Emmitouflée dans sa cape d'hiver, la jeune femme pressa le pas sur le trottoir verglacé de cette fin de janvier. Son souffle formait de petits nuages vite évaporés dans le matin glacial. On aurait dit que la météo tentait de battre des records de froid. Ses sorts de réchauffement lui permettaient tout juste de ne pas être engourdie. Elle leva les yeux juste pour vérifier l'adresse de l'herboristerie devant laquelle elle s'était arrêtée et poussa la lourde porte de la boutique.
Un petit homme replet au regard vif surgit de l'arrière-boutique et sourit largement en voyant à qui il avait affaire.
- Miss Granger ! Quelle bonne surprise !
- Bonjour Docteur Actus. Comment allez-vous aujourd'hui?
-J'allais bien jusqu'ici mais je pense que j'irai encore mieux dans quelques instants. Avez-vous ma commande ?
- Tout juste ! La voilà. Vous pouvez contrôler, dit la jeune femme en posant un carton de fioles sorti de nulle part sur le comptoir.
L'homme jeta un coup d'œil et compta les fioles.
-Je ne vous ferai pas l'insulte d'en contrôler la qualité Miss Granger. Vous êtes mon second meilleur fournisseur et je tiens à garder de bons rapports avec vous.
-Le second seulement ? le taquina-t-elle
-Oui, le second. Je ne sais qui est le premier mais il est bon, excellent même. En revanche, c'est un drôle de coco qui fait toujours livrer ses commandes par d'autres.
Elle pouffa de rire : "Un vieillard grabataire peut-être ?"
- J'en doute, vu le niveau que demandent certaines de mes commandes, sourit le petit homme de nouveau. Vous savez, la dernière fois, je cherchais quelqu'un pour me préparer un remède contre un sort particulièrement vicieux, souvenirs de Mangemorts fidèles jusqu'au bout. J'ai fait passer le message à un de ses livreurs et j'avais une fiole sur mon comptoir deux semaines après... Et il a refusé d'être payé pour celle-ci...
-Ah oui ?
Toute trace d'humour avait disparu du visage de la jeune femme. Des séquelles de sorts. Elle en avait plus que sa part. Machinalement, elle posa sa main sur son avant-bras protégé par un bandage et un glamour. L'immonde inscription suintait toujours, se nourrissant de sa magie pour rester vive. Rien n'avait pu la refermer, encore moins l'effacer. Ajoutez à cela les séquelles des Doloris et les cauchemars plus vrais que nature, et elle rentrait dans la catégorie trop courante en ces jours de "victimes de guerre". Terme vague s'il en est, derrière lequel on avait caché toutes les douleurs et toutes les horreurs imaginables... et inimaginables.
Elle regarda l'herboriste qui la fixait l'air embarrassé. Elle s'perçut alors qu'il lui parlait depuis quelques minutes dans le vide et sentit le rouge lui monter aux joues.
-Désolée... Je.. Je vais y aller si vous le voulez bien...
Le Docteur Actus lui compta le règlement de sa commande et elle empocha les gallions avant de tourner les talons, songeuse. Elle sortit de la boutique et leva la tête vers le ciel d'un bleu vif, appréciant la morsure du froid sur sa peau. La rue était quasiment déserte. Les rares passants se hâtaient pour rentrer au chaud. Elle soupira et reprit sa marche. Depuis deux ans, elle survivait plus qu'elle ne vivait. Les souvenirs étaient trop cuisants et, chaque fois que ses yeux se fermaient, elle revoyait les corps de ses amis tomber, certains méconnaissables, résultat de sorts inhumains et vicieux, d'autres déchiquetés par les créatures à la solde du fou. D'autres yeux se superposaient invariablement dans ses cauchemars, yeux noirs et fous de douleurs, yeux tentant dans un dernier effort de sembler impassible. Ces yeux-là la hantaient, la poursuivaient jusqu'à ce qu'elle se réveille dans un hurlement, ses draps imprégnés de peur et de honte. Elle n'en pouvait plus. Elle n'aspirait plus qu'à rentrer chez elle et à s'enfouir au fond de son lit avec une potion de sommeil sans rêves. Bonne idée... lui souffla une petite voix qu'elle ne connaissait que trop. Non, elle savait qu'elle n'en ferait rien. Elle allait rentrer et, comme d'habitude, travailler d'arrache-pied pour oublier, travailler sans relâche jusqu'à ce que son corps n'en puisse plus et qu'elle s'écroule dans un sommeil approximatif jusqu'à son nouveau réveil cauchemardesque.
Elle s'était remise en marche d'un pas vif, perdue dans ses pensées lorsqu'elle heurta de plein fouet ce qui lui sembla être un mur. Un juron échappa au mur en question et, levant les yeux, elle s'aperçut que ce mur s'avérait être un homme qui la fixait d'un regard meurtrier.
-Dé..Désolée...
Le regard noir, l'homme la dévisagea sans un mot. Trop troublée, elle ne savait que penser de cet examen qui ne semblait pas être à son avantage, si l'on en croyait le regard au mieux inexpressif, sinon dédaigneux de l'homme qui la toisait.
- Regarder devant vous semblerait pourtant à la hauteur de vos capacités, Miss...
Elle vacilla. Le ton, le mordant plus que l'aspect lui rappelait furieusement... Non, impossible. L'homme face à elle semblait jeune, et si l'on occultait le regard perçant, il n'avait rien d'impressionnant... pas comme lui.
Le sorcier la contourna dans une envolée de cape et la planta là, au milieu du trottoir avant de se diriger vers l'herboristerie qu'elle venait de quitter.
Hermione mit quelques instants à réagir. Son cerveau lui criait que c'était impossible. Et elle qui, habituellement, écoutait plus son cerveau que son instinct décida pour une fois d'entendre la voix de ce dernier : c'était lui.
Elle transplana un instant plus tard chez elle.
Elle avait besoin de réfléchir.
