Ce texte répond au défi n°171 de la Bibliothèque de Fictions : Écrire sur la dernière conversation entre deux personnages, sans que ces derniers le sachent.


Sandy était en train de marcher lorsque son téléphone sonna. Il décrocha :

-Allô ?

-Salut ex mari.

-Bonjour ex femme, comment ça va aujourd'hui ?

-Comme quelqu'un qui a la leucémie et qui est à l'hôpital aux portes de la mort.

-J'ai toujours aimé ton côté dramatique, tu aurais pu devenir actrice !

-Ah ah, très amusant. Désolée, j'étais plus occupée à vouloir soigner les gens du tiers monde.

-Je sais.

-Comment ça se fait que tu es déjà levée?

-J'ai été pris de crampes, alors je me suis levé et je ne me suis pas recouché. Et toi ?

-Les infirmières n'ont pas arrêté de me déranger. Ces idiotes avaient besoin de faire des choses absurdes à des heures improbables comme prendre ma température à 2h du matin, vérifier ma tension à 3h15, me demander en permanence si je n'avais pas envie d'aller aux toilettes... je te jure, les hôpitaux ce n'est plus ce que c'était !

-Arrêtes un peu de te plaindre, je sais que tu adores être le centre de l'attention.

-Parle pour toi acteur raté !

Ils se mirent à rire, mais Roz fut prise d'une quinte de toux. Elle finit par se reprendre et lança :

-Alors le tournage de ton film ça avance ?

-Ça va, j'ai hâte que tu puisse le voir.

-Moi aussi, je sens que ton heure est venue et que tu vas même remporter l'Oscar !

-Arrête de te moquer de moi.

-Je suis sérieuse Sandy, tu mérites d'être enfin reconnu à ta juste valeur. Je n'ai jamais trouvé juste que tu enseignes l'art dramatique à des jeunes qui sont devenus de grands acteurs, mais que toi en échange tu ne reçoives jamais de vrai rôle. Car bon, la plupart ont oublié de te remercier lors de leurs discours quand ils recevaient des prix !

-Je sais, mais moi j'avais la satisfaction de savoir qu'ils en étaient arrivés là grâce à moi.

-Si ça te convient de te voiler la face alors tant mieux.

-Vieille emmerdeuse.

-Arrête on sais tous les deux que tu adores ça.

-C'est vrai que je t'adore, tu es quand même la mère de mon unique enfant et ma toute première femme, ça te donne à jamais une place importante dans mon cœur.

-C'est trop mignon. Tu vas passer me voir ?

-Oui, normalement j'avais prévu de passer tout à l'heure, j'ai quelques trucs à régler avant de venir.

-Super, Mindy m'a dit qu'elle passerait dans la matinée.

-Tant mieux, je suis content que tu puisse avoir régulièrement de la visite, je n'aime pas te savoir seule dans cette chambre d'hôpital.

-Tout va bien Sandy, je suis médecin, j'en ai vu d'autres.

-On sait tous les deux que c'est faux, voir ça arriver aux autres et l'affronter soi-même ce n'est pas pareil. J'aurais sombré si je n'avais pas eu Mindy pendant mon cancer.

-Je sais.

-C'est la seule chose que nous ayons réussi dans notre mariage.

-C'est vrai qu'elle es formidable.

-Bon je te laisse, je vais devoir y aller.

-D'accord, à plus tard alors.

-A tout à l'heure, je t'aime.

-Je t'aime aussi mon vieux.

Il raccrocha et partit se laver, tout en parlant il était rentré chez lui et il fallait qu'il se prépare pour commencer sa journée. Il ne savait pas que Roz venait de mourir juste après avoir raccroché avec lui, que dans moins d'une heure il irait à l'hôpital et qu'il trouverait Mindy en larmes dans la chambre car personne ne l'aurait prévenue en tant que seule famille. Comme il n'était que son ex-mari, l'acteur n'était plus considéré comme un membre de la famille et donc comme personne à prévenir en cas de problème.

Sandy ne s'était pas du tout douté que sa première ex-femme avait prononcé sa dernière phrase avec lui, pour lui, en le taquinant comme ils avaient l'habitude de le faire. Car même si il n'avait pas été un mari exemplaire car il avait eu des aventures extraconjugales, Roz et lui étaient restés en bons termes après leur divorce, et ils avaient toujours une certaine affection l'un pour l'autre.

Sandy prit donc sa douche, inconscient du drame qu'il allait bientôt apprendre et qui allait profondément le chambouler. Il ignorait la peine que ça lui ferait d'apprendre qu'elle était morte quelques instants après avoir raccroché, et que leur dernière discussion ait été si banale. Sandy avait vu beaucoup de ses amis et connaissances mourir ces dernières années, mais toutes ces autres fois il avait été auprès d'eux jusqu'au bout, il avait vu la vie les quitter. Pour Roz c'était différent, car même si elle était gravement malade, elle avait semblé en pleine forme au téléphone et il était impossible de se douter que cet appel serait sa dernière conversation. C'était peut-être cette apparente pleine forme qui ferait encore plus mal, car si il avait su, Sandy aurait été la voir directement et l'aurait accompagnée dans ses derniers instants au lieu d'échanger des choses sans intérêt au téléphone. C'était la pire dernière discussion qu'il avait vécue, mais ça, il ne le savait pas encore alors qu'il sortait de sa douche pour se sécher.


Fin.