Ce texte répond au défi n°170 de la Bibliothèque de Fictions : Votre personnage est seul, jusqu'à ce qu'un inconnu s'assoie à ses côtés. L'un commence alors à raconter quelque chose de personnel à l'autre.


Henry était assis sur un banc dans un parc, profitant du soleil avant de devoir aller récupérer les garçons à l'école. Juste après les événements en Thaïlande le roux avait accepté d'être muté aux États-Unis, le couple ne voulait plus vivre en Asie à cause du tsunami, ils étaient traumatisés même si ils s'en étaient sortis. Le père de famille vérifia sur son téléphone si il avait des messages et sentit quelqu'un s'asseoir à côté de lui. Il tourna la tête par réflexe, c'était une vieille dame. Elle le regarda :

-Vous avez déjà vécu quelque chose de terrible, de vraiment terrible ?

-Oui, j'ai survécu au Tsunami en Thaïlande et je me suis retrouvé séparé de ma femme et mon fils aîné tout en devant m'occuper de mes deux plus jeunes fils. Lorsque nous avons enfin été réunis on se demandait si ma femme allait survivre car elle avait eu une grave blessure à la jambe et avait perdu beaucoup de sang. Heureusement tout va bien maintenant.

-Oh c'est horrible, contente que ça se soit arrangé. Moi j'étais adolescente durant la Seconde Guerre Mondiale. Je suis française, je suis venue vivre aux États-Unis après la fin de la guerre. La vie était très dure à l'époque, nous manquions de tout, le moindre faux pas pouvait nous coûter la vie... j'ai été injustement tondue après la Libération. Des allemands avaient réquisitionné notre maison, alors tout le monde a pensé que je couchais avec un soldat qui habitait là, Franz. Certes il était allemand, mais il était très gentil, il avait une fiancée qui l'attendait au pays, et il ne voulait pas faire la guerre mais il n'avait pas le choix. Nous étions amis, nous n'avons jamais couché ensemble car je le voyais comme un cousin et lui était fou amoureux de sa fiancée. Mais bon, rien qu'être amie avec un allemand constituait une trahison pour mes compatriotes.

Elle soupira et continua :

-Ils ont pendu ma cousine qui avait été violée par un officier allemand et même si elle était victime de cet homme abominable, ils l'ont considérée comme coupable d'avoir couché avec un allemand. La pauvre Julienne était enceinte de 6 mois suite à ce viol et ils n'ont eut aucune pitié. Je ne vois toujours pas soixante ans après, pourquoi ils l'ont pendue, ils auraient pu tout simplement la tondre, comme moi ! Julienne n'avait que 16 ans quand elle est morte. J'ai donc été tondue car j'ai été jugée coupable, mais ça n'a pas empêché mon cher Wilburt de tomber amoureux de moi, apparemment il a eu le coup de foudre pour moi dès qu'il m'a vue, même si c'était un moment particulièrement humiliant pour moi. De mon côté j'ai mis quelques semaines avant de vraiment tomber amoureuse car j'avais peur qu'il ne veuille que coucher avec moi, puis qu'ensuite il reparte aux États-Unis et que je me retrouve comme une idiote, mais il n'arrêtait pas de me répéter qu'il me ramènerait avec lui au pays. Il me faisait la cour très respectueusement et n'a jamais eu de gestes déplacés, pas comme certains empressés qui pelotaient les filles sans la moindre gêne ! Juste après avoir libéré le village Wilburt a assisté avec impuissance à mon rasage et à la pendaison de ma cousine, il a trouvé ça horrible et injuste. Il a plaidé en la faveur de Franz quand mon village a été libéré car je lui ai bien expliqué que mon ami n'avait rien fait. Je le sais car même si on n'a pas couché ensemble on dormait dans la même chambre dans deux lits séparés puisque la maison était petite, et comme j'ai toujours eu le sommeil léger j'aurais entendu si il s'était levé la nuit. Il n'a jamais tué personne car il n'a jamais été sur le front, il était à la campagne simplement pour montrer que le pays était occupé, il surveillait. Il n'était pas avec ses « collègues » quand ils ont mis la main sur un groupe de résistants, qu'ils les ont torturés et tués. Lui de son côté il était en patrouille avec d'autres dans un autre coin et donc il n'a pas participé à cette horreur.

Elle sourit devant l'air surpris d'Henry et précisa :

-Je ne l'idéalise pas, mais il était profondément gentil et bienveillant, il n'a jamais tué qui que ce soit car il refusait de faire du mal à son prochain, d'ailleurs il a failli se faire tuer par ses congénères à cause de ça. Tous les allemands n'étaient pas mauvais, tous les Alliés n'étaient pas gentils... partout il y a des bons et des mauvais. Nous sommes toujours en contact avec Franz et nous nous rendons visite chaque année, il a épousé sa fiancée de l'époque et ils ont eu des enfants.

Henry regardait la vieille femme, cette histoire était incroyable. Elle lui sourit et continua :

-Wilburt et moi nous sommes mariés en France car il devait rester un temps pour veiller pour que la France se remette de cette mauvaise période. Dès qu'il a pu repartir pour les États-Unis nous avons déménagé et nous sommes installés dans une petite ville du Michigan. Il est devenu docteur et moi fleuriste, nous avons eu six merveilleux enfants, nous avons quinze petits-enfants et déjà quatre arrière-petits-enfants.

-Waouh, c'est impressionnant.

-Il y a toujours de l'espoir malgré les pires moments que l'on a pu vivre. Il ne faut jamais l'oublier car l'adage est vrai : tant qu'il y a de la vie il y a de l'espoir.

-Vous avez raison, en tout cas merci de m'avoir raconté cela, c'est une période importante de l'Histoire que vous avez partagée avec moi.

-Pas de soucis, j'ai vu tout de suite que vous sauriez apprécier cela à sa juste valeur.

Henry lui sourit et finit par lancer :

-Je m'appelle Henry, et vous ?

-Huguette.

-Oh... enchanté Huguette, vous avez raconté votre histoire à vos enfants, petits-enfants et arrière-petits-enfants ?

-Oui, et j'ai même des photos de l'époque que je leur montre souvent. Même si c'était une période difficile, je n'en ai pas honte, et j'aime partager mon vécu personnel.

-Vous avez parfaitement raison, vous auriez même pu en écrire un livre !

-J'aime raconter mon histoire aux gens qui la méritent, pas à ceux qui diront que j'ai sympathisé avec l'ennemi, dans mon cas Franz n'était pas un ennemi, il était une victime de la guerre tout comme ceux qui vivaient sous l'Occupation ! Il avait été enrôlé de force, donc je ne l'ai jamais vu comme un monstre. C'est ça le problème des gens, ils ne savent pas faire la part des choses et ne regardent pas plus loin que le bout de leur nez. Enfin, nous ne les changerons pas malheureusement. Passez une bonne fin de journée Henry, j'ai été très heureuse de discuter avec vous.

-Au revoir Huguette.

La vieille femme lui sourit et partit comme elle était venue. Le roux sourit, il avait hâte de raconter cette drôle de rencontre à sa famille ce soir pendant le dîner.


Fin.