se proposer à les aider concernant le souci épineux qui préoccupait leur communauté.
Depuis des années déjà, des groupes de loups-garous semblaient s'en prendre aux vampires en les passant à tabac dans des ruelles, la plupart du temps. Comme ces derniers se regroupaient en secteurs, qu'ils nommaient territoires, et dirigés chacun par un ou une alpha dominants, ils étaient difficiles à débusquer car l'odeur d'intimidation de leur chef faisait office de marquage.
De plus, lorsqu'elle avait évoqué sa demande, les vampires du Conseil s'étaient renfermés comme des huitres en lui faisant remarquer de manière tacite qu'elle trahissait la politique de neutralité propre au Coven des sorcières dont elle-même se trouvait être la Matriarche.
En clair, ils lui disaient de se mêler des affaires qui lui incombaient à elle et à ses semblables.
"C'est à se demander s'ils ne cachent pas quelque chose, se dit Madoka en fixant l'étang étrangement calme en cette soirée de printemps, mais bon, ce qui est fait est fait." Même si elle était toujours d'avis que vampires et sorcières devaient s'allier face à la menace que représentaient les loups-garous.
Bien que seuls les membres du Conseil et leurs proches eurent été attaqués au point d'en être gravement blessés voire littéralement agonisants dans les cas les plus extrêmes, il arrivait à certaines familles de vampires d'ascendance moindre de subir aussi ces passages à tabac brutaux.
Madoka connaissait quelques vampires avec une vision plus modérée que la politique insulaire, conservatrice voire complètement arriérée selon son point de vue, du Conseil.
Haiba-sama, une vampire alliée de longue date, avait d'ailleurs décidé de laisser sa place à une cheftaine d'une autre famille, les Kageyama si elle se souvenait bien, après que sa fille ainée Alisa et elle eurent été la cible de ces attaques.Tsukishima-sama, par contre, avait préféré rester au Conseil afin d'y garder un oeil.
Avec le recul, il existait aussi au sein même du Conseil vampirique des querelles intestines qui n'avaient rien à envier aux conflits territoriaux dont étaient des fois sujets les loups-garous. Dans ces cas-là, en effet, ce n'était pas ses affaires et si on allait par là, les clans de sorcières pouvaient aussi se montrer très vindicatifs quand leurs domaines étaient menacés.
En tant que Matriarche des clans, Madoka avait pour role de conserver la fédération de tous les clans de la région sous l'égide du Coven et de gérer la pratique de la magie afin d'en conserver l'anonymat.
Personne ne devait en connaitre l'existence.
La Matriarche avait décidé, en accord avec les clans de sorcières les plus influents, qu'il s'agissait de la meilleure solution afin que leur existence paisible au milieu des humains perdure. Les classes apportaient déjà leur lot de discriminations à tout va pour qu'on en rajoute une de plus.
Les chasses aux sorcières passées leur avaient suffisamment fait office de leçon.
"Nous verrons ce que l'avenir nous réserve, en conclut-elle avec un soupir, je préfère maintenant voir comment se débrouillent mes petits apprentis et d'aller dans la chambre de ma petite Hitoka, finit-elle d'un ton plus guilleret.
Ittetsu hocha la tête avec un sourire. Madoka-sama figurait parmi les sorcières alphas les plus puissantes du Coven mais avec un tempérament jugé trop excentrique au goût des cheftaines les plus conservatrices. Toutefois, la Matriarche des sorcières jouissait d'un respect suffisamment grand au sein de la communauté pour faire taire les réfractaires de sa politique plus progressiste.
En tant que son second, il suivit ses directives sans faillir tout en partageant la même vision qu'elle concernant le Coven. Beaucoup leur chuchotèrent une éventuelle liaison mais, comme à chaque fois, le sorcier faisait en sorte que cette rumeur stupide d'éteigne aussi rapidement qu'un feu de paille.
Certes, la grande beauté de Madoka-sama n'était un secret pour personne dans le Coven : physique plantureux qu'elle s'évertuait à mettre en valeur avec de longues robe qui moulaient à son corps tout en courbes, des lèvres charnues rendues plus sensuelles grace à une touche de gloss et des longs cheveux bruns savamment arrangés en de très jolies boucles élégantes.
Sans oublier ses phéromones dont la note évoquait l'agréable senteur terreuse du bois de santal.
Beaucoup d'omegas pourraient tomber sous son charme, les betas aussi d'ailleurs et certainement quelques alphas qui n'étaient pas de nature compétitive. Toutefois, Ittetsu avait déjà un compagnon alpha plus jeune que lui, un loup-garou (chose qu'il cachait afin d'éviter davantage de tensions) et Madoka-sama continuait son deuil. Son mari, un sorcier omega au tempérament doux mais très anxieux, était décédé pour une raison que Madoka-sama ne lui avait jamais raconté.
Il ignorait s'il le saurait un jour mais il avait fait le serment de veiller sur elle ainsi que sur le Coven tout entier. Le clan Takeda avait toujours secondé la Matriarche dans ses devoirs. Le sorcier omega stoppa cependant sa marche en même temps qu'elle, s'arrêtant devant deux enfants assis devant une porte coulissante close. Un courant glacial semblait même émaner de la pièce.
Le second eut un sourire amusé en voyant Madoka-sama froncer les sourcils, son regard ocre affichant un air réprobateur.
S'il n'y avait pas à s'inquiéter pour le garçonnet aux cheveux blonds cendrés vu l'air honteux qu'il eut à la vue de sa mentor, son copain, un enfant aux courts cheveux noirs presque coupés au bol, prit un air insolent comme il lui était de coutume. "Oui, je sais ce que vous allez nous dire, Madame Madoka, rétorqua ce dernier en se levant pour se tenir devant elle, les bras croisés, mais Eita et moi, on a chaud. On se croirait en plein été aujourd'hui donc il faut bien que la yuki onna serve à quelque chose, non? Elle sort presque jamais de sa chambre."
Madoka secoua la tête en sentant la migraine venir. Il existait plusieurs types de magie. Chaque sorcier possédait un tatouage magique dont le type de pouvoir variait selon la couleur de celui-ci. Chaque clan était donc doué d'une magie particulière et si les magies élémentales furent les plus répandues chez les sorciers, il en existait des plus rares comme la magie blanche, qui purifiait, protégeait ou guérissait et la magie noire, proche des pouvoirs vampiriques.
Le petit garçon effronté de sept ans, du nom de Tsutomu et son ami Eita, de deux ans son ainé, avaient hérité de cette dernière, d'où la volonté de leurs mères de les placer sous son égide. Ainsi donc, le petit Tsutomu était l'héritier du clan Goshiki, des sorcières douées du don de manipulation mémorielle.
La cheftaine du clan, une beta qui avait décidé de s'allier au loup alpha dominant du secteur où le domaine Goshiki se trouvait, lui avait demandé de prendre soin de lui, le temps qu'elle enquête sur cette histoire de vampires de son coté.
Malheureusement, comme donner naissance à son fils avait été pour elle un miracle inespéré, son mari étant un sorcier omega, Tsutomu avait été terriblement gaté par sa mère au point qu'il ne respectait presque personne. "Tsutomu, nous en avons déjà parlé, tonna-t-elle d'une voix froide, et tu sais donc ce qu'il risque d'arriver si tu continues à manquer de respect à Kiyoko."
Tsutomu déglutit au son de la voix. Madame Madoka avait l'air d'une vraie géante sous ses yeux et même si elle était en général super sympa, elle pouvait être hyper sévère quand il faisait des bêtises. "On s'en va Eita, se renfrogna-t-il en prenant son ami par la main pour le faire se lever, allons voir Yukie aux cuisines pour qu'elle nous file une glace car après tout on a fini nos devoirs, ajouta-t-il pour bien montrer à sa professeure qu'ils faisaient quand même leur travail, c'est dans ces moments-là que c'est dommage que Hayato ne soit pas là avec moi, finit-il en grommelant pendant que son ami et lui s'éloignèrent de Madame Madoka.
Eita fredonna légèrement durant le court trajet. "Et arrête de chanter, gronda Tsutomu, c'est énervant, on dirait que tu m'écoutes pas." Cependant, il ne se sentit plus du tout énervé contre sa maitresse. Eita, de son coté, lacha la main de son cadet en disant d'un ton apaisant :"Mais je t'écoute, Tsutomu. Au fait, c'est qui Hayato? Un copain à toi?
- Non, c'est mon chien, le répondit Tsutomu avec un sourire qui lui fit peur, et lui au moins, il fait tout ce que je lui demande. Je te le montrerai un jour."
Eita n'aimait vraiment pas le ton de sa voix. Tsutomu avait toujours tendance à se croire meilleur que les autres. "On devrait quand même s'excuser auprès de...
- On verra ça plus tard, le coupa Tsutomu, là, je veux une glace."
Eita le suivit à contrecoeur en sortant de sous son t-shirt gris grimé d'une tête d'ourson, source de moqueries de la part de Tsutomu, un anneau en platine serti d'un petit diamant dont l'éclat évoquait un oeu celui de ses yeux gris.
Tout comme les familles de vampires, les clans de sorcières usaient des anneaux et des pierres précieuses en guise d'armoiries. La seule différence fut que les vampires privilégiaient l'or et les sorcières, l'argent ou le platine pour les clans les plus renommés.
Eita contempla le joyau d'un oeil morne.
Il avait encore cette désagréable impression que sa mère le regardait d'où il était.
Je n'ai pas le choix, hein?
