Lorsque Snape répartit, Hermione se laissa tomber dans un fauteuil et d'un Accio distrait fit venir à elle un verre de whisky Purfeu. Elle sirota le breuvage, laissant le liquide ambré lui brûler la gorge avec un soupir de satisfaction. Ce sorcier avait bien trop de présence pour son équilibre mental. Elle se surprit à trouver le salon soudainement trop calme et même le poids de son demi-fléreur ronronnant comme un moteur sur ses genoux ne parvenait pas à lui ôter ce sentiment. Il allait falloir jouer serré si elle voulait garder le contrôle. Mais elle avait l'habitude. Elle avait toujours gardé la contrôle avec les hommes. Elle refusa d'entendre une petite voix lui souffler que cette fois, elle avait affaire au Maître du Contrôle en personne.

Le lendemain soir, Minerva songeuse regardait par la fenêtre de son bureau son ancienne élève qui marchait vers la sortie de Poudlard. Elle l'avait trouvée changée, plus subtile, preuve en était son idée pour donner un nouveau directeur à Serpentard. Une idée digne de cette maison... Quoique Albus ne l'aurait pas renié lui-même comme le lui avait justement fait remarqué son ancienne élève. Mais elle devait reconnaître l'idée fort intéressante... Et audacieuse.
Elles avaient rendez-vous le lendemain chez l'ancien Serpentard et elle espérait vivement que lui et sa compagne acceptent cette proposition.

Un jour plus tard, en rentrant chez elle, Hermione ne fut même pas surprise de retrouver une haute silhouette noire immobile devant la cheminée allumée. Face au feu flambant, le profil austère et, quoiqu'on en dise, noble de son ancien professeur semblait tout droit sortit d'une peinture de Caravage. A cet instant, elle le trouva fidèle à lui-même, à sa vie, ombre et lumière indissociables. Il se tourna lentement vers elle et attendit, son masque d'impassibilité fièrement mis en place. Elle sut qu'il ne dirait rien, qu'il ne laisserait aucune faille transparaître.

-Il a accepté.

Un micro-soupir imperceptible, une minuscule modification de son maintien, voilà les seuls indices qui lui indiquèrent son soulagement. Et encore, si elle n'avait pas été aux aguets, jamais elle n'aurait pu les percevoir.

- Qu'a-t-il dit ?

- Il a été étonné, de prime abord, ce qui s'est traduit par un sourcil relevé à la Malefoy, ricana-t-elle. Camille semblait attendre son avis pour donner le sien, pas par soumission, de ce que j'ai pu en percevoir, mais plus par attention pour lui. Comme si elle était son équilibre, vous voyez ce que je veux dire ? Lorsque nous lui avons expliqué la situation, il a été très affecté par l'abandon de la maison Serpentard et il a immédiatement accepté, sous réserve que Camille accepte.

- Et elle ?

- Camille est une femme forte, ce que son apparence ne laisse pas deviner. Elle côtoie le monde sorcier depuis près de trois ans maintenant et est au fait des évènements des dernières décennies, et donc des failles. Elle était très enthousiaste de participer à une telle révolution. En revanche, je ne sais pas s'il ne serait pas plus judicieux que vous"ressuscitiez" auprès de Drago...

Snape haussa un sourcil dubitatif avant de réfléchir. Lorsqu'il reprit la parole quelques instants plus tard, Hermione dut tendre l'oreille pour capter chacune de ses paroles murmurées, comme s'il parlait plus à lui-même qu'à elle.

- Bien sûr. Il sera Directeur. Je ne pourrai pas exercer une surveillance efficace sans lui... Pourtant, c'est risqué. Le loup sera dans la bergerie... et dans sa propre Maison. Il faudra jouer serré... très serré.

- Il ne sera pas seul.

Snape leva les yeux vers elle, comme s'il se souvenait subitement de sa présence. Il semblait soupeser les paroles qu'elle venait de prononcer, comme s'il hésitait à leur donner un sens.

- Il ne sera pas seul, répéta-t-elle. Je serai avec lui. Et vous serez avec moi. J'ai toujours trouvé cette histoire de luttes entre les Maisons injustes. Poudlard est un ensemble, un tout, comme les membres d'un même corps. Et il est plus que temps que ce corps s'accepte dans son entité. Nous serons les deux directeurs des Maisons les plus rivales de Poudlard. Nous pouvons faire changer les choses.

- Vous rêvez, Granger. Il est Serpentard. Il n'aura aucune légitimité. Sa voix ne sera jamais entendue et il aura trop de fierté pour demander de l'aide à qui que ce soit. Il ne fera jamais que comme je faisais. Être trop partial vis à vis des élèves de sa Maison pour compenser un tant soit peu l'injustice dont ils sont victimes... et pour éviter tant que faire se peut de les voir se tourner vers un autre fou qui leur fera miroiter reconnaissance et vengeance... Vous rêvez... en bonne Gryffondor que vous êtes...

- Je ne rêve pas, Snape ! J'espère ! Et vous, en bon Serpentard, vous êtes pessimiste !

- Pragmatique me semble plus juste, Granger.

- Pessimiste, je maintiens !

- Je connais les hommes, petite entêtée ! Je les ai côtoyé ! Aussi bien ceux de la "lumière", cracha-t-il que ceux des "ténèbres" ! Ils sont pareils, Granger ! Tous pareils ! Soif de pouvoir ! Soif de vengeance ! Soif de domination ! Pas un pour relever l'autre ! Je les ai vécu, subi, à en vomir ! Et à cause de vous, à cause de mon stupide sens du devoir, je suis obligé re remettre les pieds dans le plat ! Alors oui, Granger, je suis pragmatique ! Et vous rêverez jusqu'au jour où quelque chose de violent, de brutal, de bestial vous réveillera. Et croyez-moi, le réveil sera douloureux !

Il se détourna dans un mouvement de cape familier et se replongea dans la contemplation muette du feu. Hermione était tétanisée. Tant de rancœur, de douleur, ... et pourtant, comme elle le comprenait ! Non, elle n'était pas aussi dupe qu'il aurait pu le croire mais cette part de lumière en elle était justement ce qui l'empêchait de désespérer. Et elle lui en voulut pour son mépris, sa hauteur vis-à-vis d'elle, comme s'il lui était supérieur. Comme si elle était toujours à ses yeux une "petite entêtée", petite sorcière brillante en quête de points et de bonnes notes. Elle avait passé la cap, et depuis longtemps et elle brûlait de le lui faire savoir. Les paroles qu'elle retenait se bousculaient à la porte de ses lèvres et, les yeux brillants de larmes contenues, elle les laissa s'échapper, afin de vider son cœur.

- La "petite entêtée" n'a pas de leçons d'humanité à recevoir, et encore moins de vous, Severus Tobias Snape ! Vous avez souffert ? Très bien, mais vous ne détenez pas le monopole de la souffrance, de la servitude et encore moins de la solitude ! Que connaissez-vous de l'espoir ? Du désespoir ? Tout, peut-être ? Vous avez perdu des êtres cher ? Moi aussi ! Mais, contrairement à vous, je me nourris de la joie qu'ils auraient voulu partager avec moi plutôt que des regrets ! Vous avez souffert ? Oui, et j'en suis témoin ! Mais une enfant jetée au beau milieu d'une guerre, et à qui l'on fait sentir que l'avenir du monde, de son monde est entre ses mains souffre également ! Je n'ai pas eu le temps d'avoir de l'innocence ! J'ai tué mes parents, au moins à mes yeux ! Je suis, à 20 ans, responsable de dizaines de morts qui me hantent jour après jour ! Je revois Lavande dès que je ferme les yeux, déchiquetée par ce monstre. Je revois cet "homme", Malefoy, rire aux éclats et commenter d'un ton enjoué l'œuvre de Bellatrix que je porte encore aujourd'hui ! Je revois Sybille éventrée par un géant, j'en revois tant, tant... je ne peux plus les compter. Alors j'espère, Snape ! J'espère pour survivre ! Autrement, je me tuerais ! Pour oublier ! Pour les rejoindre! Pour ne plus entendre ces cris, ceux des autres, ni les miens ! Pour oublier ces tortures ! Ce viol ! Pour oublier que mes seuls amis m'en ont voulu de vous avoir sauvé la vie, à vous, Snape ! Pour oublier que l'homme que je croyais aimer m'a repoussé à cause de vous! Pour oublier ma solitude ! Ma haine qui me fait peur et qui est pourtant si douce à entretenir !

Elle s'était effondrée. Sanglotante, ramassée sur elle-même dans le fauteuil, elle laissait pour la première fois libre cours à ces années de douleur, à cette noirceur qui la rongeait, qui la hantait. Elle ne le voyait plus, inconsciente de la présence de cet homme qui la regardait avec un profond respect.

Snape s'approcha lentement et, simplement, posa la main sur son épaule. Il resta là, laissant les sanglots la parcourir, comme un baume apaisant. Elle en avait besoin. Ses paroles passaient en boucle dans sa tête et il savait qu'il aurait de nombreuses questions à lui poser. La digue avait lâché, comme il le pressentait. Elle était trop jeune, pour encaisser tout cela seule. Et l'avenir qu'il pressentait n'était pas exempt de nouvelles douleurs.

Snape prit sa décision. Il lui devait une Dette de Vie.

Et, étrangement, cela ne le gênait plus.